CHAPITRE II
DE LA Gl'ERHE.
S i. ^ Peuples de la Grèce de tout temps port
IBLLIQCEUX , SURTOUT LES LaCÈDÉMORIERS ET LES
Athèriers.
Nul peuple de l’antiquité (j'excepte les Romains) ne peut le disputer aux Grecs pour ce qui regarde la gloire des armes et la vertu militaire. Dés le temps de la guerre de Troie , la Grèce signala son courage dans les combats , et s’acquit une réputation immortelle par la bravoure des chefs qu’elle y envoya. Cette expédition ne fut pourtant, ^proprement parler, que comme le berceau de sa gloire naissante ; et les grands exploits par lesquels elle s’y distingua lui servirent comme d’essais et d’apprentissage dans le métier de la guerre.
Il y avait dans la Grèce plusieurs petites républiques , voisines les unes des autres par leur situation , mais extrêmement sé|iarëes parleurs coutumes, leurs lois.lcurs caractères, et surtout par leurs intérêts. Cette dilTércncu de mœurs et d’intérêts fut parmi elles une source et une occasion continuelle de divisions. Chaque ville , peu contente de son propre domaine , songeait à s’agrandir aux dépens de celles qui étaient les plus voisines et le plus é sa bienséance. Ainsi tous ces petits états , soit par ambition et pour étendre leurs conquêtes , soit par la nécessité djune juste défense, étaient toujours sous les armes ; et par cet exercice continuel de guerres il se forma parmi tous ces peuples un esprit martial et une intrépidité de courage qui en lit des soldais invincibles.
comme il parut dans la suite , lorsque toutes les forces de l’Orient réunies ensemble vinrent fondre sur la Grèce , et lui firent cunnnttre à elle-même ce qu’elle était et ce qu’elle pouvait.
Deuxvilles sedistinguérent entre les autres, et tinrent sans contredit le premier rang : Sparte, et Athènes. Aussi ce furent ces deux villes qui, ou successivement, nu toutes deux ensemble, eurent l’empire de la Griice, et se maintinrent pendant un fort long temps dans un pouvoiivque la supériorité seule de mérite, reconnue généralement de tous les autres peuples, leur avait acquis; et ce mérite consistait principalement dans In science des urines et dans la vertu guerrière, dont elles avaient ' donné l’une et l'autre des preuves éclatantes dans la guerre contre les Perses. Thèbes leur disputa cet honneur pendant quelques années par des actions de courage surprenantes, et qui tenaient du prodige : mais ce ne fut qu’une Imniére de courte durée, qui, après avoir jeté on grand éclat, disparut aussitôt, et laissacette ville dans sa première obscurité. Sparte et Athènes feront donc seules l’objet de nos réflexions sur ce qui regarde la guerre, et nous les joindrons ensemble pour être plus en état de connaître leurs caractères, tant parleur ressemblance que par leur différence.
g II. — OnICINR ET CAUSE DD CODRA&E ET DE LA TEETU
mUTAlEE . PAR OU LES LacÉDRMOSIENS ET LES
AtHÉSIESS se sort TOt'JOÜES DISTLSOUÉS.
Toutes les lois de Sparte et tous les établissements de Lycurgue ii’avaicnt pour objet, ce semble, que la guerre, et ne tendaient qu’à faire des sujets de la république un peuple de soldats. Tout autre emploi, tout autre exercice leur était interdit. Arts, belles-lettres , sciences , métiers , culture même de la terre, rien de tout cela ne faisait leur occupation et ne leur paraissait digne d’eux. Dés la plus tendre enfance, on ne leur inspirait du goût que pour lesarmes, etil est vrai qucl’ëducalion de Sparte était merveilleuse quant à ce point. Marcher nu-pieds, coucher sur la dure, se passer de peu pour le boire et le manger, souffrirlechaud et le froid , se faire un exercice continuel de U chasse, de la lutte, de la course à pied, de la course à cheval, s’endurcir mémo aux coups et
mi\ pliiivs jusqu'il supprimer (uulc plainte et tout g^Miii^semcnl, \oilà reqiii faisait l'apprentissage de la jeunesse sparlaine par rapport A la guerre, et ce qui la metlait eu état d'eu soutenir un jour toutes les fatigues, et d’en affronter tous les dangers.
L’Iialiiludc d'obéir, conlrnctec d6s la plus tendre jeunesse, le respect pour les magistrats et pour les anriens, une soumission parfaite aux lois, dont nul Age, nulle condition ne dispensait, les disposaient merveilleusement A la discipline militaire, qui est le nerf de la guerre, cl qui fait le succès des plus grandes entreprises.
Or une de ces lois était de vaincre ou de mourir, et de ne jamais se rendre A l'ennemi. Léonide, avec ses trois cents Spartiates, en donna un illustre exemple; et son courage intrépide, relevé d’Agc en Age par des louanges magniliques, et proposé pour modèle A toute la postérité, avait donné le ton A la nation, et tracé la roule quelle devait tenir. La honte et l'infamie allacliécsA quiconque contrevcnail A cette loi et mettait bas les armes, en maintenaient robservunec, et la rendaient en quelque sorte inviolable. Les mères recommandaient A leurs enfatits, lorsqu'ils partaient pour la campagne, de revenir avec ou sur leur bouclier. Klles pleuraient, non ceux qui étaient morts les armes A la main, mais ceux qui s'étaient sauvés en fuyant. Faut-il s’étonner après cela qu’une petite troupe de pareils soldats, avec de tels principes, arrélAt une armée innombrable de iiarbarcs?
Les Athéniens étaient élevés moins durement que ceux de Sparte, mais ils n'avaient pas moins de courage. Le goût des deux peuples était tout diCférent pour ce qui regarde l'éducation et les occupations ; mais ils arrivaient au mémo but , quoique par diverses routes. Les Spartiates ne savaient que manier les armes, cl n’étaient que soldats. Chez les Alhé- ' nions ( et il en faut dire autant des autres peuples delà Grèce), les arts, les métiers, la culture des terres, le négoce, la marine, étaient en honneur, et ne dégradaient personne. Ces occupations n’étaient point un obstacle A la valeur et A la science de la gtierre ; elles n’empécbaient personne de s'élever aux plus grands commandemeuts et aux premières dignités de
la république, flularque observe que Solon, voyant que le territoire de l'Altique était stérile, s'appliqua A tourner l'industrie des ciloyens aux arts, aux métiers, au trafic, pour suppléer par ce moyen A ce qui manquait au pays du crtté de la fertilité. Ce goût devint un des principes du gouvernement et des lois fondamentales de l'état, et il se perpétua dans les descendants , mais sans rien diminuer de l’ardeur de ce peuple pour la guerre.
Iji gloire ancienne de la nation, qui s’élail toujours distinguée par la bravoure militaire, était un puissant motif pour ne pas dégénérer lie la réputation de leurs ancêtres. La fameuse bataille de Marathon, où seuls ils avaient soutenu le choc des barbares et remporté sur eux une victoire signalée, leur rehaussa infiniment le courage, et la journée de Salaminc, au succès de laquelle ils eurent la plus grande part , mit le comble A leur gloire, et h!s rendit capables des plus grandes entreprises.
Une noble émulation pour ne point céder en mérite A Sparte rivale d’Athènes, et une vive jalousie de gloire, qui pendant la guerre des Perses se tint dans de justes bornes, furent encore pour les Athéniens un pressant aiguillon qui leur faisait faire tous les jours de nouveaux efforts pour se surmonter eux-mêmes et pour soutenir leur réputation.
Des récompenæs et des marques d'honneur accordées A ceux qui s'étalent distingués dans les combats, des tombeaux érigésaux citoyens qui étaient morts pour la défense de la patrie, des oraisons funèbres prononcées en public au milieu des cérémonies les plus augustes de la religion , pour rendre leur nom immortel , tout cela contribuait infiniment A perpétuer le courage parmi les Athéniens surtout, et à leur en faire comme une lui et une nécessité indispensable.
Il y avait A Athènes une loi ' qui ordonnait que ceux qui auraient été estropiés A la guerre seraient nourris aux dépens du public. La même grûce était accordée aux pères et mères aussi bien qu'aux enfants de ceux qui, étant morts dans le combat , laissaient une fimiille pauvre et hors d’état de subsister '. La rèpu-
* l’Int. in S^lon. pag. W.
■ l’Ial. in Menex. pag. — Dtog. Laert. In S<b-
lon. pag. 37,
Dk.:;Lco tiy Gqo;;Ic
bliqae, comme une bonne mère, s’en chargeait généreusement, et remplissait à leur égard tous les devoirs, et leur procurait tous les secours qu'ils auraient pu attendre de ceux dont ils pleuraient la perte.
Voilà ce qui remplissait de courage les Athéniens, et ce qui rendait leurs troupes invincibles, quoique d'ailleurs elles fussent peu nombreuses. Dans la bataille de Platée , où l'armée des barbares, commandée par Mardonius, montait au moins à trois cent mille hommes, et celle des Grecs réunis ensemble à cent huit mille deux cents, il n'y avait dans celle-ci que dix mille Lacédémoniens , dont la moitié étaient Spartiates , c’est-à-dire habitants de Sparte, et huit mille Athéniens, llest vrai que chaque Spartiate avait amené avec lui sept ilotes, qui faisaient en tout trente-cinq mille hommes ; mais ils n'étaient presque point comptés comme soldats.
Ce mérite éclatant, en fait de courage guerrier, reconnu généralement par les autres peuples, n’étoulTait pas dans leur esprit tout sentiment d'envie et de jalousie , comme il parut un Jour, par rapport aux Lacédémoniens. Les alliés, qui Iqur étaient beaucoup supérieurs en nombre , souffrant avec peine de se voir soumis à leurs ordres, en murmuraient secrètement. Agésilas, roi de Sparte, sans faire paraître qu'il eût entendu leurs plaintes, assembla toute son armée , et , après avoir fait asseoir d'un côté tous les alliés ensemble, et de l’autre les Lacédémoniens seuls, il fit crier par un héraut que tous les ouvriers en fer, tous les maçons, tous les charpentiers, et ainsi des autres métiers, se levassent. Presque tous les alliés se levèrent, et aucun parmi les Lacédémoniens, à qui tous les métiers étaient interdits. Alors Agèsil.is, en souriant ; « Voyez-vous, leur dit-il, a combien Sparte seule fournit plus de soldats « que toutes les autres villes ensemble ?» voulant faire entendre par là que , pour être bon soldat, il ne fallait être que soldat; que les métiers étaient des distractions qui empêchaient l'artisan de se donner entièrement à la profession des armes et à la science de la guerre , et d’y réussir aussi bien que ceux qui en faisaient leur unique exercice. Mais Agésilas parlait et agissait ainsi par l’opinion avantageuse qu'il avait de l'éducation lacédémonienne; car, dans
le fond, ceux qu'il ne voulait faire regarder que comme de simples artisans iniintriûont bien , par les éclatantes vicloin's qu'ils remportèrent contre les Perses et contre Sparte même, qu'ils ne le cédaient aucunement aux Lacédémoniens, tout soblats qu'ils étaient, ni en valeur ni en science militaire.
g III. — DlFFl'RE?<Tr.S SORTES DE TDOdPI S OOVT M S
AHMltES nrs LaCÊDKMOMRNS et des ATHi::«lENü
ÉTA1E?(T COWOSKES.
Les armées , tant à Sparte qu'à Athènes , étaient composées de quatre sortes de troupes: citoyens, alliés , mercenaires , esclaves. On imprimait quelquefois aux soldats une marque sur la main pour les distinguer, à la différence des esclaves, à qui ce caractère était imprimé sur le front. Les interprètes croient que c'est par allusion à cette double coutume qu’il est marqué dans l’Apocalypse' que tous étaient obligés de recevoir le caractère de la hèle en leur main droite, ou eitr leur front : et que saint Paul* dit de lui-même : Je porte imprime'es sur mon corps les marques du seigneur Jésus.
Les citoyens de Lacédémone étaientde deux sortes : ou ceux qui habibiient dans Sparte même , et qu’on appelait pour cette raison Spartiates ; ou ceux qui demeumient à la campagne. Du temps de Lycurgue , les Spartiates montaient à neuf mille , et les autres à trente mille. Il parait que ce nombre était un peu diminué du temps de Xerxés, puisque Démarate, en lui parlant des troupes lacédèmoniennes, ne compte que huit mille Spartiates. Ges derniers étaient l’élite de la nation, et l'on peut juger du cas qu'on en faisait , par l’inquiétude où fut la république pour les trois un quatre cents qui furent assiégés par les Athéniens dans la petite Ile de Sphactérie , et qui y furent faits prbsonniers. Kn général les l.acédémoniens ménageaient fort les troupes du pays, et n'en envoyaient que peu dans les armées ; mais ce peu en faisait la plus grande force. Comme on demandait un jour à un général lacédémonien combien il y avait deSpar-
• Gai. 6-17.
liâtes dans rarm(''R ; Autant qu'il en faut , dil-il, pour repousser l’ennemi. Ils servaient lï'lat à leurs di^pens , et te ne fut que dans la suite des temps qu'ils reçurent du public la solde.
Les alliés fai.saient le grand nombre des troupes dans les deux républiques, et ils étaient stipendiés par les rilles qui les envoyaient.
On appelait mercenaires les troupes étrangères qui étaient soudoyées par la république au secours de laquelle elles étaient appelées.
Les Spartiates ne marchaient jamais sans quelques ilotes, cl nous avons vu que dans la bataille de Platée chaque citoyen en avait sept. Je ne crois pas que ce nombre fût fixe , cl je ne comprends pas bien même ù quel usage ils étaient destinés. L'aurait été une bien mauvaise politique de mettre les armes entre les mains d'un si grand nombre d'esclaves , fort mécontents pour l'ordinaire de leurs maîtres, qui les traitaient durement , et qui en auraient eu tout à craindre dans uncombal. Cependant Hérodote , dans l'endroit que j'ai cité, les représente comme des troupes armées à la légère.
L'infanterie était composée de deux sortes de soldats. Les uns étaient armés pesamment, cl portaient de grands boucliers , des lances , des deini-liiqucs, des sabres; ils faisaient la principale force de l’armée. Les autres étaient armés à la légère , c’est-à-dire d'arcs et de frondes. On les plaçait ordinairement au front de la bataille, ou sur les ailes, comme en première ligne ])0ur tirer des flèches et lancer des javelots et dt!S pierres contre l’ennemi ; et leurs décharges faites, ils se reliraient par les intervalles derrière leurs bataillons, comme en seconde ligne, pour y continuer à jeter leurs traits.
Thucydide, en décrivant la bataille dcManlinée, divise ainsi les troupes lacédémoniennes. 11 y avait sept régiments de quatre compagnies chacun *, sans compter les squirites, qui étaient au nombre de six cents : c’étaient des gens de cheval , dont je parlerai bienlél. La compagnie était, selon Tinlerprèlc grec, de cent vingt-huit hommes, et se divisait en qiialrc escouades, chacune de trente-deux
* Tliufvtl. Ilî». Tl, p8g, 29î).
' hommes. Ainsi le régiment montait en tout a cinq cent douze hommes, et les sept ensemble à trois mille cinq cent quatre-vingt-quatre. Chaque escouade avait quatre hommes de front sur huit de hauteur, car c’est la hauteur ordinaire des files, mais que les officiers pouvaient changer selon le besoin.
Les Lacédémoniens ne commencèrent proprement à faire usage de la cavalerie que depuis la guerre contre ceux de Messène, où ils en sentirent le besoin. Ils tiraient leurs cavaliers principalement d’une petite ville assez voisine de I.acédémone, appelée Sciros, d’où ces cavaliers furent nommés scirïfrs ou squiriles. Ils étaient toujours à la pointe de Taile gauche, et celle place leur appartenait de droit.
La cavalerie était encore plus rare chez les Athéniens : la situation de l’Allique, coupée de beaucoup de montagnes, en était la cause, elle ne montait, après la guerre contre les Perses, qui était le beau temps de la Grèce, (ju’à trois cents chevaux : elle s’accrut depuis jusqu’à douze cents. Mais qu’est-ce que cela pour une république si puissante?
J’ai déjà remarqué ailleurs que chez les anciens, tant Grecs que Ilomains, il u'esl fait nulle part mention d’étrier, ce qui est bien étonnant. Ils se jetaient agilement sur le dos du cheval :
Corpor» Mliu ^
Siitijiciunt in C(;uo5 '.
Quelquefoisle coursier, accoutumé de bonne heure à ce manège, se baissait sur les jambes de devant, et donnait lieu à son maître de monter sur lui plus facilement :
Inilè incitnaïus collum , submissus et armos De more , inflciis præbebâtscanderclcrga Cruribus*.
Ceux que l’agcou leur faiblesse rendaient plus pesants se servaient du secours d’un valet pour monter à cheval’, et ils imitaient en cela les Perses, chez qui cet usage était ordinaire.
> .T'.ncld. Ub. 12. Ï.2S7.
* Siliu» . lib. lu (V. 465.) de cqiio CIæHI equilU romaol.
> Xenopb. de rc equest. pag. 9il et 95&
Gracchus ' fil placer aux deux côlfs des grands ehemins de l’Ilalie do belles pierres, à une cerlaine distance les unes des autres , afin qu'elles aidassent les voyageurs à monter ù cheval sans le secours de personne
Je m’étonne que les Athéniens , habiles comme ils étaient dans le métier de la guerre, n'aient pas compris que la cavalerie était la partie essentielle d'une armée, surtout pour les batailles, et que quelqu’un de leurs généraux n’ait pas tourné de ce crtté-là leur attention et leur goût, comme Thémistocle le fit par rapport à la marine. Xénophon était bien capable de leur rendre un pareil service pour la cavalerie, dont il comprenait parfaitement l’importance. Il a écrit sur ce sujet deux traités, dont l’un regarde le soin qu’il faut prendre des chevaux pour les bien connaître et pour les former, et il entre sur ce sujet dans un détail étonnant ; et l’autre enseigne ta manière de former et d’exercer les cavaliers mômes ; tous deux bien dignes d’étre lus par les gens du métier. Dans le dernier, il donne des vues pour mettre la cavalerie en honneur, et il y prescrit en général des régies sur l’art militaire qui peuvent être d’un grand secours pour tous ceux qui sont destinés à la profession des armes.
J’ai été surpris, en parcourant ce second traité, de voir avec quel soin Xénophon, homme de guerre et païen, recommande le culte delà religion, le respect pour les dieux, et la nécessité d’implorer leur secours en toute occasion. Il répète cette maxime jusqu’û treize fois différentes dans un écrit d’ailleurs assez court; et sentant bien que cette sorte d’alTectation religieuse pourrait choquer certains esprits, il en fait une espèce d’apologie, et termine cet écrit par une réflexion que je rapporterai ici tout entière. « Si quelqu’un ,
« dit-il, s’étonne que j'insiste si fort ici sur la « nécessité qu'il y a de ne former aurune en- « treprise sans se rendre la Divinité propice « et favorable, qu’il fasse attention qu’il y a « dans la guerre mille conjonctures douteuses
' Plut, in G.'arrb. pag. 838.
* AvttÇoÂcu; fin Ce mol ùvxCoÀsû; ,
signifie un homme , un raid , qui aidail son matlrc à monter à cheval. I
« et obscures où les généraux, occupés 6 se « tendre mutuellement des embûches , ne n peuvent, dans l’incorlilude de ce qui se n passe chez les ennemis , prendre consrùl « d'autre que des dieux. Kien n’est douteux « ni obscur il leur égard; ils découvrcnl ù qui n il leur plaît l’avenir par l’inspcclion des eii- « trailles des bêles, par le chant des oiseaux , « par les visions, par les songes. Or il est à « présumer que les dieux sont plus disposés à « favoriser de leurs lumières ceux qui ne les « consultent pas seulement dans une nécessité « urgente, mais qui, dans tous les temps, et « lorsqu’ils sont loin du danger, leur rendent « tout le culte dont ils sont capables.
Il était digne de ce grand homme de donner la plus imporlanle des instruclions à son fils Gryllus, ù qui il adresse le traité dont il s’agit, et qui, selon l’opinion commune, élait chargé du soin de former les cavaliers d’Athènes.
S IV. — DB E.A , DES VAHSBACX , DBS TBOüPBS
DR MER . DE L'ÉQCIPEXBXT DES liAI.RRES A ATlUfTES. DIGBESüIOX Sl'B LES EXEUPUOXS ET LES AUTRES MAUgUES n'ilOXNEUB QUE CETTE VILLE ACCORDAIT A CEUX QUI LUI AVAIENT REXDQ UE GRAXDS SERVICES.
Si les Athéniens le cédaient A ceux de Lacédémone pour la cavalerie, ils l’emporlaienl infiniment sur eux pour ce qui regarde la marine, et nous avons vu que celle scienee les avait rendus les roaitres de la mer, et leur avait donné une grande supériorité au-dessus de tous les autres peuples de la Grèce. Comme celle matière est imporlanle pour riiilelligcncc de plusieurs endroits de riiisluire, je la traiterai avec un peu plus d'éleuduc que les autres ; et je ferai grand usage de ce que le savanlpéro ilom Bernard de Moiilfaucoii en a écrit dans ses livres de l'anliquilé.
Les principales parties du vaisseau élaieni, la proue, ta poupe, et le milieu, qui s’appelait en latin carina, la caréiie.
La proue élait ce qui avançait au delà de la carène et du ventre du vaisseau; elle élait ornée pour l'ordinaire de pciiilures et de différenlcs images de dieux , d'hommes ou d'animaux. L’éperon, ([u’on appelait roslrum, élait
plus bas cl ù fleur d’eau; c’<!;lail une poutre qui avançait, munie d’une pointe de cuivre, et quelquefois de fer. Les Grecs l’appelaient
«uÇo/.ov.
L’autre bout du navire , opposé à la proue , était ce qu’on appelait la poupe. lii était assis le pilote , et il tenait le gouvernail , qui était une rame plus longue et plus large que les autres.
La carène était le creux du vais.seau , ou le fond de cale.
Les vaisseaux étaient de deux espèces. Les uns allaient à la rame, et étaient des vaisseaux de guerre ; les autres allaient à la voile , et étaient des vaisseaux de charge destinés au négoce et aux transports. Les uns et les autres se servaient quelquefois en même temps de voiles et de rames , mais cela était plus rare. I.os navires de guerre sont aussi appelés très- .souvent, dans les auteurs, des navires longs, et sont par lù distingués des vaisseaux de charge.
Les vaisseaux longs étaient encore divisés en deux espèces; en ceux qu'on appelait acluariæ naves, qui étaient des vaisseaux fort légers, comme nos brigantins; et en longs simplement. Les premiers s’appelaient ordinairement ouverts, parce qu’ils n’avaient pas de pont*. De ces bâtiments légers, il y en avait de plus grands, et qui avaient les uns vingt, les autres trente, et les autres jusqu’à quarante rames, moitié d’un côté et moitié de l’autre, toutes sur la même Ole.
Les navires longs, qui servaient pour la guerre , étaient de deux sortes. Les uns n’avaient qu’un rang de rames de chaque côté ; les autres en avaient deux , ou trois , ou quatre , ou cinq , ou en plus grand nombre , jus- ({u’à quarante: mais ces derniers étaient plus pour la montre que pour l’usage.
Les navires longs à un rang de rames s’appelaient aphracles, c’est-à-dire qu’ils n’étaient pas couverts et n’avaient point de pont : on les distinguait par là des cataphractes , qui en uvaient. Ils avaient seulement vers la proue et
‘ Pont , en terrni'S de marine , esl le tUlac , ou un plancher qui sépare les étages du navire. On dit aussi qu'un >ai.<^seau a deui ou trois ponts, quand il a dans son creux deux ou (rois étages.
vers la poupe de petits planchel-s où l’on sc tenait pour combattre.
Les vaisseaux employés le plus ordinairement dans les combats des anciens sont ceux à trois et à cinq rangs de rames , appelés trirèmes et quinquérèmes.
C’est une grande question , et qui a donné lieu à beaucoup de savantes dissertations , de savoir comment ces rangs de rames étaient disposés. Il y en a qui veulent qu’ils fussent mis eu long, et à peu prés comme sont aujourd’hui les rangs de rames dans les galères. D’autres soutiennent que les rangs desbirèmes, des trirèmes, des quinquérèmes , et d’autres multipliés jusqu’au nombre de quarante en certains vaisseaux, étaient les uns sur les autres. On cite, pour ce dernier sentiment , des passages sans nombre d’auteurs anciens qui semblent ne laisser aucun doute , et qui sont considérablement fortifiés par le témoignage de la colonne Trajane , qui représente ces rangs les uns sur les autres. Cependant le Père de Montfaucon avoue que tout ce qu’il a consulté de gens plus habiles dans la marine déclarent que la chose, conçue de cette manière , leur paraît impossible. Mais le raisonnement est une faible preuve contre l’expérience de tant de siècles , et attestée par tant d’auteurs. 11 est vrai qu’en supposant ces rangs de rames perpendiculairement les uns sur les autres , il n’est pas aisé de comprendre comment se pouvait faire la manœuvre; mais dans les birèmes et les trirèmes de la colonne Trajane , les rangs de dessous sont mis obliquement , et comme par degrés.
Dans les anciens temps on ne connaissait point les navires à plusieurs rangs de rames : on se servait de vai.sseaux longs , où les rameurs, en quelque nombre qu’ils fus.sent , étaient tous sur la même ligne. Telle était la flotte que les Grecs envoyèrent contre Troie*. Elle était composée de douze cents voiles, dont les galères de Béotic étaient de six-vingts hommes chacune , et celles de Philoctète de cinquante ; ce qui désigne sons doute les plus grandes et les plus petites. Leurs galères n’avaient point de tillac, mais étaient faites comme de simples bateaux, ce qui sc pratique encore,
< Tbucyd. lib. 1 , pag. B.
dit Thucydide , par les pirates, pour n'élre pas sitôt découverts.
Les Corinthiens furent, à ce qu'on dit, les premiers qui changèrent la forme des vaisseaux; et ou lieu de simples galères, ils enflrenlà trois rangs , pour donner , par la multiplication des rames , plus d'agililè et d’impétuosité à leurs galères. Leur ville, située avantageusement entre deux mers , était fort propre pour le commerce , et servait comme d'entrepôt aux marchandises. A leur exemple , les habitants de Corcyre et les tyrans de Sicile équipèrent aussi plusieurs galères à trois rangs un peu avant la guerre contre les Perses. Ce fut vers ce môme temps que les Athéniens, animés par les vives exhortations de Théraistocle , qui prévoyait la guerre qui éclata bientôt après, en construisirent de pareilles , encore le tillac ne régnait-il pas tout du long ; et ils s'appliquèrent alors à la marine avec une ardeur et un succès incroyables.
Le bec ou l'éperon de la proue ( roslrum ) était la partie du vaisseau dont on faisait le plus d'usage dans un combat naval *. Ariston de Corinthe persuada aux Syracusains, dont la ville était alors assiégée par les Athéniens , de faire leurs proues plus basses et plus courtes , et cet avis leur proctfra la victoire: car les Athéniens ayant des proues fort hautes et fort faibles , leurs éperons ne frappaient que les parties élevées au-dessus de l’eau, et, par cette raison, faisaient peu de dommage aux vaisseaux ennemis; au lieu que ceux des Syracusains, qui avaient des proues fortes et basses, et les éperons à fleur d’eau , coulaient souvent à fond d’un seul coup les trirèmes des Athéniens.'
Deux sortes de personnes servaient sur les vaisseaux. Les uns étaient employés à la conduite , à la manœuvre du vaisseau ; c’étaient les rameurs, remUjes \ les matelots, nautœ; les autres étaient les soldats , destinés à combattre , et désignés en grec par ce mot , irriÇâTai Cette distinction n’avait pas lieu dans les premiers temps, et c’étaient les mêmes qui ramaient, qui combattaient, et qui rendaient tous les autres services nécessaires dans un vaisseau ; ce qui s’observait encore quelquefois dans les temps postérieurs: car Tlmcydide*,
• IViog. lit). 13. jing. 141.
» Lib. '• , |i3g. •2/.").
en décrivant l'arrivée de la flotte des Athéniens à la petite lie de Sphactérie , niarqne qu’il ne resta dans les vaisseaux que les rameurs du rang d’en bas , et que les autres descendirent avec leurs armes. .
La condition des rameurs était la |>lus pénible et la plus dure. J’ai déjà observé que les rameurs, aussi bien que les matelots, étaient tous citoyens et libres , et non e.scla\es ou étrangers comme aujourd’hui. Les rameurs étaient distingués par degrés. Ceux du plus bas s’appelaient lhalamiles, ceux du milieu zugites , ceux d’en haut thranilea. Thucydide remarque qu’on donnait à ces derniers une plus forte paye, parce qu’ils maniaient des rames plus longues et plus pesantes que celles des degrés inférieurs. 11 parait que lacliiourme , pour se mouvoir avec plus de justesse et de concert , était quelquefois conduite par le chant d’une voix , ou par le sou de quelque instrument ‘ ; et cette douce harmonie servait non-seulement à régler leurs mouvements , mais encore à diminuer et à charmer leurs peines.
C’est une question parmi les savants, si, dans les grands vaisseaux , chaque rame n’avait qu’un rameur, ou si elle en avait plusieurs, comme en ont aujourd’hui les rames de nos galères. Ce que Thucydide rcmaniue de 1a paye des thranites semble insinuer qu’ils étaient seuls; car, si d’autres avaient partagé le travail avec eux, pourquoi auraient-ils reçu une plus forte paye que ceux qui menaient seuls une rame , puisque ceux-ci avaient autant et peut-être plus de peine qu’eux. Le Père de Montfaucou croit que dans les vaisseaux qui avaient plus de cinq rangs il pouvait y avoir plusieurs rameuis sur une seule rame.
Celui qui prenait soin de toute la chiourme, et qui commandait dans le vaisseau, s’appelait nauclerus et était le premier officier. Le second était le pilote, gubernalor ; il était assis à la poupe, tenait en main le gouvernail , et conduisait le vaisseau. Sa science consistait à
< « Musicam natura ipsa videtur ad (olcrandos faciliùs « latMjrcs veluti inuncri nobis (.'edissc. Si (|uiden>ct remi- <( ges rantus hortatur ; ncc süIùiii in iisoperibus , in qui- « bus pluriuin conalus pracuntc uiiqiiâ jucundà voce con- « spiral , st'd ctiain siiignloiuin Tjligalio quàniIitH't sc rudi « mo îulatianc Mtlalu; » (QriM il. lib. J , cap. iO.)
bien comiiiilre les cùles.les poils, les rochers, les lianes ilc sable, el surlout à bien discerner les veiils et les astres : car , avant l'invention (le la boussole, le pilote, pendant la nuit, ne pouvait se conduire que par l’inspection des astres.
Les soldais qui combattaient dans les vaisseaux Otaient à peu près armOs comme ceux des armOcs de terre. Le nombre n'en Otait pas fixO. Les AlliOniens, à la bataille deSalamine*, avaient cent quatre-vingts vaisseaux , cl sur cbacun dix-liuil hommes de guerre, dont il y en avait quatre qui liraient de l’arc, et les autres Otaient pesamment armés. L’oITicier qui commandait ces soldats s’appelait rpimo/o;, el celui qui commandait toute la flotte tivuf/jtt
üU CTjSKTnyi;.
On ne peut pas marquer au juste le nombre de ceux qui servaient dans un vaisseau , tant soldats que matelots et rameurs; mais pour l’ordinaire, il monlnit à deux cents, plus ou moins, comme cela parait dans le dOnombrement que fait HOrodote de la flotte des Perses du temps dcXcrxOs, el dans d’autres endroits où il est parlé de celle des Grecs. J’entends ici les grands vaisseaux, comme les IrirOmes, qui Otait l’espOce la plus usitée.
La paye de ceux qui servaient sur les vaisseaux a fort varié, selon la différence des temps. Quand le jeune Cyrus arriva en Asie ’, elle n’était que de trois oboles, qui faisaient la moitié d'une dragme c’est-à-dire cinq sous ; el le traité entre les Perses cl les Lacédémoniens avait été conclu sur ce picd-là * : ce qui donne lieu de croire que la paye ordinaire était de trois oboles. Cyrus, à la prière de Lysaiidre , en ajouta une quatrième , ce qui faisait jiar jour six sous huit deniers. Souvent elle était portée jusqu'à la dragme entière*, qui répond à nos dix sous. Dans la flotte qui parlait pour la Sicile, les Athéniens donnaient par jour une dragme de paye*. La somme de
* Plul. in Ttipniis, pag. iia.
\caopb. Ilisl. gtæc. llb. 1 , pag. 4f*2.
> Troti oboles uu IBccnlimcs. £. B.
* Ce Irailé porlail que les l’crse» paieraienl par mois |Kiur chaque ^ai^scau tn*nte mines, qui raisaienl la moilld U ijnUipnl;requi montait a (tois oboles par liMc i>ourccuï qui servaient dans le vaUseau.
* Uoedragme ou 1)0 remîmes. K. B- 6 Thuevd. llb. 6, i>ag. WI.
soixante talents' (tSOOOO livres) que ceux d’Kgeste avancèrent aux Athéniens pour l’entretien de soixante vaisseaux par mois , marque que la paye de chaque vaisseau pendant un mois montait à un talent, c’est-à-dire à trois mille livres ; ce qui suppose qu’il y avait dans chaque vaisseau deux cents personnes qui recevaient par télé , chaque jour, une dragme ou dix sous. Comme la paye des officiers était plus forte, peut-être que la république fournissait le surplus, ou qu’on le prenait sur le total delà somme fournie pour un vaisseau, en raballanl quelque chose à chaque particulier.
Il en faut dire autant des troupes de terre que de celles de mer, si ce n’est que les cavaliers avaient le double. Il parait que la paye ordinaire des gens de pied était au.ssi de trois oboles, el qu’elle augmentait selon le temps et le besoin ’. Thimbron , Lacédémonien , qui marchait contre Tissapherne , promettait un darique par mois à chaque soldat, deux aux capitaines, et quatre aux colonels. Or, un darique par mois à chaque soldat faisait par jour quatre oboles Le jeune Cyrus, pour animer ses troupes, que la crainte d’une trop longue marche décourageait , au lieu d’un darique qu’il donnait par mois à chaque soldat leur en promit un el demi , ce qui montait par jour à une dragmi', c’est-à-dire à dix sols.
On peut demander comment les ÏJicédémoniens, dont la monnaie de fer qui seule avait cours chei eux, n’élail de mise nulle part aitleurs, pouvaient entretenir des armées de terre el de mer, el d’où ils liraient l’argent nécessaire pour les faire subsister. Il n’y a point de doute r y’ils ne levassent , comme les Athé^ nions , des contributions sur leurs alliés , cl encore plus sur IcS villes qu’ils mettaient en liberté , qu’ils protégeaient , ou qu’ils avaient conquises sur leurs ennemis. Le second fonds pour payer leurs troupes el leurs flottes consistait dans les secours qu’ils tiraient du roi de Perse , comme on l’a vu en plusieurs occasions.
Je joins ici ce que j’avais mis en digression à la fin du tome cinquième de l’in-12 sur l’é-
‘ Soisanlc lalent.s ou ÛOO fr. E. B,
• Xenoph. Exi>ctl. Cyr. Ilb.7,
* l'n daiiquc ^âKnlt i2fi.htconl. E.
7M by '^ooglc
quipemeiU des galères des Athéniens , et sur les exeFiiptions et les autres marques d’honneur que cette ville accordait à ceux qui lui avaient rendu de grands services.
Le mot de Iriérarques ‘ ne signifie par luiméme que commandants de galères ; mais on appelait aussi Iriérarques les citoyens que l’on chargeait du soin d’armer les galères en guerre, et de les équiper de toutes les choses nécessaires, ou du moins d’une partie.
On les choisissait parmi les plus riches. Le nombre n'en était pas fixé. Quelquefois , pour équiper un vaisseau, il y avait deux Iriérarques, quelquefois trois, et quelquefois jusqu’à dix.
A la fin, on fixa le nombre des Iriérarques en général à douze cents hommes * ; et voici de quelle manière on s’y prit : Athènes était composée de dix tribus ; par chaque tribu on nomma, pour fournir à la dépense des armements , les six-vingts citoyens qui étaient les plus riches ; et ainsi chacune des dix tributs fournissant six-vingts hommes, le nombre des Iriérarques monta à douze cents.
On divisait encore ces douze cents honames en deux moitiés, dont chacune était composée de six cents hommes : et l’on subdivisait chaque moitié en deux parties égales, qui contenaient chacune trois cents hommes. Les trois cents premiers étaient choisis d’entre les plus riches. Ils faisaient les avances dans les besoins pressants, et avaient leur recours sur les trois centsautres moins riches, qui payaientà mesure que l’état de leurs affaires le leur permcltait.
Après cela on fît une loi qui partageait ces douze cents hommes en diverses compagnies, dont chacune était composée de seize citoyens qui s’unissaient pour équiper une galère. Cette loi était fort onéreuse aux citoyens les moins riches, et, dans le fond, fort injuste, en ce qu’elle voulait qu’on choisît ce nombre de seize sur l’âge , et non sur la quantité du bien; car elle ordonnait que tout citoyen, depuis vingt^ cinq ans jusqu’à quarante, serait compris dans une de ces compagnies, et contribuerait d’un seizième; en sorte que, par cette loi, les citoyens les moins riches contribuaient autant
* Tpi^pup'/o;.
* UI(iÎ3Q. in Olynth. 2. pag. 33.
que les plus opulents, et que souvent même ils se trouvaient dans l’impossibilité de fournir à une dépense qui excédait leurs forces: d’où il arrivait que les vaisseaux n’étaient point armés à temps, ou qu’ils étaient fort mal équipés, et que, par celle raison, Athènes perdait les occasions les plus favorables pour agir.
Démoslhéne toujours attentif nu bien public , pour remédier à ces inconvénients, proposa une loi qui abrogeait celle dont nous venons de parler. Elle portail que les Iriérarques seraient choisis, non plus sur le nombre des années, mais sur l’évaluation des biens : que tout citoyen dont lo bien montait à dix talents* serait tenu d’équiper à ses frais une galère : qu’il en équiperait deux, si son bien montait à vingt talents * ; et ainsi du reste : que ceux dont le bien serait au-dessous de dix talents se joindraient plusieurs ensemble jusqu’à la concurrence du nombre nécessaire pour parfaire cette somme et pour équiper une galère.
Rien n’était plus sage que celle loi de Démoslhéne, et elle remédiait à tous les abus de la première. Par ce moyen les vaisseaux se trouvaient équipés à point , et pourvus de toutes les choses nécessaires: les pauvres étaient considérablement soulagés, et il n’y avait que les riches qui s’en trouvaient mal ; car , au lieu que tel d’entre eux n’élail obligé par la première loi qu’à contribuer d’un seizième pour l’équipement d’une galère, il sc voyait quelquefois obligé par la seconde à en équiper une lui seul, quelquefois deux , ou même plus encore, si son bien montait assez haut pour cela.
Aussi les riches surent-ils bien mauvais gré à Démoslhéne de celte réforme ; et il fallut sans doute avoir beaucoup de courage pour se mettre au-dessus de ces plaintes , et pour hasarder de SC faire autant d’ennemis qu’il y avait de citoyens puissants dans la ville. Il faut l’entendre lui-méme*. « Voyant, dit-il en par- « lanl aux Athéniens, votre marine dépérie ,
« les riches en possession d’une immunité ra- « cheléeà très-vil prix, les citoyens demédio- * « cre ou de petite fortune abîmés de taxes, et « de plus la république, par une suite de ces dés-
< Demosth. in orat. de Cinssilnis.
• Dix mille écus. = Dis Calculs font 57 500 fr. E. B.
= Vingt mille écus.=Vingl lalenis fonl 1 15000 fr. E. B.
* Ocmoslh. pro Ctcsipb. pug. 489.
« ordres, ne tenter jamais rien qu’après coup, <i j’osai établir une loi par laquelle je rangeai « les riches h leur devoir, je tirai d’oppression « les pauvres , et , ce qui était de la der- « niére importance , je vins à bout de procu- « rcr à la république les moyens de pourvoir « à temps aui préparatifs militaires. » Il ajoute qu’il n’y a rien que les rir lies ne lui eussent donné pour l’engager à s’abstenir de proposer cette loi, ou du moins pour en suspendre l’exécution ; mais il ne se laissa point entamer ni è leurs promesses, ni à leurs menaces , et tint ferme pour le bien public.
N’ayant pu ébranler sa constance, ils prirent un détour pour la rendre inutile ; car ce fut sans doute à leur instigation qu’un particulier, nommé /’atroc/e , appela Démosthène en justice, et le poursuivit juridiquement comme infracteur des lois de la patrie. L’accusateur, n’ayant pas eu pour lui la cinquième partie (les voix, fut condamné, selon la coutume, à une amende de cinq cents dragmes et Uémosthéne renvoyé absous. C’est lui-méme qui nous apprend toutes ces circonstances.
Je doute fort qu’à Borne , surtout dans les derniers temps, l’affaire eût tourné de cette sorte ; car nous voyons que , quelques mouvements que se donnassent les tribuns du peuple, et à quelque extrémité que celte querelle fût poussée , il ne fut jamais possible de porter les riches , qui étaient bien plus puissants et plus entreprenants 'que ceux d'Athènes, à renoncer à la possession des terres qu'ils avaient usurpées par une contravention manifeste aux réglements de l’état. La loi de Démoslhéne fut approuvée et ratifiée par le sénat et par le peuple.
On voit, par ce qui vient d’être dit , que les triérarques fournissaient i leurs frais et dépens les galères , et tout ce qui servait à les équiper. C'était l'état qui payait les matelots cl les soldats , ordinairement sur le pied de trois oboles par jour, c’est-à-dire de cinq sols , comme je l’ai marqué ailleurs. La paye des oflicicrs montait plus haut.
Le triérarque commandait le vaisseau, et donnait l'ordre à tout l’équipage. Lorsqu’ils
* Deui cent cinquante lirrc5. ;=3 Cinq cents dragmes reiiréscuUienl 479 fr. E. D.
étaient deux, chacun exerçait pendant six mois.
Quand ils sortaient d’exercice, ils étaient obligés de rendre compte de leur administration. L’ex-triérarque remettait l’attirail de la galère, ou à son successeur, ou à la république; et le successeur était obligé d’aller aussitôt remplir la place vacante : s’il ne se rendait pas à son poste au temps marqué, il était mis à l’amende.
Au reste, comme les charges de triérarque engageaient à une grande dépense, il était permis à ceux qui étaient nommés d’indiquer quelqu’un qui fôt plus riche qu’eux, et de demander qu’on le mit à leur place , pourvu qu’ils fussent prêts à changer de biens avec lui, et à faire la fonction de triérarques après cet échange. Celte loi était de Solon, et s’appelait la loi des échanges.
Outre l’équipement des galères, qui devait monter à une assez grosse dépense , les riches avaient encore une autre charge à porter dans les temps de guerre; je veux dire les taxes et les impositions extraordinaires sur les revenus des particuliers, sur lesquels on levait le centième, le cinquantième, quelquefois même le douzième , selon les divers besoins de l’état.
Personne è Athènes ', pour quelque raison que ce fût, ne pouvait être exempté de ces deux charges, excepté les novemvirs, c’est-àdire les neuf archontes , qui n’étaient point obligés d'équiper des galères. Et l’on voit bien que, sans vaisseaux et sans argent, la république n’était pas en état de soutenir des guerres ni de se défendre.
Il y avait d’autres immunités, d’autres exemptions, qu’on accordait à ceux qui avaient rendu de grands services à la république , et quelquefois mémo à tous leurs descendants ; comme d’entretenir les lieux d’exercice de tout ce qui était nécessaire à ceux qui les fréquet>taient, de faire un festin public à une des dix tribus, de fournir aux dépenses des jeux et des spectacles ; ce qui entraînait de grands frais.
Ces immunités étaient, comme je l’ai déj.’i dit, des marques d’honneur et des récompenses de services rendus à l'état , aussi bien que
‘ Dcmoslh. adxers. Lopt. pag. 5i5.
les statues qu'on ('rigenitaus grands hommes, le droit de bourgeoisie qu'on accordait aux étrangers, le privilège d'étre nourri dans le Prytauée aux dépens du public. Et la vue d'Athénes, par ces distinctions honorables qui se perpétuaient quehiuefois dans les familles, était de marquer qu'elle se piquait de reconnaissance, et d'allumer eu même temps dans le cœur de ses citoyens un noble désir de la gloire, et un vif amour de la patrie.
Outre les statues qu'elle érigea à llarmodius et Aristogilon ses libérateurs, elle exempta à perpétuité leurs descendants de toute charge publique : et ils jouissaient encore de cet honorable privilège plusieurs siècles après.
Comme Aristide ’ était mort sans biens, et n'avait laissé ù son Pds Lysimaque d'aulre patrimoine que sa gloire et sa pauvreté, la république donna à celui-ci, dans l'Eubée.cent arpents de terre planlés d'arbres, et autant de terre labourable , outre cent mines’ d'argeut une fois payées, et t)uatre dragmes’, c'est-àdire quarante sols par jour.
Athènes, dans les services qui lui étaient rendus, regardait encore plus la bonne volonté que les services mêmes. En particulier de Cyréne, il s'appelait Èpicerde, qui se trouva ù Syracuse dans te temps de la déroute des Athéniens, touché de compassion envers ces malheureux prisonniers dispersés dans la Sicile , qu'il voyait prés de mourir de faim, leur distribua cent mines, c'est-à-dire cinq mille livres. Athènes l'adopta au nombre de ses citoyens, et lui accorda toutes les immunités dont il a été parlé auparavant. Peu de temps après, dans la guerre qu'elle fit aux trente tyratis, le même Èpicerde donna à cette ville un talent'. C'était dans l'une et l'autre occasion peu de chose par rapport à la grandeur et à la puissance d'Athènes; mais elle était inilnimcnl sensible au bon cœur d'un étranger, qui, sans aucune vue d'intérêt , dans un temps de calamité, s'épuisait en quelque sorte pour soulager des personnes avec qui il n'avait nulle liaison, et de qui il ne pouvait rien attendre.
La même ville d'Athènes accorda le privi-
■ Dcmuvlh. in oral. ad. Leptin. pag. 5i:8.
* Cinq mille livres. ^ Cent minea font 9 583 fr. £. B.
a Quatre dragmes valent 3 fr. 83 cent. E. B.
♦ Milledcus. =57ôOfr. E. B.
lége de bourgeoisie et l'exemption du droit d'entrée à Leucon , qui régnait dans le Bosphore, et à ses enfants, parce quelle tirait des terres de ce prince une quantité considérable de blé, dont elle avait un extrême besoin, ne subsistant presque que de ce qu'elle cit faisait venir de dehors. Leucon, à son tour, se piquant de générosité, exempta les marchands athéniens du trentième imposé sur tous les grains qui sortaient de son pays, et leur accorda le privilège de se fournir chez lui de blé préférablement à tous les autres, ür, cette exemption montait à une somme considérable ; car ils tiraient de ce pays seul quatre cent mille muids ' de blé, et le trentième montait à plus de treize mille muids.
On avait aussi accordé à Conon et à Cbabrias, et à leurs enfants, l'immunité des charges publiques. Le nom seul de ces deux illustres généraux justifie assez la libéralité du peuple d'Athènes. Cependant un particulier (il s'appelait Leptine), poussé par un zèle mal entendu du bien public, proposa d'abroger par une nouvelle loi toutes les concessions de ce genre qui avaient été accordées de temps immémorial, excepté celles qui regardaient la postérité d'Harmodius et d'Arislogilon , et de statuer qu'à l'avenir il ne serait plus permis au peuple d'en accorder de pareilles.
Démosthéne s'opposa fortement à cette loi, eu ménageant beaucoup néanmoins celui qui l'avait proposée, louant ses bonnes intentions, ne parlant de lui qu'avec estime ; manière de réfuter bien plus eflicace que ces violentes invectives dont le style aigre et passionné n'est propre qu'à aliéner les esprits, et à rendre suspect un orateur qui décrie lui-même sa cause et en montre le faible en substituant des injures aux raisons, seules capables de persuader.
Après avoir fait voir que celte odieuse réforme ne procure presque aucun avantage à la république, parce que le nombre des exempts est peu considérable , il en expose les inconvénients,et les met dans tout leur jour.
a C'est premièrement, dit-il, faire injure à « la mémoire de ces grands hommes, dont ou
■ Quatre ccdI mille muldi , c'est-à-dlie medlmiHi , qui valaient 207 000 bcctolilres. E. B.
^ 7iC 4^
n a prétendu par ces exemptions reconnaître « et récompenser le mérite : c’est, en quelque «( sorte, révoquer en doute les services qu’ils « ont rendus à la patrie ; c’est jeter sur leurs « belles actions un soupçon capable d’en ler- « nir la gloire. Or, s'ils étaient encore en vie, « et qu’ils assistassent à celle assemblée , « quelqu’un de nous oserait-il leur faire cet « affront? Le respect que nous devons à leur « mémoire ne doit-il donc pas les rendre ù « notre égard toujours vivants et toujours pré- « seuls?
« Mais, si leur intérêt nous louche peu , « pouvonsmous être insensibles au nôtre? Ou- « Ire que casser une loi si ancienne, c’est con- « damner la conduite de nos ancêtres, de « quelle honte par IA nous couvrons-nous nous- « mêmes ! et quel tort ne faisons-nous pas à « notre réputation! La gloire d'Athènes, eide « tout état bien réglé, c’est de se piquer de « reconnaissance, c’est de garder religieuse- « ment ses paroles, et d’élre fidèle à ses con- « ventions. On blâme et l’on déleste un parli- « culier qui ose y manquer, et qui ne craint « point le reproche d’ingratitude , et l'on veut M que la république, en cassant une loi scellée a du sceau de l’autorité publique, et consa- « crée en quelque sorte par l’usage de plu- <( sieurs siècles, se rende coupable d’une si « honteuse prévarication ! Nous défendons, U sous de griéves peines, le mensonge jusque (( dans les marchés mêmes, et nous voulons que « la bonne foi y soit gardée : et nous y renon- « cerions nous-mêmes en révoquant une grâce « accordée dans toutes les formes, et sur la- « quelle les particuliers ont droit de comp- « ter!
« En user ainsi, ce serait éteindre dans le K cœur de nos citoyens toute émulation pour « la gloire, tout désir de se distinguer par des « actions éclatantes, tout zélé pour le bien et U l’honneur de la patrie, qui sont les grands « ressorts et les grands mobiles de presque « toutes les actions de la vie. El c’est en vain « qu’on nous oppose l’exemple de Sparte et de « Thébes, où l’on n'accorde point de pareilles »< exemptions. Nous repentons-nous de ne « leur pas ressembler en bien des choses? cl « est-il sage de nous proposer pour modèles, « non leurs vertus, mais leurs défauts? x»
Au reste, Démoslhène, en deraandahïqac la loi qui accorde des exemptions soit conservée dans son entier, consent et demande même qu’on en prive ceux qui les possèdent sans un juste litre, et qu’on en fasse un rigoureux exa*
On sent assez que je n’ai pu faire ici qtfon très-léger extrait d’un discours qui est fort long, et que mon dessein n'a été que d’en rendre en partie l’esprit et les pensées, sans m’attacher aux tours ni aux expressions. ,
Il y avait de la petitesse d’esprit ù I>eptlne de vouloir procurer ù la république un léger soulagement en retranchant de médiocres dépenses qui lui faisaient honneur, et qui ne lui étaient point à charge, pendant qu’il y avait d’autres abus à réformer d’une bien plus grande importance.
Ces marques de reconnaissance perpétuées dans les familles perpétuent aussi dans l’état un zèle ardent pour la patrie et un vif désir de s’y distinguer par des actions glorieuses. J’ai quelque peine de voir que, parmi nous, on ail retranché une partie des privilèges accordés à la famille de la pucelle d’Orléans Charles VII l’avait anoblie, elle, son père, ses trois frères, et tous leurs descendants, même par filles. En 1614, sur la réquisition du procureur général, on retrancha l’article de i’aooblisseiiieol
par les femmes. ^
g V. — CaBACTËBR PABTICt'LIBB DES kXBkKlESi.
C’est Plutarque qui nous en fournira presque tous les traits. On sait combien, dans scs portraits, il réussit à peindre d’après nature, et combien, après l’élude profonde qu’il avait faite du génie et des mœurs de ce peuple, il était propre à en tracer le caractère. ’
« 1. Le. peuple d’Athènes*, dit Plutarque*, « se laisse emporter aisément à la colère, et « on le fait revenir avec la même facilité à de> « sentiments de bonté et de compassion. » L’iiisloire en fournil une infinité d’exemples : la sentence de mort prononcée contre les ha-
* Mêzerai.
* O Sr,uo; AGrjvKtwv êùxtv>;TÔç èoTt irpàç ôpyD»,
uîtkOsto, irpô( £/.-:ov, .
5 Plut, de Præcept. rcip ger pag. 799
bllants de Milylène, cl révoquée le lendemain; la condamnation des dix chefs, el celle de Socrale, suivies l'une el l'aulre d’un prompl repentir el d’une vive douleur.
O 11. 11 aime mieux saisir vivement une af- 0 faire par lui-même', et presque la devi- « ner, que de se donner le loisir de se laisser « instruire avec étendue et à fond, a
Rien n’est plus étonnant que ce Irait , et l’on a de la peine à le concevoir el à le croire vrai. Des artisans, des laboureurs, des soldats, des matelots, sont gens grossiers pour l’ordinaire, ignorants , et d’une conception pesante. Il n’en était pas ainsi du peuple d'Athènes. Il avait naturellement une pénétration , une vivacité, une délicatesse môme d’esprit surprenantes. J’ai déjà rapporté plus d’une fois le fait de Théophraste Il marchandait quelque chose à une vieille femme d’Athènes qui vendait des légumes. Non, momieur l'étranger , lui dit-elle, cous ne l'aurez point à meilleur marché. Il fut étrangement surpris de se voir traité d’étranger, lui qui avait passé presque toute sa vie à Athènes , et qui se piquait de mieux parler que tout autre. Cependant c’est à son langage qu’elle reconnut qu’il ii’élail pas du pays. Nous avons vu que les soldats athéniens savaient par cœur les beaux endroits des tragédies d’Euripide. D’ailleurs ces artisans , CCS soldats , qui assistaient à toutes les délibérations publiques , étaient rempus dans les affaires, et entendaient à demi-mot. On en peut juger par les harangues de Démosthéne , dont ou sait que le style était vif, serré , concis.
« III. Comme son inclination le porte à sea courir lespersonnes d’une condition basse et a qui sont sans considération aussi il aime « les discours assaisonnés de plaisanteries et « propres 6 le faire rire. »
* Mi/iov Orovoitv, n SlSûaxtffOai r.av~
* « Quam TheophrMIus pcrconlarelor ei anlruU qiié- « dam quand allquld vcndcKI , et respondissel Ilia . alque a addidlMU: Ilospea, non polé minorli; tnlll molesté te « non effugere hospitis speclem , qnnm stalem agerct a .Vthenis , optiraèque loquerelur. » (Cic. de ctar. Orat., n. 172.)
* lioTrtp Twv àvapüj Toiç x«i tuttuvdïç
flOJjOüX npoOvuÔTipOC , OVTWf T6*v Àé';wv TOÙf ff«îyvtwôetf eaî yrAotoof «ffToeïTat «ai trcoTiuà.
11 soutient les personnesde basse condition ' , parce qu’il n’en n rien à craindre pour sa liberté, el qu’il y voit un caractère d’égalité et de ressemblance avec sçn étal. Il aime la plaisanterie, el en cela marque qu’il est peuple, mais un peuple plein de boulécl d’indulgence, qui entend raillerie, qui ne se choque pas aisément, et qui n’est point délicat sur les égards qu’on lui doit. Un jour que l’assemblée était toute formée *, et que le peuple était déjà assis, Cléon, après s’être fait longtemps allentendre, arriva enlin couronné de fleurs, et il pria le peuple de remettre la délibération au lendemain ; « car aujourd’hui, dit-il j’ai af- « faire : je viens de sacrifier aux dieux, el je « dois donner à soucier à des étrangers de mes « amis. » Les Athéniens, s’étant mis à rire,sc Icvércnj et rompirent l’assemblée. A Carthage, il en eût coûté la vie à quiconque aurait osé plaisanter de la sorte, et prendre une telle liberté avec un peuple fier hautain, ombrageux, de mauvaise humeur, et qui n’étailpoinl né pour les grâces, el encore moins pour la plaisanterie. Dans une autre occasion, l’orateur Straloclés ayant annoncé au peuple une victoire el en conséquence fait faire des sacrifices, trois jours après arriva la nouvelle de la défaite de l’armée; comme le peuple parut mécontent et fâché : « De quoi avez-vous donc « à vous plaindre? leur dit-il, et quel mal vous « ai-je causé de vous avoir fait passer trois « jours plus agréablement que vous n’eussiez « fait sans moi? v
« IV. Il prend plaisir à s’entendre louer*, a el il souffre sans peine qu’on le raille et a qu’on le critique. » Quelque légère teinture qu’on ail d’Aristophane el de Démosthène, on sait avec quel succès el quelle adresse ils employaient la louange et la critique à l’égard du peuple d’Athènes.
Quand la république était tranquille et en paix, dit ailleurs le même Plutarque ’, le peuple athénien se divertissait des orateurs qui le
< Xcnopb.deÀthen. rep. pag.601.
* IMut. ibiü.
* rijxpèv, (TxvOpwTrôv,., xfiôç itaiSiav x«i KVïjSuVTOV’Xeti O’xAwpûV,
* Toïç piiv CTratvovorfv a-jxov uûhvTct ^ TOtç
ov.êi>7rTO*jffi*J «xtTTR ovff^ipacfVît.
» Plul. InPboc. i«g.745.
Coogle
flatlaient. Mais dans les affaires imporlanles et dans les dangers de l'eial, il devi’iiail sérieux, et préférait ceux qui avaient coutume de combattre ses injustcsdésirs, comme Périclés, Phocion, némosthéne.
« V. Il se rend redoutable même li ceux qui « le gouvernent et il se montre humain « même à l’égard de ses ennemis. »
Le peuple d’Athènes* profilait des lumières de ceux qui se distingiiaienl le plus par leur éloquence ou par leur prudence; mais il était plein de soupçons, et se tenait en garde contre In supériorité de leur esprit et contre leur habileté, et il prenait plaisir à rabaisser leurcourage et i diminuer leur gloire et leur réputation. On en peut jugerparroslracisme, qui ne fut élnlili que pour tenir en bride ceux qui avaient un mérite et un crédit trop éclatants, cl qui n’épargna ni les plus grands hommes ni les plus gens de bien. La haine de la tyrannie et des tyrans, qui était devenue comme naturelle aux Athéniens, les rendait soupçonneux à l’excès, cl leur faisait tout craindre pour leur liberté de la part de ceux qui les gouvernaient.
Pour ce qui regarde leurs ennemis, ils ne les traitaient point à la rigueur, ils n’abusaient pas insolemment de la victoire, et n’exerçaient point de dureté envers les vaincus. L’amnistie ordonnée après la tyrannie desTrenle marque qu’ils savaient oublier les maux qu’on leur avait lait souffrir.
A ces différents traits que Plutarque a réunis dans un même endroit, on en peut joindre quelques autres, tirés pour la plupart du même auteur *.
VL C’était ce fonds de bonté cl de douceur . dont j’ai déjà parlé, naturel aux Athéniens, qui les rendait si allcntifs aux règles de la politesse, et si délicats sur les bienséances, quajlilés qu’on ne croirait pas devoir attendre du 'menu peuple. Dans la guerre que Philippe leur faisait *, ayant arrêté un de ses courriers, ils lurent toutes les lettres dont il était porteur,
' èffrtv «xe* vwv àpxôvTOiV , tira filof*-
Cf«7roç x/pi Twv Ro)iucGjy.
> Plut, iii .Mc. pag. 5Sa.
* UoT^toy a'jTOt; xkî ffÿ^ç.vTûv ex TÔ
{In Pehp. pag. 2H0.)
* Plut, in Dcmrlr. p.ig. flOS.
excepté celle qu’OIympias, sa femme, lai écrivait, qu’ils lui renvoyèrent toute rachetée sans l’avoir ouverte, par considération pour l’amour et le secret conjugal, dont les droits sont sacrés et doivent être respectés même parmi les ennemis. Les mêmes Athéniens ayantordonné qu’on fil une exacte recherche des présents qu'llarpalus avait distribués aux orateurs *, ils ne souffrireul pas qu’on fit la visite dans la maison de Calliclès , nouvellement marié, et cela par respect pour sa nouvelle épouse qui y était logée. On n’a pas toujours ces égards, cl en pareille occasion, on ne se pique pas toujours de cette politesse.
Ml. Le goiH des Athéniens pour tons les arls et pour loules les sciences est trop connu pour qu'il soit néces.sairc de s’y arrêter longtemps. D’ailleurs j’aurai occasion d’en parler avec quelque étendue dans un autre endroiL Mais on ne peut voir sans admiration qn’on peuple composé pour la plus grande partie, comme je l’ai déjà dit, d’artisans, de laboureurs, de soldais, de matelots, ait porté la délicates.se do goût en tout genre à une si haute perfection; ce qui parait le privilège d’une condition plus relevée et d’une éducation plus noble.
VIII. Il n’est pas moins étonnant que ce peuple > ait eu des vues si grandes et ait porté si haut ses prétentions. Dans la guerre qu’AIcibiade lui fil entreprendre , plein de vastes projets et de magnifiques espérances, il ne se bornait pas à la prise de Syracuse ni à la conquête de la Sicile ; mais il embrassait déjà l’Italie, le l’élopom>èse , la Libye, les étals des Carthaginois , cl l’empire de la mer jusqu’aux colonnes d'Hercule. Son entreprise manqua , mais il l’avait formée; et la prise de Syracuse, qui ne tint à rien, aurait pu la faire réussir.
IX. C,e même peuple si grand, et , on peut le dire, si lier dans scs projets, n’avait rien de ce caractère dans tout le reste. Dans ce qui regardait la dépense de la table, les habits, les meubles, les bâtiments particuliers, en un mut la vie privée, il était frugal, simple, modeste, pauvre ; m.iis somptueux cl magnifique pour Inut ce qui était public et capable de faire lion-
< Plu(. in Demosth. pag. Râ7.
* Miy« fpovii ’./Aiya/.aiV ifeiyCT.T*. (pLlT.)
Dixjti;. L ■
• ncnr à l'ilnl. Ses \idoire», scs conquêtes, ses I richesses, ses Knisons ronlinuclles nvec les
• peuples (le l'Asie Mineure n'nmcnêrenl point
• cher lui le liisc. la l>onnc eh('re, le faste, les t folles dépenses. .Vênophon ' remarque qu'on I ne dislinquail point un citoyen d'un esclave I par l'habillement. I.es plus riches habilanis, ' les plus fameux généraux ne rougissaient point
• d'aller eux-mêmes nu marché.
' X. C’a êlé une grande gloire pour Athènes I d’avoir nourri et formé dans son sein tant
d'hommes excellents dans la science de la guerre, dans l'art de gouverner, dans la philosophie, dans l'éloquence, dans la poésie, dans la peinture, la sculpture, rarchileclurc; d'avoir fourni elle seule plus de grands hommes en tout genre qu’aucune autre ville du monde , si peut-être on en excepte Home ’ , qui avait puisé cher elle ses lumières, et qui sut mettre A profit les leçons qu'elle en avait reçues; d’avoir été en quelque sorte l’école et la maîtresse de presque tout l'univers ; d'avoir servi et de servir encore de modèle A toutes les nations qui sc sont piquées de bon goût ; en un mot, de leur avoir donné le ton et prescrit la loi pour tout ce qui regarde les talents et les productions de l'esprit. L’endroit où je traiterai des sciences et des savants qui ont illustré la Grèce , aussi bien que des arts et de ceux qui s’y sont distingués , en sera la preuve.
XI. Je termine ce portrait des Athéniens par un dernier trait qui ne peut leur être disputé, et qui se montre dans toutes leurs actions et dans toutes leurs entreprises ; je veux dire l'amour et le zèle pour la liberté : c’était IA leur qualité dominante et le grand mobile du gouvernr'mcnl. On les voit, dés le commencement de la guerre des Perses, tout sacrifier A la liberté de la Grèce. Ils abandonnent I sans hésiter leurs terres, leurs biens, leur ville,
I leurs maisons, pour se retirer sur des vais-
I seaux, afin de combattre l'ennemi commun
I qui voulait les asservir. (Jucl beau jour pour I Athènes ^ que celui où , tous les alliés trem- I blant A la vue des offres avantageuses que lui
( Ucrep. Alhen. pag. 693.
I ■ (iræcia capta ferum (tetorem erpit. f tarifs
latulilagresll Lallo.
(UoaAT. EpUt. 1 , tib. î.)
X Plut, in Arislid. [Mg. 32V.
faisait le roi de Perse, elle répondit aux ambassadeurs de ce mi, par la bouche d'Aristide, que tout l’or et l'argent du monde n'était pas (tapable de la tenter ou de la porter A vendre sa liberté ni celle de la Grèce! C’est par de si généreux sentiments que les Athéniens nonseulement devinrent le rempart de la Grèce, mais qu’ils préservèrent le reste de l'Europe et tout l'Occident de l’invasion des Perses.
Cesgmndes qualités étaient mêlées de grands défauts, et souvent tout coniraires, tels qu'on peut se les imaginer dans un peuple volage, léger, inconstant, capricieux, comme était le peuple d'Athènes.
8 VI. — C*«ACTt«F. COMMCS DES LACéDÉXOSIESS ET DES AthCsIESS.
Je ne puis m'empêcher de copier ici ce que dit M. Bossuet sur le caractère des Athéniens et des Lacédémoniens. L'endroit est long, mais ne le paraîtra pas , et il achèvera de faire connaître A fond le génie de ces deux peuples.
Parmi toutes les républiques dont la Grèce était composée, .Vthénes et Lacédémone étaient sans comparaison les principales. On ne peut avoir plus d'c.sprit qu'on en avait A Athènes , ni plus' de force qu’on en avait A Fjicédémonc. Athènes voulait le plaisir; la vie de [.acédémone était dure et laborieuse. L’une et l'autre aimait la gloire et la liberté; mais A Athènes la liberté tendait naturellement A la licence, et , contrainte par dos lois sévères A Lacédémone, plus elle était réprimée au dedans, plus elle cherchait à s'étendre en dominant au dehors. Athènes voulait aussi dominer, mais par un autre principe. L’intérêt sc mêlait A la gloire. Ses citoyens excellaient dans l'art de naviguer, et la mer où elle régnait l’avait enrichie. Pour demeurer seule mallre.ssc de tout commerce, il n’y avait rien qu'elle ne voulût assujettir; et ses richesses, qui lui inspiraient ce désir, lui fournissaient le moyen de le satisfaire. Au contraire, A Lacédémone l'arganl était méprisé : comme toutes les lois tendaient A en faire une république guerrière, la gloire des armes était le seul charme dont les esprits de ses citoyens fussent possédés, dès là.
nnlurcllomonl clic \oulail dominer; et plus elle ^lail au-dessus de l'inl^rfl, plus elle s'abandonnait à l'ambition.
Lactdemone, par sa vie rt'sli'c , ftait ferme dans scs maximes et dans ses desseins. Athènes était plus vive , et le peuple y était trop maître. La philosophie et les lois faisaient à la vérité de beaux effets dans des naturels si exquis; mais la raison toute seule n'était pas capable de les retenir. Un sage Athénien et qui connaissait admirablement le naturel de son pays , nous apprend que la crainte était nécessaire à ces esprits trop vifs et trop libres, et qu’il n'y eut plus moyen de les gouverner quand la victoire de Salamine les eut rassurés contre les Perses.
Alors deux choses les perdirent, la gloire de leurs belles actions et la sûreté où ils croyaient être. Les magistrats n'étaient plus écoulés; et comme la Perse était afiligée par une excessive sujétion, Athènes, dit PIntoi), ressentit les maux d'une excessive liberté.
Ces deux grandes républiques, si contraires dans leurs mœurs et dans leur conduite, s’embarrassaient l’une l'autre dans le dessein qu’elles avaient d’assujettir toute la Grèce; de sorte qu’elles étaient toujours ennemies, plus encore par la contrariété de leurs intérêts que par l’incompatibilité de leurs humeurs.
Les villes grecques ne voulaient la domination ni de l’une ni de l'autre ; car , outre que chacune souhaitait pouvoir conserver sa liberté, elles trouvaient l'empire de ces deux républiques trop fâcheux. Celui de Lacédémone était dur. On remarquait dans son peuple je ne sais quoi de farouche*. Un gouw.-nemcnl trop rigide et une vie trop laborieuse y rendaient les esprits trop fiers, trop austères et trop impérieux ; joint qu’il fallait se résoudre à n’élre jamais en paix sous l'empire d'une ville qui , étant formée pour la guerre , ne pouvait se conserver qu’en ta continuant sans relAchc *. Ainsi les Ijicédémoniens voulaient commander, et tout le monde craignait qu’ils ne commandassent.