‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 104 sur 125 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DE LA KELIGION.

On a pu remarquer jusqu’ici, et on le remarquera encore dans la suite, que, dans tous les siècles et dans toutes les contrées, les nations, quelque différentes et quelque opposées qu’elles aient été par leurs caractères, leurs inclinations, leurs mœurs, se trouvent toutes réunies dans un point essentiel, qui est le sentiment intime d’un culte dù à un être suprême, et des pratiques extérieures qui servent à manifester ce sentiment au dehors. Dans quelque pays qu’on se transporte, on y trouve des prêtres, des autels, des sacriliccs, des fêles, des cérémonies religieuses , des temples ou des lieux consacrés à la religion. Partout on aperçoit chez les peuples un respect et une crainte pouc la Divinité, des hommages et des honneurs qui lui sont rendus, un aveu public de

leur entière dépeudauce è son égard dans toutes leurs entreprises, dans tous Iciu^ besoins, dans tous leurs périls. Incapables de pénétrer par eux-mêmes dans l’avenir et de s’assurer des succès, on les voit attentifs à consulter la Divinité par les oracles et par d’autres voies semblables, et à mériter sa protection par des prières, des vœux, des offrandes. C’est par cette autorité suprême qu’ils croient mettre un scoan inviolable à la solennité des traités : c'est elle qu’ils font intervenir dans les serments:c’est à elle que, par les imprécations, ils confient et abandonnent la punition des crimes et des perfidies qui échappent à la connaissance ou au pouvoir des hommes. Dans tous les besoins particuliers, voyages, mariages, maladies, la Divinité est invoquée : c’est par là que commencent et finissent tous les repas. Nulle guerre ne se déclare, nul combat ne se donne, nulle entreprise ne se forme sans avoir auparavant imploré son secours; et la gloire des succès lui est toujours rapportée par des ac- - lions de grâces publiques, et par l’oblation des plus précieuses dépouilles, que l’on ne manque jamais de mettre à part, comme appartenant de droit à la Divinité,

Ou ne voit point de variété sur le fond de cette croyance. Si quelques particuliers, gâtés par une mauvaise philosophie, osent de temps en temps s’élever contre celle doctrine, ils sont aussitôt désavoués par un cri public , et demeurent seuls sans faire corps et sans former de secte. Tout le poids de l’autorité publique tombe sur eux, jusqu’à mettre leur tête à prix ; et ils sont regardés partout comme des hommes exécrables et comme des pestes de la société civile , avec qui l’on ne peut conserver aucun commerce.

Un consentement si général , si uniforme , si constant de toutes les nations de l’univers , que ni l’intérêt des passions , ni les faux raisonnements de quelques philosophes, ni l’autorité et l’exemple de certains princes n’ont jamais pu affaiblir ni faire varier; ce consentement n’a pu venir que d’un premier principe qui fait partie de la nature de l’homme , d’un sentiment intime gravé dans le fond de son cœur par l’auteur de son être , et d’une tradition primordiale aussi ancienne que le monde même.

Voilà l'origine el la source de la religion des anciens , véritablement digne de l'homme , s'il avait pu se tenir à la simplicité et à la pureté de ses premiers principes. Mais les erreurs de l'esprit et les vices du cœur , funestes effets delà corruption de la nature humaine ^ ont étrangement altéré ces principes. Ce ne sont plus que de courtes lueurs el des étincelles brillantes qu’une dépravation générale n'a pu éteindre , mais incapables de dissiper la nuit profonde el noire qui régne presque partout, el qui ne présente qu'absurdilés , que folies, qu'extravagance , que licence de mœurs et de désordres, en un mol, qu'un amas monstrueux d’égarements et de dissolutions.

Est-il rien de plus admirable que ces principes qu’établit Cicéron *, qu'avant tout il faut être persuadé qu'il y a un être suprême qui régie tous les événements de l’univers , el qui dispose de tout en maître et en arbitre souverain ; que c’est lui qui comble de biens le genre humain; qu’il pénètre et connaît ce qui SC passe de plus intime dans le fond de nos cœurs; qu’il traite les gens de bien el les impies chacun selon leurs mérites; que le vrai moyen de se rendre la Divinité favorable el ch' lui plaire n’est pas d’employer les richesses ni la magnificence dans le culte qu’on lui rend, mais de lui présenter un cœur pur et chaste , et d’avoir pour elle un sincère cl profond respec:L

Ces sentiments si sublimes cl si religieux étaient l’effet des réflexions de quelc|ues particuliers attentifs à étudier le cœur de l’homme et à remonter aux premiers principes de son mslilulion, dont ils conservaient encore d'heureux restes. Mais le corps de la religion , l’esprit de ses fêtes et de ses cérémonies , l’âme de la théologie païenne, dont les poêles étaient les maîtres cl les docteurs; l'exemple même des dieux, dont les passions violentes, les aventures scandaleuses , les crimes abominables étaient célébrés dans les cantiques , et propo-

< « Sil hoc jam à principio persuasum civibiu, dominos « esse omnium rerum ac moderatores deos, eaque qtMi « gerantur eonim geri Judicio ac numine; eosdemqueopi< limé de genere homioum me reri ; et quaiia qolsqo# ait , « quid agal , quid in sc admittat . quA mente . quÉriActale « reiigiones colat, intucri ; piorumque et impioriim habore n rntiiinem.... Ad divos adeunto castè, platalrm adbiu btiitn, ores amovenlo. » ('.ic. de Leg. lib. % ii. 15 et 19.^

sés en quelque sorte à l'imitatioB aussi bien qu'au culte des peuples ; tout cela certainement n’était pas capable d’éclairer l’esprit des hommes, ni de les former aux bonnes mœurs.

Il est remarquable que, dans les plus grandes solennités de la religion païenne , dans les mystères les plus sacrés el les plus vénérables, loin qu’on y aperçût rien qui portât à la vertu, à la piété , à la pratique des devoirs les plus essentiels de la vie commune, l’autorilé des lois, la force impérieuse de la coutume, la pré- j sence des magistrats , le concours de tous les I ordres de l'étal , l’exemple des pères el des mères, tout entraînait dés l’enfance une nation entière à un culte impur et sacrilège , sous le nom el comme sous la sauvegarde de la religion même, comme on le verra bientôt.

Après ces réflexions générales sur le paganisme , il est temps d’entrer dans le détail de ce qui regarde en particulier la religion des Grecs. Je réduirai celte matière, infinie par elle-même , à quatre articles , qui sont : 1" les fêles; 2* les oracles , les augures , les divinations ; 3* les jeux el les combats ; les specla- ' des et les représentations de théâtre : el je ne prendrai dans chaque article que ce qui me ; paraîtra le plus digne de la curiosité du lecteur, | el qui aura le plus de rapport ù l’histoire. Je ne parle point des sacrifices , parce que j’en ai donné ailleurs' une idée suffisante.

Abticle I. — Des Fêtes.

Il se célébrait dans les différentes villes de la Grèce, et surtout â .\lhènes , un nombre infini de fêles : je n’en rapporterai ici que trois, qui sont les plus célèbres, savoir: les Panathénées, les fêles de Bacchus, el les fêles éleasiennes.

g I. — PanatiiêtiAes.

Celte fêle se célébrait à Athènes en l’honneur de Minerve , déesse tutélaire de cette ville , à qui elle donna son nom % aussi bien qu'à la fête dont il s’agit. L'institution en était ancienne. Elle s'appdail d’abord simplement la

• Manière d'étudier.

• K'Jr.vr,.

A Ihéiiée». Mais depuis que Thésée eul réuni dans une seule ville les différents bourgs de rAUiqiic, elle prit le nom de Panalhéniti. Il y en avait de deux sortes : les grandes, et les pcliles , qui se célébraient à peu prés avec les mêmes cérémonies; les peliles chaque année, les grandes après quatre ans révolus.

On représentait dans ces fêles trois sortes de combats : ceux de la course, les gymniques, ceux de musique ; et l'on comprend dans ces derniers les combats de poésie. Dix commissaires choisis des dix tribus présidaient à ces combats, en réglaient la forme , et en distribuaient les récompenses. La fêle durait plusieurs jours.

Le matin du premier jour il se faisait une course i pied , où les contendanls portaient chacun un flambeau allumé, qu'ils se donnaient de main en main par un échange mutuel, sans interrompre leur course. Us parlaient du Céramique, faubourg d'Athènes, et traversaient toute la ville. Celui qui arrivait au but sans avoir laissé éteindre son flambeau remportait le prix. L'après-midi, la même course se faisait à cheval.

Le combat gymnique, ou des athlètes, succédait à 1a course. Le lieu de cet exercice était sur les bords de misse, petite rivière qui passe dans Athènes, et va se rendre dans la mer au Pirée,

Ce fut Périclés qui le premier institua le combat de musique. On y chantait les louanges d'Harmodius et d'Aristogiton, qui sacriflèreol leur vie pour délivrer Athènes de la tyrannie des Pisislralides ; et on y joignit dans la suite l'éloge de Thrasybule , qui chassa les trente tyrans. Les disputes élaieut irés-vives , non-seulement entre les musiciens , mais encore plus entre les poêles, et c'était une grande gloire que d'y être déclaré vainqueur. Un sait qu'Eschyle mourut de regret d'avoir vu la palme adjugée ù Sophocle, qui était beaucoup plus jeune que lui.

Ces combats étaient suivis d'une procession générale, où l'on portail avec grande pompe et grande cérémonie un voile brodé d'or , où étaient tracées arlislemenl les actions guerrières de Pallas contre les Titans et les géants. Ce voile était attaché à un vaisseau qui portait

le nom de la déesse '. Ce vaisseau . équipé de voiles et de mille rames, était conduitpar terra depuis le Céramique jusqu'au temple Elcusien, non par des chevaux ou des bêles de somme . mais par des machines cachées apparemment dans le fond du vaisseau , qui faisaient mouvoir les rames et glisser le vaisseau , où il y avait sans doute plusieurs personnes qui disaient jouer les machines.

La marche était auguste et majestueuse. On voyait k la tête les vieillards, qui portaient en main des branches d'oliviers , kMtfipn ; et l'on choisissait ceux qui étaient les mieux faita et d'une meilleure santé. Des dames athéniennes, aussi fort Agées, les accompagnaient dans le même équipage.

Les hommes faits et robustes formaient la second corps. Ils étaient en armes , avec des boucliers et des lances , suivis des étrangers établis à Athènes , qui portaient un hoyau , c'est-à-dire un instrument propre à remuer la terre. Après eux marchaient les femmes athéniennes, de même Age, accompagnées des femmes étrangères, qui |>ortaienl des vases propres A puiser de l'eau.

Le troisième corps était composé de jeunes personnes de l'un et de l'antre sexe, ür^ des meilleures familles de la ville. Les garpons étaient en casaque, la télé couverte de couronnes, et ils chantaient un hymne particulier en honneur de la déesse. Les filles portaient des corbeilles* où étaient renfermées les choses sacrées nécessaires pour celte cérémonie , et couvertes d'un voile pour en dérober la vue aux spectateurs. Celui qui avait en dépêt les choses sacrées devait , plusieurs jours avant que d’y loucher et de les distribuer aux vierges athéniennes, avoir gardé une exacte con- . linence * ; ou plutêl , comme le dit Démosihène, tonte sa vie et tonte sa conduite devaient avoir été un modèle parfait de vertu et de pureté. C’était un grand honneur pour une fille d’être choisie pour ce noble et auguste ministère, et un affront insupportable d'en être ju-

• PhiloMreL la Herod. Sopbiit. lili. 2 , pag. AW.

* Kanfifot.

1 o'i>xt np^ttptiuivov üfuf&v àpiApàv ôyvivciv p«vQv, ùïyi rôv pivv ii‘JVivKi*at. ( DSMOSTV. In extremà arisloeratiâ. )

géc indigne. Nous avons vu qu’llypparque fit cet affrofil à la swiir d’Harniodius, ce qui anima extrêmement les conjurés contre les l*isis- Iratides. Ces vierges athéniennes étaient suivies de jeunes filles étratigéres qui portaient pour elles des parasols et des sièges.

Des enfants de l'un et de l'autre sexe faisaient la clôture de eette pompe.

Il était ordonné de faire chanttT dans cette auguste cérémonie, par ceux qui étaient appelés fa-j.uôoi, des vers d'Homére , preuve éclatante de l'estime qu'on faisait des ouvrages de ce poète , même par rapport à la religion; c’était Hypparque, fils de l'isislrate , qui le premier avait introduit cette coutume.

J'ai remarqué ailleurs ' que ce fut dans les •ombnts gymniques de cette fête qu'un héraut prononça à haute voix que le peuple d’Athènes avait accordé une couronne d’or au célébré médecin Hippocrate , pour marque de reconnaissance des services signalésqu'il avait rendus é l’état pendant la peste.

Dans cette fêle, le peuple d’Athènes se mettait lui et toute la république sous la protection de .Minerve , déesse tutélaire de la ville, et lui demandait toutes sortes de prospérités. Depuis la bataille de Marathon, on faisait dans ces vœux publics une mention expresse des IMatéens, et on les joignait en tout à ceux d'Athènes.

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