TROISIÈME PARTIE
IIISTOIRK DES
Il n'y a point dans toute l’antiquité d’hisloirc plus obscure ni plus incertaine que celle des premiers rois d’Égypte. Cette nation fastueuse , et follement entêtée de son antiquité et de sa noblesse' , trouvait qu’il était beau de se perdre dans un abîme inüni de siècles , qui semblait l’approcher de réternilé. Si on l’en eroil, les dieux d’abord, ensuite les demi-dieux ou héros, la gouvernèrent successivement pendant l’espace de pins de vingt mille ans. On sent assez combien cette prétention est vaine et fabuleuse.
Après les dieux et demi-dieux régnèrent des hommes égyptiens, dont Manèthon nous a laissé trente dvnasties ou principautés. Ce Manéthon était Égyptien , grand-prêtre et garde des archives sacrées de l’Égypte ; il avait été instruit dans les lettres grecques. Il a écrit l'histoire des Égyptiens , et l’a tirée, à ce qu’il dit , des écrits de Mercure , et des autres anciens mémoires conservés dans les archives des temples. Il avait composé cet ouvrage sous le régne et par l’ordre de Ptolémée Philadelphe. Si l’on suppose les trente dynasties de Manéthon successives , elles composent plus de cinq mille trois cents ans jusqu’au régne d’Alexandre , ce qui est manifestement convaincu de fausseté. D’ailleurs on voit dans Ératosthéne*, apiwlé à Alexandrie par Ptolémée Évergète , une liste de trente-huit rois thébains , tous düTérents de ceux de Manêlhon. Le soin d’éclaircir ces difOcultés a beaucoup
• Diod. lib, 1 , pig. 41.
* Il ^Uil de Cjrène. |
ROIS D'ÉGVPTE.
exercé les savants. La voie la plus sûre de concilier ces contradictions est de supposer , comme le font maintenant presque tous ceux qui traitent cette matière , que les rois dont il est parlé dans les différentes dynasties ne se sont pas tous succédé les uns aux autres , mais que plusieurs ont régné en même temps dans des contrées différentes. Il y a eu en Égypte quatre dynasties principales : celle de Thébes, celle dc’Thin , celle de Memphis , et celle de Tanis. Je ne ferai point ici le dénombrement des rois qui y ont régné : l’histoire ne nous en a presque con.servé que les noms. Je ne rapporterai que ce qui me paraîtra propre à éclairer et à instruire les jeunes gens , pour qui principalement j’écris; et je m’arrêterai surtout à ce qu’Hérodole et Diodore de Sicile nous apprennent des rois d’Égypte, sans même y garder une suite fort exacte , du moins dans les commencements de cette histoire, qui sont fort obscurs , et sans me mettre en devoir de concilier ces deuxhistoriens. Leur dessein, surtout d’Hérodote , a été , non de donner une suite exacte des rois d’Égypte, mais seulement d’indiquer ceux dontThistoire leur a paru plus intéressante et plus instructive. Je suivrai le même plan ; et j’espére qu’on ne me saura pas mauvais grê de n’être point entré moi-même, et de n’avoir point engagé avec moi les jeunes gens , dans un labyrinthe de difTicultês qui est presque sans issue , et d’où les plus habiles ont bien de la peine à se tirer quand ils veulent suivre le til de l’histoire et fixer des dates
I Gcn. li, 10-211.
assurées. Les curieux pourront consulter les savants ouvrages ' où cette matière est traitée ù fond.
Je dois avertir dès le commencement qu’Hérodote, sur la foi des prêtres égyptiens qu’il avait consultés, rapporte beaucoup d’oracles et de faits singuliers qu’un lecteur éclairé ne prendra que pour ce qu’ ils sont , c’est-à-dire pour des fables.
L’histoire ancienne d’Égypte contient 2158 ans, et elle se divise naturellement en trois parties.
La première commence à l’établissement de la monarchie égyptienne, fondée par Méiiés ou Mesralm , fils de Cham , l’année du monde 1816, et finit à la destruction de cette même monarchie par Cambyse, roi de Perse, l'an ■J’v79 ; et cette première partie comprend 1603 ans.
La seconde partie est mêlée avec l’histoire des Perses et des Grecs , et s’étend jusqu’à la mort d’Alexandre-le-Grand , arrivée en 3681, et renferme par conséquent 202 ans.
La troisième est celle où s’est élevée en Égypte une nouvelle monarchie sous les Lagides , c’est-à-dire sous les Ptolémées, descendants de Lagus, jusqu’à la mort de Cléopâtre, derniète reine d’Égypte , en 3974 ; et ce dernier espace renferme 293 ans.
Je ne traiterai ici que la première partie , réservant les deux autres pour les temps qui leur sont propres.
ROIS D'EGTPXE.
Mésés*. Tous les historiens conviennent que Ménés estle premier roi d’Kgyi)te. On prétend, et ce ri’ est point sans fondc^ment, qu’il est le même que Mesralm, fils de Cham.
Cham était le second fils de Noé. Lorsque la famille de ce dernier, après la folle entreprise de la tour de Babel, se dispersa en différentes contrées, Cham tourna du côté do l’Afrique : et c’est lui sans doute qui dans la suite y fut
* la ctironiipje du chevalier Marsliam; les ouvrages du P. Pezron le« dis«crUlions du P. Tourneminc, cl celles de M. l’abbé Sevin. (A ces auteur», il faut ajouter les écrivains modernes qui se sont occupi's de l'Égypte» oo- Unimeot M. rhampollioii jeune. E. D.)
■ An. M. 1810; av. J. C.2188.
honoré comme dieu sous le nom de Jupiter Ammon. Il avait quatre nifants ' ; Chus, Mesralm, Phulb et Canaan. Chus s’établit en Éthiopie ; Mesralm dans l’Cgypte, qui, dans l'Kcriture , est le plus souvent nppelé'e de son nom et de celui de (^ham son père; Phulb, dans la partie de l’Afrique qui est à l’occident de l'Égypte; et Canaan, dans le pays qui depuis a porté son nom. Les Cananéens sont certainement le même peuple que les Grecs nomment presque toujours Phéniciens, sans qu’ou puis.se rendre raison ni de ce nom étranger, ni de Foubli du véritable.
Je reviens à Mesralm. On convient que c’est le même que Ménés , que tous les historiens * donnent pour le premier roi d'Égypte. Ils disent que c’est lui qui y étal>lit le premier le culte des dieux et les cérémonies des sacrifices.
Bcsinis, a.sscz long-temps après, bfliitia fameuse ville de Tliél«!s , cl y établil le siège de l’empire. Nous avons |>arlé ailleurs de la magnificence et des riclicsses de cette ville. Ce n’est pas le Busiris connu par sa cruauté.
OsYMAMivAS. Diodore décrit fort au long plusieurs édifices magnifiques que ce prince avait fait construire, dont l’un entre autres était onié de sculptures cl de peintures d’une beauté parfaite , qui représentaient son expédition contre les Baclricns , peuple de l’.Asie , qu’il avait allaqués avec une armée de quatre cent mille hommes de pied , et de vingt mille chevaux. On y voyait , dans un autre eudroil , une assemblée déjuges, dont le présidciU portail au cou une image de la Vérité, qui avait les yeux fermés, cl avait autour de lui un grand nombre de livres ; symbole énergique , qui marquait que les juges devaient être instruits des lois, cl juger sans acception de personnes ‘.
On y avait peint aussi le roi, qui offrait aux dieux l’or cl l’argent qu’il lirait chaque année des mines d’Égypte, qui raunlaicul à la somme de seize millions
< Ccn. 10,0.
• Hcrod. lit). 2. cap. 99. — Dîod. lib. 1 , pag^ 52.
* Lib. 2, pag. i4. 45.
A Voir la descriptioD de l'Kgyple; l’ouvrage «le M. Jomard; les lellres de M. (^hnmpollioD jciioe sur l’Égypic, el l’ouvrage de M. Rosellini.
> D'habiles coriirnoii(.T(ciirs ont pensé que Rollin , d’a* prés Diodore, avait voulu dire (rois mille deux ccnl myriades de mines. Ce nombre de mines égypUennes repré*
Non loin do là paraissait une magiiifiquc bibliollièquc , la plus ancienne dont il soit parlé dans riiisloire; elle avait pour litre : le trésor des remèdes de l'ànte. Prés de cette bibliothèque on avait placé des statues de tous les dieux d'Égypte, à chacun desquels le roi > oITrait des présents convenables; paroti il semblait vouloir annoncer h la postérité que pendant sa vie il avait eu le bonheur de montrer toujours beaucoup de piété envers les dieux et de justice envers les hommes.
Son tombeau était d'une magnificence extraordinaire. Il était environné d'un cercle d'or qui avait une coudée de largeur, et trois cent soixante-cinq coudées de circuit, sur chacune desquelles étaient marqués le lever et le coucher du soleil, de la lune et des autres constellations; car dés-lors les Égyptiens divisaient l'année en douze mois, chacun de trente jours, etaprés le douzième mois, ils ajoutaient chaque année cinq jours et six heures. On ne savait ce qu'on devait le plus admirer dans ce superbe monument, ou la richesse de la matière, ou l'art et l'industrie des ouvriers.
L'choréi's, l'un des successeurs d'Osymandyas ' bètit la ville de Memphis. Elle avait cent cinquante stades de circuit, c'est-à-dire plus de sept lieues. Il la plaça à la pointe du belta, à l'endroit où le Nil se partage en plusieurs branches. Du cété du midi, il fil une levée fort haute. A droite et à gauche, il creusa des fossés très profonds pour y recevoir le fleuve. Ils étaient revêtus de pierres , et , du côté de la ville, rehaussés par de fortes chaussées : le tout pour mettre la ville en sûreté et contre les inondations du Nil, et contre les attaques des ennemis. Une ville si avantageusement située, et si bien fortifiée , qui était comme la clé du Nil , et qui par là dominait
leote onze niiUions et demi de kilogrammes qui vaienl huit ccnl quiilre*vingl millions; re chiffre est peu vrai> aemblabte. C'eût été là une somme de richesse énormejetéc chaque année dans la circulation. Les raines de toute TAmérique, même pendant le temps de leur haute prospérité, n'ont pas donné plus de deus cent dl i à deux cent vingt mil- Fions. Les mines d'or de l'Oural . en Russie , qui passent pour riches , ne donnent aqjourd'hui que quinze à dixhuit millions. Hollin a eu raison de corriger le cbilTre de l’auteur original ; mais U devait dire sur quelles données il basait le sien. E. &
* Dk>d. pag. iC.
sur tout le pays, devint bieiitél la demeure ordinaire des rois. Elle demeura en possession de cet honneur jusqu'au temps où Aleinndrcle-Grand fil bâtir Alexandrie.
Moeais. C'est lui qui construisit ce lac si (ameux qui porta son nom. Nous en avons parlé ci-devant.
L'Égypte avait été long-temps gouvernée par des princes nés dans le pays même , lorsque des étrangers' , qu'on nomma rois-pasteurs, en langue égyptienne hyesos , Arabes ou l’iiéniciens , s’emparèrent d’une grande partie d<^ la basse Ëgyple et de Memphis : mais ils ne furent point maîtres de la haute b'gyplc , et le royaume de Thébes subsista toujours jusqu'au temps de Sésostris. La domiiinlion de ces rois étrangers dura environ 2tK) ans.
C’est sous l’un d’eux, appelé dans l’Écrilurc Pharaon *, nom commun à tous les rois d’Égypte qu’Abrahnm passa dans ce pays avec Sara sa femme, qui y courut un grand risque, parce que le prince, informé de sa rare bcaulé, et ne la croyant que sœur et non épouse d'Abraharo, l’avait fait enlever.
Tethmosis, ou Amosis, ayant chassé les roispaslcurs ’ régna dans la basse Égypte.
Long-temps après Joseph fut mené en Égypte par des marchands ismaélites , vendu à Puliphar, et , par une suite d’événements merveilleux , conduit à une suprême autorité, et élevé à la première place du royaume. Je ne dis rien ici de son histoire, qui est connue de tout le monde. J’avertis seulement que Justin * qui n'a fait qu'abréger Trogne Pompée , historien excellent du temps d'Auguste , remarque que Josc])h , le dernier des enfants de Jacob, que ses frères, par envie, avaient vendu à des marchands étrangers, ayant reçu du ciel rintclligcnce des songes et la connaissance de l’avenir, sauva, par sa rare prudence, l’Égypte de la famine dont elle élait menacée , et fut extrêmement considéré du roi.
Jacob y passa aussi avec toute sa famille qui fut toujours bien traitée par les Égyptiens
• An. M. 1«0;av. J. C. 20Bt.
• Gcd. tî , 10-20. - An. M. 208t ; »*. J. C. 1920.
» An.M.21T9;av.J.C. 1825.
< An. M. 2276; av. J. C. 1728.
a l.ib. 36. cap. 2.
« An. M. 2208; av.I C. 1706.
pendant qu’ils conscrvérenl le souvenir des services imporlaiits que Joseph leuravail rendus. Mais, dit l'Écrilure', après la mori de Joseph il s'éleva un nouveau roi, à qui Joseph Olait inconnu.
R,\messès-Miamun élail, selon l'ssériiis, le nom de ce nouveau roi connu dans l’Ecrilure sous celui de Pharaon**. 11 régna pendant soixante-six ans, el fit souffrir aux Israélites des maux infinis. « Il élahlit, dit i Écriture^, des intendants des ouvrages , afin qu'ils accablassent les Hébreux de fardeaux insupportables. F.l ils bâtirent à Pharaon des villes pour servir de magasins*, savoir : Philhom et Kamessés... Les Égvptiens haïssaient les enfants d’Israél : ils les aflligeaient en leur insultant; et jls leur rendaient la vie ennuyeuse en les employant à des travaux pénibles de bouc, de mortier et de brique , et à toutes sortes d'ouvrages de terre dont ils étaient accablés. » O roi avait deux fils, Aménophis et Busiris.
Axiénopuis, qui élail l'ainé, lui succédai C’est ce Pharaon sous qui les Israélites sortirent d’Egypte, el qui fut submergé au passage de la mer Rouge.
Selon le P. Tournemine , Sésoslris , dont nous parlerons bientôt, est celui des rois d'Égypte qui commença la persécution contre les Israélites , et qui les accabla de travaux pénibles; ce qui est très conforme à ce que Diodore remarque de ce prince, qu’il n’employa dans les ouvrages qu’il fit en Éigyple que des étrangers. Ainsi l’on peut mettre le grand événement du passage de la mer Rouge sous Phèron ® son fils ; et le caractère d’impiété que lui donne Hérodote rend cette conjecture très vraisem-
lable. Le plan que je me suis proposé me dispense d’entrer dans ces discussions de chronologie.
Diodore ’, en parlant de la mer Rouge , dit
• Eiod. 14».
• Ad. M. 2t27;«v.J.C. !üT7.
> Exod. 1-11-13-11.
• lleb. ur6et thetaurorum ; Sept. ur6««muniMi.Ccs \ines élaicDl destinées pour y mclire en ré*tcrve le blé, riiuile et les autres richesses de l lCgyple.
» An.M.2iM;av. J.C.IMO.- An.M.2il3;av. J. C. l'ilM.
« Ce nom ressemble fort à celui de Pharaon, qui élnit < tmimun aux roi? d’Egypte. I
!.ib 3, pas. 7t. i
une chose bien digne de remarque. Il y avait, observe ccthislorien,dans tout le pays, une ancienne tradition transmise des péresaui enfants depuis plusieurs siècles, qu’autrefois, par un reflux extraordinaire, la mer avait été entièrement desséchée , en sorte qu’on en voyait le fond , cl que bienlét après, les eaux, par un flux violent, avaient repris leur première place. Il est évident que c’est le passage miraculeux de la mer Rouge sous Moïse qui est ici désigné ; et j’en fais la remarque exprès pour avertir les jeunes gens de pe pas laisser échapper, dans la lecture des auteurs, ces traces précieuses d’antiquité , surtout quand elles ont , comme celle-ci, quelque rapport â la religion.
Essérius dit qu’Aménophis laissa deux fils, l’un nommé Séthosis ou ^sostris, l’autre Armais. Les Grecs l’ont appelé Bélus, et scs deux enfants, Ægyptus et DanaOs.
Sésostris ' a été non-seulement l’un des plus puissants rois qu'ait eus l’Egypte , mais l’un des plus grands conquérants que vante l’anti quilé
Son père, ou par instinct, ou par humeur, ou , comme le disent les Égyptiens, par l’autorité d’un oracle , conçut le dessein de faire de son fils un conquérant. Il s'y prit ù la manière des E^gyptiens , c’est-à-dire avec grandeur et noblesse. Tous les enfants qui naquirent le même jour que Sésostris furent amenés à la cour par ordre du roi. 11 les fit élever comme ses enfants, et avec les mêmes soins que Sésosris, près duquel i|s étaient nourris. Il ne pouvait lui donner de plus fidèles ministres, ni des officiers plus zélés pour le succès de ses armes. On les accoutuma surtout, dés l’âge le plus tendre, à une vie dure el laborieuse, pour les mettre en état de soutenir un jour avec facilité les fatigues de la guerre. On ne leur donnait pas à manger qu’auparavant ils n’eussent fait à pied ou à cheval une course considérable. I4i chasse était leur exercice le plus ordinaire.
Élicn ^ remarque que Sésostris fut instruit par Mercure *, et qu’il apprit de lui la politique et l'art de régner. Ce Mercure est celui que les Grecs ont ap|>elé Trismégiste, c’est-à-dire
I llcrod.lib. 2. cap. 102-110.
* 1)I(hI. lib. 1 . pag. i8-ôî.
5 Mb. 12, cap I.
* Tà voQuara jx^ovirwC.’.vect.
‘ ' ly
trois fms grand. L’Egypte, où il élnil iiù, lui 1 doit l’invention de presque tous les arts. Les deux ouvrages que nous avons sous son nom portent des marques si certaines de nouveanlù, qu’il n’y a personne qui doute maintenant de leur supposition. It y a encore eu un autre Mercure , fort ctlèbre chez les Égyptiens par ses rares connaissances, cl beaucoup plus ancien que celui-ci. Jamblique, prêtre de l’Égypte, nous assure que l’usage de ce pays était de mettre sous le nom d'Hermès ou Mercure les ouvrages et les inventions que l'on donnait au public.
Quand Sèsostris fut plus âgé, son père lui lit faire son apprentissage par une guerre contre les Arabes. Ce jeune prince y apprit à supporter la faim et la soif, et soumit cette nation, jusqu’alors indomptable. La jeunesse élevée avec lui le suivit toujours dans toutes scs campagnes.
Accoutumé aux travaux guerriers par cette conquête , son père le fit tourner vers l’occident de l’Égypte. Il attaqua la Libye , et la plus grande partie de cette vaste région fut subjuguée.
Sèsostris’. En ce temps son père mourut, et le laissa en état de tout entreprendre. Il ne conçut pas un moindre dessein que celui de la conquête du monde ; mais avant que de sortir de son royaume, il avait pourvu à la sûreté du dedans, eu gagnant le cœur de tous ses peuples par la libéralité, par la justice, et par des manières douces et populaires. Il n’eut pas moins de soin de ménager les ofDciers et les soldats, qui devaient toujours être prêts à répandre leur sang pour lui , persuadé qu’il ne pourrait réussir dans scs entreprises, s’ils n'élaienl fortement attachés à sa personne par les liens de l’estime , de l’affection , et même de l’intérêt. Il divisa tout le pays en trente-six gouvernements (on les appelait des nomes) , et il les donna à des personnes du mérite et de la fidélité desquelles il était assuré.
Cependant il faisait scs préparatifs. Il levait des troupes , et leur donnait pour capitaines les officiers les plus braves et les plus estimés, et surtout les jeunes gens que son père avait fait nourrir avec lui. 11 y en avait dix-sept cents.
capables d’inspirer aux troupes le courage, l’amour de la discipline, et le zéb; pour le service du prince. Son armée montait it six cent mille hommes de pied, et vingt-quatre mille chevaux , sans compter vingt-sept mille chars armés en guerre.
11 commença son expédition parl’Éthiopic, située au midi de l’Égypte. 11 la rendit Iribulaire. et obligea les peuples de lui payer tous les ans une certaine quantité d’ébène, d’ivoire et d’or.
Il avait équipé une tlotle de quatre cents voiles. L’ayant fait avancer sur la mer Rouge, il se rendit maître des lies , et de toutes les villes placées sur le bord de la mer. Pour lui, il marcha é la tête de son armée de terre. Il parcourut cl soumit l’.Vsie aven: une rapidité étonnante, et pénétra dans les Indes plus loin qu’llercule et que Bacchus , et plus loin que ne fil depuis Alexandre, puisqu’il soumit le pays au-delù du Gange , et s’avança jusqu’à l’Océan. On peut juger par là si les pays voisins lui résistèrent. Les Mythes, jusqu’au 'fanais, lui furent assujettis, aussi bien que l’Arménie et la Cappadoce. 11 laissa une colonie dans l’ancien royaume de Colchos , situé vers la partie orientale de la mer >'dire, où les mœurs d’Égvple sont toujours demeurées depuis. Hérodote a vu dans l’Asie mineure, d’une mer à l’autre, les monuments de scs victoires. On lisait en |)lusieurs pays celle inscription gravée sur des colonnes : Sèsostris, le roi des rois et le seigneur des seigneurs, a conquis ce pags par ses armes. Il y en avait jusque dans la Thrace, et il étendit son empire depuis le Gange jusqu’au Danube. 11 y eut des peuples qui défendirent courageusement leur liberté : d’autres cédèrent sans résistance. Sèsostris eut soin de marquer dans ses monuments cette différence en figures hiéroglyphiques , à la manière des Égyptiens.
La diflicullédes vivres l’arrêta dans la Tlirace, et l’empêcha d’entrer plus avant dans l’Europe. On remarque un caractère singulier dans ce conquérant, qui ne songea i>as, comme les autres, à maintenir sa domination sur les nations vaincues, mais qui, se bornant ù la gloire de les avoir assujetties et dépouillées , après avoir couru le monde pendant neuf ans , se renferma presque dans les anciennes bornes de l’Égypte, à fexception de quelques piovinces
t An. M. 25i3; av.J. C. U9i
voisines : car on ne voit par aucun vestige que ce nouvel empire ail subsisté, ni sous lui, ni sous ses successeurs.
Il revint donc chargé des dépouilles de tous les peuples vaincus, traînant après lui une mulliludc infinie de captifs, et couvert de gloire plus que ne l’avait jamais été aucun de ses prédécesseurs; j’entends de cette gloire qui consiste ù faire beaucoup parler de soi , à envahir par les armes et par la violence un grand nombre de provinces, et souvent à faire bien des malheureux. Il récompensa les officiers et les soldats avec une magnificence vraiment royale, traitant chacun selon sa qualité et son mérite. Il se faisait un plaisir, et regardait comme un devoir, de mettre les compagnons de ses victoires en état de jouir paisiblement le reste de leur vie d’un doux loisir , juste fruit de leurs travaux. '
Pour lui, toujours occupé du soin de sa réputation, et encore plus du désir de rendre sa puissance utile et salutaire à ses peuples, il employa le repos que la paix lui laissait , à construire des ouvrages plus propres encore à enrichir l'Égypte qu’à immortaliser son nom, et où l’art et l’industrie des ouvriers se faisaient plus admirer que l’immense grandeur des dépenses qu'on y avait faites.
Cent temples fameux , érigés en actions de grâces aux dieux tutélaires de toutes les villes, furent les premiers aussi bien que les plus illustres témoignages de ses victoires ; et il eut soin de publier par des inscriptions que ces grands ouvrages avaient été achevés sans fatiguer aucun de ses sujets. Il mettait sa gloire h les ménager, et à ne faire travailler que les captifs aux monuments de ses victoires. L’Écriture ’ remarque quelque chose de pareil en parlant des bâtiments de Salomon.
Il SC piqua surtout d'orner et d’enrichir le temple de Vulcain à Péluse, en reconnaissance de la protection qu’il croyait en avoir éprouvée, orsqu’au retour de scs expéditions, son frère ui dressa des embûches dans cette ville , et voulut le faire périr avec sa femme cl ses enfants en mcllant le feu à l’apparlemcnl où il était couché.
‘ « Porro (le üliis Israël non posuil ut scrv ircnl operibus r<‘gis. » (2 Parai. 8, 9.)
Son grand travail fut de faire construire dans toute l’étendue de l’Égypte un nombre considérable de hautes levées , sur lesquelles il bâtit de nouvelles villes, afin que les hommes et les bestiaux y pussent être en sûreté pendant les débordements du Nil.
Depuis Memphis jusqu’à la mer, il fil creuser des deux côtés du fleuve un grand nombre de canaux pour faciliter le commerce et le transport des vivres, et pour établir une communication aisée entre les villes les plus éloignées les unes des autres ; cuire que par là il rendit l’Égypte inaccessible à la cavalerie des ennemis, qui avait coutume auparavant de l’infcslcr par de fréquentes irruptions.
Il fil plus : pour mettre le pays ù l’abri des incursions des Syriens cl des Arabes , qui en sont fort voisins, il fortifia tout le côté de l’Égj'pte qui est tourné vers l’orient , depuis Péluse jusqu’à Iléliopolis, c’est-à-dire plus de sept lieues en longueur.
On pourrait regarder Sésoslris comme un des héros les plus illustres et les plus vantés de l’antiquité, s’il ii'avail lui-méme terni l’éclat de scs exploits guerriers et de ses vertus pacifiques par une soif de gloire et par une aveugle complaisance dans sa grandeur , qui lui firent oublier qu’il était homme. Les rois cl les chefs des nations subjuguées venaient , dans de certains temps marqués , rendre hommage à leur vainqueur , et lui payer les tributs qu’on leur avait imposés. En toute autre occasion , il les Irailail avec assez de douseur et de bonté ; mais , quand il allait au temple ou qu’il entrait dans la ville , il faisait atteler à son char ces rois et ces princes quatre à quatre, au lieu de chevaux, et se croyait bien grand de se faire ainsi traîner par les maîtres et les seigneurs des autres nations. Ce qui m’étonne le plus \ c'est que riiisloricn Diodore mette cette folle et inhumaine vanité au nombre de ses plus éclatantes actions. '
Devenu aveugle dans sa vieillesse , il se donna la mort à lui-méme , après avoir régné trente -trois ans , et laissa l’Égypte extrêmement riche. Son empire pourtant ne passa point la quatrième génération ; mais il re.slail encore du temps de Tibère ' des monuments
‘ Taiil. Annal. lib. 2, c..;). O.
magnifiques qui marquaient l'étendue qu'il avait eue du vivaurdc Sésostris , aussi bien que la quantité des tributs qu’on lui payait.
Je reprends quelques faits particuliers arrivés dans le temps dont je viens de parler, que j'ai omis pour ne point interrompre le fil de l'Iiisloire, et que je me contenterai d’indiquer ici simplement.
Vers le temps dont nous parlons ' , les peuples d’Kgypte s’établirent dans divers endroits de la terre. |ji colonie que Cécrops amena d’Égypte fonda douze villes ou plülùl douze bourgs, dont il composa le royaume d’Athènes.
Nous avons remarqué que le frère de Séso.s- Iris, apiHilé par les Grecs üanaOs, lui avait dressé des embCiclies et avait voulu le faire périr lorsqu’après scs conquêtes it revint en Kgypte. Son dessein n’ayant pas réussi^, il fut obligé de prendre la fuite. Il se relira dans le Péloponné.se , où il s'empara du royaume d'Argos, fondé prés de quatre cents ans auparavant par Inacbus.
Busiris frère d’Aménophis, si célèbre chez les anciens pour sa cruauté , exerçait alors sa tyrannie en Égypte sur les bords du Nil, cl égorgeait impitoyablement tous les étrangers qui abordaient dans le pays : ce fut apparemment pendant l'abscncc de Séso.itris.
Vers le même temps * , Cadmus porta de Syrie en Grèce l'invenlion des lettres. Quelques-uns prétendent que ces lettres étaient les égyptiennes , et que Cadmus lui-méme était d’Égypte , et non de Phénicie ; et les Égyptiens , qui se disent inventeurs de tout , cl qui vantent leuf antiquité par-dessus celle de tous les autres peuples, n’ont pas manqué d’attribuer à leur Mercure l’invention des lettres. Li plupart des savants conviennent que Cadmus porta en Grèce les lettres syriennes ou phéniciennes , et que ces lettres sont les mêmes que les hébraïques , les Hébreux , qui ne faisaient qu’un petit peuple , étant compris sous le nom général de Si/riens. Joseph Scaliger, dans ses
• An. M. OiW.
S Od peut voir 9ur celte maik^rc deux savantes ditccrUlions de M. i’abbé Renaudol, inivérees dans le second volume ûcl' Histoire dt l'Académie des Inscriptions.
notes sur la Chronique d'Eusébe , prouve que les lettres grecques, cl celles de l’aliihabet latin qui en ont été formées, tirent leur origine des anciennes lettres phéniciennes , qui sont les mêmes que les samaritaines, dont les Juifs se sont servis avant la caplivilédc Bnbylonc. Cadmu.s ne porta que seize lettres en Grèce', aux-' quelles on en ajouta Imil autres dans la suite.
Je reviens à l’histoire des rois d’Égy pie, et je les rangerai désormais dans l’ordre qu’llêrodole leur a donné
Puhron’ succéda aux étals de Sésosiris , mais non à sa gloire. Hérodote ne rapporte de lui qu’une action, qui marque combien il avait dégénéré des sentiments religieux de son père. Dans un débordement du Nil, qui fut extraordinaire ' , et qui passa dix-huit coudées, indigné du dégAt qu’il causerait dans le pays, il lança un javelot contre le fleuve , comme pour le châtier ; et, s’il en faut croire l’historien , il fut puni lui-méme sur-le-champ de son impiété par la perle de la vue.
PaoTée'. 11 était de Memphis, où, du temps d’Hérodote, on voyait encore son temple, dans lequel il y avait une chapelle dédiée à Vénus l’étrangère : on conjecture que c’était Hélène.
> Les seize IcUres que Cadmus porta en Grèce sont :
Pulamcde , à l'époque de la guerre de Troie . c'est->à-dire plus de 250 ans après Cadmus. gjouta les quatre suivantes : I, Oy X) clSimonidc. long-temps après, inventa les quatre autres, qui sont : n, «ài, (Plitt lib. 8, cap. 57.)
* Je ne crois pas devoir entrer dam U discussion d'une difficulté qui serait fort embarrassante s'il fallvilt cuncilier ici la suite des rois d Hérodote avec le sentiment d'Ussérius. Cclulnri sup|K>sc, avec plusieurs savants, que Sésosiris est le fils du roi d'Egypte qui fut submergé dans la mer Rouge , dont le règne , par conséquent , a commencé l'année du monde 2.M3, et a duré jusqu'à l'année 2517, puisque son règne est de 33 ans. Quand nn donnerait 50 ans au règne de Phéron, son flis, il resterait encore plus de 200 ans entre Pbéron et Protéc. qo'Hérodote dit avoir suceéde Ininiédialement au premier , puisque Prolée était du temps du siège de Troie , dont Ussérlus met ta prise en 282). le ne sais pas si c'est parce qu1l a senti celte difficulté que. depuis Sésostris, U ne parle presque plus des rois d'I*!g)pte. Je suppose qu'entre Pbéron et Protée il y a eu un grand vide et un long inlervaile. En effet Diodore (lib. I , pag. 51 } y place plusieurs rois, et il en faut dire autant de quelques-uns des rois suivants.
^ An. M. 2517 ; av. J. C. J157.
* llerod. lib. 2. cap. lit. — Diod. lib. i , pag. M.
* An. 5f. 2800 ; av. J. C. 1201. - Herod. lib. 8. cap. 112-120.
Da temps de ce roi , Paris le Troycn , retournant chez lui avec Haiénc , (pi'il avait ravie , fut poussa par la Icmpeic à une des onihouchurcs du Kil appeiae Caiiopiquc. De là il fut conduit à Memphis devant Proiac , qui lui reprocha fortement le crime cl la lâche perfidie ilonl il s'ôtait rendu coupahic en enlevant la femme de son hôle et avec elle tous les biens qu'il avait trouvés dans sa maison. H ajouta qu'il ne s'abstenait de le faire mourir , comme son crime le marilnil , que parce que les Égyptiens évitaient de souiller leurs mains dans le sang des étrangers; qu'il retiendrait Héléne avec toutes scs richesses, pour les restituer à leur légitime possesseur; que, pour lui , il eût à sortir de scs états dans l'espace de trois Jours, faute de quoi il serait traité comme ennemi. La chose fut ainsi exécutée. Péris continua sa roule , et arriva à Troie. L'armée des Grecs l'y suivit de prés. Elle commença par sommerlcs Troyens de leur rendre Héléne et toutes les richesses qu'on avait emporlées avec elle. Ils répondirent que ni celte princesse ni scs biens n’élaienl point dans leur ville. Quelle apparence en elTet , remarque Hérodole , que Priam , ce vieillard si sage, eût mieux aimé voir périr sous ses yeux ses enfants et sa patrie, que de donner aux Grecs une satisfaction aussi juste que celle qu'ils lui demandaient? .Mais ils eurent beau affirmer avec serment qu'Héléne ii'élail point dans leur ville, les Grecs, persuadés qu'on se moquait d'eux , persistèrent opiniâtrément à ne les point croire : la Divinité , ajoute encore le mémo hisloricn , voulant que les Troyens, par la dcslruclion entière de leur ville et de leur empire, apprissent é runivers elfrayé ' , qii« les dieux vengent les grands crimes d'une tnaniére éclatante. Ménélas, à son retour, passa en Egypte chez le roi Prolée , qui lui rendit Hélène avec toutes s('s richesses. Hérodote prouve , par quelques passages d'Homère , que le voyage de Péris en Égypte n'était point inconnu à ce poêle.
Riiampsimt. Ce qu'IIèrodolc ’ raconte du trésor que Rbampsinil, le plus riche des rois
* il; Twv ùotxriiÂÙTUv utyâ/cu «iat xat m
irotpà tûv Gcûv.
> Ut>. a, cap. 121-123.
d'Egypte, fit bâtir, et dosa descente dans leenfers , sent trop la fiétion et le roman pou: être rapporté ici.
Jusqu'à ce dernier roi , il y avait eu danle gouveniemcnt de l'Égypte quelque ombrde justice et de modération; mais, sous ledeui règnes suivants, la violence et la dureb en prirent la place.
CuÉops et Ghépurex. Ces deux princes, véritablement frères par la ressemblance de leur mœurs*, semblaient avoir pris à lâche de ssignaler ù l'envi l'un de l'aulre par une impiété ouverle à l'égard des dieux , et par un barbare inhumanité à l'égard des hommes. Lr premier régna cinquante ans , et l'autre aprelui cinquante-six. Ils tinrent les temples fermés pendant tout le temps de leur régne , fl défendirent aux Égyptiens, sous de gross-peines, d'offrir des sacrifices. D'un autre côté ils accablèrent leurs sujets par de durs et d'inutiles travaux , et ils tirent périr un nombi’ infini d'hommes pour satisfaire la folle ambition qu'ils avaient d'immortaliser leur nom par des bâtiments d'une grandeur énorme et d'une dépense sans borm-s. H est remarquable qw ces superbes pyramides , qui ont fait l'adrae rotion de runivers , étaient le fruit de l'irnMigion et de l'impitoyable dureté de ces prince-
MvckrixcsL 11 était fils de Chèops, maid'un caractère bien différent. Loin de marehfr sur les traces de son père, il délesta sa conduite , et suivit une roule tout opposée. Il rouvrit les temples des dieux , rétablit les sacrifices, s'appliqua à soulager les peuples et à leur faire oublier leurs maux passés, et il ne se cru: roi que pour rendre la justice â scs sujets et pour leur faire gofllor la douceur d'un n'gm équitable et paisible. Il écoulait leurs pluinles. essuyait leurs larmes , soulageait leur misère, cl SC regardait moins comme le maître qis' comme le père des peuples ; aussi en élail-i'. infiniment chéri. Toute l’Égypte relenlissail de ses louanges , et son nom était partout en vénération.
11 semble qu'une conduite si douce cl si sage aurait dO lui attirer la protection des dieux. Il en fut tout autrement. Ses malheurs commen-
' llprixl.lilt. 2, cap. !ît-î*JR. — Diod. lib. 1 . piç.
> lïcrod. Ilb. 2 . paj:. l;nf-l iO. — IHm!. pap. ô8.
^ llerod. lib. 2, pag. — Diud. (Mg. Cb.
Diÿiîi.'Hd by '
cèrcnt par la roort d’une Bile unique qu'il aimait tendrement , et qui faisait toute sa consolation. Il lui fit rendre des honneurs extraordinaires qui subsistaient encore du temps d'Ht'rodote. Il dit que dans la ville de Sais on brûlait pendant tout le jour des parfums exquis auprès du loml)cau de cette princesse, et que pendant la nuit on y conservait toujours une lampe allumée.
11 apprit par un oracle qu’il ne réf^nerait que sept ans ; et comme il en fit ses plaintes aux dieux, en demandant pourquoi le réfine de sou pérc et de son oncle, tous deux également impies et cruels, avait été si heureux et si long; et pourquoi le sien, qu’il avait tâché de rendre le plus équitable et le plus doux qu’il lui avait été possible, devait être si court et si malheureux, il lui fut répondu que cela même en était la cause, parce que la volonté des dieux avait été que le peuple d’Égypte, en punition de ses crimes, fût maltraité et accablé de maux pendant l’espace de cent cinquante ans ; et que son régne , qui aurait dû être de cinquante ans comme les précédents , avait été abrégé parce qu’il avait été trop doux. Il bâtit aussi une pyramide , mais bien moindre que celle de son père.
Asrciiis'. Ce fut lui qui établit la loi sur les emprunts, par laquelle il n’est p»!rmis à un fils d'emprunter qu’en mettant en gage le corps mort de son pérc. (’.ettc loi ajoute que s’il n’a soin diï le retirer en rendant la somme empruntée, il sera prixé pour toujours, lui et ses enfants, du droit de sépulture.
Il SC piqua de surpasser tous scs prédécesseurs par la construction d’une pyramide de brique , plus magnifique , si on l’en croit , que toutes celles qu’on axait vues jusque-là. Il y fil graver cette inscription ; doxnkz-vocs bikx de
GARDE DE ME MICPRISER EN XIE COMPARANT AUX Al TRES PYRAMIDES FAITES DE PIERRE. JE LEUR SUS AUTANT SUPÉRIEURE QUE JUPITER l’EST AUX AUTRE.S DIEUX.
En supposant que les six règnes précédenls, parmi lesquels il y en a plusieurs dont Hérodote ne fixe point la durée, aient été de cent soixante-dix ans, il reste un intervalle de prés de trois cents ans jusqu’au régne de Sabacus
* flcrod. Hb. 2, füp. 136.
l’Élhiopien. Je place dans cet intervalle deux ou trois faits que l’Écriture sainte nous fournit.
Pharaon ', roi d’Égypte, donna sa fille en mariage à Salomon, roi d’Isniel, qui la fit venir dans cette partie de Jérusalem appelée la ville de David, jusqu’à ce qu’il lui eût bâti un palais.
Sésac. Il est appelé autrement Sémnehis.
C’est vers lui que se réfugia Jéroboam, pour éviter la colère de Salomon, qui voulait le faire mourir*. Jéroboam demeura en Égypte jusqu’à la mort de Salomon, après laquelle il retourna à Jérusalem ; et , s’étant mis à la tête des révoltés , il enleva à Roboam , fils de Salomon , dix tribus, dont il se fit déclarer roi.
Le même Sésac’, la cinquième année du régne de Roboam, marcha contre Jérusalem, parce que les Juifs avaient péché contre le Seigneur. Il avait avec lui douze cents chariots de guerre, et soixante mille hommes de cavalerie. Le peuple qui était venu avec lui ne pouvait se compter; ils étaient tous Libyens, Troglodytes et Éthiopiens. Sésac se rendit maître des plus fortes places du royaume de Juda, et avança jusque devant Jérusalem. Alors le roi et les premiers de la cour ayant imploré la miséricorde du Dieu d'israfil. Dieu leur déclara, par son prophète Sèméias , que , parce qu'ils s’étaient humiliés, il ne les exlermincrait point entièrement comme ils l'avaient mérité , mais qu’ils seraient assujettis à Sésac: afin, leur dit-il, qu'ils apprennent quelle différence il y a entre me servir et servir les rois de la terre : «I sciant dislanliam servilulis meœ et servilulis regni lerrarum. Sésac se retira donc de Jérusalem après avoir enlevé les trésors de la maison du Seigneur et ceux du palais du roi. Il emporta tout avec lui, et même les trois cents boucliers d’or que Salomon avait fait faire.
Zara *, roi d'Éthiopie, et sans doute roi d'Égypte en même temps, lit la guerre à Asa , roi do Juda. Son armée était composé-e d'un million d'hommes et de trois cenLs chariots de. guerre. Asa marcha au-devant de lui , rangea son armée eu bataille , et , plein de conliancc
' 3. Reg. 3, 1. - An. M. 2901 ; av. J. C. 1013.
» An. SI. 3020; aï. J. C.97». - 3. Rcg. cap. 11. lo. Cl cap. 12.
a 2. Parai. 12. 1. 9. - An. M. 3033; av. J. C. ff71.
« 2. Parai. U.9'13. - Ad. M. 3063; av. J. C.
Diniii/oirby
dans le Dieu qu'il servait : « Soigneur, lui dU-il, « c'est une même diuse , à votre égard , de « nous secourir avec un petit nombre ou « avec un grand. C'est parce que nous nous « confions en vous et en vol rc nom , que nous « sommes venus contre cette multitude. Sei- « gneur, vous êtes notre Dieu : ne permettez « pas que l'homme l'emporte sur vous. » Une prière si pleine de foi fut exaucée. Dieu jeta l'épouvante parmi les Éthiopiens. Ils prirent la fuite et furent défaits sans qu’il en restât un seul; parce que c’était le Seigneur, dit l’Écriture, qui les taillait en pièces pendant que son armée combattait : ruerunl u»que ad interneciontm, quia Domino cœdente conlrili sunl, et exercilu illius prœliaute.
Anysis '. Il était aveugle. Sous son régne ,
Sabacl's, roi d’Éthiopie, excité par un oracle , entra avec une nombreuse armée en Égypte, et s’en rendit maître. Il régna avec beaucoup de douccur'ct de justice. Au lieu de faire mourir les coupables, condamnés à mort par les juges , il les faisait travailler , chacun dans leurs villes , aux réparations des levées sur lesquelles elles étaient situées. Il bâtit plusieurs temples magnifiques ; un entre autres dans la ville de Bubaste, dont liérodutc fait une longue et belle description. Après avoir régné cinquante ans, qui était le terme que lui avait marqué l'oracle, il se retira volontairement en Éthiopie, et laissa le trône à Anysis, qui s'était tenu caché iicndant tout ce temps dans les marais. On croit que ce Sabacus ^ est le même que Sua, dont Usée, roi d’IsraCl, implora le secours contre Salmanasar, roi des Assyriens.
Sethon ’. 11 régna quatorze ans. C’est le même que Sévechus, fils de Sabacon ou Suai, Éithiopien , qui avait régné si long-temps en Égypte. Ce prince , au lieu de s'acquitter des fonctions d’un roi , alTcctait celles d’un prêtre, s’étant fait consacrer lui-méine souverain pontife de Vulcain. Livré entièrement à la superstition , loin de s'appliquer â défendre ses états par les armes , il lit peu de cas des gens de guerre ; et, persuadé qu’il n’aurait jamais besoin de leur secours, il ne se mit point en peine de les ménager, leur ôta leurs privilèges,
* Ilerod. llb. 2. cap. 137-ltO. — DitxJ, Hb. I. pag. 59.
* i. Reg. 17. H. - An. M. 3279; av. J. C. 725.
> Ad. M. 3285; av. J C. 719
et alla jusqu’à les dépouiller des fonds do terre que les rois scs prédécesseurs leur avaient assignés.
Il éprouva bientôt leur resso>-'iment dans une guerre qui lui survint tout-à A>up , cl dont il ne se tira que par une protection miraculeuse , si l’on s’en rapporte au récit qu'eu fait Hérodote , qui est mélé de beaucoup de fables. Sannacharib ‘ , roi des Arabes et des Assyriens, étant entré avec une armée nombreuse en Égypte , les ofDciers et les soldats égyptiens refusèrent de marcher contre lui. Le prêtre de Vulcain , réduit à une telle extrémité, eut recours â son dieu , qui lui dit de ne point perdre courage , et de marcher hardiment contre les ennemis avec le peu de gens qu’il pourrait ramasser. 11 le fit. Un petit nombre de marchands , d'ouvriers , et de gens de la lie du peuple , se joignit â lui. Avec cette poignée de soldats , il s'avança jusqu’à Péluse , où Smiiiacharib avait établi son camp. La nuit suivante une multitude effroyable de rats se répandit dans le camp des Assyriens , et, y ayant rongé toutes les cordes de leurs arcs et toutes les courroies de leurs boucliers, les rail hors d’étal de SC défendre. Ainsi désarmés, ils furent obligés de prendre la fuite ; et ils se retirèrent après avoir perdu une grande partie de leurs troupes. Séthon , de retour chez lui , se fil ériger une statue dans le temple de Vulcain , où, tenant à sa main droite un rat , il disait dans une inscription : qu’en me voyant , on ai'- PBENNE A RESPECTER LES DIEUX *.
11 est visible que celte histoire , telle que je la viens de raconter et qu'on la lit dans Hérodote , est une altération de celle qui est rapportée dans le quatrième liv re des Bois *. On y voit que Sannacharib, roi des Assyriens , après avoir subjugué toutes les nations voisines , cl s’être rendu maître de toutes les autres villes du royaume de Juda , prit la résolution d’assiéger Ézéchias dans Jérusalem , qui eu était la capitale. Les ministres de ce saint roi , malgré son opposition et les remontrances du prophète Isaïe , qui promettait une protection assurée de la part de Dieu si l’on ne metUiit sa confiance qu’en lui seul , mendièrent secrètement
I liérodole appelle alosi ce prince.
* Ef c^( T(f cVtu.
» Cap. 17. clc.
le secours des EgypUciis cl des Élliiopicns. Leurs armées , unies élïpible , s'avancèrent, dans le lemps marqnlÿVvpn Jérusalem. L’Assyrien marcha à leur repconlrc , li^s délit en hitaillc rangée , poursuivit les vaincus jusque i dans l’Égypte et la ravagea enliéreraenl. A sou ! retour , la nuit même qui précéda le jour où ' l’on devait donner l’assaut à la ville de Jérusalem , et où tout paraissait désespéré , l’ange exterminateur ravagea le camp des Assyriens , y fit périr par l’épée et par le feu cent quatre- ' vingt-cinq mille hommes , et montra qu’on axait raison de se fier , comme avait fait Kzéciiias , à la parole et aux promesses du Dieu
Voilà la vérité du fait ; mais comme elle était peu honorable pour les Egyptiens, ils ont tâché de la tourner à leur avantage en la déguisant et la corrompant. Cependant les traces de celle histoire , quoi<iue défigurées , doivent paraître précieuses dans un historien d’une au.ssi haute antiquité et d’un aussi grand poids ([U est Hérodote.
Le prophète Isalc avait prédit à plusieurs reprises que celle expédition des Égyptiens, concertée , ce semble , avec tant de prudence, conduite avec tant d’habileté , cl où les forces de deux puissants empires s’étaient réunies pour secourir les Juifs; Isaïe, dis-je, avait prédit que cette expédition, non-seulement serait inutile à Jérusalem , mais tournerait à la ruine de l’Égypte même , dont les plus fortes villes seraient prises , les terres ravagées , les liabilaiits de tout sexe et de tout âge emmenés captifs. On peut consulter les chapitres 18, 19, 20 , 30 , 31 , etc.
Ussérius et M. Prideaux croient que c’est dans ce lemps qu’arriva la ruine de JVo-Amon', celle fameuse ville dont parle le prophète .N’ahura ’, cl dont il dit que les habitants avaient été traînés en captivité , que les jeunes
> La vulgata tiomme Alexandrie la ville qal est appelée dam rhdbreu A'o-3m<m . parce qu Alciindrie fui depuis Mlle à la place de celle deruiére. M. Frideaui . après llochard. croll que c csl Tlùbes, surlionmièe Diospolii. En cffel, Amon chra les Éavpliens esl le même que Jupiler; mais Thébee u'esl poinl l'cndroiloù fut bille depuis Aleiandrir. Il sc peul faire qu'il J eùl là une aulre ville appelée ausbi JVo-Âmon.
* Nahum, 3 , 8*10.
enfants avaient été écrasés dans les carrefonn de ses mes , et que scs plus grands seigneurs, chargés de chaînes , avaient été partagés par sort entre les vainqueurs. Il marque que tous ces malheurs tombèrent sur elle lorsque l'Ègyple et l'Éthiopie étaient sa force; ce qui semble désigner assez clairement le temps dont nous parlons, où Tharaca cl Sélhon étaient unis ensemble. Ce sentiment n’est point sans diflicullé , et esl contredit par d’habiles gens. Il me suffit d’en avertir le lecteur.
Jus(|u’au régne de Sélhon * , les prêtres égyptiens comptaient trois cent quarante et une générations d'hommes , ce qui fait onze mille trois cent quarante années, en mettant trois générations d’hommes pour cent ans. Ils comptaient pareil nombre de prêtres cl de rois. Ces derniers, soit dieux, soit hommes, s’élaicnl succédé sans interruption sous le nom de piroiiiis , mol égyptien qui signifie bon et honnête. Les prêtres égyptiens montrèrent à Hérodote trois cent quarante et un colosses de bois de ces piromis . rangés tous en ordre dans une grande salle. C’était la folie des Égyptiens de SC perdre dans une antiquité dont aucun aulie peuple n’approchât.
Tharaca. C’est celui-là même’ qui était venu avec une armée d’ Éthiopiens au secours de Jérusalem avec Sélhon. Quand celui-ci fut mort, après avoir occupé le Irène pendant quatorze ans , Tharaca y monta à sa place , et le tint pendant dix-huit. Ce fut le dernier des rois éthiopiens qui régnèrent dans l’Égypte.
Après sa mort , les Égyptiens, ne pouvant s’accorder sur la succession , forent deux ans dans un état d’anarchie accompagné de grands désordres.