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a Lib. 3. pag. 199 *
* Polyb. lib. 3. pag. 188 et 189.
V « Aurlieruntpraoceupatosjamab AnnibaleGalkiriu a anions este ; sed ne illi quirlem ipsi salis mitem puiru « Tore, ni sublndéauro, cujus aridissima gens est. prisda pum aniini concilieolur. a ( Liv. Ub. 21 , n. 20. )
Digilized by Googlc;
présents, lears chefs, qa’il savait être fort intéressés ; et pour s'as»irer de l'aflection et de ia Qdélitë d’une partie des peuples. Il n'ignorait pasque le passage des Alpes lui coûterait beaucoup de peine; mais il savait qu'il n’ètait pas impraticable , et cela lui sufDsait.
Dès que le printemps fut venu Annibal se mit en marche , et partit de Carlhagène , où il avait passé le quartier d’hiver. Son armée , pour lors, était composée de plus de cent mille hommes , dont il y en avait douze mille de cavalerie ; il menait près de quarante éléphants. Ayant passé l’Èbre, il subjugua en peu de temps les peuples qui se rencontrèrent sur sa marche, et perdit assez de monde dans cette cipédition. Il laissa Uannon pour commander dans tout le pays entre l’Èbre et les Pyrénées, avec onze mille hommes, et leur confia les bagages de ceux qui devaient le suivre. Il en renvoya autant, chacun dans leur pays, s’assurant par là de leur bonne volonté quand il aurait besoin de recrues, et montrant aux autres une espérance certaine de retour quand ils le voudraient. Il passe donc les Pyrénées, et s’avance jusqu’au bord du Rhône avec cinquante initie hommes de pied et neuf raille chevaux : armée formidable , moins par le nombre que par la valeur des troupes , qui avaient servi plusieurs années en Espagne, et qui y avaient .ippris le métier de la guerre sous les plus habiles capitaines qu’eût jamais eus Carthage.
Passasc du RhOno. -
"Annibal ’, arrivé environ à quatre journées de l’embouchure du Rhône * , entreprit de le passer, parce qu’en cet endroit le fleuve n’avait que la simple largeur de son lit. Il acheta des habitants du pays tous les canots et toutes les petites barques, qu'ils avaient en assez grand itombre à cause de leur commerce ; il fit construire aussi à la haie une quantité extraordinaire de bateaux , de nacelles, de radeaux. A son arrivée il avait trouvé les Gaulois postés sur l’autre bord , et bien disposés à lui disputer le passage. Il n’était pas possible
' Poljb. p»g. 188 et 190. - Ut. Ilb. 21 , n 22-21.
■ Poljb. Itb. 3. pag. 196-200. - Ut. lib. 21 , n. 26-28.
V Uo peo •it-deHU d'ATtgiwn.
de les attaquer de front. Il commanda un détachement considérable de ses troupes sous la conduite d'Hannon , fils de Bomilcar, pour aller passer le fleuve plus haut ; et, afin de dérober sa marche et son dessein à 'la connaissance des ennemis, il le fit partir de nuit. La chose réussit comme il l’avait projetée ' : ils passèrent le fleuve le lendemain , sans trouver aucune résistance.
Ils se reposèrent le reste du jour, et, pendant la nuit, ils s’avancèrent à petit bruit vers l’ennemi. Ije matin , quand ils eurent donné les signaux dont on était convenu, Annibal se mit en état de tenter le passage, line partie des clievaux, tout équipé, était dans les bateaux, afin que les cavaliers pussent, à la descente, attaquer sur-le-champ les ennemis ; les autres passaient à la nage aux deux côtés des bateaux, du haut desquels un homme seul tenait les brides de trois ou quatre chevaux. I-es fantassins étaient ou sur des radeaux, ou dans de petites barques, et dans des espèces de petites gondoles, qui n’étaient autre chose que des troncs d’arbres qu’ils avaient eux-mémes creusés. On avait rangé les grands bateaux sur une même ligne, au haut du courant, pour rompre la rapidité des flots, et rendre le passage plus aisé au reste de la petite flotte. Quand les Gaulois ia virent s’avancer sur le fleuve, ils poussèrent, selon leur coutume, des cris et des hurlements épouvantables, heurtèrent leurs boucliers les uns contre les autres, en les élevant au-dessus de leurs télés, et lancèrent force traits ; mais ils furent bien étonnés quand ils entendirent derrière eux un grand bruit, qu’ils aperçurent le feu qu’on avait mis à leurs lentes, et qu’ils se sentirent attaqués vivement en tète et en queue. Ils ne trouvèrent de sûreté que dans la fuite, et se retirèrent dans leurs villages. Le reste des troupes passa ensuite fort tranquillement.
Il n’y eut que les éléphants qui causèrent beaucoup d’embarras. Voici comme on s’y prit pour les faire passer ; ce ne fut que le jour suivant. On avança du bord du rivage dans le fleuve un radeau long de deux cents pieds, et
t On eroit (pie ce fai entre Boqaeinaure et le PooI>^dI> Esprit-
large de cioqaooie, qui éuitforieaenl alUcbé au rivage par de gros cdblea, el (oui couvert de terre, en sorte que ces animaai, en y entrant, s'imaginaient marcher A l’ordinaire sur la terre. De ce premier radeau ils passaient dans un second, construit de la même sorte, mais qui n’avait que cent pieds de longueur, et qui tenait au premier par des liens faciles à délier. On faisait marcher A la tête les femelles ; les autres éléphants les suivaient ; et , quand ils étaient passés dans le second radeau, on le détachait du premier, et on le conduisait A l’autre bord en le remorquant par le secours des petites barques; puis il venait reprendre ceoi qui étaient restés. Quelques-uns tombèrent dans l’eau, mais ils arrivèrent comme les autres sur le rivage , sans qu’il s’en noyât un seul.
Marche qui sui>U le passage du Rbùne.
Les deux consuls romains étaient partis dés le commencement du printemps', chacun pour sa province : P. Scipion pour l’Espagne, avec soixante vaisseaux, deux légions romaines, quatorze mille fantassins, el douze cents chevaux des alliés ; Tib. Sempronius pour la Sicile, avec centsoixante vaisseaux, deux légions, seize mille hommes d’infanterie el dix-huit cents chevaux des alliés. La légion pour lors, chez les Romains, était de quatre mille hommes de pied et de trois cents chevaux. Sempronius avait lait des préparatifs extraordinan rcs A Lilybée, ville et port de Sicile, dans le dessein de passer tout d’un coup en Afrique. Scipion, pareillement, avait compté de trouver encore Annibal en Espagne, el d’y établir le théâtre de la guerre. Il fut bien étonné, quand, arrivant A Marseille, Il apprit qu’Annibal était au bord du Rhône, el songeait A le passer, il détacha trois cents cavaliers pour aller reconnaître l'ennemi ; et Annibal, de son côté, dés qu'il eut appris que Scipion était A l’embeuchure du Rhône, envoy.-i, pour le même elTel, cinq cents Numides, pendant qu’on était occupé A faire passer les élî-phants.
Dans le même temps, ayant fait assembler l’armée, il donna une audience publique, par
< Polyb. Mb. 3, p«g. 200-ai>2. - Uv. lib. 2t . n. 31 , 32.
le moyen d’un truchement, h un des ysrinccs de la Gaule située vers le Pô, qui venait l’assurer, au nom de la nation, qu’on l’attendait avec impatience; que les Gaulois étaient prêts A se joindre A lui pour marcher contre les Romains; el il s’offrait A Conduire l’armée par des endroits où elle trouverait des vivres en abondance. Quand le prince se fut retiré, Aanibal parla aux troupes. Ut valoir extrémemeol celle députation d'une nation gauloise, releva par de jusics louanges la brpvowe qu’elles avaient montrée jusque-là, et les enborta i soutenir dans la suite leur réputation et leur gloire. Les soldais, pleins d’ardeur cl de courage, levèrent Ions ensemble les mains, et témoignèrent qu’ils étaient prêts à le suivre partout où il les mènerait. 11 marqua le départ pour le lendemain ; el après avoir fait des vœux el des supplications aux dieux pour k salul de tous les soldats, il les renvoya , ea I leur recommandant de prendre de la nourrilure et du repos. ,
I Les Numides revinrent dans ce momeal:
ils avaient rencontré le détachement des Bo- ’ mains, el l’avaient attaqué. Le choc fullrésrude , cl le carnage fort grand , eu égard au nombre. Il resta sur la place, du côté des Romains , ccul soixante hommes , et de l'autre plus de deux cents; mais l’honneur de celle action demeura aux premiers , les Numides ayant cédé le champ de bataille, et s’élaiil retirés. Cette première action ' fut prise comme un présage du sort de cette guerre, el elle sembla promettre aux Romains un heureux succès, mais qui leur coûterait bien cher, el qui leur serait bien disputé. De part et d’autre, ceux qui étaient restés du combat, et qui avaient été A la découverte, rcloumérenl vcri leurs chefs pour leur en porter des nouvelles.
Annibal partit le lendemain , comme il l’avait déclaré, cl traversa la Gaule par le milieu des terres, en s’avançant vers le sepleu- Irion ; non que ce chemin ftU le pins coart pour arriver aux Alpes, mais parce qu’en l’èluignant de la mer, il lui faisait éviter la reucontre de Scipion, ci favorisait le dessem qo'd
* ff iloc principium simulquc omen bclli , ul summl U rum prQSifcnini evenlum, ila baud sané incrurnlam an*
« dpiUfque ciTtaminis vicUiriom Humanis poftCDdlL » (Liv. lîL.21,n. 29.)
«»«4» las
avait d’entrer en Italie avec toutes scs forces , sans les avoir affaiblies par aucun combat.
Quelque diligeiiqp que fit Scipion , il n'arriva à reiidroiloù Annibal avait passé lellhéne que trois jours après qu'il en ëUiil parti. Désespérant de pouvoir l'atteindre , il retourna i sa Hotte , et se rembarqua , résolu de l'aller alteiidre à la descente des Alpes ; mais , afin de ne pas laisser l’Espagne sans défense, il y envoya son frère Cnéius avec la plus grande partie de ses trou|vcs, pour faire tête i Asdrubal, et partit aussitôt pour Gènes , destinaift l’année qui était dans la Gaule vers le i*ô , pour l’opposer à celle d' Annibal.
Celui-ci , après une marche de quatre jours, arriva à une espèce d’tle formée par le confinent ' de deux rivières qui se joignent en cet endroit. Là il fut pris pour arbitre entre deux frères qui se disputaient le royaume. Celui à qui il l'adjugea fournit à toute l'armée des vivres, des habits et des armes. C’était le pays des Allobroges ; on appelait ainsi les peuples qui occupent maintenant les diocèses de Genève, de Vienne et de Grenoble. Sa marche fut assez tranquille jusqu'à ce qu’il fut arrivé à la Durance ; et il s’avança de là au pied des Alpes sans trouver d’obstacle.
Passage des Alpes.
La vue de ces montagnes *, qui semblaient toucher au ciel , qui étaient couvertes partout de neige, où l’ou ne découvrait que quelques cabanes informes, dispersées çù et là et situées sur des pointes de rochers inaccessibles ; que des troupeaux maigres et transis de froid ; que des hommes chevelus, d’un aspect sauvage ut féroce : cette vue, dis-je, renouvela la frayeur qu’on eu avait déjà conçue de loiu, et glaça de
* Le Icilc de Polybe, tel que nous l’avons, cl celui de
Tile-LUe, mettent celte Ile au confluent de la Saône cl du Hhône . c'etUâ-dire a l’cndroU où L) on a (fié bill. C'est une faute Il y avait dans le grec cl l'on a sub-
stteué a ce voi » A fsa^o,*. Jacq. GroMva <jülia>oir vu dans un maDUScril de TMe^Uve . Bisarar . ce qui montre qu'il tant lira , isara Hhodanusque amnés , au lieu de Arar Bhodanusque , et que nie eu quectioii est formée par le coaDaent de l'Isère et du Khôoe. La sitoadoo des Allobroges » doDl U est parié ici , en est une preuve évidcote.
• Pot) b. Ub. t, psg. 2U3-3Û6. ~ Uv. lib. 21 . u. 32-37.
crainte tous les soldats. Quand on commença à y monter, on aperçut les montagnards , qui s’étaient emparés des hauteurs , et qui se préparaient à disputer le passage : il fallut s’arrêter. S’ils s’étaient cachés dans une embuscade, dit Polybe, et qu'après avoir laissé aux troupes le temps de s’engager dans quelque mauvais pas , ils fussent venus tout d’un coup fondre sur elles, l’armée était perdue sans ressource. Annibal apprit qu’ils ne gardaient ces hauteurs que de jour, après quoi ils se reliraient : il s’en empara de nuit. Quand les Gaulois revinrent de grand malin, iis furent fort surpris de voir leurs postes occupés per l’ennemi ; mais ils ne perdirent pas courage. Accoutumés à grimper sur ces roches , ils attaquent les Carthaginois, qui s’étaient mis en marche, et les harcèlent de tous côtés. Gcui-ci avaient en même temps à combattre contre l’ennemi , et à lutter contre la difflcullë des lieux , où ils avaient peine à se soutenir; mais le grand désordre fut causé par les chevaux , et les bêtes de somme chargées du bagage, qui , effrayées des cris et des hurlements des Gaulois , que les montagnes foisaienl retentir d’une manière horrible , et blessées quelquefois par les moiitagiuirds, se renversaient sur les soldats, et les entraînaient avec elles dans les précipices qui bordaient le chemin. Annibal , senlanl bieu que la perte seule de ses bagages pouvait faire périr son armée , vint au secours des (roupes en cet endroit, et, ayant mis eu fuite les ennemis, continua sa marche sans trouble et sang danger, cl arriva à un château qui était la place la plus importante du pays, li s’en rendit maître, aussi bien que de tous les bourgs voisins , oh il trouva de grands amas de blé et beaucoup de bestiaux , qui servirent à nourrir son armée pendant trois jours.
Après une marche assez paisible, on eut un nouveau danger à essuyer. Les Gaulois , lèignaul de vouloir profiler du malheur de leurs voisins, qui s’étaient mal trouvés d’avoir entrepris de s’opposer au passage des troupes , vinrent saluer Annibal, lui apportèrent des vivres , s’offrirent à lui servir de guides, et lui laissèrent des otages pour assurance do leur Gdélilé. Annibal ne s’y Ba que médiocrement. Les éléphants et les chevaux marchaient à la tète : il suivait avec le gros de sou ùtiaBterie,
aUealif et prenant garde à tout. On arriva dans un défilé fort étroit et roide , commandé par une hauteur où ies Gaulois avaient caché une embuscade. Elle en sortit tout à coup, attaqua les Carthaginois de tous cOtés , roulant contre eux des pierres d’une grandeur énorme. Ils auraient mis l’armée entièrement en déroute, si Annibal n'cût fait des efi’orts extraordinaires pour la tirer de ce mauvais pas.
Enfin, le neuvième jour, il arriva sur le sommet des Alpes. L’armée y passa deux jours k se reposer et à se refaire de ses fatigues, après quoi elle se remit en marche. Comme on était déjà en automne, il était tombé récemment beaucoup de neige, qui couvrait tous les chemins , ce qui jeta le trouble et le découragement parmi les troupes. Annibal s’en aperçut; et, s’étant arrêté sur une hauteur d’où l’on découvrait toute l’Italie, il leur montra les campagnes fertiles ‘ arrosées par le Pô, auxquelles il touchait presque , ajoutant qu’il ne (allait plus qu’un léger effort pour y arriver. Il leur représenta qu’une ou deux batailles allaient finir glorieusement leurs travaux , et les enrichir pour toujours en les rendant nuittres de la capitale de l’empire romain. Ce discours, plein d’une si flatteuse espérance, et soutenu de la vue de l’Ilalie, rendit l’allégresse et la vigueur aux troupes abattues. On continua donc de marcher; mais la roule n'en était pas devenue plus aisée : au contraire , comme c’était en descendant , la difficulté et le danger augmentaient ; car les chemins étaient presque partout escarpés, étroits, glissants , en sorte que les soldats ne pouvaient se soutenir en marchant, ni s’arrêter lorqu’ils avaient fait un mauvais pas , mais tombaient les uns sur les autres , et se renversaient mutuellement.
On arriva à un endroit plus difficile que tout ce qu’on avait rencontré jusque-là : c’était un sentier déjà fort roide par lui-méme, et qui , l'étant encore devenu davantage par un nouvel êboulement des terres, montrait un abîme qui avait plus de mille pieds de profondeur. La cavalerie s'y arrêta tout court. Annibal , étonné de ce retardement, y accourut, et vil qu'eu effet il était impossible de passer outre.
• DaPtémoat.
Il songea à prendre un long détour et à bin un grand circuit ; mais la chose ne se troon pas moins impossible. Comme , sur l’anciaM neige qui était durcie par le temps, il en Mail tombé depuis quelques jours une nouvelle qa n'arait pas beaucoup de profondeur , les piedt d'abord, y entrant bicilement, s'y soutenaienl. mais , quand celle-ci , par le passage des premières troupes et des bétes de somme, futbodue , on ne marchait que sur la glace, oà IodI était glissant, où les pieds ne trouvaient poiol de prise , et où , pour peu qu'on fit un fasi pas et qu'on voulut s'aider des genoux ou d« mains pour se retenir, on ne rencontrait plus ni branches ni racines pour s’y attacher. Outre cet inconvénient , les chevaux , frapptal avec effort la glace pour se retenir, et y enllnçanl leurs pieds, ne pouvaient plus les en retirer, et y demeuraient pris comme dans ua piège. Il fallut donc chercher un antre expédient.
Annibal prit le parti de faire camper et reposer son armée pendant quelque temps sarit sommet de celle colline, qui avait assex de largeur, après en avoir lait nettoyer le terrim, cl ôter toute la neige qui le couvrait, tanlbnouvelle que l'ancienne , ce qui coûta des peines infinies. On creusa ensuite, par son ordre, ua chemin dans le rocher même, et ce travail fut poussé avec une ardeur et une constance étoonantes. Pour ouvrir et élargir cette route, oo abattit tous les arbres des environs ; et , i ne sure qu'on les coupait, le bois était rangèautour du roc , après quoi on y mettait le fea- Heureusemenl il faisait un grand vent, qnialluma bientôt une flamme ardente : de sorte que la pierre devint aussi rouge que le brasier même qui l'environnait. Alors Annibal, si foo en croit Tite-Live (car Polybe n’en dit rieol. fit verser dessus une grande quantité de rinaigre ' , qui, s’insinuant dans les veines du rocha
■ Pluiteari refetlCDt ce hil comme suppose. PUie “ manque pus (TotMerYer la force du vinaigre pour mnfR'Irs plerref et de» rochers. Saxa rumpit infusum, çue "c* rupervr igmU anteeedens ( lib. 23 , cep. 1 ). C'est peoniud il appelle le vinaigre sueews renim domitor (lib. 33 Dion, eu pertout du siCge de la viBed'Éleulbère.ditaooB en 6t tomber les muraibes par le Idrce du vinaigre ( SX pag. 8 ). Apparemment ce qui irréle ici est ls difflculK. “ Annibel dut être , de trouver dans ces monugnn II qv»”" litéde vluaigre nécessaire poureetle opération.
enir'ouvcrt par la force du feu , le calcina et l'amollit. De cette aorte, en prenant un long circuit, aBn que la pente fût plus douce, on pratiqua le long du rocker un chemin qui donna un libre passage aui troupes, aux bagages, et même aux éléphants. On employa quatre jours i cette opération. Les bétes de somme mouraient de faim, car on ne trouvait rien pour elles dans ces montagnes tontes couvertes de neige. On arriva enfln dans des endroits cultivés et fertiles, qui fournirent abondamment du fourrage aux chevaux, et toutes sortes de nourritures aux soldats.
Enuée dus l'IUUe.
L’armée d’Annibal ' , lorsqu'elle entra en Italie, était beaucoup inférieure en nombre à ce qu’elle était quand il partit de l’Espagne, où nous avons vu qu’elle montait à près de soixante mille hommes. Sur la route elle avait fait de grandes pertes, soit dans les combats qu'il fallut soutenir , soit au passage des rivières. En quittant le Rhône , elle était encore de trentehuit mille hommes de pied et de plus de huit mille chevaux : le passage des Alpes la diminua de près de la moitié. Il ne restait plus à Annibalque douze mille Africains, huit mille Espagnols d'infanterie , et six mille chevaux : c’est lui-même qui l’avait marqué sur une colonne près du promontoire Lacinien. Il y avait cinq mois et demi qu'il était parti de la Nouvelle-Carthage , en comptant les quinze jours que lui avait coûtés le passage des Alpes, lorsqu’il planta ses étendards dans les plaines du Pô [à l’entrée du Piémont) : on pouvait être alors dans le mois de septembre.
Son premier soin fut de donner quelque repos à ses troupes, qui en avaient un extrême besoin. Lorsqu’il les vil en bon état, les peuples du territoire de Turin ayant refusé de faire alliance avec lui, il alla camper devant la principale de leurs villes, l’emporta en trois jours, et fit passer au 01 de l’épée tous ceux qui lui avaient été opposés. Cette expédition jeta une si grande terreur parmi les barbares, qu’ils vinrent tous d’eui-mémes se rendre à discré-
• Pot;b. Ub. 3, |m«. 208 et - Uv. Ub. U,
lion. le reste des Gaulois en aurait (ait autant, si la crainte de l’armée romaine qui approchait ne les eût retenus. Annibal alors jugea qu’il n'y avait point de temps i perdre , qu’il fallait avancer dans le pays, et hasarder quelque exploit qui pût établir la confiance parmi les peuples qui auraient envie de sc déclarer pour lui.
Cette rapidité extraordinaire d’Annibal étonna Rome, et y jeta une grande alarme. Sempronius revut ordre de quitter la Sicile pour venir au secours de sa patrie; et P. Scipion , l’autre consul, s’avança à grandes journées vers l’ennemi, passa le Pô, et alla camper prés du Tésin'.
Combal de cavalerie pria du Titin.
Les armées étant en présence ’, les chefs de part et d’autre haranguent leurs soldats avant que d’en venir aux mains. Scipion, après avoir représenté i ses troupes la gloire de leur patrie et les exploits de leurs ancêtres, les avertit que la victoire est entre leurs mains, puisqu’ils n’auront affaire qu’à des Carthaginois, si souvent vaincus , réduits à être leurs tributaires pemiant vingt ans, et accoutumés depuis longtemps à être presque leurs esclaves ; que l’avantage qu’ils ont remporté contre l’élite de la cavalerie carthaginoise est un gage assuré du succès du reste de toute la guerre ; qu'Annibal, au passage des Alpes, vient de perdre la meilleure partie de son armée ; que ce qui lui en reste est épuisé par la faim, le froid, les iàligues'el la misère ; qu’il leur suffira du se montrer pour mettre en fuite des troupes qui ressemblent plus à des spectres qu’à des hommes; qu’enfin la victoire est devenue nécessaire, non-seulement pour couvrir l’Ilalie, mais pour sauver Rome même , du sort de laquelle le combat va décider, et qui n’a point d’autre armée à opposer aux ennemis.
Annibal , pour se faire entendre à des soldats d’un esprit grossier, parle à leurs yeux avant que de parler aux oreilles, et ne songe à les persuader par des raisons qu’aprés les avoir remués par le spectacle. Il offre des armes à plusieurs des prisonniers montagnards , les fait combattre deux à deux à la vue de son ar-
< C'ett uae intite rlvMre de lllaUe, du» )• Lombardie
• Folyb. Ub. 3, pa«. S1W18. - l^t. Ub. U, n. 3M7.
P byCoogk-
mée , promcUanl la liberlé cl des présents magnifiques à ceux qui sorliraieni vainqueurs. La joie avec laquelle ces barbares courenl au combat sur de pareils motifs, donne occasion ù Annibal de tracer plus vivement à ses gens , par ce qui vient de se passer à leurs yeux, une image sensible de leur situation présente, qui, en leurôlant tous les moyens de reculer en arriére, leur impose une nécessité absolue de vaincre ou de mourir, pour éviter les maux infinis préparés à ceux qui seront assez lôclies. pour céder aux Romains, fl étale ù leurs yeux la grandeur des récompenses , la conquête de toute rilulie, le pillage de Rome , cette ville si riche cl si opulente , une victoire illustre , une gloire immortelle. 11 rabaisse la puissance romaine , dont le vain éclat ne doit point éblouir des guerriers comme eux , qui sont venus des colonnes d’Herculc jusque dans le cœur de ritalic, au travers des nations les plus féroces. Pour ce qui le regarde personnellement, il ne daigne pas se comparer avec un Scipion , général de six mois, lui, presque né, du moins nourri, dans la lente d’Amilcar son père ; vainqueur de l’Espagne, de la Gaule , des liabitanls des Alpes, et, ce qui est beaucoup plus, vainqueur des Alpes mêmes. Il excite leur indignation contre l’insolence des Romains , qui ont osé demander qu’on le leur livrât avec les soldats qui avaient pris Sagonlc ; et il pique leur jalousie contre l’orgueil insupporlabie de ces maîtres impérieux, qui croient que tout leur doit obéir, et qu’ils ont droit d’imposer des lois à toute la terre.
Après ces discours de part et d’autre, on se prépare au combat. Scipion , ayant jeté un pont sur le Tésio, fil passer se.s troupes. Deux mauvais présages avaicnl jeté le trouble cl l’alarme dans son armée. Les Carthaginois étaient pleins d’ardeur : Annibal leur fait de oouvcUes promesses ; el , ayant, fendu avec une pierre la tête de l’agneau qu’il immolait , il prie Jupiter de l’écraser de même, s’il nedon- Doil à ses soldats les récompenses qu’il venait de leur promettre,
Scipion fait mareber â la première ligiu3 les gens de Irait avec la cavalerie gauloise, forme la seconde ligne de l’élite de la cavalerie des alliés^ el avance au petit pas, Annibal marche an'-devaul de. lui avec toute sa cava-
lerie , plaçant au centre la cavalerie à frein, et la numide* sur les ailes, pour envelopper l’ennemi. Les chefs el la cavalerie ne demandant qu’à combattre, on commence à charger. Au premier choc, les soldats de Scipion, armés à la légère, curent à peine lancé leur» premiers traits, qu’épouvantés par la cavalerie carthaginoise , qui venait sur eux , e( craignant d’être foulés aux pieds par les chevaux , ils plièrent, el s’enfuirent par les intervalles qui séparaient les escadrons. Le combat se soutint longtemps à forces égales : de part cl d'autre beaucoup de cavaliers mirent pied à terre , de sorte que l’action devint d'infanterie comme de cavalerie. Pendant ce tcmps-là les Numides enveloppent l’ennemi , cl fondent par les derrières sur ces gens de trait, qui d’abord avaicnl échappé à La cavalerie , el les écrasent sous les pieds de leurs chevaux. Les troupes qui étaient au centredes Romains avaient combattu jusque-là avec beaucoup de valeur : de part el d’autre il était resté sur place bien du moude , cl plus même du côté des Carthaginois ; mais les troupes romaines furent mises en désordre par l’attaque des Numides, qui les prirent en queue, cl surtout par la blessure du consul, qui le mil hors d’étal de combattre : ce général fut tiré des mains des ennemis par le courage de son fils , qui n’avait pour lors que dix-sepl an» el qui mérita ensuite' le surnom d’Africain, pour avoir terminé glorieusement celle guerre.
Le consul , blessé dangereusement , se a'lira en bon ordre , el fut conduit dans sou camp par un gros de cavaliers qui le couvraient de leurs armes eide leurs corps; le reste des troupes l’y suivit. 11 se hâla d'arriver au Pô , le fil passer à son armée , el rompit le pont : ce qui empêcha Annibal de l’ai* teindre.
On convient qu’ Annibal dut celte première victoire à sa cavalerie , el on jugea dés lois qu’elle faisait la principale force de son armée et que pour celte raison les Romains devaient éviter les plaines larges el découvertes, telles que sont celles qui se trouvent eulre lé Pô cl les Alpes.
^ Les Nuoiidca ne nteuaient à lowrs cberauxai ni bride, ni selle.
AdssUOI après la journée du Tésin, tous les Gaulois du voisinage s’empressèrent à l’envi de venir se rendre à Annibal, de le fournir de munitions, et de prendre parti dans scs troupes; et oe fut là, comme Poiybe l’a déjà foit remarquer, la prinripale raison qui obligea ce sage et habile général , malgré le pelit j nombre et la faiblesse de ses troupes , de hasarder une bataille, qui était devenue pour lui d'une absolue nécessité , dans l’impuissance où il était de retourner en arrière quand il l’aurait voulu , parce qu’il n’y avait qu’une liataillc qui pût faire déclarer en sa faveur les Gaulois, dont le secours était l’unique ressource qui lui restât dans la conjoncture présente.
IbitaIDc de laTn^bic.
Le consul Sempronius ' , sur les ordres du sénat, était revenu de SiciicàRimini. Delà ilmariliavers la Trébie, petite rivière de la Lombardie, qui se jette dans le Pô un peu au-dessus de Plaisance, où il joignit ses troupes avec celtes de Scipion. Annibal s’approcha du camp des Romains , dont il n’était plus séparé que par la petite rivière. La proximité des armées donnait lieu à de fréquentes escarmoijclies , dans i’une desquelles ^mpronius, à la tète d’un corps de cavalerie , remporta contre un parti de Carthaginois un avantage assez peu considérable , mais qui augmenta beaucoup la bonne opinion que ce général avait naturellement de son mérite.
Ce léger succès lui paraissait une victoire complète. Il se vantait d’avoir vaincu l’ennemi dans un genre de combat où son collègue avait été défait , et d’avoir par là relevé le courage abattu des Romains. Déterminé à en venir au plus tôt à une action décisive, il crut , pour la bienséance, devoir consulter Scipion, qu’il trouva d’un avis entièrement contraire au sien. Celui-ci représentait que , si l’on donnait aux nouvelles levées le temps de s’exercer pendant l’hiver , on en tirerait plus de service la campagne suivante; que les Gaulois, naturellement légers et inconstants, sc déüichoraient peu à peu d’ Annibal ; que , sa blessure
< Poljb. Ilb. 3,|ug.2».227. -Liv. IU>.21,n.&l-5«
étant guérie, sa présence pourrait être de quelque utilité dans une aSàire générale : enfin il le priait instamment de ne point passer outre.
Quelque solides que fussent ces raisons , Sempronius ne put les goûter : il voyait sous ses ordres seize mille Romains et vingt mille alliés, sans compter la cavalerie; c’était le nombre où montait en ce temps-là une armée complète , lorsque, les deux consuls se trouvaient joints ensemble : l’armée ennemie était à peu près de pareil nombre. La conjoncture lui paraissait tout à fait favorable. Il disait hautement qne tous demandaient la bataille , excepté son collègue , qui , devenu par sa blessure plus malade de l’esprit que du corps , ne pouvait souffrir qu’on parlât de combat. Mais enfin , était-il juste de laisser languir tout le monde avec lui? Qu’attendait-il davantage? Es|)érail-il qu’un troisième consul et qu’une nouvelle armée viendraient à son secours? U tenait de pareils discours, et parmi les soldats, et jusque dans la lente de Scipion. Le temps de l’élection des nouveaux généraux , qui approchait, lui faisait craindre qu’on ne lui envoyât un successeur avant qu’il eût pu terminer fa guerre , et il croyait devoir profiler de la maladie de son collègue pour s’assurer à lui seul tout l’honneur de la victoire. Comme il ne clierchait pas le temps des affaires , dit Pulybe , mais le sien , il ne pouvait manquer de prendre de mauvaises mesures. Il donna donc ordre aux soldats de se tenir prêts à combattre.
C’était tout ce que désirait Annibal , qui avait pour maxime qu’un général qui s’est avancé dans un pays ennemi ou étranger , et qui a formé une entreprise extraordinaire, n’a de ressource qu’en soutenant toujours les espérances des alliés par quelque nouvel exploit : d’ailleurs, sachant qu’il n’aurait affiiire qu’à des troupes de nouveile levée, qui étaient sans expérience, il desirait profiler de l’ardeur des Gaulois, qui demandaient le combat, et de l’absence de Scipion, à qui sa blessure ne permettait pas d’y assister. Il ordonna donc à Magon (te se mettre en embuscade avec deux mille hommes, tant cavalerie qu’intenlerie, sur les bords escarpés du pelit ruisseau qui séparait les deux camps, et de se tenir caché parmi
les arbrisseaui, qui y étaient en grande quantité. Souvent une embuscade est plus sûre dans un terrain plat et uni, mais fourré comme était celui-là, que dans des bois, parce qu’on s'en délie moins. Il fil ensuite passer la Trébie aux cavaliers numides, avec ordre de s'avancer dés le point du jour jusqu'aux portes du camp des ennemis pour les attirer au combat, et de repasser la rivière en se retirant , pour engager les Romaitis à la passer aussi. Ce qu'il avait prévu ne manqua pas d’arriver. Le bouillant Sempronius envoya d’abord contre les Numides toute sa cavalerie , puis six mille hommes de trait, qui furent bientôt suivis de tout le reste de l'armée. Les Numides lâchèrent le pied à dessein : les Romains les poursuivirent avec chaleur, et passèrent la Trèbie sans résistance, mais non sans beaucoup souffrir, ayant de l’eau jusque sous les aisselles, parce qu’ils trouvèrent le ruisseau enflé par les torrents qui y étaient tombés des montagnes voisines pendant la nuit. On était pour lors vers le solstice d’hiver, c’est-à-dire en décembre; il neigeait ce jour-Ià même, et faLsail un froid glaçant. Les Romains étaient sortis à jeun , et sans avoir pris aucune précaution; au lieu que les Carthaginois, par l’ordre d’ Annibal, avaient bu et mangé sous leurs tentes, avaient mis leurs chevaux en étal, s’étalent frottés d’huile, et revêtus de leurs armes auprès du feu.
On en vint aux mains en cet état. Les Romains se défendirent assez longtemps et avec assez de courage , mais la faim, le froid, la fatigue, leur avaient ôté la moitié de leurs forces. La cavalerie carthaginoise, qui surpassait de beaucoup la romaine en nombre et en vigueur, l’enfonça et la mit en fuite. Le désordre se mit bientôt aussi dans l’infanterie. L'embuscade, étant sortie à propos, vint fondre tout à coup sur elle par les derrières, et acheva la déroule. Un gros de troupes, au nombre de plus de dix mille hommes , eut le courage de «e faire jour à travers les Gaulois et les Africains, dont ils firent un grand carnage ; et, ne pouvant ni secourir les leurs, ni retourner au camp, dont la cavalerie numide, la rivière et la pluie ne leur permettaient pas de reprendre le chemin, ils se retirèrent en bon ordre à Plaisance : la plupart des antres qui restèrent périrent sur les bords de la rivière , écrasés
par les éléphants et par la cavalerie. Ceu qoi purent échapper allèrent joindre le gros dont nous avons parlé. Scipion se rendit aussi i Plaisance la nuit suivante. La victoire fat complète du côté des Carthaginois, et la perte peu considérable, si ce n’est que le froid, la pluie, la neige, leur firent périr beaucoup de chevaux, et de tous les éléphants on n’en put siover qu’un seul.
Cette campagne et la suivante furent pim heureuses pour les Romains en Espagne'.
Cn. Scipion la subjugua ju.squ’à rÈbre,déGl Hannon , et le fit prisonnier.
Annibal ' profila des quartiers d’hiver ponr faire reposer ses troupes, et pour gagner b habitants du pays. Dans celle vue , après avoir déclaré aux prisonniers qu’il avait fait surim alliés des Romains, qu’il n’était pas venu pour leur faire la guerre, mais pour remettre les Italiens en liberté, et pour les défendre contre les Romains, il les renvoya tous sans maçon dans leur patrie.
A peine l’hiver était-il fini qu’il prit le chemin de la Toscane , où il se hâtait de passer pour deux grandes raisons ; la première était pour éviter les effets de la mauvaise volonté des Gaulois , qui se lassaient du lotg séjour de l’armée carthaginoise sur leurs terres, et qui souffraient avec impatience de porter tout le poids d’une guerre dans laquelle 3s n’étaient entrés que pour la faire chez leurs ennemis communs ; la seconde, pour augmenter, par une démarche hardie, la réputation de ses armes parmi tous les peuples dit^ lie , en portant la guerre jusque dans le voisinage de Rome , et pour ranimer l'ardeur de ses troupes et des Gaulois ses alliés par le pillage des terres ennemies. Mais il futatlai|uè au passage de l’Apennin d’une horrible lempèle, qui lui fit perdre beaucoup de monde. Le froid , la pluie, les vents, la grêle, semblaient avoir conjuré sa ruine, en sorte que ce que les Carthaginois avaient souffert au passage des Alpes leur paraissait moins affreui- De là il retourna à Plaisance , où il dotua contre Sempronius , qui était aussi revenu if
• Poljb. Hb. 3 , pag. 228-229. - Uv. l». 2t , n
* Pol)b. |)tg. 229.
s Uv.lib.21aD-âfi
ogie
Rome , un second combat : la perle fut à peu près égale de part et d’autre.
Ce fut dans ce même quartier d'hiver', qu’il s’avisa d’un stratagème vraiment carthaginois. Il était environné de peuples légers et inconstants ; la liaison qu'il avait contractée avec eux était encore toute récente ; il avait é craindre que , changeant à son égard de dispositions , ils ne lui dressassent des pièges, et n’allcntassent sur sa vie. Pour la mettre en sûreté , il tu faire des perruques et des habits pour toutes les différentes sortes d’âge : prenait tantôt l’un, tantôt l’autre, et se déguisait si souvent, que non-seulement ceux qui ne le voyaient qu’en passant , mais ses amis même , avaient peine à le reconnaître.
On avait nommé à Rome pour consuls Cn.
SiTvilius et C. Flaminius *. Ânnibal ayant appris que celui-ci était déjà arrivé à Arretium, ville de la Toscane, crut devoir hâter sa marche pour l’atteindre au plus tôt. De deux chemins, qu’on lui indiqua , il prit le plus court, quoiqu’il fût très-difficile et presque impraticable, parce qu’il fallait passer â travers un marais. L’armte souffrit des fatigues incroyables. Pendant quatre jours et trois nuits , elle eut le pied dans l’eau , sans pouvoir jirendre un moment de sommeil. Annibal lui-même , monté sur le seul éléphant qui lui restait, eut bien de la peine 6 en sortir. Les veilles continuelles, jointes aux vapeurs grossières qui s’exhalaient de ce lieu marécageux, et à l’intempérie de la saison , lui Tirent perdre un œil.
Balaillc de Traiimènc
Annibal ‘, après être sorti , presque contre toute espérance , de ce pas dangereux , et avoir fait prendre quelque repos à scs troupes , alla camper entre Arretium et Fésule , dans le territoire le plus riche et le plus fertile de la 'Toscane. Il s’attacha d’abord à connaître le caractère de Flaminius, pour tirer avantage de son faible ; ce qui , selon
< Poljb. iHd. — Liv. Ub. 22. n. 1. — Appian. in bcll. Annib. pig. 316.
» Poljb. 11b. 3. pog. 232-231. — Uy. 11b. 22, n. 2. — An. U. 3768; Roni. 5Ô2.
» mljb. lib. 3. pag. iVi-238. - Uv. Ilb.22, n. 3-8.
Piilybe. doit faire la principale étude d’un gênerai d’armée. Il apprit que c’était un homme entélë de son mérite, entreprenant, hardi, impétueux , avide de gloire. Pour le précipiter ' de plus en plus dans ces vices, qui lui étaient naturels, il commença â irriter sa témérité par le dégât et les incendies qu’il fit faire â sa vue dans tonte la campagne.
Flaminius n'étail pas d’humeur à rester tranquille dans son camp , quand même Annibal serait demeuré en repos; mais, quand il vil qu’on ravageait â ses yeux les terres des alliés, il crut que c’était une honte pour lui qu’ Annibal pillât impunément l'Italie, et s’avençât sans trouver de résistance vers les murailles mêmes de Rome. Il rejeta avec mépris les sages avis de ceux qui lui conseillaient d’attendre son collègue, et de se contenter pour le présent d’arrêter les ravages de l’ennemi.
Cependant Annibal avançait toujours vers Rome, ayant Cortone à sa gauche, et le lac de Trasiméne à sa droite. Quand il vil que le consul le suivait de près, dans le dessein de le combattre , pour l’arrêter dans sa marche, ayant reconnu que le terrain était propre â donner bataille , il ne songea aussi , de son côté , qu’aux moyens de la donner. Le lac de Trasimène et les montagnes de Cortone forment un dénié fort serré , au delà duquel on entre dans un vallon assez spacieux, bordé des deux côtés, dans sa longnenr, par des hauteurs assez grandes, et fermé dans le débouché, qui est â l’autre extrémité, par une colline escarpée et de difficile accès. C’est sur celle colline qu’Annibal alla camper avec le gros de son armée , après avoir traversé tout le vallon , et avoir posté l’infanterie légère en embuscade sur les collines à droite, et fait couler une partie de sa cavalerie derrière les éminences, jusque vers l’entrée du dénié par où Flaminius devait nécessairement passer. En effet , ce général , qui suivait l’ennemi avec chaleur pour le comtotlrc , étant arrivé à la vue du dénié prés du lac, fut obligé de s’y arrêter, parce que la nuit approchait ; mais il y entra le lendemain dés la pointe du jour.
Annibal l’ayant laissé avancer avec toutes
■ « Apparrbat feroclter omnia ac preproperi actumm. R Qudqiie proDÎor esset iaaua viüa. agttarr ouio alqaeir- « rilareP(enusparat.»(LlT.lib.22, n,3.)
ïcs Iroupes plus de la mollit du vallon , cl voyant l’avant-garde des Komains assez prts de lui , donna le signal du combat , et envoya ordre h scs Iroupes de sortir de leur embuscade pour fondre en mtinc temps sur l’ennemi de tous côlts. On peut juger du trouble des Bomains.
Ils n’élaicnl pas encore ranges on bataille , et n’avaient pas prfparé leurs armes , lorsqu’ils SC virent pressés par devant , par derrière , et par les flancs. Le désordre se met en un moment dans tous les rangs. Flaminius, seul intrépide dans une consternation si universelle, ranime scs soldats de la main et de la voix, et les exhorte à se faire un passage par le fer é travers les ennemis ; mais le tumulte qui régne partout, les cris affreux des ennemis , et le brouillard qui s’était élevé, empêchent qu’on ne puisse ni le voir ni l’entendre. Cependant, lorsqu’ils aperçurent qu’ils étaient renfermés de tous côtés ou par les ennemis, ou par le lac, l’impossibilité de se sauver par la fuite rappela leur courage, et l’on commença à combattre de tous côtés avec une animosité étonnante. L’acharnement fut si grand dans les deux armées , que personne ne sentit un Ircmblomenl de terre qui arriva dans celle contrée , cl qui renversa des villes entières. Dans cette confusion , Flaminius ayant été tué par un Gaulois insubricn, les Romains commencèrent à plier, et prirent ensuite ouvertement la fuite. L’n grand nombre, cherchant é se sauver, se précipita dans le lac : d’autres ayant pris le chemin des montagnes se jelércnl eux-mémes au milieu des ennemis qu’ils voulaient éviter. Six mille seulements’ouvrirenl un passage à travers les vainqueurs, et se retirèrent en un lieu de sûreté ; mais ils furent arrêtés et faits prisonniers le lendemain. Il y eut quinze mille Romains de tués dans celle bataille. Environ dix mille se rendirent é Rome par différents chemins. Annibal renvoya les I.alins , alliés des Romains , sans rançon. Il lit chercher inutilement le corps de Flaminius pour lui donner la sépulture. Il mit ensuite ses Iroupes en quartiers de rafraîchissement, cl rendit les derniers devoirs aux principaux de son armée qui étaient restés sur le champ de bataille au nombre de trente. De son côté, la perte ne fut en tout
que de quinze cents hommes, la plapait Gaulois.
.<nnibal dépêcha alors un courrier i Othage , pour y porter la nouvelle des heure» succès qu’il avait eus jusque-li en Italie. EBey causa une joie infinie pour le présent , filcaocevoirde merveilleuses espérances pourfivrnir, et ranima le courage de tous les citoyens. Ils s’appliquèrent avec une ardeur incroyaNei prcitdre des mesures pour envoyer en Italie et en Espagne tous les secours capables d’y soutenir les affaires.
A Rome, au contraire, la douleur et rabmie furent universelles , quand le préteur, dn lual de la tribune aux harangues, eut pronoacécts mots en présence dn peuple : Noms monsptrdu une grande bataille. Le sénat, uniqueme»! occupé du bien public, crut que, dans un si grand malheur et dans un danger si pressant, il fallait avoir recours b des remèdes extraordinaires. On nomma pour dictateur Oninlns Fabius, personnage aussi distmgué pat si sagesse que par sa naissance. A Rome, dêsqu’oo avait nommé un dictateur, toute autorité fessait , excepté celle des tribuns du peuple. Ihi lui donna pour général de la cavalerie Marra' Minncius. C’était la seconde année de la gaenC'
Gooduile d'Annibal par rap|H>rl à Fabius.
Annibal, après la bataille deTrasimène',!» jugeant pas encore à propos de s’approcheul' Rome, se contenta dé battre la campagne d de ravager le pays. Il traversa l’Ombricet le l’ieénum,el arriva dans le territoire d’Adria*. après dix jours de marche. Il fit dans cette roule un riche butin. Ennemi implacable d« Romains , il avait ordonné que l’on fit w™ basse sur tout ce qui s’en rencontrerait en âge de porter les armes; et, ne trouvant d’obstacle nulle part, il s’avança jusque dans ta fouille, en abandonnanl,au pillage les pays qui sein»raient sur sa roule, et faisant partout le dégât, pour forcer les peuples à quitter l’aUiaaceiles Romains, et pour apprendre à toute rihlie que Rome découragée lui cédait la victoire.
Fabius, suivi de Minucius et de quatre lé-
I Potib. Iib.3. p«g. 230-255. - Uv. Iib.22,n.»»
• Petite vitte qut a donné son nom à ta mer Addstisvf
('.uiqle
gions, était parti de Rome pour aller chercher l'ennemi , mais dans la ferme résolution de ne lui donner aucune prise sur lui, de ne pas faire un seul mouvement sans avoir bien reconnu les lieux, et de ne point hasarder de bataille qu'il ne fût assuré du succès.
Dès que les deux armées furent en présence, Annibal, pour jeter l'èiKiuvante dans les troupes romaines, ne manqua pas de leur présenter la bataille en s'avançant jusqu'auprès des retranchements de leur camp ; mais, quand il vil que tout y était calme, il se relira, blâmant en apparence la lâcheté de ses' ennemis, à qui il reprochait d’avoir enrin perdu cette valeur martiale si naturelle à. leurs pères , mais outré au fond de voir qu’il avait affaire â un général si différent de Sempronius et de Flaminius, et que les Romains, instruits par leur défaite, avaient enfin trouvé un chef capable de tenir léte à Annibal.
Des ce moment il comprit qu'il n’aurait point â craindre d’attaques vives et hardies de la part du dictateur, mais une conduite prudente et mesurée, qui pourrait le jeter dans de très-grands embarras. Restait â savoir si le nouveau général aurait assez de fermeté pour suivre constamment le plan qu'il paraissait s’être tracé. Il essaya donc de l’ébranler par les divers mouvements qu'il faisait, par le ravage des terres, par le pillage des villes , par t'incendie des bourgs et des villages. Tantôt il décampait avec précipitation, tantôt il s’arrêtait tout d'un coup dans quelque vallon détourné pour voir s'il ne pourrait point le surprendre en rase campagne : mais Fabius conduisait ses troupes par des hauteurs , sans perdre de vue Annibal ; ne s’approchant jamais assez de l’ennemi pour en venir aux mains , mais ne s’en éloignant pas non plus tellement , qu’il pût lui échapper. 11 tenait exactement scs soldats dans son camp, ne les laissant jamais sortir que pour les fourrages, où il ne les envoyait qu’avec de fortes escortes. Il n’engageait que de légères escarmouches, et avec tant de précaution, que ses troupes y avaient toujours l’avantage. Par ce moyen il rendait insensiblement au soldat la confiance que la perte de trois baUiilles lui avait ôtée, et il le mettait en état de compter comme autrefois sur son courage et sur son bonheur.
Annibal, après avoir fait un butin immense ;
dans la Campanie, où il était demeuré aswi longtemps, décampa pour ne point consumer les provisions qu'il avait amassées, et dont il se réservait l’usage pour la saison où la terre n’en fournil plus. D’ailleurs , il ne pouvait plus demeurer dans un pays de vignobles et de vergers, plus agréable pour le spectacle qu’utile pour la subsistance d’une armée; où il se serait vu réduit à passer ses quartiers d’hiver entre des marais, des rochers et des sables, pendant que les Romains auraient tiré abondamment leurs convois de Capouc et des plus riches contrées de l’Italie : il prit donc le parti d’aller s’établir ailleurs.
Fabius jugea bien qu’Aunibal serait obligé de pretidre ixmr son retour le même chemin par lequel il était venu, et qu’il serait facile de l’inquiéter dans sa marche. Il commence par .s’assurer de Casilin , petite ville située sur le Vulturnc, qui séparait les terres de Falerne de celles de Capouc , en y jetant un corps de troupes assez considérables : il détache quatre mille hommes pour s’emparer du seul défilé par lequel Annibal pouvait sortir ; puis, selon sa coutume ordinaire, il va se poster avec le reste de l’armée sur les hauteurs qui bordaient le chemin.
Les Carthaginois arrivent, et campent dans la plaine au pied des montagnes. Pour ce coup, le rusé Carthaginois tomba dans le même piège qu’il avait tendu à Flaminius au défilé de Trasimène; et il semblait ne pouvoir jamais se tirer de ce mauvais pas, n’y ayant qu’une seule issue, dont les Romains étaient les maîtres. Fabius, comptant que sa proie ne pouvait point lui échapper, ne délibérait plus que sur la manière de s’en saisir. Il se llallait, avec assez d’apparence, de terminer la guerre par cette seule action ; cependant il jugea â propos de remettre l’attaque au lendemain.
Annibal reconnut qu'on employait contre lui ses propres artifices '. C’est dans de pareilles conjonctures qu’un commandant a besoin d’une présence d’esprit et d’une fermeté d’âme non communes pour envisager le péril dans toute son étendue sans s’effrayer, et pour imaginer de sûres et de promptes ressources sans délibérer. Le général carüiaginois sur-le-champ
• « NVc Annilialf'm $uis w artIl'UR jM'fl. ■
bit assembler uiio grande quanlilë de bœufs, jusqu'au nombre de deux mille, el commande qu'on attache à leurs cornes de petits faisceaux de sarment. Vers le milieu de la nuit , y ayant fait mettre le feu , il fait pousser ces animaux h grands coups vers le sommet des montagnes sur lesquelles étaient campés les Romains. Lorsque la flamme eut pénétré Jusqu'au vif, ces animaux, que la douleur rendait furieux , se dispersèrent de tous côtés , communiquant le feu aux buissons et aux arbrisseaux qu'ils rencontraient. Cet escadron, d'une nouvelle espèce , était soutenu par un bon nombre de soldats armés è la légère , qui avaient ordre de s'emparer du sommet de la montagne , et de charger les ennemis en cas qu'ils les y rencontrassent. Tout réussit comme Annibal l'avait prévu. Les Koinains, qui gardaient le délilé, voyant que les feux gagnaient les collines qui les commandaient , et croyant ‘ que c'était Annibal qui marchait de ce côté-là a la faveur des flambeaux pour sc sauver, quittent leur poste, et accourent vers les hauteurs pour lui en disputer le passage. Le gros de l'armée , qui ne savait que penser de tout ce tumulte , et Fahius lui-méme, n'osant faire aucun mouvement dans les ténèbres de la nuit de peur de surprise , attendent le retour du jour. Annibal saisit ce moment , fait traverser b ses troupes et au butin le délilé qui était sans garde , et sauve son armée d'un piège où un peu plus de vivacité de la part de Fabius aurait pu la faire périr, ou du moins l'affaiblir considérablement. Il est beau de savoir tirer avantage de scs fautes mêmes , et de les faire servir à sa propre gloire.
L'armée carthaginoise reprit le chemin de la Fouille, toujours poursuivie et harcelée par celle des Romains. Le dictateur, obligé de faire un voyage à Rome pour quelque cérémonie de religion, conjura , avant que de partir, le général de la cavalerie de ne faire aucune entreprise pendant son absence. Minu- . cius ne fit aucun cas ni de ses avis ni de ses prières , et , à la première occasion qui se présenta , pendant qu'une partie des troupes d' Annibal était allée au fourrage , il attaqua le reste , et remporta quelque avantage. Il en écrivit aussitôt à Rome comme d'une victoire considérable. Cette nouvelle, jointe à ce qui
était arrivé tout récemment au passage desdè filés, excita des plaintes et des murmures coo- Ire la lente et timide circonspection de Fabius. Enfin la chose en vint à ce point, que le peuple lui égala en pouvoir son général de cavalerie; ce qui était sans exemple. 11 apprit celle nouvelle en chemin ; car il était parti de Rome, pour ne point être témoin oculaire de ce qui sc tramait contre lui ; sa constance n'en fut point ébranlée. Il savait bien ' qu'en partagcanl l'autorité dans le commandement on n'aviil pas partagé l'habileté dans le métier de la guerre : cela parut bientôt.
Minucius, tout fier de l'avantage qu'il venait de remporter sur son collègue , proposa qu'ils commandassent chacun leur jour, ou même un plus long espace de temps. Faliias rejeta ce parti , qui aurait exposé toute l'armée au danger pendant le temps qu'elle aurait été commandée |>ar Hinucius; il aima mieux partager les troupes, pour être en état de cou-^crver au moins la partie qui lui serait échue.
Annibal , instruit de tout ce qui se passail dans le camp romain, eut une grande joie d'apprendre la division des deux chefs, lieu! soin de présenter un appât et de tendre un piège à la témérité de Minucius ; celui-ci ne manqua pas d'y donner tête baissée, et engagea la bataille sur une colline où l'on avait caché une embuscade. Ses troupes furcnl mises en désordre , et allaient être taillées en pièces, lorsque Fabius , averti par les premier» cris des blessés : « Courons , dit-il à ses s.l- « dats,au secours de Minucius; allons artailier « aux ennemis la victoire , et à nos citoyens « l'aveu de leur faute. » 11 arriva fort à propos, el obligea Annibal de sonner la relraitf- Ce dernier, en se retirant, disait : « que celle « nuée qui depuis iongteraps paraissail sur « le haut des montagnes avait enfin crevéxee n un grand fracas, et causé un grand orage.' L'n service si important , et placé dans une lellc conjoncture, ouvrit les yeux i Minucius» il reconnut sou tort, rentra sur-le-champi^ le devoir et l'obéissance, el montra qu'il®* quelquefois plus glorieux de savoir réparer ses fautes que de n'en point commettre.
V « Salis adens haudquaquàm cum imppriifVTtuva O imoiTandi rqu.iiam « ( I.iv lil». n. :iS )
Eut des tfEaim eo Espagne.
Au commencemenl de celle mfme campngne Cn. Scipion , élant vetiu fondre loul d’un coup sur la lloUe des Carlliaginuis , commandée par Amilcar, la délil , pril vingl-cinq vaisseaux, et remporla un grand bulin. Celle vicloire fil comprendre aux Romains qu’ils deraicnl donner une allenlion parliculiére aux affaires d’Espagne, d’où Annibal pouvail lirer des secours considérables el d’argenl cl de troupes. Ils y envoyèrent une fiolle, el en donnèrent le commandement à P. Seipinn , qui , s’élant joint à son frère après son arrivée eti Espagne , rendit de très-grands services à la république. Jusqu’alors les Romains n’avaient osé passer PÈbre : ils avaient cru assez faire de gagner Tamitié des peuples d’en deçà , el de In fortifier par des alliances. Mais sous Publius ils traversèrent ce fleuve , et portèrent leurs armes bien an delà.
Ce qui contribua le plus à avancer leurs affaires, fui la trahison d’un Espagnol qui était à Sagonle. Annibal y avait laissé en dépét les otages des peuples de l’Espagne : c’étaient les enfants des familles les plus distinguées du pays. Abéiox , c’était le nom de cet Espagnol , persuada à Bostar , qui commandait dans la place , de renvoyer ces jeunes gens dans leur patrie, pour attacher par là plus fortement les peuples au parti des Carthaginois : il fut chargé lui-même de celte commission. Il les conduisit aux Romains, qui les remirent ensuite entre les mains de leurs parents, et gagnèrent leur amitié par un présent si agréable.
Bataille de Cannes.
Au printemps suivant ', on élut à Rome pour consuls C. Térentius Varron et !.. Émilius Paulus. On fil dans celte campagne ( c’était la troisième de la seconde guerre punique], ce qui ne s’était jamais pratiqué jusqu'alors, qui fut de composer l’armée de huit légions, chacune de cinq mille hommes , sans les alliés; car, comme nous l'avons déjà dit, les
> Polyb. lib. 3, pag. UM50. - Ur. lib. 23, a. tO.22
• Polyb. lib. 3, pig. SS3-36li. - Uv. lib. 22, n.3t-M. -An M.378e;Roin. 533.
Romains ne levaient jamais que quatre légions, dont chacune était environ de quatre mille hommes et de trois cents chevaux ‘ : ce n'était que dans les conjonctures les plus importantes qu'ils y mettaient cinq mille des uns et quatre cents des autres. Pour les troupes des alliés , leur infanterie était égale à celle des légions , mais il y avait trois fois plus de cavalerie. On donnait ordinairement à chaque consul la moitié des troupes des alliés, el deux légions, pour agir séparément; el il était rare que l'on se servit de toutes ces forces cn même temps pour la mémeex|ièdition. Ici les Romains emploient non-seulement quatre, mais huit légions, tant l'affaire leur parait importante. Le sénat vour lut même que les deux consuls de l'année précédente , Servilius cl Alilius, servissent dans l'armée cn qualité de proconsuls; mais le dernier ne le put faire à cause de son grand âge.
Varron , cn parlant de Rome, avait déclaré hautement que, dés le premier jour qu'il rencontrerait l'ennemi , il donnerait le combat, el terminerait la guerre , ajoutant qu’elle ne finirail point tant qu’on mettrait des Fabius à la télé des armées. Un avantage assez considérable qu’il remporta sur les (iarlhaginois,donl prés de dix-scpl cents demeurèrent sur la place , augmenta encore sa fierté el sa hardiesse. Annibal regarda celle perle comme un véritable gain pour lui , persuadé qu’elle servirait d'appàl pour amorcer la témérité du consul , cl pour l’engager dans une action : il en avait un besoin extrême. On sut depuis qu’il était réduit à une telle disette de vivres , qu’il ne lui était pas possible de subsister encore dix jours. Les Espagnols songeaient déjà à l’abandonner. C'en était fait de lui et de son armée, si sa bonne fortune ne lui eût envoyé Varron.
Les armées , après plusieurs mouvements , SC trouvèrent cn préwnce près de Cannes,, petite ville située dans l'Apulie , sur lo fleuve Aufidc. Comme Annibal était campé dans une plaine fort unie et toute découverte, el que sa cavalerie était de beaucoup supérieure à celle des Romains , Emilius ne jugea pas à propos d’engager le combat dans cet endroit : il vou-
* Polybc ne met que deai cents cberaui dans chaque légion ; mais Jusle>Lipse croit que c'est ou une erreur de- \ rhistorien, ou une faute du aopisia.
lait qu'on alliiai l'ennemi dans un terrain où l'infanterie pût avoir le plus de part à l'action. Son collègue, général sans eipèricncc, fut d’un avis contraire ; et c’est le grand inconvénient d’un commandement partagé par deux généraux , entre lesquels la jalousie, ou l’anlipalliie d’humeur, ou la diversité de vues , ne manquent guère de mettre la division.
I.es troupes, de part et d'autre , s'étaient contentées pendatil quelque temps de faire de légères escarmouches. Enfin, un jour que \arron commandait , car le commandement roulait de jour à autre entre les deux consuls, tout se prépara au comhat des deux côtés. Émilius n’avait point été consulté ; mais quoiqu’il désapprouvôt extrêmement la conduite de son collègue , comme il ne pouvait l’empécher, il le secondu du mieux qu’il lui fut possible.
Annibal, après avoir fait convenir ses troupes que, quand on leur aurait donné le choix d’un terrain propre pour combattre, supérieures comme elles étaient en cavalerie, elles n’en pouvaient pas choisirde plus favorable: «Ren- « dei donc grâces aux dieux, leur dit-il, d'a- « voir amené ici les ennemis pour vous en « faire triompher; et sachez-moi gré aussi « d’avoir réduit les Romains à la nécessité de « combattre. Après trois grandes victoires « consécutives, que faut-il pour vous inspirer « de la confiance, que le souvenir de vos pro- « près exploits? I.es combats précédents vous a ont rendus maîtres du plat pays : par celui- « ci, vous le deviendmz de toutes les villes, « et, j’ose le dire, de toute les richesses et de « 1a puissance d(>s Romains. Il n’est plus « question de parler, il faut agir. J’espère de « la protection des dieux que vous verrez dans B peu l’effet de mes promesses. »
Les deux armées étaient bien inégales en nombre. Il y avait dans celle des Romains, en comptant les allés, quatre-vingt mille hommes de pied, et un peu plus de six mille chevaux ; et dans celle des Carthaginois quarante mille hommes de pied, tous fort aguerris, et dix mille chevaux. Emilius commandait h la droite des Romains, Varron à la gauche; Servilius, l’un des deux consuls de l'année précédente, était au centre. Annibal, qui savait profiter de tout, s’était ivosté de manière que
le vent vnlturne, qui se lève dans un certain temps réglé, devait souffler directement contre le visage des Romains pendant le coiubal, et les couvrir de poussière; et, ayant appujé NI gauche sur la rivÜTe d’AuQde et distritné sa cavalerie sur les ailes, il forma son corpi de bataille, en plaçant l’infanterie espagaoie et gauloise au centre, et l’infanterie africaine, pesamment armée, moitiéà leurdroite et moitié à leur gauche, sur une même ligne avech cavalerie. Après celte disposition, il se mili la tête de ce corps d’infanterie espagnole et gauloise, et, l’ayaul tiré du la ligne, il maitlM en avant pour commencer le combat, en arrondissant son front à mesure qu’il ajiprochait de l’ennemi, et en allongeant scs flancs en espère de demi-cercle, afin de ne point laùw d’intervalle entre son corps et le reste de la ligne composée de l’infanterie pesante, qui as s’êlait point ébranlée.
On en vint bientôt aux mains; et leslégioai romaines qui étaient aux deux ailes, voyaat leur centre vivement attaqué , s’avancértit pour prendre l’ennemi en liane. Le corps d’Aniiibal, après une vigoureuse résistance,» voyant pressé de toutes parLs, céda au noiilire, et se relira par l’intervalle qu’il aviil laissé dans le centre de la ligne. Les Romaias l’y avant suivi pêle-mêle avec chaleur, les dm ailes de l’infanterie africaine, qui était fraiclie, bien armée et en bon ordre, s'étant tout d’na coup, par une demi-conversion, touméesTm ce vide dans lequel les Romains, déjà fatiguas, s’étaient jetés en désoidre et en confusion, les l'hargércnt des deux côtés avec vigueur, sans leur donner le temps de sc reconnaître ni leof laisser de terrain pour se former. Opendad les deux ailes de la cavalerie venaient de battre celles des Romains, qui leur étaient fod inférieures; et, n’ayant laissé à la poursuile des e.scadrons rompus et défaits que ce qnü fallait pour en empêcher le ralliement, dl®
V inrent fondre par derrière sur l’infanterie romaine, qui, étant en même temps enveloppé lie toutes parts par la cavalerie et l’infanlew des ennemis, fut toute taillée en pièces, apres avoir fait des prodiges de valeur. Érailiu.*. q® avait été couvert de blessures dans le cornbafut tué ensuite par un gros d’ennemis qui * le reconnurent point, et avec lubdeux qu»-
Or
leurs. vingt~on trilmas militaires, phisieors lionunes coinsulaires ou qui avaient été préteurs, Servilius, consul de l’année précédente, el Miuuciue, qui avait été matlre de la cavalerie sous Fabius, el quatre-vingts sénateurs. Il demeura sur la place plus de soixante-dix mille lioroaies ' ; cl les Carthaginois acharnés contre l'ennemi, uc cessèrent de tuer, jusqu’à ce qu’Aniiibal, dans la plus grande ardeur du carnage, se fut écrié plusieurs Ibis : Arrile, toliat; épargne le vaincu'. Dix mille hommes, qui avaient été laissés à la garde du camp, se rendirent prisonniers de guerre après la bataille. Le consul Varron se retira à Venouse, arcompagné seulement de soixante-dix cavaliers; et quatre mille hommes environ se sautèrent dans les villes voisines. Du câté d’Annibal, La victoire fut complète; el il la dut I principalement, aussi bien que les précédentes, à la supériorité de sa cavalerie. Il y perdit I quatre mille Gaulois, quinze cents tant Espagnols qu' Africains, et deux cents chevaux.
I Maharbal, l’un des généraux carthaginois , vonla’it que, sans perdre de temps, l’on marl'hiH droit à Rome, promettant à Annibal de le faire souper, à cinq jours de là, dans le Capitole. El sur ce que celui-ci répliqua qu’il fallait prendre du temps pour délibérer sur cette proposition, « Je vois bien *, dit Maharbal, « que les dieux n’ont pas donné au même « homme tous les talents à la fois. Vous savez « vaincre, Annibal ; mais vous ne savez pas « profiler de la victoire. »
On prétend que ce délai sauva Rome el l’empire. Plusieurs, el Tite-Live entre autres, le reprochent à Annibal comme une faute capitale. Quelques-uns sont plus réservés, cl ne peuvent se résoudre à condamner, sans des preuves bien claires, un si grand capitaine, qui, dans tout le reste, n'a jamais manqué ni de prudence pour prendre le bon parti, ni de
* Tite-lJvc diminue twaueoup le nombre de* mon*, qu'il ne Tait monter qu'à quarante-trois mille environ; mais l’üljbe est plus dipno de foi.
* « Duo maiimi eiercitus CÆSi ad hostium satiet.vtem, « donec Annibal dicera tiiiliti suu : Parce fcrro.»(FLOK. lib. 1 , cap. 6. )
r a Tum Maharbal : Non omnia nimirûtn eidero dii dc- « dére. Vincere sels , Annibal ; victoriA uli oeacis. a [ Lrr, lib.22. n.M.)
vivacité et de promptitude pour exécuter. Ils sont encore retenus par l’autorité, ou du moins par le silence de Polybc, qui, en parlant des grandes suites qu’eut celle mémorable journée, convient que, parmi les CarlhagiDois, on connut de grandes espérances d’cnqrorter Rome d’emblée; mais, pour lui, il ne s’explique point sur ce qu’il oél fallu faire à l’égard d’une ville fort peuplée, cxlrératuncifl aguerrie, bien fortifiée, el défeotUic par une garnison de deux légions; el il ne laisse nulle part eolrevoir qu’un Ici projet fût pralicabli-, ni qu’Annibal eût tort de ne l’avoir point tenté.
En cflel, en examinant les choses de plus prés, on ne voit pas que les régies communes de la guerre permissent de renlreprcudrc. Il est conslaut que toute l'infanterie d’Aiinihal nviBl la bataille ne montait qu’à quarante mille hommes; qu’étant diminuée de six mille hommes qui avnieut été tués dans l’action, el d’un plus grand nombre sans doute qui avait été blessé el mis hors de combat, il ne lui restait que vingt-six ou vingt-sept mille hommes de pied en étal d'agir, et que ce nombre ne pouvait suffire pour faire la circonvallation d’une ville aussi élcuduc que Rome, et coupée par une rivière, ni pour l’attaquer dans les formes, n’ayant ni machines, ni munitions, ni aucune des choses nécessaires pour un siège. Par la même raison, Annibal ', après le succès de Trasiméne, tout victorieux qu’il était, avait attaqué inulilcmenl Spolellc ; et, un peu après la bataille de Cannes, il avait été contraint de lever le siège d'une petite ville sans nom cl sans force. Qn ne peut disconvenir que, si, dans l’occasion dont il s’agit, il avait échoué, comme il devait s’y attendre, il aurait ruiné sans ressource toutes scs afTaircs. Mais il faudrait être du métier, et peut-être du temps même de l’action, pour juger saincmcul de ce fait. C’est un ancien procès sur lequel il ne sied bien qu’aux connaisseurs de pronoucer,
Annibal, aussitûl après la bataille de Cannes *, avait dépéchéson frère Magon pour porter à Carthage la nouvelle de sa victoire, et pour demander du secours afin de terminer la guerre. Lorsque Magon fut arrivé, il fil
I Lit. Ub. 22. n. 9. - Id. lib. 23, a. 18.
• fd. lib. 23. n. 11-11.
.^le
en plein sénat un discours mognifique sur ies exploits de son frère et sur les grands avantages qu'il avait remportés contre ies Romains; et, pour faire juger de la grandeur de la victoire par quelque chose de sensible, en parlant en quelque sorte aux yeux , il fit répandre au milieu du sénat un boisseau d’anneaux d'or qu’on avait tirés dos doigts des nobles Romains qui avaient été tués à la bataille de Cannes. Il termina sa harangue par demander de l’argent, des vivres et de nouvelles troupes. Tous les assistants ressentirent une joie extraordinaire; et Imilcon, partisan d’Annibal, croyant que c'était là une belle occasion d'insulter Hannon, chef de la faction contraire, lui demanda s’ii était encore mécontent de la guerre qu'on avait entreprise contre les Romains, et s'il croyait qn'on ieur dût iivrer Annibal. Hannon, sans s’émouvoir, lui répondit qu’il était toujours dans les mêmes sentiments, et que les victoires dont on parlait, supposé qu'elles fussent véritables,, ne lui pouvaient donner de joie qu’autant qu’on s’en servirait pour faire une paix avantageuse; puis ii entreprit de prouver que ces grands exploits que l'on faisait sonner si bnut n'étaient que chimériques et imaginaires. « J’ai « taiilé en pièces, disait-il, en reprenant le « discours de Magon, les armées romaines ;
« envoyei-moi des soldats. Que demanderiez- « vous autre chose si vous aviez été vaincu? Je « me suis deux fois rendu maître du camp en- « nemi, piein apparemment de toutes sortes « de provisions ; envoyez-moi des vivres et « de l'argent. Tiendriez-vous un autre Unie gage, si vous -même aviez perdu votre «camp?» Ensuite il demanda à Magon si quelqu’un des peuples latins s’était venu rendre à Annibal, si les Romains lui avaient fait quelques propositions de paix. Magon ayant été forcé d’avouer qu’il n’en était rien : «Nous « avons donc, reprit Hannon, U guerre dans « ritaiie aussi forte que jamais. » Sa conclusion fut qu’il ne fallait leur envoyer ni hommes ni argent. Comme la faction d’Annihal était la plus puissante, on n’eut aucun égard aux remontrances d’Hannon, qui furent regardées comme l’effet de sa jalousie et de sa prévention : il fut ordonné qu’on ferait incessamment des levées d’hommes et d’argent pour envoyer
à Annibal les secours qu’il demandait. Magon partit sur-le-champ pour lever en Espagne vingt- quatre mille hommes d’infanterie et quatre mille chevaux ; mais ce secours fut arrêté dans la suite, et envoyé d’un autre cûté. tant la iaction contraire était appliquée à traverser les desseins d’un général qu’elle no pouvait souffrir '. Pendant qu’à Rome on remerciait un consul qui avait fui, de n’avoir pas désespéré de la république , à Carthage on savait presque mauvais gré à Annibal do la victoire qu’il venait de remporter. Hannon ne lui pouvait pardonner les avantages d’uno guerre entreprise contre son avis. Plus jalouv de l’honneur de ses sentiments que du bien do l’état, plus ennemi du général des Carthaginois que des Romains, il n’oubliait rien pour empêcher les succès qu’on pouvait avoir, ou pour ruiner ceux qu’on avait eus.
Quartier d’hiver pasfé à Capoue par Annibal.
La journée de Cannes * soumit à Annibal les plus puissants peuples d’Italie , attira dans son parti ceux de la grande Grèce avec la ville de Tarentc, et détacha des Romains leurs plus anciens alliés, entre lesquels Capoue tenait le premier rang. C’était une ville que la bonté de son territoire, sa situation avantageuse et la longue paix dont elle jouissait, avaient rendue fort riche et fort puissante. Le luxe et les délices, qui sont une suite ordinaire de l’opulence, avaient corrompu l’esprit de tous ses citoyens, déjà portés par leur inclination naturelle au plaisir et à la débauche.
Annibal ’ choisit cette ville pour y jsassev son quartier d’hiver. Ce fut là que cette arraéi-, qui avait essuyé les plus grands travaux et bravé les périls les plus affreux sans y succomber, fut vaincue par l’abondancp et les délices, dans lesquelles elle se plongea avec d’autant plus d’avidité, qu’elle n’y était point accoutu-
• De Saint-Êvremond.
* Liv.lib.23.n.4ell8.
s « Ibl {>artcm majorom biomis pxcrcilum fn teciisb»a tuil, Advcrsùsomnia humana mala. Mppè ac diù durtn H (cm. bonis inexperlum atquc insuclam. itaque quo«
« nulla miili vicerat vis. perdidérp niroia bona ac volupi»a tes immodics : et cô impensiàs, quo avidiùs vx tDsok'nce tîA in eas te mereeranl. » ( Uv. iib. 23 . n. 18. )
niée. Leurs courages s’amollirent si fort pendant ce séjour, que , s’ils se soutinrent encore quelque temps, ce fut plutôt par l’éclat de leurs victoires passées que par leurs forces présentes. Quand Annibal tira scs soldats de cette ville, on eût dit que c’étaient d’autres hommes, tout différents de ce qu’ils avaient été jusque-là. Accoutumés à demeurer dans des maisons commodes, à vivre dans l’abondance et dans l’oisiveté, ils ne pouvaient plus souffrir la faim, la soif, les longues marches , les veilles , ni les autres travaux de la guerre : outre qu’ils ne savaient plus ce que c’était que d’obéir aux officiers , ni de garder aucune discipline.
Je ne fais ici que copier Tite-Live. Si on l’en croit , le séjour de Capoue est , dans la vie (f Annibal, une grande tache, et il prétend que ce général fit en cela une faute incomparablement plus grande que quand, après le gain de la bataille , il manqua d’aller à Rome ; car ce délai ‘ , dit Tite-Live, pouvait paraître avoir seu lement différé sa victoire, au lieu que celte dernière faute le rail absolument hors d’étal de vaincre. En un mol, comme Marcellus sut bien le dire dans la suite *, ce que Cannes avait été aux Romains , Capoue le fut aux Carthaginois et à leur général. IJi se perdit leur vertu guerrière et leur attachement à la discipline ; là disparut et leur gloire passée, et l’espérance presque sûre que leur montrait l’avenir. En effet, depuis ce jour, les affaires d’Annibal allèrent toujours en décadence , la fortune se rangea du côté de la prudence , et la victoire sembla s’étre ré- ; conciliée avec les Romains. |
Je ne sais si tout ce que dit ici Tite-Live des suites funestes qu’curent les quartiers d’hi- ! ver passés par l’armée carthaginoise dans celle ville délicieuse est bien juste et bien fondé. Quand on examine avec soin toutes les cir- ^ coiislanccs de celle histoire, on a de la peine à se persuader qu’il faille attribuer le peu de progrès qu’eurent les armes d’Annibal dans la
* « Ilia cnîm runrlalio diftuliase modo virrmiam vider!
" potuit, hic error vires ademisse ad vincendom. « ( Uv. Iih.23, n.l8. )
V irCapuam Annihali Cannas Tnisse. Ibi virtutem bellir* ram, ibi tnililaiem disriplinam , ibi prirlerlti temporis s ramain, il.i spom fuiuii eiiirreiam.» (Liv. Cb. 2.V, n. IT>.)
suite au séjour de Capoue . c’en est bien une cause , mais la moins considérable ; cl la bravoure avec laquelle ses troupes battirent depuis ce lemps-là des consuls et des préteurs, prirent des villes à la vue des Romains , maintinrent leurs conquêtes et restèrent encore • quatorze ans en Italie sans en pouvoir être chassées , tout cela porte assez à croire que Tite-Live exagère les pernicieux effets des délices de Capoue.
La véritable cause de la chute des affaires d’Annibal', c’est le défaut de recrues et de secours de la part de sa patrie. Apres l’exposé de Magon , le sénat de Carthage avait jugé nécessaire , pour pousser les conquêtes d’Italie , d’y envoyer d’Afrique un renfort considérable de cavalerie numide, quarante éléphants, mille talents’, qui font trois millions , et d’acheter en Espagne vingt mille hommes de pied et quatre mille chevaux pour renforcer leurs armées d’Espagne et d’Italie’; néanmoins Magon n’en put obtenir que douze mille fantassins , avec deux mille cinq cents chevaux ; et même , quand il fut prés de partir pour l’Italie avec celte troupe , si fort audessous de celle qu’on lui avait promise , il fut conlremandé pour passer en Espagne.
Annibal, après de si grandes promesses, ne reçut donc ni infanterie, ni cavalerie, ni éléphants, ni argent, et il fut absolument abandonné à scs ressources personnelles : son armée se trouvait réduite à vingt - six mille hommes de pied et à neuf mille chevaux. Comment , avec une armée si affaiblie, pouvoir occuper dans un pays étranger tous les postes nécessaires, contenir les nouveaux alliés, maintenir les conquêtes , en faire de nouvelles , et tenir la campagne avec avantage contre deux aimées des Romains qui se renouvelaient tous les ans? Voilà la véritable cause de la décadence des affaires d’Annibal cl de la ruine de celles de Carthage. Si nous avions l’cndroil où Polybe avait parlé sur celte matière, nous verrions sans doute qu’il avait plus insisté sur celle cause que sur les délices de Capoue.
I Liv.lib.23,n.-2.T
’ Mille lalcnU carlliagtnoli valenl 3800000fr. E.B. » Llv.lib. 23,11.32.
Aflkirea d'Eiptgnc et de Serdeigne.
Les deux Scipions ' avaient toujours le commandement de l'Espagne, et y faisaient d’assez grands progrès, lorsqu'Asdmlial, qui seul paraissait capable de leur résister, reçut ordre de Carthage de passer en Italie au secours de son frère. Avant que de quitter la province, il écrivit au sénat pour lui faire cuunattre la nécessité qu'jl y avait d'envoyer en sa place un général qui pût tenir tête aux Romains. On y envoya Imilcon avec une armée, et Asdrubel se mit en chemin avec la sienne pour aller joindre son frère. La première nouvelle de son départ avait rangé la plus grande partie des Espagnols sous le pouvoir des Scipions. Ces deux généraux, animés par un si grand succès, se mirent en devoir de lui fermer la sortie de la province. Ils considéraient le danger auquel seraient exposés les Romains, si, ayant déjà bien de la peine à résister au seul Annibal, les deux frères venaient à leur tomber sur les bras avec deux puissantes armées : ils le poursuivirent donc dans sa marche, et l’obligèrent, malgré lui, à combattre. Asdrubal fut vaincu; cl, loin de pouvoir passer en Italie, il ne se vU pas même en état de demeurer en sûreté dans l’Espagne.
Les Carthaginois ne réussirent pas mieux dans la Sardaigne. Prétendant profiler de quelques révoltes qu’ils y avaient excitées, ils y perdirent douze mille hommes dans une bataille contre les Romains, qui firent encore un grand nombre de prisonniers , parmi lesquels furent Asdrubal, surnommé Calvus'; Hannon et .Magon, distingués par leur naissance et par leurs emplois militaires.
Mauvaif succét d'Annibal. — Siégea de Cepoue et de Borne.
Depuis le séjour d’ Annibal à Capouc ’ , les affaires des Carthaginois en Italie ne se sontiiirent plus avec le même éclat. JI. Marcellus, d’abord comme prêteur, ensuite comme con-
' Lir. lib. 23, n. 25-30 cl n. 32-W. 41. ~ An. M. 3790; Hori. 534.
* Ce n'était pas te frère d'Annibal.
> An. M. 37W; Rom. 535. - Uv. lib. 23, n. 41-45; lib. 25. n. 22; lib. 26. n. 5-16.
sul, eut beaucoup de part è ce changement. 11 harcelait Annibal en toute occasion, il loi enlevait des quartiers, il lui faisait lever des sièges; il le battit même en plusieurs reocoalres. en sorte qu’il fulappelé Cépée de Rome, comme Fabius en avait été nommé le bouclier.
Ce qui fut le plus sensible au général carthaginois', fut de voir Capoue assiégée par les Romains. Pour ne point perdre son cré^ parmi ses alliés, en négligeantdesoutenir ceux qui y tenaient le premier rang, il vola au secours de celle ville, en fil approcher ses troupes, attaqua les Romains, leur donna plusieurs combats pour leur [aire lever le siège. Enfin ', voyant que toutes ses tentatives étaient inutiles , poar faire une puissante diversion , il marcha brusquement vers Rome. 11 ne désespérait pas que, s’il pouvait, dans la première surprise, s’emparer de quelque quartier de la ville, le danger oû serait la capitale n’ obligeât les généraux romains de lever le siège de Capoue pour accourir avec toutes leurs troupes au secours de leur patrie : du mo'ms il se flattait que , si , pour continuer le siège, ils partageaient leurs forces, leur affaiblissement pourrait faire naître aux assiégés ou à lui quelque occasion de les battre. Rome fut étonnée, mais non déconcertée. Sur ce que l’un des sénateurs proposa de rappeler toutes les armées au secours de Rome, Faibius ' remontra qu’il serait honteux de se laisser effrayer et de changer de dessein aux moindres mouvements d’Annibal. On sc contenta défaire revenir, avec une partie de l’armée, l’un des deux commandants qui étaient au siège : ce fut Q. Fulvius, proconsul. Annibal, apr^ avoir fait quelques ravages, rangea son armée en bataille devant la ville, et les consuls en firent autant. Chacun sc disposait à bien faire son devoir dans un combat dont Rome devait être le prix, lorsqu’une tempête violenle obligea les deux partis de se retirer. Ils ne furent pas plutôt rentrés dans leur camp, que le temps devint calme et serein. I.a même chose arriva plusieurs fois de suite; en sorte qu' Annibal, croyant qu’il y avait dans cet événement quelque chose de
■ An. M. 3793; Rom. 537
< An. M. 3794 ; Rom. 538.
> « Flagiüosum c&»c terreri a<i circuniagiad omoeii « nibftIU commioatiooes. » ( Lit. lib. d. 8. )
sarnotorel *, dit, «u rapport de Tite-Live, qne tanUt la fortnne, et tantôt la volontô lai manquait pour se rendre maître de Rome.
Mais ce qui le surprit èlrangcmcnt et l’effraya le plus, c’est qu’il apprit que, pendant qu'il (lait campé à une des portes de Rome, les Romains avaient fait sortir par une autre des recrues pour l’armée d’Espagne, et que le champ ^ns lequel U. s’était campé avait été vendu dans le même temps, sans que cette circonstance eét rien diminué de son prix. Un mépris si marqué le piqua vivement ; il 6t mettre aussi à fencan les boutiques d’ orfèvres qui étaient autour de la place publique à Rome. Après celle bravade , il se relira , et pilla en passant le riche temple de la déesse Féronie.
Capoue , ainsi abandonnée à elle-même , ne Uni pas longtemps. Après que ceux de ses sénaleuis qui avaient eu le plus de part à la révolte , et qui , par celle raison , n’atlendaienl aucun quartier de la pari des Romains, se furent donné à enx-mémes la mort d’une manière tout i fait tragique, la ville se rendit à discrétion. Le succ^ de ce siège , qui fut décisif par les suites heureuses qu’H eut, et qui rendit pleinement aux Romains la supériorité sur les Carthaginois, montra en même temps combien la puissance romaine était formidable ' quand elle entreprenait de punir des alliés infidèles, et combien peu il fallait compter sur Annibal pour la défense de ceux qu’a avait reçus sous sa protection.
DéfkUe el mort des doux ScipioM ea Espagoe.
La hce des affaires était bien changée en Espagne *. Les Carthaginois y avaient trois armées : l’une était commandé par Asdrubal , * fils de Giscon; l’autre par Asdrubal, lihi (f Anvitcar; ta troisième, sous la conduite de Mogon, s’étoit joùtle au premier Asdrabpl. Les deux Scipions, Cnéius et Publias, crurent devoir diviser leurs troiqves pour attaquer les ennemis
* « Audila voi Aooibalis fertur, PotiuBda sibi «rbU U Roms , modo menlcm non dari , modo fortunaoi. w (Ut.
* ■ Confessio rxprcsM botll. quitiia ri» in Romtnia td « eipeteodw pceou «b infideUbus socUs . et qoàm nibil in O Aonibaie auxiUi ad rcceptoa ki fidem tvendoa c«el. » (Ut. Ub.20. D. 16.)
> Ut. Hb. 23, n. 32^. ~ An. U. 3793; Rom. 577.
séparément ; el c’est ce qui ftil la cause de leur perte. Ils convinrent que Cnéius, avec unpclil nombre de Romains el trente mille Ccllibériens, irait contre Asdrubal, fils d’Amilcar, pendant que Publius, avec le reste des troupes, composées de Romains et d’alliés d’Italie, marcherait contre les deux autres généraux.
Publius fut accablé le premier. Aux deux chefs qu’il avait en tôle s’étail joint Masinissa, fier des victoires qu’il venait de remporter contre Syphax , el il devait bientôt être suivi par Indibilis , prince puissant en Espagne. On en vint aux mains. Les Romains , attaqués en même temps de tous cdlés, se défendirent courageusement , Uni qu’ils eurent leur général à leur tôle ; mais, lorsqu'il eut été tué, le peu qui avait échappé au ramage prit la fuite.
Les trois armées victorieuses partirent aussitôt pour aller contre Cnéius, et pour terminer la guerre par sa défaite. II était déjè plus qu’à demi vaincu par la désertion de ses alliés, qui avaient tous abandonné son parti, et i|ui laissèrent ani chefs romains' celle imporlanle instruction, de ne souffrir jamaisquedans I(!ur armée le nombre de leurs propres troupes tôt inférieur à celui des troupes étrangères. Il cul quelque presscnlimenl de la mort et de la défaite de son frère en voyant les ennemis arriver en si grand nombre. H ne lui survécut pas longtemps, el fut tué dans le combat. (U;s deux grands hommes furent également pleures par leurs citoyens el par leurs alliés, cl les F.spagnes les r’egrellèrent à cause de leur justice el de leur modération.
La perle de ces vastes pays paraissait inévitable pour les Romains ; mais la valeur d’un simple officier, nommé L. Marcins , chevalier romain, les leur conserva. Bientôt après on y envoya le jeune Scipion . qui vengea bien la mort de son père et de son oucle , el y rétablit entièrement les affaires des Romains.
IMCiiic el mon d'Aidrubal
Un échec inopiné acheva de miner en Italie
< « Id quidem cavendum seinppr romanis ducibus frit, « exfmplaque bac verè pro documentis babonda : ne ità « eilemis credant auxiliis. ut non plus sui roboris tuarum- « qu« propriè virium io caslrij babrant. » ( Lit. d. 33. )
r-i hy : ;Ic
tontes les mesures et toutes les espérances d'Annibal Les consuls de cette année , la ODziénic de la seconde guerre punique (car je passe beaucoup d'événements pour abréger), étaient G. Claudius Néron et M. Livius. Celuici avait pour département la Gaule cisalpine , où il devait s’opposer à Asdrubal , qu’on disait être prés de passer les Alpes : l’autre commandait dans le pays des Bruliens et dans la Lucanie, c’cst-si»-dire dans l’extrémité opposée de l’Italie , et là il tenait tête à Annibal.
Le passage des Alpes ne coûta presque point de peine à Asdrubal, parce qu’il trouva le chemin frayé par son frère , et tous les peuples disposés i le recevoir. Quelque temps après , il dépêcha des courriers vers Annibal : ils furent arrêtés. Néron apprit par les lettres dont ils étaient chargés qu’Asdrubal devait se joindre à son frère dans l’Ombrie : il jugea que , dans une conjoncture aussi importante qu’était celle-là , d’où dépendait le salut de l’état, il était permis de se mettre au-dessus* des régies ordinaires pour le service et le bien même de la république ; et il crut devoir faire un coup hardi et imprévu , capable de jeter la terreur dans l’esprit des ennemis, en se hâtant d’aller joindre son collègue pour attaquer brusquement Asdrubal avec leurs forces réunies. Ce dessein , à bien examiner toutes lés circonstances, ne doit pas être facilement taxé d’imprudence : c’était sauver l’état que d’empécher la jonction des deux frères. On ne hasardait pas beaucoup , en supposant même qu'Annibal dût être informé de l’absence du consul. Sur son armée de quarante-deux mille hommes, il n’en avait pris que sept mille pour son détachement, qui étaient à la vérité l’élite des troupes , mais qui n’en faisaient qu’une très-petite partie , le reste était demeuré dans le camp bien fortiflé et bien retranché ; étaitil à craindre qu’Annilml attaquât et forçât un bon camp défendu par trente-cinq mille hommes?
Néron partit sans avertir ses soldats de son dessein. Lorsqu’il eut fait assez de chemin pour le leur découvrir sans danger, il leur dit
• Palfb. lib. Il . pag. 62t«25. - Liv. lib. 27, n. 35^ M. — Ad. M. 3758: Rora. 5i'2.
s n Sliil déreodu à un gf^ni'ral de sortir de la province qui lui était assignée , et de passer dans celle d'un autre.
qu'il les menait à une victoire certaine : que tians la guerre tout dépendait de la renommée ; que le bruit seul de leur arrivée déconcerterait les Carthaginois ; qu’au reste, ils auraient tout l’honneur de celte action.
Ils marchèrent avec une diligence eitraor- , ilinairc. La jonction se Qt de nuit et sans muf- . tiplicr les camps, pour mieux tromper l’ei^d nemi. Les troupes nouvellement arrivées 'gp joignirent à celles de LiVius. L’armée du prS* J leur Porcius était campée tout près de celle du.' ^ consul. Dès le matin du lendemain on tint con-' seil. Livius était d’avis de donner quelques jours de repos aux troupes; Néron le pria de ne point rendre téméraire par le délai une entreprise que ia promptitude seule pouvait faire réussir, et de proüter de l’erreur de leurs • ennemis, tant absents que présents ; on donna ' donc le signal pour la bataille. Asdrubal , s’é- ^ tant avancé aux premiers rangs , reconnut à ' plusieurs marques qu’il était arrivé de nouvelles troupes, et il ne douta poiut que ce ne fussent celles de l’autre consul : d’où il conjectura qu’il fallait que son frère eût reçu quelque perte considérable, et craignit fort d’être venu trop tard à son secours.
Après ces réflexions, il fll sonner la retraite. Son armée se mit en marche avec assez de désordre. La nuit survint, et, scs guides l’ayant abandonné , il ne sut quelle roule tenir. Il suivait au hasard les bords du fleuve Métaure, et il se mettait en devoir de le passer, lorsqu’il fut joint par les trois armées ennemies il jugea , dans cette extrémité, qu’il lui était impossible d’éviter le combat, il fit tout ce qu’on pouvait attendre de la présence d’esprit et du courage d’un grand capitaine. Il prit tout d’un coup un poste avantageux , et rangea ses troupes dans un terrain étroit, qui lui dounait lieu de placer sa gauche , composée des troupes les plus faibles , de manière qu’elle ne pouvait être ni attaquée de front, ni prise en flanc, et de donner à son corps de bataille et â sa droite plus de profondeur que de front. Après celte disposition faite à la hâte , il se mit au centre, et marcha le premier pour attaquer la gauche des ennemis , bien convaincu qu’il s’agissait de tout, et qu’il fallait ou vaincre ou mourir. L’action dura longtemps , et on combattit d(' part et d’autre avec beaucoup d’opiniâtreté.
Di. Googli
Asdrabal surtout mil oans cette journée le comble à la gloire qu'il s’était déjà acquise par un grand nombre de belles actions. Il mena ses soldats épouvantés et tremblants au combat, contre un ennemi qui les surpassait en nombre et en coiiliaiice ; il les anima par ses [«rôles, il les soutint par son exemple ; il emj^ja lèïpriércs et les menaces pour ramener feja rds, jusqu’à ce qu’enfln, voyant que la Jlïloire se déclarait pour les Romains , et ne pouvant survivre à tant de milliers d’hommes qui avaient quitté leur [«trie pour le suivre , il se jeta au milieu d'une cohorte romaine , où il périt endigue fils d'.tmilcar cl en digue fréri“ d’Annibal.
Ce combat fut pour lesCarlbaginuis le plus sanglant de toute celle guerre ; et , soit par la mort du chef, soit par le carnage qui fut fait des troupes carlhaginoises, il servit comme de représailles pour la journée de Cannes. Il fut tué, du cOté des Carthaginois, cinquante-cinq mille hommes '.et il y en cul six mille de pris. Les Romains [lerdirenl huit mille hommes. Ils étaient si las de tuer , que , quelqu’un étant venu avertir Livins qu’il était aisé de tailler en pièces un gros d’ennemis qui s’enfuyait ; « Il « est bon , dit-il , qu’il en reste quelques-uns ■ pour porter aux Carthaginois la nouvelle de « leur défaite. »
Néron se mit en marche dés la nuit même qui suivit le combat. Partout où il passait , les cris de joie et les applaudissements prirent la place de l’inquiétude et de la frayeur qu’il y avait laissées en venant. Il arriva à son camp le sixième jour. La tête d’Asdrubal jetée dans le camp des Carthaginois, apprit à leur chef le funeste sort de son frère. Annibal reconnut à ce cruel coup la fortune de Carthage. « C’en « est fait, dit-il*, je ne lui enverrai plus de « superbes courriers. En perdant Asdrubal , « je perds toute mon espérance et tout mon
■ La prrta, lelon Polyba , fut beaucoap moindre, el ne monta qu'à dii mille hommea.
* Horace le tait parler ainsi dans la belle ode où il décrit c«ue débile :
Carthagini Jam non ego nunelos Hittam superboa. Orcidit, occidit Spes omnis et rortnna nosirl Nomiais, Asdrubale Intrrempto.
(lion, lib.à. Od.4.)[V.a9.1
« bonheur. » Il se relira ensiiile dans l’eilrémilé du pays des Bruliens, où il ramassa toutes ses troupes, qui eurent beaucoup de peine à y subsister, parce qu’il ne recevait aucun convoi de Carthage.
Scipion SC rrnd maître de toute l'Espagne. — It est nommé
consul , cl passe en Afrique. » Aunibal y est rappelé.
Le sort des armes ne fut pas plus heureux pour les Carthaginois en Espagne*. La sage vivacilé du jcune-Scipion y avait rétabli enliérement les alTuircs des Romains, comme la courageuse lenteur de Fabius l’avait fait auparavant en Italie. Les Irois chefs des Carlliaginois, qui y commandaient de nombreuses armées, savoir : Asdrubal, Dis de Giscon , Hannon el Magon , ayant été défaits en plusieurs rencontres par les troupes romaines , Scipion enRn se rendit maître de l’Espagne, et la soumit tout entière aux Romains. Ce fut pour lors que Masinissa, prince trés-puissanl en Afrique, se rangea de leur côté : Syphax , au contraire , embrassa le parti des Carthaginois.
Scipion , étant retourné à Rome *, y fut nommé consul ; il avait pour lors trente ans. On lui donna pour collègue P. Licinius Crassus. Le département du premier fut la Sicile , avec permission de passer en Afrique, s’il le jugeait à propos : il partit le [dus promplemcnl qu’il put pour sa province. L’aulre devait commander dons le pays où Annibal s’ëlait retiré.
La prise de Carlluigène , où Scipion avait fait poraitre toute la prudence, tout le courage, loule l’habilclé qu’on peut aUendre des plus grands capitaines , et la conquête de l’Espagne entière, étaient plus que sulDsanles.pour immorlaliser son nom : mais il ne les avait regardées que comme des degrés cl des préparatifs qui devaient le conduire (l une plus grande entreprise ; c’était la conquête de l’Afrique. Il y passa en effet , cl y établit le théâtre de la guerre.
Le ravage des terres , le siège d’Ulique , une
* Polyb. Iib. Il , pag. 650; el lib. 11. pag. 6T7-M7 ; el lib. 15. pag. 6HM0I. - LIt. Hb. Î8. n. 14. 15. 38. 40-16; lib. 20. n. 21-36 ; lib. 30. n. 20-26. — Ao. U. 3700 ; Boa.
a Ao.M. 3900; Rom. 541.
des plus fortes places de l'Afrique , U» défaite entière des deux armées de Syphax cl d'Asdrubal , dont Scipion brûla le camp, el ei>suile la prise de Syphax même, qui était !a plus puissante ressource des Carthaginois, tout cela les obligea à songer enfin à la poix. Ils députèrent pour cet cff(;l trente des principaux sénateurs, choisis d<ius celte compagnie qui était si puissante à Carthage , et qu’on nommait le conseil des cent. Dès qu’ils furent admis dans la lente du général romain, ils se prosternèrent tous par terre ( c’était la coutume du pays), lui parlèrentavec beaucoup de soumission, rejetant la cause de tous leurs malheurs sur Annibal, cl promirent de la part du sénat une aveugle obéissance à tout ce qu’ordonnerait le peuple romain. Scipion leur répondit que , quoiqu’il fût venu dans l’Afrique pour vaincre el non pour faire la paix, il la leur accorderait cependant, à condition qu’ils rendraient aux Romains leurs prisonniers et leurs transfuges ; qu’ils feraient sortir leurs armées de rilalie el des Gaules ; qu’ils n’entreraient plus en Espagne ; qu’ils se retireraient de toutes les Iles qui sont entre l’Ilalie el l’Afrique ; qu’ils livreraient aux vainqueurs tous leurs vaisseaux, excepté vingt ; qu’ils donneraient cinq cents mille boisseaux ^ de froment , et, trois cent mille boisseaux d’orge ; el qu’ils paieraient la somme de cinq mille talents®, c’est -à -dire quinze millions. Que , si ces conditions les accommodaient, ils pourraient envoyer des ambassadeurs au sénat. Ils feignirent d’y donner les mains ; en effet ils ne cherchaient qu’à gagner du temps jusqu’au retour d'Annibal. On accorda une trêve aux Carthaginois, qui firent partir sur-le-champ leurs députés pour Rome, el qui envoyèrent en même temps vers Annibal pour lui ordonner de revenir en Afrique.
lï était pour lors* retiré dàns les extré-
* Quarante-trois müla heelolüre» de lh>raent et tingtaix mille hectolitres d'orge . s'il s’agit du modiu» romain ; ou bien, trente mille hectolitres de froment et dix-huit mille hectolitres d'orge, s'il s'agit du sat carthaginois.
• Au rapport de Tite-Livo, ce tribut était de 5000 Infants , suivant quelques historiens, et de 5 000 livre$ , sui> vant d’autres ; la première version, qui est la plus vraisemblable, donne 19 000 000 fr. £. B.
> An. M. 3802; Bom. 516.
mités de l’Halie, comme nous l’avons dit. C’est là que lui furent iwrlés lesordres de Carthage, qu’il ne put entendre sans pousser des soupirs' ‘ et sans presque verser des larmes, frémissant de colère de se voir ainsi forcé d’abandonner sa proie. Jamais exilé ne témoigna plus de regret en quittant son pays natal, qu’ Annibal en sortant (l’une terre ennemie. Il tourna souvent les yeux vers les côtes de l’ilalie, accusant les dieux et^ les hommes de son malheur, en prononçant^ contre lui-même, dit Tile-Live ', mille exécra-^ » lions de ce qu’au sortir de ia bataille de Can-^ nés , U n’avait pas conduit à Rome ses soldais^ encore tout fumants du sang des Romains. Ç?
A Rome , le sénat , fort mécontent des mauvaises excuses qu’employaient les députés de Carthage pour justifier leur république. cMft ' l’off're absurde qu’ils faisaient en sou nom de s’en tenir au traité de Lulatias, crut, deveir renvoyer la décision du tout à Scipion , qui ; étant sur les lieux , pouvait mieux juger de ce que demandail le bien de l’étal.
Vers ce même temps , le préleur Octavius, passant de Sicile en Afrique avec deux cenis vaisseaux de charge, fut attaqué près de Caivthage par une furieuse tempête qui dissipa toute sa flotte. Le peuple de la ville, ne pouvant se résoudre à laisser échapper de ses taains une si riclie proie, demande à grands cris qu’on fasse sortir la flotte Carthaginoise pour s’en .emparer. Le sénat, après une faible résistance^ y consent. Asdnibal , étant sorti du. port , se saisit de la plupart des vaisseaux romains , el les amena à Carthage, malgré la trêve qjui subsistait encore.
Scipion envoya des députés au sénat de Cap- Ihage pour en faire ses plaintes : on y eut peu d’égard. L’approche d’Annibal leur avait rendu le courage, el leur avait fait concevoir de grandes espérances ; il s’en fallut peu même que le peuple ne mallrakàl les députés. Us deinan- ! dèrenl une escorte pour s’en retourner en sû- * reté; elle leur fut accordée , et deux vaisseaux de la république les accompagnèrent. Mais les magistrats, qui ne voulaient point de paix,
I el qui étaient déterminés à recommencer la
( Titc-Live suppose toujours que ce délai était une faute essentielle pour Annibal, dont luknême se repentit dans la suite.
guerre , firent dire sous main à Asdrubal , qui était avec sa flotte près d’Ulique, de faire attaquer la galère romaine lorsqu’elle serait arrivée au fleuve Bagrada , tout près du camp 4es Romains, où l’escorte avait ordre de les laisser. 11 le fit, et détacha contre les ambassadeurs deux galères. Ils se sauvèrent pourtant, non sans peine ni sans danger.
Ce fut un nouveau sujet de guerre entre les deux peuples , plus animés , ou plutôt plus acharnés que jamais l’un contre l’autre : les Roiuain.s, par le désir de venger une si noire perfidie ; les Carthaginois , par la persuasion où ils étaient qu’il n’y avait plus de paix à attendre pour eux.
Dans ce temps -là même, Lélius etFulvius, chargés des pleins pouvoirs que le sénat et le peuple romain envoyaient à Scipion, arrivent au camp, et avec eux les députés cartha* ginois. Carthage ayant non-seulement rompu la trêve , mais violé le droit des gens dans la personne des ambassadeurs romains, il était na iurel d’user de représailles contre les députés carthaginois. Mais Scipion ', considérant plus ce que demandait la générosité romaine que ce que méritait la perfidie carthaginoise, pour ne point s’éloigner des principes de sa nation ni de son caractère , renvoya les députés sans leur faire aucun mal. Une modération si étonnante dans de telles conjonctures effraya et fit rougir Carthage même , et donna à Annibal une nouvelle estime pour un chef qui n’opposait à la mauvaise foi de ses ennemis qu’une droiture et une noblesse d’àme encore plus dignes d’admiration que toutes ses vertus guerrières.
Cependant Annibal, pressé par ses citoyens, avançait dans le pays. Il arriva à Zama, qui est à cinq journées de Carthage, et il y fît camper ses troupes ; il envoya de là des espions pour observer la contenance des Romains. Scipion , les ayant surpris , loin de les punir , les fit promener par tout son camp ; et , après leur en avoir fait remarquer soigneusement
* ÈnoirtîTO Trap aùrû (mXkoyt^ôpnvoç, ov;ij owtw t/ Siov iraOttv Kapyjnio^ioMç , ùg xl 5iov irpi^ai P upuio'jg, ( Poi.w* Hb. 15, psg. 603. )
« Di^t Scipio se nihil nec insUtutis populi romani nec ff suis moribus Jodignum in iis facumun. n ( Lit. Ub. 30,
toute la disposition , il les renvoya à Annibal, Celui-ci sentait bien d’où partait une si noble assurance ; après tout ce qui lui était arrivé, il ne comptait plus sur le retour de sa fortune. Pendant que tout le monde l’exhortait à donner la bataille, il était le seul qui songeât à la paix; il espérait la faire à des conditions plus raisonnables, se trouvant à la tète d’une armée, et le sort des armes pouvant encore paraître incertain. 11 envoya donc demander une entrevue à Scipion : on convint du temps et du lieu.
Entrevue d'Annibnl et de Scipion en Afrique, suivie du combat.
Ces deux capitaines ^ , non-scnlement les plus illustres de leur temps, mais dignes d’être mis en parallèle avec ce qu’il y avait jamais eu de plus grands princes et de plus fameux généraux, s’étant rendus au lieu marqué, demeurèrent quelque temps en silence, comme étonnés à la vue l’un de l’autre, et comme saisis d’une mutuelle admiration. Enfin Annibal prit le premier la parole, et, après avoir loué Scipion d’une manière fine et délicate, il lui fit une vive peinture des désordres de la guerre, et des maux qu’elle avait causés tant aux victorieux qu’aux vaincus : il l’exhorta à ne pas se laisser éblouir par l’éclat de ses victoires. Il lui représenta que, quelque heureux qu’il eût été jusque-là, il devait appréhender l’inconstance de la fortune ; que, sans en chercher bien loin des exemples, il en était lui-même, qui lui parlait, une preuve éclatante ; que Scipion était alors ce qu’Annibal avait été à Trasiméne et à Canne ; qu’il profitât de l’occasion mieux qu’il n’avait fait lui-même, en faisant la paix dans un temps où il était maître des conditions. 11 finit en déclarant que les Carthaginois voulaient bien céder aux Romains la Sicile, la Sardaigne, l’Espagne, cl toutes les îles qui sont entre l’Afrique et l’Italie; qu’il fallait bien se résoudre, puisque les dieux en ordonnaient ainsi , à se renfermer dans les bords de l’Afrique, tandis qu’ils verraient les Romains faire respecter leurs lois jusque dans les régions les plus éloignées.
< Polyb. lib. 15 , pag. 601-703. - Liv. Ub, 30 . n. 20^. — An. M. 3S03; Rom. 5i7.
Scîpion répondit en moins de paroles, mais avec non moins de dignité. Il reprocha aux Carthaginois la perfidie avec laquelle ils venaient de piller quelques galères romaines avant que la trêve fût expirée: il rejeta sur eux seuls et sur leur injustice tous les maux qu'avaient entraînés les deux guerres. Après avoir remercié Annibal des conseils qu'il lui donnait sur l’incertitude des événements humains, il finit en l’avertissant de se préparer au combat, s’il n’aimait mieux accepter les conditions qu’il avait déjà proposées, auxquelles néanmoins on en ajouterait encore quelquesunes pour punir les Carthaginois d’avoir rompu la trêve.
Annibal ne put se résoudre à accepter ces conditions, et on se sépara dans le dessein de décider du sort de Carthage par une action générale. Chacun des généraux exhorta donc ses troupes à combattre vaillamment. Annibal faisait le dénombrement des victoires qu’il avait remportées sur les Romains, des chefs qu’il avait tués, des armées qu’il avait taillées en pièces. Scipion représentait aux siens la conquête des Espagnes, les succès qu’il avait eus en Afrique, et l’aveu que les ennemis faisaient de leur faiblesse eu venant demander la paix ; et il disait tout cela d’un air et d’un ton de vainqueur *. Jamais motifs ne furent plus puissants pour porter des troupes à bien combattre. Ce jour allait mettre le comble à la gloire de l’un ou de l’autre des chefs, et décider qui de Rome ou de Carthage donnerait la loi aux nations.
Je n'entreprends point de décrire l’ordre de la bataille ni la valeur des deux armées. 11 est aisé d’imaginer que deux capitaines si expérimentés n’oublièrent rien de ce qui pouvait contribuer à la victoire. Les Carthaginois, «prés un combat fort opiniâtre, furent enfin obligés de prendre la fuite, laissant vingt raille des leurs sur le champ de bataille; et les Romains firent un pareil nombre de prisonniers. Annibal se sauva pendant le tumulte ; et, étant entré dans Carthage, il avoua qu’il était vaincu sans ressource, et que la ville n’avail plus d’autre parti à prendre que de de-
< « Ccisus hec corpor« , vultuque ita læto . ut vicisse « jam credere* , dicebat. » ( Liv. lib. 30 q. 32.
mander la paix, à quelques conditions que ce fût. Scipion lui donna de grands éloges, principalement sur son habileté à prendre ses avantages, à disposer son armée, à donner les ordres dans le combat ; et il assura qu’Annibal s’était surpassé lui-méme dans cette journée, quoique le succès n’eût pas répondu à son courage ni à sa prudence.
Pour lui, il sut bien profiter de sa victoire et de la consternation des ennemis. U ordonna à un de ses lieutenants de mener son armée de terre à Carthage, pendant que lui-^éme allait y conduire la flotte.
R n’en était pas éloigné, lorsqu’il rencontra un vaisseau couvert de banderoles et de branches d’olivier, qui portait dix ambassadeurs, choisis d’entre les plus considérables de la ville, et chargés d’aller implorer sa clémence.
Il les renvoya sans réponse, avec ordre de le venir trouver à Tunis, où il devait s’arrêter. Les députés de Carthage vinrent au nombre de trente trouver Scipion au lieu marqué, et lui demandèrent la paix en des termes très-soumis. Il assembla son conseil. La plupart étaient assez d’avis qu’il prît et rasât Carthage, et qu’il en traitât les habitants avec la dernière sévérité; mais la vue du temps que durerait le siège d’une ville si bien fortifiée, et la crainte qu'avait Scipion qu'on ne lui envoyât un successeur pendant qu’il serait occupé à ce siège, le firent pencher vers la douceur.
Paix conclue entre 1rs Carthaginois et 1rs Romains. — Fin de la seconde guerre punique.
Les conditions de paix qu’il leur dicta furent ‘, que les Carthaginois vivraient libres en conservant leurs lois, aussi bien que les villes et les terres qu’ils possédaient en Afrique avant cette guerre; qu’ils rendraient aux Romains tous les transfuges, les esclaves et les prisonniers qu’ilsavalent à eux; qu’ils leur livreraient tous leurs vaisseaux, à Pexception de dix à trois rangs de rames; <]u’ils livreraient aussi tous les éléphants qu’ils avaient alors, et qu’ils n’en dresseraient plus dorénavant pour la guerre; que toute guerre hors de
« Polyb. lib. 15, pag. 704-707. - Lir. Ub. 30. o. 3M»
rAfnque leor serait absolamenl iuterdilc, cl que, dans l'Afrique même, ils ne pourraient la foire sans la permission du peuple romain ; qu’ils restitueraient à Masinissa tout ce qu’ils avaient pris sur lui ou sur ses ancêtres ; qu’ils fourniraient des vivres et paieraient la solde aui troupes auxiliaires des Romains, jusqu’à ce que leurs députés fussent de retour de Rome; qu’ils paieraient aux Romains dix mille talents euboiques * d’argent , en cinquante paiements d’année en année ; qu’ils donneraient cent otages au choix de Scipion. Pour leur donner le temps d’envoyer à Rome, il convint de leur accorder une trêve , à condition qu’ils rendraient les vaisseaux qu’ils avaient pris à l’occasion de la première , sans quoi ils ne doivent espérer ni trêve ni paix.
Quand les députés furent de retour à Carthage, ils exposèrent au sénat les conditions que Scipion leur avait dictées. Alors Giscon, qui les trouvait insupportables, se leva, et flt on discours pour détourner ses citoyens d’une paix si honteuse. Annibal, indigné qu’on écoutât tranquillement un tel harangueur, prit Giscon par le bras, et le jeta en bas de son siège. Une démarche si violente, et bien éloignée du goût d’une ville libre comme était Carthage , excita un murmure universel. Annibal en fut troublé, et sur-le-champ s’excusa. « Sorti de « celle ville à l’ûge de neuf ans , leur dit-il , « cl n’y étant revenu qu’après trente-six ans « d’absence, j’ai eu tout le temps de m’in- « slruire dans l’art militaire, et je me flalle d’y « avoir assez bien réussi. Pour vos lois et vos « coutumes, on ne doit pas être surpris que je « les ignore ; et c’est de vous que je veux les « apprendre. » Il s’étendit ensuite sur la nécessilè indispensable où ils étaient de faire la paix, 11 ajouta qu’on devait remercier les dieux de ce que les Romains voulaient bien l’accorder, même à ces conditions ; et il leur montra de quelle importance il était de se réunir dans
* Dix mille talents attiques feraient trente miUlons. Dix mille talenu eubolques font an peu plus de vingt-huit millions trente-trois mille livres; parce que , selon Budée, le lalent euboique ne vaut que cinquante-six mines, et quelque chose de plus; au lieu que le lalent attique vaut soixante mines. » Dix mille talents eubolques valent 38000 000 fr. E. B.
le sénat, cl de ne point donner lieu, par le partage des sentiments, à porter devant le peu* pie une affaire de celle nature. Tout le monde revint à son avis, et la paix fut acceptée. Le sénat satisGt Scipion sur les vaisseaux qu’il avait redemandés ; et, après avoir obtenu de lui une trêve de trois mois, il lit partir des ambassadeurs pour Rome.
Quand ils y furent arrivés, le sénat leur donna audience ; ils étaient tous recommandables par leur âge et leur dignité. Asdrubal, surnommé Hœdus, toujours ennemi d’ Annibal cl de sa faction, parla le premier; et après avoir excusé autant qu’il put le peuple de Carthage, en rejetant la rupture du traité sur l’ambition de quelques particuliers , il ajouta , que si les Carthaginois eussent voulu suivre ses conseils et ceux d’Hannon, ils auraient donné aux Romains la paix qu’ils étaient obligés de leur demander. « Mais, ajouta-t-il, il « est bien rare que la prospérité et la modéra- « lion se rencontrent ensemble, et qu’il soit « donné aux hommes d’être en même temps « heureux et sages. Le peuple romain est in- « vincible, parce qu’il ne se laisse point aveu- « gler par la bonne fortune; et il faudrait « s’étonner s’il agissait autrement : car la pros- « périlé ne transporte de joie et n’éblouit que « ceux pour qui elle est nouvelle; au lieu que a les Romains sont si accoutumés à vaincre, « qu’ils ne sont presque plus sensibles au plai- « sir que cause la vicloire, et qu’on peut dire, « à leur honneur, qu’ils ont en un sens plus « augmenté leur empire en Irailanl les valn- « eus avec bonté qu’en remporlanl des vicloi- « res*.)) Les autres députés parlèrent d’un ton plus plaintif, en représentant le triste état où Carthage allait être réduite, après s’élre vue au comble de la grandeur et de la puissance.
Le sénat et le peuple, qui étaient également portés à la paix, donnèrent un plein pouvoir à Scipion pour en traiter, le laissèrent maître des
* « Rarô sinnul hominibus bonam (brtunam bonamque m mentem dari. Popultim romaoum cô invictum esse, « quôd in secundis rebus sapere et ronsulcrc mcmineril. « Et hcrculé mirandum fuisse, si aliter furerenl. Ex iiiso- « lentlâ , quibus nova bona forfuna sit , impolcnlrs lætitiæ « insanire : populo roiiiano usitala ac propé ol;sole;a rx « victoriA gaudia esse; ac plus pené paueiido viclis, quàm <1 vincendo, imperiuroauiisse^»(Liv. lib. 30,n. i2.)
conditions, et lui permirent de ramener son armée après la conclusion du traité.
Les ambassadeurs demandèrent la permission d’entrer dans la ville et de racheter quelque-uns de leurs prisonniers. Il s’en trouva environ deuv rems qu’ils souhaitaient recouvrer : le sénat les envoya é Scipion pour les rendre sans rançon en cas que la paii se concUll.
Les Carthaginois, après le retour de leurs ambassadeurs, firent la jiaix avec Scipion aux conditions qu’il leur avait imposées. Ils lui remirent plus de cinq cents vaisseaux, qu’il fit brûler à la vue de Carthage : spectacle bien triste pour les habitants de cette malheureuse ville! Il fit trancher la tète aux alliés du nom latin , et pendre les citoyens romains qui lui furent rendus comme transfuges.
Quand on procéda au premier paiement de la taxe imposée par le traité, comme les fonds de l’état étaient épuisés parles dépenses d’une si longue guerre, la difficulté de ramasser cette somme causa une grande tristesse dans le sénat, et plusieurs ne purent retenir leur larmes ; on dit qu'Annibal alors se mit à rire. Asdrubal Ilœdus lui faisant de vifs reproches de ce qu'il insultait ainsi à l’affiiclion publique, dont il était la cause ; « Si l’on pouvait, dit-il, pénétrer « dans le fond de mon cœur et en démêler les N dispositions, comme on voit ce qui se passe « sur mon visage, on reconnaîtrait bienlût que a ce ris qu’on me reproche n’est pas un ris « de joie, mais l’effet du trouble et du trans- « port que me causent les maux publics; et ce « ris, après tout, est-il plus hors de saison que « ces larmes que je vous vois répandre ? C’é- « tait lorsqu’on nous a été nos armes, qu’on « a brûlé nos vaisseaux, qu’on nous a inter- « dit toute guerre contre les étrangers; c’é- « tait alors qu’il fallait pleurer, car voilà le « coup et la plaie mortelle qui nous ont abat- « tus : mais nous ne sentons les maux publics « qu’autnnt qu’ils nous intéressent personneL •> lement; et ce qu’ils ont pour nous de plus af- « fligeant et de plw douloureux, est la perle « de notre argent.*^ C’est pourquoi, lorsqu’on « enlevait à Carlliag* vaincue scs dépouilles, v lorsqu’on la laissait sans armes et sans dé- <c fense an milieu de tant de peuples d’Afrique « puissants et armés, personne de vous n’a
K poussé un soupir; et maintenant, parce qu’il « faut contribuer par tête à la taxe publique, « vous vous désolez comme si tout était perdu. « Ah I que j’ai fieu de craindre que ce qui « vous arrache aujourd’hui tant de larmes ne « vous paraisse bientût le moindre de vos « malheurs ! »
Scipion, après que tout fut terminé, s’embarqua pour repasser en Italie. Il arriva à Rome à travers une multitude infinie de peuples que la curiosité attirait sur son passage. On lui décerna le triomphe le plus magnifique qu’on eût encore vu, et on lui donna le surnom d'A/’ricain, honneur inouï jusque-là, personne avant lui n’ayant pris le nom d’une nation vaincue. Ainsi fut terminée la seconde guerre punique* , après avoir duré dix-sept ans.
Coorle réflexion nir te gouvrrncninit deCarthagctulempi de la seconde guerre punique.
Je finirai ce qui regarde la seconde guerre punique par une réfiexion de Polybc*, qui peut beaucoup servir à faire connaître la diOérence des deux républiques dont nous parlons. Au commencement de la seconde guerre punique, et du temps d’Annibal , on peut dire en quelque sorte que Carthage était sur le rctçur : sa jeunesse, sa fleur, sa vigueur, étaient déjà flétries : elle avait commencé à déchoir de sa première élévation, et elle penchait vers sa ruine; au lieu que Rome alors était, pour ainsi dire, dans la force et la vigueur de l’âge, et s’avançait à grands pas vers la conquête de l’univers. La raison que Polybe rend de la décadence de l’une cl de l’accroissement de l’autre est tirée de la dilTérenle manière dont étaient gouvernées ces deux républiques dans le temps dont nous parlons. Chez les Carthaginois, le peuple s’était emparé de la principale autorité dans les affaires publiques; on n’écoutait plus les avis des vieillards et des magistrats; tout SC conduisait par cabales et par intrigues. Sans parler de ce que la faction contraire à Annibal fil contre lui pendant tout le temps de son commandement, le seul fait des vaisseaux romains pillés pendant un temps de trêve, per-
• An. H. 38U; Ctrth. Rom. 518; tv. J. C. 900.
• Ub.S.pag. *93.4*1.
fldie à laquelle le peuple força le sénat de prendre part et de prêter son nom, est une preuve bien claire de ce que dit ici Polybe. Au contraire, à Rome c’était le temps où le sénat, c’est- 1-dire cette compagnie composée d'hommes si sages, avait plus de crédit que jamais, et où les anciens étaient écoulés et respectés comme des oracles. On sait combien le peuple romain était jaloux de son autorité, surtout dans ce qui regarde l’élection des magistrats. Une centurie ‘ , composée des jeunes, à qui il était échu par le sort de donner la première son suffrage, qui entraînait ordinairement celui de tontes les autres, avait nommé deux consuls : sur la simple remontrance de Fabius , qui représenta * au peuple que, dans un temps de tempête et d’orage comme était celui où l’on se trouvait pour lors, on ne pouvait choisir de trop habiles pilotes pour conduire le vaisseau de la république, la centurie retourna aux suffrages, et uomma d’autres consuls. De cette différence de gouvernement, Polybe conclut qu'il était nécessaire qu’un peuple conduit par la prudence des anciens l’emporWt sur un état gouverné par les avis téméraires de la multitude. Rome en effet, guidée par les sages conseils du sénat, eut enfin le dessus dans le gros de la guerre, quoiqu’on détail elle eût eu du désavantage dans plusieurs combats; et elle établit sa puissance et sa grandeur sur les ruines de sa rivale.
lalervaile entre la ieconde et la troUiéme gneira panique.
Cet intervalle, quoique assez considérable pour la durée, puisqu’il est de plus de cinquante ans, l’est fort peu par rapport aux événements qui regardent Carthage. On peut les réduire h deux chefs, dont l’un concerne la personne d’Annibal, l’autre regarde quelques différends particuliers entre les Carthaginois et Masinissa, roi des Numides. Nous les trai-
• Ur.lib.2S, n.8el9.
■ • Quilibcl naulanim rectommqoe tranqulllo mari gu- « bcrnarc potest : ubi a«va orta tampesias est, ac turbalo a mari raptiur vente navis, tum viro et gubemalore opus « est. yon tranquille navigamus, sedjam allquot proeellis r submersi peiié sumus, ftaque quis ad gubemacula se- • dtal, tumoii curé providendum ac precavendum nobii « est. a
terons séparément , mais sans leur donner beaucoup d’étendue.
{ I. — Scrni DB l'hutoibb D'AsimaL.
Lorsque la seconde guerre punique fut terminée par le traité de paix conclu avec Scipion, Annibal avait quarante-cinq ans, comme il le dit lui-mémc en plein sénat. Ce qui nous reste à dire de ce grand homme comprend un espace de vingt-cinq ans.
AnDibatenIreprend et vient i bout de réfbrmer i Cartb^ laJusUee et les Soanect.
Depuis la conclusion de la paix, Annibal fut fort considéré à Carthage, du moins dans le commencement, et il y exerça les premiers emplois de la république avec honneur et éclat'. Il fut chargé du commandement des troupes dans quelques guerres que les Carthaginois eurent à soutenir en Afrique; mais les Romains, à qui le nom seul d’Annibal faisait ombrage, ne pouvant voir tranquillement qu’on lui laissAt encore les armes A la main, en firent des plaintes, et il fut rappelé A Carthage.
A son retour, on le nomma préteur. Il parait que cette charge était tré^onsidérable, et donnait beaucoup d’autorité. Carthage va donc être pour lui un nouveau théAtre, où il fera paraître des vertus et des qualités d’un genre tant différent de celles qui nous l’ont fait admirer jusqu’ici, et qui achèveront de nous donner de ce grand homme une juste et parfaite idée.
Tout occupé du désir de rétablir les affaires de sa patrie désolée, il comprit que les deux plus puissants moyens pour faire fleurir un état, sont une grande exactitude A rendre la justice A tous les sujets, et une grande fidélité dans le maniement des finances : l’une, en maintenant l’égalité entre les citoyens, et en les faisant jouir d’uDC liberté tranquille sous la protection des lois qui mettent en sûreté leurs biens, leur honneur et leur vie, lie plus étroitement les particuliers entre eux, et les attache plus fortement à l’état, A qui ils doivent la conservation de ce qu’ils ont de plus cher et
< Corn. Nep. in Aonib. ctp. 7.
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de plus précieux ; l'autre, en ménageant avec Odélité les fonds publics, fournit ponctuellement à toutes les dépenses de l’état, lient en réserve des ressources toujours prêles pour ses besoins imprévus, et épargne aux peuples l'imposition de nouvelles charges, que la dissipation rend nécessaires, et qui contribuent le plus 6 indisposer les esprits contre le gouveruement.
Annibal vit avec douleur le désordre qui régnait également dans l’administration de la justice et dans le maniement des finances. Quand on l'eut nommé préteur, comme son amour pour l'ordre lui faisait regarder avec peine tout ce qui s’en écartait , et le portait à tout tenter pour le rétablir, il eut le courage d’entreprendre la réforme de ce double abus, qui en entraînait une inünité d'autres , sans craindre l’animosité de l'ancienne faction qui lui était opposée, ni les nouvelles inimitiés que son zélé pour la république ne manquerait pas de lui attirer.
L'ordre des juges exerçait impunément les concussions les plus criantes C'étaient autant de petits tyrans, qui disposaient é leur gré des biens et de la vie des citoyens , sans qu’il fût possible de se mettre à l'abri de leurs violences, parce que leurs charges étaient à vie, et qu’ils SC soutenaient mutuellement. Annibal , en qualité de préteur, manda chez lui un ofllcierdc cette compagnie, qui abusait apparemment de son pouvoir : Tite-Live dit qu’il était questeur. Cet officier, qui était de la faction opposée à Annibal, et qui avait déjà tout l’orgueil et tonte la fierté des juges , dans l’ordre desquels il devait passer en sortant de la questure, refusa insolemment d’obéir. Annibal n’était pas d'un caractère à souffrir une telle injure. Il le fil saisir par un licteur, et le traduisit devant le peuple. Là , non content de s’en prendre à cet officier particulier, il accusa l'ordre entier des juges , dont l'orgueil insupportable et tyrannique n’étail arrêté ni par la crainte des lois , ni par le respect des magistrats ; et , comme il s'aperçut qu'on l’écoulait favorablement, et que les plus faibles d'entre le peuple témoignaient ne pouvoir plus souffrir l’insolente Dei lé de ces juges , qui i
! semblait en vouloir à leur liberté , il proposa ! et fil passer une loi qui ordonnait qu'on choisirait tous les ans de nouveaux juges sans qu’aucun pût être continué au delà de ce terme. Autant que par celle loi il gagna l’amitié du peuple, autant s’altira-l-il la haine du plus grand nombre des puissants et des nobles.
Il entreprit une autre réforme qui ne lui fil pas moins d'ennemis ni moins d'honneur Les deniers publics , ou étaient dissipés par la négligence de ceux qui les maniaient, ou devenaient la proie et le butin des principaux de la ville et des magistrats ; en sorte que , ne se trouvant plus d'argent pour fournir chaque année au paiement du tribut que l’on devait aux Romains, on était prés d’imposer une taxe sur les particuliers. Annibal , entrant dans un fort grand détail , se fit rendre un comple exact des revenus de la république , de I l’usage que l’on en faisait, des charges et des dé|)cnses ordinaires de l'étal ; et, ayant reconnu par cet examen qu’une grande partie des fonds publics était détournée par la mauvaise foi des gens d’affaires , il déclara et promit en pleine assemblée du peuple que, sans imposer de nouvelles taxes aux particuliers , la république serait désormais en étal de payer le tribut aux Romains : cl il accomplit sa promesse. Les fermiers-généraux *, dont il avait dévoilé au peuple les vols et les rapines , accoutumés jusque-là à s’engraisser des deniers publics , jetèrent alors les hauts cris , comme si c’eût été leur ravir leur bien, et non arracher de leurs mains avares celui qu'ils avaient volé à l’étal.
nclraite et mort li'.tnnibal.
Celte double réforme fit beaucoup crier contre Annibal *. Ses ennemis ne cessaient d’écrire à Rome , aux premiers de la ville et à leurs amis , qu'il avait de secrétes intelligences avec Anliochus, roi de Syrie ; qu’il rece-
• Lir. lib. 33.n. 46eti7.
* « Turo Tcrb isti , quos |>arrrat per altquot annos publt- K eus peculalus, velut bonis emplis, non turto eorum ma- « nibus fstorto. inlrnsi et irait Roinanos in Annibalem n insligahanl. a (Liv.)
« laiT. Iih.33.n.i5-i9, "
* laiv. Wb.n. n. M.
^ Itfl
Yait gourent des courriers , et que ce prince loi avait envoyé sous main des députés pour prendre avec lui de justes mesures sur la guerre qu'il méditait ; que , comme il y a des animaux si féroces , qu’ils ne s'apprivoisent jamais, ainsi cet homme, d'un esprit inquiet et implacable, ne |H>uvait souOTrir le repos , et que toi ou lard il éclaterait. Ces discours étaient écoulés à Borne ; et ce qui s'était passé dans la guerre précédente , dont il avait été presque seul l’auteur et le promoteur, y donnait une grande vraisemblance. Scipion s’opposa toujours forlemeiil aux violentes résolutions qu’on voulait prendre sur ce sujet, en représentant qu'il n’élait point de la dignité du peuple romain de prêter son nom é la haine et aux accusations des ennemis d’Annibal , d’appuyer de son autorité leurs injustes passions , et de s'acharner à le poursuivre jusque dans le sein de sa patrie, comme si c’eût été trop peu pour les Romains de l'avoir vaincu dans la guerre les armes i la main.
Malgré de si sages remontrances, le sénat nomma trois commissaires, et les chargea de porter leurs plaintes à Carthage, et de demander qu’on leur livrât Ânnibal. Quand ils y furent arrivés, quoiqu’ils couvrissent leur voyage d'un autre prétexte, Annibal sentit bien que c'était à lui seul qu’on en voulait. Il se sauva vers le soir sur un vaisseau qu’il avait fait préparer secrètement, déplorant le sort de sa patrie encore plus que le sien ; tæpius patria quant suorum ' eventui miieralui. C'élait la huitième année depuis la conclusion de la paix. La première ville où il aborda fulTyr. Il y fut rc(u comme dans une seconde patrie, et on lui rendit tons les honneurs dus à un homme de sa réputation. Après s'y être arrêté quelques jours , il partit pour Antioche, d’où le roi venait de sortir' : il alla le trouver à Ëphése. L’arrivée d’un capitaine de ce mérite lui fit grand plaisir, et ne contribua pas peu à le déterminer à la guerre contre les Romains; car jusque- lü il avait toujours paru incertain et flottant sur le parti qu’il devait prendre. C’est dans celle ville qu’un philosophe qui
' Il parati qn'il but lira tuoi.
• An. M. 3809; Rom. 556.
• Cic. lib. a. <t« Oral. n. 75 etTO.
passait pour le plus b«iu discoureur de l’Asie, eut l’imprudence de parler fort longtemps en présence d’Annibal sur les devoirs d’un général d’armée, et sur les règles de l’art militaire. Tout l’auditoire fut charmé de son éloquence. Comme on demanda au Carthaginois ce qu'il en pensait : « J’ai bien vu des vieillards , dil- « il , qui manquaient de sens et de jugement; « mais je n’en ai point vu de moins sensé et « de moins judicieux que celui-ci. »
Les Carthaginois, qui craignaient avec raison de s’attirer les armes romaines , ne manquèrent pas de faire savoir à Rome qu’Annibat s’était retiré prés d’Antiochus. Ce fut un grand sujet d’inquiétude pour les Romains ; et ce pouvait être une grande ressource pour ce roi, s’il en eût su profiter.
Le premier conseil qu'Annibal loi donna pour lors', et qu’il ne cessa de lui donner dans la suite, fut de porter la guerre dans l’Italie, qui ne pouvait être vaincue que dans l'Italie même. Il demandait cent vaisseaux, avec onze ou douze mille hommes de débarquement, et s’offrait de commander la flotte, de passer en Afrique pour engager les Carthaginois à entrer dans celle guerre, et d'aller ensuite faire une descente en Italie pendant que le roi demeurerait en Grèce avec son armée, se tenant toujours prêt à passer en Italie lorsqu’il en serait temps. C’était l’unique parti qu’il y eût à prendre , et le roi d’abord goûta fort cet avis.
Annibal crut devoir prévenir et préparer les amis qu’il avait à Carthage pour les mieux faire entrer dans scs desseins^. Outre que des lettres sont peu sûres, elles ne peuvent s’expliquer suIRsammenl, ni entrer dans un assez grand détail. Il envoie donc un homme de confiance, et lui donne scs instructions. A peine esUil arrivé à Carthage , qu’on se doute du sujet qui l’y amène. On l’épie , on le fait suivre, et enfin on donne des ordres pour l’arrêter ; mais il les prévient, et se sauve de nuit, après avoir fait anicher en plusieurs endroits des placards où il déclarait nettement le sujet de son voyage. Le sénat, sur-le-champ, donna, avis aux Romains de ce qui s’était passé.
' Liv.liti. 31, n. GO. ^
*/5fd. n6f. ' ■
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li>2
VUIias *, i’un des députés qui avaient été envoyés en Asie pour s’informer sur les lieux de l'état des affaires, et pour découvrir, s'ils pouvaient, quels étaient les desseins d’Antiochns, rencontra Annibal à Éphése. 11 eut avec lui plusieurs entretiens, lui rendit plusieurs visites, et affecta de lui témoigner partout une considération particulière. Sa principale vue était de diminuer son crédit auprès du roi en le lui rendant suspect : et en effet il y réussit.
Il y a quelques auteurs* qui assurent que Scipion était de cette ambassade, et qui' rapportent même l’entretien qu’il eut avec Annibal. Ils disent que, le Romain lui ayant demandé qui il croyait avoir été le plus grand de tous les capitaines , il répondit que c’était Alexandre-le-Grand , parce qu’avec une poignée de Macédoniens il avait défait des armées innombrables, et porté scs conquêtes dans des pays si éloignés, qu’à peine paraissait-il possible d’y aller même en voyageant. Interrogé ensuite à qui il donnait le second rang , il dit que c’était ù Pyrrhus ; que ce prince avait été le premier qui avait enseigné à camper avantageusement; qüe personne n’avait jamais mieux su choisir ses postes ni ranger scs troupes; qu’il avait eu une dextérité merveilleuse pour se concilier l’amitié des peuples, jusque-là que ceux d’Italie auraient mieux aimé l’avoir pour maître , tout étranger qu’il était, qtie les Romains , établis depuis si longtemps dans le pays. Scipion continuant à l’interroger pour savoir qui il mettait le troisième, il ne fît point de ditïiculté de se donner cette place à luimême. Scipion ne put s’empêcher de rire : « Et que feriez-vous donc, lui dit-il , si vous « m’aviez vaincu? Je me mettrais, reprit An- « nibal, au-dessus d’Alexandre , de Pyrrhus , « et de tous les généraux qui ont jamais été. » Scipion ne fut pas insensible à une flatterie si délicate et si fine , à laquelle il ne s’attendait pas , et qui , le mettant hors de pair, semblait insinuer que nul capitaine ne méritait d’entrer en parallclc avec lui. La réponse dans Plutarque * est moins spirituelle et moins vraisemblable. Annibal met au premier rang Pyrrhus,
* LIv. lib. 35, n. It. — Polyb. Ub. 3, pag, 166 et 167. - \n.M. 3813; Rom. 557.
• Liv. lib. 35, n. 14. — Plut, in Til. — Flamin. etc.
» Plut, in Pyriho, j»ag. 687.
au second Scipion, et ne se donne à lui-même que la troisième place.
Annibal s’étant aperçu du refroidissement d’Antiochus pour lui, depuis les entretiens qu’il avait eus avec Villius, ou avec Scipion, dissimula quelque temps, et ferma les yeux; mais enfin il jugea plus à propos d’avoir un éclaircissement avec le roi, et de s'expliquer nettement avec lui. « Ma haine contre les Romains, lui « dit-il, est connue de tout le monde. Je m’y « suis engagé par serment dès ma plus ten- « dre enfance. C'est cette haine qui a armé « mes mains contre eux pendant trente-six ans. « C’est elle qui, pendant la paix, m’a fait chas- « ser de ma patrie, et qui m’a obligé de venir « chercher un asile dans vos états. Toujours « conduit et animé par cette haine, si je vois « ici mes espérances frustrées, j’irai par toute « la terre chercher et susciter des ennemis aux (c Romains. Je les hais, et je les haïrai toujours « mortellement: ils me haïssent de même. « Tant que vous serez déterminé à leur faire « la guerre , vous pouvez mettre Annibal au « nombre de vos meilleurs amis. Si d’autres « raisons vous font penser à la paix, je vous le « déclare une fois pour toutes, cherchez d’au- « très conseils que les miens. » Un tel discours, qui parlait du cœur, et dont la sincérité se faisait sentir, loucha le roi, cl parut dissiperions scs soupçons. Il résolut de lui donner le commandement d'une partie de sa flotte.
Mais quels ravages ne fait point la flatterie dans la cour et dans l’esprit des princes! On représenta ù celui-ci qu’il n’élail pas de sa prudence de SC fîcr à Annibal*; que c’était un exilé et un Carthaginois , à qui sa fortune ou son génie pouvaient suggérer dans un même jour mille projets différents; que d’ailleurs celle réputation même qu’il avait acquise dans la guerre , et qui faisait comme son apanage , était trop grande pour un simple lieutenant; que le roi devait être seul chef, seul général ; qu’il devait seul attirer sur lui les yeux cl l’attention ; au lieu que, si Annibal était employé, cet étranger aurait seul la gloire de tous les heureux succès. II n'y n point, dit Tile-Live \
« Liv.Iib.35,n.i9.
• Ibid, , n. ’ü et 43.
^ « Nulla ingCDia lam prôna ad invidiam sunl, quàm « corum (’ui genus ac forlunam suam aniiiiis non æquaal :
d’pspriU plus susceptibles de jalousie, que ceux qui n’ont point un mérite égal à leur naissance et é leur rang ; parce qu’alors tout mérite leur devient odieux, par cette raison seule qu’il leur est étranger. Cela parut bien clairement dans cette occasion. On avait su prendre Antiochus par son faible. Cn sentiment de basse jalousie, qui est la marque et le défaut des petits esprits, étoulTa en lui toute autre pensée et toute autre réflexion. Il ne fit plus aucun cas ni aucun usage d’Annibal. Le succès vengea bien celui-ci, et montra quel malheur c’est pour un prince d’ouvrir son cœur à l’envie, et ses oreilles aux discours empoisonnés des flatteurs.
Dans un conseil qui se tint quelque temps après où Annibal avait été appelé pour la forme, lorsque son rang de parler fut venu , il s’appliqua surtout ù prouver qu’il fallait, i quelque prix que ce fût, engager dansl'alliance (l’Antiochus, Philippe et la Macédoine, ce qui n’était pas si diflicile qu’on se l’imaginait. « Pour la manière de faire la guerre, dit-il, je « m’en tiens toujours à mon premier senti- « ment; et, si l’on m’avait cru d'abord, on en- « tendrait dire maintenant que la Toscane et « la Ligurie sont en feu, et, ce qui fait la ter- « reur des Romains, qu’ Annibal est en Italie. < Quand je ne serais pas fort habile pour le « reste, j’ai dû certainement apprendre par « mes bons et mes mauvais succès comment « il leur faut faire la guerre. Je ne puis que « vous donner mes conseils et vous oS'rir mes « services. Puissent les dieux faire réussir le « parti que vous prendrez, quel qu’il soit! » On applaudit à Annibal, mais on n’exécuta rien de ce qu’il avait proposé.
Anliochus trompé et endormi par ses flatteurs , demeurait tranquille à Éphése après avoir été chassé de la Grèce par les Humains, ne pouvant s’imaginer que ceux-ci songeassent à le venir attaquer dans son propre pays. Annibal, qui pour lors était rentré en faveur, lui répétait sans cesse qu’au premier jour il verrait la guerre en Asie et l’ennemi à ses portes; qu’il fallait qu’il se résolût ou à renoncer à son
> quit rirlaleiD et boDuni aliennni oderaol. • II aemble qu oo pourrait lire, ut bonuin oifanum.
I Ur.lib.Se. n.7.
• Ibid., a H-
empire, ou à tenir tète è un peuple qui voulait se rendre matlre de toute la terre, ('.es discours réveillèrent un peu le roi de son assoupissement. Il fit quelques légers efforts ; mais , comme dans sa conduite il n’y avait rien de suivi, après plusieurs perles considérables, la guerre se termina par une paix honteuse, dont une des conditions fut qu’il livrerait Annibal aux Romains. Celui-ci ne lui en laissa pas le temps, et se relira d’abord dons l’tic de Crète pour y délibérer sur le parti qu’il aurait à prendre.
lés richesses qu’il avait emportées avec lui ‘, et dont on eut quelque connaissance dans rtle, pensèrent l’y faire périr. Les ruses no manquaient pas & Annibal. Il en fil usage ici pour sauver ses trésors et pour se sauver luiméme. Il remplit plusieurs vases de plomb fondu, couvrant seulement la surface d’or cl d’argent, et il les mil en dépôt dans le temple de Diane en présence des Crétois , à la bonne foi desquels il confiait toutes ses richesses. On fit bonne garde depuis ce temps-lù autour du temple, et on laissa une entière liberté ù Annibal, de qui l’on croyait tenir les trésors. Il les avait cachés dans des statues d’airain creuses qu’il portait toujours avec lui. Ayant trouvé un moment favorable, il partit*, et alla chercher un asile chez Prusias, roi de Bithynic.
Il parait qu’il fit quelque séjour dans la cour deceprince*, qui entra bientôt en guerre contre Eumène, roi de Pergame, ami déclaré des Romains. Annibal fit éemporter aux troupes de Prusias plusieurs victoires, tant sur terre que sur mer.
Il employa un stratagème assez extraordinaire dans un combat naval *. La flotte des ennemis étant plus nombreuse qne la sienne, il appela à son secours la ruse. Il fit enfermer dans des pois de terre toutes sortes de serpents, et donna ordre de jeter ces pots dans les vaisseaux des ennemis. Son principal dessein était de faire périr Euméne. Il fallait s’assurer du vaisseau qu’il montait. Annibal le découvrit en dépéchant une chaloupe
> Corn. Nep. in Annib.. cap. 9 et 10. ^ Justin, lib. 32. rap. I.
« An. M. 3820; Rom. 561.
> Com. Mep. ibid. c.ip. 10 et 11.— Justin, lib. 32. cap» f.
« Justin. Ub. 32. cap. — Com. Ncp. in vit. Annib.*