‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 30 sur 125 · ISA · texte numérisé non relu

ISA

Mas préiexic de lui porter une lettre. Après cela il commanda aux oITiciers de ses vaisseaux des’allaclicr printtipalemeiit à celui d’Eumèiie. Ils le firent, et ils l’auraiciil pris, s’il ne s’étail retiré à force de voiles. Les autres vaisseaux de Pertianic se battirent vigoureusement jusqu’à ce qu’on y eut jeté les pots de terre, b'abord iis n'avaienl fait qu’en rire, surpris qu’on employât contre eux de telles armes; mais, quand ils se virent environnés des serpents qui sortaient de ces pots cassés, la frayeur les saisit, ils se retirèrent en désordre, et cédèrent la victoire à l’ennemi.

Des services si importants semblaient assurer pour toujours à Annibal un asile chez ce roi. Hais les Romains ne l’y laissèrent pas en repos', et députèrent Quintius Flamiiiius vers ce roi, pour se plaindre de ce qu'il lui donnait une retraite. Il ne fut pas difficile à Annibal de deviner le sujet dé cette ambassade , et il u’altendil pas qu’on le livrât à ses ennemis. D’abord il essaya de se sauver par la fuite ; mais il s’aperçut que les sept issues cachées qu’il avait fait faire à son palais étaient occupes par les soldats de Prusias , qui voulait faire sa cour aux Romains , en trahissant son hôte. Il se fit donc apporter le poison qu’il gardait depuis longtemps pour s’en servir dans i' occasion, et le tenant entre ses mains : « Dé- « livrons, dit-il, le peuple romain d’une in- « quiétude qui le tourmente depuis longtemps, « puisqu’il n’a pas la patience d’attendre la c mort d’un vieillard. La victoire que rem- « porte Flaminius sur un homme désarmé et « trahi ne lui fera pas beaucoup d’honneur. « Ce jour seul fait voir combien les Romains « ont dégénéré. Leurs pères avertirent Pyr- « rhus de se garder d’un traître qui voulait « l’empoisonner, et cela dans le temps que ce « prince leur faisait la guerre dans le cœur de K ritalie : et ceux-ci ont envoyé un homme « consulaire pour engager Prusias à faire U mourir par un crime abominable son ami et « son hôte. » Après avoir fait des imprécations contre Prusias, et invoqué contre lui les dieux protecteurs et vengeurs des droits sacrés de l’hospitalité , il avala le poison , et mourut âgé de soiiante<lix ans.

> UT.Hb.39.n.St.-An.M.aS2S:R(Hn.5W.

Celte année (ht célèbre par la mort de trois grands hommes, Annibal, Philopémen et Scipion, qui eurent cela de commun, qu’ils terminèrent tous trois leur vie hors de leur patrie, par un genre de mort qui répondait peu à la gloire de leurs actions. Les deux premiers périrent par 1e poison, Annibal ayant été trahi par son hôte, et Philopémen fait prisonnier dans un combat par les Alesséniens, et ensuite jeté dans oh cachot, oii on le força de prendre du poison. Pour Scipion , il se condamna luiméme à un exil volontaire , pour éviter une accusation injuste qu’on lui intentait à Rome; et il y mourut dans une sorte d’obscurité.

Élog* «I canetèr* d'Ànoibil.

Ce serait ici le lieu de représenter les excellentes qualités d’ Annibal, qui a fait tant d’honneur à Carthage; mais, comme j’ai tâché ailleurs ' d'en marquer le caractère et d’en donner une juste idée en le comparant avec Scipion , je ne crois pas devoir beaucoup m’étendre sur son éloge.

Les personnes destinées A la profession des armes ne peuvent trop étudier ce grand homme, que les connaisseurs regardent comme le capitaine le plus accompli presque en tout genre, qui ait jamais été.

Dans l’espace de dix-sept ans que dura la guerre, on ne lui reproche que deux fautes : la première, de n’avoir pas, aussitôt après la bataille de Cannes, mené ses troupes victorieuses vers Rome pour en former le siège ; la seconde, d’avoir laissé amollir leur courage dans les quartiers d’hiver qu’il leur fit prendre à Capoue : fautes qui montrent seulement que les grands hommes ne le sont pas en tout : summt enim sunt , homines tamen * ; et qui peut-être même peuvent être excusées eu partie.

Mais, pour ce peu de fautes, qned’èroiuentes qualités dans Annibal 1 quelle étendue de vues et de desseins , même dés sa plus tendre jeunesse I quelle grandeur d’àme! quelle intrépidité! quelle présence d’esprit dans le feu même de l’action, pour savoir profiler de

* De U man. dYlod.

« QtiiiiliJ.

tout ! quelle dextérité à manier les esprits, en ^ sorte qne parmi tant de nations différentes, qui manquaient souvent de vivres et d'argent, il n'y eut jamais aucune sédition dans son ramp, ni contre lui, ni contre aucun de ses généraux! quelle équité, quelle modération dut-il faire paraître à l’égard des nouveaux alliés, pour être venu à bout de les tenir inviolablement altachés à son service, quoiqu’il flU obligé de leur faire porter presque tout le poids de la guerre par les séjours de son armée, et par les coniributions qu’il en tirait! Enfin quelle fécondité de ressources pour soutenir si long-temps la guerre dans un pays éloigné, malgré une puissante faction domestique, qui lui refusait tout et le traversait en tout! On peut dire que, pendant le cours d’une si longue guerre, Annibal parut seul le soutien de l’état, et l’ame de tout l’empire des Cartbagi- Dois, qui ne purent jamais croire qu’ils étaient vaincus, jusqu’à ce qu’ Annibal leur eût avoué lui-méme qu’il l’était.

Ce ne serait pas bien connaître Annibal, que de ne le considérer qu’à la tête des armées. Ce que l’histoire nous apprend des intelligences secrétes qu'il entretenait avec Philippe, roi de Macédoine; des sages conseils qu’il donna à Antiochus, roi de Syrie; de la double réforme qu’il mit à Carthage dans l’administration dos finances et dans celle de la justice, montre qu’il était un grand homme d’état en toutes manières. Son génie supérieur et universel lui taisait embrasser toutes les parties du gouvernement, et ses talents naturels le rendaient capable d’en remplir avec gloire toutes les fono lions. Il était aussi grand politique que grand guerrier, aussi propre aux emplois civils qu’aux militaires; en un mol, il réunissait les différents mérites de toutes les professions, de l’épée, de la robe, et des finances.

11 n’était pas même sans érudition'; et, tout occupé qu’il fut des travaux militaires et d’une infinité de guerres, qu’il eut à soutenir, il trouva des moments pour cultiver les lettres. Plusieurs reparties spirituelles d’ Annibal, que Vhistnirc nous a conservées, marquent qu’il avait un fonds d’esprit excellent; et il le per-

■ • Alqae ble tan us vir, UDUiqiie bellli diuriclai, • Mon/àil umporii Iribuidiuerii, fie. > ( CoKs. b'xp. in tit. Jnnib. cap.

(bctionnaparla meilleure éducation qu’on pouvait recevoir dans ce temps, et dans une république telle qu’était celle de Carthage. Il parlait passablement le grec, et avait même écrit quelques livres en celte langue. Il avait eu pour maître un Lacédémonien nommé Sotilr, qui l’accompagna toujours dans ses ex])éditions guerrières, aussi bien qne Philénius. autre Ijicédémonien : ils Iravailiaicnl tous deux à fhistoirc de ce grand capitaine.

Pour ce qui regarde la religion et les mœurs, il n’était point tout à Riit tel qne Tite-Live ' nous le représente, d’une cruauté inhumaine, d’une perfidie plus que carthaginoise; sans respect pour la vérité, pour la probité, pour la sainteté du serment; sans crainte des dieux, sans religion. Inhumana crudelilas, perfidia pluiquàmpunica: nihit vtri, nihil sancli, nul- /tu deüm metus, nullumjtujuratidum, nulla religio. Polybe * dit qu’il rejeta avec horreur une proposition cruelle qu’on lui fil avant son entrée jen Italie, qui était de manger de la chair liumainé, parce que les vivres lui manquaient. Quelques années après', loin de sévir, comme on l’y exhortait, contre le cadavre de Sempronius Giacchns, que Magon lui avait envoyé, il lui fil rendre les derniers honneurs à la vue de toute son armée. Nous l’avons vu en plusieurs occasions marquer un grand respect pour les dieux ; et Justin', qui écrivait d’après un auteur * bien digne de foi, remarque qu’il fit toujours paraître beaucoup de sagesse et de modération parmi le grand nombre de fbmmes qu’il fit prisonnières pendant le cours d’une si longue guerre ; en sorte qu’on n’aurait pas cru qu’il fût né en Afrique, où l’incontinence était le vice du pays et de la nation : pudieitiamque twn tantam inter tôt captivai habuisse, ut l’n Àfricâ natum quivit negaret.

Son désintéressement, an milieu de tant d’occasions de s’enrichir par les dépouilles des villes qu’il prenait et des peuples qu’il domptait, nous marque qu’il savait le véritable usage qu’un général doit faire des richesses, qui est de gagner le cœur des soldats, et de

< IJb.M.n. t.

■ Kicerpl. i Polyb. psg. 33.

> Eicerpt. i Bkid. psg. 2)3. — Uv. Ub. 35, a. t7,

* I.ib. . csp. S.

1 • Trogut Pompée.

4*li» ISC

(’altacber les alliés en iàisanl à propos des largesses, et n’épargnant point les récompenses : qualité bien importante pour un commandant, et qui n'est pas commune. Ànnibal ne se servait de l’argent que pour acheter les succès, bien persuadé qu’un homme qui est é la tête des affaires trouve tout 1e reste dans la gloire de réussir.

11 roeiin toujours une vie dure et sobre * , même en temps de paix, et au milieu de Carthage, lorsqu'il y occupait la première dignité, où l’histojre remarque qu’il ne mangeait jamais couché sur un lit, comme c’était la coutume, et qu'il ne buvait que fort peu de vin. Une vie si réglée et si uniforme est un grand exemple pour nos guerriers, qui mettent souvent parmi les privilèges de la guerre, et parmi les devoirs des ofTiciers, de faire bonne chère et de vivre dans les délices.

Je ne prétends pas cependant justiHcr pleinement Annibal de tous les reproches qu’on lui a faits. Au milieu de ces grandes qualités que nous avons rapportées, on ne peut dissimuler qu’il lui restait quelque chose du caractère et des vices de sa nation, et qu’il y a dans sa vie des actions et des circonstances qu’il serait diflicilc d’excuser. Polybe* remarque qu’il était accusé d’avarice & Carthage, cl de cruauté h Rome : il ajoute en même temps que les seulimenls ëlaicnl partagés sur son sujet; cl il ne serait pas étonnant que les ennemis qu’il s’était faits dans l’une et dans l’autre de ces villes eussent répandu des bruits contraires à sa réputation. En supposant même que les faits qu’on lui impute fussent vrais, Polybe est porté à croire qu’ils venaient moins de son naturel et de son fonds que de la difficulté des temps cl des affaires pendant une longue et pénible guerre, et de la complaisance qu’il était forcé d’avoir pour des officiers généraux, qui étaient absolument nécessaires à l’exécution de ses entreprises, et qu’il

* a Cibi potionisqoe desiderio MluraU, Don a modus fîoUiu. » ( Liv. Ub. 21 .0.4.)

« ConsUl Annibaicni , ncc tùm quum romano (onantem « bcllo liaiia contremuH, ofc quum revenus Carthaginem n summum imperium icnuU. aul cubaolem etc nasse, aul a plus quàm aeiUrio vini induisisse. » ( JoiTUi. IU>. 32, c«|i.4. )

• Eicerpt. è Polyb. psg. Si et 37.

ne pouvait pas toujours cemtenir, non plus (pules soldats ui servaient sous eux.

g n. — Dirriuinit zirnE us Cabtbicisois

ET MaSIIIISSA, BOI DE NDUDIE.

Entre les conditions de la paix accordée aui Carthaginois, il y en avait une qui portait qu’ils rendraient è Masinissa toutes les terres et les villes qui lui avaient appartenu avant la guene; et d’ailleurs Scipion, pour récompenser leiéle et la Bdélité qu’il avait fait paraître àl’ égard du peuple romain, avait ajouté à son domaine tout ce qui était de celui de Syphax. Ce présent fut dans la suite une source de disputes et de divisions entre les Carthaginois et les humides.

Ces deux princes, Syphax et Masinissa, régnaient tous deux en Numidie , mais sur différents peuples. Ceux qui obéissaient au premier s'appelaient Matsasyli , et avaient pour capitale Cirta ; les autres se nommaient ifostyli; les uns et les autres sont plus connus sous le nom de Numides , qui leur est conh mun. Leur principale force était la caïal^ rie. Ils se tenaient à cru sur les chevaux ; plusieurs même les conduisaient sans brides, d'où vient que Virgile les appelle JVutm'dœ infreni '.

Au commencement de la seconde guerre punique *, Syphax s’était rangé du côté des Romains. Gala, père de Masinissa , pour prévenir les progrès d’un voisin si puis.sant, crut devoir embrasser le parti des Carthaginois, et envoya contre lui une armée nombreuse sous la conduite de son fils, âgé seulement alors de dix-sept ans. Syphax, vaincu dans une bataille où l’on dit qu’il y eut trente mille hommes de tués, se sauva en Mauritanie ; mais dans la suite les choses changèrent bien de face.

Masinissa , ayant perdu son père se trouva plusieurs fois réduit à la dernière extrémité , chassé de son royaume par un usurpateur, poursuivi vivement par Syphax, près â chaque moment de tomber entre les mains de ses ennemis , sans troupes , sans argent , sans rcs-

‘ Æneid. Ub. 4,i. *1.

< Ut. lib.SI.n. 48ctl9.

j > Id. Ilb. -i».n.-.3 3t.

sources. 11 était alors allié des Romains et ami de Scipion , avec qui il avait eu une entrevue en Espagne. Ses malheurs ne lui laissèrent pas le moyen d’amener de grands secours à ce général. Quand Lélius arriva en Afrique, Masinissa alla le joindre avec une petite troupe de cavaliers, et depuis ce lemps-là il demeura toujours inviolablemenl attaché au parti des Romains. Syphai*, au contraire, ayant épousé la fameuse Sophonisbc, fille d’Asdrubal, passa dans celui des Carthaginois.

ïjc sort des deux princes changea encore une fois, mais sans retour *. Syphax perd une grande bataille, et tombe vivant entre les mains de l'ennemi. Masinissa, vainqueur, attaque Cirta, capitale de son royaume, et s’en rend maître ; mais il y trouve un danger plus grand que dans le combat, Sophonisbe , aux attraits et aux caresses de loquelle il ne peut résister. Pour la mettre en sûreté , il l’épouse; mais il est bientôt obligé , pour présent nuptial , de lui envoyer du poison, n’imaginant point d'autre voie de lui tenir sa parole et de la soustraire au pouvoir des Romains,

C’était une faute considérable en cllenuéme, et qui d’ailleurs ne pouvait pas manquer de déplaire extrêmement à une nation fort jalouse de son autorité. Ce jeune prince la répara avantageusement par les services signalés qu’il rendit depuis à Scipion^ Nous avons dit qu’après la défaite et la prise de Syphax il fut mis en pos.session 'du royaume de ce prince , et que les Carthaginois furent obligés de lui restituer tout ce qui lui appartenait. C’est ce qui donna lieu aux contestations dont il nous reste à parler.

Un territoire situé vers le bord de la mer*, près de la petite Syrie, en fut le sujet : c’était un pays très-fertile et très-riche ; la preuve en est, que la seule ville de Leptis, qui y était située, payait chaque jour aux Carthaginois pour tribut un talent', c’est-à-dire mille écos. Masinissa s'était emparé d’une partie de ce territoire. De part et d’autre on envoya des députés à Rome, qui plaidèrent chacun leur

« Liv.lib.29.n.23.

< Id. 30. n. 11 et 12.

» lbid.,n. 41.

* Id. Mb. 34, n. 62.

» Un talent carthaginoU valait 3 600 û-. E. B.

cause dans le sénat. On jugea à propos (fen> voyer sur les lieux Scipion l’Africain et deux autres commissaires pour examiner l’affaire ; ils revinrent sans avoir prononcé de jugement, et laissèrent tout en suspens. Peut-être agirent* ils ainsi par ordre du sénat; et c’était secrètement favoriser Masinissa , qui était en )>ossession du territoire.

Dix ans après *, de nouveaux commis.saires, nommés pour examiner la même affaire , en usèrent comme les premiers, et ne décidèrent rien.

Après un pareil espace de temps les Carthaginois portèrent encore leurs plaintes devant le sénat, mais avec beaucoup plus de force qu’auparavanl. Ils représentèrent qu'outre les terres dont il s’était agi d’abord , Masinissa, dans les deux années précédentes, avait usurpé sur eux plus de soixante-dix places ou châteaux ; qu’ils avaient les mains liées par l'arlicle du dernier traité, qui leur déferait de foire la guerre à aucun des alliés du peuple romain ; qu’ils ne pouvaient plus soutenir la fierté, l’avarice , la cruauté de ce prince ; qu’ils étaient envoyés pour demander au peuple romain qu’il lui plût d'ordonner de trois choses l’une : ou que l’affaire serait examinée et jugée dans le sénat ; ou qu’il leur serait permis de repousser la force par la force , et de se défendre par la voie des armes ; ou que, si la faveur l’emportait sur la justice, il plût au peuple romain de marquer une fois pour toutes ce qu’il voulait qui fût donné à Masinissa des terres qui appartenaient aux Carthaginois ; qu’au moins ils sauraient désormais à quoi s’en tenir, et que le peuple romain garderait quelque mesure à leur égard , au lieu que ce prince ne mettrait d’autres bornes à ses prétentions que son insatiable avidité. Les dé« putés finirent par demander que si , depuis la paix, les Romains avaient quelque faute à leur reprocher, ils la punissent par eux-mêmes plutôt que de les abandonner à la discrétion d’un prince qui leur rendait et la liberté et la vie insupportables. Après ce discours, pénétrés de douleur, et versant des larmes en abondance, ils se prosternèrent par terre ; spectacle

* Liv. lib. 40 . n. 17. - An. M. 3823; Rom. 567.

• Uv. Ub. 42. n. 23 et 2t. - An. M. 3833; Rom. 577.

<|ai toucha de compassion tous les assistants , et rendit Masinissa extrêmement odieux. On demanda & Gulussa son flis, qui était présent, ce qu’il avait à répliquer. Il répondit que le roi son père ne lui avait donné aucune instruction, ne sachant pas qu'on dOt l'accuser; qu'il priait les Romains de Ihire rélleiion que ce qui lui attirail la haine de Carthage était l’inviolable fidélité qu’il avait toujours gardée i leur égard. Le sénat, après les avoir entendus, répondit qu’il était disposé k rendre i chacun d’eux la justice qui leur était due ; que Gulussa eût à partir sur-le-champ pour avertir Masinissa d’envoyer au plus tôt des députés avec ceux de Carthage ; que les Romains feraient pour lui tout ce qui dépendrait d’eux, mais sans faire tort aux autres; qu’il était juste de s’eu tenir aux anciennes bornes , et que l’intention du peuple romain n’était pas que pendant la paix on enlevai par violence aux Carthaginois les terres et les villes qui leur avaient été laissées par le traité. On les renvoya ainsi de part cl d’autre , après leur avoir fait les présents ordinaires.

Tout cela n’était que des paroles '. Il est visible qu’à Rome on ne se mettait point en peine de satisfaire les Carthaginois ni de leur rendre justice, et qu’on y traînait exprès celle affaire en longueur, pour laisser à Masinissa le temps de s’affermir dans ses usurpations et d’alTaiblir ses ennemis.

On ordonna une nouvelle députation pour aller sur le> lii u\ faire de nouvelles enquêtes*. Caton était du nombre des commissaires.

Quand ils forent arrivés, ils demandèrent aux parties si edes voulaient s’en rapporter à leur arbitrage. Masinissa y consentit volontiers. Les Carthaginois répondirent qu’ils avaient une régie lise à laquelle ils s’en tenaient, qui était le traité conclu par Scipion , et demandèrent à être jugés en rigueur ; on ne put donc rien décider. Les députés visitéreul tout le pays , qu’ils trouvèrent en fort bon étal , surtout la ville de Carthage ; et ils furent étonnés de la voir, si peu de temps après le malheur qui lui était arrivé , rétablie au point de grandeur et de puissance où elle était. A leur

• Polyb. pig. 051.

• A|>p. <ie bel puo. pag. 37.~Ao. If. 3Sifi ; Rom. 502.

retour , ils ne manquèrent pas d'en rendre compte an sénat , déclarant que Rome ne serait jamais en sûreté tant que Carthage subsisterait; et depuis ce temps-là, sur quelque affaire qu’on délibérât dans le sénat , Caton ajoutait dans son avis : et je eoneiut de plut qu’il faut détruire Carthage ; sans que ce grave sénateur se mit en peine de prouver que les seuls ombrages de la puissance d’un voisin soient des titres suffisants pour détruire une ville contre la foi des traités. Scipion Nasica i pensait, au contraire, que la ruine de celle | ville entraînerait celle de la république, parce que Rome , n’ayant plus de rivale à craindre, quitterait ses anciennes mœurs, et s’abandonnerait absolument au luxe et aux délices , qui sont la peste certaine des étals les plus llorissanls.

Cependant la division se mil dans Carthage *.

La Diction populaire, étant devenue supérieure à celle des grands et des sénateurs, exila quarante citoyens, et fil prêter serment au peuple que jamais il ne souffrirait qu’on parlât de rappeler les exilés. Ceux-ci se retirèrent chez Masinissa, qui envoya à Carthage deux de ses fils, Gulussa et Micipsa, pour solliciter leur rétablissement. Un leur ferma les portes de la ville ; et i’un d’eux même fut vivement poursuivi par Amilcar, l’un des généraux de la république. Nouveau sujet de guerre : ou lève une armée ^ de part et d’autre. La bataille se donne. Scipion le jeune, qui depuis ruina Carthage, en fut spectateur. Il était venu vers Masinissa de la part de Lucullus, qui faisait la guerre en Espagne, et sous qui il servait, pour lui demander des éléphants. Pendant tout le combat il se tint sur le haut d’une colline qui était tout prés du lieu où il se donnait. Il fut étonné de voir Masinissa, âgé pour lors de plus de quatre-vingts ans, monté à cru sur un cheval, selon la coutume du pays , donner partout des ordres comme un jeune officier, et soutenir les fatigues les plus dures. Le combat fut trèsopiniâtre, et dura depuis le matin jusqu’à la nuit : mais enfin les Carthaginois plièrent. Scipion disait dans la suite qu’il avait assisté à bien des batailles, mais que nulle ne lui avait fait tant de plaisir que celle-ci, où tranquille

< App. de bd. PUD. pig. 38.

Digilized by t .1 h

et de sang-froid, il avait vu plus de cent mille hommes en venir ensemble aux mains et se disputer longtemps la victoire. Et, comme il était fort versé dans la lecture d'Homère , il ajoutait que jusqu'à son temps il n’avait été donné qu'à Jupiter et à Neptune de jouir d’un pareil spectacle, lorsque l'un du haut du mont Ida, l’autre du haut de la Samothrace, avaient eu le plaisir de voir on combat entre les Grecs et les Troyens. Je ne sais si la vue de cent mille hommes qui s’entrecoupent la gorge cause une joie bien pure, ni si celte joie peut subsister avec le sentiment d’humanité qui nous est naturel.

Les Carthaginois*, après le combat, 'prièrent Scipion de vouloir bien terminer leurs disputes avec Masinissa. Il écoula les deux parties. Les premiers consentaient à céder le territoire d’Emporium , qui avait fait le premier sujet du procès; à payer actuellement à Masinissa deux cents talents d'argent, et à y en ajouter dans la suite huit cents*, en différents termes dont on conviendrait : mais , comme Masinissa demandait le rétablissement des exilés, les Carthaginois n’ayant point voulu écouter cette proposition, on se sépara sans rien conclure. Scipion, après avoir fait ses compliments cl ses remcrctments à Masinissa, partit avec les éléphants qu'il y était venu chercher.

Ijc roi*, depuis le combat, tenait le camp des ennemis enfermé sur une colline, où il ne pouvait leur arriver ni vivres ni troupes. Sur ces entrefaites arrivent des députés de Rome. Ils nvaienl ordre, en cas que Masinissa eût eu du dessous, de terminer l’affaire; autrement, de ne rien décider, et de donner de bonnes espérances au roi : cl c'est ce dernier parti qu'ils suivirent. Cependant la famine augmentait tout les jours dans le camp des ennemis ; et, pour surcroît de malheur, la peste s’y joignit et Cl un horrible ravage. Réduits à la dernière extrémité, ils se rendirent, avec promesse de livrer à Masinissa les transfuges, de lui payer cinq mille talents d’argent* dans l’espace de cinquante années, et de rétablir

' App. de bel. pun. ptg. <0.

* D'êbord 750 000 fr., pul< 3 035 000 û. E. B.

» App de bel. pan. pag.40.

* iPOÛOOOOfr. E- B.

les exilés malgré le serment qu’ils avaient fait au contraire. Les soldats furent tous passés sous le joug, et renvoyés chacun avec un habit seulement. Gulussa, pour se venger du mauvais traitement que nous avons dit auparavant qu’il avait reçu, envoya contre eux un corps de cavalerie, dont ils ne purent ni éviter l'attaque, ni soutenir le choc, dans l’étal de faiblesse où ils étaient. Ainsi de cinquantehuit mille hommes il en retourna fort peu à Carthage.

TBOISIÈMB GUEBHE PüldQIJG.

La troisième guerre punique* , moins considérable que les deux premières par le nombre et la grandeur des combats, et par la durée, qui ne fut guère que de quatre ans, le fht beaucoup plus par le succès et l’événement, puisqu’elle se termina par la ruine et la destruction de Carthage.

Celle ville sentit bien, depuis sa dernière défaite*, ce qu'elle avait à craindre des Romains, en qui elle avait toujours remarqué beaucoup de mauvaise volonté toutes les fois qu’elle s’était adressée à eux dans ses démêlés avec Masinissa. Pour en prévenir l'effet, les Carthaginois déclarèrent, par un décret du sénat, Asdrubal et Carthalon, qui avaient été, l’un général de l’armée, l’autre * commandant des troupes auxiliaires,- coupables de crime d'étal, connne élanl les auteurs de l i guerie contre le roi de Nuniidie; puis ils députèrent à Rome pour savoir te qu’on pensait et ce qu’on souhaitait d’eux. On leur répondit froidement que c'était au sénat et au peuple de Carthage à voir quelle satisfaction ils devaient aux Romains.

N’ayant pu tirer d’autre réponse ni d’autre éclaircissement par une seconde députation, ils entrèrent dans une grande inquiétude ; et, saisis d’une vive crainte par le souvenir des maux passés, ils croyaient déjà voir l’ennemi à leurs portes, et se représentaient toutes les

• Aa. M. 3855 ; Canh. 607 ; Bom. 50»; n. 3.C. 140.

■ App. pag. 41 . 43.

* Lee Iroupcs Sb-angém avalent chacune d« cbeti île leur naUon, qnl, loua ensemble, liaient commandla par nn officier carlbaginois qu'Appien appelle

Digilizea Dv '

'IGO

suites (unesles d’un long siège et d’une ville prise d’assaut.

Cependant à Rome on délibérait dans le sénat sur le parti que devait prendre la république; et les disputes entre Caton l’ancien et î^ipion Nasica * qui pensaient tout difiéremment sur ce sujet, se renouvelèrent. Le premier, à son retour d’Afrique, avail déjà représenté vivement qu’il avail trouvé Carthage, non dans l’état où les Romains la croyaient, épuisée d’hommes et de biens, affaiblie et humiliée ; mais au contraire remplie d’une florissante jeunesse, d’une quantilé immense d’or et d’argent, d’un prodigieux amas de toutes sortes d’armes, et d’un riche appareil de guerre; et si fière et si pleine de confiance dans tous ees grands préparatifs, qu’il n’y avait rien de si haut à quoi elle ne portât son ambition et ses espérances. On dit même qu’après avoir tenu ce discours il jeta au milieu du sénat des figues d’Afrique qu’il avail dans le pan de sa robe; et que, comme les sénateurs en admiraient la l^auté et la grosseur, il leur dit : Sachez qu'il n'y a que trois jours que ces fruits ont été cueillis. Telle est la distance qui nous sépare de l'ennemi*.

Caton et Nasica avaient tous deux leurs raisons pour opiner comme ils faisaient Nasica, voyant que le peuple était d’une insolence qui lui faisait commettre toutes sortes d’excès ; qu’enflé d’orgueil par ses prospérités , il ne pouvait plus être retenu par le sénat même , et que sa puissance était parvenue à un point qu’il était en étal d’entraîner par force la ville dans tous les partis qu’il voudrait embrasser , Nasica, dis-je, dans celle vue, voulait lui laisser la crainte de Carthage comme un frein , pour modérer et réprimer son audace ; car il pensait que les Carthaginois étaient trop faibles pour subjuguer les Romains , et qu’ils étaient aussi trop forts pour en être méprisés. Caton , de son côté ; trouvait que, par rappoii à un peuple devenu fier et insolent par ses victoires, et qu’une licence sans bornes précipitait dans tontes sortes d’égarements, il n’y avail rien de plus dangereux que de lui lais-

* Plat, in vil. Cat. pag. 352.

• Plin. lib. 15, cap. 18.

> PluU in vit. Cat. pag. 353.

ser pour rivale et pour ennemie une ville jusquedà toujours puissante , mais devenue par ses malheurs mêmes plus sage et plus précaulionnéc que jamais , et de ne pas lui ôter entièrement toute crainte du dehors lorsqu’il avail an dedans tous les moyens de se porter aux derniers excès.

Mettant à part pour un moment les lois de l’équité, je laisse au lecteur à décider qui de ces deux grands hommes pensait plus juste selon les règles d’une politique éclairée, et par rapport aux véritables intérêts de l’étal. Ce qui est certain , c’est que tous les ‘ historiens ont remarqué que , depuis la destruction de Carthage, le changement de conduite etde gouvernement fut sensible à Rome; que ce ne fut plus timidement et comme à la dérobée que le vice s’y glissa, mais qu’il leva la tête, et saisit avec une rapidité étonnante tous les ordres de la république, cl qu’on se livra sans réserve, et sans plus garder de mesure, au luxe elaux délices, qui ne manquèrent pas, comme cela est inévitable, d’entraîner la ruine de l’étal. « Le premier Sci- « pion*, dit Palerculus en parlant des Romains, « avail jeté les fondements de leur grandeur fu- « lure; le dernier, par ses conquêtes, ouvrit la « porte à toutes sortes de dérèglements et de « dissolutions. Depuis que Carthage, qui tenait « Rome en haleine en lui disputant l’empire, a eut été entièrement détruite , la décadence « des mœurs n’alla plus lentement, ni par de- « grés, mais fut prompte et précipitée. »

Quoi qu’il en soit , il fut résolu dans le sénat qu’on déclarerait la guerre aux Carthaginois ’ ; et les raisons ou les prétextes qu’on en apporta furent que, contre la teneur du traité, ils avaient conservé des vaisseaux, conduit une

* « UbI Carfhago, et smula imperîi romani, ab stirpe « inleriit... fortana sevire ac miscere omnia coepit.» (Sallost. (’n belL CatiL )

« Ante Carthaginem deletam, populoa et senatus nmia- « nas placide modesléque inter se rempublicam tracta- « bant... metus bostilis in bonis artibos clvitatem retines bat ; sed ubi formido ilia mentibus decessit. Uieet ea. que « secunde res amant, iasdvia atquo sttperbia iocessére. » ( Id. in bel. Jugurth. )

. • a PotenÜæ Romanomm prior Scipio viam aperaerat; a laxoria posterior apeniit. Quippé remoto Carthsginis « metu, sublatâque imperii cmulà ; non gradu, sed pra- (( cipHi cursu a virtate desciluro . ad ritia transcursaro. » ( Vbll. Patebc. lib. 2, cap. i. )

* App. pag i2.

«Ni>ÿ Itil

armée hors de leurs terres contre un prince allié de Rome, dont ils avaient maltraité le fils dans le temps même qu’il avait avec lui un ambassadeur romain.

l'n événement que le hasard fit tomber heureusement dans le temps qu'on délibérait sur l’affaire de Carthage, contribua sans doute beaucoup à faire prendre celte résolulion. Ce fut l’arrivée des députés d’Utique.qui venaient se mettre, eux, leurs biens, leurs terres et leur ville, entre les mains des Romains. Rien ne pouvait arriver plus à propos. Clique était la seconde place d’Afrique, fort riche et fort opulente, qui avait un port également spacieux et commode, qui n’était éloignée de Orlliagc que de soixante stades ’, et qui pouvait servir de place d’armes pour l’attaquer. On n’hésita plus pour lors, et la guerre fut déclarée dans les formes. On pressa les deux consuls de partir le plus promptement qu’il serait possible : c’étaient M. Mnnilius et L. Marcius Censorinus. Ils reçurent du sénat un ordre secret de ne terminer In guerre que par la destruction de Carthage. Ils partirent aussitôt , et s’arrêtèrent ù Lilybéc en Sicile. La llotle était considérable ; elle portail quatre-vingt mille hommes d’infanterie , et environ quatre mille de cavalerie.

Carthage ne savait point encore ce qui avait été résolu à Rome La réponse que les députés en avaient rapportée n’avait servi qu’à y augmenter le trouble et l’inquiétude. C’était aux Carthaginois, leur avait-on dit , à voir par où ils pouvaient satisfaire les Romains. Ils ne saraient quel parti prendre. Enfin ils envoient encore de nouveaux députés, mais avec plein pouvoir de faire tout ce qu’ils jugeront à propos , et même (à quoi ils n’avaient jamais pu se résoudre dans les guerres précédentes ) de déclarer que les Carthaginois s’abandonnaient, eux et tout ce qui leur appartenait , à la discrétion des Romains. C’était, selon la force de retic formule , se suaque eorum arbitriopermtllere, les rendre maîtres absolus de leur sort, et se reconnaître pour leurs vassaux. Ils n’attendaient point cependant un grand succès de celle démarche, quelque humiliante quelle fût pour eux , parce que ceux d'Lliqne , les

' Àpp. tell. pun. pog. - An. M. »Ci«; Rom. 800.

’ Trois lieue». I

^ PiWrii. fxrerpl. '

ayant prévenus, leur avaient enlevé le mérite d’une prompte et volontaire soumission.

En arrivant à Rome, les députés apprirent (|ue la guerre était déclarée , et que l’armée était partie. Rome avait dépêché un courrier à Carthage , qui y porta le décret du sénat , et déclara en même temps que la flotte était en mer. Ils n’eurent donc pas à délibérer, et se remirent , eux et tout ce qui leur appartenait , entre les mains des Romains. En conséquence de celte démarche , il leur fut répondu que . parce qu’enfin ils avaient pris le bon parti , le sénat leur accordait la liberté , l’usage de leurs lois, toutes leurs terres, cl tous les autres biens que possédaient , soit les particuliers , soit la république, à condition que, dans l’e^ce de trente jours, ils enverraient en otage à Lilybée trois cents des jeunes gens les plus qualifiés de la ville , et qu’ils feraient ce que leur ordonneraient les consuls. Ce dernier mot les jeta dans une étrange inquiétude; mais le troubicoù ils étaient ne leurpcrmil pas de rien répliquer, ni de demander aucune explication ; et .c’aurait été bien inutilement. Us partirent donc pour C.nrthagc, et y rendirent compte de leur députation.

Tous les articlcsdu traité étaient affligeants' ; mais le sücncc gardé sur 1rs villes dont il n'était point fait mention dans le dénombrement de ce que Rome voulait bien leur laisser, les inquiéta extrêmement. Cependant il ne leur restait autre chose à faire que d’obéir ; après les pertes anciennes et récentes qu’ils avaient faites , ils n’étaient pas en étal de tenir lélc à un tel ennemi , eux qui n’avaient pu résistera Masinis.sa; troupes, vivres, vaisseaux, alliés, tout leur manquait, l’espérance et le courage encore plus que tout le reste.

Ils ne crureid pas devoir attendre l’expiration du terme de trente jours c|ui leur avait été accordé : mais , pour tâcher de lléchir l’ennemi par la promptitude de leur obéissance , quoique pourtant ils n’osassent pas s’en flatter, ils firent partir sur-le-champ les otages ; c’était l’élite et toute l’espérance des plus nobles familles de Carthage. Jamais spectacle ne fut plus touchant : on n’entendait que cris , on ne voyait que pleurs. Tout rctcniissail de gé-

' Putyb.exPorp.lrasl.rag.R7--

ogie

mij!^rincii(s et de lamcnlitions; siirloul les mères éplorées , toutes baignées de larmes, i s'arradiaient les cheveux , se frappaient la poitrine , et , comme forcenées par la douleur et le désespoir, jetaient des hurlements capables de toucher les cœurs les plus durs. Ce fut encore tout autre chose dans le moment fatal de la séparation , lors(iu'aprés les avoir conduits jusqu'au bord du vaisseau, elles leur faisaient les derniers adieux , ne comptant ( lus les revoir jamais, les baignaient de leurs larm<-s, ne se lassaient point de les embrasser, les tenaient étroitement serrés entre leurs bras sans pouvoir consentir à leur départ, en sorte qu'il fallut les leur arracher par force, ce qui était plus dur pour elles que si on leur eût arraché leurs propres entrailles. Quand ils furent arrivés en Sicile , on lit passer les otages .i Itomc, et les consuls dirent aux députés que, quand iis seraient à Clique, ils leur feraient savoir les ordres do la république.

Dans de pareilles conjonctures ', il n'y a rien de plus cruel qu'uné affreuse incertitude, qui, sans rien montrer ch détail , laisse envisager tons les maux. Dés qu'on sut que la flotte était arrivée ü Utique, les députés se rendirent au rainp des Romains, marquant qu'ils venaient au nom de l'état pour recevoir leurs ordres , auxquels on était prêt il obéir en tout. Ce consul , après avoir loué leur bonne disposition et leur obéissance, leur ordonna de lui livrer, sans fraude et sans délai, généralement toutes leurs annes. Ils y consentirent ; mais ils le prièrent de faire réflexion à quel état il les réduisait, dans un temps où Asdrubal , qui n'était devenu leur ennemi qu’à cause de leur parfaite soumission aux ordres des Romains, était presque à leurs portes avec une armée de vingt luiile hommes : on leur répondit que Rome y pourvoirait.

Cet ordre fut exécuté sur-le-champ On vit arriver dans le camp une. longue file de chariots chargés de tous les préparatifs de guerre qui étaient dans Carthage : deux cent mille armures complètes, un nombre intini de traits et do javelots, deux mille machines propres h lancer des pierres et des dards. Suivaient les députés de Carthage , accompagnés

I Vdlvé. pjlg. 07.’>. — .Xpp. p.i«. îl ï,a. j

• .Xpp p.ip. (11. ,

do ce que le sénat avait de plus respectables vieillards, et la religion de prêtres plus vénérables, pour tâcher d'exciter à la compassion les Romains dans ce moment critique où l'on ollait prononcer leur sentence et décider en dernier lieu de leur sort. Le consul Censorinus, parce fut toujours lui qui porta la parole, se leva un moment à leur arrivée avec quelques témoignages de bonté et de douceur; puis, reprenant tout à coup un air grave et sévère : « Je ne puis pas, leur dit-il , ne point a louer votre promptitude à exécuter les or- « dres du sénat. Il m’ordonne de vous dé- « clarer que sa dernière volonté est que vous « sortiez de Carthage, qu’il a résolu de dé- « truire , et que vous transportiez votre défi meure dans quel endroit où il vous plaira de « votre domaine, pourvu que ce soit à quatic- « vingt s stades ‘ de la mer ! «

Quand le consul eut prononcé cet arrêt foudroyant , ce ne fut qu'un cri lamentable parmi les Carthaginois. Fra]!pés comme d’un coup de tonnerre qui les étourdit sur-le-champ, ils ne savaient ni où ils étaient, ni ce qu’ils faisaient’. Ils se roulaient dans la poussière, déchirant leurs habits , et ne s’expliquant que par des gémissements et des sanglots entrecoupés. l’uis, revenus un peu à eux, ils tendaient leurs mains suppliantes, tautût vers les dieux, tantôt vers les Romains, et imploraient leur mbsérieordc et leur justice pour un peuple qui allait être lédiiit au désespoir. -Mais, comme tout élait sourd à leurs prières , ils les convertirent bientôt en reproches cl en inipri'calions, les fai.sanl re.ssouvenir qu’il y avait des dieux vengeurs aussi bien que témoins des crimes et de la perlidie. Les Romains ne purent refuser des larmes à un spécia le si louchant ; mais leur parti était pris: ios députés ne. purent même obtenir qu'on su‘sd l’exéculion de l’ordre jusqu’à ce qu'ils sc fussent encore présentés au sénat pour liUlier d'en obtenir la révocation. Il fallut partir, el porter la réponse à Carthage.

On les y nllendnil avec une impaliencé e

un tremblement ipii nesc peuvent exprimer •

Ils curent hion de la peine à percoi

la foule

I Quilrclîciies. =T!OÎs licursplt|iM;l. ts- ®- ’ Ane. P-'in. Wi-.Vî,

> M. jta;;. .Vt M.

J hy

qui s'emprossail autour d’eux pour savoir la réponse, qu’il n’élail que trop aisé de lire sur leurs visages. (Juand ils f rent arrivés dans le sénat , et qi.’ils eurent exposé l’ordre rrucl qu’ils avait^nl rc(U, un cri général apprit au peuple que’, était sou sort ; et dés ce moment ce ne fui plus dans toute la vill ■ que hurlements, que dés!‘siK)ir, que rage et que fureur.

Qu’il me soit permis de m’arrêter ici un moment pour faire quelque atlention sur la conduite des Romains. Je ne puis a.sscî regretter que le fragment de l’olybc où cette députation est rapportée, finisse précisément dans l’endroit le plus intéressant de celle histoire; et j’estimerais beaucoup plus une courte réllcxion d’un auteur si judicieux, que les longues harangues qu’Appieu met dans la bouche des députés et dans celle du consul. Or, je ne puis croire que Polybe, plein de bon sens, de raison et d’équité comme il était, cftl pu approuver, dans l’occasion dont il s’agit , le procédé des Romains. On n’y reconnaît poini, te me semble, leur ancien caractère ; celle grandeur d’éme , cette noblesse , celle droiture ; cet éloignement déclaré des petites ruses, des déguisements, des fourberies, qui ne sont point, comme il est dit quelque part , du génie romain : minimê romanis artibus. Pourquoi ne point attaquer les Carthaginois à force ouverte? Pourquoi leur déclarer nellemcnl par un traité, qui est une chose sacrée, qu’on leur accorde la liberté et l’usage de leurs lois, en sous -entendant «les conditions qui en sont In ruine entière? Pourquoi cacher, sous la honteuse réticence du mol de ville, dans ce traité, le perfide dessein de détruire Carthage; comme si, ù l'ombre de celle équivoque, ils le pouvaient faire avec justice? Pourquoi enfin ne leur faire ia dernière déclaration qii’après avoir tiré d’eux, àdilRreiiîes reprises, leurs otages et leurs armes, c’est-à-dire après les avoir mis absolument hors d’état de leur rien tefuser? N’esl-il pas visible que Carthage, après tant de perles, tant de défaites, tout affaiblie et épuisée qu’elle est, fait encore trembler les Romains , et qu’ils ne croient pas la pouvoir dompter par la voie des armes? Il est bien dangereux d’élre assez puissant pour commellrc impunément r/njusiiee, et pour en espérer même de grands av.anlages. 1,’expèrience de tous les

empires nous apprend qu’on ne manque guère de la commettre quand ou la croit utile.

I.’êloge magnifique que Polybe ' fait des Achéens est bien éloigné de ce que nous voyons ici. Ces peuples, dit-il, loin d’employer des ruses et des tromperies ù l’égard de leursalliés pour augmenter leur puissance , ne croyaient pas même qu’il leur fût pr-rmis d’en user contre leurs ennemis , et ne comptaient pour solide et glorieuse victoire que celle qui se remporte les arme-s à la main par le courage et la bravoure. Il avoue, dans le même endroit, qu’il ne reste plus chez les Romains que de légères traces de l’ancienne générosité (le leurs pères ; et il se. croit obligé , dit-il , de faire cette remarque contre un principe devenu fort commun de son temps parmi ceux qui étaient charg(’-s du gouvernement, qui croyaient que la bonne foi n’((st point compatible avec la bonne politique, et qu’il est impossible de réussir dans l’administration des affaires publiques, soit en guerre, soit en paix, sans employer quelquefois la fraude cl la tromperie.

Je reviens à mon sujet, l.es consuls ne se h.llèrenl pas do marcher contre Carthage ’, ne s’imaginant pas qu’ils (mssenl rien ù craindre d’une ville désarmée. On y profita de ce délai pour SC mettre on état de défense ; car il fut résolu d’un commun accord de ne point abandonner la ville. On nomma pour général , au dehors , A.sdrubal , qui était à la tète de vingt mille hommes , vers ([ui l’on députa pour le prier d’oublier en faveur de la patrie l’injaslice qu’on lui avait faite par la crainte des Romains : on donna le commandement des troupes, dans la ville, à un autre A.sdrubal, petit-fils de Masinissa : puis, on fabri<|ua des armes avec une promptitude incroyable. Les lempb-s . les palais , les places publiques , furent changés en autant d’ateliers : hommes, et femmes y travaillaient jour et nuit. Ou faisait chaque jour cent quarante boucliers, trois cents épées , cinq cents pi(]ues ou javelots , mille traits, cl un grand nombre de machines propre: à les lancer; et, parce ((u’on maiu{uait de matières pour faire les cordes , les femmes coupèrent icnrsciicvcux, et en fourni rent abondamment.

• uii. ia.p.iï.f.7i.(rr-2,

* Vpp. JW-. — Slr;il(. li;>. 17, fSŸ 03?.

Digilizea Dy Xjoogle

Mnsinissa ' était mécontent de ce qu’aprés qu'il avait eilrémemenl affaibli les forces des Carthapinois, les Romains venaient profiter de sa victoire, sans même qu’ils lui eussent fait part en aucune sorte de leur dessein ; ce qui causa entre eux quelque refroidissement.

Cependant les consuls s’avancent vers la ville pour en former le siège *. Ils ne s'étalent attendus à rien moins qu’à y trouver une vigoureuse résistance ; et la hardiesse incroyable des assiégés les jeta dans un grand étonnenement. Ce n’étaient que sorties fréquentes et vives pour repousser les assiégeants, pour brûler les machines, pour harceler les fourrageurs. Censorinus attaquait la ville d’un côté, et Maniliusde l’autre. Scipion, surnommé depuis {'Africain, servait alors en qualité de tribun , et se distinguait parmi tous les oITlciers autant par sa prudence que par sa bravoure. I.e consul sous qui il commandait fit plusieurs fautes pour n’avoir pas voulu suivre ses avis. Ce jeune ollicier tira les troupes de plusieurs mauvais pas où l’imprudence des chefs le.s avait engagées. Cn célébré Phaméas, chef de la cavalerie ennemie, qui harcelait sans cesse et incommodait beaucoup les fourrageurs , n'osait paraître en campagne quand le tour de Scipion était venu pour les soutenir; tant il savait contenir ses troupes dans l’ordre, et se poster avantageusement. Lne si grande et si générale réputation lui attira de l’envie ; mais comme il se conduisait en tout avec beaucoup de modestie et de retenue , elle se changea bientôt en admiration ; de sorte que , quand le sénat envoya des députés dans le camp pour s’informer de l’état du siège, toute l’armée se réunit pour lui rendre un témoignage favorable, soldats, officiers, généraux même, et ce ne fut qu’une voix pour relever le mérite du jeune Scipion : tant il est important d’amortir, pour parler ainsi, l’éclat d’une gloire naissante par des manières douc.'‘s et modestes , et de ne pas irriter la jalousie par des airs de hauteur et de suffisance , dont l’effet naturel est de réveiller dans les autres l’amour-propre, et de rendre la vertu même odieuse.

Dans le même temps Masinissa*, se voyant

‘ App.pag..V>.

« Pag. S5 S8.

• App. |Mg. 6J. -

près de mourir, pria Scipion de vouloir bien venir lui rendre une visite, afin qu’il pût lui mettre en main un plein pouvoir de disposer comme il le jugerait à propos de son royaume cl de ses biens en faveur des enfants qu’il Inissail. Il le trouva mort en arrivant. Ce prince leur avait commandé en mourant de s’en rapporter pour toutes choses à ce que réglerail Scipion, qu’il leur laissait pour père et pour tuteur. Je diffère à parler ailleurs avec plus d’étendue de la famille et de la postérité de .Masinissa, pour ne point interrompre trop longtemps l’iiislnire de Carthage.

L’estime que Phaméas ' avais conçue pour Scipion l’engagea à quiller le parti des Carthaginois pour embrasser celui des Romains. 11 vint se rendre à lui avec plus de deux mille cavaliers, et il fut dans la suite d’un grand se-* cours aux assiégeants.

Caipurnius Pison, consul, et L. Mancinus son lieutenant* arrivèrent en Afrique au cône inencement du printemps. La campagne se passa sans qu’ils fissent rien de considérable: ils eurent même du dessous en plusieurs (njtasions, et ils ne poussèrent que lentement le siège de Carthage. I.es assiégés, au contraire, avaient repris courage; leurs troupes augmentaient considérablement; ils faisaient tous les jours de nouveaux alliés. Ils envoyèrent jusque dans la Macédoine vers le faux Philippe’, qui se faisait passer pour le fils de Persée, et qui faisait pour lors la guerre aux Romains, l’exhortant de la presser vivement, et lui promettant de lui fournir de l’argent et ddS vaisseaux.

Ces nouvelles causèrent de l’inquiétude à Rome*. On commença à craindre le sucrés d’une guerre qui devenait de jour en jourplus douteuse et plus importante qu’on ne sc l’était d’abord imaginé. Autant qu’on était mécoatent de la lenteur des généraux, et qu’en parlait mal d’eux, autant chacun s’empressaità dire du bien du jeune Scipion, et à vanter scs rares vertus. 11 était venu à Rome pour demander l’édilité. Dès iju’il parut dans l’assemblée, son nom, son visage, sa réputation, la croyance commune que les dieux le destinaient pour

' App. pag. 63.

* Pag. 06.

* Andrivus

* App. tS.

ICÜ

terminer la troisième guerre punique, comme; le premier Scipioii, sou grand-père adoptif, avait terminé la seconde, tout cela frappa extrêmement le peuple; et, quoique la chose fût contre les lois, et que par celte raison les anciens s'y opposassent, au lieu de l'édilité qu'il demandait, le peuple lui donna le consulat laissant dormir les lois pour celte année, et voulut qu’il eût l’Afrique pour département, sans tirer les provinces au sort comme c’était la coutume, et comme Drusus son collègue demandait qu’on le fit.

Dés que Sdpion eut achevé scs recrues *, il partit pour la Sicile, et arriva bieutôl après à U tique. Ce fut fort & propos pour Mancinus, lieutenant de Pison, qui s’était engagé témérairement dans un poste où les ennemis le Ic*iiaient enfermé, et où ils allaient le tailler en jriêces le matin même, si le nouveau consul, qui apprit en arrivant le danger où il était, ii’eût fait remonter de nuit ses troupes dans scs vaisseaux, et n'eùt volé ù son secours.

Le premier soin de Scipiou à son arrivée, fut de rétablir parmi les troupes la discipline, qu’il y trouva entièrement ruinée : nul ordre, nulle subordination, nulle obéissance; on ne rongeait qu’à piller, qu’à faire bonne chère, et qu’à SC divertir. H chassa du camp toutes les bouches inutiles, régla la qualité des viandes que les vivandiers pourraient apporter, et n’en voulut point d’autres que de simples et de militaires, écartant avec soin tout ce qui sentait le luxe et les délices.

Quand il eut bien établi cette réforme, qui ne lui coûta pas beaucoup de temps ni de peine, parce qu’il donnait l’exemple aux autres, il compta pour lors avoir des soldats, et songea sérieusement à pousser le siège. Ayant fait prendre à ses troupes des haches, des leviers et des échelles, il les conduisit de nuit, en grand silence, vers une partie de la ville appelée .We'gare; et, ayant fait jeter tout d’un coup de grands cris, il l'attaqua fort vivement. I,es ennemis, qui ne s’attendaient pas à être attaqués de nuit, furent d’abord fort effrayés ; mais ils se défendirent avec beaucoup de courage, et Scipion ne put point escalader les

< \n. .XI. 3S.V.S: Rom. 003 • App pag.

murs. Mais, ayant aperçu une tour qu’on avait abandonnée, qui était hors de la ville, fort prés des murs, il y envoya un nombre de soldats hardis et déterminés, qui, par le moyen des pontons, passèrent de la tour sur les murs, entrèrent dans Mégare, cl en brisèrent les portes. Scipion y entra dans le moment, chassa de ce poste les ennemis, qui, troublés par cette attaque imprévue, et croyant que toute la ville avait été prise, s’enfuirent dans la citadelle, et y furent suivis par ces troupes mêmes qui campaient hors de la ville, qui abandonnèrent leur camp aux Romains, et crurent devoir aussi se mettre en sûreté.

Avant que de |iasser outre, je dois donner ici quelque idée de la situation et de la grandeur de Carthage, qui contenait, au commeuccincnl de la guerre contre les Romains, sept cent mille habitants '. Elle était située dans le fond d’un golfe, environnée de mer en forme d’une presqu’île, dont le col, c’est-à-dire l’isthme qui la joignait au continent, était large d’une lieue cl un quart (ving-cinq stades]*. Im presqu’île avait de circuit dix-huit lieues (trois cent soixante stades*]. Du cOlé de l’occident il en sortait une longue pointe de terre, large à peu près de douze toises (un demi-stade*), qui, s’avançant dans la mer, la séparait d’avec le marais, et était fermée de tous cûlés de rochers et d'une simple muraille. Du côté du midi et du continent, où était la citadelle appelée Byraa, la ville était close d’une triple muraille, haute de trente coudées’, sans les parapets et les tours qui la flanquaient tout à l’cnlour par égales distances, éloignées l’une de l’autre de quatre-vingts toises Chaque tour avait quatre étages : les murailles n’en avaient que deux; elles étaient voûtées, et dans le bas il y avait des étables pour mettre trois cciits éléphants, avec les choses nécessaires pour leur subsistance, et des écuries audessus pour quatre mille chevaux, et les greniers pour leur nourriture. Il s’y trouvait aussi de quoi y loger vingt mille fantassins et quatre

* App. p«g. 50 ri 57. — Slrab. lih. )7, pag. 833.

* Juste une lieue. E. B.

* Quatorze liciifsctflemle. ¥,. K.

* Qunlr«‘-vingl-<llx méirM. K. R.

» Treiz.’ tuclrps Pt demi. E. Ü,

< Oiidcux ptéihrcsiulvani letrxlr, c'mI mIxcr??

mvlrM. K. B.

lü«

mille cavaliers. ICnlia loiil cet appareil de guerre flail reiifermô dans les seules murailles. Il II')’ avnil qu'un seul emlruil de la ville dont les murs fussenl faibles cl bas; c'iMait un angle nt-gligô, qui eorameiiçait à la pointe de terre dont nous avons parb^ et continuait jusqu'aux ports, qui étaient du côté du couchant. Il y en avait deux qui se communiquaient l'un à l’autre, mais qui n’avaient qu’une seule entrée, large de soixante-dix pieds', et fermée avec des chaînes. I.e premier était pour les marchands, où l’on trouvait plusieurs et diverses demeures pour les matelots ; l’autre était le port intérieur pour les navires de guerre, au milieu duquel on voyait une Ile, nommée Cothon, bordée, aussi bien que le port, de grands quais, mais où il y avait des loges séparées pour nietln: i couvert deux cent vingt navires, et des magasins au-dessus, où l'on gardait tout ce qui est nécessaire à l’armement cl à réquipement des vaisseaux. L’entrée de chacune de ces loges, destinées à retirer les vaisseaux, était ornée de deux colonnes de marbre d’ouvrage ionique : de sorte que tant le port que l’ile représentaient des deux côtés deux 'magnifiques galeries. Dans celle Ile était le palais de l'amiral; et, comme elle était visà-vis de l’entrée du port, il pouvait de là découvrir tout ce qui se passait dans la mer, sans que de la mer on pût rien voir de ce qui se faisait dans l’intérieur du port. Les marchands de même n’avaient aucune vue sur les vaisseaux de guerre, les deux ports étant séparés par une double muraille; et il y avait dans chacun une port»! particulière pour entrer dans la ville, sans passer par l'autre port. On peut donc distinguer trois parties dans Carthage * ; le port, qui était double, appelé quelquefois Cothon, i cause de la petite lie de ce nom; la citadelle, appelée Bi/rsa; la ville proprement dite, où demeuraient les habitants, qui environnait la citadelle, et était nommée Megara.

Asdrubal' , au point du jour, voyant la honteuse déroute de scs troupes*, pour se venger

^ • X'ingt-un métrés. E. B.

, • Boch. in Phal. pag, .îl2.

* C'est celui qui commandait d'ohord hors de ta ville , et qui, ayant Tait périr un .luire Asdrubal . pclit-6ls de Ma.rini.rsa, s'clail fait donner le cuinmaudcincnl dans la ville même.

* .'t'P. pag. 72.

des Romains, et en même temps pour ôter aux habitants toute espèce d’accommodement et de pardon, Qt avancer sur le mur tout ce qu'il avait de prisonniers romains, en sorte qu'ils fussent à portée d’élrc vus de toute l’armée. Là, il n’y eut point de supplices qu’il ne leur fil soulTrir : on leur crevait les yeux ; on leur coupait le nez, les oreilles, les doigts; on leur arrachait toute la peau de dessus le corps avec des peignes de fer; et, après les avoir ainsi tourmentés, on les précipitait du haut des murs en bas. Un traitement si cruel fil horreur aux Carthaginois ; mais il ne les épargnait pas euxmémes , et il fit égorger plusieurs des sénateurs qui osèrent s’opposer à sa tyrannie.

Scipion ', se voyant maître absolu de l’is- Ihmo, brûla le camp que les ennemis avaient abandonné, et en construisit un nouveau pour ses troupes. Il était de forme carrée, environné de grands et de profonds retranchements armés de bonnes palissades. Du côté des Carthaginois il éleva un mur haut de douze pieds, flanqué, d’espace en espace, de tours et de redoutes; et sur la tour qui était au milieu s’en élevait une autre de bois fort haute, d’où l'on découvrait tout ce qui se passait dans la ville. Ce mur occupait toute la largeur de l’isthme, c’est-à-dire vingt-cinq stades *. Les ennemis, qui étaient à portée du trait , firent tous leurs elTorts pour empêcher cet ouvrage; mais, comme toute l'armée y travaillait sans relâche jour et nuit , il fut achevé en vingt-quatre jours. Scipion en tira un double avantage : premièrement, parce que ses troupes étaient logées plus sûrement cl plus commodément; en second lieu , parce qu’il coupa par ce moyen les vivres aux assiégés, à qui l'on n’en pouvait plus porter que par mer, ce qui souffrait de très-grandes difficultés , tant à cause que la mer de ce côlé-là est souvent orageuse, que par la garde exacte que faisait la flotte romaine. Kl ce fut là une des principales cau.scs de la famine qui se fit bientôt sentir dans la ville. D’ailleurs Asdrubat ne distribuait le blé qui lui arrivait qu’aux trente mille hommes de troupes qui servaient sous lui , se menant peu en peine du reste de la multitude.

l’our leur couper encore davantage les TÎ-

' Pas. 72.

• l*m‘ ticue et lin quai I. = Jii.^te unr Heur. E. V.

vros Sci|jion onlrcpi it de fermer l’eiilrée du port par une levée qui commcnçail à relie langue de terre duiil nous avons parlé, laquelle étail assez prés du port. I.'entreprise d’aliord parut folle aux assiégés , et ils insullaienl aux travailleurs; mais, quand ils rirent que l'ouvrage avançait extraordinairement rlia(|ue jour, ils eomraencèrenl véritablement à craindre, et songèrent à prendre des mesures pour le rendre inutile : femmes et enfants, tout le monde se mil à travailler ; mais avec un tel secret, que Scipion ne put jamais rien apprendre par les prisonniers de guerre, qui rapportaient seulement qu’on entendait beaucoup de bruit dans le port , mais sans qu'on sût pourquoi. Fnfiii , tout étant prêt , les Carthaginois on- X rirent tout d'un coup nue nouvelle entrée d’un autre côté du port, et parurent en mer avec une flotte assez nombreuse , qu’ils venaient tout récemment de construire des vieux matériaux qui se trouvèrent dans les magasins. On convient que, s’ils avaient été sur-lc-diamp attaquer la flotte romaine, ils s’en seraient iufailli- Idement rendus maîtres, parce que, comme on ne s’allendail à rien de tel, et que tout le monde était occupé ailleurs, ils l’auraient trouvée sans rameurs, sans soldats, sans ofliciers ; mais, dit l’historien, il était arrêté que Carthage serait détruite : ils se contentèrent donc de faire comme une insulte et une bravade aux llomains, et reidrérenl dans le port.

Deux jours après*, ils firent avancer leurs vaisseaux pourse battre tout de bon, et ils trouvércnl l’ennemi bien dispo.sé. Cette bataille devait décider du sort des deux partis; elle lut longue et opinicllre, les troupes de côté et d’autre faisant des elforls extraordinaires, celles-là ]K)ur sauver leur patrie réduite aux abois, cellesci pour achever leur victoire. Dans le combat, les brigaiilins des Carthaginois, s<> coulant pardessous le bord des grands vais.seaux des Uomaiiis, leur rompaient tantôt la poupe, tantôt le gouvernail, cl tantôt les rames ; et , s’ils se trouvaient pressés, fisse retiraient avec une promptitude merveilleuse pour revenir iuconliiient à la charge. Colin, les deux armées ayant combattu avec égal avantage jusqu’au soleil couchant, les Curlliaginois jugèrent à propos

< Ari’- ~ ‘-

t l’jï.'j.

de se retirer, non qu’ils sc comptassent vaincus, mais pour recommencer le lendemain.

Une partie de leurs vaisseaux, ne pouvant entrer a.ssez promptement dans h: port , pane que l’entrée en était trop étroite, si; relira devant une terrasse fort spaeieiia! qu’on avait faite contre les murailles pour y descendre les marchandises, sur le bord de laquelle un avait élevé un petit rempart durant cette guerre, de peur que les ennemis ne s’en saisissent. I.ii le combat recommença encore plusvivemenl que jamais, et dura bien avant dans 1a nuit : les Carthaginois y souffrirent beaucoup, et ce qui leur resta de vaisseaux sc réfugia dans la vill<-. Le malin étant venu , Scipion attaqua la terrasse; cl, s’en étant rendu maître avec beaucoup de peine, fi s’y logea, s’y fortifia , et y fil faire une muraille de brique du côté de la ville, fort proche des murs , et de pareille hauteur. (Juand elle fui achevée , il y fil monter qiiali e mille honvmes, avec ordre de lancer .sans cesse des Irails el des dards sur les ennemis , vpii en étaient fort incommodés, à cause que, les deux murs élant d’une hauteur égale, fis ne jetaient presque aucun trait inutilement. Ainsi fut humiliée celle campagne.

rendant les quartiers d’hiver ', Scipion s’appliqua à se débarrasser des troupes de dehors qui incommodaieiil fort ses convois, el facilitaient ceux qu’on envoyait aux assiégés, l’oiir cela, il attaqua une place voisine, nommée .\rpherh, qui leur servait de retraite. Dans une dernière action , il périt du côté des ennemis plus de soixante-dix mille hommes , tant soldats que paysans ramassés, et la plate fut emportée avec bcanconp de peine , après vingtdeux jours de siège. Celle prise fut suivie de la reddition de presque toutes les iilnecs d’Afiique, et contribua beaucoup à la prise même de Carthage, où depuis ce leiiips-là il n’élail presque plus possible de faire entrer des vivres.

Au eommeiicemenl du printemps’, Scipion attaqua eu même temps le port appelé Colhon el la citadelle. S’élaiil rendu matlre de la muraille qui environnait ce port, il se jeta dans la grande place de la > file, qui en était proche, d’où l’on montait à In citadelle par trois rues en pente, bordées de côté et d’autre d’un grand

• Apii. pag. 7S.

• IVig. TU. — ,\n. M. nSTiO; îlom. 6<Xl.

nombre de maison , du haul desquelles on ] transfuges qui , transportés de fureur et de lançait une grêle de dards sur les Komains, | rage, vomiront contre lui mille injures, etmiqui furent contraints, avant que de passer ou- ^ renl le feu au temple, l'endaut qu’on l'allutre, de forcer les premières maisons, eide s’y niait, on dit que la femme d’Asdrubal se para poster, pour pouvoir de là eliasser ceux qui le mieux qu’elle put, et, se mettant à la vue rombattaicnl des maisons voisines, l.e combat de Scipion avec ses deux enfants , lui parla à au haut et au bas des maisons dura pendant haute voix eu cette sorte : « Je ne fais point six jours, et le carnage fut horrible. Pour net- , « d’imprécations contre toi, ô Romain, car tu toyer les rues et en faciliter le passage aux J o ne fais qu’user des droits de la guerre; mais troupes, on tirait avec des crocs les corps des « puissent les dieux de Carthage, et toi de nabitants qu'on avait tués ou précipités du haut n concert avec eux, punir comme il le mérite des maisons, et on les jetait dans des fosses, la « ce perfide qui n trahi sa patrie , scs dieux, plupart encore vivants et palpitants. Dans ce « sa femme et ses enfants! » Puis, adressant travail, qui dura six jours et six nuils, les sol- la parole à Asdrubal : « Scélérat, dit-elle, perdais élaient relevés de temps en temps par « lide, le plus biche de tous les hommes, ce d’autres tout frais, sans quoi ils auraient suc- « feu va nous ensevelir moi cl mes enfants; eombé à la fatigue : il n’y eut que Scipion qui « pour toi, indigne capitaine de Carthage, va pendant tout ce tcmps-là ne dormit point , « orner le triomphe de ton vainqueur, et sudonnant partout les ordres, et s’accordant à « bir à la vue de Rome la peine que tu mépeine le temps de prendre quelque nourriture. « rites. » Après ces reproches elle égorgea ses Il y avait tout lieu de croire que ce siège enfants, les jeta dans le feu, puis s’y précipita durerait encore longtemps cl coûterait beau- elle-même : tous les transfuges en firent aueoup de sang ‘. Mais le septième jour on vil tant.

paraître des hommes en habits de suppliants. Pour Scipion', voyant cette ville, qui avait qui demandaient pour toute composition qu'il été si tlorissante pendant sept cents ans, complût aux Romains de donner la vie à tous ceux parable aux plus grands empires par l’élcnduc qui voudraient sortir de la citadelle : ce qui ! de sa domination sur mer et sur terre, par scs leur fut accordé , à la réserve seulement des | armées nombreuses, par scs flottes, par ses transfuges, llsorlilcinquanlcmilletanl hommes éléphants, par ses richesses ; supérieure même que femmes, qu’on fil passer vers les champs aux autres nations par le courage cl la granavec bonne garde. Les transfuges, qui élaient deurd’àme; qui, toute dépouillée qu’elle était environ neuf cents, voyant qu’il n’y avait point d'armes et de vaisseaux, lui avait fait soutenir de quartier à espérer pour eux, se retranché- pendant trois années entières toutes les misèrent dans le temple d'Esculape avec Asdrubal, res d’un long siège : voyant, dis-je, alors cette sa femme et ses deux enfants, où quoiqu’ils ville absolument ruinée, on dit qu'il ne put refussenl en petit nombre , ils pouvaient se dé- fuser des larmes à la malheureuse destinée de fendre longtemps , parce que le lieu était fort (!arlbage. Il considérait que les villes, les peuélevé, assis sur des rochers, et qu'on y mon- ' pies, les empires, sont sujets aux révolutions lait par soixûnte degrés : mais enfin , pressés ^ aussi bien que les hommes en particulier ; que delà faim, des veillesel de la crainte, et voyant : la même disgrâce était arrivée à Troie, jadis leur perle prochaine, l’impatience les saisit, et, ! si puissante, cl depuis aux Assyriens, aux Môabandonnant le bas du temple, ils se retirèrent des, aux Perses, dont la domination s'étendait nu dernierétage, résolus de ne le quitter qu’avec ■ si loin; cl tout récemment encore aux Macéba vie. ! doniens, dont l’empire avait jeté un si grand

Cependant Asdrubal , songeant 6 sauver la ' éclat. Plein de ces lugubres pensées, il prosicnne, descendit secrètement vers Scipion , noiiça deux vers d’Ilomére, dont le sens est* : portant en main une branche d’olivier, cl se j

jeta à scs pieds. Scipion le fil voir aussitôt aux ' épp. ijug. sa ^

I hTffîTat r.uap otkv ffOT I Mac tpi,

j Kat Upiixuac, zai /aôf i-ju.uîMai Dptâuoi».

I /Kai. lih.a.

* Al'P- pas fl

Il viendra un lempsoii la ville saa e'e de Troie et le belliqueux Priam et ion peuple périront: dt^signanl par ccs vers le sort futur de Rome, rumme il l'avoua à Polybe, qui lui en demanda l'explicalion.

S'il avait été éclairé des lumières de la vérité, il aurait su ce que nous apprend l'Ëcrilurc ' ; a qu'un royaume est transféré d'un « peuple à un autre à cause des injustices, des « violences, des outrages qui s’y commettent, « et de la mauvaise foi qui y régne en dilTé- « rentes manières. » Carthage est détruite parce que l'avarice , la perfidie , la cruauté , y étaient montées à leur comble. Rome aura le même sort, lorsque son luxe, son ambition, son orgueil, scs injustes usurpations, palliées sous le faux dehors de vertu et de justice, auront forcé le souverain maître et distributeur des empires à donner par sa chute une grande leçon à l'univers.

Carthage ayant été prise de la sorte’, Scipion en abandonna le pillage aux soldats pendant quelques jours , à la réserve de l'or , de l'argent, des statues, et des autres oITrandcs qui SC trouveraient dans les temples. Ensuite il leur distribua plusieurs récom|>enses militaires, aussi bien qu'aux officiers, parmi lesquels deux s'étaient surtout distingués, Tib. Gracchus, et C. Fannius, qui les premiers avaient escaladé le mur. Il fit parer des dépouilles des ennemis un navire fort léger, et l'envoya à Rome porter la nouvelle de la victoire.

En même temps il fit savoir aux habitanLs de la Sicile qu'ils emssent chacun à venir reconnaître et reprendre les tableaux et les statues que les Carthaginois leur avaient enlevés dans les guerres précédentes ; et , en rendant à ceux d'Agrigenle * le fameux taureau de Phalaris, il leur dit que ce taureau, qui était en même temps un monument de la cruauté de leurs anciens rois et de la bonté de leurs nou-

• Eccl. lO.H.

• App. pjg. S3.- An. M. 3S5»; Carlh. 7(M ; Bom. 003; >v.J. c. lij.

* App. pag. 83.

* <r Quem taurum Scipio quum reddercl Agrigenünls,

• ditisM dicilur , c<]uuro es$« Ülo» cogitare ulrum euel Sit (u/is ulii/us , suisoe aervire . an populo romaao oblempe-

• rare, ejaum idem moniicncntuni al domettiex crudelila- « ris, etoc^l*'* nunsuetudinU habereoi. » (Cic Ybrb. 6. B. 73.)

veaux maîtres , devait leur apprendre s'il leur serait plus avantageux d'être sous le joug des Siciliens que sous le gouvernement du peuple romain.

Ayant mis en vente une partie des dé|>ouilles qu'on avait trouvées é Carthage , il lit de sévères défenses à ses gens de rien prendre , ni même de rien acheter de ces dépouilles, tant il était attentif à écarter de sa personne et de sa maison jusqu'au plus léger soupçon d'intérêt.

Quand la nouvelle de la prise de Carthage fut arrivée à Rome ', on s'y livra sans mesure au sentiment de la joie la plus vive, comme si ce n'eût été que de ce moment que le repos public fût assuré. On repassait dans son esprit tous les maux qu'on avait soulTerts de la part des Carthaginois en Sicile, en Espagne , et même en Italie pendant seize ans consécutifs, durant lesquels Annibal avait saccagé quatre cents villes , fait périr en diverses rencontres trois cent mille hommes, et réduit Rome même à la dernière extrémité. Dans le souvenir de ces maux , on se demandait l'un à l'autre s'il était donc bien vrai que Carthage fût ruinée. Tous les ordres témoignèrent à l'envi leur reconnaissance envers les dieux, et la ville, pendant plusieurs jours, ne fut occupée que de sacrifices solennels, de prières publiques , de jeux et de spectacles.

Après qu'on eut satisfait aux devoirs de la religion *, le sénat envoya dix commissaires en Afrique pour en régler l'état et le sort à l'avenir, conjointement avec Scipion. Le premier de leurs soins fut de faire démolir tout ce qui restait de Carthage. Rome ‘, déjà maltresse du monde presque entier, ne crut pas pouvoir être en sûreté tandis que le nom de Carthage subsisterait : tant une haine invétérée et nourrie par de longues et de cruelles guerres, dure au delà même du temps où l'on a à craindre, et ne cessé de subsister que lorsque l'objet qui l’ex-

• App. pag.83.

• Pi*. 8t.

> . Iteque M Ilonia, JamtcirarumoriKNiperato, Kco- « rain ipcravil fore, si nornen usquàm maneret Carihagl- « Dis. adeà odium certamiiiibus orluoi ultra metum durai, « et ne in victis (piidcm deponitur, neque ante Invisuin « esse desinit, qoàm esM desüL a ( Yau. Patuc. lib. t,

cip. a.)

r;;,yf;= :de

cile a cessé d’étre. Défenses furent fuites nu nom du ircuple romnin d’y liabiter désorinnis, avec d’horribles imprécations contre ccu\ qui, au préjudice de cet interdit, cntre|)rendniieiit d’y reliiltir quelque chose, et principalement le lieu nommé Byrsa , et la place appelée lUégarr. Au reste, on n’en défendait l’entrée à personne, Scipion ' n'étant pas fâché qu’on vit les tristes débris d’une ville qui avait osé disputer de l’empire avec Rome. Ils arrêtèrent encore que les villes qui , dans cette guerre , avaient tenu le parti des ennemis seraient toutes rasées , et donnèrent leur territoire aux alliés du peuple romain ; et ils gratifièrent en particulier ceux d’L'tiqiie de tout le pays qui est entre Carthage et Hippone. Ils rendirent tout le reste tributaire , et en firent une province lie l’empire romain où l'on enverrait tous les ans un préteur.

Quand tout fut réglé’, Scipion retourna à Rome, oii il entra en triomphe. On n’en avait jamais vu de si éclatant; car ce n’étaient que statues, que raretés, que pièces curieuses et d’un prix inestimable, que les Carthaginois, pendant le cours d’un grand nombre d’années, avaient apportées en .\friquc, sans compter l’argent qui fut porté dans le trésor public, et qui montait A de très-grandes sommes.

Quelques précautions qu’on eût prises pour empêcher que jamais on ne pût songer à rétablir Carthage ’ moins de trente ans après, et du vivant même de Scipion , l’un des Grecques, pour faire sa cour au peuple, entreprit de la repeupler, et y conduisit une colonie composée de six mille citoyens. Le sénat, ayant appris que plusieurs signes funestes avaient répandu la terreur parmi les ouvriers lorsqu’on désignait l’enceinlc et qu’on jetait les fondements de la nouvelle ville, voulut en surseoir l’exécution ; mais le tribun , peu délicat sur la religion et peu scrupuleux , pressa l’ouvrage malgré tous ces présages sinistres, et le finit en peu de jours. Ce fut là la première colonie romaine envoyée hors de l’Italie.

On n’y bâtit apparemment que des espèces

* « l;t ipse locus eorum , qui cum bac urbe de imperio « ccrlArunl, vesligfa CAiamitnIis oMendoret.i»(Cic. Agrar. 2.n. 50.)

* App. pap. M.

* td. pip. 85. — IMul. in Gracch. pag. KW.

do cabanes, puisque, lorsque Marius' ilsiissa fuite en Afi ique s’y relira , il est dit qu’il menait une vie pauv re sur les ruines et les débris de Carthage , se consolant par la vue d'un spectacle si étonnanl, et pouvant au.<si , en quoique sorte , par son étal , servir de consolation à cette v ille infortunée.

Appien rapporte que Jules César ’, après la mort de Pompée, étant passé en Afrique, vil en songe une grande armée qui l’appelait en versant des larmes; et que, louché de ce songe, il écrivit dans ses tablettes le dessein qu’il avait formé à cette occasion de rétablir Carthage et Corinthe ; mais qu’ayant été tué bienlflt après par les conjurés, César-.Auguste, son fils adoptif, qui trouva ce mémoire parmi ses papiers, fit rétablir la ville de Carthage prés du lieu où était l’ancienne, pour ne pas encourir lesevécrations qu’on avait fulminées , lorsqu’elle fut démolie , contre quiconque oserait la rebâtir.

Je ne sais pas sur quoi est fondé ce que rapporte Appien ’; mais nous voyons dans Slrabon que Carthage fut rétablie en même temps ’ que Corinthe par César, à qui il donne le nom de dieu , par où , un peu auparavant , il avait clairement désigné Jules César*; et Plutarque “, dans sa vie, lui attribue en termes formels l’ébablissemcnl de ces deux colonies , cl remarque que ce qu’il y a de singulier sur ces deux villes, c’est que, comme il leur était arrivé auparavant d’élre pri.ses et détruites toutes deux en même temps, il leur arriva aussi à toutes deux d’être en même temps rebâties et repeuplées. Quoi qu’il en soit, Sirabon assure que de son temps Carthage était aussi peuplée qu’aucune autre ville d’Afrique ; et elle fut toujours , sous les empereurs suivants , la capitale de toute l’Afrique. Elle a encore subsisté avec éclat pendant environ sept cenlsans. mais elle a été enfin entièrement délruilc par . les Sarrasins, au commencement du septième

V * Hariuscursum in Afiicam dimil, Inopcm'tu''

« l.vm in lugurio ruin.vmm carihaginensium *®*^^*^^

« i|uum Marius aspiciens Carthaginem. ilia inlurus ■

« rium . aller alteri posrent esse solalio. » ( è rrc. Psttav titv. 2. cap. iO.)

* App.pag.85.

a 1(1. lib. 17. pag. 833.

a W. pag. 83.

• l>ag.T33.

Digilizea Dy Cioogle

SMMie, sans que dans le pays même on en connaisse le nom ni les vestiges. ti .

■ f', l'ti

Digression sur les mœurs et le caractère du sccoud Scipion l’Africain. ^

Scipion , le deslruclcur de Carthage , êtail propre fils du fameux Paul Émile qui vainquit Pcrsêe, dernier roi de Macédoine, et par conséquent petit-fils de cet autre Paul Émile qui fut tué à la bataille de Cannes. Il fui adopté par le fils du grand Scipion l’Africain , et nommé Sn'pio Æmilianus; ce qui, selon la loi des adoptions , réunissait les noms des deux familles. Il en soutint également l’honneur par toutes les grandes qualités qui peuvent illustrer la robe et l’épée. Pendant tout le cours de sa vie, dit un historien, on ne vil rien en lui que (!o louable : actions, discours, sentiments*. 11 SC distingua particuliérement (éloge bien rare maintenant dans les gens de guerre 1) par un go«1l «‘xquispour les belles-lettres et pour toutes sorles de sciences, et par l’estime singulière qu'il faisait des personnes lettrées et savantes. Tout le monde sait qu'on lui attribuait les comédies de Térence, ouvrage le plus achevé que Rome ail jamais produit pour l’élégance et In finesse *. On dit à sa louange que personne ne savait mieux que lui entremêler le repos et l’action , ni mettre à profil avec plus de délicatesse et de goût les vides que lui laissaient les affaires. Partagé entre les armes et les livres, entre les travaux militaires du camp et les occupations paisibles du cabinet, ou il exerçait son corps par les fatigues de la guerre , ou il cultivait son esprit par l’élude des sciences. 11 montra par là que rien n’est plus capable de faire honneur à un homme de qualité, dans quelque profession qu’il se trouve , que les belles connaissances. Cicéron * dit de lui qu’il

» « P. Scipio Æmilianus , vJr avilis P. Africani palcr- • niMiue L. Pauli virluülius similllmus , omnibus belli ac « togæ (lotibus , ingenlique ac studiorum eminenlissinius a «rruli sui. qui nihil in \4â nisi lauüaiidum aul fecit, aut a dixlt . ac scDsIt. » (Veli.. Paterc. lib. 1 , cap. 12.)

* « Ncque eniin quisquam hoc Scipione elegantiùs In- 0 1er valla negoliorum ollo dispuniit ; semperque aul bclli a aul pacis serviil arllbus . semper inler arma ac sludia a versalus . aul corpus pcriculls , aul animuni discipliiiis

« exercuit. » (Ibid. cap. 13.)

î K Africanu* scrnpcr îocrallcum Xcnophonlcm in ma- . tvibcb.1!. » liî».2. n. «•».)

avait toujours entre les moins les ouvrages de \énophon,si pleins d’in.slruclions solides, soit pour la guerre, soit pour la politique.

Ce goût exquis pour les belles-lell res et pour les sciences était le fruit de l’excellente éducation que Paul Émile avait donnée à scs enfants *. Il les avait fait instruire par les plus habiles maîtres en tout genre, n’épargnant pour cela aucuiu; dépense, quoiqu’il n’eût qu’un bien Irès-môdlocre; et il assistait à tous leurs exercices autant que les affaires publiques le lui permettaient, voulant par là devenir lui-méme leur premier maître. . , ^ V

L’union intime de notre Scipion avec Polybe * aclieva de perfectionner en lui les rares qualités qu’un heureux naturel et une excellente éducation y faisaient déjà admirer. Po— lybe , avec un grand nombre d’Achéens qui étaient devenus suspects aux Romains pendant la guerre de Persée, était retenu à Rome , où son mérite le fil bienlôl connaître et recher-r cher par les personnes de la ville les plus dis- , âgé à peine de dix-huit ans, lui , cl regarda comme le de sa vie de pouvoir être formé par un lpl*mallre, dont il préférait 1 entretien à tous les vains amusements qui ont ordinairement tant d’attraits pour les jeunes gens.

Polybe commença par lui inspirer une aversion extrême pour ces plaisirs également dangereux et honteux auxquels s abandonnait la jeunesse romaine , déjà presque généralement déréglée et corrompue par le luxe et la licence que les richesses et les nouvelles conquêtes avaient introduits à Rome. Scipion , pendant les cinq premières années qu’il fut à une si excellente école , sut bien profiter des leçons qu’il y recevait; et, se mcUa ni au-dessus des railleries et du mauvais exemple des jeunes gens de- son Age, il fut regardé dès lors dans toute la ville comme un modèle de retenue et de sagesse, t:

De la il fut aisé de le faire passera la générosité, au noble désintéressement, au bel usage des richesses , yerlus si nécessaires aux personnes d’une grande naissance, et que Sci-

« Plut. In vif. Æmil. Paul.

• r.vcKri'I. «Il* Polyb, png. liT-Kvl. ■

I 7Si

pion porta à un suprême degré s comme on le peut voir par quelques faits que Polybe en rapporte qui sont bien dignes d'admiration.

l*Jmilie femme du premier Scipion l’Africain, et mère de celui qui avait adopté le Scipion dont parle ici Polybe, avait laissé à ce dernier , en mourant , une riche succession. Cette dame, outre les diamants, les pierreries, cl les autres bijoux qui composent la parure des |)ersonnes de son rang, avait une grande quantité de vases d’or et d’argent destinés pour les sacrifices, un train magnifique, des chars, des équipages, un nombre considérable d’esclaves de l’un et de l’autre sexe ; le tout proportionné à l’opulence de la maison où elle était entrée. Quand elle fut morte, Scipion abandonna tout ce riche appareil à sa mère Papiria , qui, ayant été répudiée, il y avait déjà quelque temps, par Paul Émile, et n’ayant pas de quoi soutenir la splendeur de sa nais- -sance, menait une vie obscure, et ne paraissait plus dans les assemblées ni dans les cérémonies publiques. Quand on l’y vit reparaître avec cet éclat, une si magnifique libéralité fil beaucoup d'honneur à Scipion, surtout parmi les dames, qui ne s’en turent pas, cl dans une ville où, dit Polybe, on ne se dépouillait pas volontiers de son bien.

Il ne se fit pas moins admirer dans une autre occasion. Il était obligé, en conséquence de la succession qui lui était échue par la mort de sa graiid'mére, de payer en trois termes différents, aux deux filles de Scipion son grand-pére adoptif, la moitié de leur dot , qui montait à cinquante mille écus V A l’échéance du premier terme, Scipion fit remettre entre les mains du banquier la somme entière. TibériusGracchuset Scipion Nasica.qui avaient épousé ces deux sccurs, croyant que Scipion s’élait trompé, allèrent le trouver, et lui représentèrent que les lois lui laissaient l’espace de trois ans pour fournir celte somme en trois dilférenls paiements. Le jeune Scipion répondit qu’il n’ignorait pas la disposition des lois, qu’on en pouvait suivre la rigueur avec des étrangers, mais qu’avec des procliesct des amis

■ Elle (ilall sŒur de Paul Émile, père du .«erond Scipion rAfricain.

• Poljlie dil (Inqiianle lalcnK, qui valeut 2(17 OCO K

il convenait d’en user avec plus de simplicité et de noblesse ; et il les pria d’agréer que la somme entière leur fût payée. Ils s’en retournèrent pleins d’admiration pour la générosité de leur parent, et' se reprochant à cux-mémes la bassesse de leurs sentiments par rapport à fintérél, quoiqu’ils fussent les premiers de la ville et les plus estimés. Celle libéralité leur paraissait d’autant plus admirable, dit Polybe. qu’à Rome, loin de vouloir payer cinquante mille écus avant l’échéance du terme, personne n’aurait voulu en payer mille avant le jour préfix.

Ce fut par le même esprit que , deux ans après , Paul ICmile son beau-père étant mori, il céda à son frère Fabius , qui était moins riche que lui, la part qu’il avait dans la succession de leur père , laquelle montait à plus de soixante mille écus * , afin de corriger ainsi finégalilë de biens qui se trouvait entre les deux frères.

Ce même frère ayant dessein de donner un spectacle de gladiateurs après la mort de son père, pour honorer sa mémoire, comme c’éljil alors la coutume, et ne pouvant pas facilement soutenir cette dépense, qui allait fort loin, Scipion donna quinze mille écus ’ pour en supporter du moins la moitié.

Les présents magnifiques, que Scipion avait faits à sa mère Papiria, lui revenaient de plein droit après sa mort ; et ses soeurs, selon fusage de ce temps , n’y pouvaient rien prétendre; maisil aurait cru se déshonorer et rétracter scs dons, s’il les avait repris. I! laissa donc à ses sœurs tout ce qu’il avait donné à leur mère , ce qui montait à une somme fort considérable , et il s’attira de nouveaux applaudissements par celle nouvelle preuve qu’il donna de sa grandeur d’âme et de sa tendre amitié pour sa famille.

Ces dilférenles largesses , qui , réunies ensemble, montaient â lie Irés-gmndes sommes, liraient, ce semble, un nouveau prix de l'âge où il les faisait, car il était très-jeune, et encore plus des circonstances du temps où il plaçait sers dons , et des manières gracieuses et obligeantes dont il savait les assaisonner.

• Polybp dit solxanlc laîfnls, qui vnlcnl SiSOnOfr

* <l’p«l-a-dire qiiîiizo l.ilrnt*, >al«nl CÜOOO fr. K

Les Taits que je viens de citer sont si éloignés de nos mœurs , qu'il y aurait lieu de craindre qu’on ne les regardil comme une exagération outrée d'un historien prévenu en laveur de son héros, si l'on ne savait que le caractère dominant de Polybe, qui les rapporte, était un grand amour de la vérité et un extrême éloignement de toute (laiterie. Dans l'endroit même d’où j’ai tiré ce récit, il a cru devoir prendre quelques précautions par rapport é ce qu'il dit des actions vertueuses et des rares qualités de Scipion : il fait observer que , scs écrits devant être lus par les Romains , qui étaient parfaitemeut instruits de tout ce qui regarde ce grand homme, il ne manquerait pas (l’être démenti par eux s’il osait avancer quelque chose qui fût contraire à la vérité; alTront auquel il n'est pas vraisemblable qu’un auteur qui a quelque soin de sa réputation voulût s’exposer graluitcinenl.

Nous avons déjà remarqué que Scipion n’avait pris aucune part aux dérèglements et aux débauches qui régnaient alors presque généralement parmi la jeuncs.se romaine. Il fut avanlngeusemcnl dédommagé et récompensé de cette privation volontaire des plaisirs , par la s<nilé ferme cl vigoureuse qu’elle lui pro- 'ura pour tout le reste de sa vie, qui le mil en étal de goûter des plaisirs bien plus purs, et de (aire ces grandes actions qui lui acquirent tant de gloire.

[.es exercices de la chasse, auxquels il se pla isai l extrêmement , contribuèrent aussi beaucoup ü rendre son corps robuste, et capable de soutenir les plus rudes fatigues. La Macéio'vv.e, où il suivit son père, lui fournil ahondioament de quoi satisfaire son inclination, parce que la chasse, qui y faisait le diverlissemenl ordinaire des rois, ayant été suspendue lepuis quelques années à cause de la guerre,

I y trouva une quantité incroyable de gibier le luiile espèce. Paul Emile, altenlif à prouror à son fils d’honnêtes plaisirs, pour le dé- ;oûter et le détourner de ceux que la raison li interdisait, lui laisM goûter avec une pleine iberfé celui de la chasse pendant tout le temps Uê les troupes romaines demeurèrent dans le a.rs, depuis la victoire qu’il avait remportée Jr Persée. I>e Jeune homme employa son loiri cel exercice si convenable à son lige et à

I son inclination, et il n’eut pas moins de anecés dans celle guerre innocente qu’il déclara aux bétes do Macédoine, que son père en avait eu dans celle qu’il avait faite contre les habitants de ce pays.

C'est au retour de ce voyage que Scipion trouva Polybe A Rome, et lia avec lui celte étroite amitié qui devint si utile à ce jeune Romain, et qui ne loi a guère moins fait d’honneur dans la postérité que toutes ses conquêtes. Il parait que Polybe demeurait et mangeait avec les deux frères. L'n jour que Scipion se trouva seul avec lui, il lui ouvrit son cœur avec une pleine elTusion, cl se plaignit, mais d’une manière douce cl tendre, de ce que Polybe, dans les conversations qu’on avait A table, adresaail toujours la parole A son frère Fabius et jamais h lui. « Je sens bien, lui dilfl il, que celle indilTérencc vient de la pensée « où v ous éles, comme tous nos citoyens, que « je suis un jeune homme inappliqué, et qui « n’ai rien du goûl qui régne aujourd’hui dâr.» O Rome, parce qu’on ne voit pas que je m’al- « tache aux exercices du barreau, et que je >< m’applique au talent de In parole. Mais com- « ment le ferais-je? On me dit perpétuellement « que ce n’est point un orateur que l’on attend « de la maison des Scipions, mais un général « d'armée. Je vous avoue, pardonnet-moi la « franchise avec laquelle je vous parle, que « votre indiOércnce pour moi me touche et « m’afnige sensiblement. » Polybe, surpris de ce discours, ouquel il ne s'attendait point, le consola du mieux qu’il put, cl l’assura que, s’il adressait ordinairement la parole A son frère , ce n’él.iit point du tout faute d’estime pour lui, mais uniquement parce que Fabius était l’atné, et que d'ailleurs, sachant que les deux frères pensaient de même, il avait cru que parler A l’un, c’élail parler A l’aulrc; qu’au reste, il s’oiTrail de tout son cœur A son service, et qu’il' pouvait disposer absolument de sa personne : que, par rapport aux sciences, pour lesquelles il lui voyait beaucoup de goûl, il trouverait des secours suflisanls dans ce grand nombre de savants qui venaient tous les jours de Grèce A Rome; mais que, pour le métier de la guerre, qui était proprement sa profession aussi bien que sa passion, il pourrait lui être de quelque utilité. Alors Scipion, lui prenant les malus et

«yÇ;Ç> 174

les serrant avec les siennes : « Oli, dit-il, quand « verrai-je cet heureux jour où, libre de tout « autre engagement et vivant avec moi, vous « voudrei bien vous appliquer à me former « l'esprit et le cœur! C'est alors que je me « croirai digne de mes ancêtres. » Depuis ce temps-là, Polybc, charmé et attendri de voir dans un jeune homme de si nobles sentiments, s'attacha particuliérement au jeune Scipion; qui le res(>ecla toujours dans la suite comme son propre père.

La qualité d'historien n’était pas 1a seule que Scipion estimât dans Polybe, il faisait bien plus de ras et d’usage de celles de grand capitaine et de grand polilique. Aussi il le consultait en tout, et ne se conduisait que par scs avis, lors même qu’il fut à la tête des troupes, concertant en secret avec lui toutes les opérations de la campagne, tous les mouvemenis de l’armée, loules les entreprises contre l’ennemi, et loules les mesures propres à les faire r^TBsrr. Ln un moi’, l'opinion constante élaiî q'ie ce Romain n’avait rien fait de bon dont il n'rùt l’obligation à Polybe, et qti’il ne faisait lie faute ;;ue lorsqu’il agissait sans le consulter. / Je prie le ieileur de me pardonner cette /longue digression, qui pe;:t paraître étrangère I à mon sujet puisque je ne traite jiOint de l’histoire romaine, mais qui m’a paru si propre au dessein que je me propose en gétiéral dans ccl ouvrage, de former la jeunesse, que je n’ai pu m’empêcher de l'insércrici, quoique je sentisse bien que ce n’élail pas tout à fait sa place. Kn effet, on y voit de quelle importance est la bonne éducation, et combien il est avantageux aux jeunes gens de se lier de bonne heure avec des personnes de mérite; car ce furent hà les fondements de cette gloire et de cette réputation qui ont rendu le nom de Scipion si illustre. Mais surtout quel exemple pour notre siècle. où souvent les plus légers intérêts divisent les frères et les sœurs, et troublent la paix des familles, que ce généreux désintéressement de Scipion, à qui les sommes les plus considérables ne coûtaient rien quand il s'agissait d’obliger ses proches! Ce bel endroit de Polybe m’avait échappé, parce qu’il ne se trouve point dans l’édition in-folio que nous en avons. Sa

I P.iiis.'ln. In Arrrîft, lit*. R. pi?. .Va."».

place naturelle était le heu ou ..traitant du goût de la solide gloire, j’ai parlé du mépris et du noble usage que les anciens faisaient de l’argent. J’ai cru ne pouvoir me dispenser de rendre ici aux jeunes gens ce que j’avais lieu de me reprocher de leur avoir, en quelque sorte, alors dérobé.

llistoire de la famille el de la posiérité de Xlasiniasa.

J’ai promis, après que j’aurais achevé ce qui regarde la république de Carlhage, de revenir .à la famille et à la postérité de Jlasinissn. Ce point d’histoire fait une partie considérable de celle d Afrique, et, par celle raison, n'est pas tout à fait étranger à mon sujet.

Depuis que Masinissa', sous le premier Scipion, eut embrassé le parti des Romains, il était toujours demeuré dans celle honorable alliance avec un zèle et une lldélilé qui ont peu d’exemples. Se voyant près de mourir, il écrivit iHl proconsul d’Afrique, sons qui servait alors le jeune Scipion, pour le prier de vouloir bien le lui envoyer, ajoutant qu’il mourrait content s’il pouvait expirer entre ses bras . après l’avoir rendu le déposilairc de ses dernières volontés. Mais, sentant que sa fin approchait avant qu’il pùt avoir cette consolation, il fil venir sa femme et ses enfants, cl leur dit qu’il ne connaissait dans toute la terre que le seul peuple romain, et parmi ce peupU-, que la seule famiiie des Scipions; qu’il laissait en mourant un pouvoir suprême à Scipion Kmilien de disposer de ses biens el de partager son royaume entre ses enfants ; qu’il voulait que tout ce qu’il aurait décidé fût exécuté ponctuellement, comme si lui-même l’avait arrêté par son testament. Après .leur avoir ainsi parlé, il mourut âgé de plus de quatrevingt-dix ans.

f,e prince, qui pendant sa jeunesse avait essuyé d’étranges malheurs, s’ étant vu dèi>ouillé de son royaume, obligé de fuir de province en province, et près mille fois de iferdre la vie , soutenu, dit l’historien’, par la protection divine , n’eut plus jusqu’à sa mori qu’une suite continuelle de prospérités, qui ne fut inler-

* App. pap. 63. — Val. Mai. lib. 5, rap. 2. — An. M. 3857; Rom. 00t.

> App. piç. 63.

rniiipiif |iar nuruii nccidonl fAdicux. Nonÿfulcmciit il rerou\ ra son royaume , mais il y ajouta relui de Sypliax son cimemi ; el , maître de tout le pays depuis la Mauritanie jusqu’à Cyrcne, il devint le prince le plus puissant (le toute r.Vrrique. Il conserva jusqu'à la nu de sa vie une santé trés-robusic, qu'il dut sans doute et a l’cxlréme sobriété dont il usa toujours pour le boire cl le manger , cl au soin i|u'il cul de s'endurcir sans relàclic au travail el à la fatigue. Agé de quatre-vingt-dix ans , il fai.sait encore tous les exercices d’un jeune homme, cl se tenait à cheval sans selle; el Polybe' fait remarquer [c'est Plutarque qui nous B conservé celle remarque) que, le Icndeiuain d'une grande victoire remportée contre les Carthaginois, on l'avait trouvé devant sa lente faisant son repas d'un morceau de pain bis.

il laissa en mourant cinquante-quatre lils , dont trois seulement étaient d’un mariage légitime; savoir: Micipsa, Gulussa el .Maslanahal. Sci|iion ’ partagea le royamne entre ces trois derniers , et donna aux autres des revenus considérables; mais bicnlâl après Micipsa demeura seul jM)s.sesseur de ces vastes états par la mort de ses deux frères. Il cul deux lils , .tdlierbal et iliempsal , cl il fit élever avec eux dans son palais Juguriha ' son neveu , lils de Mastunalsil , et en prit autant de soin que de ses propres enfants. Ce dernier avait des qualités excellentes , qui lui allirèrenl une estime générale. Bien fait de sa personne, beau de visage, plein d'esprit cl de sens, il ne donna point, conmie c’est l'ordinaire des jeuties gens, dans le luxe et le plaisir. Il s’exercait avec ceux de son Age à la course, à lancer le javelot, à monter à cheval ; et , supérieur à tous, il savait pourtant s’en faire aimer. La chasse était 'OU unique plaisir , mais la chasse contre les lions et d’autres bêles féroces. Pour achever «n eloge, il excellait en tout, et parlait peu le iui-iiiéine : pluriinüm facere, el miniinüm pu lie se loqui.

I n mérite si éclatant et si généralement apimuvé , eommeiiça à donner de l'inquiétude a (ic/psa. Il se voynil Agé, el ses eufanis fort

• An »cnl gcrentla Revp. pag. 7i!1,

• Ipp. (ug.KI- — '■'*'• ''"é- ■-•

• Icmlc riil-loi.e <li- Jii:;iirlli.v o t liri'c de S.illu»lc.

jeunes '. Il savait de quoi l'ambition est capable quand il s’agit d'un Irùne ; et qu'avec beaucuup moins de talents que n’en avait Jtigurlha , il est aisé de se laisser cnirainer A une tentation si délicate, surtout quand elle est aidée de circonstances si fivordblcs. Alin d’éloigner un compétiteur si dangereux pour ses enfanUs , il lui donna le commandement des troupes qu’il envoyait au secours des Humains, occupés alors au siège de Numnnee, sous la conduite de Scipion. Il se flallail que Jugur- Iha , brave comme il était , pourrait bien s'engager mal à propos dans <|uelque action périlleusv:, el y laisser la vie; mais il se trompa. Ce jeune ivrince * à un courage intrépide joignait un grand sang-froid ; el , ce qui est fort rare à cet Age, il était également éloigné et d’une prévoyance timide el d’une hardiesse téméraire. Il gagna dans celle campagne l'estime el l'amitié de toute l’armée. Scipion le renvoya avec des lettres de recommandation pour son oncle , eldes témoignages fort avantageux , apré>s lui avoir donné pourtant de sages avis sur la conduite qu'il devait tenir; car, liabile comme il était A connnilre les hommes, il avait apparemment entrevu dans ce jeune prince une ambition dont il craignait les suites.

.Micipsa , louché de tout le bien qu'on lui mandait de son neveu, changea de disposition à son égard , el ne songea plus qu’à le gagner à force de bienfaits. Il l’adopta, el par son leslamenl le lit son héritier cotnme ses deux autres enfants. Se voyant prés de mourir, il les manda tous trois ensemble , el les lit approclier de son lit. U , en présence de toute 1a cour, il lit souvenir Juguriha de tout ce qu’il avait fait en sa faveur, le conjurant au r.om des dieux de défendre el de protéger toujours ses enfants, qui. de proches qu’ils lui étaient parle sang, étaient devenus ses frères par .son bienfait. Il lui représenta ’ que ce n’élaienl point les armes ni les trésors qui faisaient la

' « Terrcb.vl vnm n.vlura morl.ilîuin avid.i Impcril, r « praprrps ad cip cwhin animi rupWIncm : pm»*rr* op « |K)tttmiU» suæ Ubetoiumi|UC fflatb , quo* rli.iin medioc( crcftvirtM.cpc praxis lran«verHj«agU. w Salll'St.

* a Ac saoc , quod difliciliimum imprimis rsl , H prsiio « firenuus crat, el bonus consillo: quoiuin allcruoi ex « pro\itlcnliA limorcm. allcrumci auüacU irmerlUlein « Aiitme plrnimqursolcl.

3 A Non fxerritiK, r.eqnc lltesaui i . præ«4<lia rei:rù .-uni,

force d’un royaume, mais les amis, qui ne s’acquièrent ni par les armes, ni par l’or, mais par des services réels, et par une fidélité inviolable. Or, peut-on trouver de meilleurs amis que des frères? et quel fond peut faire sur des étrangers quiconque devient ennemi de ses proches? Il exhorta ses enfants i ménager avec grand soin et é respecter Jugurtha , et à n’avoir d’autre dispute avec lui que pour lécher de l'atteindre, et même, s’il se pouvait , de le surpasser en mérite. Il finit en leur recommandant à tous de demeurer fidèlement attachés au peuple romain , et de le regarder toujours comme leur bienfaiteur, leur patron, leur malirc. Micipsa mourut peu de jours après*.

Jugurtha ne se contraignit pas longtemps. Il commença* par se délivrer d’Hiempsal, qui lui avait parlé avec beaucoup de liberté , et le fit égorger. Adhcrbat vil par lé ce qu'il avait à craindre pour lui-méme. La Numidic se divise et prend parti entre les deux frères. On lève de part et d’autre de nombreuses Iroupes. Adherbal , après avoir perdu la plupart de ses places, est vaincu dans un combat, et obligé de se réfugier à Rome. Jugurtha n'en est pas fort effrayé; il savait que presque tout y était vénal. Il y envoie donc des députés, avec ordre de corrompre à force de présents les principaux dessémlenrs. Dans la première audience qu’on leur donna , Adherbal exposa le malheureux état où il se trouvait réduit, les injustices et les violences de Jugurtha, le meurtre de son frère, la perle de presque toutes ses places, et il insista principalement sur les derniers ordres que son père , en mourant , lui avait donnés , de mettre uniquement sa confiance dans le peuple romain , dont l'amitié serait pour lui et pour son royaume un appui plus ferme et plus sûr que toutes les troupes et tous les trésors du monde. Son discours fut long et iiathélique. Les députés de Jugurtha répondirent en peu demolsqu’Hicmpsal avait été tué par les Numides à cause de sa cruauté, qu’Adherbal avait été l'agresseur, et qu’aprés

« verim ftinlcl : quoi neque armh eogm, neqve atiro « parafe qoeas ; dRelo el 0de pariunlar. Qnla autem amic dorquàm f^aterfratri? aatqueiD alienom fldum inve- « nies , si (uis bosUs hierisT n • An. M. 3RS7;Roro.Oi ■ An.M. 38KR;Rom. 63i.

avoir été vaincu , il venait se plaindre de^n’avoir pas fait tout le mal qu'il aurait souhaité ; que leur maître priait le sénat de juger de sa conduite en Afrique par celle qu’il avait gardée é Numance, el de compter plus sur ses actions que sur les accusations de ses ennemis. Ils avaient employé en secret une éloquence plus efiicacc que celle des paroles ; el elle eut tout son effet. A l'exception d’un petit nombre de sénateurs qui conservaient encore quelques senlimenta d’honneur, el n’élaienl pas vendus à l’injuslice, tout le reste pencha du côté de Jugurtha. Il fut résolu qu’on enverrait sur les lieux des commissaires pour partager également les provinces entre les deux frères. On peut bien juger que Jugurtha n’épargna pas l’argent. Le partage fut fait entièrement à son avantage , en gardant néanmoins quelque apparence d'équité. ,

Ce premier succès enfla son couragiKet augmenta sa hardiesse. 11 attaque son frère à force ouverte ; et, pendant que celui-ci s'amuse à envoyer vers les Romains, il enlève plusieurs de ses places, pousse toujours ses conquêtes . el, après le gain d'une bataille , l’assiège luiméme dans Cirta, capitale de son royaume. Cependant surviennent des députés de Rome, avec ordre de déclarer aux deux princes, de la part du sénat et du peuple , qu’ils aient à mettre bas les armes et é faire cesser toute hostilité. Jugurtha , après avoir protesté de son profond respect el de sa parfaite soumission pour les ordres du peuple romain, ajouta qu’il ne croyait pas que son intention fût de l’cmpécher de défendre sa propre vie contre les embûches de son frère ; qu’au reste , il enverrait au plus tôt à Rome pour informer le sénat de sa conduite. l’or celte réponse vague, il éluda les ordres du sénat , et ne laissa pas même aux députés la liberté d’aller trouver Adherbal.

Quelque serré qu’il fût dans la place, il trouva le moyen d’écrire à Rome pour implorer le secours du peuple romain contre un frère qui le tenait assiégé depuis cinq mois, et qui en voulait à sa vie. Quelques sénateurs étaient d'avis qoe , sans perdre de temps , on déclarûl la guerre à Jugurtha ; mais son crédit l'emporta encore, et l’on se contenta d’ordonner une députation com[K>sée de sénateurr

Dri '--d by C-"!iî^lc

de f^rand poids, du nnmlire desquels èUiil Émilius Scaurus, liomnic puissant dans la noblesse, fnclieux , cl qui raehail de grands vices S4>us une apparence de probité. Jupurllia fui d'abord elTraj’t , mais il sut éluder aussi leur demande, cl les renvoya sans rien conclure. Alors Adlierbal , n’ayanl plus aucune rc.ssource , se rendit , à condilion qu’il aurait la vie sauve; mais il fut égorgé snr-li>-diamp, et un grand nombre de Numides avec lui.

Malgré l'horreur que celle nouvelle excita à Rome, l'argent de Jugurtha lui fit encore Irnuver des défenseurs dans le sénal. Mais C. Memmius, tribun du peuple, homme vif cl ennemi de la noblesse, engagea le peuple & ne pas souffrir qu’un crime si horrible demeurél impuni. La guerre fut donc dé<tlarée à Jugurllia '. Le consul Calpurnius Bestiacn fut chargé. Il avait treiccllonles qualités ; mais elles étaient gâtées el rendues inutiles par son avarice Scaurus partit avec lui. Ils eniiMjrlérent d'abord plusieurs plaees ; mais l’argent de JuguKIia arrêta ces conquêtes ^ ; Scaurus même, qui jusque-là avait paru fort vif coidee ce prince, ne put résister A une attaque si violente. Un lit un traité. Jugurtha parut te rendre nu peuple romain. Trente éléphants , quelques chevaux , el une soimne d'argent fort médiocre ,-furcnl remis entre lus mains du (|uesU‘ur.

L’indignation publique éclata pour lors à Rome. Le tribun .Memmius échaulTa les esprits par ses discours. Il lit nommer Cassius , qui était préteur, pour aller trouver Jugurtha, el Tengagcr à venir à Rome sous In garantie du peuple romain, afin qu’en sa présence on examinât qui étaient ceux qui avaient reçu de l'argent. Il ne put SC dispenser de s’y rendre. Sa vue ranima la colère du peuple ; mais un tribun, corrompu à force de présents, traîna l'assemblée en longueur , cl enfin la dissipa. L'n prince numide, pelit-iils de Masinissa , qui se nommait .Massiva, cl était pour lors à Home , fut consc-illé de demander le royaume de Jugurlha. Celui-ci le sut, el le lit égorger au milieu de Rome. Le meurtrier fut arrêté, et mis

' An. M. asoi ; Itom. 6‘X; «v. J. C. 110.

* • SluHa* arlcA .iiiimi cl corporis eranl • qtU'^

• omortavarilin prirpcdirlui. i. ;C«p.aS.)

* a .Vf juniliiilioe pecuuUn o bono honevloque In pravuin

•Imnirliu »t. *

entre les mains de la justice; et Jugurtha eut ordre de se retirer de l'Ilalic. Ce fut pour lors que, sortant de la v ille, el tournant plusieurs fuis scs regards de ce célé-là, il dit que « ' Kome « n’ullendail pour se vendre qu’un acheteur, a et qu’elle périrait s’il s’en trouvait un. »

|ji guerre recommence donc de nouveau.

Elle réussit fort mal , d’abord par la nonchalance, et peut-éire par la connivence du consul Albinus; puis, lorsqu’il fut retourné à Rome pour y tenir les assemblées, par l’ignorance de son frère Aldus , qui , ayant engagé l’armée dans un défilé d’où elle ne pouvait sortir, se rendit hoiileusemenl à feunemi, qui fil passer les Romains sous le joug , cl leur lit promellrc qu’ils sortiraient de Numidie dans l’espace de dix jours.

Il est aisé de juger comment une paix si ignoininieu.se , conclue sans l'autorité du peuple, fut regardée à Rome. On n’y conçut de bonnes espérances pour le sucrés de celle guerre, que lorsque le soin en fut confié au consul L. Mélellus. .V toutes les autres vertus * d’un excellent général il joignait un |iarfait désintéressement, qualité la plus essentielle alors contre un ennemi tel que Jugnrlha , qui jusque-là, pour vaincre, avait moins employé f épéc que fargcnl. Il trouva .>Iélellus invincible de ce côlé-là comme de tout autre : il fallut donc payer de sa |Hîrsonne el de son courage , au défaut de celle ressource qui commença à lui manquer. Aussi lit-il des eOurls extraordinaires ; cl tout ce qu’on peut attendre de la bravoure , de l'habileté , de l’attention d'un grand capitaine, à qui le désespoir fournit do nouvelles forces el de nouvelles lumières , il l’employa dans cette campagne, mais toujours sans succès, jiarce qu’il avait aOiiirc à un consul à qui il n’écha|)pail aucune faute, et qui ne manquait aucune occasion de prendre avantage sur son ennemi.

La grande peine de Jugurtha fut de se mettre à couvert du côté des traîtres. Depuis qu’il eut su que Bomilcar, en qui il avait une en-

* aPustquam Romà egmsus.esl . frrtar svpè lachu» « eô rcspicicos. postretnô dîii»se. l'rbem vênalem et H maturé perituram, emptorem mrenerit. a

* « In Numidîam profiriichur. magnà ipo ci^ îam. quum « propler artes bona.< , tum m.tiiroé qu«>d advenèm divl- « lias inriclum animum gercbal. »

tf

Hère fonflance avait songé k allenler sur sa vie, il n'eut plus un moment de repos. 11 ne trouvait nulle part de sdreté ; le jour , la nuit, le eiloyen, l'étranger, tout lui était suspect, tout le faisait trembler; il ne prenait le sommeil qu'à la dérobée, changeant même souvent de lit sans garder les bienséances de son rang; quelquefois s'éveillant en sursaut, il prenait des armes et jetait de grandscris, tant la crainte le troublait et l'agitait comme un forcené.

Marins servait en qualité de lieutenant sous Métclius. Dévoré d'ambition , il travailla d'abord secrélement à le décrier dans l'esprit des ioldats : et, devenu bientôt rcnnemi déclaré et le calomniateur de son général, il vitit à bout, par ces voies indignes, de le supplanter et de SC faire nommer en sa place pour terminer la guerre contre Jugurtiia. Quelque force d'flme' qu’eût d'ailleurs Mélellus, il fut abattu par ce coup imprévu, qui lui arracha des larmes et des discours peu dignes d’un grand homme comme lui. Il y avait en effet dans le procédé de Marins une noirceur affreuse , qui montre clairement ce que c'est que l’ambition, et comment elle est capable d’élouffer dans quiconque s’y livre tout sehliment d'honneur et de probité. Métclius , ayant pris soin d'éviter la rencontre d’un successeur dont la seule vue aurait été pour lui un cruel tourment , arriva à Rome, uù il fut reçu avec un applaudissement général ’. L’honneur du Iriomplie lui fut accordé, et il prit le surnom de Numidicus.

J’ai cru devoir réserver pour l’histoire romaine le détail des actions particulières qui se sont passées en Afrique sous Mélellus et sous Marins, dont Salluste nous a laissé un récit fort circonstancié dans son admirable histoire de Jugurtha. Je me hâte de venir à la fin de celle guerre.

Jugurtha , dans la déroule de scs affaires, avait eu recours à Bocchus, roi des Maures, dont il avait épousé la fille. La Mauritanie est un pays qui s'étend depuis la Numidie jusque par delà les bords de la mer qui répondent à l'Espagne. A peine le nom du peuple romain y

* ff Quiboi rebos supra bomim alquebonestom percul- « EUS . neque laci^mas tciiere , neque moderari liiij^uani : « \ir egregius io aUîs arUbus , nimU moltikr cgi iludincm

« pâli. B

• AD.M.3KW;Rom 6Î2.

élait-il connu ; et cette nation , de son côté , était absolument inconnue aussi aux Romains. Jugurtha fil entendre à son beau-pére que, s’il laissait subjuguer la Numidie, son pays aurait sans doute le même sort, d’autant plus que les Romains, ennemis déclarés de la royauté, semblaient avoir juré la ruine dé tous les trônes. Il engagea donc Bocchus à entrer en ligue avec lui contre eux, et il en reçut à différentes reprises des secours fort considérables.

Celle liaison qui, de part et d'autre, n’était fondée que sur l’inlérél, n'avait jamais été bien ferme entre eux. Une dernière défaite de Jugurtha acheva d'en rompre lous les nœuds. Bocchus conçut le noir dessein de livrer son gendre aux Romains. Dans celle vue, il avait écrit à Marins de lui envoyer un homme de confiance. Sylla lui jiarul forl propre pour celle négociation. C’élait un jeune ofiieierd’un rare mérite, qui servait sous lui en qualité de questeur. Il ne craignit point de se melire à la discrétion du harbare, cl il y alla. Quand il fut arrivé, Bocchus, qui, selon le génie de la nalion, ne se piquait pas beaucoup de fidélité, et qui de moment à autre changeait de dessein, délibéré s’il ne le livrerail pas lui-même à Jugiirlha. Il demeura longtemps dans cette incertitude, combattu en lui-même pardes pensées toutes contraires; et le changement subit qu’on voyait sur son visage, dans son air, dans tout son maintien, marquait assez ce qui se passait dans son esprit. Enfin , revenant à son premier dessein, il fil scs conditions avec Sylla, et lui remit entre les mains Jugurtha , qui fut conduit aussitôt à Marius.

Sylla, dil l'Iularque', se conduisit dans cette occasion en jeune homme avide et altéré de gloire, dont il commençait tout récemment à goûter la douceur. Au lieu d'attribuer à son général riionncur de cet événement, comme son devoir l’y obligeait, et comme ce doit être une régie inviolable, il s’en réserva la plus grande partie, et fil faire un anneau qu'il portait toujours, oû il était représenté recevant Jugurtha des mains de Bocchus, cl il allinia dans la suite de s’en servir toujours pourson cachet. Marius, piqué jusqu'au vif de celle espèce d’insulte, ne

* oT« vioç yô.oTtaor, apri yr/ivfiivoç , o-i*

«vlyxi u/T^iwf TÔ tvT'j/r,ua, ( Pl.CT. Preteept. r9ip. Otr. paj. «08. )

la luf pardonna jamais. Et ce fut là l'origine et la semence de celle haine implacable qui éclata depuis entre ces deux Romains, et qui coûta tant de sang à la république.

Mariusentraen triomphe dansRome* , faisant Toir aux Romains un spectacle qu’ils avaient de la peine à croire, même en le voyant, Jugurtha captif : cet ennemi redoutable, pendant la vie duquel on n’avait osé espérer de voir la fin de celte guerre, tant son courage était mêlé de ruses et de finesses, et son génie fertile en nouvelles ressources au milieu des malheurs les plus désespérés. On dit que dans la marche du triomphe il perdit l’esprit, qu’aprés la cérémonie il fut mené en prison, et que les sergents , se hâtant d’avoir sa dépouille, lui déchirèrent toute sa robe, et lui arrachèrent les deux bouts des oreilles pour avoir les pendants qu’il y portait. En cet état, il fut jeté tout nu et plein d’effroi dans une fosse profonde, où il passa six jours entiers à lutter contre la faim et contre la crainte de la mort, ayant toujours conservé jusqu’au dernier soupir un désir ardent de la vie : digne fin, ajoute Plutarque, digne récompense de ses forfaits, s’étant toujours cru tout permis pour assouvir son ambition, ingratitude , perfidie, noires trahisons, cruautés sanglantes et barbares.

Juba , roi de Mauritanie, a fait trop d’honneur aux lettres et aux sciences pour être entièrement omis dans l’histoire de la famille de Masinissa, dont son père, nommé aussi Juba, était arrière-petit-fils, et petit-fils de Gulussa. Juba le père se signala dans la guerre entre César et Pompée, par son attachement inviolable au parti du dernier. R se donna la

* Plat. ibid. — An. M. 3901 ; Rom. 615; av. J. C. 103.

mort après la bataille de 'Thapse *, où ses troupes et celles de Scipion furent entièrement défaites. Juba son fils, encore enfant, fut livré au vainqueur, qui en fit un des principaux ornements de son triomphe. Il parait qu’on prit grand soin de son éduc.alion à Rome, où il acquit des lumières qui dans la suite l’égalèrent aux plus savants hommes qu’ait jamais eus la Grèce. 11 ne quitta le séjour de celle ville que pour aller prendre possession des états de son père. Auguste'^ les lui rendit lorsque , par la mort d’Antoine, il se vil le maître absolu de disposer des provinces de l’empire. Juba , par la douceur de son régne , gagna le cœur de tous ses sujets. Sensibles à scs bienfaits, ils le mirent au nombre de leurs dieux. Pausanias parle d’une statue que les Athéniens lui avaient érigée. 11 était bien juste qu’une ville de tout temps consacrée aux Muses donnât des manques .publiques de son estime à un roi qui tenait un rang illustre parmi les savants. Suidas* attribue à ce prince plusieurs ouvrages, dont aujourd’hui il ne nous reste que des fragments. 11 avait écrit* de l’iiisfoire d’Arabie , des antiquités d’Assyrie, des antiquités romaines, de l’histoire des théâtres, de celle de la pcîinlifre et des peintres , de la nature et des proj)rièlés de différents animaux, de la grammaire, et d’autres matières semblables, dont on peut voir le dénombrement dans la petite dissertation de M. l’abbé Sevin .sur la vie et sur les ouvrages de Juba le jeune, d’où j’ai tiré le peu que j’en ai dit ici.

« An. M. 3950 ; Rom. 703.

» An. M. 3974 ; Rom. 719; «v. J. C. 30.

s In voce

* Tom. IV (tes Mémoires de l’Académie des Belles-Lcltres , png. 457.

— SBQMi

Page 1