IV
«Htf» 224
Cyrus ‘ fui Mevé de la sorlc , et suriwssa toujours ses épaux, soit par la facilité à apprendre, soit parle courape, ou pour l’adresse h exécuter tout ce qu'il entreprenait.
un. — VOTAC* n« r,T«rs chb» Asttask »oa «tAst>rk>B . ET K>a ■CTOER es Pkrsb.
Quand Cyrus eut atteint l'âge de douze ans*, sa mère Mandane le mena en Médie, chez Astyage son grand-pére, à qui tout le bien qu’il entendait dire de ce jeune prince avait donné une grande envie de le voir. Il trouva dans celle cour des mœurs bien différentes de l’plles de son pays. Le faste, le luxe, la magnificencc y régnaient partout. Astyage était superbement vêtu, avait les yeux * peints, le visage fardé , des cheveux ajoutés parmi les siens; car IcsMédes affectaient de vivre dans la mollesse, cl de se vêtir d’écarlate, de porter des colliers et des bracelets, au lieu que li-s Perses étaient vêtus fort grossièrement. Cyrus ne fut point ébloui de tout cet éclat, et sans rien critiquer ni condamner, il sut se maintenir dans les princii>cs qu’il avait reçus dés son enfance. 11 charmait son grand-pére par des saillies pleines d’esprit et de vivacité, et gagnait tous les cœurs par des manières nobles et engageantes. J'en rapporterai un seul trait qui pourra faire juger du reste.
Astyage , voulant faire perdre A son petitfils l’cuvie de retourner en son pays, fit préparer un repas somptueux, dans lequel tout fut |>rodiguë, soit pour la quantité, soit pour la qualité et la délicatesse des mets. Cyrus regardait avec des yeux assez indifférents tout ce fastueux appareil ; et comme jVstyage en pa-
* Cyrop. Ub. 1 , pag. 8-12.
« An. M. 3tlH;av. J.C. 586.
> Ijn andens, pour relever la beauli* do rlugc . el donner plu* de vivacité au Iciot, fonuaicnl lea Murcils cntfc* parfsils . cl Icf leignatcm en noir, il» ajoulaicnl aui paupières la même leinturc . pour donner auv yeus plus de brilUnl. Cet arliflceêUilen usage rhea les Ili4>icui. Il ni •dit de Jêiabel : DcpiniU oculoa suos aülitn. I. Keg. U, 3*1. Ollc drogue avait aussi ui>e foret' aslriii};iHilt‘ . gui rt-liêcifsail les paupière*, cl fanait p^iaitieic» yeoi p<u*giaud*. ce qui était regardé pour lors comme une beauté. Plln. Ub. 33. cap. 6. De là vient celle épithète qu’Ilomérc donne si souvent aui déesses mêmes. jSewtctc Junoi^aat groods yeui.
raissait surpris : « Les Perses, dii-il, auiicuix « tant de détours et de circuits pour apaiser « lu faim, prennent un chemin bien plus court < pour arriver au même but ; un peu de piin « et de cresson les y conduit, u Son graad-pére lui ayant permis de disposer à son gré de tuas les mets qu'on avait servis, il les distribua surle-champ aux ofiieiers du roi qui sc Irouvéreul présents; à l’uu, parce qu’il lui apprenait à monter A cheval; A l'autre, parce qu'il scnail bien Astyage; A un autre, parce qu'il prenait grand soin de sa mère. Sacas, échauson d’.lstyage, fut le seul A qui il ne donna rien. Cet ollicier, outre sa charge d'échaiisou, avait celle d'iulroduirc chez le roi ceux qui devaient élie admis A sou audience; cl comme il ne lui était pas possible d’accorder celte faveur A Cyrus aussi souvent qu'il la demandait, il cul le nulbeur de déplaire A ce jeune prince , qui lui en marqua, dans celle occasion, son rcsseuliinenL Astyage témoignant quelque peine qu'on eâ( fait cet affront A un officier pour qui il avait une considération particulière, et qui la raérilail par l’adresse merveilleuse avec laviueîle il lui servait A boire : « Ne faut-il que cela, mon « papa, reprit Cyrus, pour mériter vos bonnes « grâces ■? je les aurai biciitôl gagnées; car je « me fais fort de vous servir mieux que lui. » Aussitôt on équipe le petit Cyrus en écliansou. Il s’avance gravement d’un air sérieux, la serviette sur l’épaule, et teivaiit la courte dili.alcment de trois doigts , il la présenta au nvi aver une (Tcxlérilé et une grâce qui ebarmércnl .Istyage et Maïulane.. Quand cela fui fait. >1 jeta au cou de son grand-pére, et en le liaisaol il s’écria plein de joie : * O sacas, paiirrt Sacas, le voilà perdu.’ /aurai ta charye. Astya?’ lui témoigna beaucoup d’amilié. Bjesui-lré*' « content, mon fils, lui dil-il ; on ne peut p« 0 mieux servir. Vous aver eepeinl.niit niiKié « une cérémoidc qui esl es.i'nliclli' . ’cj' !
« faire l’essai. » En effet, l’éi li.in‘i'0 av.^ir-ois, tume déverser de la l.qiicur dan;- sa nvr'V qiit' chq, et d’en goûter avaoi que île pré-c.iKfb coupe au prince. « Ce n’e>l poiiil du foat fai « oubli, reprit Cyru-, que j’eii ni n- aaisi P « pourquoi doiicfdit Astyage. C’est qucjai {• O préheudé que celle liqueur ne fûl duyioisan-
‘ Itixcr, «jrôi6i).af* ai '- s rtyic-
1 Du poison ! et comment cela ? Oui , mon K papa ; car il n'y a pas longtemps que, dans « un repas que vous donniez aux grands sei- « gneurs de votre cour, je m’aperçus qu'après B qu’on eut un peu bu de cette liqueur, la tête > tourna à tous les convives. On criait, on « chantait, on parlait à tort et A travers. Vous a paraissiez avoir oublié, vous, que vous étiez B roi, et eux qu’ils étaient vos sujets. Enfin , « quand vous vouliez vous mettre à danser, a vous ne pouviez pas vous soutenir. Coma ment , reprit Astyage , n’arrivc-t-il pas la a même chose à votre père? Jamais, répondit « Cyrus. Et quoi donc? Quand il a bu il cesse a d’avoir soif; et voilà tout ce qui lui en ara rive. »
Ou ne peut trop admirer ici l’habileté de l'historien dans l’excellente leçon qu’il donne sur la sobriété. 11 pouvait la faire d’une manière grave et sérieuse , et prendre le ton de philosophe, car Xénophou, tout guerrier qu’il était, n’était pas moins philosophe que Socrate son maître. .Au lieu de cela il la met dans la bouche d’un enfant, et la déguise sous le voile d’une petite histoire, racontée, dans l’original, avec tout l’esprit et toute la gentillesse possible.
Mandane étant sur le point de retourner en Perse, Cyrus se rendit avec joie aux instances réitérées que lui fit son grand-père de rester en Médie, afin, disait-il, ne sachant pas encore bien monter à cheval , qu’il eût le temps de se perfectionner dans cet exercice inconnu en Perse, où la sécheresse et la situation du pays, coupé par des montagnes, ne permettaient pas de nourrir des chevaux.
Pendant cet intervalle de temps qu’il passa, à la cour, il s’y fil infiniment estimer et aimer. Il était doux , affable , officieux , bienfaisant , libéral. Si les jeunes seigneurs avaient quelque grâce à demander au prince, c’était lui qui la sullicilail pour eux. Quand il y avait contre eux quelque sujet de plainte, il se rendait leur médiateur auprès du roi : leurs affaires devenaient les siennes, et il s’y prenait toujours si bien , qu’il obtenait tout ce qu’il voulait.
Il était à peu prés dans sa seizième année , jonque le fils du roi des ‘ Babyloniens (c’èlait
* Cc5 peuples sofil toujours ap|>plés Assyriens dans Xé-
Êvilmèrodac , fils de Nabuchodonosor) , ayant fait une partie de chasse un peu avant son mariage , s'avisa , pour fbirc montre de sa bravoure, de faire une irruption dans les terres des Mèdes ; ce qui obligea Astyage de se mettre en campagne pour s’y opposer. Ce fut pour lors que Cyrus, ayant suivi son grand-pére, fil son apprentissage dans la guerre. 11 s’y comporta si bien , que la victoire que les Mèdes remportèrent sur les Babyloniens fut principalement due à sa valeur.
L’année d’après ', Cambysc l’ayant rappelé pour lui faire achever son temps dans les exercices des Perses, il partit sur-le-champ , pour ne donner, par son retardement , aucun lieu de plainte contre lui ni à son père ni à sa patrie. On connut dans cette occasion combien il était tendrement aimé. A son départ tout le monde l’accompagna , ceux de son Age , les jeunes gens , les vieillards : Astyage même le conduisit à cheval assez loin ; et quand il fallut se séparer, il n’y eut personne qui ne versât des larmes.
Ainsi Cyrus repassa en Perse, où il demeura encore un an dans la classe des enfants. Ses compagnons, après le séjour qu’il avait fait dans une cour aussi voluptueuse et remplie de faste qu'était celle des Mèdes, s’attendaient à voir un grand changement dans ses mœurs ; mais quand ils virent qu'il se contentait de leur table ordinaire, et que, s’il se rencontrait dans quelque festin, il était plus sobre et plus retenu que les autres, ils le regardèrent avec une nouvelle admiration.
Il passa* de celle première classe dans la seconde, qui est celle des jeunes gens, où II lit voir qu’il n’avait point son pareil en adresse , en patience, en obéissance.
Dix années après *, il fut admis dans la classe des hommes faits , et il y demeura pendant treize ans, jusqu’au temps où il partit à la tète de l’armée de Perse pour aller au secours de son oncle Cyaxarc.
nophon : et en effet . ce sont les Assyriens , mais de BabyloDc . qu'il ne fout pas confondre avec ceux de Ninôe . dont nous avons vu auparavant que l'empire avait élé entièrement délruii par la ruine de Ninive . qui en était Is capitale.
< An. M. am;av. J.C.S».
• An.M 3121
* An. U 3miav.J.C.572.
•Iglc
? en D
$ in. PKEMlfclB rAMPA6?IK DB CTBCS. QU VA AU SE- COURS DE SOJi 05CLE CVAIARC CONTRE LES BABYLO-
SIlBNt.
Asiyage, roi des Mùdos, i'Ianl mort *, Cyajare , son lils , frère de la mère de Cyrus, lui surcèda. A |>«inc ful-il monté sur le trône , qu'il eut une rude guerre à soutenir. Il apprit que le roi des Babyloniens (Nèriglissor) armait puissamment contre lui, et qu’il avait dèjô engagé dans sa querelle plusieurs princes, cnirc autres, Crèsus, roi de Lydie. Il avait aussi envoyé des ambassadeurs vers le roi des Indes , pour jeter dans son esprit de mauvaises impressions contre les Mèdes et les Perses , en lui représentant qu’il était à craindre que ces deus peuples , déjà fort puissants d’ailleurs , s'étant unis par de nouvelles alliances, ne s’assujettissent k la fin toutes les autres nations, si l’on ne s’opposait au progrès de leur puissance. Cyaiare dépêcha donc vers Cambysc pour lui demander du secours, et chargea ses députés de faire en sorte que Cyrus eût le commandement de l’armée qu’on loi enverrait. Ils n’eurent pas de peine à l’obtenir. Lajoie fut universelie quand on sut que Cyrus marcherait à la tête de l’armée. Elle était de trente mille hommes, d’infanterie seulement [caries Perses n'avaient point encore de cavalerie], mais tous hommes d’élite, et qui avaient été élevés d’une manière particulière. D’abord Cyrus avait choisi parmi la noblesse deux cents ofllciers des plus braves , qui furent chargés d’en choisir chacun quatre autres de même sorte, ce qui faisait mille en tout, et c’étaient ces ofRciers qu’on appelait ifiâhiioi', et qui se signalèrent si fort dans la suite en toute occasion. Chacun de ces mille eut charge de lever parmi le peuple dix piquiers armés à la légère , dix frondeurs et dix archers : ce qui montait en tout à trente-un mille hommes.
Avant qu’on procédât à ce choix, Cyrus crut devoir parler aux. deux cents officiers, dont il loua extrêmement le courage, et qu’il remplit de l’espérance assurée d’un heureux succès. <c Savez-vous, leur dit-il, à quels ennemis vous a aurez affaire? A des hommes mous, lâches, « efféminés, déjà à demi vaincus par les déli-
• An. M. 3ii( ; av. J. C. 580. - Crrop. Ub. 1 , S3-27.
• OIRciata lia aiinie dignlK!
I « CCS ; qui ne peuvent souffrir ni la faim ni U « soif ; également incapables de soutenir ou le « poids du travail ou la vue du péril ; aa lien « que vous , accoutumés dés l’enfance à une « vie sobre et dure , la faim et la soif font le « seul assaisonnement de vos repas , les bli- « gués votre plaisir, les dangers votre joie,
« l'amour de la patrie et de la gloire votre « unique passion. Comptez-vous pour peu la « jiislirc de notre cause? Ce sont les ennemis « qui nous attaquent ; ce sont nos alliés qnf; « nous appellent. Y a-t-il rien de plus juste « que de repousser l’injure qu’on veut noos « faire? Y a-t-il rien de plus honorable que « de voler au secours de nos amis? Mais ce « qui doit faire le principal motif de votre « confiance, c’est que je ne me suis point ett- « gagé dans cette expédition sans avoir anpa- « ravant consulté les dieux et imploré leur « secours; car vous savez que c’est par où j’si « toujours coutume de commencer toutes mes « actions cl toutes mes entreprises. » ' '
Cyrus partit bientôt après sans perifré À temps ' ; mais ce ne fut qu’aprés avoir encore invoqué les dieux du pays ; car sa grande maxime, et il la tenait de son père, était qu’on ne devait jamais former aucune entreprise, soit grande , soit petite , sans consulter les dieux. Cambyse lui avait souvent représenté que la prudence des hommes est fort courte, leurs vues fort bornées, qu’ils ne peuvent pénétrer dans l’avenir, et que souvent ce qu’ils croient devoir tourner à leur avantage devient la cause de leur ruine; au lieu que les dieux, étant éternels, savent tout, l’avenir comme le passé, et inspirent à ceux qu’ils aiment ce qu’il est à propos d'entreprendre : protection qu'ils ne doivent à personne, et qu'ils n'accordent qu’à ceux qui les invoquent et les consultent.
Cambyse voulut accompagner son filsjosqn’aux frontières de la Perse. Dans le chemin, il lui donna d’excellentes instructions snr les devoirs d’un général d’armée. Cyrus crojait n’ignorer rien de tout ce qui regaràe le métier de la guerre, après les longues leçons qu’il en avait reçues des maîtres les plus habiles qui fussent de son temps. Vos maîtres, lui dit Cambysc, vous ont-ils donné quelques leçons d'6-
• An M.34iS;ir.J.C.5W.
conoinie, c'est-inlire de la raaoière dont il faut pourvoir aui besoins d’une armée, préparer des vivres , prévenir les maladies , songer à la santé des soldats, fortifler leurs corps par de fréquents eiereices , exciter parmi eux de l’émnlalion, savoir se faire obéir, se faire estimer, se faire aimer des troupes? Sur chacun de ces points et sur beaucoup d'autres que le roi parcourut , Cyrus répondait qu’on ne lui en avait jamais dit un mot , et que tout cela était noixveau pour lui. Hé ! que vous a-t-on donc montré?— Afairedesarmes, repritle jeune prince, à tirer de l’arc , b lancer un javelot , dessiner un camp, tracer un plan de fortiflcalion , ranger des troupes en bataille, en faire la revue, les voir marcher, dédier, camper. Cambyse se mit à rire , et fit entendre à son fils qu’on ne lui avait rien enseigné de ce qu’il y a de plus essentiel pour un bon officier et pour un habile général ; et dans une seule conversation , qui mériterait certainement d'étre bien étudiée par Vs jeunes gens de qualité destinés à la guerre, il loi en apprit infiniment plus que n'avaient fait pendant plusieurs années tous ces maîtres si vantés. Un seul exemple, quoique fort court, pourra donner quelque idée du reste.
11 s’agissait de savoir comment on pouvait rendre les soldats soumis et obéissants. Le moyen m'en parait bien facile et bien sûr, dit Cyrus; il ne faut que louer et récompenser ceux qui obéissent, punir et noter d'infamie cens qui refusent de le faire. Cela est bon, répondit.Cambyse, pour se faire obéir par force ; mais l'important est de se foire obéir volonlairement. Or, le moyen le plus sûr d’y réussir , c'est de bien convaincre ceux à qui l’on commande qu’on sait mieux ce qui leur est utile qu’eux-ffléroes; car tous les hommes obéissent sans peine à ceux dont ils ont cette opinion. C'est de ce principe que part la soumission aveugle des malades pour le médecin , des voyageurs pour un guide , de ceux qui sont dans un vaisseau pour le pilote. l.eur obéissance n’est fondée que sur la persuasion où ils sont que le médecin , le guide , le pilote , sont plus habiles et plus prudents qu’eux. Mais que fout-il foire , demanda Cyrus ù son père, pour paraître plus habile et plus prudent que les au- (fes? Il faut , reprit Cambyse, l’étre effectiveaienl ; et pour l’étrc, il fout se bien appliquer
h sa profession, en étudier sérieusement toutes les régies , consulter avec soin et avec docilité les plus habiles maHres, ne rien négliger de ce qui peut faire réussir nos entreprises, et surtout implorer le secours des dieux , qui seuls donnent la prudence et le succès.
Quand Cyrus fut arrivé en Médie ', prés de Cyaxarc, la première chose qu’il fit, après les compliments ordinaires, fut de s’informer de la qualité et du nombre des troupes de part et d’autre. Il se trouva, par le dénombrement qu’on en fit, que l’armée des ennemis montait à deux cent mille hommes de pied et soixante mille chevaux , et que les Médes et les Perses joints ensemble avaient à peine la moitié autant d’infanterie , et qu’il s’en fallait plus des deux tiers qu’ils n’eussent autant de cavalerie. Une si grande inégalité jeta Cyaiare dans un grand embarras et dans une grande crainte. Il n’imaginait point d’autre expédient que de foire venir de nouvelles troupes de Perse , en plus grand nombre encore que les premières. Ma», outre que le remède aurait été fort lent , il paraissait impraticable. Cyrus, sur-le-champ, proposa un moyen plus sûr et plus court : ce fut de foire changer d’armes aux Perses, et au lieu que la plupart ne se servaient presque que de l'arc et du javelot, et ne combattaient par conséquent que de loin , genre de combat où le grand nombre l’emporte facilement sur le petit , il fut d'avis de les armer de telle sorte , qu’ils passent tout d’un coup combattre de près et en venir aux mains avec les ennemis, et rendre ainsi inutile la multitude de leurs troupes. On goûta fort cet avis, et il fut exécuté sur-le-champ.
Il établit un ordre merveilleux dans les troupes et y jeta une émulation étonnante' par les récompenses qu’il proposait, et par ses manières honnêtes et prévenantes à l’égard de tout le monde. 11 ne faisait aucun cas de l’argent que pour le donner. Il distribuait avec largesse des présents à chacun selon son mérite et sa condition. A l’un c’était un bouclier, à l'antre une épée ou quelque chose de pareil. C’était par cette grandeur d’âme, cette générosité, et ce penchant à foire du bien, qu’il
• Cynp. tib. 2 , pag. 3M0.
• Pif.M.
croTsU qu’un g^m^ral «levait se rtisünguer', et non par le luxe de la laWc on la magniOcence des habits, et encore moins par la hauteur et la Gciti^. Il ne pouvait pas, disait-il, faire du bien à lous; et c'est par celte raison-l& meme qu’il se croyait oblige de marquer de la bonne volonté & tons, parce que les présents que distribue un prince peuvent l’epuiscr, non les honnêtetés qu’H fait, en s’intéressant sincèrement au bien et au mal qui arrive aux autres, et en le leur témoignant.
Un jour ’ que Cyrus faisait la revue de son nrmee, il lui vint un courrier de la part de Cyaxare t’avertir qu’il était arrivé des ambassadeurs du roi des Indes, et qu’il le priait de le venir trouver promptement. Pour ce sujet, lui dit-il, je vous apporte un riche vêtement; car il souhaite que vous paraissiez superbement vêtu devant les Indiens, alin de faire honneur à la nation. Cyrus ne perdit point de temps : il partit sur-le-champ avec ses troupes pour aller trouver le roi, sans avoir d’autre habit que le sien, fort simple, é la manière des Pcr.s«‘s, et qui n’était point, porte le texte grec ‘, souillé ni gftté par aucun ornement étranger. Cnname Cyaxare en parut d’abord uu peu mécontent : « Vous aurais-je fait plus «I d’honneur, reprit Cyrus, si je m’étais ha- « billé de pourpre, si je m'étais chargé de <« bracelets et de chaînes d’or, «rt qu’avec tout « cela j’eusse lardé pins longtemps è venir, «I que je ne vous en fais maintenant par la « sueur de mon visage et par ma diligence, <t en montrant é tout le monde avec quelle « promptitude on exécute vos ordres? »
Cyaxare, content de ces raisons, commanda qu’on fit entrer les Indiens. Ces ambas.sadeurs dirent qu’ils étaient envoyés de la part de leur maître pour s’informer diu sujet de la guerre entre les Babyloniens et tes Médes. Ils ajoutèrent qu’ils avaient ordre après avoir entendu les motifs des Médes, de passer chez les Babyloniens pour écouter aussi ce qu’Hs auraient h alléguer, afin qu’aprés avoir examiné les raisons de part et d’autre, le roi leur maître se
« >Cyrop lib.8, p«g. 907.
* Lib. 2 , pag. 50.
* K> Tî rifûTtxn ij-jSiv Tt Belle
eipresftioo. maU que nulle autre longue ue |icul icodrc éMX U niéœe vlvacil^.
rangent du côté de celui qui aurait pour lui le bon droit et la justice. NoÜe et glorieux usage d'une grande puissance, qui n’est conduite que par la jnslice, qui ne eherebe point i profiler de la division des voisins, et qui se déclare haulcment contre l’injuste agresseur en faveur de l’opprimé! Cyaxare et Cyrus répondirent qu’ils n’avaient donné aucun sujet (le plainte aux Babyloniens, et qu’ils acctflaieiit avec joie pour arbitre le roi des Indiens, lai suite fait connaître qu’il se déclara pour les Médes.
Le roi d’Arménie, vassal des Médes, les regardant comme prés d’étre engloutis par h formidable ligue qui s’élait formée contre eux', crut qu'il devait profiler de l’occasion po'ir se tirer de leur dépendance. Il cessa donc de leur payer le tribut ordinaire, et de leur envoyer le nombre de troupes qu’il devait fournir en temps de guerre. Cyaxare était embarrassé, craignant, dans la conjoncture présente, de s’attirer de nouveaux ennemis sur les bras, s’il entreprenait de forcer les Armén’iens 1 l’exécution du traité. Cyrus, après s’étre exactement infonné des forces et de la situation du pays, se chargea de cette commission. L'important était de la tenir secréte, sans quoi elle ne pouvait réussir. Pour cela il engage une grande partie de chasse de ce côtèlà : et il avait coutume d’y aller assez souvent, et même d’y chasser avec le fils du roi d’Arménie et les jeunes seigneurs du pays. Au jour marqué il part avec un nombreux équipage. Les troupes suivaient de loin et devaient attendre l’ordre pour se montrer. Après quelques jours de chasse, quand on fut asseï prés du château oii demeurait la cour, Cyrus dècoovril son dessein aux ofliciers. Il détacha Chrysanie, l’un d’eux, pour aller se rendre maître d’une hauteur fort escarpée, où il savait que le prince en cas d’alarme se retirait ordinairement avec sa famille et tous ses effets.
Cela fait, il envoie un héraut au roi d’Arménie pour le sommer d’accomplir le traité, et dans l’inlervalle il fait avancer ses troupes. Jamais surprise ne fut plus grande, et l’embarras ne l’était pas moins. Le roi conpaissiil
’ An. M. Stt7; «r. J. C. .Vi7. - Crro|>.
.V4-61 ; li tib. 3 , (S-70.
son lort : il était sans ressource. II ne laissa pas d’envoyer de tous côlés pour assembler ses forces; et en mémo temps il fil passer dans les montagnes le plus jeune de ses fils, nommé Sabaris, avec ses femmes, ses filles , et tout ce qu’il avait de plus précieux ; mais quand il eut appris par ceux qu’il avait envoyés à la découverte que Cyrus venait sur ’eurs pas, alors il perdit entièrement courage. H ne songea plus à se défendre. Les Arméliens, à son exemple, s'enfuirent chacun o(i ils purent, pour mettre en sûreté ce qu’ils avaient de meilleur. Cyrus, voyant la campagne couverte de gens qui se sauvaient de cété cl d’antre, leur envoya dire qu’on ne leur ferait aucun anal, s’ils se tenaient dans leurs maisons; mais qu’on traiterait comme ennemis' ceux qu’on trouverait prenant la fuite. Cela fut cause qu’ils demeurèrent, excepté quelques-uns qui suivirent le roi.
D’un autre côté, ceux qui conduisaient les princesses vers les montagnes donnèrent dans fembuscade de Chrysanle, et furent presque tous faits prisonniers. La reine, le fils du roi, ses filles, sa belle-fille, femme de son atné, et ses trésors, tombèrent entre les mains des Perses.
Le roi, ayant appris ces tristes nouvelles, et ne sachant que devenir, se sauva sur une pclile éminence, où il fut incontinent investi par rarmée, et bientôt après obligé de se rendre. Cyrus le fil avancer au milieu de l’armée avec loutcsa famille. Dans l’instant arriva le fils aîné du roi, nommé Tigrane, qui revenait d’un voyage : il ne put retenir ses larmes à un tel spectacle. Prince , vous venez à propos, lui dit Cyrus, pour assister au procès de votre père; et aussitôt il fil assembler les capilaines des Perses et des Médes, et manda aussi les grands d’.Arménie. Il ne voulut pas même qu’on écar- Ut les dames qui étaient là dans leurs chariots, et leur permit d’écouler et de voir tout en liberté.
Quand tout fut prêt , et que Cyrus cul imposé silence, il commença par exiger du roi que, dans toutes les questions qu’il allait lui faire, il lui répondit avec sincérité, n’y ayant rien de plus indigne d’une personne de sou rang que d’user de dissimulation cl de mensonge : le roi s’y engagea. Alors il lui deman-
da, mais i diflércutes reprises, et Iraitant chaque article séparément , s’il n’était pas vrai qu’il avait fait la guerre à .\styage, roi des Médes, son grand-père; s’il n'avait pas été vaincu dans celle guerre, si, en conséquence de sa défaite, il n’avait pas conclu un Iraiti': avec Aslyage, si, par ce traité, il ne s’était pas engagé à lui payer un certain tribut, à lui fournir un certain nombre de troupes, et à ne conserver dans son pays aucune place forte. Il ne fut IMS po.sstbie de no pas convenir de tous ces faits, qui étalent de notoriété publique. Pourquoi donc, continua Cyrus, avez-vous violé le traité dans tous scs articles? C’est, reprit l’Arménien , parce que je trouvais qu’ÎI était beau de secouer le joug, de vivre libre, et de laisser ses enfants dans le mémo étal. Il est glorieux en effet, répliqua Cyrus, de combattre pour défendre sa liberté; mais si quelqu’un, après avoir été réduit en servitude, lâchait de se dérober à son maître, que lui feriezvous? Je suis obligé d’avouer, dit le roi, que je le punirais. — Et si vous aviez donné un gouvernement â quelqu’un de vos sujets, et qu’il eût prévariqué , le laisseriez- vous en place? — Non certes, et je lui en substituerais un autre. — Et s’il avait amassé de grandes richesses par ses malversations? — Je l’en dépouillerais. — Mais , ce qui est bien plus , s’il avait eu quelque intelligence avec vos ennemis, comment le traiteriez-vous? Dussé-je me condamner moi-inémc, reprit le roi, je ne puis m’empécher de dire la vérité : je le ferais mourir. A ces paroles son fils s’arracha la tiare de la tête, déchira ses vêtements ; les femmes, de leur côté, jetèrent des cris et des hurlements, comme s’il eût prononcé lui-même son arcél, Cyrus, ayant de nouveau fait faire silence , Tigrane alors prit la parole, et se lournaot vers Cyrus : Grand prince , lui dil-il , croyei-vous qu’il soit de votre sagesse de foire mourir mon père, même contre vos propres intérêts? — EL quels intérêts donc? — C’est que jamais il ne fut plus en état de vous rendre service. Comment cela? dit Cyrus, est-ce que les fautes passées sont un titre qui puisse nous acquérir un nouveau mérite, et nous attirer une nouvelle considération? — Oui certes, si elles servent ft nous rendre sages. De quel prix en effet n’est point la sagesse, et peut-on lui comparer
ni richesses, ni adresse, ni courage ? Or il est bien clair que celle journée seule a rendu mon père Irés-prudenl. Il saitce qu’il encoûlepour manquer à sa parole. D'ailleurs il a senti votre supériorité au-dessus de lui en tout. 11 n'a pu venir à bout d'aucun de ses projets, cl vous avez e.véculé tous les vôtres, mais avec tant do promptitude et de secret , qu’il s'est vu enveloppé avant que de savoir qu’on l’allaquai; et c’est le lieu même de sa retraite qui a servi ô le prendre. Mais, reprit Cjrus, votre père n’a encore rien soulTerl qui ail pu le rendre plus sage. La crainte des maux, dit Tigrane, quand elle est aussi sérieuse que celle-ci l’est , a une pointe beaucoup plus aiguC et plus capable de déchirer le cœur que le mal même. Mais, j’ose le dire, la reconnaissance est encore un motif infiniment plus cflicaceet plus persuasif; et il n’en peut être au monde qui approche de celle que mon père vous devra. Biens, liberté, sceptre, vie, femmes, enfants, rendus avec une telle générosité, où trouverez-vous, grand prince, en une seule personne, tant et de si forts liens qui puissent rattacher à votre service ?
Hé bien ! reprit Cyrus, en se tournant du côté du roi, si je me laisse fléchir aux prières de votre Gis, quelle armée et quelle somme me fournirez-vous pour nous aider dans la guerre que nous avons contre les Babyloniens ? Mes troupes et mes trésors ne sont plus é moi , dit l’Arménien, mais é vous seul. Je puis metlre sur pied quarante mille hommes d’infanterie, cl^huil mille de cavalerie. Pour l’argent, j’estime qu’en comprenant les trésors que mon père m’a laissés, il se trouvera bien trois mille talents d’argent comptant. Voilà de quoi vous pouvez disposer. Cyrus accepta la moitié des troupes, et laissa l’autre au roi pour la défense du pays contre les Chaldéens ', avec qui il était en guerre. Il doubla le tribut qu’il devait payer chaque année aux Médes, et au lieu de cinquante talents il en exigea cent, et en demanda autant à emprunter en son nom. Mais, ajouta Cyrus, que me donneriez-vous pour la rançon de votre femme? Tout ce que je possède au
* ILénopbon ne nomme jamais les peaples de U Bab) Ionie Chaldé$ns. Mais Hérodote , Ub. 7 , cap. A3 , cl Strabon, Ub. 16, pag. 739. les placent dans ce pays. I..es Chaldéens , dont U s'agit ici , étaient des peuples voisin' de l'Arménie.
monde, répondit le roi. — El pour celle de vos enfants? — La même chose. —Vous voilà donc redevable à mon égard de la moitié plus que vous ne possédez. Et vous, Tigrane, de convbicn rachèteriez-vous la liberté de votre femme? (Il l’avait épousée depuis peu, et l’airaail passionnément.) De mille vies, répliqua-t-il, si je les avais. Cyrus pour lors les conduisil tous dans sa lente, et leur donna à souper. Oo comprend aisément quelle fut la joie de ce festin.
Après le repas, comme on s’entretenait de différentes choses, Cyrus demanda à Tigrane, qu’il avait tiré à part, ce qu’était devenu an gouverneur qu’il avait vu plusieurs fois avec lui à la chasse, et dont il faisait un cas tout particulier. Hélas! dit-il, il n’est plus: et je n’oserais vous avouer par quel accident je l’ai perdu. Cyrus le pressant de le lui apprendre : Mon père, continua Tigrane, voyant que j’aimais tendrement ce gouverneur, et que je lui étais fort altaché, en conçut quelque jalousie, et le fit mourir. Mais c’élail un si honnéle homme, qu’étant tout prés d’expirer, il me lU venir, et me dit ces propres paroles: Queiua mori, Tigrane, ne vous indispose point contre le roi votre père. Il n’a point agi à mon égard par méchanceté, mais sur une fausse prévention qui l’a malheureusement aveuglé. Ab! l’excellent personnage, s’écria Cyrus : mais n’ oubliez jamais le dernier avis qu’il vous a donné.
Quand la conversation fut finie , Cyrus , avanl que de les renvoyer, les embrassa tons pour marque d’une parfaite récuncilialioii ; après quoi , ils montèrent dans leurs chariots avec leurs femmes, et se retirèrent pénétrés de reconnaissance et d'admiration. Pendant (oui le chemin , il ne fut mention que de Crrus. Les uns vantaient sa sagesse , d’autres admiraient son courage , ceux-ci relcvaicnl surtout sa douceur, quelques-uns faisaient valoir sa taille et son port majestueux. El vous , dit Tigrane en s’adressant à son épouse , que vous semble de la mine de Cyrus ? Je n’y ai point fait d’attention , répondit-elle. — Sur qui donc vos yeux étaient-ils attachés ? — Sur celui qui disait qu’il donnerait mille vies pour racheler ma liberté.
Le lendemain , le roi d’Arménie envoya dos
présents à Gyros , et des rafratchissements pour toute l'armée. II apporta aussi le double de l'argent qu'il devait fournir ; mais Cyrus , ayant pris simplement ce qu'il avait demandé, lui rendit le rcsle. Les troupes arméniennes eurent ordre de se tenir prèles pour le troisième jour , et Tigrane voulut les commander.
J'ai cru , pour plusieurs raisons , devoir insérer ici le récit détaillé de cet événement , quoique pourtant je l'aie abrégé de prés de trois quarts de ce qu'il a dans Xënophon.
Premièrement , il peut servir à faire connaître le style de cet excellent historien , surtout si on a la curiosité de consulter l'original, dont les beautés naturelles et sans art sont bien propres à jusUGer l'estime singulière que les gens de bon goût ont toujours fait de la noble simplicité de cet auteur. Pour ne citer qu'un exemple, quel trait de pudeur et de OHMlestie , mais en même temps quelle merveilleuse naïveté , quelle délicatesse d’esprit dans ringénue réponse de la femme de 'fi> graiie , qui n’a des yeux que |)our son mari !
En second lieu , ces interrogations courtes et pressantes , qui demandent chacune une réponse précise de la part du roi d'Arménie , décèlent un disciple de Socrate qui avait bien retenu le goût de son maître.
D'ailleurs , ce récit peut donner quelque idée du jugement qu'on doit porter de la Cyropédie de Xënophon , dont le fond est vrai , mais qui est embellie par des circonstances que l'auteur a ménagées exprès, et a ajoutées à dessein , pour donner d'utiles leçons et d'excellentes règles sur le gouvernement. Ainsi , ce qu'il y a de réel dans l'événement dont il s'agit ici , c’est que , le roi d’Arménie ayant refu^ de payer le tribut qu’il devait aux Mëdcs, Cyrus l'attaqua fort à propos , et avant qu’il pût soupçonner qu’on songeait à lui ; qu’il se rendit maître du seul fort qu’il eût, et en même temps de toute sa famille ; qu’il l’obligea de payer le tribut ordinaire, et de fournir son contingent de troupes ; et qu’il sut si bien le gagner par ses manières douces et honnêtes , qu'il en lit un des alliés les plus Gdéles el les plus alTeclionnés qu'eût jamais eus le roi des Mèdes. Le reste n’est qu’un embellisscinenl , el vient plus de l’hisloricn que de l’his- (oire même
Je n’aurais jamais deviné par moi-méme ce que signiGait celle du gouverneur mis à mort par le père de Tigrane , quoique je sentisse bien qu’elle tenait ici lieu d'énigme. Un hommede qualité ‘, l'un des plus beaux esprits el des. plus beaux parleurs du siècle passé , qui avait une connaissance profonde des auteurs grecs, m'en donna , il y a beaucoup d'années , une explication que je n'ai point oubliée, et que je crois être la véritable clef de celle énigme.
11 supposait que Xénophon avait voulu peindre ici la mort de Socrate , son maître , que l'attachement extraordinaire que témoignait pour lui toute la jeunesse d’Athènes avait rendu suspect à l’étal ; ce qui donna lieu à sa condamnation , qu’il supporta sans plainte et sans murmure.
EnGn , j’ai cru ne devoir pas manquer l'occasion de faire remarquer dans mon héros des qualités qui ne se rencontrent pas toujours dans les personnes de son rang , el qui ; en les rendant inGniment plus estimables que toutes les vertus guerrières , contribueraient le plus au succès de leurs desseins. On trouve dans la plupart des conquérants de l’habileté pour la guerre, de la hardiesse , du courage , de l'intrépidité , et de tous ces talents qui font beaucoup de bruit, et qui' éblouissent parleur éclat. Mais un fonds de bonté , de douceur , de compassion pour les malheureux ; un air'de modération el de retenue , même dans la prospérité el dans la victoire; des manières insi- nuantes et persuasives; l’art de gagner les cœurs , et de SC les attacher encore phis par l'affection que par l’inlérél ; une attention continuelle à mettre toujours le bon droit de son côté , el à donner à toutes ses démarches un caractère d’équité el de justice que les ennemis mêmes soient forcés de respecter ; enGn , une clémence qui ménage les coupables qui le sont plutôt par imprudence que par malice , el qui donne lieu au repentir en laissant des retours vers le devoir : ce sont des qualités rares dans les plus fameux conquérants de l'antiquité , el qui dominaient souverainement dans Cyrus.
Je reviens à mon sujet. Cyrus , avant que de quitter le roi d'Arménie *, songea à lui
• M. le comte de Trcsrillcs.
• Cyrop. lib. 3, peg. 70-70. 'V--. •
rendre un scnice considérable. Il élail en guerre avec les Chaldëens , peuple voisin et assez belli(|iieuz , qui lenail conlinucllcmenl le pays en inquiélude par ses courses , cl élail cause qu'une grande partie des terres demeurait inculte. Après s'étre bien informé de leur l aractére , de leurs forces , de la situation des lieux où ils se rctiraicnl, il marcha contre eux. Au premier signal que l’ennemi approchait , les Chaldéens se saisirent des hauteurs , lieu ordinaire de leur retraite. Cyrus ne leur laissa pas le temps d'y assembler toutes leurs troupes , cl il alla les y attaquer. Les Arméniens , qui marchaient à la tête, furent mis d’abord en fuite. Cyrus s’y était bien attendu , et il ne les avait ainsi placés que pour engager le combat. En effet , dés que les Chaldéens en vinrent aux mains avec les Perses, ils ne purent soutenir leur choc , et furent renversés. On fit un grand nombre de prisonniers : le reste se dissipa. Cyrus parla aux prisonniers , leur déclara qu’il n’élail point venu pour leur fiire du mal ni pour ravager leurs terres, mais pour leur accorder la paix à des conditions raisonnables; et il les renvoya. On ne manqua pas d’envoyer sur-le-champ des députés , et la paix fut conclue. Pour la sûreté des deux |)eaples , de leur commun consentement , Cyrus fit bâtir sur la hauteur une forteresse qui commandail (oui le pays, cl y laissa une bonne garnison , qui devait se déclarer contre celui des deux peuples qui manquerait au traité.
Cyrus, ayant appris qu’il y avait un commerce et une communication assez ordinaire «mire les Indiens et les Chaldéens, soulmila que ceui-ÿi voulus.senl bien conduire et accompagner l’ambassadeur qu’il se préparait d’envoyer au roi des Indes. Le sujet de celte ambassade élail de lui demander quelques secours d’argent de la part de Cyrus, qui en avait besoin pour lever de nouvelles troupes en Perse, et qui espérait que, si Dieu accordait un heureux succès à ses desseins, le roi n’aurait point lieu de se repentir de l’avoir aidé. Il était bleu aise que les Chaldéens appuyassent sa demande ; et ils pouvaient le faire avantageusement en rapportant le caractère et les exploits de Cyrus. L’ambassadeur partit dés le lendemain, accompagné des plus considérables du pays, «pi avaient ordre de con-
duire cette affaire le plus adroitemeot qu'a leur serait possible, et de rendre au mérite de Cyrus toute la justice qui lui élail due.
L’expédition contre les Arméniens éteoll heureusement terminée, Cyrus partit de |j pour aller retrouver Cyaxare. Quatre milk Chaldéens, qui étaient les plus braves de la na lion, se joignirent â lui; et le roi d’Arménie, qui se voyait délivré de ses ennemis, augmenla le nombre des troupesqu’il lui availpromiscs.O arriva donc en Médic avec beaucoup d’argent, et une armée beaucoup plus nombreuse que lorsqu’il en était sorti.
8 IV. — ExréDiTios DE CvÀXAEE ET DE Cnx»cmim LES BaSTLOHIKKS : PIIKIfIfcRK •ATdyU4a
Les deux partis avaient employé trtiis années de suite ù former leurs alliances cl à faire des préparatifs de guerre. CyTus, voyant l«!* troupes pleines d’ardeur et de bonne volonté, proposa à Cyaxare de les mener contre les A» syriens. Scs raisons étaient qu’il croyait le des oir décharger du soin cl de la dépense de nourrir deux armées; qu’il valait mieux manger le pays ennemi que le sien ; que celle démarche liardie d’aller â la rencontre des Assyriens élail capable de répandre la terreur parmi leurs troupes, en même temps qu’elle remplirait l«^ leurs de confiance; qu’enfin il lui avait souvent entendu dire â lui-méme, aussi bien qu’j Cambyse son père , que la victoire dépendait, non du nombre , mais du courage des soldats. Cyaxare entra dans scs vues.
On SC mit donc en marche, après avoir bit les sacrifices ordinaires. Cyrus, au nom de toute l’armée, pria tous les dieux tutélaires de l’empire de vouloir bien leur être favorables dans l’expédition qu’ils commençaient, de les accompagner, de les conduire, de oombalire avec eux, de leur inspirer le courage et la prudence dont ils avaient besoin, et de donner un heureux succès à leurs armes. Cyrus, en agissant ainsi, mettait en pratique l’important avis que lui avait donné son père, de commencer et de finir toutes ses actions et toutes ses entreprises par la prière; et il ne manquait jamais, avant et après le combat, de s’acquitter,
• An.M.3t<8;aT. J. C.553.-C)cnp. Ilb 3;pES.7MZ
à h vue de l'armée, de ce deroir de religion. (Joand ils furent nrrivés sur lei frontières de l'Assjric. leur premier soin fut encore de rendre hommage aux divinités du pays, et d'impiorerleur secours et leur protection; après quoi, il fit des courses dans le pays, et amassa un grand butin,
Cyms apprit que les ennemis étaient éloigoTsifenviron dix journées lilengageaCyasaie i les aller chercher. Quand les armées furent t la vue l'une de l'autre, on se prépara au combat. Les Assyriens s'étaient campés en rase campagne, et, selon leur coutume, que les Romains imitèrent depuis, ils avaient environné et fortifié leur camp d’un large fossé. Cyms, au contraire, qui était bien aise de dérober aux ennemis, autant qu'il était en lui, la me et la connaissance do petit nombre de tes troupes, s’était couvert de quelques villages et de qiiclqiies petites collines. On fut de part et d'autre quelques jours à se regnrder. Fnfln, les Assyriens étant sortis les premiers de leur camp eu fort grand nombre, Cyrus lit .«aocer ses troupes. Avant qu’elles fussent à la portée du trait, il donna le mol de rallieraenl, qni fut, Jupiter teeourable et condtieirnr'. Il fit entonner l'hymne ordinaire en l'hoanenr de Castor et de Pollux, et les soldats, pleins d'une religieuse ardeur (OtsnCû.-j, y répondirent à haute voix. Ce n'élait dans toute l’armée de Cyrus qu’allégmsse , qu'émulalion, que courage; qu'exhortatioin muloelles, que dévouement universel à faire tout céque le chef ordonnerait; car, dit ici l'Iiislorien, on a remarqué qu’en ces occasions ceux qui craignent le plus la Divinité ont le moins de peur des hommes. Du cAtë des Assyriens, lo archers, les frondeurs cl les gens de trait lirent leurs décharges avant que l’ennemi fût à portée ; mais les Perses, animés par In pré- <énce et l’exemple de Cyrus, en vinrent tout d'un coup aux mains, et enfoncèrent les promiers bataillons. Les Assyriens, quelque effort que Hssenl et Crésus et leur propre roi pour les animer, ne purent soutenir un choc si rude, et prirent tons la fuite. La cavalerie des Médes s’ébranla en même temps pour al-
< J< ne U» ai Xéosphoa ne donne potnl k ! ani dirai penm k üota des dkui de coo pa)s.
laquer eeile des ennemis, qni ftil aussi bieniét mise en déroute. Ils furent vivement (vonrsuivis jusque dans leur camp. Il s’en fit un effroyable carnage, et le roi des Babyloniens (c'était Nériglissor) y perdit la vie. Cyrus ne se crut pas en état de les forcer dans leurs retranchements, et il fit sonner la relraile.
Cependant les Assyriens', après la mort de leur roi et la perle des plus bmves gens de l’arnvée, étaient dans une étrange consternation. Dés que Crésus les vit en désordre*, il lourna le dos, sans sc mettre en peine de les secourir. Les autres alliés perdirent aussi toute espérance, et ne pensèrent plus qu’à se sauver à la faveur de la nuit.
Cyms l'avait bien prévu, et |l se préparait à les poursuivre vivement ; rosis il avait besoin pour cela de cavalerie, et, comme on l’a déjà remarqué, les Perses n’en avaient point. Il alla donc trouver Cynxare, et lui proposa' son dessein. Cyaxnre l’improuva fort, et lui représenta le danger qn’il y avait de pousser à bout des ennemis si puissants, à qni l’on inspirerait peut-être du courage en les réduisant an désespoir; qn’il était de la sagesse d’user modérément de la fortune, et ^ ne pas perdre le fruit de la victoire par trop de vivacité; que d’ailleurs il ne voudrait pas contraindre les Médes, ni les empêcher de prendre un repos qu’ils avaient si justement mérité. Cyrus se réduisit à lui demander la permission d’emmener ceux qui voudraient bien le suivre, à quoi Cyaxare consentit sans peine ; et il ne songea plus qu'à passer le temps en festins et en joie avec les ofliciers, et à jouir de la victoire qu’il venait de remporter.
Presque loua les Médes suivirent Cyrus, qui se mit en marche pour poursuivre les ennemis. Il rencontra en chemin des courriers qui venaient de la part des Hyrcaniens*, qui servaient dans l’armée ennemie, lui déclarer que dés qu'il paraîtrait iis se rendraient à lui; cl en effet ils le firent. Il ne perdit point de temps, et ayant marché toute la nuit, il arrivrprès des
» Cyiop. Mb. S,p«g.87-J0i
* ub. 6 , p«s. tau.
* Ce ne Hwl point ici lei Hyreonieni de la mer Caspienne. En luiianl les campetnenli de Cjrus dam ta Bab] Ionie . on eonjerinre que ceui dont il l'agil wnt à quatro 00 cinq journées au mt<H de la BabjloAle.