‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 49 sur 125 · HISTOIRE DE CAMBYSE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE CAMBYSE

Dés que Carabyse fut monté sur le trône, il songeÜ à porter la guerre en Égypte ‘ , pour une injure particulière qu’il prétendait, selon Hérodote, avoir reçue d’Amasis. Il y a plus d apparence qu’Amasis , qui s’était soumis à Cyrus, et qui était devenu son tributaire, n ayant pas voulu, après sa mort, rendre les mêmes devoirs à son successeur, et s’étant soustrait à son obéissance, s’attira par là celle guerre.

Cambyse , pour la pousser avec succès *, Ot de grands préparatifs tant par mer que jwr terre. Il engagea les Cypriotes et les Phéniciens à l’assister de leurs vaisseaux. Pour son armée de terre, il joignit à ses propres troupes un grand nombre de Grecs, d’ioniens etd’Éoliens, qui en faisaient la principale force. Mais nul ne lui fut d’un plus grand secours dans cette guerre que Phanés d’Halicarnasse , qui , étant chef de quelques Grecs auxiliaires qui étaient au service d’Amasis, se jeta, pour quelque mé-

' An.M.3t75;av. J.C.529.- llerod. Mb 3. cap. 1-1 » Cap. i-O

contenlemenl qu'il reçut de ce prince, dans ie parti de Cambyse , et iui donna , louchant in nature du pays, ies forces de i’ennemi et i’etal de ses aOaires, toutes tes iumièrcs dont it avait besoin pour réussir dans celle eipédilion. Ce fut en particulier par son avis qu’il engagea un roi arabe, dont les terres confinaient à la Palestine et à l'Égypte , à fournir de l’eau i) son armée pendant qu’elle traverserait le désert qui était entre ces deux pays; ce que ce prince exécuta en lui faisant porter cette eau sur le dos des chameaux, sans quoi Cambyse n’eût pu passer avec son armée par ce chemin.

Ayant fait ces préparatifs ‘ , il attaqua l’Egypte la quatrième année de son régne. Lorsqu’il fut arrivé sur la frontière, il apprit qu’Amasis venait de mourir, et que Psamménite son fils, qui lui avait succédé, était occupé à ramasser toutes ses forces pour l’empécher de pénétrer dans son royaume. Il ne pouvait s’en ouvrir l’entrée qu’en se rendant maître de Péluse, qui était la clef de l’Égypte de ce cûté-là ; mais cette place était si forte, qu’elle devait, selon toutes les apparences , l’arrêter longtemps. Pour s’en faciliter la prise, il s’avisa de ce stratagème, s’il en faut croire Polyéne*. Ayant appris que toute la garnison était composée d’Egyptiens, dans un assaut qu’il donna à la ville, il mil au premier rang un grand nombre de chats, de chiens, de brebis, et d’autres animaux que les Égyptiens tenaient pour sacrés. Ainsi, les soldats n’osant lancer aucun trait ni tirer aucune flèche de ce côté-li, de peur de percer quelqu’un de ces animaux, Cambyse se rendit maître de la place sans aucune opposition.

Dans le temps que Cambyse venait de se rendre maître de celte ville Psamménite s’avança avec une grande armée pour arrêter ses progrès. Il y eut entre eux un grand combat. Mais aranl que d’en venir aux mains, des Grecs qui étaient dans l’armée de Psamménite , pour se venger de la révolte de Phanés , prirent ses enfants, qu’il avait été obligé de laisser en Égy pte lorsqu’il s’enfuit, et, à la vue des deux ïamps , les égorgèrent et en burent le sang. Cette cruauté énorme ne leur procura pas la

' Iltrod. lib. 3 , cap. 10.

■ Polj'^o. lib. 7.

1 IlcroJ. Ilb. ;l, cap. il.

victoire. I.es Perses, irrités de cet horrible spectacle, tombèrent sur eux avec Uni de furie , qu’ils eurent bientôt renversé et mis en déroute toute l’armée égyptienne, dont ils tuèrent la plus grande partie ; ce qui en resta se sauva à Memphis.

A l’occasion de ce combat, Hérodote ' rapporte une chose dont il avait été témoin. Les os des Perses et des Égyptiens étaient encore dans le lieu oû s’était donnée la bataille, mais séparés les uns des autres. Les crênes des Égyptiens étaient si durs, qu’on avait bien de la peine à les briser à grands coups de pierres; et ceux des Perses si mous, qu’on les perçait avec la dernière facilité. La raison de cette diOérence était que les Égyptiens, dès le plus bas âge, allaient la tête nue et rasée, au lieu que les Perses l’ont toujours couverte de leurs tiares, qui est un de leurs grands ornements.

Cambyse , ayant poursuivi les fuyards jusqu’i Memphis *, envoya à la ville par le Nil, sur lequel elle était située, un vaisseau de Mytilcne avec un héraut, pour sommer les habitants de se rendre. Mais le peuple, transporté de fureur, se jeta sur ce héraut et le mil en pièces, aussi bien que tous ceux qui étaient avec lui. Cambyse, s’étant en peu de temps rendu maître de la place, tira une pleine vengeance de cet attentat, faisant exécuter publiquement dix fois autant d’Égyptiens de la plus haute noblesse qu’il y avait eu de personnes massacrées dans le vaisseau. De ce nombre fut le fils aîné de Psamménite. El pour Psammènite lui-même, Cambyse se trouva porté à le traiteravec douceur. Non contentdeluiavoir sauvé la vie, il lui assigna un entretien honorable. Mais le monarque égyptien , peu touché d’une telle bonté, se mit à exciter de nouveatlx troubles pour recouvrer son royaume; en punition de quoi on lui fil boire du sang de taureau , dont il mourut à l’heure même. Son régne ne fut que de six mois. Toute l’Êgyple s’était soumise au vainqueur. I>es Libyens, les Cyrénèens et les Barcéens, i la nouvelle de CCS succès, envoyèrent à Cambyse des ambassadeurs avec des présents pour lui faire leurs soumissions.

1 Cap. 12.

« Cap. 43

De Memphis il alla à la ville de SaTs ' , qui ^lail le lieu de la s(^pullure des rois d’Égypte. D^s qu’il fut enlrt^ dans le palais, il fit tirer le corps d’Amasis de son toml>eau ; et après l’avoir exposé à mille indignités en sa présence , il ordonna qu’on le jetûl dans le feu et qu’on le hrùiat; ce qui était également contraire aux coutumes des Perses et des Égyptiens. La rage que ce prince témoigna contre le cadavre d’Amasis fait voir jusqu’à quel point il haïssait sa personne. Quelle que fût la cause de cette aversion , il parait que c’est ce qui l’avait surtout obligé de porter ses armes en Égypte.

L’année suivante * , qui était la sixième de son régne, il résolut de faire la guerre en trois difiérents endroits : contre les Carthaginois , contre les Ammoniens et contre les Éthiopiens. Il fut obligé d’abandonner le premier de ces projets, parce que les Phéniciens, sans le secours desquels il ne pouvait pousser celle guerre, refusèrent de l’assister contre les Carthaginois, qui descendaient d’eux, Carthage étant une colonie de Tyr.

Déterminé à attaquer les deux autres peuples*, il envoya des ambassadeurs en Éthiopie, qui, sous ce nom, devaient lui servir d’espions pour s’informer de l’état et de la force du pays, et lui en donner connaissance. Ils portaient avec eux des présents, tels que les Perses ont coutume d’en donner, de la pourpre, des bracelets d’or, des compositions de parfums cl du vin. Les ÉÜiiopiens se moquèrent de ces présents, où ils ne voyaient rien d’ulije pour la vie, à l’exception du vin; et ils ne firent pas plus de cas de ces ambassadeurs, qu’ils prirent pour ce qu’ils étaient, c’est-à-dire pour des espions. Mais, leur roi voulut aussi faire un présent à sa mode ou roi de Perse; et, prenant en main un arc qu’un Perse eût à peine soutenu, loin de le pouvoir tirer, il le banda en présence des ambassadeurs, cl leur dit ; « Voici « le conseil que le roi d’Éthiopie donne au roi « de Perse. Quand les Perses se pourront ser- « vir aussi aisément que je viens de faire d’un « arc de celle grandeur et de celle force, « qu’ils viennent attaquer les Klhiopicns, et

< llcrod. lib. 3, rap. 16

• Cap. 17 cl lu.

3 (;ap.*20--2î.

a qu’ils amènent plus de troupes que n’cu a a Cambyse. £n attendant, qu’ils rendent gra- « ces aux dieux, qui n’ont pas mis daus le a cœur des Éthiopiens le désir de s'étendre « hors de leur pays. »

Celle réponse ayant mis Cambyse en fureur', il commanda à son armée de se mettre en marche sur-le-champ, sans considérer qu’il n’avait ni provisions, ni aucune des choses nécessaires pour cette ex|)édilion^, il laissa seulement les Grecs dans sa nouvelle conquête, pour la tenir en respect pendant son absence.

Quand il fut arrivé à Thébes dans la haute Égypte*, il détacha cinquante mille hommes contre les Ammoniens, avec ordre de ravager leur pays, et de détruire le temple de Jupiter- Ammon qui y était situé : mais, aprésjilusicurs journées de ma relie dans le désert, un vent violent étant venu à soufficr du côté du midi, entraîna une si grande quantité de sable sur celte armée, qu’elle en fut toute couverte cl y demeura ensevelie.

Cependant Cambyse marchait en furieuv contre les Éthiopiens, quoiqu’il manquât de toutes sortes de provisions. Aussi une cruelle famine sc fil bientôt sentir à toute l’armée. Il était encore temps, dit Hérodote, de renicdicf ù ce mal ; mais Cambyse aurait cru sc déshonorer s’il avait renoncé à son entreprise, et il poussa sa {loinle. 11 fallut d’abord vivre d’herbes, de racines, de feuilles d’arbres : puis, se trouvant dans un pays entièrement stérile, ib furent réduits à manger les bêles de charge. Enfin ils en vinrent à cette, affreuse exlrémilé de se manger les uns les autres, celui que le sort faisait venir le dixième servant de nourriture à ses compagnons; nourriture, dit Sénéque, plus triste que la plus dure famine ; Dt' cimum quemque sortiliy alimenlumhabuerwi famé scBvius Le roi persistait toujours dans son dessein, ou plutôt dans sa fureur, sans que la perle de.*ses troupes lui ouvrit les yeui: mais enfin, commençant à craindre pour luiméme, il donna ordre qu’on retournât. Dans une telle désolation (qui le croirait?) on ne rabattit rien de la déneatesse des mets du

< Ilerod. lib. 3 . cap. 25.

> Cap. 25 et 26.

3 l>e il à, lib. 3. cap. 20

prince, et les chameaux marchaient chargés de tout ce qu’il faut pour couvrir une table somptueuse : Servabantur UH intérim generosa met, et instrumenta epularum camelii vehebantur, quttm tortirenlur mililei ejut guit malé periret, quit pejùt viverel

Il ramena à Thèbes son armée, dont il avait perdu la plus grande partie dans son expédition. Il réussit mieux dans la guerre qu'il déclara ici aux dieux, plus fticiles à vaincre que les hommes *. Thébes était remplie de temples d'une magnificence et d’une richesse incroyables. Il les pilla tous, puis y fit mettre le feu. Il fallait que l'opulence en fat bien grande, puisque les restes seuls sauvés de l'inceudie montaient ides sommes immenses* : trois cents talents d'or*, qui font neuf millions , et deux mille trois cents talents d’argent, qui font prés lie sept millions. Il enleva aussi pour lors ce fameux cercle d’or qui environnait le tombeau du roi Osymandias, lequel avait trois cent soixante-cinq coudées de circuit, et représentait tous les mouvements des diOérentes constellations.

Lorsque Cambyse fut arrivé à Memphis *, il congédia les Grecs et les renvoya dans leur pays. Mais, ayant trouvé à son retour toute la ville en joie, il fut transporté de fureur, s’imaginant qu’on se réjouissait en Égypte du mauvais succès de ses entreprises. Il manda les magistrats pour savoir la raison de ces réjouissances ; et les magistrats lui ayant dit que c’était parce qu’ils avaient enfin trouvé leur dieu Apis, il ne voulut pas les en croire, mais les fil tous mourir comme des imposteurs qui rberchaient à lui insulter. Il fit venir ensuite les prêtres, qui lui firent la même réponse. Il leur répliqua que, puisque leur dieu était si bon et si familier que de se faire voir A eux, il voulait fiiire connaissance avec lui , et commanda qu’on le lui amenai. Il fut bien étonné, au lien d’un dieu, de voir un veau ; et entrant de nouveau en foreur, il tira son poignard et

• DeM.Ub.S.cap.lO.

• Dlod.8ic.Ub.l,ptg.43.

• Ibid, pag. 4a.

• Troti<ent«Ulralsd'ar<gTpUeiUTaleiill3680a00rr.; deu mille troia cent tateola d'argent valent 8 TW 000 fV.

• nend. Ub. 3,cap.»-W.

le lui enfonça dans la cuisse. Après quoi, ayant reproché aux prêtres leur stupidité, il les fit cruellement fustiger, et ordonna qu'on tuât tous les Égyptiens qu'on rencontrerait célébrant la fête d'Apis. Le dieu fut remenë au temple, où, après avoir quelque temps langui de sa blessure, il mourut.

Si l’on en croit les Égyptiens ', Cambyse, après cette action, la plus énorme impiété, selon eux, qui eOt été commise dans leur pays, devint frénétique. Mais sa conduite précédente fait voir qu'il l’était déjà auparavant ; et il continua à en donner diverses preuves, dont nous rapporterons quelques-unes.

Il avait un frère, le seul fils qu’eût eu Cyrus avec lui , et né de la même mère. Son nom était Tanaoxare, selon Xénophon : Hérodote l’appelle Xmerdis, et Justin, Mergis. Il accompagna Cambyse dans son expédition d'Égypte. Mais comme il était le seul d'entre les Perses qui vint à bout de bander, à deux doigts près, l'arc qu’on avait apporté d’Éthiopie , le roi eu conçut une telle jalousie contre son frere, qu’il ne put plus le souffrir dans son armée, et le renvoya en Perse. Ayant même, peu de temps après, songé une nuit qu’un courrier lui venait apprendre que Smerdis était assis sur le trône, il soupçonna son frère de penser à la royauté, et il envoya en Perse Prexaspe, l’un de ses principaux confidents, avec ordre de le faire mourir : ce qui fut exécuté.

Ce premier meurtre donna lieu à un second encore plus criminel '. 11 avait avec lui, dans le camp, Mëroé, la plus jeune de ses soeurs. Hérodote nous apprend la manière étrange dont elle était aussi devenue sa femme. Comme cette princesse était d’une extrême beauté, Cambyse résolut absolument de l’avoir pour épouse. Il manda pour cet effet les juges de son royaume, dont l’office était d’interpréter les lois du pays, pour savoir d’eux s’il n’y avait pas quelque loi qui permit au frère d’épouser sa soeur. Les juges, ne pouvant d'un côté se résoudre à autoriser directement ce mariage incestueux, craignant de l’autre l’humeur violente de ce prince s’ils osaient le contredire, cherchèrent un milieu et un tcntpéran)ent. Ha

• Herod. Ub.3.cap.30,

uigitized by Googl

r.'pondircnl qn ils ne trouvaient point de loi qui permit au frère d’èponser sa sœur, mais qu'il y en avait une qui permettait aux rois de Verse de faire tout ce qu’ils voulaient. Cette réponse accommodant Cambyse autant qu’une approbation directe, il épousa solennellement sa sœur, et par là il donna le premier l’exemple de ces incestes, qui fut suivi de la plupart de ses successeurs, quelque contraire qu’il soit à la pudeur cl au bon ordre. 11 mena cette princesse avec lui dans toutes ses expéditions, et il donna son nom (Méroé) à cette lie do Nil qui est entre l’Égypte et l’Éthiopie, jusqu’où il s’était avancé dans sa folle marche contre tes Éthiopiens. Voici donc ce qui donna occasion à la mort de cette princesse : Cambyse un jour se divertissait à voir le combat d’un jeune lion et d’nn jeune chien. Celui-ci ayant du dessous, un autre chien son frère vint à Son secours, cl le rendit vainqueur. Cette aventure réjouit fort Cambyse, mais arracha des larmes à Méroé, qui, étant obligée d’en dire la raison, avoua que ce combat lui avait rappelé le souvenir de son lirére Smerdis, qui n’avait pas été aussi heureux que ce petit chien. Il n’en fallut pas davantage pour exciter la fureur de ce brutal prince. Sa sœur était enceinte; il lui donna un coup de pied dans le ventre, dont elle mourut. Un mariage si abominable ne méritait pas une meilleure fin.

Il n’y avait point de jour ' qu’il ne sacrifiât quelqu’un des seigneurs de sa cour à son humeur féroce. Il avait obligé Preiaspe, l’un de scs principaux officiers , et son homme de confiance, de lui déclarer ce que les Perses pensaient et disaient de lui. « Ils admirent en « vous. Seigneur, répondit Preiaspe, bean- « coup d’excellentes qualités, mais ils sont un « peu blessés de votre penchant excessif pour « le vin. J’entends, dit le roi; c’est-à-dire qu’ils Il prétendent que le vin me fait perdre la rai- « son. Vous en jugcrei tout à l’heure. » Il se mit à boire, et de plus grands coups, et en plus grand nombre qu’il eût jamais fait. Après quoi il ordonna au fils de Preiaspe, qui était son grand échanson, de se tenir droit au bout de la salle, la main gauche sur la tête. Pro-

• Hcrod. lib. 3 , c.ip. 34, 55. — Srncf. lib. 3, de irà , cap.

nant alors son arc, et le bandant contre lai, il déclara qu’il en voulait à son coeur, et le perça eu effet. Puis, après lui avoir fait ouvrir le côté, montrant à Preiaspe le cœur de son Cb percé de la Oéche : Ai-je la main bien riirt? dit-il d’un ton moqueur et triomphant. Ce malheureux père , à qui , après un tel coup, Il ne devait rester ni voix ni vie, eut la lâcheté de lui répondre : Apollon lui-méme ne linrail pat plut juste. Sénèque, qui a copié ce récit d’après Hérodote, après avoir détesté h barbare cruauté du prince, condamne eacofc plus fortement la lâche et monstrueuse flalle rie du père : Seeleratiùt telum illud lauiatum ett quàm mittum.

Crésus ayant entrepris de lui dire son avis sur cette étrange conduite ', qui révollait tout le monde, et lui en ayant représenté les Uchrui inconvénients, il ordonna qu’on le fit mourir. Ceux à qui il en donna l’ordre, prévoyant qu'il ne serait pas longtemps sans s’en repentir, eu suspendirentrexéention. Qwlque tempsaprés, en effet, comme il regrettait Crésus, ses geu lui dirent qu’il était encore en vie, de quoi il témoigna beaucoup de joie ; il ne laissa pas néanmoins de faire mourir ceux qui l’avaicut épargné, pour n’avoir pas exécuté ses ordres.

C’est à peu prés dans ce temps-ci qu’Üréics. l’un des satrapes de Cambyse, et qui coBuuaudail pour lui à Sardes, fit mourir d’une manière bien étrange Polycrale, tyran de Samos. L’hislüire de ce dernier est asset siugullén.' pour m^ter d’étre rapportée ici.

Ce Polycrale était un prince à qui, pendaal le cours de sa vie ’, toutes choses avaient toujours réussi à souhait, et dont le bonheur n'avait jamais été troublé par aucune adversité, ni par aucun acddeol fâcheux. Amasis, roi d’Égypte, son ami et son allié, crut devoir loi écrire à ce sujet. Il lui avoua que son étal fcf frayait ; qu’une prospérité si longue et si coustanle devaü lui être suspecte ; que la divinité maligne et envieuse , qui voit d’uu œil jaloui la fortune des hommes, ne manquerait pav. tôt ou lard, de renverser la sienne; que, pour éviter ses coups mortels. Il lui conseillait de SC procurer à lui-méme quelque malheur, en

‘ Hcrod. lib. 3. rap. 30.

« Cap. 39 «3.

faisant volontairemenl quelque perle, à laquelle | il jugeât qu'il serait fort sensible. j

Le tyran le crut. Il avait à son anneau une émeraude dont il faisait un cas infini, surtout à cause de l’habileté cl de la réputation de l'ouvrier qui l'avait gravée. En se promenant sur sa galère avec scs courtisans, il jeta son anneau dans la mer sans qu’on s'en aperçât. Quelques jours après, des pêcheurs ayant pris un poisson d’une grosseur extraordinaire, en firent présent à Polycrate. Quand on l’eut ouvert, OD y trouva l’anneau du roi : sa surprise fut extrême et sa joie encore plus grande.

Amasis, ayant appris ce qui était arrivé, pensa bien différemment. Il écrivit à Polycrate que, pour ne point avoir la douleur de voir nu ami et un allié tomber dans quelque grand désastre, il renonçait dès lors à son amitié et â son alliance : sentiment assez bizarre, comme si l'amitié n’était qu'un nom et qu’un titre, sans fonds et sans réalité!

Quoi qu’il en soit, la chose arriva conamc l’Égyptien l’avait prévu ‘. Quelques années après, vers le temps environ où Cambyse tomba malade, Orétés qui commandait à Sardes pour le roi, ne pouvant soutenir le reproche qu’un autre satrape, dans une querelle particulière, lui fil de n’avoir pu encore subjuguer l’ile de Samos, qui était tout près de son gouvernenemeut et si fort à la bienséance de son maître, résolut, pour s’emparer de file, de se défaire de Polycrate, à quelque prix que ce fût. Voici comme il s’y prit. Il lui écrivit que, sur les avis certains qu’il avait reçus que Cambyse voulait le faire assassiner, il songeait à se retirer dans ses états, et à y mettre ses trésors en sûreté ; cl son dessein était, disait-il, de confier ce précieux dépôt à la bonne foi de Polycralc, lui en laissant pourtant la moitié en propre , qui lui servirait à conquérir l’Ionie cl les lies voisines, qu’il avait en vue depuis longtemps. Il savait que le tyran aimait fort l’argent et qu’il désirait avec passion d’augmenUtr son domaine : il le prit par ce double apiiât, en piquant par la même offre cl son avarice cl son ambition. Polycrate, pour ne poiuts’cngager témérairement dans une affaire de celle importance, crut devoir s’assurer par lui-méme

< ticrmi. lit», â. «P-

de la vérité des faits, et il envoya dans cette vue un député sur les lieux. Orétés avait fait remplir de pierres huit coffres presque jusqu’aux bords, et y avait mis par-dessus un lit de pièces de monnaie d’or : ils étaient emballés et tout prêts à être embarqués. Le député du tyran arrive, et l’on ouvre les coffres, qu’il crut remplis d’or. Aussitôt après le retour du député, Polycrate, impatient d’aller saisir sa proie, partit pour Sardes, malgré l’opposition de tous ses amis. Il mena avec lui Démocéde, célèbre médecin de Crolone. Apoine fut-il arrivé, qu’Orélés le fit arrêr 1er comme ennemide l’état, et en celle qualité le fil attacher A une potence, terminant par ce honleux supplice une vie qui n’avait été qu’une suite de bonheur cl de prospérités.

Cambyse. au commencement de la huitième année de son règne ', quitta l’Égypte pour retourner en Perse. A son arrivée en Syrie, il y trouva un héraut qui avait été dépéché de Suse A l’armée pour lui déclarer que Smerdis, fils de Cyrus, avait été proclamé roi, et pour ordonner A tout le monde de lui obéir. Voici ce qui avait donné lieu A cet événement. Cambyse, A son départ de Suse pour son expédition d’Égypte, avait laissé l’administration des affaires pendant son absence entre les mains de Palisilhc, l’un des chefs des mages. Ce Pulisithe avait un frère qui ressemblait beaucoup A I Smerdis, fils de Cyrus, cl qui peut-être pour celle raison était appedé du même nom. Dès qu’il eut été pleinement instruit de la mort de ce prince, qu’on avait cachée A la plupart des autres, et qu’il eut appris que les fureurs de Cambyse en étaient venues A un point qu’il n’y avait plus moyen de le souffrir, il mil son propre frère sur le trône, faisant courir le bruit que c’était le véritable Smerdis, fils de Cynis; et sans différer, il envoya des hérauts pur tout l’empire, pour en domuîr connaissance et ordonnerù tout le monde de lui obéir.

Cambyse fil arrêter celui qui était venu porter cet ordre en Syrie’, et rayant examiné avec soin en présence de l’rcxaspc, qu’il avait chargé de tuer son frère , il trouva que le vrai Smerdis était certainement mort et que celui

* Herotl. in». 3, cap. 61.

» r.ap. 6-2 Ci.

:)OgIc

qui avait envahi le trône n'èlait autre que .Smerdis le mage. U-dessus il se mil & faire de grandes lamentations de ce qne, sur la foi d’un songe, et trompé par la conformité du nom, il s’étail porté h faire mourir son frère; et sur-le-champ il donna ordre à ses troupes de se mettre en marche pour aller exterminer Vusnrpateur. Mais lorsqu’il montait à cheval pour celte expédition, son épée étant tombée (lu fourreau, lui fit une blessure & la cuisse, dont il mourut peu de temps après. Les Égyptiens, remarquant qu’il avait été blessé au même endroit où il avait blessé leur dieu Apis, ne manquèrent pas d’attribuer cet accident à une juste punition du ciel, qui vengeait ainsi l’impiété sacrilège de Cambysc.

Pendant qu’il était en Éigypte ', s’étant avisé de consulter l’oracle de Bute, qui était fameux dans ce pays-là , il en eut pour réponse qu’il mourrait à Ecbatane : ce (|u’ayant entendu d’Ecbatane de Médie , il résolut de n’aller jamais dans cette ville. Mais ce qu’il croyait éviter dans la Médie , il le trouva dans la Syrie ; car la ville où cette blessure l’obligea de s’arrêter portait le même nom, et s’appelait Ecbatane. Il ne l’eut pas plutflt appris, qne, tenant pour certain que c’était le lieu où il devait mourir, il manda tous les principaux Perses; et leur ayant représenté le véritable état des choses, et que c’était Smerdis le mage qui avait occupé le trône, il les exhorta fortement A ne point se soumettre à cet imposteur , et à ne point permettre par là que la souveraineté passât des Perses aux Médes, car le mage était de Médie; mais à faire tous leurs efforts pour se donner un roi de leur nation. Les Perses, croyaol qne tout ce qu’il en disait n’était que par haine contre son frère, n’y eurent aucun égard ; et lorsqu’il fut mort, ils se soumirent tranquillement à celui qui était sur le trône , supposant que c’était le véritable Smerdis.

Cambysc avait régné sept ans et cinq mois *. Il est appelé dans l’Écriture Assuérns. Dés qu’il fut sur le trône , les ennemis des Juifs s’adressèrent à lui directement pour empêcher la construction du temple : ce ne fut pas en vain. Il ne révoqua pas à la vérité ouvertement

‘ Hcrod. Ub. 3, cap. 6<dM.

' 1. Etdr. cap. 4 , v. 4 et 3.

l’édit de Cyrus son père, peut-être par un reste de respect pour sa mémoire, mais il en readil inutile la fin , en grande partie, par les diren découragements qu’il donna aux Juifs, en sorte que l’ouvrage n’avança que fort lentement pendant son régne.

Page 1