DES PERSES. ET DU CUA!16EME?IT ARRIVÉ DANS LES MOEURS
Quand on compare ce qu’étaient les Perses avant Çyrus, et sous le régne de ce prince, avec ce qu’ils furent depuis sous ses successeurs, on a peine à comprendre que ce fût le même peuple : et l’on louche au doigt celle vérité, que dans un état la décadence des mœurs entraîne toujours après elle celle de l’empire.
Entre plusieurs causes du cliangemcnt arrivé dans celui des Perses, on en peut surtout considérer quatre principales : la magnificence et le luxe portés au dernier excès ; l’asservissement des peuples et des sujets, poussés jusqu’à l’esclavage; la mauvaise éducation des princes, qui fut la source de tous les désordres; le maii(}ue de bonne foi dans l’exécution des traités et des serments.
8 I. — Magnificence et luxe.
Le qui lit regarder les Perses du temps de Cyrus comme des troupes invincibles, c’était
> « Condunt* Æ(:ypiii niortuos . et eos doini servant : « Persæ jam ccrü circumlilos coiidiunt . ut quàm maximè « perninneanl diulurna corpora. » ( Cic. Tutcul. Queest.
lib. 1 . II. las.)
* Il Baninb. nris.<ioniu8, de reiiio PcTsarum princi- « patu , de. Argentorati. » (4« 1710.)
la vie sobre et dure à laquelle ils étaient accoutumés dés l’enfance, ne buvant ordinairement que de l’eau, se contentant pour leur nourriture de pain et de quelques légumes, courbant sur la dure, s’exerçant aux travaux les plus pénibles, et ne comptant pour rien les plus grands dangers. La température du pays où ils étaient nés, âpre, hérissé de forêts et rempli de montagnes, pouvait y avoir contribué ; et c’est pourquoi Cyrus * ne voulut jamais consentir au dessein qu’on avait de les transplanter dans un climat plus doux et plus commode. L’excellente éducation qu’on donnait aux Perses, dont nous avons parlé ailleurs avec assez d’étendue, qui n’était point abandonnée aucaprice des parents, mais soumise à l’autorité des magislraLs, et réglée sur les principes du bien publie, les préparait à garder en tout et partout une discipline exacte et sévère. Ajoutez à cela l’exemple du prince, qui se piquait dépasser tous les autres en régularité, le plus sobre pour le vivre, le plus simple dans scs vêlements, le plus endurci à la fatigue, le plus brave et le plus intrépide dans l’action. Que ne pouvait-on point attendre de soldats formés et exercés de la sorte! Aussi fut-ce par eux que Cyrus fil la conquête d’une grande partie du monde.
Quand il s’en fut rendu maître, il les exhorta fort à ne point dégénérer de leur ancienne vertu, pour ne point dégénérer de leur gloire, et à conserver toujours avec soin la simplicité, la sobriété, la tempérance, l'amour du travail, qui les en avait mis en possession. Mais je ne sais si lui-même, dés lors, ne jeta point les semences du luxe qui gagna cl corrompit bientôt toute la nation. Dans celle augasla cérémonie que nous avons décrite ailleurs foit au long, et où il se montra pour la première L.’.3 en public à ses sujets nouvellement conquis, il crut devoir étaler avec pompe, pour rehoiLiser l’éclat de la royauté, tout ce que la magnificence a de plus brillant et de plus capable d éblouir les yeux. Entre autres choses, il changea pour lui-même la manière de se vêtir, élla fil changer aussi à tous ses olficiers, leur donnant des habits à la mède, tout éclatants d’or et de pourpre, au lieu de ceux des Perses, qui étaient fort simples et fort unis.
« Plul. lu Apopblh. pag. 172. ■ .
JD
Ce prince ne comprit pas combien l'exemple contagieux de la cour, la penlo naturelle qu’ont tous les hommes à estimer et ù aimer ce qui frappe et qui brille, le désir de se distinguer au-dessus des autres par un mérite facile à acquérir é proportion de ce qu'on a plus de biens et de vanité; combien tout cela ensemble était capable de corrompre la pureté des anciennes meeurs, et de rendre le goût du faste et du luxe bientôt dominant.
Ce faste et ce luxe furent en effet portés à nn excès qui était une véritable folie. Le prince menait avec lui tontes ses femmes et l'on juge aisément de quel attirail cette troupe était suivie. I^es généraux et les officiers en faisaient autant chacun à proportion. Le prétexte était de s'animer à bien combattre par la vue do ce qu’ils avaient de plus cher au monde ; mais la véritable raison était l’amour du plaisir, par lequel ils étaient vaincus et domptés avant que d'en venir aux mains avec l'ennemi.
L'ne seconde folie était de vouloir qu’à l’armée le luxe pour les tentes, pour les chars, pour la table et la bonne chère, passât encore celui qui règne dans les villes. Il fallait que les mets les plus exquis ', le gibier le plus fin, les oiseaux les plus rares, vinssent trouver le prince, en quelque endroit du monde qu’il campât. Les vases d’or et d’argent étaient sans nombre, instruments du luxe non de la victoire, dit un historien, propres à attirer et à enrichir l'ennemi, non à le repousser ni à le vaincre.
Je ne vois pas quelles raisons Cj'rus put avoir de changer de conduite dans les dernières années de sa vie. On ne peut nier que la grandeur des rois n’ait besoin d’une magnificence qui y soit proportionnée, surtout dans de certaines occasions où ils se donnent en spectacle aux peuples; mais les princes qui ont ua solide mérite savent remplacer en mille manières ce qu’ils paraissent perdre en retranchant quelque chose du faste et de l’éclat extérieur. Cyrus lui-même avait éprouvé qu’un-
• Xrnopb. Cfrop. tlli. S , p.ig. 91 cl 99.
* ScDcc. lib. S , dclrâ . cop. :tO.
^ « Nud belli sed luxuriK apparstom.. . Aciem Peraarum a auro purpurAque ruIgcDtem intucrijubebat Alexander.
• praadam non arma grsianlcmtQ.CuBT. [lil.ii.u;.)
roi se fait respecter par une sage conduite plus sûrement que par une grande dépense ; et qu’il s’attache les peuples par la confiance et par l’amour bien plus étroitement que par la vaine admiration d’une magnificence peu nécessaire. Quoi qu’il en soit, le dernier exemple de Cyrus devint fort contagieux. Le goût du faste et de la dépense passa de la cour dans les villes et dans les provinces, saisit en peu de temps tonte la nation, et fut une des principales causes de la ruine de l’empire qu’il avait lui-mëme fondé.
Ce que je dis ici sur les effets funestes du luxe n’est point particulier à l’empire des Perses. Les historiens les plus judicieux, les philosophes les plus éclairés , les politiques les plus profonds, donnent tous pour une maxime certaine et incontestable, que le luxe ne manque jamais d’entraîner la ruine des états les plus florissants ; et l’expérience de tons les siècles et de toutes les nations ne montre que trop la vérité de cette maxime.
Quel est donc ce poison subtil caché sous l’éclat du luxe et sous l’amorce des délices , capable d’énerver en même temps et toutes les forces du corps et toute la vigueur de l’âme? Il n’est pas difficile d’en comprendre la raison. Des hommes accoutumés à une vie molle et délicieuse sont-ils bien propres à soutenir les fatigues et les travaux de la guerre , à souffrir la rigueur des saisons, à supporter la faim et la soif, à se priver du sommeil dans l’occasion, à mener une vie toute d’action et de mouvement, à affronter les dangers , à aller même jusqu’à mépriser la mort ? L’effet naturel des délices et d’une vie voluptueuse, suite inséparable du luxe, est de rendre les hommes dépendants de mille faux besoins, de mille commodités et superfluités dont ils ne peuvent plus se passer , et de les attacher à la vie par mille liens secrets, qui, étouffant en eux les grands motifs de gloire, de zèle pour le prince, d’amour pour la patrie, les rendent plus timides, et les empêchent de s’exposer à des dangers qui peuvent en un moment leur enlever tout ce qui fait leur félicité.
Di- vb. jd by t
f II. » Bai asiervissbme!<t et eiclata6b DES Perses.
C'c^t l‘laton qui nous apprend que ce fut lit une des causes de la ruine de l’empire des Perses. En effet , ce qui conserve les étals et Tait remporter des victoires, ce n'est point le nombre , mais la force et le courage des armées ; cl, selon une belle pensée d'un ancien ‘ , du jour qu'un homme a perdu sa liberté, il a perdu la moitié de son ancienne vertu. 11 ne s'intéresse plus au bien de l'étal , qu'il regarde comme étranger ; et , perdant lus principaux motifs qui pouvaient l'y allachcr, il devient indifférent au sutcés des affaires publiques, à la gloire et aux prospérités de la patrie, auxquelles sa condition lui défend de rien prétendre, et qui ne peuvent changer son état. Or, on peut dire que le régne de Cyrus fut le régne de la liberté. Il n'agissait point en maître, et jic croyait pas qu'une autorité despotique fût digne d'un roi , ni qu’il fût fort glorieux de ne commander qu'à des esclaves. Sa lente, toujours ouverte, laissait un accès libre à quiconque voulait lui parler. Il se montrait, se communiquait, se rendait affable et accessible à tous, écoulait les plaintes, connaissait par lui-méme et récompensait le mérite, invitait à manger avec lui, non-seulement les généraux de l'armée, non-seulement les premiers officiers, mais encore les ofliciers suballemes, et quelquefois même des compagnies entières. La simplicité et la frugalité de sa table * le mettaient en état de donner fréquemment de tels repas. Sa vue était d’animer les officiers et les soldats, de les remplir de courage, de les attacher à sa personne plus qu'à sa dignité, et de les intéresser vivement à sa gloire et encore plus nu bien de l’état. Voilà ce qu’on appelle savoir commander et gouverner.
Un voit avec plaisir dans Xénophon , nonseulement la beauté d'esprit, la justesse ingénieuse des réponses, la finesse des railleries, mais la joie et la galté qui régnaient dans ces repas, d'où fon avait banni tout faste et tout luxe, et dont le principal assaisonnement était uuc douce et honnête liberté, qui mettait tout
* llom. Odys. 17. V. 322.
* « TaoUs >ireii babet frugallUs prinrlpis. ut toi impen* m dUs. lolerogAtionibus soia aufltrlal.)» ( Pun. in Pan$ff. tfv)
le monde à son aise, et une sorte de familianlé, qui , loin de rien diminuer du respect pour le prince, y ajoutait une force et une vivacité que l’amour seul et la tendresse peuvent donner. J’ose le dire, une telle conduite double et tri pie une armée à peu de frais. Trente mille hommes de celle espèce valent mieux que des millions d’esclaves , tels que le devinrent depuis ces mêmes Perses. On le sent bien dans une action, dans une .journée décisive, et le prince encore plus ({ue tous les autres. A la bataille de Thymbré«, lorsque le cheval de Cyrus s’abattit sous lui, Xénophon fait remarquer combien il importe à un général d’être aimé de ses troupes ; le danger du roi devint celui de l’armée , et les soldats, dans celle occasion , firent des actions incroyables de courage et de bravoure.
Il n’en fut pas ainsi sous la plupart de scs successeurs. Ils n’étaient occupé que du soin de rendre leur majesté respectable. J’avoue que les ornements royaux n’y contribuaient pas peu. Une robe de pourpre richement brodée, et qui descendait jusqu’aux pieds, une tiare élevée droite sur la tête et serrée par un magniliquc diadème, un sceptre d’or en main, un superbe trône , une cour nombreuse et brillante , un grand nombre d’officiers et de gardes, pouvaient relever l’éclat de la royauté; mais tout cela doit être compté pour peu , quand tout cela est seul. En effet , qu’est-ce qu’un roi qui perd tout son mérite et tout son éclat quand il quille scs ornements?
Quelques rois d’Orient , croyant par là se rendre encore plus respectables, se tenaient ordinairement renfermés dans leurs palais, et se montraient rarement aux peuples. \ous avons TU que Déjoce, le premier roi des Mèdes, à son entrée sur le trône, mil en usage celle politique , qui devint assez commune dans l’Orient. Mais c’est une grande erreur de croire qu’un prince ne peut descendre de sa grandeur par une sorte de familiarité avec scs sujets , sans l’avilir et la dégrader. Artaxene ne pensait pas ainsi , et Plutarque ' observe que ce prince, cl la reine Stalira son épouse, affecléreut de se rendre visibles et accessibles aux peuples ; et ils n’en furent que plus respectés.
• In ArUi. psg. 1013.
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Il nVlait permis chez les Perses à aucun (les sujets, de paraître devant le roi sans s'étre prosterné devant lui; et cette loi, que Sénèque' appelle avec raison une servitude persane, prrsicam senilutem , s'étendait aussi aux étrangers. Nous verrons dans la suite que plusieurs des Grecs refusèrent de s’y assujettir, regardant cette cérémonie comme injurieuse à des hommes nés et nourris dans le sein de la liberté. U'autres, moins délicats, s’y soumirent, quoique avec beaucoup de répugnance’; et l’on raconte que l'un d’eux, pour couvrir la honte de ce prosternempnt servile, laissa exprès tomber son anneau quand il fui prés du roi, afin d’avoir lieu de se courber devant lui sous un autre prétexte. Mais c'eût été un crime pour les naturels du pays, que d’hésiter et de délibérer sur un hommage que les rois exigeaient avec la dernière rigueur.
Ce que l’Ecriture raconte de deux princes, dont l’un’ ordonna à tous ses sujets, sous peine de mort, de se prosterner devant sa statue, et le second * suspendit sous la même peine tout acte de religion à l’égard généralement de tous les dieux, excepté lui seul; et d'un autre côté la prompte et aveugle obéissance de Babylonc, qui, au premier signal, accourut tout entière pour courber le genou devant l'idole, et pour invoquer le roi à l’exclusion de tout autre; tout cela nous apprend à quel excès les rois d'ürient avaient porté l’orgueil; et les peuples, la flatterie et la servitude.
La distance entre le roi et scs sujets était si grande, que ceux-ci, de quelque rang et de qu(!t(|ue qualité qu'ils fussent, satrapes, gouverneurs, proches parents, frères même du roi, n’étaient regardés que comme des esclaves, au lieu que le prince était toujours traité de mallre, de souverain, de seigneur. En un mot, le caractère propre dos peuples d’Asie ', et encore plus de ceux de Perse que de tous les autres, était la servitude et l’esclavage ; ce qui fail'dire à Cicéron “ que le pouvoir despotique que l’on cherchait à établir dans la républi-
* L'L. U Brnef. cap. 12; cl lib. 3 de Irâ ^ cap. 17.
* .ilHaii. iib. 1 , Var. histor. C£p. 21.
» .\almcbo(t<inosor. (1)a.x. cap. 3.)
* !>ariu> McnIus. cap. 6.)
5 riul. in Aiwphlhrfj. p.ig. 213.
* Li'j. 1 J , ad AUic.
que, était un joug insupportable, non-seulement à un Romain, mais à un Persan.
Ce fut donc cette hauteur des princes d’un côté, cl de l’autre cet asservissement des peuples, qui furent, selon Platon', la principale cause de la ruine de l’empire des Perses, en rompant tous les liens qui unissent le roi à ses sujets et les sujels au roi. Cette hauteur éteint dans le premier toute alTcclion et toute humanité, et cet asservissement ne laisse aux peuples ni courage, ni zèle, ni reconnaissance. Les rois de Perse ne commandaient qu’avec menaces, les sujels n’obéissaient et ne marchaient qu’avec peine et répugnance ; c’est l’idée que nous en donne Xerxés dans Hérodote ; et il ne pouvait comprendre que les Grecs, qui étaient libres, pussent aller de bon cœur au combat. Que pouvait-on attendre de grand cl de noble d’hommes abattus et domptés par l’accoutumance au joug comme élaicut les Perses, et réduits à une basse servitude, qui est, pour me servir des termes de Longin’, une espèce de prison, où l’âme décroît cl se rapetisse en quelque sorte ?
J’ai peine à le dire, mais je ne sais si le grand Cyrus ne contribua pas aussi lui-méme à introduire parmi les Perses cl ce fol orgueil des rois, et celte servile nalleric des peuples. Ce fut dans celle pompeuse cérémonie dont j’ai parlé que les Perses, jusque-lâ Irés-jaloux de leur liberté, et Irés-éloignés de la vouloir prostituer honteusement par des démarches basses et rampantes, courWrenl le genou devant le prince pour la première fois, et s’abaissèrent jusqu’à l’adorer. Ce ne fut point l’effet du hasard; et Xénophon ’ insinue assez clairement que Cyrus, qui desirait qu’on lui rendit cet hommage, avait exprès aposté des gens pour en donner l’exemple aux outres, et ils ne manquèrent pas d’entraîner après eux lu multitude. Je ne reconnais point, dans ces petites ruses et dans ces détours artificieux, la noblesse et la grandeur d’âme que ce prince avait fait paraître jusque-là; et je serais assi-z porté à croire qu’arrivé au comble de la gloire et de la puissance, il ne put résister plus longtemps aux violentes attaques que la prospérité
" I.iii.3(li-L'e. pag.TiSÎ.
• Caii.a'i.
* Cjnop. Hb. 8 . {iJg. 21 j.
livre sans relflclic aux meilleurs princes : jeciintlic rem mpitnlium animos fa(iganl'\ et qu'enlin l'orj'ueil el le faste, presque inst^imrnliles de l'aulorilt' souveraine, rarriidièrcnt à lui-m('me et A scs bonnes inelinalions : vi domiitationis coiiriilsus el mulatus *.
S ni. — Sl.uv»i»i! iorcxTios ors pnisers , CActe
UK LA DitCAUE.HCK DB L'KMPIRK DES PCRSKS.
<”est cneore l’iaton’ , le prinre des pliilosoplies, qui nous fournil reltc rAllexIon; el l'on reeonimllm , en examinant de prés le fait dont il s’agit , cmnliicn elle est solide cl judicieuse, el combien ici la conduilc de Cyrus esl incicusable.
Jamais personne ne dul mieux comprendre <|uc lui de quelle importance ("sl la bonne éducation pour un jeune prince. Il en avait connu par lui-méine tout le prix , el scnii tout l'avanlage. Ce qu'il recommanda avec le plus de soin a ses olllciers*, dans ce beau discours qu’il leur lit après la prise de Babylone pour les exhorter à maintenir leur gloire et leur réputation , fut d’élever leurs enfants comme ils savaient qu’on le faisait en Perse , et de se conserver eux-mémes dans la pratique de ce qu’on y observait.
Croimil-on qu’un prince qui parlait el pensait ainsi eût élé capable de négliger absolument l’éducation de scs enfants"? C’est pourtant ce qui arriva à Cyrus. Oubliant qu’il était père , el ne s’occupant que de ses conquêtes , il abandonna entièrement ce soin aux femmes , c’est-è-dirc à des princesses élevées dans un pays où régnaient dans toute leur étendue le faste, le luxe el les délices; car la reine sa femme était de .Médie. Ce fut dans ce goût que furent élevés les jeunes princes Cambyse el Smerdis. Bien ne leur était refusé. On allait au-devant de tous leurs désirs. I.a grande maxime était de ne les contrister en rien , de ne les jamais contredire, de n’employer A leur égard ni remontrances, ni réprimandes. On n’ouvrait la bouche en leur présence que pour louer tout ce qu’ils faisaient el disaient. Tout
* SjIIiuI.
* Tarit. Ann.1l. lib.Q, cap. 48.
> Ub.3delcg. pag. Oit. 005.
* Xenopb. Cyrop. lib. 7, pag. M.
fléchissait le genou cl était rnni[ianl devant eux ; cl l’on croyait qu’il était de leur grandeur de mettre une distance intlnie entre eux et le reste des hommes, comme s’ils eussent élé d’une autre espèce qu’eux. C’est Platon qui nous apprend tout ce détail ; car Xénophon , apparemment pour épargner son héros, ne dit pas un mol de la manière dont ces princes furent élevés, lui qui a décrit si au long l’éducation que leur père avait reçue.
Ce qui m’élumle le plus, c’c.sl qu’au moins Cyrus, dans ses deniiéres campagnes, ne les ail pas menés aiec lui pour les tirer de celle vie molle et elTèminée, et pour leur apprendre le métier de la guerre ; car ils devaient alors avoir (|ue'.que Age: peut-être les femmes s’y opposé renl-clles.
Quoi qu’il en soit, une telle éducation eut le succès qu’on en devait attendre. Cambyse sortit de celle école tel que riiistuirc nous le représente, un prince cnlété de lui-inéme, plein de vanité et de bauleur, livré aux excès les plus honteux de la crapule el de la débauche, inhumain et barbare jusqu’A faire égorger son frère sur la foi d’un songe ; en un mot, un insensé, un furieux, un frénétique, qui mit l’empire A deux doigts de sa perle.
Son père , dit Platon , lui laissa en mourant de vastes provinces , des ricliesscs immenses , des troupes el des flottes innombrables : mais il ne lui avait pas donné ce qui pouvait les lui conserver , en lui en faisant faire un bon usage.
Ce philosophe fait les mêmes réflexions sur Darius el Xerxès. Le premier, n’étant point lils do roi , n’avail pas élé élevé mollement A la manière des princes , el il avait porté sur le Irène une longue habitude du travail , une grande modération d’esprit, un courage qui ne fut guère inférieur A celui de Cyrus, et qu' lui lit ajouter A son empire presque autant du provinces que celui-ci en avait conquis; mais il ne fut pas meilleur père que lui , el ne prolita pas de la faute qu’il avait faite en négligeant l’éducation de scs enfants. Aussi son lils Xerxès fut , A peu de chose prés , un second Cambyse.
De tout ceci , Platon , après avoir montré qu’il y a une inlinilé d’écueils presque inévitables pour ceux qui sont nés dans le sein de 1a grandeur et de l’opulence , conclut que la
priocipale cause de la décadence el de la ruine de l'empire des Perses a été la mauvaise éducation des princes, parce que ces premiers exemples firent la régie , et influèrent sur presque tous les successeurs , sous qui tout dégénéra de plus en plus, le luxe des Perses n’ayant plus ni mesure ni frein.
8 IV. — Masque de bonxe foi.
C’est l’historien Xénophon ‘ qui nous apprend que le manque de bonne foi fut une des causes du renversement des mœurs parmi les Perses, et de la destruction de leur empire. Autrefois, dit-il, le roi, et ceux qui gouvernaient sous lui, regardaient comme un devoir indispensable de tenir leur parole , et de garder inviolablement les traités où la religion du serment était intervenue ; cl cela à l’égard même de ceux qui s’en étaient rendus le plus indignes par leurs crimes el leur mauvaise foi : et c’est une conduite si sage qui leur avait attiré une confiance entière de la part de leurs sujets el de tous les peuples voisins. Voilà un grand éloge pour les Perses, qui tombe sans doute principalement sur le règne du grand Cyrus , el que Xénophon* applique aussi à Cyrus le jeune, dont il dit que le grand principe était de ne manquer jamais de fidélité , sous quelque prétexte que ce fût, à l’égard des paroles qu’il avait données , des promesses qu’il avait faites , et des traités qu’il avait conclus. Ces princes avaient une juste idée de la royauté, et ils pensaient avec raison, que si la vérité el la probité étaient bannies du reste de la terre, elles devraient' trouver un asile dans le cœur d’un roi , qui , étant le lien el le centre de la société , doit être aussi le protecteur el le vengeur de la bonne foi qui en est le fondement.
De si beaux sentiments , et si dignes d’ün homme né pour le gouveniemenl , ne durèrent pas longtemps. La fausse prudence et l’artificieuse politique en prirent bientôt la place. Au lieu, dit Xénophon*, que le vrai mérite , la bonne foi étaient auparavant en
* Cyrop. lib.8, poR. 2».
» De exped. Cyr. lib. 1 . iwg. 267.
* Cyrop. lib. 8, p.ig. 231).
honneur et en crédit chez le prince , on vil dominer à la cour ces prétendus zélés serviteurs du roi , qui sacrifient tout à ses intérêts cl à ses volontés*; qui croient que le moyen le plus court et le plus sûr de faire réussir ses entreprises, c’est de mettre hardiment en usage le mensonge, la perfidie, le parjure; qui traitent de petitesse d’ûme , de faiblesse d esprit el d imbécile stupidité, le scrupuleux attachement à sa parole el aux engagements qu’on a pris; enfin qui sont persuadés qu’on ne peut régner , si l’on ne préfère les considérations d'étal à l’observation exacte des traités le plus solennellement jurés.
Les peuples d’Asie, continue Xénophon, ne furent pas longtemps sans imiter le prince qui leur servait d’exemple et de maître pour la duplicité et la four^rie. Ils s’abandonnèrent bientôt à la violence, à l’injustice, à l’impiété; et de là est venu le changement étrange que l’on voit dans leurs mœurs, el le mépris qu’ils ont conçu pour leurs rois, qui est la suite naturelle et la punition ordinaire du -peu de cas que ceux-ci font de ce que la religion a de plus sacré et de plus formidable.
En «fret, le serment par lequel on scelle les traités, en y faisant intervenir la Divinité comme présente el comme garante des conditions, est une sainte el auguste cérémonie pour soumettre les ..rois au juge suprême, qui seul peut les juger, el pour tenir dans le devoir toute majesté humaine, en la faisant comparaître devant celle de Dieu, à l’égard de qui elle n est rien. Or, est-ce un moyen d’attirer aux rois les respects du peuple, que de lui apprendre à ne plus craindre Dieu! Quand celle crainte sera eflTacée dans les sujets comme dans le. prince, où sera la fidélité el l’obéi.ssance, el sur quel appui le trône sera-t-il fondé? Cyrus* avait raison de dire qu’il ne reconnaissait pour bons serviteurs el pour fidèles sujets que ceux qui avaient de la religion el qui respectaient la Divinité; et il n’est pas étonnant que
E’tî tô xccrtpyû^tffOeu wv ÎTriOuaot»}, o-wto^w . rizr,y o5ôv wxto ttvai Stee toO iTTtopxclv ti , x«t SîffOat , x«i èÇa7r«T«v * to Uit'/.O'tt ti xai «},r,0iç ,
TÔ «Otô TW )jÀi6tw etvat. ( De exped. Cyr. Ub. 2, dok 292. )
* Cjro|). lib. 8 , pag. 201.
le mépris que fait de Tune el de Taulre un prince qui compte pour rien la sainteté des serments, ébranle, jusque dans leurs fondements les empires les plus fermes, et en cause tôt ou tard l'entière destruction. Les rois, dit IMutarque *, quand il arrive des révolutions
dans leurs états, se plaignent amèrement de l’infidélité des peuples; mais c’est bien à tort, et ils ne se souviennent pas que c’est euxmémes qui leur en ont donné les premières leçons en ne faisant nul cas de la justice et de la bonne foi, et en les sacrifiant toujours sans hésiter à leurs intérêts.
* Plut, fil Pyrrh. pag 300.