‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 57 sur 125 · CO · texte numérisé non relu

CO

Javan ou Ion ' ( cor ea hébreu les mêmes Icllrcs, (iiiréreiumenl poncluées, formcnl ces lieux noms), fils de Japhcl, el pelil-fils de No6, est certainement le père de tous les peuples connus sous le nom de Grecs, quoiqu'il soit demeuré jiropro aux Ioniens dans celle nalion : mais les Hébreux , les Chaldéens, les Aralic's et les autres ne nomment point aulrement le c-orps de la nation que les Ioniens; el c'est pour celle raison qu' Alexandre est prédit dans Daniel' sous le nom de roi de Javan

Javan eut quatre enfants*: Ëliza, Tharsis, Cctlhim et Dodanim. Comme Javan est l'origine des Grecs, il ne faut pas douter que ses quatre fils ne soient les chefs des principales tribus et des principales branches de celle nalion , devenue depuis si célébré par les arts et par la guerre.

Éliza est la même chose qu Elias, comme traduit lechaldalque; el le nom èX'miïiv , devenu commun à toute la nation , comme celui d'KV>nc ù tous le pays , n’a point d’autre origine . La ville d’Éiidc , fort ancienne dans le l’éloponnè.se , les champs Élysiens , la rivière Elissus ou Ilissus, ont retenu longtemps des traces du nom d'Êliza , el ont plus contribué à conserver sa mémoire que les historiens ménicsde la nalion, curieux dans les affaires étrangères, et peu instruiLsde leur origine, parce qu’ils l’élaienl peu de la religion véritable cl ne reinonlaienl pas jusqu’à elle. C’est pourquoi ils donnent une autre source aux noms Ilelleues ou loues, comme nous le verrons dans la suite; car je me crois obligé de rapporter aussi leur sentiment.

Tharsis était le second fils de Javan. Il s’établit comme scs frères dans la Grèce , et peutêtre dans l’Achalc et les provinces voisines, comme Éliza dans le Péloponnèse.

Celthim. Il ne nous est pas permis de douter que ce ne soit le père des Macédoniens, après l’autorité du premier livre des Machabées ", où il est dit dés le commencement qu’Alcxandre, fils de Philippe, Macédonien, sortit de son

' Gen. 10.2.

S II Ilircus cApranim rex Grccia. * Dans Tbébreu , rex Javan.

* Gi*n. 10, %.

s 1. Marhab. 1 , 1

pays, qui était celui de Cethim', pour aller faire la guerre à Darius, roi de Perse; et dans le chap. 8, parlant des Romains et de leurs victoires sur les derniers rois de Macédoine, Philippe et Persée , il les appelle rois des Céthéens’.

Dodanim. Il est fort vraisemblable que la Thessalie et l’Épirc furent le parUige de ce quatrième fils de Javan, et que le culte impie de Jupiter de Dodone, aussi bien que la ville de Dodone^, sont des preuves que le premier auteur était demeuré dans la mémoire de ceux qui lonaicnl de lui l’établissement el la nais.sance.

Voilà tout ce qu’on peut dire de certain sur l’origine des Grecs. L’Écriture sainte , dont le but n’est pas de satisfaire la curiosité, mais de nourrir ta piété, après ces légcis rayons de lumière, nous laisse dans une profonde nuit sur le reste de leur histoire, qui ne peut être tirée que des auteurs profanes.

Si l’on en croit Pline*, les Grecs s’appelèrent ainsi du nom d’un ancien roi fort obscur, nomére, dans scs poèmes, les nomme llelli*ncs , Danaens , Argiens , Achéens. Il est remarquable que le mot Grœcus n’est jamais employé dans Virgile.

L’extrême rusticité des premier^ Grecs ne paraîtrait pas croyable, si l’on pouvait sur ce point récuser leurs propres historiens. Un peuple assez entêté de son origine pour l’illustrer par des fables n’en aurait pas inventé pour l’avilir*. Qui croirait que ce peuple, auquel on doit tout ce qu’on a de littérature cl de belles connaissances, descendit de sauvages qui n’avaient point d’autre Inique la force; qui ignoraient l’agriculture, cl broutaient à la manière des bêtes? C’est pourtant ce que rmus altcstcnl les honneurs divins qu’ils deVemérent à celui qui leur apprit à se nourrir do gland , comme d’un aliment plus sain et plus délicat que les herbes®. Il y avait de là encore bien loin jusqu’à la politesse et à l’urbanité ; aussi n’y arrivèrent-ils que par une longue succession de temps.

* Egm$us de lorrt Celhlm. v. 5.

* Philippum et Pcrscum Cetbeorum regem.

Aewoûvny ÀTrà AuScâvov, rov Aièp xsii Eûoûnxc»

Stipha^vus.

* Llb.i.cap.7.

■ Pausan.lIb.H, pag.4ô6-(o6.

^ Pelasgos.

Digitizf -jy G( "^Ic:

Les plus faibles ne fureul pas les derniers à romprendre la nfteessilé de vivre ensemble pour se garantir de la violence et de l'oppression. Ils bflliirnt des maisons, dont le nombre s’accrut insensiblement , et forma des bourgs et des villes. Mais la socidë d'habitation ne vint pas à bout d'humaniser de telles gens. L’Égypte et la Phénicie en eurent l’honneur. L’une et l’autre par leurs colonies instruisirent c( civilisèrent les Grecs. Celle-ci ' leur enseigna la navigation , le commerce, l’écriture ; l'autre les poliça par scs lois, les mit dans le goût des arts et des sciences, et les inilia dans ses mystères.

Iji Grèce, dans les premiers temps, fut ciposée à de grands mouvements , et à de fréquentes mutations , parce que les habitants du jiays n’ayant point entre eux de commerce , et n’y ayant point alors de puissance supérieure qui imposât la loi aux autres, la violence décidait de tout. Les plas forts s’emparaient des terres qui leur paraissaient les plus fertiles, ol en chassaient les possesseurs légitimes, qui allaient chercher ailleurs des établissements, (lomme l’Atlique était un pays sec et stérile , ses habitants n'eurent pas les mêmes secousses h essuyer, et ils se conservèrent toujours dans leur premier terrain: c’est pourquoi ils s’appelaient c’est-à-dire, nés dans le

pays même , i la différence de presque tous les autres peuples , qui étaient venus d'ailleurs.

Tels furent en général les premiers commencements de la Grèce. Il faut mainteiunl descendre dans un plus grand detail, et exposer en peu de mots rétablissement des différents états qui la partagèrent.

Aiticlk IV. — Di»Fi«»STS iTAT» nosT LA GbIce ÉTAIT COaPOSÉE.

Dans ces temps reculés, les royaumes étaient fort peu de chose , et souvent l’on en donnait le titre à une ville d’où dépendaient quelques lieues seulement de terrain.

11CTOAE.

Le plus ancien des royaumes de la Grèce

' Ilerod. lib. 2. cap. 58; cl lib. 5. cap. 58-CiO. — Plin. lib. 5. cap. 12; cl lib. 7. cap. 56. — Thucyil, lib. 1. pag.2.

est celui de Sicyone '. Fusèbe en place le commencement 1313 ans avant la première olympiade. Un croit qu’il dura euvirun lUOO ans.

ARCM.

IjC royaume d’Argos*, dans le Péloponnèse , commença 1080 ans avant la première olympiade , du temps d' Abraham. Le premier roi fut Imac.ui’s. Il eut pour successeurs , ' PuoBOMCü, son nis ; Apis, qui donna son nom à cette contrée ; Abgcs; et, après plusieurs autres , Gélanob , qui fut dépouillé et cha.ssé du royaume par Danacs, Egyptien. Les successeurs de celui-ci furent Lyncke’, lils d’Egj-ptus son frère , qui , seul de cinquante frères, échappa à la cruauté des Danaldes ; Abas; Pboetls; Acbisics.

De Danaé , fille du dernier , naquit Persée, qui dans la suite , ayant tué par malheur son grand-père Acrisiiis, et ne pouvant plus soutenir la vue d’Argos, où il avait commis ce meurtre involontaire, passa à Mycènes, et y établit le siège de son royaume.

HTCÈTRS.

Pebske régna donc à .^lycèncs.

Il eut plusieurs enfants : entre autres, Alcèe, Stliénélus et Électryon. Alcée fut père d’Ampbilryon; Stliénélus, d’Euryslhée; Ellectryon, d’Alcmène. Amphitryon épousa Alcmène, de laquelle et de Jupiter naquit Hercule.

E2urysthée et Ifercule vinrent nu monde le même jour; mais la naissance du premier ayant étèavancèc par la fraude de Junon, Hercule lui fut soumis , et obligé de subir par son ordre les douze travaux si célèbres dans la la fable.

Les rois qui régnèrent à Mycènes , après Persée , furent Électbyos , Stuknélcs , Ec- BVSTHÉE. Celui-ci , après In mort d’Hercule, déclara une guerre ouverte à scs descendanLs, dans la crainte qu’ils n’entreprissent un jour de le détrôner. En effet, les Héraclides, ayant tué dans un combat Euryslhée , entrèrent victo-

■ An.M.I9l5;iv.J.C.2n89.

* An. M. 21 iH; av. J. C. 1836. » £u»eb. in Chron

» An. M.2K»; «v. J. C. 1171.

SI

rieui dans le P(!-lo(ionnèse, el s'en rrndircnl maîtres. Mais , comme c'était avant le temps marqué par les destins, une pe.ste qui survint, jointe à un oracle, les obligea d'en sortir. Trois ans après , trompés |)ar une expression ambiguë de l'oracle , ils ürent une nouvelle tentative , qui fut encore inutile : c'était environ vingt ans avant la prise de Troie.

Atiike, filsdePélops, oncle maternel d'Eurystliée, lui avait succédé. C’est de la sorte que la courontie passa aux descendants de Pélops, qui <lonnérent leur nom au Péloponnèse, appeléauparavant Apif. La haine ineiirtriére des deux frères Alri-e et Thyeste est connue de tout le monde.

Pu.sTiiÉXE, fils d'Atrée, succéda h son père au royaume de Mycènes , qu’il laissa à son fils. .

Agamf.mnon, qui cul pour successeur son fils Okesie. Le royaume de Mycènes fut rempli de crimes cl d'horreurs depuis qu’il eut passé dans la famille de Pélops.

Tis.v.méxi: el Pextiiile, fils d’Oreste, régnèrent après lui : ils furent chassés du Péloponnèse par les lléraclides.

A'nirxcs.

Cécrops', originaire d’Égypte, fut le fondateur de ce royaume. S’étant établi dans l'Atlique, il divisa tout ce qui lui était soumis en douze cantons. Ce fut lui qui établit l’Aréopage.

Celle auguste compagnie retidit sous Cr.x- NAis , son successeur, le fameux jugement entre Neptune el Mars. Ce fut de son temps qu’arriva le déluge de Deucalion. Celui d’Ogygès en Alliquc est beaucoup plus ancien , et était arrivé 1020 ans avant la première olympiade , cl par conséquent l’an du monde 2^.

Ampiiictyox, troisième roi d’Athènes, procura une confédération de douze peuples , qui s’assemblaient deux fois l’an aux ’Thermopyies pour y faire des sacrifices communs , et pour y délibérer ensemble sur les affaires publiques cl particulières de chaque peuple. Elle fut nommée l’assemblée des Amphictyons

Sous ÉREcnTUÈE , l’on marque l’arrivée de

• An.M.2M8;iv. J.C.I&M.

Cérés en Atlique , après l’enlèvement de sa fille, el rétablissement des mystères à Élleusis.

Le règne d’Er,KE‘, fils de Pandion, est le temps le plus illustre de l'histoire des héros. C’est sous lui qu’on |)lacc l'ex|iédition des Argonautes, les fameux travaux d’Hcrcule , la guerre de Minos, second roi de Crète , contre les .Vlhénlens; l’histoire de Thésée el d’Ariane.

Tuéske succéda à son père Égée. Cécrops avait partagé l’Atliquc en douze bourgs, douze cantons, séparés les uns des autres. Thésée fil comprendre aux peu|iles les avantages d’un gouvernement commun , et des douze bourgs n'en fil qu’une ville, où toute l’autorité fut réunie.

CooRcs fut le dernier roi d’Athènes. Il se dévoua pour son peuple.

Après lui , le titre de roi fut éteint par les Athéniens’. Médox, son fils, fut mis à la létc de la ré|)ublique , avec le titre d’archonte , c’est-à-dire de gouverneur ou de président. Les premivTS archontes furent à vie; mais les Athéniens, fatigués d’une domination qui leur liaraissait encore trop approcher de la royauté , élurent de nouveaux archontes de dix uns en dix ans, et enfin rendirent cette charge annuelle.

THèr.EA*

Cau.ucs’, venu par mer des côtes de la Phénicie, c’est-à-dire, des environs de Tyr el de Sidon, se saisit du pays appelé depuis la Béotic. Il y bâtit la ville de ’l'hébcs , ou du moins une citadelle, appelée de son nom Cadmée , cl y établit le siège de sa domination et de su puissance.

Les funestes malheurs de Laïus, l’un de scs successeurs, et de Jocaslc sa femme, d’tïidipe leur fils, d’Éléoclc et de Polynice, nés du mariage incestueux de Jocaste cl d’Œdipe, ont fourni une ample matière aux récits de la fable el aux actions du théâtre

RpâBTr fur I trÉiirâiviNP-.

On croit que Lélcx, premier roi de la Laco-

• An. Xl.27a0;»v. J. C. tiSt.

• An.M.293V;»v. J. C. tOTO.

> An.M.2>t9;(lv. J. C. 0»

il!

nie, ooinmença a rogner cmiron Iôl6 ans avant l’èrc oliréliciinc.

Tymlare, neuvième roi de Larèdèmono , eut (le Lèda Castor et Potlux, jnmoanx , outre llèituie et Clytemnestre, femme d’Agamemnon, roi deMyeènes. Ayant survèeu à la mort des deux jumeaux scs enfants , il songea i se choisir un successeur en choisissant un époux A Hélène sa filie. Tous les prétendants s’engagèrent par serment de s'en tenir au choix de cette i)rinccssc, qui se détermina en faveur de Ménélas. A peine eut-elle été trois ans avec son mari, qu’elle fut enlevée par Alexandre Paris, fils de Priam , roi des Trojxms. Cet enlèvement fut roccnsion de la guerre de Troie.

I (Jréce commença proprement à essayer ses forces uni(!s au siège de cette ville, où les Achille, les Ajax , les Nestor cl les l iysse firent pressentir à l’Asie qu’elle obéirait un jour a leur postérité. Iji ville fut prise par les Crées après un siège de dix ans, à peu prés dans le temps que Jcphté conduisait le peuple de Dieu, c’est-à-dire, selon Ussérins, l’année du monde ^20, et 118'v ans avant Jésus-tTirist. Cette époque est célèbre dans l’hisloirc, cl doit être retenue avec soin, aussi bien que celle des olympiades.

On appelle olympiade la révolution de quatre années complètes depuis une célébration des jeux olympiques jusqu’à l’autre. Nous exposerons ailleurs l’établissement de ces jeux, qui SC célébraient tous les quatre ans prt's de la ville de Pise, appelée autrement Olympie. L’ére commune des olympiades commence à l’été de l’année du monde 3228 , et 77(i ans avant Jésus-Christ, dans les jeux où Corébe remyiorla le prix de la course.

Quatre-vingts ans après la prise de Troie, les Iléraclides rentrèrent dans le Péloponnèse, et se saisirent de Lacédémone, on deux frères, Pmryslhéne et Proche , fils d’Arislodémc , régnèrent ensemble. El depuis eux le sceptre 1 demeura toujours conjointement dans ces deux familles. Plusieurs années après, I.ycurgue donna à Sparte ces lois qui l'ont rendue si célèbre. J’en parlerai dans la suite avec étendue.

coRixTne.

Corinthe commença plus lard qnc les autres villes dont nous venons de parler, à être gou-

vernée par des rois parliculiers. D’abord elle fut .soumise à ceux d’.Vrgos et de .Mjcéntsi. Sisyphe, fils d’Eole, s’en rendit mailrc'. Sa race en fut chassée par les Iléraclides environ 110 ans après le siège de Troie. I.es descendants de Bacchis y régnèrent ensuite. Sous eux le gouvernement monarchique fil place à l’arist(H?raliqne, c’esl-a-dire que les anciens gonvemérenl, choisissant entre eux tous les ans un premier magistral qu’ils appelaient pryluni$. Enfin , Cypséins , ayant gagné le peuple , s’empara de l’aulorilé , qu’il fit passer à son fils Périandre, fort connu parmi les sages de la Grèce, au nombre desquels son goût pour les sciences cl pour les gens savants l’a fait ranger.

LA M fCClKMNR.

On fut longtemps parmi les Grecs sans faire beaucoup d’attention à la .Macédoine. Il semblait que ses rois, relégués dans les bois et les montagnes , ne faisaient point partie du reste de la Grèce. Ils prétendaient descendre d’IIcrcule par Carmins le premier d’entre eux. Philippe et Alexandre son fils relevèrent extrêmement la gloire de ce royaume. Il avait déjà duré i71 ans jusqu’à la mort (f Alexandre, et il en dura encore Là.”» jusqu’à la prise de Persée par les Komains ; ce qui fait en tout 020 ans.

Article V. — Trasskicrxtiors ues Grecs

RATS L'.tSIB MiSKCRE

Nous avons déjà remarqué que, quatre-vingts ans après la prise de Troie, les Iléraclides se remirent en possession du Péloponnèse, ayant défait les Pélopides , e’csl-ii-dire Tisaméne et Penthilc, fils d’Oreslc, et qu’ils partagèrent entre eux les royaumes de .Mycénes, d’.Argos et de Ijicédémonc.

l.'nc si grande révolution changea presque toute la face de la Grèce, et donna lieu à plusieurs transmigrations fort célèbres. Pour les mieux entendre , et pour avoir une idée plus nette de la situation de plusieurs peuples de la Grèce , et des quatre dialectes ou dilTércn-

* An. M. 2a38:«v.j. C. ira.

> An. ,M.3’!0;aï. J. C. TOI.

les langues qui y régn^renl , il est nécessaire (le reprendre les choses de plus haut.

Deucalion qui régna eu Tlicssalie, cl sous qui arriva lu déluge qui porte son nom, eut de l'irrlia sa feinmc, deux fils, qui furent llcllen et Anipliiclyon. Celui-ci, ayant chassé d’Allu'nes CranaOs, y régna & sa place. Helleti, si l'on en croit les historiens de sa nation, donna son nom aux Crées, qui furent depuis appelés Hellènes. Il eut trois lils, Eolus, Dorus et Xulhus.

Eidiis, qui était l'ainé , succ(''da à son père; et, outre la Thessalie, il cul en partage la Locrideel la Ilcolie. Plusieurs de scs descendants entrèrent dans le Péloponnèse, avec Pélops, fds de Tantale, roi de Phrygic, qui donna son nom au Péloponnèse , et s’établirent dans la Laconie.

La contrée voisine du Parnasse échut il Dorus, et fut appelée de son nom la Doride.

Xutlius, contrainl par ses frères, pour quelque mécontentement particulier , de quitter son pays, se ndira dans TAllique, où il épousa la lille d'Lrechlhée, roi des .athéniens, dont il eut deux lils, ,\chéus et Ion.

Ln meurtre involontaire commis par Achéus l'obligea de se retirer dans le Péloponnèse, qui était nommé pour lors Egiolée,et dont une partie fut appelée de son nom Ai hate. Ses de.scendants s’élaldirenl à Lacédémone.

Ion, s'étant signalé par ses victoires, fut appelée par les Athi'iiiens nu gouvernement de leur ville , et donna son nom nu pays ; car les habitants de l'Atlique sont aussi appeU'^ Ioniens. Le nombre dos citoyens s'accrut ii tel |Miint, que les Athéniens se liouvèrent obligi^s d’envover dans le Pèloponné.se une colonie d'ioniens qui communiquèrent aussi leur nom à la contrée qu’ils occupèrent.

Ainsi tous les habitants du Péloponnèse, quoique composés de dilTérenls peuples, furent tous réuids sous les noms d’Achéens et d’ioniens.

Les Ilèr.aclides, quatre-vingts ans après la prise de Troie, songèrent sérieusement ù se remettre en possession du Péloponnèse, qu'ils croyaient leur appartenir de droit. Ils avaient trois chefs principaux, fils d’Aristomaque, sa-

* Sirab. lib. 8, jjag. 383, etc. -• Pauvan , lib. 7, piç. , elr.

voir, Téméne, Cresphonle et Arislodéme. Cclui-ei étant mort, ses deux fils Eurysthène et Proclés prirent sa place. Le succès de leur expédition fut aussi heureux que le motif en paraissait juste, et ils rentrèrent en possession de leur ancien domaine. Argos échut h Téméne, la .Messénic à Cresphonte, et la Laconie aux deux fils d’Arislodéme.

Ceux des Achéens qui descendaient d’Eolus, et qui jusque-là avaient habité dans la Laconie, en ayant été chassés par les Doriens qui étaient rentrés dans le Péloponnèse avec les Iléraclides, s’établirent, après quelques courses, dans le canton de l’.isie Mineure, qui depuis fut appelé l’Enlide, où ils fondèrent Smyme et onze autres villes. Mais la ville de Smyme passa dans la suite aux Ioniens. Les Eoliens occupèrent aussi plusieurs villes de I.esbos.

Quant aux Achéens de Mycénes et d’Argos, comme ils se virent contraints d’abandonner leur pays aux Héraclides, ils s’emparèrent de celui des Ioniens, qui habitaient comme eux dans le Péloponnèse. Ceux-ci se réfugièrent d'abord à Athènes, qui était leur patrie originaire, d'où ils partirent quelque temps après sous la conduite de Xilé et d’Androcle, tous deux lils de Codrus, et s’emparèrent de cette c(Me de l’Asie Mineure qui est entre la Carie et la Lydie, et (|ui de leur nom fut appelée Ionie; et ils y hatirenl douze villes, Épliése, Claioinéne, Samos, elr.

La puissance des Athéniens ' , qui avaient alors pour roi Caidrus, s’étant fort augmentée par le grand nombre de ceux qui se réfugiaient dans leur pays , les Héraclides crurent devoir s’opposer à leurs progrès , et les altaquèrent. Ceux-ci furent vaincus dans un combat ; mais] ils ne laissc’renl pas de demeurer maîtres de la Mégaride, où ils biUirenl .^légare, et établirent dans ce pays les Doriens à la place des Ioniens.

Une iKirtie de ces Doriens' demeura dans le pays après la mort de Codrus ; (iiielqiics-uns passèrent en Crète; le plus grand nombre s’éhiblil dans celte partie de l’Asie Miqcure qui de leur nom a été appelée Doride. Ils y bfttirenl Ilalicarnasse, Cnidc et d’autres villes; et s’établirent dans les Iles de lUiodes, de Cos, etc.

' S'.rflb. lUi. 8 . paj. 393.

* lil. tib. H , pag. 633

DIjIcctcs dcj Grei'S.

Il sera maintenant plus aisé li’entendrc re qui regarde les dialectes de la Grèce. Il y en avait quatre, savoir ; Valtique, l'ionien, le dorique et rrolien. C’étaient autant de langages, parfaits chacun dans leur genre, dont différeiiLs peuples se servaient, mais qui avaient tous une même langue pour fondement. Kt cette diversité de langage ne doit pas paraître étonnante dans un pays dont les habitants ne dépendaient point les uns des autres, mais avaient chacun leur domaine particulier.

!• Le dialecte altique est celui qui était usité dans Athènes et dans le pays circonvoisiu. Il a été suivi particuliérement par Thucydide, Aristophane , Platon , Isocrate , Xénophon et Démoslhène.

2* L'ionien était presque le même que l'ancien atlique. Mais passant depuis dans quelques villes de l’Asie Mineure, et dans les Iles adjacentes, qui étaient colonies des Athéniens et de ceux de l’Achalc , il reçut là comme une nouvelle teinture, et ne suivit pas toute la délicatesse où arrivèrent depuis les Athéniens. C'est en celte langue qu’ont écrit Hippocrate et Hérodote.

3” Le dorique a été premièrement en usage parmi les Lacédémoniens et ceux d'Argos. Ensuite il passa dans l’Épire, dans la Lybie, la Sicile , Rhodes et Crète. C’est celui qu’ont suivi Archimède et Théocritc, tous deux de Syracuse, et Pindare.

4* L’éolien a été d’abord usité parmi les Béotiens et leurs voisins, puis dans rÉolic, région de l’Asie Mineure entre l'Ionie et la My.sie, qui comprenaitdix ou douze villes , colonies des Grecs. C’est celui qui a été suivi par Sapho et Alcée, dont il reste peu de chose. On le trouve aussi mêlé dans Théocritc, Pindare, Homère, et dans plusieurs autres.

AKTICI.I! VI. — CiOCVCaSEMENT aéPCBI.ICVIS àTABlI fBESQL'E GËSàBALEIIEVr DA.VS T0CT8 LA GbSCE.

On a pu remarquer, dans le peu que j’ai dit des divers éinhiissemenis de la Grèce , que le fonds primordial de tous ces difrérenlsétatsélait le gouvernement monarchique , le plus ancien de tous , le plus universeUement répandu , le

I plus propre à entretenir 1a paix et la concorde, j et, comme l’observe Platon *, formé sur le j modèle de l’autorité palernelle, et de cet em- I pire doux et modéré que les pères exerçaient I dans leur famille.

! Los choses ayant dégénéré peu à peu par l’injustice des usurpateurs , par la dureté des maîtres légitimes, par les soulèvements des peuples, et par mille auties révolutions qui ar- I rivèrent dans ces états , un esprit tout con- I traire au premier s’empara de la tîrèce entière, ' y alluma un désir violent de la libellé, et èlablit partout, excepté dans la .Macédoine , un gouveniement républicain , mais varié en presque autant du manières qu'il y avait de différentes villes, selon le génie et le caractère de chacun des peuples.

Il resta toujours néanmoins je no sais quel levain de l'ancienne domination, qui réveilla de temps en temps l'ambilinn de plusieurs citoyens, et leur inspira le désir de se rendre maître de leur patrie. Dans presque tous ces pelils états de la Grèce, ou vit souvent des particuliers qui, n’ayant aucun droit nu trOne, ni par leur naissance, ni par le choi.x des citoyens, cherchèrent à s’y èlevcî par cabale, par trahison, pur violence; et qui, sans respect pour les lois, sans égard pour le bien public , exercèrent l’autorité souveraine avec un empire despotique et un pouvoir arbitraire. Pour se maintenir dans leur injuste usurpation, nu milieu des défiances et des alarmes, ils se crurent obligés de prévenir de fausses conjurations, ou de réprimer des conspira- ' tiens réelles par les plus cruelles proscripj lions, et de sacrifier à leur sûreté tous ceux I que leur mérite, leur rang, leurs richesses,

! leur zèle pour la liberté, leur amour pour la I patrie, rendnienl suspects à un gouvernement j soupçonneux et mal affermi , qui sentait bien j qu’il était hal de tous, et qu’il méritait de ré- I Ire. G'est celte conduite inhumaine qui rendit ces hommes si odieux sons le nom de tyrans ", et qui fournit une si ample matière aux déclamations des orateurs, et aux représentations ' tragiques du théâtre.

De toutes ces villes et de toutes ces parties

< Phton. lib. 3 , de I^eg. pag. H80.

* Ce nom, dans son origine , signinalt roi, et m donouit > anricimcinenl aux priitcrslc^gidnics.

Digitiz^-J uy CaOOgl^'

de la (irèce, s^pariVs eiiliérerncnl, ce semWe, les unes des autres par leurs lois, leurs couliimes, leurs int(>r('ls, se forma nf-anmoiiis un seul loul et uu corps unique, dont les forces s'aecriireut jusqu'au point <le faire trembler la puissance formidable des i’erses sous Darius et Xerxès, et qui l'aurait peut-c'lre absolument d(''truitc d«>s lors, si la Grèce avait pu se maintenir dans cette union et cette concorde qui la rendait imincible; c'est le spectacle qui va nous occuper dans la suite, et qui mérite certainement toute l'attention dc'S lecteurs. Nous verrons, dans les volumes qui suivront, unpiv tit peuple, renfermé dans l'enceinte d'un pays qui n'égalait pas le quart de la France, aux prises avec le plus puissant empin^ qui fut alors sur la terre ; et nous le verrons, non-seulement tenir tête aux armées innombrables des l’erscs, mais les dissiper, les mettre en fuite, les tailler en pièces, el réduire quelquefois l'orgueil persan il accepter des conditions de ]iai\ aussi lionteuses pour les vaincus que glorieuses pour les vainqueurs.

l’arrui les villes de la Grèce, deux se distinguèrent particuliérement, et s’acquirent une autorité et une sorte de supériorité sur toutes les autres, que le mérite seul leur attira : c’est laicédémone el Athènes. Comme elles sou'icndront un grand personnage dans I hisloirequi va suivre, avant que d’entrer dans ce détail, je crois devoir donner par avance quelque idée du génie,ducaraclèrc, des mœurs, du gouvernemenl de ces deux [R'uples. Plutarque, danslesviesde l.jcurguc et de Solon, me fournira la principale partie de ce que j’ai il dire sur ce sujet.

ABTIC1.K VII. — GouvF:n'ri:!MF:!<T di^ LACÉüÊMo:«e ;

LÜI<» PAH LVCl'Rtil'B.

Il n’y a peut-être rien dans toute l'Iiistoirc profane de plus attesté, ni en même temps do plus incroyable que ce qui regarde le gouvernement de Lacédémone, cl la discipline que Lycurgue y avait établie. Ce législateur était lils d’Eunomus ', l’un des deux rois qui commandaient ensemble à Sparte. Il lui eût été facile de monter sur le trône après la mort de son frère aîné, qui n’avait point laissé d’enfant

‘ Plut, ta vil. l.yr.urg. W

male; et il fut roi en elfet pendant quelques jours. îlais, dés que la grossesse de sa bellesœur fut connue, il déclara que In royauté appartenait a l’enfant qui en naîtrait, si c’était un lils, eldés ce moment il adminislra le royaume comme son luleur. Cependant la veuve lui envoya dire sous main que, s’il voulait lui promettre de l’épouser quand il serait roi, elle ferait périr son fruit. Luc proposition si détestable lit horreur à l.ycurgue : il dissimula néanmoins, et, amusant cette femme par différents prétextes, il la mena jusqu’à son terme. Quand l'enfant fut né, il le déclara roi, cl le fil nourrir avec grand soin. La joie que sa naissance causa au peuple le fil nommer Cuahilacs.

L’éUit était pour lors dans un grand désordre ', l'autorité des rois étant absolument méprisée, el ccibv des lois encore plus ; nul freiti ne pouvait relctiir l'audace du peuple, qui ollail tous les jours en croissant.

Lycurgue conçut le hardi dessein de réformer en tout le gouvernement de Lacédémone ; et pour être en état d’y établir de plus sages réglements, il jugea à propos de faire plusieurs voyages, afin de connaître par lui-méme les diirércnles mœurs des peuples, el de consulter ce qu’il y avait de personnes plus habiles el plus expérimentées dans l'aride gouverner. Il commença par l’Ile de Crète, dont les lois dures cl austères étaient fort célèbres : il passa de là en Asie, où régnait une conduite tout opposée ; et enfin il se rendit en Égypte, le domicile des sciences, de la sagesse et des bons conseils.

Sa longue absence ’ ne servit ()u’à le faire plus désirer de ses citoyens ; cl les rois mêmes pressèrent son retour , sentant bien qu’ils avaient besoin de son autorité pour contenir le peuple dans le devoir et dans l'obéissance. Dè's qu’il fut retourné à Sparte, il travailla ù changer toute la forme du gouvernement, persuadé que quelques luis particulières ne produiraient pas un grand elfet.

Mais , avant que d'exécuter son dessein , il alla à Delphes pour consulter Apollon ; et , après avoir offert son sacrifice, il reçut cet oracle si célèbre, dans lequel la prêtresse l’ap-

> rua. in vit. Lveurg. psg. tl.

pelait ami des dititx , et Dieu plutôt ijti'/iomme. El quant à la grüce qu’il avait demandée de pouvoir établir de bonnes lois dans son pays, elle lui déclarait que le dieu avait exaucé ses prières, et que la république qu’il allait former serait la plus excellente république qui eût jamais été.

Étant revenu à Lacédémone , il commença par gagner les principaux de la ville, à qui il communiqua ses vues ; et s’élanl assuré de leur consentement, il vint dans la place publique accompagné de gens armés, pour élonner et pour intimider ceux qui voudraient s’opposer é son entreprise.

On peut rappeler à trois principaux établissements la nouvelle forme du gouvemcraenl qu’il introduisit à Lacédémone.

Premier ëloMlsscmrnl : .Si'n.il.

De tous les nouveaux élablissemenls de Lycurgue', le plus grand cl le plus considérable fut celui du sénat , lequel , comme dit Platon , lempérant la puissance trop absolue des rois par une autorité égale à la leur, fut la principale cause du salut de cet état. Car, au lieu qu’auparavanl il était toujours chancelant , et qu’il pcncliail tantôt vers la tyrannie par la violence des rois, tantôt vers la démocratie par le pouvoir trop absolu du peiqde, ce sénat lui servit comme d’un contre-poids qui le maintint dans l’équilibre, cl qui lui donna une assiette ferme et assurée, les vingt-buit sénateurs ’ qui le composaient se rangeant du côté des rois quand le peuple voulait se rendre trop puissant, cl fortiliant au contraire le parti du peuple quand les rois voulaient porter trop loin leur autorité.

Lycurgue ayant ainsi tempéré le gouvernement, ceux qui vinrent après lui trouvèrent la puissance des trente, qui composaient le sénat , encore trop forte et trop absolue , c’est pourquoi ils donnèrent un frein, en lui opposant l’autorité des épliores’, environ cent trente ans après I.ycurgue*. Les éphores étaient

V Phil. in vit. Lyrurg. pog. 12.

• Ce conseil ëloii composé de trente pcisomies en j comprenant les deux rois.

s Lphorc signiüc conlrftleur , inspeeleur.

* AiUlot. Ilt>. 2 . de Hep. p,ig. 321.

au nombre de cinq , et ne demeuraient qu’un an en cliarge. Ils étaient lous tirés du peuple,' et par là ressemblaient assez aux trilmns du peuple citer, les Romains. Ils avaient droit de faire arrêter les rois, et de les faire mener eu prison, comme cela arriva à l’é.gani de Pausanias. Ce fut sous le roi Tbéopompe que commencèrent les éphores. Sa femme lui ayant reproché qu’il laisserait à ses enfants la royauté iteaiiconp moindre qu’il ne l’avait reçue, il lui répondit : Au contraire, je la leur laisserai plus grande , parce quelle sera plus durable.

Le gouverneur de Lacédémone n’était donc pas purement monarchique ; les grands y avaient beaucoup de part , et le peuple n’en était pas exclu, ’foutes les parties de ce corps politique , à mesure qu’elles conspiraient au bien général, y trouvaient le Ieur;en sorte que, malgré l’inquiétude et l’inconstance du cœur humain, qui soupire toujours après le changement et ne se guérit jamais de son dégoût pour l’imiformilé, Lacédémone, pendant plusieurs siècles, SC maintint dans l’observation de ses lois.

Second élaliliîîement : Psria'-e des lerrw , et déni de 11 inoiinalc d'or cl daigcni.

Le second établissement de Lycurgue ' et le plus hardi fut le partage des terres. Il le jugea absolument nécessaire pour rétablir dans la république la paix et le bon ordre, lui plupart des habitants du pays étaient si pauvres, qu’ils n’avaient pasun seul pouce de terre, et tout le bien se trouvait entre les maitis d’un petit nombre de particuliers. Pour bannir donc l’insolence, l’envie , la fraude, le luxe, et deux autres maladies du gouvernement encore plus anciennes et plus grandes que celles-là , je veux dire rindigencc et les excessives richesses, il persuada à tous les citoyens de remettre leurs terres en rommun, et d’en faire un nouveau partage, pour vivre ensemble dans une parfaite égalité , ne donnant les prééminences et les honneurs qu’à la vertu et au mérilc.

Ola fut aussitôt exécuté. 11 partagea les terres de la Laconie en trente mille parU, qu’il dis-

I riul. in Lve. nxg tt.

Iribua à ceux de la campagne, el il lit neuf mille parts du territoire de Sparte, qu'il distribua à autant de citoyens. On dit que, quelques années après, Lycurgue, au retour d'un long voyage , traversant les terres de la Laconie qui venaient d'ètre moissonnées , et voyant les las de gerbes parfaitement égaux , il se tourna vers ceux qui l'accompagnaient cl leur dit en riant : Xe stmble-t-il pas que la Laconie soit l'héritage de plusieurs frères qui viennent de faire leurs partages?

Après les immeubles, il entreprit de leur faire aussi partager également les autres biens, pour achever de bannird'entre eux toute sorte d'inégalité ; mais, voyant qu'ils le supporteraient avec plus de peine s'il s’y prenait ouvertement, il y procéda par une autre voie en sapant l'avarice par les fondements ; car premièrement il décria toutes les monnaies d'or el d'argent , el ordonna qu'on ne se servirait que de monnaie de fer, qu'il Ht d'un si grand poids cl d'un si bas prix, qu’il fallait une charrette à deux bœufs pour porter une somme de dix mines', et une chambre entière pour 1a serrer.

De plus , il chassa de Sparte tous les arts inutiles et superflus; mais quand il nelesaurail pas chassés , la plupart seraient tombés d’euxmémes, cl auraient disparu avec l’ancienne monnaie, parce que les artisans ne trouvaient pas à se défaire de leurs ouvrages, el que celte monnaie de fer n’avait i>oinl de cours chez les autres Grecs, qui, bien loin de l’estimer, s’en moquaient el en faisaient des railleries.

TroUicme ^liblissciDcnl : Rrpas pubtin.

Lycurgue*, voulant encore faire plus vivement la guerre à la mollesse et au luxe el achever de déraciner l’amour desrichesses, lit un troisième établissement; ce fut celui des repas, l'our en écarter toute somptuosité et toute magnillcence, il ordonna que tous les citoyens mangeraient ensemble des mêmes viandes qui étaient réglées par la loi, et il leur défendit expressément de manger chez eux en particulier.

* Dix mines aoUques grecques repr^tfAiiienl 000 francs.

P Arlslot. 1U>. 3, de Rep. pag. 45.

Par cet établissement des repas communs et par celte frugale simplicité de la table , ou peut dire qu’il lit changer en quelque sorte de nature aux richesses en les mettant hon d’état d’étre désirées , d’élre volées el d’enrichir leurs possesseurs , cor il n’y avait plus ai> cun moyen d’user ni de jouir de son opulence non pas même d’en faire parade , puisque le pauvre et le riche mangeaient ensemble en même lieu, et il n’était pas permis de se présenter aux salles publiques après avoir pris la précaution de se remplir d’autres nourritures, parce que tous les convives observaient avec grand soin celui qui ne buvait el ne mangeait point , el lui reprochaient son intempérance, ou sa trop grande délicatesse, qui lui faisaient mépriser ces repas publics.

1.CS riches furent extrêmement irrités de cette ordoniumce ; et ce fut & celte occasion (|ue , dans une émeute populaire , un jeune homnie, nommé Alcandre, creva un oeil à Lycurgue d’un coup de bâton. I.e peuple , indigné d’uit tel outrage , remit le jeune homme entre les mains de Lycurgue , qui sut bien s’en venger, car par les manières pleines de bonté el de douceur avec lesquelles il le traita , de violent et d’emporté qu’il était, il le rendit en assez |)ou de temps très-modéré el très-sage.

Les tables étaient chacune d’environ quinze personnes, et pour y être reçu il fallait être agréé de toute la compagnie. Ghacun apportait par mois un boisseau de farine , huit mesures de vin, cinq livresde fromage, deux livres et demie de figues et quch|uc peu de leur monnaie pour l’apprêt de l’assaisonnement des vivres, On était obligé de se trouver au repas public; et, longtemps aprt^s, le roi Agis, au retour d’une expédition glorieuse , ayant voulu s’en dispenser pour manger avec la reine sa femme, fut réprimandé el |iuni.

Ijîs enfants mêmes se trouvaient à ces repas, el on b:s y menait comme à une école de sagesse cl de tempérance, U, ils entendaient de graves discours sur le gouvernement cl ne voyaient rien qui ne les instruisit. I,a conversation s’égayait souvent par des railleries fines el spirituelles, mais qui n’étaient jamais basses

' Tbv }r/.oOT<ïy ôfw'Aov , fxôt'/'Aov Si «-q/.ov, xut in'/vjrov àr'tp'/fcVaTO. P/iif. I 8 tO. ]

ni choquantes; et dés qu’on s’apercevait qu'elles faisaient peine à quelqu’un, on s’arrêtait tout court. On les accoutumait aussi au secret; et quand un jeune homme entrait dans ia salle, ie plus vieux lui disait en montrant la porte : Rien de tout ce qui se dit ici ne sort par là.

Le plus exquis de tous leurs mets était ce qu’ils appelaient la sauce noire , et les vieillards la préféraient à tout ce que l’on servait sur la table. Denys le Tyran*, s’étant trouvé à un de ces repas , n’en jugea pas de même , et ce ragoût lui parut fort fade. Je ne m’en étonne pas, dit celui qui l’avait préparé : Tassaisonnemenl y a manqué. Et quel assaisonnement? reprit le tyran. La course , la sueur, la fatigue , la faim , la soif; car c’est là , ajouta le cuisinier, ce qui assaisonne ici tous nos mets.

Autres ordoanances.

Quand je parle d'ordonnances de Lycurgue, je n’entends pas des lois écrites *: il crut n’en devoir laisser presque aucune de cette sorte, persuadé que ce qu’il y a de plus fort et de plus efficace pour rendre les villes heureuses et les peuples vertueux, c’est ce qui est empreint dans les mœurs et dans l'esprit des citoyens par la pratique même , car les principes que l’éducation y a gravés demeurent fermes cl inébranlables , comme étant fondés sur la volonté seule, qui est toujours un lien plus fort et plus durable que le joug de la nécessité ; et les jeunes gens qui ont été ainsi nourris et élevés deviennent eux-mêmes leurs lois et leurs législateurs. Voilà pourquoi Lycurgue, au lieu de laisser ses réglements par écrit, les mil en usage , et les fît pratiquer.

Il regardait l’éducation des enfants comme la plus grande et la plus importante aflàire d’un législateur. Son grand principe était qu’ils appartenaient encore plus à l’état qu’à leurs l)ères; et c’est pour cela qu’il ne. laissa pas ceux-ci maîtres de les élever à leur gré,, et qu’il voulut que le public s’emparât de leur éducation , afin de les former sur des principes constants et uniformes, qui leur inspirassent

< Cîc. Tusc. Qiiapsl. Ilb. 5 , n, ‘J8.

* Plut, iii Ljc. pag. VI.

de bonne heure l'amour de la patrie et de la vertu.

Sitôt qu’un enfant était né *, les anciens de chaque tribu ie visitaient ; et s’ils le trouvaient bien formé , fort et vigoureux, ils ordonnaient qu’il fût nourri , et lui assignaient une des neuf mille portions pour son héritage*. Si au contraire , ils le trouvaient mal fait , délicat et faible, et s’ils jugeaient qu’il n’aurait ni force ni santé , ils le condamnaient à périr, et le faisaient exposer.

On accoutumait de bonne heure les enfants à n’êlre point difficiles ni délicats pour le manger ; à n’avoir point de peur dans les ténèbres; à ne s’épouvanter pas quand on les laissait seuls; à ne point se livrer à la mauvaise humeur, ni à la criaillerie, ni aux pleurs *; à marcher nu-pieds pour se faire à la fatigue ; à coucher durement ; à porter le même habit en hiver et en été, pour s'endurcir contre le froid et le chaud.

A l’ûge de sept ans on les distribuait dans . les classes , où ils étaient élevés tous ensemble sous la même discipline. Leur éducation ^ n’était, à proprement parler, qu’un apprentissage d’obéissance ; le législateur ayant bien compris que le moyen le plus sûr d’avoir des citoyens soumis à la loi et aux magistrats, ce qui fait le bon ordre et la félicité d’un état, était d’apprendre aux enfants, dés l’âge le plus tendre, à être parfaitement soumis aux maîtres.

Pendant qu’ôn était à lable*^, ie maître proposait des questions aux jeunes gens. On leur demandait, par exemple : Qui est le plus homme de bien de la ville? Que dites-vous d’une telle action? 11 fallait que la réponse fût prompte, et accompagnée d’une raison et d’une preuve conçue en peu de mots; car on les ac-

‘ Plut, In Lyc. pag. W.

■ Je no comprends pas comment on pouvait assigner i chacun des enfants de Sparte . pour son héritage . une des neuf mille portions destinées à celte ville. Le nombre des citoyens é(ait-ii toujours ie même? ne passait-il jamais celui de neuf mille? Il n'est point marqué id , comme dans le partage de la terre sainte , que les portions assignées à une famille y demeurassent toujours , et ne pussent être entièrement aliénées.

* Xenoph. de I.aced. rep. pag. 577, I

* Plut, in Lyc. pag. 50. 1

^ IÎtt! t4v TratSciav sivat fiikirnt fvimâsia;.

* Plut, in Lyc. pag. 51.

coulumnil de bonne heure au sljle laconique, c’est-à-dire, à un style concis et serré. Lycurgue voulait que la monnaie fût fort pesante et de peu de valeur ; et au contraire que le discours comprit en peu de paroles beaucoup de sens.

Pour ce qui est des lettres ', ils n’en apprenaient que pour le besoin. Toutes les sciences étaient bannies de leur pays. Leur élude ne tendait qu’à savoir obéir, à supporter les travaux, cl à vaincre dans les combats. Ils avaient pour surintendant de leur éducation un des plus honnêtes hommes de la ville, et des plus qualiGés, qui établissait sur chaque troupe des maîtres d’une sagesse et d’une probité généralement reconnues.

L'n vol d’une certaine espèce seulement *, et qui n’en avait que le nom, était permis et même commandé aux jeunes gens. Us se glissaient le plus finement et le plus subtilement qu’ils pouvaient dans les jardins et dans les salles à manger, pour y dérober des herbes ou de la viande; et s’ils étaient découverts, on les punissait pour avoir manqué d’adresse. Un raconte que l’un d’eux, ayant pris un petit renard, le cacha sous sa robe, et souffrit, sans jeter un seul cri, qu’il lui déchirât le ventre avec les ongles et les dents, jusqu’à ce qu’il tomlia mort sur lu place. J'ai dit que ce vol n’en avait que le nom , étant autorisé par la loi et par le consentement de tous les citoyens. La vue du législateur, en le permettant, avait été d’inspirer aux jeunes Lacédémoniens, destinés tous à la guerre, plus de hardiesse cl de flnesse , de les accoutumer de bonne heure à la vie de soldat, et de leur apprendre à vivre de peu, et à pourvoir eux-mêmes à leur subsistance. J’ai traité ailleurs ‘ cette matière avec quelque étendue.

La patience et la fermeté des jeunes Lacédémoniens ‘ éclataient surtout dans une fêle qu’on célébrait en l'honneur de Diane , surnommée Orihia, où les enfants*, sous les yeux de leurs parents, et en présence de toute la ville, SC laissaient fouetter jusqu’au sang sur

* Plut, in Lyc. pag. 5A.

* Pag. 50. — Idem in InsUlut. Lacoo. pag. 237.

^ Mao. d’étud.

* PiuL in Ljc. pag. 51.

* Qc. Ttuc. QusM. lib. 2, n. 3L

l’autel de celle inhunaaine déesse, et quelquefois même expiraient sous les coups sans pousser aucun cri , ni même aucun soupir. Et c’6laicnl leurs pères mêmes qui , les voyant tout couverts de sang et de blessures cl prés d’expirer, les exhortaient à persévérer constamment jusqu’à la fin. Plutarque nous assure qu’il avait vu de scs propres yeux plusieurs enfants perdre la vie à ce cruel jeu. De là vient qu’Horace' donne l’épilhéle de patiente à la ville de lacédémonc, patiens Laeedamon ; et qu’un autre auteur fait dire à un homme qui avait souffert trois coups de bâton sans se plaindre : Très plaijas ipartanà nobilitate r,oncoxi.

L’occupation la plus ordinaire des Larédémoniens * était la chasse cl les différents exercices du corps. Il leur était défendu d’exercer aucun art mécanique. Les Ilotes , qui étaient une espèce d’csr-laves, cultivaient leurs terres, cl leur en rendaient un certain revenu.

Lycurgue * voulait que scs citoyens jouissent d’un grand loisir. Il y avait des salles communes où l’on s’assemblait pour la conversation. Quoiqu’elle roulât asseï souvent sur des matières graves et sérieuses, elle était assaisonnée d’un sel et d’un agrément qui instruisait cl corrigeait en divertissant. Ils étaient ruremenl seuls ; un les accoutumait à vivre , comme les abeilles, toujours ensemble, toujours autour de leurs chefs. L’amour de la patrie et du bien commun était leur passion dominante. Ils ne croyaient point être à eux, maisàlcur pays, l’cdaréte n’ayant pas eu l’honneur d’être choisi pour un des trois cents qui avaient un certain rang distingué dans la ville, s’en retourna chez lui fort content cl fort gai , disant qu’if était rat'i que Sparte eût traie rente hotnmee plue honnêtes gens que lui.

Tout inspirait à Sparte * l’amour de la vertu et la haine du vice : les actions des citoyens, leurs conversations, et même les inscriptions publi([ucs. Il était difficile que des hommes nourris au milieu de tant de préceptes et d’exemples vivants ne devinssent vertueux, de la manière dont le pouvaient être des païens.

■ Otl.7, lib. 2.

* Plut, in Lye. pag. 51.

> Pag. 55,

4 Plut. in. Lyc. pag.5G.

O fui pour conserver en eux celle heureuse habilu(Ie que I.ycurgue ne permil pas h toules sorles de personnes de voyager, de peur qu’elles ne rapporlassenl des mœurs élrangôrcs el des coulumes licencieuses, qui leur auraienl bienlôl inspirt! du dégoût pour la vie el ]iour les maximes de Lacédémone. Il chassa aussi de sa ville lous les élrangers qui ii’r vcnaicnl pour rien d'ulile ni de proniable, el que la curiosilé seule y allirail; craignanl que chacun n’y fil enlrer avec lui les défauls cl les vices de son pays , el persuadé qu’il élail plus im- (lorlanl el plus nécessaire de fermer les porics des villes aux mœurs corrompues qu’aux malades el aux pesliférés.

A propremenl parler, le mélicr el l’exercice des LacMëmoniens élail la guerre. Tout Icudail lé chez eux ; loul rcspirail les arme.s. Leur vie élail bien plus douce à l’armée qu’à la ville; cl il n’y avail qu’eux au monde à qui la guerre fùl un lemps de repos el de rafraicbisscmcnl , parce qu’alors les liens de celle discipline dure el aiisière qui régnail à Sparle élaicnl un peu relâcbés, cl qu’on leur laissail plus de liberté. Chez eux la première loi de la guerre cl la plus inviolable ' , comme Démarale le déclara à Xerxés, élail de ne jamais prendre la fuite, quelque supérieure en nombre que pOt élrc l'armée des ennemis; de ne jamais quiller son posle ; de ne point livrer ses armes ; en un mol de vaincre ou de mourir. Celle maxime * leur parais.sait si capitale, que le poêle Archiloqiie elanl venu à Sparle, ils l’obligèrent dans le moment même d’en sortir, parce qu’ils apprirent que dans une de scs poésies il avail dit qu’il valait mieux jeter bas scs armes que de s’exposer h mourir.

De là vient qu’une mère recommandait à son fils qui partait pour une campagne de revenir avec son bouclier ou sur son bouclier'; el qu’une autre, apprenant que son fils était mort dans le combat en défendant sa pairie, répondit froidement:/» ne l'avais mis au monde

■ Hcrod. Itb.7, cap. loi.

* Plut, lu Ijicon. Insülul. pag. 230.

* Axiïj irpoffav«5i(5oOffa tû îratSt r.vl

i:apaxt\tMO{xivti ' Téxvov, ü riv , f/ iTri (Pli’T.

Lacon. apophthegm. , pag. 2if.) On rapportait quelquefois sur leurs bouclier.v ccui qui avaient i^ti' luf's

ôl

que pour cela Celte disposition élail commune parmi les Lacédémoniens. Après la fameuse balaille de I.cuclrcs, qui leur fut si funeste, les pères et les mères de ceux qui étaient inorls en combattant se félicitaient les uns les autres, etallaientdans les temples remercier les dieux de ce que leurs enfants avaient fait leur devoir : au lieu que les parents de ceux qui avaient survécu à celle défaite étaient incoi(solables. A Sparte , ceux qui avaient pris la fuite dans un combat étaient diffamés pour toujours. Non-seulement on les excluait de toutes sorles de charges el d’emplois, des assemblées, des spectacles ; mais c’était comme une honte de s’allier avec eux par les mariages et on leur faisait impunément mille outrages en public.

ils n’allaient an combat qu’après avoir imploré le secours des dieux par des sacrifices et des prières publiques ’ ; et pour lors ils marchaient à l’ennemi pleins de confiance, comme élant assurés de la protection divine et , pour me servir de l’expression de Plutarque, comme si Dieu élail présent el combattait avec, eux :

à>; voù ©ïoO

Quand ils avaient rompu et mis en fuite leurs ennemis il ne les poursuivaient qu’aulanl qu’il le fallait pour s’assurer de la victoire : après quoi ils se reliraient , estimant qu’il n’était id glorieux ni digne de la Grèce, de tailler en pièces des gens qui cèdent el qui SC retirent. El cela ne leur était pas moins utile qu’honorable : car leurs ennemis sachant que tout ce qui résistait élail passé au fil de l’épée cl qu’ils ne pardonnaient qu’aux fuyards, préféraient ordinairement la fuite à la résistance.

Quand les premiers élablissemenis de Lycurgue furent refn^t confirmés par l’usage el que la forme du gouvernement qu’il avail établie parut assez forte et assez vigoureuse pour se maintenir d’elle-mème et pour se conserver; comme Platon' dit de Dieu , qu’après avoir achevé de créer le monde , il se réjouit

* CIr. Tusc. Quævl. lib. 1 , n. lUÂ. — Plut, in vit. Ages, pag. GI2.

* Plut, in Lyr. pag. 5:i.

' Pag. 51.

* P.ie, r>7.

V Ce lusÿagc de Platon, dont Plutarque tait tri l'applica'

lorM]u'il le vil tourner cl faire ses premiers mouvemenls avec (anl de justesse et d'harmonie : ainsi , le législateur de Sparte , charmé de la grandeur et de la beauté de ses lois, sentit un redouhlemenl de plaisir quand il les vit, pour ainsi dire, marcher seules et cheminer si heureusement.

Mais désirant autant que cela dépendait de la prudence humaine, de les rendre immortellescl imrauables.il fil entendre an peuple qu'il lui restait eiKore un point le plus important et le plus essentiel de tous , sur lequel il voulait consulter l’oracle d'Apollon ; et en attendant, il les lit tous jurer que, jusqu'à ce qu'il fût de retour, ils maintiendraient la forme de gouvernement qu'il avait établie. Quand il fut arrivé à Delphes, il consulta le dieu pour savoir si ses lois étaient bonnes et suflisantes pour rendre les Spartiates heureux et vertueux. La prêtresse lui répondit qu'il ne manquait rien à ses lois, et que, tant que Sparte les observerait, elle serait la plus glorieuse ville du monde et jouirait d'une parfaite félicité. Lycurgue envoya celte réponse à Sparte ; et croyant son ministère consommé, il mourut volontairement à Delphes, en s'abstenant de manger. Il était persuadé que la mort même des grands personnages et des hommes d'état ne doit pas être oisive ni inutile à la république, mais une suite de leur ministère, une de leurs plus importantes actions, cl celle qui leur doit faire autant ou plus d'honneur que toutes les autres. Il crut donc qu’en mourant de la sorte il mettait le sceau et le comble à tous les services qu’il avait rendus pendant sa vie à ses citoyens, puisque sa mort les obligeait à garder toujours scs ordonnances , qu’ils avaient juré d’observer inviolablemenl jusqu’à son retour.

En exposant les sentiments de Lycurgue snr sa propre mort, tels que Plutarque les a marqué, je suis bien éloigné de les approuver ; et j'en dis autant de plusieurs faits pareils que je rapporte quelquefois sans y joindre de réflexion , mais sans prétendre y donner d’approbation. Les prf’tcndus sages du paganisme n’avaient, sur l’article dont il s’agit ici, comme

lion à Lycurgue, est dans le Tini(<c. et donne lieu de croire que ce philosophe arait lu ce que SIoTse dit de Dieu quand il créa le monde ; « Vidit Deus cuncta que fccerat , et a étant valdè bona. » (Gnir. t , 31.)

sur beaucoup d’autres, que des lumières fort bornées et mêlées d’épaisses ténèbres. Ils établissaient ce principe admirable , qu’on trouve dans plusieurs de leurs écrits : que l’homme ' , placé dans le monde comme dans un poste par son général, ne peut le quitter que par le commandement exprès de celui de qui il dépend, c’est-à-dire de Dieu même. Ils le regardaient aussi quelquefois comme un coupable condamné à une triste prison d’où il pouvait désirer de sortir, mais d’où il ne lui était permis de sortir en effet que par l’ordre du magistral et de la justice, et non en brisant scs chaînes, ni en forçant les portes du cachot. Ces idées sont belles, parce qu’elles sont vraies ; mais l’application qu’ils en faisaient était fausse, en prenant pour un ordre exprès de la Divinité ce qui n’était qu’un effet de leur faiblesse ou de leur orgueil, qui les portaient à se donner la mort à eux-mêmes, soit pour se délivrer des peines de celle vie, soit pour immortaliser leur nom dans la postérité, comme cela arriva à Lycurgue, à Caton et à tant d'autres.

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