Nature dagoarernemeot de Sparte
On trouve & la fin de la vie de Lycurgue une réfiexion de Plutarque, qui seule serait un grand éloge de ce législateur. Il dit que Platon , Diogène, Zénon et tous ceux qui ont entrepris de parler de rétablissement d’un état politique , ont pris pour modèle la république de Lycurgue; avec cette différence, qu’lisse sont bornés à des paroles et à des discours , mais que Lycurgue, sans s’arrêter à des idées et à des projets, a mis en œuvre et produit au grand jour une police inimitable, et a formé une ville entière de philosophes.
Pour y réussir, et pour y établir une forme de république la plus parfaite qu’il fût possible, il avait comme fondu et mélë ensemble ce que chaque espèce de gouvernement paraissait avoir de plus utile pour le bien public, en tempérant l’une par l’autre, et balançant les inconvénients de chacune en particulier, parles
■ Célait rr que I» I.arMémaninu appelaient ieytale , une iMinIt* dr cuir ou de parchemin qu'ils entortillaient auluiir d'un bâ(on , de rnauiérc qu'il n'y tvait aucun vide. Ili «^rri^ai ni $ur celle bonde . cl , après a^oir écrit , ils la déroiil-iicnl , cl iVnvoyalcnl nu pénérni à qui elle éult adressée. Ce générât . qui a\âil un aiiIrebAton tout semblable à celui sur le<|ucl cotte bande avait été roulée et écrite , rappliquait sur ce bâton, et par ce moyen U trouvait la suite et la liaison des caractères , qui sans cela étaient si dérangés , qu'ils ne pouvaient être lus. (Ptirr. in Wr Lyt. , pag. 4it.)
avantages que procurait la réunion de (ouïes ensemble. Sparte tenait quelque chose del’élat monarchique par l’auloriléde scs rois; le conseil des trente , autrement dit le sénat , était une véritable arislocralic; et le pouvoir qu’avait le peuple de nommer les sénateurs, et de donner force aux lois , ressemblait au gouvernement démocratique. L’élablissementdeséphores corrigea dans la suite ce qu’il pouvait y avoir de défectueux dans ces premiers réglements, et suppléa ce qui pouvait y manquer. Platon , en plus d’un endroit, admire la sagesse de Lycurgue , dans l’établissement du sénat , qui fut également salutaire aux rois et au peuple; parce que ' par ce moyen la loi devint l’unique maîtresse des rois, et que les rois ne devinrent pas les tyrans de la loi.
s. Parmse égal dei Icmt ; or et argent bannit de Sparte.
Le dessein que forma Lycurgue de faire un partage égal des terres parmi les citoyens , et de bannir entièrement de Sparte le luxe, l’avarice, les procès, les dissensions, en même temps qu’il en bannirait l’u.sage de l’or cl de l’argent, nous paraîtrait un plan de république sagement imaginé , mais impraticable dans l’exécution, si l’bisloire ne nous apprenait que Sparte a subsisté dans cet état pendant plusieurs siècles.
En mctlant au rang des choses louables dans les luis de Lycurgue rétablissement dont je parle ici, je ne prétends pas le donner comme absolument irrépréhensiûe. Car j’ai peine & le concilier avec celle loi naturelle qui défend d’dlcr à l’un ce qui lui appartient pour le donner à un autre, et c’est pourtant ce qui arriva pour lors. Je ne considère donc dans ce partage des terres que ce qu’il a de beau en luiméme , et de digne d’admiration.
Concevons-nous en effet qu’on ait pn persuader à des ciloycns qui étaient les plus riches el les plus opulents de leur ville de renoncer à tous leurs biens et à tous leurs revenus , de se confondre en loul avec les plus pauvres, de s’assujellir ù un régime de vivre Irès-
* Nôuof ïTrïtSÀ v.'jpini I-/IWT6 Twv àv-
Opûiruv, «/V ovx âvOowTTOl Tv^avvot vé^viv. (PlaTOS E|ilsl. 8. )
dur et Irëg^nant, de s'interdire en un mot Tusegcde tout ce qui est regardé oilleursrnmme faisant la douceur et la fëlicité de la vie? Voilà pourtant de quoi Lycurgue esl venu à bout.
Un tel ëlablisscinent serait moins merveilleux, s'il ii’avail subsislëque pendant la vie du législateur; mais on sait qu'il lui survécut de plusieurs siècles. Xénophon , dans l'éloge qu’il nous a laissé d'Agésilas, et Cicéron, dans une de ses harangues, remarquent que Lacédémone élait la seule ville du monde qui eût conservé immuablement sa disciplineet ses lois pendant un si grand nombre d'années. Soli, dit le dernier* en parlant des Lacédémoniens, tolo orbe lerrarum $eptingenlos jàtn aimos ampliùt unis moribus et nunqudm mutatis legibus viviini. Je crois bien que du temps de Cicéron la discipline de Sparte, aussi bien que sa puissance, était fort affaiblie et diminuée; mais tous les historiens conviennent qu’elle se maintint dans toute sa vigueur jusqu'au régne d Agis, sous lequel Lysandre, incapable luiméme de se laisser éblouir cl corrompre par l’or, remplit sa patrie de luxe et d'amour pour les richesses , en y apportant des sommes immenses d'or et d'argent , qui étaient le fruit de scs victoires, et en renversant par là les lois de Lycurgue.
Slais l’introduction de la monnaie d'or et d’argent ne fut pas la première plaie que les Lacédémoniens firent aux lois do leur législateur. Elle fut la suite du violcmenl d’une antre loi encore plus fondamentale. L’ambition fraya le chemin à l’avarice. Le désir des conquêtes entraîna relui des richesses, sans lesquelles on ne pouvail pas songer à élendrc sa domination. Le principal but de Lycurgue dans l’établissement de scs lois , cl surtout de celle qui interdisait l’usage de for et de l’argent, élait, comme l'ont judii ieusement observé Polybc* et Plutarque, de réprimer et de réfréner l’ambition des ses citoyens, de les mellre hors d’état de faire des conquêtes, de les forcerxîn quelque sorte de se renfermer dans renreintc étroite de leur pays, sans porter plus loin leurs vues ni leurs prétentions. En effet , le gouvernement qu’il avait établi suffisait pour défendre
* Pro Flacco, n. 63.
* Poljb. lili. 6, i»ag. i91.
Icsfronliéres de Sparte; mats il ne suffisait pour la rendre maîtresse des autres villes.
Le dessein de Lycurgue ' n’avail donc pis été de former des conquérants. Pour en ôter jusqu'à la pensée à ses citoyens , il leur défendit expressémenl , quoiqu'ils habitas.sent un pays environné de la mer , de s’exercer à h marine , d'avoir des flottes et de combattre uir mer. Ils furent religieux observateurs de celle défense pendant plusieurs siècles , et jusqu’à la défaite de Xerxés. A cette occasion, ils songèrent à s’emparer de l’empire de la mer, pour éloigner un ennemi si redoutable. Mais s'étant bientôt aperçus que ces commaïulements éloignés et maritimes corrompaient les mœurs de leurs généraux , ils y renoncèrent sans peine, comme nous le remarquerons à l’occasion du roi Pausanias.
Quand Lycurgue ' avait armé ses citoyens de boucliers et de lances , ce n’avail point été pour les mettre eu état de commettre plus impunément des injustices, mais pour s’en défendre. Il en avait fait un peuple de soldats et de guerriers , afin qu'à fombre des armes ils vécussent dans hi liberté , dans la modération, dans la justice, dans l’union , dans la paix, en se contenlant de leur terrain sans usurper celui des aulres, et en se persuadant qu'une ville, non plus qu’un particulier, ne peut espérer un bonheur solide et durable que par la vertu. Des hommes corrompus , dit encore Plutarque ’, qui ne voient rien de plus beau que les richesses, et qu'une domination puissante et étendue , peuvent donner la préférence à ces vastes empires qui ont a.ssujclli l’univers par la violence ; mais Lycurgue était convaincu qu'une ville n avait besoin de rien de tout cela pour être heureuse. Sa pülili(iuc, qui a fait avec justice l’admiration de tous les siècles, avait pour ]>rincipal but f équité , In modération , la liberté , la paix; et elle était ennemie de l’injustice , de la violence , de l'ambition , de la passion de dominer cl d étendre les bornes de In république de Sparte.
Os sortes de réflexions, que Plutarque sème de temps en temps dans scs Vies , et qui en font la plus grande et la plus solide beauté,
* Plut, in moriUus I.accd. png. *239
* Plut, tn L)'f. pag. 50.
V Plut. Ibid, et lu vit. Agcsil. pag. 6H.
peuvent contribuer infiniment à donner une véritable notion de ce qui fait la solide gloire d'un état r^'ellemcnt heureux , et à détromper de bonne heure de l'idée qu'on se forme de la vaine grandeur de ces empires qui ont englouti les royaumes , et de ces fameux conquérants qui ne doivent ce qu'ils sont c|u'ù la violence et à l’usurpation.