‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 71 sur 125 · HISTOIRE DES PERSES ET DES GRECS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES PERSES ET DES GRECS

AVANT-PBOPOS.

Avant que de commencer rhisloire des Perses et des Grecs, je placerai ici premièrement quelques observations préliminaires qui y préparent; ensuite le plan et la division des quatre livres suivants, vi, vu, viii, et ii ; enfin une espèce d'abrégé de l'histoire des Lacédémoniens depuis l'établissement de leurs rois jusqu'au régne de Darius , où commence le VI* livre.

amci-E I. — iDte AMtsSm de L'HirroiBE EEsrEB- ■EE DAES LE» UTEB» OBI EOlVEnT. FbBIT QBE L'OE EE DOIT TIEEK.

L'histoire que je donne ici an public présentera aux yeux du lecteur un spectacle tout nouveau et qui ne sera pas indigne de sa curiosité. Dans le volume précédent, on a vu sous Cyrus deux états assez médiocres, ta Médie et la Perse, se répandre au loin comme un incendie ou comme un torrent, et, par une rapidité de conquêtes étonnantes, subjuguer un nombre considérable de provinces et de royaumes. Ici l'on verra ce vaste empire mettre en mouvement tous les peuples soumû à m domination, Perses, Médes, Phéniciens, Égyptiens, Babyloniens, Indiens et beaucoup d'autres, et venir fondre avec toutes tes forces de l'Asie et de l'Orient sur un petit pays renfermé dans des bornes fort étroites et dénué de tout secours ; je veux dire la Grèce. Quand on envisage d'un cOté tant de nations réunies ensemble, des préparatifs de guerre faits pendant plusieurs années et avec une si grande viva-

cité, des armées de terre et de mer innombrables, des flottes auxquelles la mer peutà peine suffire; de l'autre, deux faibles villes, Athènes et Lacédémone, abandonnées de tous leurs alliés et réduites presque à elles seules; on aurait lieu de croire que ces deux petites villes vont être détruites et absorbées par une puissance si formidable, et qu'il n'en restera pas même de vestiges. Cependant ce seront elles qui demeureront victorieuses, et qui, par leur courage invincible, et par plusieurs combats qu'elles gagneront sur terre et sur mer, feront perdre pour toujours & l'empire persan le dessein de revenir attaquer la Grèce.

le récit de la guerre entre les Perses et les Grecs rendra sensible la vérité de cette maxime, que ce n'est point le nombre, mais la valeur des troupes et la conduite des chefs qui décident dans les batailles. On admirera la fermeté d'Ame et de courage des grands hommes qui étaient à la tête des affaires de la Grèce, que l'ébranlement de l'univers ne fut pas capable d'abattre ; que les plus grands malheurs ne purent déconcerter; qui entreprirent de tenir tête avec une poignée d'hommes aux armées innombrables des Perses; qui osèrent, malgré une si prodigieuse inégalité, espérer un heureux succès; qui forcèrent la victoire A se ranger du côté du mérite et de la vertu; et qui apprirentà tous lessiécles quelles ressources on trouve dans la prudence, dans la valeur, dans l'expérience, dans le zèle pour la patrie et pour la liberté, dans l'amour du devoir, et dans tous les sentiments d'une Ame noble et généreuse.

A cette guerre des Perses contre les Grecs en succédera une autre entre les Grecs mêmes

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mais d'un caractère tout dilTèrcnl. Il n’y aura guère ici que des actions peu importantes en apparence, et peu capai>ies, ce senil)ie, de satisfaire un lccteura> iile de grands événements : desdisputes particulières entre quelques villes on queUiues petites républiques ; des sièges de places pour l'ordinaire peu considérables (j'en evceple le siège de Syracuse, i'un des plus importants de t'unti(|uitè), mais qui ne iaisscronl pas de traîner souvent en longueur; des combats entre des armées peu nombreuses, et où quelquefois il y a peu de sang répandu. Qui a donc pu rendre ces guerres si céièbres? Salluste nous l'apprend ' : a Les exploits des « Athéniens, <lil-ii, peuvent être considérés « en eux-mêmes comme grands et magnifi- « ques; on peut dire pourtant qu’iis sont en « quoique sorte au-dessous de leur réputation. « Mais parce qu’il y a eu dans la Grèce une « foule de beaux esprits et d’excellents écri- « vains, ces cxiiloits sont vantés dans tout l’u- « nivers comme grands et mervciileux. Ainsi « les actions des .\tliéniens paraissent grandes « A proportion de l’esprit et de l'habileté des « écrivains qui les ont célébrées. »

Salluste, assez jaloux d’ailleurs do la gloire qu'avaient acquise aux Romains les actions éclatantes dont leur histoire est pleine, rend ici justice à celle des Grecs, en reconnaissant qu’elles ont une vraie grandeur et une vraie magniticence, quoique inférieures, selon lui. à leur réputation. Qu’est-ce donc que cet écial étranger et emprunté que les historiens y ont ajouté par leurétoquence? C’est que par toute la terre on vante de concert les actions des Athéniens comme tout ce qui s’est jamais lait de pius grand : per lerrarum orbem Atheniensiuin [acta rao maximis celebraxti’r. Toutes les nations, séduites et comme enchantées par ies charmes des écrivains grecs, mettent les exploits de ce peuple au-dessus de tout ce qui s'est fait ailieurs de plus beau. Voilà, se-

• « AUicniensiuni rcs gctic , ticuU ego ciiiUmo , mUs « ampls nugiiiOrvque fuenint : verùm allquanlô minores

■ lamen quâni faini ferunlur. Sed quia provenSre ibi scrip. o torum magna iogenia . per terranira orliem Albenien- U sium fbcla pro maiirals ceiebranlur. lia eorura que fo- « edre virtus lanta babetur . quanlùm eam verbis potu^re

■ eiUiUere prcciara ingénia, a (Sali. btllo calilin. I0S1-)

Ion Salluste, le service qu’a rendu aux actions des Athéniens l’histoire écrite comme elle l'est par les Grecs; et il est bien fâcheux que la nitre, faute d’un pareil secours, ait lai.ssé périr une inlinilé de belles actions et de belles paroles, auxquelles l’antiquité eût bien su donner du relief, et qui feraient beaucoup d'honnear A la nation.

Mais, quoi qu’il en soit, on doit convenitr qu’il ne faut pas toujours juger du prix d'une, action, ni du mérite de ceux qui y ont eu part, par l’importance de l’événement. C'est dansks sièges et dans les combats, tels que ceux dool il est parlé dans la guerre du Péloponnèse, que ' parait véritablement toute l’habileté d'un général. Aussi remarque-t-on que ce n’est qn'i la tête de petites armées, et dans des pays asseï peu étendus, que nos pius grands capitaiaesda siècle passé ont fait paraître leur grande capacité, et ont égalé les plus fameux capilaittes de l'antiquité. Uansces sortes d'actions, le hasarti n’a part à rien, et ne couvre point les fautes,» l’on en fait. La prudence du chef règle et conduit tout. Il est véritabieroent l'âme de ses | troupes, qui n’agissent et ne se remuent qu’au signal qu’il en donne. Il voit tout, et est partout. llien u'échappe à son attention nié sa vigilance. Les ordres sont donttés A propos, et exécutés de même. Ruses, stratagèmes, fausses marches, attaques vraies ou simulées, campements, décamperoents, tout, en un mot, part et dépend de lui seul.

Et c’est en quoi la lecture des bistorieas grecs, tels que Thucydide, Xénophon, l’oljbe, peut être infiniment utile aux jeunes officieni ; parce que ces historiens, qui étaient en même temps excellents caniv^ines , entrent dans un grand détail, et conduisent les lecteurs comme par la main dans les c^éges et darts les combats qu’ils décrivent, leur apprenant ainsi, par l’exemple des plus grands généraux de l'aoliquilé, et par une sorte d’expérience anticipée , comment il farrt faire la guerre.

Ce n’est pas seulement pour les actions guerrières que l’histoire de la Grèce nous fournira de grands modèles. Nous y verrons de fameux législateurs , de très-habiles politiques , des magistrats nés pour le gouvernement , des hommes qui ont excellé dans tous les arts et dans toutes les sétences, des philoso-

Bigitize J tr, Cingle

|)lies qui ont poussé leurs recherches aussi loin qu’oii le pouvait dans res temps reculés, cl qui nous ont laissé des maximes de morale capables de faire rougir des chrétiens.

Il est vrai que ces mêmes philosophes , si éclairés sur de cerlains points , ont été entièrement aveugles sur d'autres, jus<|u'à ignorer et à combattre les principes les plus clairs de la loi naturelle ; et que souvent leur conduite a démenti leur doctrine , s'étant prostitués aux dérèglements les plus grossiers. La divine providence l'a permis ainsi , et les a livrés à un sens réprouvé , pour punir leur orgueil et pour nous instruire par leur exemple, en nous montrant de quoi sont capables les hommes, même les plus habiles et les plus éclairés , quand ils sont abandonnés h leurs propres faiblesse et à leur corruption naturelle , et de quels abîmes la gréce du divin médiateur nous a tirés. .Mais les dérèglements où ils sont tombés ', et du côté de l'esprit , et du côté du cœur , quoique nous devions les délester , n'empéchent pas qu'il n'y ait dans leurs livres d'excellentes maximes , que nous devons, selon la pensée du saint Augustin, revendiquer comme un bien qui nous appartient; de même que les Israélites , en sortant de l'Egypte , s’enrichirent de ses dépouilles ; et c'est ainsi qu'en ont usé tous les saints : Ipai geniiles si </uid divinum et rectum in docirinis suis habere potuerunt , non improbaverunt sancti noslri *.

J'en dis autant des actions vertueuses qui se rencontrent chez les païens, telles que l’histoire des Grecs nous en fournira un grand nombre. Saint Augustin nous avertit que ’ , selon la règle de la justice , secc.nd(tm jcsti- Ti.E RF.m'LAM , tioH - Seulement nous ne pouvons point blâmer et condamner ces actions , mais que nous avons raison de les louer et de les relever. Ce n’est pas que ces actions soient bonnes cl louables en tout; saint Augustin

* S. Auguvt. de Doctr. Giritt. Hb. 3. cap. 40.

* De bapl. rontr. DonaL Hb 6 , cap. 07.

a « Habcndi aunt in eonim numéro . quorum ctiam im- « piorum. ncc Deum rerum vcracilcr jualèque eolentium. « quvdam tamen beu vel leginius, vel norimus. vel au- « üimus. quji aeccsncM jtiaTiTi.n ncGCLAju son solch « viTCPcnane son poascncs, vencH rtiah mrrito « nacikQCK LAunanca. u (S. Acgcst. Hb. da Spir. et titl. n. 48.)

était bien éloigné de le penser *. Il les trouvait telles en cllcs-mémcs , et du cftté du d<’voir ; mais du côté de la lin , il les trouvait très -condamnables, parce qu'elles n'étaient point rapportées à Dieu. Ce ii'esl pas au vrai Dieu, qui leur était inconnu , qu'ils demandaient la sages.se des bons conseils , le succès des entreprises, les talents, la vertu. Ce n'est pas BU vrai Dieu (|u'ils en rendaient grOccs, et qu'ils en rapportuienl la gloire par une humble reconnaissance. Ils ne le regardaient ni comme la source et le principe , ni comme le terme de tout ce qu'ils faisaient de bien. Leurs meilleures actions étaient corrompues par l'amourpropre , ou par l’ingratitude. Elles n’ont pu leur être utiles pour 1e salut , qui ne s’obtient point sans la fui en Jésus-Christ.

Mais cela n’empéehc pas , selon le mémo saint Augustin ', qu'il ne soit très -utile pour l'instruction des chrétiens , cl pour la règle des mœurs , de rapporter et de mettre dans tout leur jour les actions des païens, pourvu qu'on ne les fasse valoir que leur juste prix ; car je puis bien ici appliquer aux Grecs ce que ce père dit des Uomains. Il emploie un chapitre entier, qui est assez long , à en indiquer les actions et les vertus les plus éclatantes : amour du bien public , dévouement pour la patrie, constance à souffrir les tourments les plus cruels cl la mort même , désintéressement noble et généreux, estime cl prali(|ue de la pauvreté, profoud respect pour les dieux et pour la religion. 11 biil sur ce sujet (|uelques réQeiious qui mérilcul bien du trouver ici leur place.

Premièrement, il reconnaît que c’est pour récompenser toutes ces vertus des Koniains , qui n’en aveienl pourtant que le nom et l'apparence, que Dieu leur a accordé l'empire de l’univers , récompense proportionnée à leurs mérites et dont ils ont été assez aveugles pour se contenter’. G'csl par la même raison qu’il a

* « Noverls iliqoe, non ofRcH^. »ed flnihus , à vitiis disa rerneDdAsesie virlutes. OfUciumiutemesI, qaod Cickn' « dum eft : Qnis verô , propter quod raciendum est. » (Id. conlra Jxûian. Ub. 4 . cap. 3, n. 2t.)

« Non eril in els rcra JusUÜa . quia non acübus , sed Q- « nlbus pciisantur oflida. » (Ibid. n. 2Ti.)

* S. Atigusl. de Civ. Dei , lib. 5 , câp. 18.

* « Si KonianU Deus ncque banc (errcnani gloriatn riccl* « lenliudmi im|)crii c<Miccderel, non reddcrclur mcrcei

voulu que leur nom fùl si glorieux el si honoré < hez toutes les nations et dans tous les siècles, afin que tant de belles actions ne demeura sent pas absolument sans récompense.

En second lieu, il remarque que ces vertus, toutes fausses qu’elles sont, ne laissent pas de devenir fort utiles au genre humain, et qu'elles entrent dans les vues secrètes que Dieu a sur les peuples, soit pour les récompenser, soit pour les punir. En effet l’amour de I9 gloire , qui est un vice , en étouffe d’autres beaucoup plus nuisibles el plus funestes , comme sont l’injustice, la violence, la cruauté*. El qui doute qu’un magistrat , qu’un gouvernement «le province, qu’un roi , qui ne sera doux, patient, juste, chaste, biendiisanl que par des vues humaines de gloire ou d’inlèrél , ne soit infiniment plus utile à la république que s’il n’avait pas celle ombre el ces dehors de vertu ; el que des hommes de ce caractère ne soient un présent du ciel bien précieux ? On en peut juger par la comiiaraison de magistrats el de princes d’un caractère opposé, qui, renonçant à tout honneur el à toute probité, comptant pour rien la réputation, foulant aux pieds les lois les plus saintes, n’en reconnaissent d’autres que leurs passions el leur brutalité ; tels enfin que Dieu en donne dans sa colère aux peuples qu’il veut punir, et qu’il juge dignes de tels maîtres : et talibus (juidem dominandi potestas non daturnfsf summi Dei providentià , quando res hxtmanas judicat talibus dominis dignas *.

La troisième el dernière rèftexion, el la plus propre à mon sujet el au but que je me propose en écrivant rhisloire ancienne, regarde l’usage qu’il faut faire des louangesqu’on donne aux païens. Elle montre le fruit qu’un sage lecteur doit tirer du récit des belles el vertueuses actions des Grecs , dont ce volume et les suivants seront remplis. Quand on les verra sacrifier leurs biens au soulagement de leurs concitoyens, leur vie au salut de l’étal, leur gloire

« bonis arlibus eorum . IJ est vlrlutibus , quibus ad tanlam « Rloriom poncnircnitebanlur. Atnoncstquod desummi « et vcrl Del JustillA conqucranlur r pcrccperunl mcrcc- « dem suam. u (Ibid. cop. 15.)

' « Constat cos , qui rives non sint civilalis sternœ .

« utiliores esse lerrmæ civitali , qiinndo habent virlutcm «I vel ipsam, quôm si ncc fpsam. » { Ibid. cap. 19.)

* S. August.de Civ. Del, cap 19.

même à l’utilité publique; quand on leur verra pratiquer les vertus les plus difficiles, et cela par de purs motifs humains, pour acquérir une réputation passagère *, quels reproches ne doiton pas se faire, el combien ne doit-on pas rougir, si dans une religion qui nous promet des récompenses éternelles, el qui nous présente de si puissants motifs d’amour el de reconnaissance, nous n’avons pas le courage de pratiquer les mêmes vertus! Que si nous avons le bonheur d’être fidèles à nos engagements , pouvons-nous en tirer vanité , en comparant le peu que nous faisons avec ce que la gloire seule faisait entreprendre à des hommes qui ne connaissaient point Dieu, el qui bornaient tous leurs désirs aux biens de la vie présente.

Voilà donc, selon saint Augustin, la principale utilité que l’on doit tirer de l’étude et de la lecture de l’histoire profane, el ■ Dieu n’a rendu les Grecs el les Romains si illustres el si puissants, que pour donner plus de poids aux exemples de vertus que leur histoire nous fournil, afin que, les ètudianl avec une attention sérieuse, nous comprenions, par l’amour qu'ib ont eu pour une patrie terrestre el pour une gloire de peu de durée, quel zèle nous devons avoir pour la patrie céleste, où une félicité éternelle nous attend.

Si les vertus do ceux dont il est parlé dans l’hisloirc peuvent nous servir de modèles dans la conduite de la vie, leurs défauts el leurs vices ne sont pas moins propres à nous instruire; et le respect qu’un historien doit à la vérité ne lui permet pasde les dissimuler, dans la crainte d’obscurcir leur réputation. Ce que je dis ici n’est point contraire à une règle que Plutarque établit sur ce sujet , dans la préface qui esté la létc de la vie de Cimon. Il exige qu’on fusse valoir el qu’on mette dans tout leur jour

' « Idcù nobis proposlla sunl ncccssariæ rommonilioni) « exempta, ut , si virtules, qiiarum islœ ulciimque suolii* « miles, quas isti pro civilalis lcrrenœ gloria Icnucrunl. « pro Del gloriosissimn civilalc non tcmicrimus , puüore « puiigamur: si lenucrinius, superbià non cxloliamur. ■ ( Ibid. cap. 18. )

• « Ul cives ®lemœ illius civitatîs, quamdiù hic pereu grinanlur, diligenter et sobrié ilia iniueaniur exeiupii. X el videant quanta dileeiio debcalur supernæ palris prop- « 1er vitam siemam , si tnnlùm a sais civibus lerrena di- « lecta est propter hominum gloriatn. » (Ibid. cap. 16. ].

^ In Cim. pag. 479-180,

ses

les belles actions des grands hommes ; mais pour les Taules qui leur échappent quelquefois dans le Irnnhie de la passion, ou que la nécessité des alTaires leur arrache les regardant pluUM comme quelque degré de pcrfeclioti qui manque à leur vertu que comme des vices et des crimes qui partent d’un mauvais fonds, il veut que, par compassion pour la faiblesse de la nature humaine, qui ne produit rien d'absolument parfait, on se contente de les montrer légèrement ; de même qu’un |)eintre habile, s’il a un beau visage à peindre, et qu’il s’y rencontre quelque tache, queh|ue petit défaut, ne les supprime pas entièrement , mais aussi ne se croit pas obligé de les rendre avec une exactitude rigoureuse , parce que l’un géterait la beauté du portrait, et que l’autre détruirait la vérité de la ressemblance. I..a comparaison même qu’il emploie fuit voir qu’il ne parle que de défauts légers et pardonnables. Mais pour les actions d’injustice, de violence, de brutalité, nul itfélcxlc ne doit les faire dissimuler ; et je ne crois pas qu’on voulût accorder à l’histoire le même privilège qu'à la peinture ’, qui a inventé l'art du profll, pour représenter de côté un prince qui avait perdu un œil , et pour couvrir par cet innocent et ingénieux artiQcc une difformité si frappante. L’histoire, dont la loi la plus essentielle est la sincérité, ne souffre point ces sortes de ménagements, qui lui feraient perdre un grand avantpgc.

Le blâme, la honte, l’infamie, la haine et souvent l’exécration publique, toqjours atlat'bés aux actions criminelles et brutales, ne sont pas moins propres à inspirer de l’horreur pour le vice que la gloire, qui suit toujours les belles actions, est propre à faire aimer la vertu. Et c’est là*, selon Tacite, le double but que tout historien doit se proposer en faisant un choix de ce qu’il y a de plus frappant en bien

* Etlift^KTK pâUiov àfitTôc Ttvoc q xaxtac irovr.—

fitV[lKTa

* « ibbel Id piclurà spectem totx fade*. Apelle* txinen « tougloem AoUgoni btere tanlàm altero os'lendit, ul « amful ocult deformllx* lalerct, w ( Quistil. lib. 3, cap. ta. )

s « Esequl lentcniias hxud in*lilui , ni*i insigne* per c boneslum , eut nolabiK dedeeore : quod prBripuum mu- « nu* aaneiiom reor , ne vtrluies siiexntur, ulgueprari* X dicU* bcllique ei poaleriutc cl infamli metus til. a ( Tien. Amut. iib. 3 , cap. 6b.|

et en mal, pour rendre au solide mérite, par un hommage public de louanges, la justice qui lui est due, et pour faire abhorrer les vices par In crainte d’une infamie éternelle.

L’histoire que je traite ne fournira que trop de ces derniers exemples. Du côté des Perses , on verra, par ce qui est dit de leurs rnis, que les princes qui peuvent toul sont souvent livrés à toutes leurs passions; que rien n’esi plusdifflcilc que de résister à l’illusion de sa propre grandeur et aux flalterics de tous ceux dont on est environné ; que la liberté de conlenlcc tous ses désirs et de faire le mal impunément est une dangereuse tentation, que les meilleurs naturels ont bien de la peine à s’en défendre; qu’après avoir eu d’assez heureux commencements, ils se laissent gâter insensiblement par la mollesse, par l’orgueil, par la haine des conseils sincères; et qu’il est rare qu’ils comprennent que c’est quand on se voit au-dessus de tout, qu’on a un plus grand besoin de modération et de sagesse, et pour soi et pour les autres; et qu'il faut être alors doublement sage et doublement fort pour borner au dedans , par sa raison , une puissance que rien ne borne au dehors.

Du côté des Grecs, la guerre du Péloponnèse fera connaître les tristes effets de leurs divisions intestines, et les excès funestes où la jalousie de la dommination les porta; l'injustice, l'ingratitude, la perfidie, le violemcnt ouvert des traités, ou de petites finesses et d’indignes ruses pour en éluder l’exécution. Elle montrera comment les Lacédémoniens et les Athéniens s’avilissent honteusement devant des barbares pour en mendier quelques secours d'argent ; comment les libérateurs de la Grèce renoncent à la gloire de tous leurs travaux passés et de tous leurs exploits, pourailcr faire leur cour à des satrapes fiers et dédaigneux , et pour aller implorer successivement et à l'envi la protection de leur ennemi commun, (ant de fois vaincu; comment Us se servent des secours qu’ils en tirent pour opprimer leurs anciens alliés, et pour étendre leur propre domaine par des voies injustes et violentes.

De part et d’autre , et quelquefois dans an même homme, on verra un mélange étonnant de bien et de mal , de vertus et de vices , de nobles actions et de bas senliments ; et Ton »e

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demandera peuWIre souvent à soi-mfme si ce sont donc les personnes et les mt'mes peuples dont on rapporte des choses si düTiTcnles, et s’il est possible que d’un mfmc fonds sortent tantôt une lumiôre si brillante, tantôt une fumée et une nointeur si ténébreuse. Je rapporte les clioscs comme je les trouve dans les auteurs ; et les portraits que je présente au lecteur sont toujours peints d’après ce que l'bistoire ancienne nous apprend de ceux dont je parle, et je pourrais dire aussi d’après la nature du cœur bnmain. Mais il me semble que ce mélange même di? bien et de mal , quoique bizarre en soi, peut devenir pour nous d’une grande utilité, et nous servir de préservatif contre un danger assez ordinaire et assez naturel.

Car , si nous trouvions, soit chez les peuples, soit dans les particuliers , une probité et une noblesse de sentiments qui se soutinssent toujours également , et qui parussent sans tache et sans faiblesse, nous serions tentés de eroirc que le paganisme est capable de produire de véritables et de parfaites vertus , quoique la religion nousenseigiieqnecellesqnc nous y admirons le plus n’en ont que l’ombre cl le nom. .Mais la vue des défauts, des imperfections , des vices, des crimes , même quel- (|ncfois les plus noirs, qui se trouvent mêlés cl qui succèdent as.sez souvent de fort près auv actions les plus vertueuses , nous apprend à modérer notre estime et notre admiration , cl en même temps que nous lonbns ce qui nous parait d’bonnétc, de beau , de grand chez les I)alcns, i ne pas pro<ligner au fantôme de la vertu un hommage entier et sans réscrve,qui n’csl dô (lu’-ô la vertu même.

Voilé les bonies que je désire qu’on mette aux louanges que je <lonnc aux grands hommes de l’anliquilé et & leurs belles actions ; et si, contre mon intention , il m’échappe quelques termes qui ne paraissent pas assez mesurés, je prie le lecteur de les interpréter favorablement et de les réduire à leur juste valeur.

AET1CI.E II. — PLA?T et DTVUIOTt UEt LITIES VI, VU. VIII ET IX.

Les quatre livres qui suivent , contiennent rtiistoire des Perses et des Grecs pendant l’es-

pace de cent trente-sept ans , depuis l’«a du monde 3V8.'Î, jusqu’à l’an 3620 ; sous les légnes de sept rois de Perse, savoir ; Dariu, premier de ce nom, fils d’Hyslaspe , Xmésl, Arlaxerxe, surnommé Longitt-Mam , Xerxés II , Sogdien (ces deux derniers régnèrent très-peu de temps); Darius II, apiiclé ordiivniremenl Darius Sotlius , et Artaxerie.Mnemo«, jusqu’à la vingtième année de ce dernier.

On trouvera , à la télé de chaque livre, l’abrégé de ce qu’il renferme.

Pour mettre le lecteur en étal de se rappeler plus facilement dans l'esprit ce qui sep»sait, dans l’espace de temps dont je parte ici, chez les Juifs, et même chez les Romains, dont riiisloirc alors est entièrement étrangère à celle des Perses et des Grecs, j'en mnrqneni ici en peu de mots les principales époques.

Époques de rtiisloire des Juifs.

Les Juifs étaient pour lors retournés de bylonc à Jérusalem , sous la conduite de Zorobnlicl. Ussérius croit que c’est sous le règne de Darius qu’il faut pincer rhisloire d’Esther. Le peuple de Dieu, à l’ombre de la proteclkMi de ce prince, animé par les vives exhortations des prophètes Aggée cl Zacharie, acheva enfin le bâtiment du temple , que les cabales de ses ennemis l’avaient obligé d’interrompre peadaiil plusieurs années. Arlaxerxe Longue-.Main ne fut |ias moins favorable aux Juifs. Il envon d'abord Esdras à Jérusalem , qui y rétablit le culte public cl l'observation de la loi ; pub Xéhémie , qui environna celle ville de murset la mit en sûreté contre les attaques des voisins jaloux de sa grandeur renaissante. On croit que .Malachic, le dernier des prophètes, était coa- Icmporain de Néhémic , ou qu’il a prophétisé peu de temps après.

Cet intervalle de l’iiisloire sainte s’étend depuis le n’“gnc de Darius 1 jusqu’au commencement du règne de Darius Xoihus, c’est-à-dire depuis l’an du monde 3W5 juseju’à l'ao 3.'>8I- Pendant l'intervalle qui suit, l’Ecriture .sainte garde un profond silence jusqu’à rhisloire des Machabées.

Époques de l'blsloirc romaines

La première année de Darius 1 était la dew

cenl Irenle-lroisième de l’élablissemenl de Borne. Tarquin-le-Superbe y ri'gnail alors. Environ dix ans api^s , il en fui chassé. Au gouvernement des rois on substitua celui des consuls. Dans l'espace qui suit , arrivent la guerre contre Porsenna; rétablissement des tribuns du peuple, la retraite de Coriolan chez les Voisques, cl la guerre qui en fut la suite; les guerres des Romains contre les Ijilins , les Velens, les Voisques, et autres peuples voisins ; la mort deVirginie sous les décemvirs; lesdisputes entre le peuple et le sénat au sujet des mariages et du consulat , ce qui donna lieu à la création dus tribuns militaires ù la place des consuls.

Rome ensuite continue d’élrc agitée par différentes disputes entre le sénat et le peuple. Puis arrivent le siégedeVetes, la prise de Rome par les Gaulois , et les victoires de M. Furius Camillus.

Tout cet espace s'étend environ depuis la deux cent Ireiile-lroisiéme année de l'établissement de Rome jusqu'à trois cent quatrevingt, c’est-à-dire depuis l'an du monde 3V89 jusqu'à l'an 3t>36.

Article III. — Anii^eà de l'iiistoire des LiciDÉ-

MOSIESS DEPCII LtlTAlLIUEliEirT DE LEURS ROIS

JDMD'AU RECEB DE ÜARIUS I.

J’ai déjà remarque ailleurs que, quatrevingts ans après la jirise de Troie ' , les Héraclides , c’est-à-dire les descendants d’IIercule, rentrèrent dans le Péloponnèse, et se saisirent de I,acèdèmonc, où deux frères, Euryslhène et Proclés , fils d’Aristodème , régnèrent ensemble. Hérodote* remarque que ces deux frères, pendant leur vie, furent toujours en discorde , et que presque tous leurs descendants héritèrent d’eux cette disposition d'antipathie et de haine : tant il est vrai que le pouvoir souverain ne peut souffrir de partage, et que ce sera toujours trop que deux rois pour un royaume! Depuis eux, le sceptre demeura toujours conjointement dans ces deux familles. Il est très-remarquable que ces deux branches ont subsisté près de neuf cents ans, depuis ie

• An. M. -2900, ET. J. C. 1101.

• Ub. 0, cap. S2.

retour des Héraclides dans le Péloponnèse jusqu’à la mort de Cléomène , et qu’elles ont fourni sans interruption des rois à Sparte , presque toujours de père en fds, surtout pour la première branche.

S I. — OftlGPlB BT COHDtTION DBS IlOTES.

Quand les Ijicédémoniens commencèrent à s’établir dans le Péloponnèse, ils trouvèrent beaucoup d’opposition delà part des habitants du pays, qu’il fallut dompter par les armes les uns après les autres, ou les recevoir dans icur alliance à- des conditions douces et équitables, en leur im|>osanl un léger tribut. Strabon • parle d’une ville nommée £/os, située assez ’ près do Sparte, qui, après avoir subi le joug comme les autres, se révolta ouvertement, cl refusa de payer le tribut. Agis, filsd'Eurysthène , nouvellement établi sur le trône , sentit toutes les conséquences de celte première révolte, et se mil aussitôt en campagne avec SoQs son collègue. La ville fut assiégée, et après une assez longue résistance , forcée de SC rendre à discrétion. Il crut devoir faire un exemple qui intimidât tous les voisins par la sévérité du châtiment, mais qui cependant n’aliènàl pas les esprits par une cruauté inhumaine. li ne versa point de sang. Il laissa la vie à tous les habitants de la ville , mais il leur ôta la liberté , et les réduisit tous à la dure condition d’esclaves. Ils furent employés aux ministères les plus vils et les plus pénibles , cl traités avec une extrême rigueur. C’est ce que l’on appelait Ilotes. Le nombre s’en accrut extraordinairement dans la suite , les Ijicédémoniens sans doute donnant ce nom à tous ceux qu’ils réduisaient en servitude. Comme ils étaient accoutumés à un grand loisir , et no respiraient que la guerre , ils confièrent la culture de leurs champs à ces esclaves , leur assignant à chacun une certaine portion de terres dont ils devaient rendre le fruit tous les ans à leurs maîtres , qui s’attachaient à appesantir leur joug par toutes sortes de mauvais Irailcmenls. C’élail une mauvaise politique, qui ne servait qu’à nourrir dans le cœur de l’état un grand nombre d'ennemis dangereux,

■ Strab. lib. 8 , pag. 335. — Plul. iu L;r. p.ig. M.

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