‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 75 sur 125 · LE MEILLEUR ET LE PLUS BEAU DE TOUS LES · texte numérisé non relu

LE MEILLEUR ET LE PLUS BEAU DE TOUS LES

HOMMES. Quelle vanité ! quelle petitesse I

Encore si les défauts de ce prince se fussent terminés à des sentiments d'orgueil et de vanité, ils paraîtraient peut-être plus pardonnables; du moins n’auraienl-ils pas été si funestes pour ses sujets. Mais comment concilier avec le caractère de Darius*, qui paraissait plein de bonté et de douceur, la cruauté barbare qu’il exerça à l’égard d’OEbazus , vieillard respectable par sa qualité >et par son mérite? 11 avait. trois enfants qui se préparaient â suivre le prince dans son expédition contre les Scythes. A son départ de Suse , ce père lui demanda par grâce de vouloir bien lui laisser un de ses enfants pour être la consolation de sa vieillesse. Un seul ne suflil pas, répliqua Darius, je veux vous les laisser tous trois. Et sur-le-champ il les fit mourir.

Après avoir passé le Danube sur un pont de bateaux*, U avait dessein de le rompre, afin de ne point affaiblir son armée par le gros détachement des troupes qu’il serait obligé de lais-

* « Nerva Cesar rcs olim dissociabiles miscuil, princia palum ac libertatem.» (Tacit. fn vitàAgricola, cap. 3.)

* llcrod. lib. cap. Si. — Senec. de Irfi. lib. 3, cap, iQ,

» Id. Ibid, cap, 97-lOJ.

ser à 'a carde. L'n de scs officiers lui rcpréscntfl qu'il <‘tail bon do se réserver celle ressource , en cas ilc quelque accidenl facheiu dans la guerre qu'il enlreprcnail. 11 le crut, cl confia la garde du pool aux Ioniens qui l'avaicnl consiruit , avec permission de s'en rclüurncr chez eux , s'il ne revenait dans l'cspai e de deux mois ; puis il s'avança dans la Sej Ihic.

Dés ([UC les Scylhes eurenl appris que Darius marcliait contre eux ils délibérèrcnl ensemble sur les mesures qu'ils devaienl prendre. Ils scnlirenl 1 ien qu'ils n'élaient pas en étal de résister seuls à un ennemi si formidable. Ils députèrent vers tous les peuples voisins pour leur demander du secours , en leur remontrant que le danger était commun , et qu'ils avaient tous un égal intérêt à repousser un ennemi qui en voulait ù tous. Quelques-uns répondirent favorablement à leur demande ; d'autres refusèrent absolument d'entrer dans une guerre qui ne les regardait point , et ils curent bientôt lieu de s’en repentir.

Les Scythes avaient pris la sage précaution de mettre en sûreté leurs femmes et leurs enfants*, en les faisant passer sur des chariots vers les parties les plus septentrionales avec tous leurs troupeaux, ne se réservant que ce qui élail nécessaire à l'armée pour les vivres. Ils avaient eu soin aussi de boucher tous les puits et toutes les fontaines , cl de consumer tous les fourrages dans les lieux où les Perses devaient passer. Ils allèrent donc à leur rencontre avec leurs alliés , non pour leur livrer combat, ils avaient bien résolu de l'éviter, mais pour les attirer dans les lieux où ils avalent intérêt qu'ils vinssent. En elTel, dés que les Perses paraissaient vouloir les attaquer , ils se reliraient toujours devant eux en avançant dans le pays; et ils les conduisirent ainsi de contrée en contrée chez tous les peuples qui avaient refusé d'entrer dans leur alliance , dont les terres furent entièrement ravagées par 1a double armée des Perses et des Scythes.

Darius , fatigué par ces longues courses ’ qui ruinaient son armée , envoya un héraut

( Hcrod. lib. 4. c.ip. 102, rl 118-119.

• Id.ibid.lUi.l.cap. ISO-l-U.

> Id. ibid. cap. 126-127.

au roi des Scylhes , appelé Indalhyrsc, et lui dit par sa bouche ■. « Prince des Scythes, pour- « quoi fuis-tu continuellement devant moi? « Que ne l'arréles-lu enfin , ou pour me don- « lier bataille , si tu te crois en étal de me « résister; ou , si lu te sens trop faible, pour « reconnaître ton maître, en lui présentant la Il terre et l'eau? » Les Scythes étaient fiers, extrêmement jaloux de leur liberté, clcnnemls déclarés de tout esclavage. Indathyrsc répondit ainsi: « Si je fuis devant toi, prince diï Il Perses , ce n'est pas que je te craigne : je ne « fais outre chose maintenant que ce que j'ai Il coutume de faire en temps de paix. Nou.< Il n'avons, nous autres Scylhes, ni ville ni Il terres ù défendre ; si lu veux nous forcer au « combat, viens attaquer les tombeaux de nos « pères, et lu sentiras qui nous sommes. Poui Il la qualité do maître que tu prends, garde-la « pour d'autres que pour les Scylhes. Je ne « reconnais pour maîtres que le grand Jupi- « ter, l'un de mes ateiix , et la déesse Vesla.»

Plus Darius s'avançait dans le pays, plus .son armée avait à souffrir ‘. Elle élail réduite aune fort grande extrémité , lorsqu'il arriva de la part des Scythes un héraut chargé d'offrir pour présents à Darius un oiseau, une souris , une grenouille cl cinq flèches. Il demanda ce que signifiaient ces présents. L'oflicier répondit qu'il avait ordre simplement de h's lui offrir, et rien de plus; que c'était d lui d'en [lénélrer la signification. Ce prince conclut d'abord que les Scythes lui livraient la terre et l'eau, marquées par la souris et la grenouille; leur cavalerie, qui avait la légèreté des oiseaux; leurs propres personnes et leurs armes, désignées par les flèches. Gobryas, l'un des sept qui avaient conjuré contre le mage , donna un autre sens i l'énigme, o Sait ( liez, dit-il aux Perses, que, si vous ne vous Il envolez dans l'air comme les oiseaux , ou si it vous ne vous cachez dans la terre comme les Il souris, ou si vous ne vous enfoncez dans a l'eau comme les grenouilles, vous ne jiour- (I rez échapper aux flèches des Scythes. »

En effet l'armée entière , conduite dans uiie région vaste, inculte, déserte, et absolument destituée d’eau , se trouva exposée à un dan-

^ llcrod, lib. I , c.ip.

ger presque inôvilablc de pi^rir ‘ ; et Darius lui-nu'nie ne fut pas exempt de ce p<^ril. 11 dut son salut 5 un chameau qui , ( hargé d’eau , le suivit avec beaucoup de peine dans cet afTreux d(^scrl. Le prince n’oublia pas son bienfaiteur. Pour le récompenser du service qu’il lui avait rendu, et des fatigues qu'il avait essuyées, à son retour en Asie, il lui assigna pour sa nourriture un certain endroit qu’il possédait en propre et qu'on nomma par celte raison Gaufjamele, c'est-à-dire, eu langue persane. Maison du Chameau. C’est auprès de cette petite ville que Darius Co<loman fut vaincu pour la secon<le fois par Alexandre-le-Grand.

Darius* ne délibéra pas davantage, et il «se vit forcé malgré lui de renoncer à sa folle entreprise. On songea donc sérieusement au retour , et l’on juge bien qu’il n’y avait point de temps à perdre. Quand la nuit fut venue, pour tromper l'ennemi, les Perses allumèrent beaucoup de feux à l'ordinaire , et ayant laissé dans le camp les vieillards cl les malades avec tous les ânes, qui faisaient beaucoup de bruit, ils se mirent en marche pour regagner le Danube. Les Scythes ne s’en aperçurent que le lendemain malin. Ils firent sur-le-champ un gros détachement pour aller vers le Danube, et, comme ils connaissaient parfaitement les chemins, ils arrivèrent au pont beaucoup de temps avant les Perses. Ils y avaient déjà envoyé auparavant pour exhorter les Ioniens à rompre le pont et à s’en retourner. On leur en avait donné parole, mais sans dessein de. l’exécuter. Ici ils les pressèrent bien plus vivement, en leur représentant que le temps que Darius leur avait prescrit pour l’attendre était passé; qu’ils pouvaient, sans manquer à leur parole ni à leur devoir, retourner chez eux ; qu'il ne dépendait que d’eux de secouer pour toujours le joug de la servitude , et de se rétablir dans une entière liberté; et que les Scythes mellraicnl Darius hors d’étal do former aucune entreprise contre qui que ce fût.

On mil l'afiaire en délibération. Milliade, Athénien , prince, ou, comme les Grecs l’appellent , tyran de la Chersonése de 'fhrace à l'embouchure de l’Hellespont , était du nombre de ceux qui avaient accompagné Darius ,

* Slrab. Ilb. 7, png. 105, cl lib. 16 pag. 737.

* llcrod. Ub. 4, cap. 131-110.

et fourni des vaisseaux pour favoriser celle entreprise. Plus sensible ‘ à l’inlèrél public qu’à son avantage particulier, il fut d’avis de donner satisfaction aux Scythes, cl de profiler d’une si favorable occasion pour remettre l’Ionie en liberté : tous les autres chefs pensèrent comme lui, à l’exception d'IIyslièe, tyran de Milet. Quand son rang de parler fut venu, il représenta aux chefs des Ioniens, que leur fortune était liée à celle de Darius; que c’était sous la protection de ce prince qu’ils étaient maîtres chacun dans leur ville ; que, si la puissance des Perses venait à tomber ou à s’affaiblir, les villes d’ Ionie ne manqueraient pas de chasser leurs tyrans et de se rétablir en liberté. Ce dernier avis fut goûté de tous les autres chefs; et, comme c’est l’ordinaire, l’inlérél particulier l’emporta sur le bien public. Il fut résolu qu’on attendrait Darius. Mais pour tromper les Scythes, et les empêcher de faire eux-mémes quelque entreprise, ils leur déclarèrent qu’ils avaient pris le parti de se retirer* comme ils le souhaitaient, et ils firent mine effectivement de rompre le commencement du pont, après avoir exhorté les Scythes à faire aussi de leur cété leur devoir , et à retourner promptement contre l’ennemi commun pour l’attaquer et le défaire. Les Scythes, trop crédules, se retirèrent, et furent encore trompés une seconde fois.

Ils manquèrent Darius *, qui avait pris un autre chemin que celui où ils avaient compté l’alleindre. Ce prince arriva de nuit au pont du Danube, et, le trouvant rompu, il ne douta point que les Ioniens ne se fussent retirés, cl pour lors il se crut perdu. On appela à haute voix Ilysliée le Milésien, qui répondit enfin, et lira le roi d’inquiétude. Le pont fut entièrement rétabli. Darius repassa le Danube, et vint dans la Thrace. II y laissa Mégabyse, un de ses premier généraux, avec une partie de son armée, pour achever la conquête de ce pays-là , et le soumettre entièrement à son obéissance. Après quoi il repassa le Bosphore avec le reste de ses troupes, et se relira à Sardes, où il passa tout l’hiver, et la plus grande partie de l’année suivante, pour rafraîchir scs troupes

* « Amicior omnium liberlati quâmsuæ dominalioni « fuit. )» (CoBJi. Nep. )

* Ilcrüd. lib. i, cap.

qui avaieiil rxlrêmctnenl souCTerl dans celle expédition , aussi malheureuse que mal concertée.

Mégabyse ‘ demeura quelque temps dans la Thracc. I.es peuples qui l’habitent auraient, selon Hérodote , été invicibles, s'ils avaient su réunir leurs forces cl se donner un seul chef. Quelques-uns d'eux avaient des coutumes fort particulières. Dans un certain canton, quand un enfant venait an monde, tous ses proches s’abaedonnaient à la douleur, et répandaient des larmes en abondance . dans la vue des maux auxquels il allait être exposé : ce n’était que joie, au contraire, à la mort de leurs proches , parce que ce n’était que de ce moment qu’ils les croyaient heureux, les voyant délivrés pour toujours des misères de la vie. Dans un autre canton où la polygamie était d’usage, lorsque le mari était mort, c’était une grande dispute entre scs femmes pour savoir laquelle était la plus aimée. Celle à qui cet avantage était adjugé avait le privilège d’élre immolée par son plus proche parent sur le tombeau de son mari , et d’y être ensevelie avec lui ; et toutes les autres portaient envie à son bonheur, et se croyaient en quelque sorte déshonorées.

Darius, ù son retour à Sardes', après sa malheureuse expédition contre les Scythes , ayant été pleinement informé qu’il devait son salut et celui de toute son armée à Uysliée, qui avait persuadé aux Ioniens de ne point rompre le pont sur le Danube, le tU venir à sa cour, et lui dit de demander hardiment la récompense qu’il souhaitait. Uysliée lui demanda Mircine d’Édonic , territoire sur la rivière de Strymon en Thrace , avec la liberté d’y btitir une ville. Il n’eut pas de peine à obtenir sa demande, et il s’en retourna à Milet, d’où il partit pour la Thracc après avoir fait équiper une flotte. Ayant pris possession du territoire qui lui avait été accordé , il s'appliqua sur-lechamp à exécuter l’entreprise qu’il avait projetée d’y bâtir une ville.

Mégabyse ', qui était alors gouverneur de la Thrace de la part de Darius, s’aperçut bientéldu préjudice que cette entreprise pourrait

* llerod. lib. 5, rap. i-il.

B Id. Ibid. cap. 11 Cl 23.

Id. Ibid. cap. 23>2&.

apport -r aux alfalres du roi dans cesquartiers-lâ. Il considérait que cette nouvelle ville était sur une rivière navigable; que le pays des environs abondait en bois de charpente, propre à construire des vaisseaux ; qu’il était habité par diverses nations tant grecques que barbares, qui pouvaient fournir un grand nombre 4,e gens propres à servir sur terre cl sur mer ; que , si une fois ces peuples avaient à leur tète un chef aussi adroit et aussi entreprenant quTIysliëe, ils pourraient devenir si puissants sur terre et sur mer, qu’il serait ensuite impossible au roi de les contenir dans le devoir, surtout étant matlrcs de plusieurs mines d’or cl d’argent qui étaient dans ce payslà, et qui pouvaient leur donner les moyens de faire réussir toutes les entreprises qu’ils voudraient former. A son retour à Sardes, il représenta toutes ces choses au roi , qui goAta fort toutes ces raisons, et manda à Ilystite de le venir trouver à Sardes, sous prétexte qu’ayant de grands desseins en vue , il avait besoin de ses conseils. L’ayant ainsi attiré à sa cour, il l’emmena avec lui à Suse, lui faisait entendre qu’il savait faire tout le cas qu’il devait d’un ami aussi Adèle et aussi intelligent que lui , deux qualités qui le lui rendaient bien précieux, et dont il lui avait donné d'éclatantes preuves dans son voyage en Scythie;! qu’au reste il trouverait en Perse de quoi se dédommager avantageusement de tout ce qu’il pourrait quitter. Hystiée, flatté agréablement d’une distinction si honorable , et d’ailleurs se voyant dans la nécessité d’obéir, accompagna Darius à Suse, et établit Arislagore pour gouverner à Milet en sa place.

Pendant que Mégabyse était encore en Thrace *, il avait député plusieurs seigneurs de Perse vers Amyntas, roi de Macédoine, pour lui demander qu’il donnât la terre et l’eau à Darius son maître : c’était la formule ordinaire de soumission. Amyntas accorda sans peine ce qu’on désirait de lui , et fit à ces envoyés tout l’honneur possible. Dans un repas qu’il leur donna, ils demandèrent vers la fin qu’on fit venir les dames , ce qui était contre l’usage du pays : cependant le roi n’osa le leur refuser. ÉchaulTés par le vin , et se croyant

ogie

■ Ilerod. lib. 5, rap. 17'3i.

tout permis comme dans leur pays, ils gardèrent peu de mesures à l’égard de ces princesses. Le fils du roi, nommé Alexandre , n’a- \ail pu voir sans une extrême indignation la manière dont on avait traité sa mère et ses soeurs. Il les fit sortir de la salle sous quelque prétexte, comme pour y revenir bientôt après, et eut aussi la précaution de faire retirer le roi son père. Dans l’intervalle il fil habiller en femmes des jeunes gens, qu’il arma de poignards sous leurs habits. Quand les prétendues dames furent rentrées, et que les députés se mirent en état de les traiter comme ils avaient déjà fait auparavant, alors les poignards furent tirés, et l’on fit main basse sqr les seigneurs persans et sur toute leur suite, sans qu'un seul de leurs gens fût épargné. On n’ignora pas celle exécution à Suse, et l’on y nomma des commissaires pour en informer ; mais Alexandre, à force de présents, étouffa l’affaire , et elle n’eut point de suite.

Les Scythes *, pour se venger de l’invasion que Darius avait faite dans leur pays , passèrent le Danube, et ravagèrent toute cette partie de la ïhrace qui s’éjait soumise aux Perses jusqu’à l’Hellespont. Milliadc , pour éviter leur fureur, abandonna la Chersonèse; mais, après la retraite des ennemis , il y retourna , et fut rétabli dans le même pouvoir qu’il avait auparavant sur les liabitants du pays.

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