‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 76 sur 125 · V. — Darius fait la conquête de l'Inde · texte numérisé non relu

V. — Darius fait la conquête de l'Inde

' j^Vers le même temps * ( c’était la treiziéme année du règne de Darius ) , ce prince, voulant étendre sa domination du côté de l’orient, pour se faciliter la conquête de ces pays-là , forma le dessein d’en faire auparavant la découverte. Pour cet effet il fil construire et équiper une flotte à Caspalyre * , ville . située sur l’Inde, et en plusieurs autres endroits sur le même ficuve , jusqu’aux frontières de Scythie*. Il en donna le commandement à Scylax. Grec de Carjandie, ville de Carie, qui entendait parfaitement bien la marine. Il lui donna ordre de descendre ce fleuve , et de dé-

* Herod. lib. 6', cap. 40. -,

« An.M.349G;av.J.C.508. -

» iicrod. lil). .3, cap. 44.

* II entend la Scylhic asiatique.

couvrir , autant qu’il lui serait possible , tous les pays qui étaient le long de ses bords , d’un et d’autre côté, jusqu’à son embouchure; de passer dq. là dans l'océan méridional , et de prendre ensuite sa roule vers l’occident pour retourner par là dans son pays. Scylax >, ayant exactement exécuté ses ordres et parcouru le fleuve de l’Inde , entra par le détroit de Babelmandel dans la mer Rouge, et, après un voyage de trente mois depuis son départ de Caspalyre, il aborda en Égypte * dans le même port d’où autrefois Néchao , roi d’Égypte , avait fait partir les Phéniciens qui étaient à son service pour faire le tour des côtes d’Afrique. Il y a beaucoup d’apparence que ce port est le même que celui où est aujourd’hui située la ville de Suez, au fond de la mer Rouge. De là il se transporta à Suse , où il rendit compte à Darius de scs découvertes. Après cela Darius entra dans les Indes avec une armée, et réduisit tout ce grand pays sous sa domination. On s’attendrait naturellement à connaître les circonstances d’une guerre si importanic; Hérodote n’en dit pas un mot. Il nous apprend seulement que le pays dos Indes faisait le vingtième des gouvernemenLs de l’empire de ce prince, et qu’il lui rapportait tous les ans trois cent soixante talents d’or ; ce qui monte à près de onze raillions

8 VI. — Révolte des Ioniens.

Depuis que Darius fut revenu à Su.se après son expédition de Scylhie *, il avait donné le gouvernement de Sardes à Artaphenie un de ses frères , et à Olane le commandement en chef de la Thrace et des pays voisins le long de la mer , à la place de Mëgabyse.

Une légère étincelle s formée par une sédi-

< Nous avons un ouvrage de géographie intitulé rrîpi’- TT/ovç, et composé par un Scyiax de Caryandie, qu'on croit être le même que celui dont I est parlé ici. Cette opinion souffre pourtant quelques diflicullés, qui outdoiuié lieu à plu.sicurs savantes dissertations.

* Herod. lib. 3 , cap. 4-2.

s 360 talents cuboïques. en poudre d'or ; ce qui, en estimant l'or à treize fois l'argent , comme le fait Hérodote . équivaudrait à 17 756 000 fr. E. B.

* An. M. 3500 ;av. J. C. 504. -Herod. lib. 5. cap 25.

* Heroil. lib. 5, cap. 2S-34.

lion qui s’rluvn Ji \,nc, altumn un grand iri- « l'iidie , el donna lieu à une guerre considérable. Naxe Olail la plus puissante île des Cycladcs, dans la mer Kgée, aujourdliui l’Arcliipel. Les principaux liabilanls ayant été accablés par le plus grand nombre, plusieurs (les riches furent chassés de l'ile el exilés. Ils se réfugièrent à Milel , où ils implorèrent l’assislancc d’Aristagore, pour les faire rétablir dans leur patrie. 11 gouvernail alors celle ville comme lieutenant d'IIysliéc , dont il était neveu el gendre , el ([ue Darius avait emmené avec lui 6 Suse. Aristagore promit aux exilés tous les secours qu’ils demandaient.

Mais, n'élanl pas assez puissant de lui-méme pour cxé< nier ce qu'il avait projeté, il se rendit à Sardes, el communiqua raffaircà Arlaplicrnc. Il lui représenta que c’élait là une occasion très -favorable pour réduire Naxe sous la puissance du roi ; que , si une fois il en était maître , toutes les autres Cyclades loraheraienl d'elles-mémes l'une après l’autre sous sa domination; qu'ensuite l’ile d’Lubèe (X(igrepont ) , qui était aussi grande que celle de (Apre, en étant tout près, serait fort facile à conquérir , ce qui donnerait au roi un libre passage en Grèce, el les moyens de soumettre tout ce pays à son obéissance; qu’au reste celte entreprise ne demandait qu’une centaine de vaisseaux pour éire exécutée avec succès. Geltc proposition plut si fort à Artapherne , qu’au lieu du cent vaisseaux qu’ Aristagore lui (Icmandait, il lui en promit deux cents, pourvu qu’il obtint le consentement du roi.

Le roi', ébloui par les grandes espérances dont on le nattait, ne manqua pas d’approuver extrêmement celle entreprise, qui pourtant n’élail qu’injuslice , qu’ambilion démesurée, que perfidie de la part d’Aristagore et d’Arlapherne. Aucune considération ne l’arrête un iiioment. Le projet le plus criant est formé et accepté saus la moindre hésitation. L’utilité, la convenance , décident seules. Celle Ile est à la bienséance des Perses : c'est un titre suffisant pour y porter la guerre. El il faut juger à peu prés de même de presque toutes les autres expéditions de ce prince.

Dés qu’ Artapherne eut obtenu le consenle-

■ An. J1.3j0I;aï.J,C.503,

ment du roi pour celle entreprise , il se mit en devoir de l’exécuter. .Afin de cacher son dessein, et de surprendre ceux de Xaxe, il fit courir le bruit que la (lotte allait vers l’ildlesponl, cl il envoya au printemps suivant à .Milel le nombre de vaisseaux dont il était convenu, sous le commandement de Mégabale, noble Persan de la famille royale d’Achéméne. Mais, sa commission portant qu’il obéirait aiii ordres d’ Aristagore, ce fier Persan ne put su|h porter d’être sous le commandement (l’un Ionien, qui d’ailleurs agissait à son égard avis; hauteur et empire. Celle pique fit naître entre CCS deux généraux une division qui alla si loin , que Mégabale , pour se venger d’Arislagore , fil savoir sous main aux Naxiens que c’élait à eux qu’on en voulait. Sur cet avis ils pourv urent si bien à leur défense , que les Perses, après avoir employé quatre mois au siège de la capitale de l’ile, et consumé toutes leurs provisions, furent obligés de se retirer.

Celle entreprise ayant ainsi échoué ', Mégabaie en rejeta toute la faute sur Aristagore, el le décria absolument auprès d’Artapherne. L’Ionien sentit tout d’un coup que l’alfaire entraînerait non-seulement la perle de son gouvernement, mais sa ruine entière. L’extrémité où il SC voyait réduit lui fit naître la pensée de SC révolter contre le roi , n’envisageant point d’autre moyen de se tirer de cet embarras. A peine avait-il formé ce dessein , qu’il reçut un messager de la part d’IlysW'e, qui lui conseillait la même chose. Hyslit-e , apri's avoir demeuré quelques années à la cour de Perse, dégoûté des manières persanes , el désirant ardemment de retourner en son pays, donna ce conseil à Aristagore, comme le moyen le plus apparent de parvenir n ses fins. Il se nattait qu’en cas qu’il s’excitât quelques troubles eu Ionie, il pourrait persuader à Darius de l’envoyer en ce pays-là pour les apaiser, comme cela arriva effectivement- D<'s qu’Aristagore cul vu ses desseins appuyés disordres d’Hysliée, il les communiqua aux clicrs des Ioniens, qu’il trouva très-disposés à entrer dans scs vues. Il ne délibéra donc plus, el, déterminé à la révolte , il ne songea plus qu’à en préparer les v oies.

( ,X(1. M. JjOij av. /. C. io-i - Ilcrod. lit), 5, cip. 3j-'J0.

I^s Tj ricns nprfs In prise de leur ville par Naliuchoduiiosor , ayant (^16 réduits dans l'esclavage, avaient gémi sous cette oppression pendant le cours de soivantc et dix ans. Mais, ce terme expiré, ils furent rélablis*, selon la prédiction d'Isale, dans la jouis-sance de leurs anciens privilèges , avec la liberté d’avoir leur propre roi , liberté dont ils jouirent jusqu'au temps d'Alcxandre-le-Grand. Il semble que cette grdee leur fut accordée par Darius , en considération des services qu'il pouvait tirer de cette ville, très-puissante sur mer, pour remettre les Ioniens sous son obéissance. Cétait la dix-neuviéme année de son régne.

L'année suivante, Aristagore’, pour engager lc*s Ioniens à se tenir plus fortement attachés à son parti, les rétablit tous dans leurs privilèges cl dans leur liberté. Il commença par Milet , on il renonça h son autorité, et la remit entre les mains du peuple. Il parcourut ensuite toute l'Ionie, où il obligea tous les autres tyrans par son exemple, par son crédit, et peut-être aussi par la crainte d'y être forcés malgré eux , à faire la même chose dans chaque ville. Ils s’y déterminèrent avec d’autant plus de facilité, que la puissance persane, depuis l’échec reçu en Scythie, était moins en état de les protéger contre les Ioniens , naturellement amateurs de la liltcrlé et de l’indépendance , et ennemis de toute tyrannie. De celte manière , les ayant tous unis dans une commune ligue, cl s'en étant fait déclarer le chef, il leva l’étendard de la révolte contre le roi, et arma puissamment par terre et par mer pour lui faire la guerre.

Arislagore ‘ , dans la vue de pousser plus vigoureusement celle guerre, se rendit h Ijicédémone au commencement do l’année suivante, pour engager cette ville h entrer dans ses intérêts et à lui donner du secours. Cléoméne était pour lors sur le trrtne. Son père Anaxandride l’avaH eU d’une seconde femme , que les éphoresravaicnlobligéd’épouser, parce que la première était stérile. Celle-ci , après la naissance de Cléoraéne, eut trois fils, savoir

■ An.M.3302;lT.J.C.502.

' • Kt rril poil Mpluaginto annos . visitalill nominus a Tyrnni. cl rcducclcam ad mcrtcdci suas.» (Isai. *23, 17.)

• .Vn. M. 3303; ay. 1. C. 5Ul.-llcrod. lib. 5. cap. 37 38.

* llcrod lib. 3, cap. 38-Sl, cl 10-51.

Doriéc, I.éonide, et Oléomhrnlc, dont les deux derniers régnèrent dans la suite. Arislagore s'adres.sa donc i (déoméne ; et après qu’on fut convenu d'un lieu pour l'entrevue . il s’y rendit, et lui représenta que les Ioniens étaient leurs compatriotes ; qu’il était digiio de Sparte, la plus puissante ville de la Grèce, de concourir nu dessein qu’il avait de les rétablir dans leur liberté ; que Ic>s Perses , leurs ennemis communs, étaient une nation peu belliqueuse , et en même lem|is infiniment riche , dont les l2icéilémonicns viendraient aisément à bout ; qu'avi-c les facilités qu’ils trouveraient dans la disposition |irésenle des peuples, il leur serait aisé de porter leurs armes victorieuses jusqu’à Suse , capitale de l’empire des Perses, où leur roi fai.-sail sa résidence ; et il lui montra en même temps , sur une petite table d’airain qu’il avait apportée avec lui, tous les peuples et toutes les villes par on il fallait passer. Cléoroéne prit trois jours pour délilvérer. Quand ce terme fut expiré, il demandai! rionii>n combien il y avait de chemin de la mer d’Ionie à Suse, et combien il fallait de temps jiour faire ce voyage. Arislagore, sans faire réfiexion à l’elTel que produirait ce qu’il allait dire, répondit qu’il y avait pour trois mois de chemin '. (déoméne, elTiayè d’une telle proposition, lui ordonna de sortir de Sparte avant le coucher du soleil. Cependant il le suivit jusque dans sa mai.son , cl employa une autre voie pour se le rendre favorable, ce fut celle des présents. Il commença par lui offrir dix talents *, ce qui valait de notre monnaie trente mille livres ; et allant toujours en augmentant , il (voussa scs offres jusqu’il cinquante talents. Gorgo , qui était la fille de Gléoméne , âgée de huit

• Scion le calcul que tait Ici ll(‘ro<lole. qui compte la paravange , mesure de Perse, pour trente vtades ( on met ordinairement vingtrtades pour une de noa lleuea communes], il y a de Sardes a Suse V50 paraaauges . qui fout 13.'i00 sta. des, et de nos lieues (175, Ainsi, en faisant ch.iqucjour 130 stades . ce qui monte b sept lieues et demie, il y a de Sardes à Suse pour 00 jours de chemin. Si l'on partait d'Lphése , fl faudrait ajouter prt-s de quatre jours; car Lphi-se est ektignée de Sardes de 510 stades.

B La parasrrnge était de dis mille coudrves royulcs cl va lait 5 1230 métrés ; ce qui donne 532 lieues communes pour les 4.30 parasanges. E. B.

* Dis talents , sans doute eulrotques fout 38 000 fr. ; K cinquante talents v aient lOO 000 fr. E. U.

Di^ .--“iijy C'ryüglc

ou neuf ans , et que son père n'avait pas voulu faire sortir de la chambre, ne craignant rien d'un enfant de cet âge, s'écria, lorsqu'elle entendit toutes ces propositions : « Fuyez , « mon père , fuyez ; cet étranger vous cor- « rompra. » Cléoméne se mit à rire , et se retira en effet. Arislagore sortit de Sparte.

II passa de là à Athènes , où on lui fit un accueil plus favorable Il eut le bonheur d'y arriver dans un temps où les .Atlièniens étaient parfaitement préparés à accepter tout ce qui pouvait leur être proposé contre les Perses, contre qui ils étaient extrêmement irrités pour le sujet que je vais rapporter. Hippias*, fils de Pisistraste , tyran d'Athènes , ayant été banni de cette ville environ dix ans auparavant, après avoir essayé inutilement divers moyens pour s'y rétablir , se rendit enfin a Sardes, et s'adressa à Artapherne. 11 cul l'adresse de s'insinuer si bien dans son c^sprit , qu'Arlapherne écoula favorablement tout ce qu’il lui dit pour lui rendre les Athéniens odieux, et l’irriter contre eu». Les Athéniens , en ayant eu avis, lui envoyèrent une ambassade à Sardes , pour le prier de ne point écouter ce que leurs proscrits pouvaient dire à leur désavantage. La réponse d'Arlaphcrin; fut que, s’ils voulaient vivre en paix, il fallait qu'ils rappelassent Hippias. Quand cette réponse arrogante eut été rapportée aux Athéniens , elle mit toute la ville en fureur contre les Perses. Arislagore , y étant arrivé dans celte conjoncture , obtint sans peine tout ce qu’il demanda. Il est bien plus aisé, dit Hérodote, d'en imposer à la multitude qu’à un seul. Aussi ce qu’Aristagore n'avait pu persuader a Cléoméne, il le persuada ici à trente mille Athéniens. Ils résolurent d'abord d'envoyer vingt vaisseaux à son secours. On peut dire que cette petite llolle fut la première cause et l'origine de tous les maux qui arrivèrent depuis, tant aux Perses qu’aux Grecs.

La troisième année de celle guerre les Ioniens ayant rassemblé toutes leurs forces , et assistés des vingt vaisseaux d’Athènes et de cinq d’Érétric, ville de l’ile d’Fubée, firent

■ Ucrod. lib. 5, cap. 55. et 96-97.

* Ce fait a été traité plus au long pag. 546 de ce V(h lume.

s An. M. 3504; ar. J. C. 500. Ilcrod. Ilb. 5, cap. 99-

voile pour Ephése ; et y ayant laissé leurs vaisseaux, ils marchèrent vers la ville de Sardes, qu’ils trouvèrent sans défense, et dont ils se rendirent maîtres excepté la citadelle, où Artapherne se relira, et où on ne pulle forcer. Comme la plu|>nrt des maisons de celle ville étaient construites de roseanx, et par conséquent fort combustibles, un .soldat ayant mis le feu à une maison, la flamme se commiiiiiqi;a aux autres, et réduisit toute la ville en cendres. Après cet accident, les Perses et les Lydiens ayant rassemblé leurs forces pour leur défense, les Ioniens comprirent qu’il était temps de songer à la retraite. Pour cet effet, ils marchèrent avec toute la diligence possible pour regagner leurs vaisseaux à Éphése : mais les Perses y élaiit arrivés presque aussitôt qu'eux, les attaquèrent fort vivement, et en délirent un grand nombre. Les Athéniens, de retour chez eux , ne voulurent plus prendre de part à celte guerre , quelques instances que leur fit Arislagore pour les y engager de nouveau.

Darius, ayant appris l'incendic de Sardes, et la part que les Athéniens y avaient eue, résolut, dès ce temps-là, de faire la guerre à la Grèce ; et afin qu’il ne vint jamais à foublier, il ordonna à un de scs officiers de lui dire à haute voix chaque jour, lorsqu’il prendrait son repas: Seigneur, souvenez-vout des Athéniens, llarriia, dans l'incendie de Sardes , que le temple de Cybèle , la déesse du pays, fut consumé avec le reste de la ville. Cet accident servit ensuite de prétexte aux Perses pour mettre le feu à tous les temples qu’ils trouvèrent dans la Grèce ; et ils y furent aussi portés par un motif de religion que j'ai expliqué ailleurs.

Comme Arislagore ' , chef de la révolte, élail lieutenant d’Ilysliée à Milet, Darius crut que celui-ci pourrait bien avoir conduit toute celle trame; et il cul avec lui une explication, où il lui découvrit sa pensée et les justes raisons qu'il avait de le soupçonner. Ilysliée, qui élail un rusé courtisan , et un maître habile dans l’art de dissimuler, parut surpris et afliigé , et prenant un ton qui marquait en même temps et de la douleur cl de l’indignation , « Quoi , « seigneur, lui-dit-il, avez-vous donc pucon-

< An. M. 3a06; av. J. C. 49D. - Heiod. lib. 5, cap. IIA

a revoir un soupçon si injurieux contre le a plus fidèle et le plus aOectionn^ de vos sera vileurs! Moi, exciter une révolte contre a vous! Hé! quel aurait été mon but? me a manque-t-il ici quelque chose? je tiens un a des premiers nings dans votre cour; j'ai a l'honneur d'assister à tous vos conseils, et a je ressens tous les jours de nouvelles preua ves de votre bonté pour moi par les bienfaits a dont vous me comblez. » Il ajouta que la révolte d'Ionie ne venait que de son éloignement de ce pnys-li; qu'on avait attendu son absence pour la faire éclater; que. s'il fût resté é Milet, ce complot n'aurait jamais eu lieu ; et que le moyen le plus sûr de rétablir les affaires du roi, était de l'y envoyer pour apaiser ces troubles; qu'il lui promettait sur sa tète de lui livrer Aristagore , et s'engageait outre cela i lui rendre tributaire la grande Ile de Sardaigne '. [.es meilleurs princes sont souvent trop crédules , et quand ils ont donné leur confiance à quelqu'un de leurs sujets, ils ont iicine à la retirer, et ne se détrompent pas aisément. Darius, séduit par cet air de bonne foi avec lequel Hystiéc lui parlait, le crut sur I sa parole, et lui permit de retourner en Ionie, I en lui enjoignant de revenir à sa cour quand I il aurait exécuté ses promesses.

I Cependant les révoltés’, malgré la désertion i lies Athéniens, et l'échec considérable qu'ils I avaient reçu en Ionie, ne perdirent point I courage, et poussèrent toujours leur pointe. I Leur flotte fit voile vers l'Ilellespont et la l’ro- I ponlide , et réduisit Byzance et la plupart des I antres ville» grtH;ques situées de ce côté-là. I Après quoi les confédérés, retournant sur leurs pas, oblig(Vrent les Cariens à se joindre A eux I dans celte guerre , aussi bien que ceux de Cy- I pre. I.CS généraux persans, ayant partagé les I troupes entre eux , marchèrent par trois différentes roules pour aller attaquer les rebelles , I et les défirent en plusieurs rencontres, dans l'une desquelles Aristagore fut tué.

(Juand Ilystiée fut arrivé à Sardes, son génie intrigant lui fil former un complot contre le

* Crue tle est bien éloignt^e de l'Ionie , et n'y a nul rapport. Je ne fats li ce nd serait point une faute dans le tcate d'HCrodote.

■ An. M. 3Ô0S; ar. J. C. 498.— Herod. lib. 5, cap. 103lOt et lOS-l-sj.

gouvernement, dans lequel il attira un grand nombre de Perses. Mais ayatit reconnu, par quelques discours qu'il eut avec Arlaphcrno , que ce gouverneur n'ignorait pas la part qtt'il avait eue A la révolte d'Ionie, il comprit qu'il n'y avait point de sûreté pour lui A rester plus longtemps A Sardes ; et, s'élanl retiré secrètement la nuit suivante , il passa dans l'Ile de Chio. De là il envoya une personne de confiance A Sardes avec des lettres pour ceux des Perses qu'il avait gagnés. Celle pcrsotitie le trahit, et remit scs lettres A Artapheme, par où tout le complot fut découvert, tous ses complices mis A mort , et son projet absolument déconcerté. S'imaginant néanmoins qu'il pourrait encore exécuter quelques entreprises d'importance, s'il était une fois A la télé de la ligue ionienne, il fit quelques Icnialives pour entrer A Milet, et y être admis par les citoyens, mais elles ne lui réussirent pas. Il fut donc obligé de retourner A Chio.

IA , comme on lui cul demandé pourquoi il avait si forlemcnt pressé Aristagore de se révolter, et avait attiré ainsi de si grands malheurs A l'Ionie , il répondit , que c'était parce que le roi avait résolu de transférer les Ioniens en Phénicie, et les Phéniciens en Ionie. C'était une pure supposition de sa part, et une imposture qu'il avait fabriquée , un semblable dessein n'étant japiais venu dans l'esprit de Darius. Cet artifice néanmoins servit merveilleiLsement, tant A le justifier dans l'esprit des Ioniens qu’A les animer A poursuivre la guerre avec vigueur; car, alarmés de cette transmigration, ils prirent une ferme résolution de se défendre jusqu'à l'extrémité

Artapheme et Glane', avec les autres généraux de Perse, voyant que .Milet était le centre de la confédération ionienne , résolurent d'y conduire toutes leurs forces, comptant que, s'ils pouvaient emporter celle ville, toutes les autres lomberaienld'elles-mémcs. Les Ioniens, en ayant eu avis, convinrent dans leur assemblée générale, de ne point mettre d'armée en campagne, mais de fortifier Milet, et de la pourvoir, autant qu'il leur serait possible, de tout ce qui était nécessaire pour soutenir un

i An. M. 3507; av. J. C 497. - Itcrod. Ub. 0 . cap. 0- 10 Cl 31-33.

si^'ge, cl de rnssomblcr loulcs leurs forces pour comballrc les Perses sur mer, leur habi- 1010“ dans la marine leur faisant croire qu'ils auraient l'avantage dans un combat naval. Leur rendez-vous fut à Lade , petite lie vis-àvis de Slilel , où ils se trouvèrent avec trois cent cinquante-trois vaisseaux. A la vue de cette llolle, les Perses, quoique plus forts de la moitié pour le nombre des vaisseaux, craignirent rèvènemenl du combat, eH'èvilérent, jusqu'à ce que par le moyen de leurs émissaires ils eurent débauché la plus grande partie des confédérés, et les curent engagés à se retirer: de sorte que, quand mien vint aux mains , ceux de Samos , de Lesbos , et plusieurs antres, firent voile ]tour retourner en leur pays ; et la fiolte confédérée ne se trouva forte que d'une centaine de vaisseaux. .Vussi ful-cllc bientôt accablée par le nombre, et presque absolument détruite. Knsuilc la ville de Milel , ayant été assiégée , devint la proie des vainqueurs, qui la ruinèrent enliéremeni, ce qui arriva six ans après la révolte d'Arislagore. Toulcs les villes, tant celles du conlinenl que celles qui étaient sur le bord de la mer cl dans les Iles, renirérent bientôt après dans le devoir , soit volontairement , soit par force. On traita ceux qui firent quelque résistance comme on les en avait menacés. I.es jeunes gens les mieux faits Surci'l destinés il seivir dans le palais du roi , loules les filles furent envoyées en Perse: les villes, de même que les temples, furent réduites en cendre. Voila ce que leur attira la révolte où ils furent entraînés par les desseins ambitieux d'Aristagore cl d'Hystiéc.

Ce dernier eut aussi sa part dans le malheur général'. Car, celte même année, ayant été pris par les Perses, il fut conduit à Sardes, où Artapherne le fit pendre sur-le-champ, sans en demander la permission à Darius, de [léur que rntfeclion de ce prince pour Hysliée ne le portai à lui accorder son pardon , cl qu'il ne laissai en vie un dangereux ennemi, qui pourvut susciter de nouvelles affaires aux Perses. I.a suite fit voir que cette conjecture était bien fondée. Car, dés que la télé d'Hysliée eût été apportée à Darius, il témoigna beaucoup de

* llerofl. lü). 0, 2U-3(>,

mécontentement contre les auteurs de sa mari , et fil enterrerhonorablcmenl cette télé, comme les restes d’un homme à qui il avait des obligations infinies , dont le souvenir, gravé profondément dans son esprit, n'avait pu être ell'icé par la grandeur des fautes qu’il avait commises depuis. Hysliée était de ces hommes inquiets, hardis, entreprenants, qui joignent à beaucoup de grandes qualités des vices encore plus grands; à qui tous moyens sont bons pour parvenir à leur but ; qui regardent la justice, la probité, la bonne foi, comme des noms sans réalité ; qui ne se font aucun scrupule d’employer le mensonge, la fourberie, la perfidie même et le parjure , quand tout cela peut leur être de quelque utilité; et qui ne comptent pour rien la ruine des peuples et de leur propre patrie, si elle est nécessaire à leur élévation. H eut une fin digne de scs senlimenls, et assez ordinaire à ces politiques irréligieux qui sacrifient tout à leur ambition, et qui ne connaissent d’autre régie ni presque d'autre dieu que leur intérêt et leur fortune.

g Vif. — F\PKlilTION DES AIVHÉES DE DaBIES CO^fTRE LA GltfcCE.

Darius ', ayant appelé tous ses autres généraux , dans la vingt-huitième année de son règne, envoya Mardonius, fils de Gobrias. jeune seigneur d’une illustre famille de Perse qui venait d’épouser une de scs filles, pour commander en chef dans loules les parties maritimes de l’Asie, avec ordre de faire une invasion dans la Grèce, cl de le venger des Athéniens et des Erétriens pour l’incendie de Sardes. Le prince montrait peu de sages.se dans ce choix, où il préférait un jeune homme de faveur à ses plus vieux et plus expérimentés généraux , surtout dans une guerre trèsdifiicile , dont le succès lui tenait fort à coeur, et qui intéressait infiniment la gloire de son régne. La qualité de gendre du roi pouvait augmenter son crédit; mais n’ajoutail rien à son mérite, et ne le rendait pas excellent général.

A son arrivée dans la 5Iacédoitie , où il était passé avec l’armée de terre après avoir Ira-

• .Xn. M.3510; av. J. C. Wl.-Hcrod. IH-.ü.cr.p. VVIâ.

versé la Tliracc , tout le pays , effrayé de sa puissance , se soumil. Mais sa floUe , ayant voulu doubler le mont Alhos (nommé présentement (;ampo-Santo ), pour gagner les côtes de la Macédoine, fut accueillie d'une si violente tempête, que plus de trois cents vaisseaux, avec plus de vingt mille hommes, y périrent. Dans le même temps , l'armée de terre reçut un échec non moins considérable. Car, comme elle campait dans un lieu mal sôr, les Thraces tombèrent de nuit sur le camp des Perses , en tirent un grand carnage , et blessèrent Mardonius lui-même. Tous ces mauvais succès l'obligèrent bientôt après de rc"tourner en Asie avec la honte et la douleur d'avoir mal réussi dans cette expédition tant par terre que par mer.

Darius , s’apercevant trop tard que la jeuaesse et le peu d'expérience de Mardonius étaient la cause de l'échec qu'avaient reçu scs troupes , I e rappela, et mit dans^ la suite à sa place deux autres généraux, Uatis, )Iède de nation, et Artapherne, fils d'Arlapherne son frère, qui avait été gouverneur de Sardes. Ce prince songeait sérieusement à mettre en exécution le grand dessein qu'il roulait depuis longtemps dans son esprit ; c'était d'atlaciuer lu Grèce avec toutes scs forces, et surtout de tirer une illustre vengeance des Athéniens et de ceux d’Crétrie , dont l'entreprise contre Sardes lui était toujours présente.

1. ÉUl d'Atbéoes. Caractères de Milliade , de TbèmUlock eld'Arbüde.

Il faut nous rappeler dans l'esprit l'état on était pour lors Athènes, qui seule soutint le premier choc des Perses i Marathon , et nous former par avance quelque idée des grands hommes qui eurent part à cette célèbre victoire.

Athènes, délivrée tout récemment du joug de la servitude , quelle s'était vue contrainte de porter pendant plus de trente ans sous Pivistrote et sous ses enfants, goûtait en paix les avantages de la liberté, dont celte courte privation n'uvail servi qu'à lui faire mieux sentir cl le prix et la douceur. Lacédémone , qui dominait pour lors dans la Grèce , et qui d’abord avait beaucoup contribué à cet heureux

changement, sembla dans la suite s'en repentir, cl , jalouse du tranquille repos qu’clle-méme avait procuré à ses voisins, elle entreprit de le troubler en essayant de faire remonter sur le trône llippias , lils de Pisistralc. Ses efforts furent inutiles , et ne servirent qu’à manpier sa mauvaise volonté , et la douleur qu'elle avait de voir qu’Aihénes voulût se maintenir dans l’indépendance, même à son égard. llippias eut recours aux Perses. Artapherne , gouverneur de Sardes, fil dire aux Athéniens, comme nous l'avons rapporté ci-dessus, qu’ils eussent à le rétablir dans son autorité , s’ils ne voulaiqnl s’attirer sur les bras toute la puis.sance de Darius. Otie seconde tentative n’ayant pas mieux réussi que la première , llippias altenilil une occasion plus favorable. Nous verrons bientôt qu’il servit de guide et de conducteur aux généraux que le roi de Perse envoya contre la Grèce.

Athènes , depuis le recouvrement de sa liberté , était tout autre que sous les tyrans, et montrait un courage tout nouveau. Parmi scs citoyens ', Miltiadc fut celui qui se distingua le plus dans la guerre contre let Perses dont nous allons parler. Il était fils de Cimon, illustre Athénien. Celui-ci avait un frère, de mère , non de père, nommé aussi Miltiadc , d’une maison fort noble et fort ancienne , originaire d'Kginc , qui avait été reçu depuis peu nu nombre des citoyens d’Athènes. Il y était fort puissant du temps même de Pisistrate : mais comme il souffrait avec peine son pouvoir despotique, il accepta avec joie l'offre (lu’on lui lit d’aller s’établir avec une colonie dans la Chersonèse de Thrace , o(i il était appelé par les Dolonces , habilauls du pays , pour être leur roi, nu, comme on parlait pour lors, leur tyran. Ëlanl mort sans enfants, il laissa la souveraineté à Stésagore son neveu , fils aîné de son frère Cimon : et celui-ci étant mort aussi sans postérité, les fils de Pisisirale, qui gouvernaient alors la ville d'Athènes, avaient envoyé dans ce pays-là , pour lui succéder , Miltiadc son frère , qui est celui dont nous parlons ici. Il y arriva et s’y établit l’année mémo que Darius entreprit la guerre con-

' lirrod. lili. 6. cap. 31-tl. — Com. Nep. la .Vlill. cap. f-3.

tre les Scythes. Il accompagna ce prince avec quelques vaisseaux jusqu’au Danube ;et ce fut lui qui conseilla aux Ioniens de rompre le pont, et de sc retirer sans attendre Darius. Pendant son séjour dans la Chersonese, il épousa Hégésipyle', fille d’Olore, un roi de Thrace du voisinage, de laquelle il eut Omon,ce fameux général des Athéniens , dont il-sera beaucoup parlé dans la suite. Miltiade ayant renoncé , pour plusieurs raisons , é son établissement dans la Thrace , s’embarqua avec tout ce qu’il avait sur cinq vaisseaux, et fil voile vers Athènes. Il s’y établit de nouveau, et s’y acquit une grande réputation.

Dans le môme temps*, deux autres citoyens, plus jeunes que Miltiade , commençaient à se faire connaître à Athènes , savoir, Aristide et Thèmislocle. Plutarque observe que le premier s’était formé sur le modèle de Clisthène, l’un des plus grands hommes de son temps , et zélé défenseur de la liberté, qui avait beaucoup contribué à la rétablir U Athènes , en chassant de celte ville les Pisistratides. C'était une salutaire coutume 'établie chez les anciens , et qu’il serait à souhaiter qui le fût aussi parmi nous , que les jeunes gens qui aspiraietil aux charges’ s’attachassent particulièrement aux vieillards qui s’y étaient le plus distingués , et qu’ils apprissent par leurs conversations, et encore plus par leurs exemples, l’art de se bien conduire eux-mémes , et de gouverner sagement les autres. C’est ainsi, dit Plutarque, qu’Arislide s’attacha i Clisthène, Cimon é Aristide; et il en rapporte plusieurs autres , parmi lesquels il met Polybe, dont nous avons parlé si souvent , qui se rendit le disciple assidu et l’imitateur fidèle du célèbre Philopémen.

Thémistocle et Aristide étaient d’un caractère très- différent, mais ils rendirent tous deux de grands services & la république. Thémistoclc , qui penchait naturellement vers le

* Après la mort de Miltiade, cette prineewe eut d'Ho se> rond mari un fiU appelé Olore, du nom de son grand^rc. qui fut pèrcdeHiucjdide rhistorien. ( IIebod. ib. [cap. 30].)

* Plut, in Arist. pag. 310Æ20. et in TbemisL pag. 112- 113. An »eni sit gcr. resp. pag. 790-701.

> «( Dihccre à {loritis, sequi oplimos. a ( Taut. in Ayrie.)

gouvernement populaire, ne négligea rien pour se rendre agréable au peuple et pour se faire des amis, sc montrant affable i tous, complaisant, toujours prêt à rendre service aux citoyens, qu'il connaissait tous par leurs noms, cl n’était pas fort délicat sur les moyens qu’il employait pour leur faire plaisif*. Aussi, quelqu’un lui disant qu’il gouvernerait parfailement s’il conservait l’égalité parmi les citoyens , et qu’il ne penchât pas plus pour l’un que pour l’antre : r A Dieu ne plaise , répon- « dit-il, que je sois jamais assis sur un Iribu- « nal où mes amis n'aient pas plus de crédit « cl de faveur que les étrangers ! » Cléon, qui parut quelque temps après à Athènes, garda une conduite tout opposée , mais qui n’était pas exemple de blâme. En entrant dam le maniement des affaires publiques, il assembla tous scs amis, cl leur déclara que dès ce moment il renonçait â leur amitié, parce qu’elle pouvait être pour lui une occasion de manquer â son devoir et de commettre des injustices. C’était leur faire peu d’honneur, et juger d’eux peu favorablement. Mais , dit Plutarque, ce n’est pas à ses amis, mais à ses passions qu’il devait renoncer.

Aristide sut garder un sage tempérament entre ces deux excès vicieux. Porté pour l’aristocratie, â l’exemple de Lycurgue, dont il était grand admirateur, il marcha pour ainsi dire seul, ne cherchant point à plaire â ses amis aux dépens de la justice, toujours prêt néanmoins à lenr rendre service quand il le pouvait justement. Il évitait avec grand soin d’employer la recommandation de ses amis pour arriver aux charges, craignant que ce ne fût pour lui un engagement dangereux , et pour eux un prétexte plausible d’exiger de lui les mènes services en pareille occasion. II avait coutume de dire que le véritable citoyen , rhomne de bien ne devait faire consister son crédit et sou pouvoir qu’à pratiquer lui-méme en toute occasion et à conseiller aux autres ce qui était honnête et jnstc.

Avec cette contrariété d'humeurs et de principes, il n’est pas étonnant que, pendant tout le temps de leur administration, il y ait eu une

' etc. de Senect. d. 21,— Plut. Ad scdJ sJ( gerendarerrpag. 806-807.

opposilinn rontinuellc entre eux. Hii^raistocle, qui était hardi et entreprenant, trouvait presque toujours à sa reneonire Aristide, qui se croyait obligé de s’opposer ù ses desseins, quelquefois même lorsqu'ils étaient justes et utiles, pour l'empécher de prendre un ascendant et une autorité qui serait devenue pernicieuse à la république. L’n jour qu’il l’emporta sur Thémislode , qui avait proposé une chose fort avantageuse, il ne put se retenir en sortant de l’assemblée, et dit tout haut a qu’il n’y avait de « salut pour les Athéniens qu’à les jeter tous « deux dans lo barathre : » c'était le lieu où l’on jetait les coupables condamnés à mort '. .Mais l’intôrél commun les réunissait ; et quand ils étaient prés de partir pour une campagne, ou pour quelque autre expédition , ils convenaient ensemble de déposer, au sortir de la ville, leurs dissensions, avec liberté de les reprendre à leur retour, s’ils le jugeaient à propos.

La passion dominante de Thémisloclc était l’ambition et l’amour de la gloire, qui parut en lui dés ses plus tendres années. .\prés la bataille de Marathon, dont nous parlerons bientôt, comme on célébrait partout la valeur et la conduite de Miltiade, qui l’avait gagnée, on le voyait le plus souvent renfermé en lui-méme tout pensif. Il passait les nuits entières sans fermer l’oeil; il ne se trouvait plus aux festins publics, comme il avait coutume; et lorsque ses amis, étonnés de ce changement, lui en demandaient la raison , il leur répondait que /es trop/lies de Miltiade ne lui laissaient point de repos. Us furent pour lui comme une espèce d'aiguillon qui le piquait et l’animait sans cesse. Dés lors In passion des armes saisit Thémislocle, et s’empara entièrement de lui.

Pour Aristide, l’amour du bien public était le grand mobile de toutes ses actions, ün admirait surtout en lui In constance et la fermeté dans les changements imprévus auxquels sont exposés ceux qui se mêlent du gouvernement, ne se laissant ni élever par les honneurs qu’on lui rendait, ni abattre par les mépris et les refus qu’il avait quelquefois à essuyer. Il conservait en tout sa tranquillité et sa douceur ordinaires, persuadé qu’on doit se livrer à sa patrie, et la servir avec un parfait dé;iinlércssemcnl ,

* Plut. Ai;«>{)hih(‘gm. pag. 186.

encore plus du côl6 de la gloire que de celui des richesses. L’estime générale qu’on faisait de la droiture de ses intentions, de la pureté de son zèle pour les intérêts de l’état, et de la sincérité de sa vertu, parut un jour où l’on jouait une pièce d’Eschyle; car l’acteur ayant récité ce vers qui contenait l’éloge d’Amphiaraüs , il ne veut point paraître homme de bien et juste, mais Vitre effectivement , tout le monde jeta les yeux sur Aristide, et lui en fit l’application.

Ce qu’on raconte de lui 4 l’occasion d’une charge qu’il exerça est tout 4 fait remarquable. 11 ne fut pas plutôt élu trésorier général de la république , qu’il lit voir que ceux qui l’avaient précédé dans cette charge avaient pillé de grosses sommes, et surlout Thêmistocle; car celui-ci, avec tout son mérite, n’était pas sans reproche de ce côtê-là. C’est pourquoi lorsqu’ Aristidc voulut rendre ses comptes, 1 hémistoclc fit une grosse brigue contre lui, le chargea d’avoir volé les deniers publics, et vint à bout de le faire coudamner; nuiis, les principaux de la ville et les plus gens de bien s’étant élevés contre un jugement si inique, non-seulement l’amende lui fut remise, mais on le nomma encore trésorier pour l’année suivante. Alors il fit semblant de se repentir de sa première administration. Se montrant donc plus traitable et plus facile, il trouva le secret de plaire 4 tous ceux qui pillaient la république : car il ne les reprenait point, et n’épluchait point exactement leurs comptes; de sorte que tous ces pillards, engraissés de vols et de rapines, comblaient de louanges Aristide. Il lui était facile, comme on voit, de s’enrichir dans un poste comme celui- 14 , qui semble presque y inviter par les occasions qu’il en présente, surlout avec des ofiiciers qui, ne songeant de leur côté qu’4 piller, étaient tous préparés à dissimuler les vols do leur trésorier, 4 charge de retour.

Ils firent donc eux-mêmes des brigues auprès du peuple pour le faire continuer une troisième année dans la même charge. Mais le jour de l’élection étant venu , comme tous les suffrages se réunissaient pour le nommer, Aristide , se levant , fit une forle réprimande aux Athétiiens : « Quoi! leur dit-il, quand j' i « administré vos finances avec toute la fidélité « et toute la vigilance d’un homme de bien , B j’ai essuyé de votre part les traitements les

O plus liurs el les plus lumiiliniUs; el aujouri< il'liui que je les ni abaiidmmc'es à Ions ces « voleurs publics, je suis un homme admira- « bic et le meilleur des citoyens! Je vous d6- « clare doue que j’ai plus de honte de l'hon- « neur que vous me failes en ce jour, que je « n'en eus l’an passil- de la condamnation que « vous pronoiH'fltes contre moi ; et je vois avec « douleur qu’il est plus glorieux ici d’user de ' <1 complaisance envers les mtchants, que de « manager cl de conserver les biens de la r^- « publique.» Par ce discours, il ferma la bouclie i Ipus ces voleurs ))ublics, cl s’acquit l’estime de tous les gens de bien.

Tel fiait le caractfre de ces deux illustres Alhfniens , qui commenefrent ù faire connaître toute l’étendue de leur mérite dans le temps surtout que Darius attaqua la Grèce.

2. Darius envole îles li(>rauls dans la (tréce pour sonder les peuples, el pour demaïuicr qu’ils se soumetlcut.

Ce prince , avant que de s’engager entièrement dans celle entreprise ‘ , jugea à propos de sonder les Grecs , et de savoir quelle était la disposition do ces différents peuples ù son égard. Dans celte vue , il envoya des hérauts par toute la Grèce pour demander en son nom la terre et l’eau : c’était la manière dont les Perses avaient coutume d’exiger la soumission de ceux qu’ils voulaient assujettir. A l’arrivée de ces hérauts, plusieurs villes de la Grèce , redoutant la puissance des Perses, firent ce qui leur était commandé. De ce nombre furent les liabitanLs d’Égine , petite Ile située vis-à-vis el tout prés d’Athènes. Celle conduite des Éginètes fut regardée comme une trahison publique. Les Lacédémoniens, à la prière de ceux d’ Athènes , y envoyèrent Cléoméne , l’un des deux rois de Sparte , pour se saisir des coupables. Les Eginètes refusèrent de lui obc'ir , apportant pour prétexte de ce refus , de ce qu’il ne venait point avec son collègue : c’était Démarate , l’autre roi , qui leur avait lui-même suggéré ce moyen. Aussitôt que Cléoméne fut de retour à Sparte , pour se venger de cet affront , il entreprit de cha.sser du trône Démarate , comme n’élanl point de la

■ An. M.3jll;av.J.C.493.-llcro<l. MU. 6, rap. KM».

famille royale ; cl il y réussit par le secours de la prél cesse de Delphes, qu’il suborna pour rendre une réponse favorable à ses desseins. Démarale ne pouvant souffrir une injure si ignominieuse, sc bannit lui-méme de sa pairie, cl se relira vers Darius, qui le reçut à bras ouverls , el lui fil un établissement considérable dans la Perse. On lui donna pour successeur Leulychide. Il se joignit à son collègue , cl s’étant rendus tous deux de concerté Egine, en enlevèrent dix des plus pui.ssanU citoyens , qu’ils confièrent à la garde des Athéniens, leurs ennemis déclarés. Cléoméne étant mort quelque temps après , et la fraude qu’il avait faite à Delphes ayant été découverte, les Lacédémoniens voulurent obliger ceux d’A- Ihénes à rendre les Éginètes; mais ils refusè’renl.

Les héçauls qui allèrent à Sparte el i Athènes', n’y furent pas reçus aussi favorablement que ceux qui avaient été envoyés dans les autres villes. L’un fut jeté dans un puils. et l’autre dans une fosse profonde, avec ordre de prendre de là de l'eau et de la terre. Je serais moins étonné de ce traitement indigne , s'il ne s’agissait que d’Athènes ; c’est une suite et un effet du gouvernement populaire, brusque, impétueux , violent , où rarement la raison est écoulée , cl oii l’on n’agit que par passion. Je ne reconnais point ici l’équité cl la gravité sparlainc. Ils pouvaieni refuser ce qu’on leur demandait; mais Irailcr ainsi des ofiieiers publics , c’élait violer ouvertement le droit des gens. Si l’on en croit les historiens, ce crime ne demeura pas impuni. Tallhybius *, héraut d’Agamemnon, était honoré à Sparte comme un dieu , et y avait un temple. 11 vengea l’injure faite aux hérauts du roi des Perses , et fit sentir sa colère aux Lal'^ démoniens par plusieurs accidents funcslw. Ceux-ci, pour, l’apaiser, et pour expier leur faute , envoyèrent dans la suite en Perse plusieurs de leurs principaux citoyens, qui s’exposèrent volontairement à la mort pour leur patrie. On les livra entre les mains deXent-s; mais ce prince les renvoya sans leur avoir fait souffrir aucun mal. Pour les Athéniens, Tal-

* Herod. lib. 7. rup. 13^M3Tt.

* Pausan. iii I^ruii.

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(hvbius fil lomlicr sa colère sur la famille de Milliadc, qui avait eu pari au mauvais Irailcincnl fait aux hérauts de Darius.

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