‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 85 sur 125 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ai r AlUKS DES URECS , T.VNT EX SICILE Qü’e.X ITALIE.

Comme la guerre du Péloponnèse est un grand événement qui occupera un temps considérable, avant que d’y entrer, je crois devoir exposer en peu de mots ce qui s’élail passé de plus important, jusqu’au temps où nous sommes, dans la grande Grèce soit en Sicile , soit en Italie.

J I. — DIfaitr of! Cartiiacisois dass i.a Sicile. Tiiimos. Tï«AR d'Aciicestk. Kease de Gélos a SVRACISK . ET UE stS DEUX FltEKES. KÉTAEUSSE- ME.TT UC IA I.IBEKTÉ.

>. CÉLO.'^.

Nous avons vu que Xcrxès *, qui ne se proposait rien moins que d’exterminer entièrement les Grecs, avait engagé les Carthaginois à porter la guerre contre ceux qui habitaient dans la Sicile. Ils y passèrent avec une armée de terre de plus de trois cent mille hommes , et une Oolte composée de deux mille vaisseaux, et de plus de trois mille petits bâtiments de charge. Amilcar , le plus habile capitaine qui fût alors à Carthage , fut chargé de celle expédition. Le succès ne répondit pas à un si

Ctîtm *-■ ~ llb. ll.pag. 1,

formidable appareil. L’armée des Carlhasinois fut entièrement défaite par Gélon , qui avait alors la principale autorité dans Svracuse.

Ce Gélon ' était d’une ville de Sicile siliiéc sur la côte méridionale , entre Agrigeiile d Camarine, appelée Gela, d’où pcul-éirc il tira son nom. Il s’élail fort distingué dans les guerres qu’Hippocrate, tyran de Géla , eut à soutenir contre ses voisins, qu’il subjugua presque tous, cl peu s’en fallut qu’il ne se rendit maître de Syracuse. Après la mort d’Hippocrate, Gélon, sous prétexte de défendre les intérêts et les droits des enfants du tyran, prit les armes contre scs propres citoyens, et , les ayant vaincus dans un combat , s’empara de 1 autorité pour lui-même. Quelque temps après il se rendit maître aussi de Syracuse , par le moyen de quelques bannis qu’il y avait fait rentrer, et qui engagèrent la populace à lui eu ouvrir les portes. Pour lors il abandonna Gèla : à son frère Iliéron, s’appliqua à étendre les limites de l’empire de Syracuse, et se rendit Irèspuissant en fort peu de temps. On en peut juger par les troupes considérables * qu’il offrit aux ambassadeurs des Grecs , qui venaient implorer son secours contre le roi des Perses, et par la demande qu’il fil d’être déclaré le généralissime de leur armée, ce qu’on n’eut garde de lui accorder. La crainte où il était pour lors de se voir bientôt attaqué par les Carthaginois l’empéciia surtout de donnerdu secours aux Grecs. Il agit au reste en rusé politique; et quand il sut que Xerxés avait passé l’Hellespont , il envoya un homme affidé avec de grands présents, et lui donna ordre d’observer quel serait le succès du premier combat; et, en cas qu’il fût favorable à Xencs, de lui faire les soumissions de sa part, sinon de rapporter son argent. Il faut revenir aux Carthaginois.

Ils étaient venus en Sic’de sur les vives sollicilations de Térillus, autrefois tyran d’Himére, mais dépouillé par Théron, autre tyran qui régnait à Agrigenle. Ce dernier était d’une des plus illustres familles de toute la Grèce, descendant eu droite ligne de Cadmus. Il s’al-

* llerod. Ub. 7 , cap. 15^167.

* Il promeltaii de fournir deux cenls vaitseaux. et (renie mille hommes de troupes.

Dtgilized by Googic

lia avec la maison qui régnait alors à Syracuse, el qui <^lait composte de quatre frères, Gélon, Ilièron, Polyzèle et Thrasybule. 11 maria sa fille au premier , cl il épousa la fille du troisième.

Amilrar, ayant débarqué é Panorme, comttiença par mettre le siège devant Himére. Gélon accourut au secours de son beau-père avec une armée nombreuse ; el tous deux ensemble défirent les Carlbaginois. Cette victoire est peutêtre la plus complke qui ait jamais été remportée.

Le combat ‘ se donna le jour même de l’action des Thermopyles *. J’en ai rapporté les circonstances dans l’histoire des Carthaginois. Il est remarquable qu’entre les conditions de paix que Gélon imposa aux vaincus, une des principales fut qu’ils cesseraient d’immoler leurs enfants au dieu Saturne ; ce qui marque en même temps el la cruauté des Carthaginois, et la piété de Gélon.

Les dépouilles furent immenses, et montaient à un prix infini. Gélon en destina la plus grande partie pour orner les temples de Syracuse. Le nombre des prisonniers fut aussi incroyable. 11 en fil le partage avec une grande équité entre tous les alliés, qui les employèrent à cultiver leurs ferres, et à construire de magnifiques édifices, tant pour la décoration que pour l’ulililé des villes, en prenant la précaution de leur mettre des fers aux pieds. Plusieurs citoyens d’Agrigenlc en avaient chacun jusqu’à cinq cents.

Gélon, après une victoire si glorieuse ’, loin d’en devenir plus fier et plus orgueilleux, se montra encore plus doux, plus affable, plus humain que jamais à l’égard des citoyens cl des alliés. Au retour de celle campagne , il convoqua l’assemblée des Syracusains, qui eurent ordre d’y venir armés. Pour lui, il s’y rendit sans armes; il exposa à l’assemblée quelle

( Plut, in Apophlh. pag. 175.

* Hérodote dit que cette bataille fût donnée le mémejour que celle de Salamine ; ce qui parait moins vraisemblable: car les Grecs . instniits du succès de Gélon , le prièrent de venir à leur secours contre Xerxès , ce qu’ils n'auraient pas fait après la bataille de Salamine , qui leur enfla tellement le courage , que depuis ce temps-là ils se crurent asseï forts pour résister à leurs enncmiselfinlr celte guerre à leur avantage sans la secours d'autrui.

* An. M.35^; av. J. G.

avait été sa conduite , à quoi il avait employé les sommes qu’on lui nv.iil confiées , cl quel usage il avait fait de son autorité, ajoutant que, si l’on avait quelque plainte à former contre lui, sa personne et sa vie étaient entre leurs mains. Tout le peuple, louché d’un discours si peu attendu, et encore plus de la confiance avec laquelle il s’abandonnait à lui, répondit par une acclamation générale de joie , de louange el de reconnaissance, el sur-le-champ, d’un commun accord, lui déféra l’autorité souveraine avec le litre de roi ; et pour conserver à jamais la mémoire de l'action mémorable de Gélon ' , qui était venu dans l’assemblée se mettre à la discrétion des Syracusains, ils lui érigèrent une statue, où il était représenté avec un simple habit de citoyen , sans ceinture el sans armes. Cette statue eut dans la suite un sort bien singulier, et digne des motifs qui la lui avaient fait ériger. Timoléon, plus de cent trente ans après, ayant rétabli la liberté à Syracuse, jugea à propos, pour n’y laisser aucune trace du gouvernement ly rannique, el en même temps pour subvenir aux besoins du peuple, de faire vendre à l’encan toutes les statues des princes el des tyrans qui l’avaient gouvernée jusque-là. Mais auparavant il leur fit faire leur procès en forme, comme on le fait à des criminels, écoutant sur chacune les témoins et les dépositions. Elles furent toutes condamnées d’un commun suffrage , excepté celle de Gélon, dont je parle ici, laquelle trouva un éloquent avocat dans la vive el sincère reconnaissance des citoyens pour ce grand homme, dont ils respectaient encore la vertu , comme s’il eût été vivant.

Les Syracusains n’eurent pas lieu de se repentir d’avoir confié une entière autorité à Gélon. Elle n’ajouta rien au zèle qu’il avait eu jusque-là pour leurs intérêts, mais le mit seulement en état de leur être plus utile’; car, par un changement jusque-là inouï, et dont Tacite ’ n’a vu depuis d’exemple que dans Vespasien, il fut le premier que la puissance souveraine ail rendu meilleur. H donna le droit de bourgeoisie à plus de dix mille étrangers

* Plut. inTimol. « pag. 247. — ÆUan. 11b. 13, cap. 37.

* Diod. lib. 11 . pag. 55.

* « Solus oronlui» anie se prlncipium lo mel lus mutalu « est. » (ma lib. 1 , cap. 50.;

qui avaient servi sous lui. Su.s vues étaicul de peupler la capitale, de rendre l'iHat plus puissant, de récompenser les services de cos braves et Gdèles soldats , et de les atlaclier plus fortement à Syracuse par le souvenir d'uii établissement si avantageux qu'elle leur avait procuré en les adoptant au nombre de ses citoyens.

Il se piquait surtout d'une sincérité, d’une vérité, d’une bonne foi à garder sa parole qui était à l'épreuve de tout ‘ : qualité essentielle dans un prince, seule capable de lui attirer la confiance de ses sujets et des étrangers, et qui doit être regardée comme la base de toute bonne politique et de tout bon gouvernement. Ayant besoin d'argent pour une expédition qu’il méditait (il y a apparence que c'était avant la victoire rem|K>rtée contre les Carthaginois), il s’adressa au peuple pour en tirer cette coniribulion; mais voyant que les Syracusains avaient peine à se résoudre à prendre sur eux celte dépense, il dit que ce qu’il leur demandait n'élail qu'un emprunt, et qu’il s’engageait à le leur rendre aussitôt après la guerre. Les sommes lui furent fournies, et il les rendit exactement au temps marqué. Quelle ressource pour l’état qu’une telle équité! Quel malheur et quel aveuglement d’y donner la plus légère atteinte!

Une de ses principales attentions (et en cela il fut imité par son successeur) était de mettre en honneur le labourage et la culture des terres. On sait combien la Sicile était un pays fertile en blé, et quel immense revenu on pouvait tirer d’un fonds si riche en le cultivant avec soin. Il animait le travail par sa présence, et se faisait un plaisir de paraître quelquefois à la télé des laboureurs, comme dans d’autres occasions on l’avait vu marcher à la tête des troupes. Son dessein n’était pas seulement, dit Plutarque, de fertiliser et d’enrichir le pays, mais encore d’exercer ses sujets, de les accoutumer et de les endurcir au travail, et de les préserver par ce moyen de mille désordres qui sont la suite inévitable d’une vie molle et oisive. Il est peu de maximes, en matière de politique, sur lesquelles les anciens aietit plus insisté que sur celle qui regarde la culture des terres ; ce qui est une preuve de leur grande

* IMul. In A|>o)ib'.h. pag. 175.

sagesse et de la profonde connaissance qu’ils avaient des solides appuis et des véritables ressources d’un état. Xénophon ', dans un dialogue qui a pour litre Uièron , et qui traile du gouvernement, montre quel avantage ce serait pour un état si le prince était attentif à récompenser ceux qui excelleraient dans le labourage et dans la culture des terres. Il en dit autant de la guerre, du commerce, et de tous les arts , où l’honneur qu’on rendrait à ceux qji s’y distingueraient mettrait tout en mouvement , exciterait une noble et louable émulation parmi les citoyens , et ferait inventer mille moyens pour conduire ces arts é leur perfection.

11 ne paraît pas que Gélon eût été élevé comme l’étaient chez les Grecs les enfiints des riches, à qui l’on apprenait avec grand soin la musique et l’art de toucher les instruments. Peut-être fut-ce un effet de son peu de naissance, ou plutôt du peu de cas qu’il faisait de ces sortes d’exercices. Un jour qu’on préscnia aiirés le repas’, comme c’était la coutume, une lyre à tous les convives, quand le rang de tiélon fut venu, au lieu de loucher cet instrument comme av aient fait tous les autres , il se lit amener son cheval , monta dessus avec une légèreté et une grâce admirable, et fil voir qu’il avait appris quelque chose de meilleur que de jouer de la lyre.

Depuis la défaite des Carthaginois en Sicile’, toutes les villes y jouissaient d’un profond repos , et Syracuse surtout goûtait avec joie toutes les douceurs de la paix sous le sage gouvernement de Gélon. Il n’était pas de Syra- I use , et cependant tous les Syracusains , si jaloux de leur liberté, s’étaient empressés de le faire leur roi. Quoique étranger, la souveraineté le vint chercher , sans autre brjgue de sa part que celle du mérite. Il en connut tous Im devoirs , il en sentit tout le poids. Il ne l’accepta que pour l’avantage des peuples. 11 ne se crut roi que pour défendre l’étal, que pour maintenir le bon ordre , que pour protéger rinnocepcc et la justice, que pour donner à tous scs sujets , par sa vie simple modeste,

' Pag.9tft-917.

* Plut, in .\pophth. pag. 175.

* Diod. lib. 1 1 , cap. 21^30.

..^le

réglée, appliquée, le modèle de toutes les vertus civiles. Il lie prit pour lui de la royauté que les peines et les soins, que le zélé pour le bien public, que la satisfaction sensible de procurer par scs veilles la tranquillilë et le repos à des millions d'hommes ; en un mol , il ne regarda la royauté que comme un engagement et comme un moyen de rendre plus d'hommes heureux, lien bannit la pompe , le faste, la licence , cl l'impunité de faire le mal. 11 ne voulut |>oinl paraître régner: mais il se contenta de faire régner les lois. Il ne fit jamais sentir à ses inférieurs qu'il était le maître; il leur lit seulement comprendre qu'eux et lui devaient céder à la raison et à la justice. Pour se faire obéir, il aimait à n'employer que la persuasion et le bon exemple, qui sont les armes de la vertu , et qui produisent seuls une obéissance sincère cl constante.

Une vieillesse respectée, un nom chéri et révéré par tous scs sujets, une réputation également répandue au dedans et au dehors, ont été le fruit de celle sagesse conservée sur le trOne jusqu'au dernier soupir. Son régne fut rourl, et ne lit que le montrer à la Sicile, pour donner dans sa personne le modèle d'un bon cl d'un véritable roi. Après avoir régné seulement sept ans , il mourut, inflnimeut regretté de tous ses sujets. Chaque famille croyait avoir perdu son meilleur ami, son protecteur, son pi're. Le peuple lui érigea hors de la ville , dans l'endroit où sa femme Démarète avait été ensevelie, un superbe monument, environné de neuf tours d'une hauteur et d'une magniflcence extraordinaires , et lui décerna les honneurs qu'on rendait alors aux demi-dieux, a|>pelés autrement tes héros. Les Carthaginois, dans la suite, abattirent ce monument, et Agalliocle ces tours: mais, dit l'historien, ni la violence, ni l'envie, ni le temps qui ruine tout, n'ont pu détruire la gloire de sou nom, ni abolir la mémoire de ses grandes vertus et de scs belles actions, gravées par l'amour et par la reconnaissance dans le cœur des Siciliens.

tl. UlCJtUX.

Après la mort de Gélon ' , le sceptre demeura • .Vu. JI. 3532;«v.J.C. »Tî

encore dans sa famille près de douze ans. Hièron , l'atnè de scs frères , lui suc(éda.

Il faut , pour concilier les auteurs au sujet de ce prince , dont les uns le dnniicnl pour un bon roi, d'autres pour un tyran odieux; il faut, dis-je, distinguer les temps. Il y a bimucoup d'apparence qu'lliéron, dans les commencements de son règne , ébloui par l'éclat de la puissance souveramc , et corrompu par les flatteries des courtisans, prit à l^chc d'abord de s'écarter de la route (|ue son prédécesseur venait de lui marquer, et dont il s'était si bien trouvé. Ce jeune prince' était avare, violent, injuste , et ne songeait qu'ù satisfaire ses passions, sans SC mettre en peine de s'attirer l'estime et l'alfeclion des peuples, qui, de leur côté, avaient une extrême haine pour un prince qu'ils regardaient plutôt comme un tyran que comme un roi. Il n'y eut que le respect pour la mémoire de Gélon qui les empêcha d'éclater.

Quelque temps après qu'il fut monté sur le trône , il conçut de violents soupçons contre son frère Polyzèle , dont le grand crédit qu'il avait dans la ville, lui fil craindre qu'il no songeât â le détrôner. Pour se défaire sans bruit d'un ennemi, selon lui, fort dangereux, il voulut le mettre à la tête de quelques troupes qu'il envoyait au secours des Sybarites contre les Croloniates, espérant qu’il |)érirail dans celle expédition. Le refus que Ht son frère d’accepter ce commandement l'aigrit encore davantage contre lui.Thèroii, qui avait épousé la fille de Polyzèle, prit le parti de son beau-pére. Il y eut à ce sujet de grands et de longs difTérends entre lu roi de Syracuse et celui d’Agrigente' : mais è la fin ils s'accommodèrent par la sage enlrembe du poêle Simonide; et, pour rendre leur accommodement durable , ils le cimentèrent par une nouvelle alliance, llièron épousa la sœur de Thèron. Depuis ce temps là, les deux rois vécurent en bonne iutelligencê.

Une santé d'abord assez infirme, et éprouvée par fréquentes maladies, laissa à lliéron‘ le temps de faire des réflexions, et lui fU naître la pensée d'appeler auprès de lui des

> Diod. Ilb. il . pas. 51.

* Scbol. in Piod.

* ÆUan. Ni). I, cap. là

personnes savantes, eapaliles de rentrelenir agréablement, et de lui donner d’utiles instructions. Les plus célèbres poètes de son temps se rendirent à sa cour : Simonide, Pindare, Baccbjiide, Épicharme;ct l’on prétend que la douceur cl les charmes de leur conversation ne contribuèrent pas peu à adoucir l’humeur dure cl sauvage d'Hiéron.

Plutarque ‘ rapporte de lui une parole qui marque une disposition excellente dans un prince. Il disait que sa maison et scs oreilles seraient toujours ouvertes à quiconque voudrait lui dire la vérité, et la lui dirait avec franchise et sans ménagement.

Los poêles dont j’ai parlé n’exccllaienl pas seulement dans la poésie, mais avaient d’ailleurs un grand fonds d’érudition, et étaient regardés et consultés comme les sages de leur temps. C’est ce que Cii éron ’ dit en particulier de Simonide. Il avait beaucoup de crédit sur l’e.'prit du roi, cl il s’en servait pour le porter à la vertu. Leurs entretiens roulaient assez souvent sur des matières de philosophie. J’ai déjà remarqué ailleurs que, dans une de ces conversations, Hiéron demanda ù Simonide ce qu'il pensait sur la nature cl sur les attributs de la Divinité. Celui-ci demanda un jour pour y rélléchir; le lendemain il en demanda deux, et alla toujours ainsi en augmentant. Pressé ])ar le prince de rendre raison de ces délais, il avoua que la matière était au-dessus de ses forces, et que plus il y pensait, plus il y trouvait d’obscurité.

Nous avons un excellent traité de Xénophnn sur la manière de bien gouverner, qui a pour litre Hiéron, et qui est un dialogue entre ce prince et Simonide. Hiéron entreprend de prouver au poète que les IjTans, les rois, ne sont pas si heureux qu’on se l’imagine. Entre un grand nombre de preuves qu’il en apporte , il insiste principalement sur le malheur qu’ils ont d'élre privés du plus grand bien et de la plus grande douceur de la vie, c’est-à-dire d'un véritable ami, dans le sein duquel ou puisse déposer sûrement scs chagrins , ses inquiétudes, ses secrets ; qui partage avec nous nos

< In A;>ophlh. pag. 175.

< K Siinoniiies, non poêla solùm suavis, vcrùmcliam 0 raplorutiui üoclus sapiensque trodilur. • (Cic. de nat. Vcor. . UU, 1 , n. 60.)

joies cl nos douleurs; en un mot, qui soit un autre nous-méme, et qui ne fasse avec nous qu’un cœur et qu’une àme. Simonide, de son cèlé, lui donne d’admirables instructions sur les devoirs de la royauté. Il lui représente qu’un roi ne l’est pas pour lui, maispourlesautres ; que sa grandeur consiste , non à se bâtir' de superbes palais, mais à construire des temples, à fortifier cl à embellir scs villes; que sa gloire est, non qu’on le craigne, mais qu'on craigne pour lui; qu’un soin véritablement royal n’est pas d’entrer en lice avec le premier venu dans les jeux olympiques (c’était la passion des princes de ce temps-là, et en particulier d’Hiéron '), mais de disputer avec les rois voisins à qui réussira le mieux à répandre l'abondance dans scs états, et à rendre ses peuples heureux.

Un autre poète, c’est Pindare, loue néanmoins ce même Hiéron sur la victoire qu'il avait remportée à la course équestre. « Ce « prince, dit-il dans son ode, qui gouverne a avec équité les peuples de l'opulente Sirile, « a cueilli la plus pure ficur de toutes les ver- « lus. Il SC fait un noble plaisir de ce que la « poésie et la musique ont de plus exquis, il « aime les airs mélodieux, tels que nous avons « coutume d’en jouer à la table des personnes « qui nous sont chères. Courage donc, prends « ta lyre, et monte-la sur le ton dorien. Si tn R le sens animé d’un beau feu en faveur de fl Pise * et de Phérénice ; s’ils ont fait naître fl en toi les plus doux transports lorsque te « généreux coursier, sans être piqué de l’épe- « ron, volait sur les bords de l’Alphée elpor- « lait son maître au sein de la victoire, chante « le roi de Syracuse, l’omemenl de nos cour- « ses é<iueslrcs. »

On peut voir l’ode entière traduite par feu M. Massicu, dans le 6’ tome dos mémoires de l’Académie des Inscriptions cl Bellcs-Lcllres, d’où j’ai extrait le peu que j’en ai rapporté.

* On dU que Thémislocle , le voyant arriver aux jeux olym|)iquc$avec un grand <k]uipage. fut d'avi$ qu'oaoery admit ]vis , parce qu1l n'avait point secouru les Grecs rou- Irc rennemi commun , non plus que son frère Gèloo ; et cet avis Ht hoiiucur au général albénicu. (Ælu5. lib.tl. cap. 5.)

• Fisc était la ville prèsdclafiucllc sc célébraient les jeux olympiques: phérénice, le nom du coursier d'Hiéron , qui .‘Ignific, remporteur de rictuires.

J’ai été bien aise de faire connaître Pindare au lecteur par ce petit échantillon.

: Cette ode est suivie immédiatement d'une autre composée en l’honneur de Théron , roi d’Agrigente, vainqueur à la course des chars. Plusieurs la regardent comme le chef-d’œuvre lie Pindare , tant l’espression leur en parait sublime , les sentiments nobles , la morale pure.

Je ne sais pas jusqu’à quel pointil faut compter sur les autres louanges que Pindare donne à Hiéron : car les poêles ne se piquent pas toujours d’une grande sincérité dans celles qu’ils accordent aux princes : mais au moins il est certain*t]u’il avait fait de sa cour le rendezvous des beaux esprits, et qu’il avait su les y attirer par ses manières honnêtes et engageantes, et encore plus par ses libéralités, ce qui u’esl pas un petit mérite pour un roi.

On ne peut donner à la cour d’Hiéron l’éloge que donne Horace à celle de Mécène ', où régnait un caractère rare parmi les savants, mais iniinimcnl plus estimable que toute leur science. On ne connaissait point, dit Horace , dans cette aimable cour les bas sentiments de l’envie et de la jalousie , et l’on y voyait, dans ceux qui partageaient la faveur du maître, un mérite ou un crédit supérieur, sans en prendre ombrage. Il n’en était pas ainsi chez Hiéron, ni chez Théron. On dit “ que Simonide et son neveu Bacchylide tâchaient par toutes sortes de critiquesd’alTaiblir l’estime <|ue ces princes témoignaient pour les ouvrages de Pindare. Celui-ci, par droit de représailles, les rabaisse étrangement dans l’ode de Théron, en les com|)aranl à des corbeaux qui croassent inutilement contre le divin oiseau de Jupiter. La vertu de Pindare n’était pas la modestie.

Hiéron *, ayant chassé de Catane et de Naxe les anciens habitants, y établit une nombreuse colonie composée de dix mille hommes, dont

* Noo islo vivimus üiie ,

Quo lu rere , modo. Duinus hdc ncc purior ulla e&t, IS'ec magi$ his aliéna mnli*. Ntl ml oRtcU um|uam , DUior bic aut e$l quia dodior. Küi locus udI- • Cuique suus.

(Hbhat. So(. 10, lib. 1 [V. 49 52].)

* Schollasl. Piüd.

3 X)iuü. Ub. 11 , pag. 37.

cinq mille étaient Syracusains, et les cinq autres mille venus du Péloponnèse. C’est ce qui engagea les habitants de ces deux villes à lui décerner après sa mort les honneurs qu’on rendait aux héros ou demi-dieux, parce qu’ils le regardaient comme leur fondateur.

Il témoigna beaucoup de bonté aux enfants d’AnaxilaUs , qui avait été tyran de Zancle , et grand ami de Gèlon son frère '. Comme ils élaienl parvenus à l’Age viril , il les exhorta à prendre en main les rênes du gouvernement , après s’élre fait rendre compte par leur tuteur, qui s’appelait Micylhe. Celui-ci, ayant assemblé les plus proches parents et les meilleurs amis des jeunes princes , rendit en leur présence un si bon compte de sa tutelle, que tous , ravis en admiration , donnèrent des louanges extraordinaires A sa prudence, A sa bonne foi et à sa justice. La chose alla si loin , que les jeunes princes mêmes le pressèrent très-vivement de vouloir bien continuer A se charger du gouvernement comme il avait fait jusque-lA. Mais le sage tuteur , préférant la douceur du repos A l’éclat du commandement, et d’ailleurs persuadé que l’inlérét de l’état demandait que les jeunes princes gouvernassent par eux-mémes , prit le parti de la retraite. Hiéron mourut après avoir régné onze ans.

ni. THRASTBULe.

Son frère Thrasybule lui succéda, et contribua beaucoup par sa mauvaise conduite A le faire regretter. Plein d’orgueil et d’une fierté brutale , il comptait pour rien les hommes , croyant qu’ils n’élaienl faits que pour lui , cl qu’il était d’une autre nature qu’eux. Il se livra entièrement au conseil flatlcur des jeunes insensés qui l’environnaient. Il traitait tous ses sujets avec la dernière dureté, bannissant les uns, confisquant le bien des autres , et en faisant mourir un granil nombre. Les Syracusains ne purent souffrir longtemps une si dure servitude. Us appelèrent A leur secours les villes voisines , intéressées comme eux A secouer le joug de la tyrannie. Thrasybule fut assiégé dans Syracuse même , dont il avait retenu une partie sous sa domination, savoir:

* Diud. lib, il . |i2g. 5ü.

l'Achradine , el l'ilc.qui élail Irts-forlifiéc; le troisième quartier de la ville , nommé Tyque, était entre les mains de ses ennemis. Après une assez faible résistance , ayant demandé à capituler, il quitta la ville, cl se relira en e\il chez les I.ocricns. Il n'avait été sur le trftne qu'un an. Syracuse rentra ainsi en liberté. Elle délivra aussi les autres villes de Sicile de la tyrannie , établit partout le gouvernement populaire . cl s'y maintint ellemême pendant soixante ans , jusqu'au temps de Denys le tyran , qui l'asservit de nouveau.

Depuis que la Sicile eut été délivrée de bi domination des tyrans*, et que la liberté eut été rendue 4 toutes les villes, comme le pays par lui-méme était extrêmement fertile , et que la paix dont on jouissait partout laissait tout le loisir de s'appliquer à la culture des terres et à la nourriture des troupeaux , les peuples de celte Ile devinrent fort puissants , cl amassèrent de grandes richesses. Pour consener à jamais la mémoire de l'henreux jour où ils avaient secoué le joug de la servitude par l'exil de Thrasybule , ils ordonnèrent dans l'assemblée générale de la nation que l'on érigerait une statue colossale à Jupiter Libérateur; que tous les ans, dans ce jour-là, on célébrerait une fêle solennelle en action de grâces du rétablissement de la liberté , el qu'on immolerait aux dieux quatre cent cinquante taureaux, qui serviraient aussi à traiter le peuple dans un festin commun.

Il resta toujours néanmoins dans l'esprit de plusieurs particuliers je ne sais quel levain secret de lyrannie qui troubla souvent la douceur de celle paix , el causa dans la Sicile divers mouvements dans le détail desquels je ne crois pas devoir descendre*. Pour en ivrévenir l'elTel , on établit à Syracuse le pétalisme, qui é'ail à peu prés la même chose que l'ostracisme à Athènes, el qu'on appela ainsi du mot grec TTiTa/ov , qui signilic une feuille , parce qu'on donnait son suffrage sur une feuille d'olivier. Ce jugement s'exerçait contre les ci- ' toycns dont In puissance donnait lieu de craindre qu'ils ne songeassent à se faire tyrans, el les bannissait pour dix ans : mais il ne subsista

' An. M. 35M; iv. J. C. 160. - Uiod. lit). Il, pag. 55 , etc.

V Uiufi. lib. Il , pjg. 65

pas ionglemps, et fut bientôt aboli, parr« que , la crainte d'y succomber ayant porté l« plus gens de bien à se retirer cl à renoncer au gouvernement , les premières places n'élaioal plus remplies que par ceux des citoyens qui avaient le moins de mérite.

Deucélius, selon Diodore* , élail chef des pecl pies appelés proprement Sicilieni. Les ayant tous réunis en un seul corps, excepté ceux d'Hybla, il devint fort puissant, et forma plusieurs grandes entreprises. Ce fut lui qui bâtit la ville Palica, prés du temple des dieux nommés palici. Ce temple était fort célébré par quelques merveilles qu'on en raconte, et encore plus I>ar la sainteté el la religion des sermeuli qu'on y prêtait , dont on dit que le violemeni était toujours suivi d'une punition prompte et exemplaire. C'élail un asile assuré pour tous ceux qu'une puissance supérieure accablait, el surtout pour les esclaves vexés injustement par leurs maîtres, ou traités par eux trop cruellement. Ils y demeuraient en sûreté jusqu'à ce que des arbitres el des médiateurs eussent fait leur paix; et il n'y avait point d'exemple que jamais aucun maître eût manqué à la parole qu'il avait donnée de pardonner à ses esclaves , tant les dieux qui présidaient à ce temple étaient en réputation de venger sévèrement le parjure.

Ce Deucétius, après plusieurs succès fort heureux et plusieurs actions où il avait remporté de grands avantages sur les ennemis, el en particulier sur les Syracusains , vit tout d'un coup changer sa fortune par la perte d'une bataille, el fut abandonné de presque toutes ses Iroupbs. Dans la consternation el l'abattement où le jeta une désertion si subite el si générale, il prit une résolution que le désespoir seul pouvait lui inspirer. Il se retira sur le soir et de nuit à Syracuse, avança jusque dans la place publique ; el là, humble suppliant prosterné au pied des autels, il abandonna sa vie et scs étals à la merci des Syracusains, c'està-dire de ses ennemis déclarés. La singularité du speclacle attira un grand concours du peuple. Les magistrats aussitôt convoquèrent l'assemblée, ctmirenl l'affaire en délibération. On commença par entendre les orateurs chargés

* Dicwl. |vig. 67-70,

onUnairement de haranguer le peuple, qui rmiinièrent eitrëineinenl contre Deucëlius, comme contre un ennemi public que In Providence elle-même semblait leur présenter pour venger et punir par sa mort tous les torts qu’il avait faits i la république. Un tel discours lit horreur à tout ce qu’il y avait de gens de bien dans l’assemblée. Les plus sages et les plus anciens d’entre les sénateurs représentèrent < qu’il ne fallait pas considérer ici ce que 0 méritait Deucétius, mais ce qui convenait « aux Syracusains : qu’ils ne devaient plus envi visagerenlui un ennemi, mais un suppliant, ■ qualité qui rendait sa personne sacrée et ina violable ; qu’il y avait une déesse [elle s’apa pelait AVme’si*) vengeresse des crimes, sura tout de la cruauté et de l’impiété , laquelle a sans doute ne laisserait pas celle-ci impunie : a qu’outre qu’il y a de la bassesse et de l’ina liumanité d’insulter à l’infortune des mala heureux , et de vouloir écraser ceux qu’on a trouve déjà abattus sous ses pieds, il était de « la grandeurel du bon naturel des Syracusains a de faire paraître de la bonté et de la cléa mence il l’égard de ceux mêmes qui en sont a le moins dignes. » Tout le peuple se rendit à cet avis, et d’un commun consentement consens la vie à Deucétius. La ville de Corinthe, métropole et fondatrice de Syracuse , lui fut marquée pour lieu de sa retraite, et les Syracusains s’engagèrent à lui fournir tout ce qui lui était nécessaire pour y vivre honorablement. Qui ne comprend pas, en comparant ces deux avis, de quel côté est le beau et le grand?

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