‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 91 sur 125 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

GLT.RBE DD PÉLOPOSSÈSE.

La guerre du Péloponnèse’, dont j’entreprends de parler , commença vers la fin de la première année de la 87" olympiade , et dura vingt-sept ans ; Thucydide en a écrit l’histoire jusqu’à la vingt-unièmo année inclusivement. 11 marque avec beaucoup d’exactitude tout ce qui s’est passé chaque année . qu’il divise en campagnes et en quartiers d’hiver. Je n’entrerai pas dans un si grand détail, et ie me contenterai d’en extraire ce qui me paraîtra de plus curieux cl de plus intéressant. Plutarque et Diodore de Sicile me seront aussi d’un grand secours, et me fourniront beaucoup de lumières.

* Pausan. lib.6, pag. 370.

* Ælian. lib. 2, cap. 2V An.M. 3573;av. J.G. 431

S 1. — Siège de Platée pao les Tiièdaixs. Iu-

VAGLS MUTUELS DE L'AtTIQCE ET DU rÈLOPO>!4tS4.

llo?itCEUES HEKDCS AUX AtUÉ:(IBMS MoETS DAM

LA PDBMttRB CAMPAGTTE.

première année de la guerre.

Le premier acte d’hostilité qui commença la guerre vint de la part des Thébains, qui allaquérent Platée , ville de Béotie , cl alliée d’Athènes '/ Ils y furent introduits par trahison, mais les citoyens , les ayant attaqués de nuit, les tuèrent tous , excepté près de deux cents qu’on fil prisonniers, et qui, peu de temps après, furent mis à mort. Les Athéniens, avertis de ce qui s’était passé à Platée , y envoyèrent aussitôt du secours, y firent porter des vivres, et en firent sortir toutes les bouches inutiles.

La trêve étant manifestement rompue, on se prépara de part et d’autre ouvertement è la guerre , et Ton dépêcha partout des ambassadeurs pour se fortifier de l’alliance des Grecs et des barbares. Tout était en mouvement dans la Grèce, hormis quelques peuples et quelques villes, qui demeurèrent dans la neutralité en attendant l’événement. Le grand nombre inclinait vers les Lacédémoniens, comme vers les libérateurs de la Grèce, et Ton se portail avec chaleur pour leur parti , parce que les Athéniens, oubliant que la modération et la douceur du commandement leur avait d’abord attaché beaucoup d’alliés, les avaient ensuite presque tous aliénés par leur fierté et par la dureté de leur gouvernement, et s’élaicnl fait haïr nonseulement de ceux qui étaient déjà sous leur puissance, mais de ceux qui appréhendaient d’y tomber : telle était la disposition des esprits. Voici quels étaient les alliés de chacun des deux peuples.

Les Lacédémoniens avaient tout le Péloponnèse pour eux , à la réserve d’Argos , qui était neutre. Les Achéens le furent aussi d’abord, excepté les Pellénicns ; mais ils s’embarquèrent peu à peu dans cette guerre. Hors du Péloponnèse, ils avaient les Mégariens, les Locriens, les Béotiens, les Phocéens, les Ambraciutes, les Leucadiens et les Anactoriens.

• Thucyd. Mb. 2. pag. 99-1^. - Diod. 11b, 12, pag. T,lOO. — PluL In Pericl. pag. lîD.

Les alliés d'Allièncs étaient Cliio, Lesbos, Platée, les Messéniens de Naupacte, la plupart des Acarnaniens, les Corcyréens, les Céphalléniens et Zacyniliiens; sens parler de tous les pays tributaires, comme la Carie maritime, la Doride, qui en est proche, l’Ionie, niellcspont et les villes de la Thrace, excepté Chalcide et Potidée, toutes les Iles qui sont entre la Crète et le Péloponnèse en tirant vers l’orient, et les Cyclndes, hormis Mélos et Théra.

Aussitôt après l’entreprise formée sur Platée , les Lacédémoniens avaient ordonné des levées dedans et dehors le Péloponnèse , et avaient fait préparer tout ce qui était nécessaire pour entrer dans le pays ennemi. Quand tout fut prêt , les deux tiers des troupes se rendirent à l’isthme de Corinthe, et l’autre demeura pour la garde du pays. Alors Archidamus, roi de Lacédémone, qui commandait l’armée, assembla les généraux et les principaux oOiciers, et leur rcmeUant devant les yeux les g;randes actions de leurs ancêtres , et celles qu’ils avaient fuites eux-mêmes , ou dont ils avaient été les témoins, ils les exhorta à soutenir courageusement l’ancienne gloire de leurs villes , aussi bien que leur propre gloire. 11 leur représenta que toute la Grèce avait les yeux attentifs sur eux , et que , dans l’attente du succès d’une guerre qui allait décider de son sort, elle ne cessait de faire des vœux au ciel pour un peuple qui lui était aussi cher que les Athéniens lui étaient devenus odieux ; qu’au reste il ne pouvait leur dissimuler qu’ils marchaient contre un ennemi beaucoup inférieur , à la vérité , en nombre et en forces, mais d’ailleurs puissant, aguerri, entreprenant , et dont le courage sans doute s’augmenterait encore par la vue du danger et par le ravage de scs terres : qu’ainsl il fallait faire des efforts extraordinaires pour jeter d’abord la terreur dans le pays où ils allaient entrer *, et pour inspirer aux alliés une grande conGancc. Tous répondirent par des cris de joie , et par des assurances réitérées de bien faire leur devoir.

L’assemblée s’étant séparée , Archidamus , toujours plein de léle pour le salut de la

c « Goarui prlmU eventibus mcluin sut RdacUm gigni.» (Tacit. Annal. Ilb. 13, rap. 31.)

Grèce , et allentif à ne rien négliger pour prévenir une rupture dont il prévoyait les funestes suites , envoya un Spartiate .'i Athènes, nfin d’essayer , avant qu’on passât outre , de porter les Athéniens à se relâcher par la vue d’une armée prête à entrer dans l’Atlique. Mais, bien loin de lui donner audience et d’écouter ses raisons , ils ne Ini voulurent pas seulement permettre l’entrée dans leur ville ; car Périclès avait obtenu qu’on ne recevrait ni héraut , ni ambassadeur de la part des Lacédémoniens , qu’ils n’eussf'iit mis bas les armes. On lui lit donc commandement de se retirer du pays dans le jour même , et on lui donna des gens pour l’accompagner jusque sur lu frontière , et pour l’cmpécher de parler à personne dans le chemin. En prenant congé d’eux , il leur dit que ce jour-là serait le commencement de grands maux pour toute la Grèce. Archidamus, ne voyant plus aucune espérance d’accommodement, se mit en marche vers l’Atlique avec une armée de soixante mille hommes, composée de troupes choisies.

Avant qu’il y entrât, Périclès déclara aux Athéniens que, si Archidamus, en ravageant leurs terres, épargnait celles qui lui appartenaient en propre , soit à caii.se du droit d’hospitalité qui était entre eux , ou pour donner occasion à ses ennemis et à ses envieux de le calomnier comme s’il était d’intelligence avec lui, il donnait dès ce jour-là à la ville d’Alhènes ses terres et se„s maisons. Il leur fit entendre que le salut de l’état consistait à consumer les forces des ennemis en traînant la guerre en longueur , et que pour cela il fallait retirer en diligence des champs tous leurs effets, et se renfermer dans la ville sans jamais en venir à une bataille. En effet, leurs troupes n’étaient pas assez nombreuses pour entrer en campagne et pour tenir tête à l’ennemi. Ils avaient, sans les garnisons , treize mille soldats pesamment armés , et seize mille habitants , jeunes et vieux , bourgeois et autres , destinés pour la garde de la place : outre cela, douze cents chevaux , en comptant les archers à cheval , et seize cents archers à pied. Voilà à quoi montait l’armée des Athéniens. Mais leur principale force consistait dans une flotte de trois cents galères , dont une partie était destinée à ravager le pays ennemi , et l’aulre à conte-

ilir dans le devoir les alliés dont on lirait des ennlribtilions, sans lesquelles on ne pouvait pas fournir aux frais de la guerre.

Les AUiénieus, eiieouragi's par les vives e\l)orlaliuns de l’érielés , eninieni'reni de la eanipagne leurs femmes , leurs enfants , leurs meubles el tous leurs effets, jusTiirJi dt-molir leurs maisons et en emporter le bois. Pour le bc'tail el les listes de somme , ils les passèrent dans nie d'Knln^e et dans les Iles voisines. Celle triste et prf‘ripil('o transmigration ne lais.'a pas de les allliger sensiblement , et leur rau.sa bien des larmes. Depuis la retraite des Perses , e’e.sl-à-dire depuis prés de cinquante ans, ils avaient joui d'un paisible repus, uni- (piement occupés de la culture de leurs terres et de la nourriture d(‘ leurs troupeau.x. Il fallait maintenant tout abandonner et renoncer généralement il tout. Ils le tirent, el se logèrent dans lu ville du mieux qu'ils purent , se retirant chez leurs parents ou ebez leurs amis, quelques-uns même dans les temples et dans les autres lieux publies.

Cependant les Lacédémoniens, s'étant mis en marriie, entrèrent dans le pays, et vinrent camper il IMiiioé , qui est la première place forte du edté de la liéolie. Ils furent lunglenips à se prépan'rà l'allaquc et ii dresser des liattcrics; ce qui faisait murmurer contre Ar- ( liidamus , comme s'il eiU fait la guerre négligemment, à cause qu'il n'avait pas été d'avis de l'entreprendre. On lui reprocliail sa marche trop lente , el son séjour trop long prés de Corinthe. On se plaignait encore de ce qu’il avait un peu tardé ii assembler l'armée , comme s'il edt voulu donner le loisir aux .Athéniens d'enlever ce qu'ils avaient à la campagne , au lieu qu'en y entrant bru.squement . tout eût été saccagé. 3Iais son dessein avait été d’attirer *les Athéniens par ces délais ù un accommodc'menl , et de prévenir une rupture dont il prévoyait que les suites seraient pernicieuses i toute la Grèce. Voyant qu’aprés plusieurs assauts il n'avait pu prendre la place , il leva le siège , et entra dans l'Atlique au milieu de la moisson. Après avoir ravagé toute la contrée , il s'avança jusqu’à Acharnes, l'un des plus grands bourgs d'Athènes , et qui n'était qu'à quinze cents pas de la ville. Il y campa, dans l’esp.C'nincc que les Athéniens , indignés de le

voir si prés d'eux , sortiraient pour dcfencre leur pays , et lui donneraient occasion de les attirer à une bataille.

Ils curent elTeclivemenl beaucoup de peine, fiers el impétueux comme ils étaient, a soutenir celle sorte de bravade cl d'insulte de U part d’un ennemi à qui ils ne se croyaient pas inférieurs en courage. Ils voyaient de leurs yeux le ravage de leurs terres el l’incendie de leurs maisons el de leurs fermes. Ils ne pouvaient sup|iorler plus longtemps ce triste spectacle, et demandaient qu’à quelque, prix que ce fût, on les fil combattre. Périclésvil bien que c'était tout hasarder, et exposer ta ville i une perle certaine, ipic d'aller livrer bataille devant ses murailles à une année de soixante mille comballants, cl composée des meilleures troupes qu il y eût dans la Itéotie cl daicsic l’éloponnésc ; d'ailleurs sa grande mnxiave était d’épargnèr le sang des citoyens, dont U perte était irréparable. Ainsi , toujours ferme dans son plan, el uniquement allenlifà calmer cette impaticnccclcellc fougue des .Vlhéniens, il se donna bien de garde d’as.sembler ni le sénat , ni le peuple , de peur qu’on n’y prit malgré lui quelque fài heusc résolution. Ses amis faisaient tous leurs clTorls pour le fléchir par leurs prières; d'un autre côté, scs ennemis n’oubliuicnl rien pour l’ébranler par leurs menaces et par leurs mauvais discours. Us lâchaient de le piquer par des chansons el jvnr des satires, en décriant sa conduite comme celle d'un homme lâche et insensible , qui laissait tout en proie à leurs ennemis. Cléon ‘ fut celui qui montra le plus d'acharnement contre lui. Il était fils de corroyeur, et corroyeur lui-mérae. Il s'élail élevé par la brigue, et apparemment par une sorte de mérite tel qu'il le fallait pour réussir dans une république. Il avait une voix forte et imposante, avec un art merveilleux de gagrrer le peuple el de le mettre dans ses intérêts. Ce fut lui qui établit qu'on donnerait trois oboles à chacun des six mille juges *, au lieu de deux qu'on donnait auparavant. Son caractère propre était une estime démesurée de lui-méinc, une folle confiance dans son mé-

* C’en le même Citron qu’.Vri5lopb.VDC a »i lOrt décrié dins plusieurs de ses comédies.

* Trois oboles , ou VH renlimes. E II.

i>Oi

rUc, pt une hardiesse dans sps discours pousspe jusqu'à l'impiidence el rcffronlcric, cl qui n’àpargiiail personne.

Tous CPS mouvements n'àmurenl point l’àridàs. l'nc force d’àmc invincible le mcllail au-dessus des bruits et des clameurs'. Comme un bon pilote dans une violente tempête, après avoir donné ses ordres, et pris tous les soins nécessaires, ne songe plus qu’à faire usage de son art, sans se laisser attendrir parles prières ni par les larmes de ceux à qui la crainte du danger Ole ou trouble la raison ; lui de même, après avoir pourvu à la sûreté de la ville , et posé partout des gardes pour n’être pas surpris, suivait lés conseils que lui suggérait sa prudence , se mettant peu en peine des plaintes, des railleries et des emportements de scs citoyens, et persuadé qu'il savait mieux qu'eux comment il fallait les gouverner. 11 parut bien pour lors , dit Plutarque *, que Périclés était véritablement mailrc des esprits, étant venu à bout , dans une telle circonstance d'empêcher les Athéniens de sortir de la ville, comme s’il eût tenu dans ses mains les clefs des portes, cl qu’il eût apposé sur leurs armes le sceau de son autorité pour leur en interdire l’usage. Ce qu’il avait prévu arriva. Les ennemis, voyant que les Athéniens ne sorlaienl point de la ville, el apprenant que la llolte cnuemic ravageait leurs terres, décampèrent; et, après avoir fait du dégât dans tout le pays qui se trouva sur leur roule, ils rentrèrent dans le Péloponnèse, el se retirèrent chacun chez soi.

On peut demander pourquoi Périclés garde ici une conduite entièrement opposée à celle qu'avait gardée Thémislocle environ cinquante ans auparavant, lorsqu’à l’approche deXcrxés, il détermina les Athéniens à quitter leur ville et à l’abandonner aux ennemis. Il est aisé de voir que les circonstances sont fort différentes. Thémislocle, attaqué par toutes les forces de l’Orient, crut avec raison ne pouvoir soutenir dans une seule ville ce déluge de barbares qui l’aurait inondée , cl qui lui aurait fait perdre

> a Spernendis runioribus validus.» (Tacit. [.inna/. 3,

lOi.)

> l’lui. An. 5eni gor. &Ure$p. {wig. 781.

* Aiexii/.yffî , povovov rà off'/.ot tôO

KA«î; Tôiv 7ru)«v «Trojyoaytffâixîvoç.

toute espérance d’èlrc secourue de ses alliés. C’est la raison qu'en apporte Cicéron ; /?uctum rnim loliits barbarUf ferre iirb.i uiia nuit pnlerat. Il était donc de la .sagesse de céder pour un temps, cl de laisser à cette multitude confuse de barbares le loisir de se déiruire ellemême, el de se dissiper. Périclés u’uvait pas à soutenir une guerre si accablanle. Klle sc faisait à forces presque égales, et il prévoyait qu’elle lui dounerait des intervalles pour respirer. .Mnsi , en homme de tête et en habile politique, il se renferma constamment dans la ville, sans se laisser ébraider ni par les remontrances ni par les plaintes des citoyens. Cicéron, en écrivant à son ami Atlicus*, condamne absolument le parti qu’avait pris Pompée d’abandonner Rome à César, au lieu qu’à fexemplc de Périclés, il aurait dû s’y renfermer avec le sénat, les magistrats el la lleur des citoyens, qui étaient pour lui.

Apiés que les Lacéilémoniens se furent retirés, les Athéniens distribuèrent des troupes pour garder tous les postes importants sur terre cl sur mer, selon le plan qu’ils prétendaient suivre tant que durerait la guerre. On résolut aussi de tenir toujours en réserve mille talents’ el cent galères, pour n’en faire usage qu’au cas que les ennemis allaquasscul rAttiqne par mer, avec [veine de mort contre ceux qui [iroposcraient de les employer ailleurs.

Les galères qu’on avait envoyées contre le Péloponnèse y tirent de grands ravages , et consolércivl un peu les Atlii'iiicns des pertes qu’ils avaient souffertes, l'n jour qu’on lit rembarquement , el (|ue Périeb’-s moulait sur son vaisseau , tout d’un coup le soleil vint à s’éclipser entièrement, cl la terre fut coiiverle de ténèbres. Ce [vbénomène jeta fèpouvante el la consternation ilans l’esprit des ,\théniens, qui étaient nccoulunvés, par superstition el par ignorance des causes nalurellcs, à regarder ces sortes d’événemeivls comme des présages funestes. Périclés, v oyant donc son pilote étonné et incertain de ce qu’il devait faire , lui jeta son manteau sur le visage, el lui demanda s’il voyait. Le pilote lui ayant ré|)undu que le

* I.ib.T, eplsl. 11.

• Trois millions. « Mille lalcnls^ c’oit-àHUre,.5 aUIslions 730000 Tr. E. B

maiiloau Ton cmpôtliail , Périclrs lui (il coin- [)rericlrc qu’une pareille cause , t ’esl-ù-dire le vasle corps de la lune interposé entre ses yeux et le soleil, l'empêchait d’en voir la clarlé.

La première année de la fijiicrre du Péloponnèse étant ainsi révolue les Athéniens, pendant l’hiver, firent des runérailles publiques, selon rancienne coutume, si conforme ù rimmanilé cl à la reconnaissance, ù ceux qui avaient été tués dans celle campagne; et depuis ils {)raliquèrenl toujours celle cérémonie, tant (jue la guerre dura. Pour cela on dressait, trois jours auparavant, une lente, où l’on exposait les ossements des morts, et chacun jetait dessus des fieurs, de l’encens, des parfums, et autres choses semblables. Puis on les chargeait sur des chariots dans des cerceuils de cyprès, cha- (pie tribu ayant .son cerceuil cl son chariot séparé ; mais il y en avait un qui portail un grand cerceuil vide “ pour ceux dont on n’avait pu trouver les corps. La marche se faisait avec une pompe grave, majestueuse, et pleine de religion. Un grand nombre d’habitants , soit citoyctïs, .soit étrangers, assistaient ù celle lugubre cérémonie. Les parentes des défunts se trouvaient au .sépulcre pour pleurer. On portail ces o.ssemenls dans un monument public au plus beau faubourg de la ville, appelé le Céramique, où l’on a renfermé de tout temps ceux qui sont morts à la guerre, excepté ceux de Marathon, qui, pour leur rare valeur, furent enterrés au champ de bataille. Ensuite on les couvrait de terre, et l’un des citoyens les j)lus considérables de la ville faisait leur oraison funèbre. Ici Périclès fut choisi pour remplir celle honorable fonction. Quand la cérémonie fut achevée, il passa du sépulcre .sur la tribune, pour être mieux entendu de tout le monde, et prononça son discours. Thucydide nous l’a conservé tout entier. Soit qu’il soit cn'eclivemenl de Périclès, ou qu’il faille l’allribuer à son historien, on peut dire qu’il est véritablement digne de la réputation de ces deux grands hommes, par la noble simplicité du style, la solide beauté des pensées, et la grandeur des sentiments qui y régnent partout. Après qu’on avait ainsi payé solennellement

* Thucyd. Ub. 2 , pag. 122-130.

• C’c*t ce qu'on appelle cénotaphe.

ce double tribut de pleurs et de louanges à la mémoire des braves soldats qui avaient sacrifié leur vie pour la défense de la liberté commune ‘ , le public, qui ne bornait pas sa reconnaissance à des cérémonies ni ù des larmes stériles, prenait soin de la subsistance de leurs veuves, et des orphelins qui étaient restés en bas ûge ; puissant * aiguillon pour exciter le courage parmi les citoyens! car les grands hommes se forment où le mérite est le mieux récompensé.

A ers la fin de la même campagne, les Athéniens firent alliance avec Silalcès, roi des Odrysiens dans la Thrace, et, en conséquence de ce traité, reçurent son fils au nombre des citoyens (1 Athènes. lisse réconcilièrent aussi avec Perdiccas, roi de Macédoine, en lui rendant la ville de Thermes ; après quoi il se joignit à eux pour faire la guerre ensemble dans la Chalcide.

S tt- — L’Attiqcb ravagée par la peste. Le com- MANOEUB^T OTÉ A PÉRICLÈS. LaCÉDÉXORB A *Ecoi'Rs AUX Perses. Prise de Potiuée par les Atuéniers. Rétab1lssehe;it de Périclès ; sa mort; celle d’Axaxagorb.

Deuxième et troisième snnéc de la guerre.

^ Au commencement de la seconde campagne*, l'ennemi entra dans le pays comme auparavant, et y fit le dégât. Mais la contagion en fit un bien plus grand dans Athènes : on n’en avait jamais vu de semblable. On dit qu’elle avait commencé en Éthiopie, d’où elle descendit en Égypte, et de là gagna la Libye et une grande partie de la Perse, puis vint fondre tout à coup dans Athènes. Thucydide, qui fut lui-même attaqué de celle maladie, en décrit toutes les circonstances et tous les symptômes dans un grand détail; afin, dit-il, qu'une relation exacte pût servir d’instruction à la postérité, si un pareil malheur arrivait une seconde fois. Hip-

‘ Thucyd. pag. 130.

• A0)a yàp oi; xEtrat ùptrnç toîç Si xal

«vSptf SpioToi TTolnevovai.

» An. M. 357i; av. J. C. 430. - Thucyd. lib. 2, pag. 130-117. — Diod. pag. 101-102. - Plut, lu Pericl. pag. 171.

pocrate * , qui fut employé & la cure des malades, en a fait aussi la description en médecin ; et Lucrèce , en poCte. Le mal était au-dessus de tous les remèdes. Les corps les plus robustes ti’avaienl pas la force d’y résister. I..es soins et l'habileté des médecins étaient pour eux une faible ressource. Dés qu'on était attaqué, le désespoir saisissait les malades, et les empêchait de rien faire pour leur guérison. Le secours qu’on tachait de leur donner leur était inutile, et devenait mortel pour ceux de leurs proches ou de leurs amis qui avaient le courage d’en approcher. La quantité de bagages qu’on avait transportés des champs dans la ville y causait une grande incommodité. La plupart, faute de logis, demeuraient sous de petites cabanes, où l’on ne pouvait respirer pendant l’ardeur de l’été ; de sorte qu’on les voyait entassés confusément les uns sur les autres, tant les morts que les mourants, ou se traînant dans les rues, ou couchés autour des fontaines dont ils s’étaient approchés pour soulager la soif brûlante qui les consumait. Les temples mêmes étaient remplis de cadavres, et la ville n’offrait partout qu'une affreuse image de la mort, sans remède pour le présent, et sans espérance pour l’avenir.

La peste *, avant que de passer en Attique, avait déjà fait de grands ravages dans la Perse. Dès qu’elle s’y fit sentir, Artaxerxc, qui avait entendu parler de la grande réputation d’ilippocraledc Cos, le plus célèbre médecin qui fût alors, et qui ail été depuis, lui fil écrire par scs gouverneurs pour l’engager à venir dans ses étals traiter ceux qui étaient attaqués de cette maladie. Il lui faisait les offres les plus avantageuses, ne mettant du côté de l’intérêt aucune borne aux récompenses dont il prétendait le combler, et, du cûlé de l’honneur, promenant de l’égaler à ce qu’il y avait de personnes plus considérables dans sa cour. Nous avons déjà vu combien en Perse on faisait de cas des médecins de Grèce. Lt peut-on payer trop cher des services si importants! Mais tout l’éc’at de l’or et des dignités qu’on fit briller nus yeux d’Hippocrate ne lut point capable de le tenter, et ne put étouffer dans son esprit le

• Hb. 3. g 3.

* UipiKfrrat. io Episl.

sentiment d’aversion et de haine qui était devenu naturel aux Grecs à l’égard des Perses depuis que ceux-ci étaient venus les attaquer. Sa réponse fut donc qu’il était sans besoins et sans désirs ; qu’il devait ses soins à scs concitoyens et à scs compatriotes , et qu’il ne devait rien aux barbares, ennemis déclarés des Grecs. Les rois ne sont pas accoutumés au refus. Artaierxe, outré de dépit, envoya sommer la ville de Gos, patrie d’Ilippocralc, et où il était actuellement, de lui livrer cet insolent pour le punir comme il l’avait mérité, menaçant, en cas de désobéissance, de détruire tellement la ville et nie, qu’il n’en resterait pas de traces. Ceux de Cos ne furent point intimidés. Ils répondirent que les menaces de Darius cl de Xerxés n’avaient pu autrefois les porter à leur donner l’eau et la terre, ni à suivre leurs ordres : que celles d’Artaierie n’auraient pas plus d’effet : que, quoi qu’il pût leur arriver, ils ne livreraient point leur concitoyen, et qu’ils comptaient sur la protection des dieux.

Hippocrate avait écrit qu’il se devait à ses compatriotes. En effet . dés qu’il fut mandé à Athènes , il s’y rendit, et ne sortit point de la ville que la peste ne fût cessée. Il se consacra tout entier au service des malades ; et, pour sc multiplier en quelque sorte, il envoya plusieurs de scs élèves dans tout le pays, après les avoir instruits de la manière dont ils devaient traiter les pestiférés. Un zèle si généreux pénétra les Athéniens de la reconnaissance la plus vive. Ils ordonnèrent, par un décret public, qu’Hippocrate serait initié aux grands mystères de la même manière que l’avait été Hercule, le fils de Jupiter: qu’on lui donnerait une couronne d’or de la valeur de mille ' staters , ce qui montait à cinq cents pisloles de notre monnaie; et que le décret qui la lui accordait serait lu à haute voix par un héraut dans les jeux publics, à la grande fête des Panathénées: qu’il aurait le droit de bourgeoisie, et serait nourri dans le Prylanée pendant toute sa vie, s’il le voulait, aux dépens de l’état : enfin, que les enfants de ceux de Cos , dont la ville avait porté un si grand homme, pourraient être

■ lislalcrvuiquei'lailunc monnaie d'or do poldsdedcui drachmes. L'original parle ;rtVtuv,cMUleital«rs

talent 19000 rr. E. U.

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nourris et élevés ÈAUièncs comme s’ils y étaient nés.

Cc|)endant l’armée ennemie , étant entrée dans l’Altique , descendit vers la cAte , et s’avançant toujours, ravagea tout le pays. Périclés, demeurant ferme dans le plan qu’il s’était fait de ne point exposer le salut de l’état au hasard d’un combet, ne permit point à ses troupes de sortir delà ville; mais avant que les ennemis quittassent le plat pays , il fit voile contre le Péloponnèse avec cent galères, pour hâter leur retraite par une puissante diversion ; et, après avoir fait le dégât comme la première année, il revint dans la ville. La contagion y cojitinuait toujours , aussi bien que dans la flotte , et elle se communiqua aux troupes qui assiégeaient Potidéc.

La campagne s’étant terminée de la sorte, les Athéniens, qui voyaient leur pays ravagé en même temps par deux grands fléaux , la guerre et la peste, commencèrent à perdre courage, et â murmurer contre Périclès, qu’ils regardaient comme l’auteurde tous leurs maux, parce qu’il les avait engagés dans cette funeste guerre. Ils envoyèrent donc â Lacédémone pour tenter quelque voie d’accommodement , déterminés à céder ce qu’on leur demanderait: mais lesambassadeurs revinrent sans avoir pu rien obtenir. Alors les plaintes et les murmures recommencèrent de nouveau , et toute la ville était dans un trouble et dans une confusion qui faisait tout craindre. Périclès , dans une consternation si générale , ne put s’empêcher d’assembler le peuple, et il tssaya de l’adoucir et de le rassurer en se justifiant luiuiéme. a Les raisons, dit-il, qui vous ont dé- « terminés à entreprendre la guerre, et que « vous avez tous approuvées dans le temps, « sont toujours les mêmes, et n’ont point « changé par le changement des conjonctures, « qu’il ne m’était pas possible non plus qu’à « vous de prévoir. S’il vous eût été libre de « choisir entre la paix et la guerre, le premier U parti certainement eût été préférable; mais, U ne pouvant conserver votre liberté que par « la voie des armes, pouviez-vous délibérer’? a Si nous sommes de véritables citoyens , nos U disgrâces particulières doivent-elles nous U faire négliger l’intérét commun de l’état’? a Chacun sent son mal , parce qu’il est pré-

« sent; et nul ne sent le bien qui en revien- « dra , parce qu’il ne paraît pas encore. Avei- « vous oublié quelle est la force et la grandeur « de votre empire ? Des deux parties du monde, « la terre et la mer, vous possédez celle-ci ab- « solument; et il n’y a ni roi ni puissance qui « puisse résister à vos armées navales. 11 s’agit « maintenant de conserver cette gloire et ret « empire , ou d’y renoncer pour toujours. Ne « vous aflligez donc point pour être privés de « la jouissance de quelques jardins et de quel- « ques lieux de plaisance, qui ne doivent être « estimés que comme la bordure du tableau, « quoique vous en vouliez faire le princi|»il. « Considérez qu’en consenant la liberté, vou> n les recouvrerez aisément; et qu’en la per- « dant, vous perdrez tout avec elle. Ne vou- « montrez pas moins généreux que vos pr'Ti'*, « qui pour la conserver abandonnèrent même « leur ville; et qui, n’ayant pas reçu celle « grandeur de leurs ancêtres, ont tout souffert « et tout entrepris pour vous t’acquérir. J’a- « voue que les maux qui vous sont survenus « sont extrêmes , et j’en suis touché et allen- « dri comme je le dois. Hais est-il raisonnable « de vous emporter de colère contre votre chef « pourun accident qui surpasse toute prudence « humaine, et de le rendre res|ion$able d’un « événement où iln’a nulle part? Ilfaut souffrir « patiemment les maux que le ciel nous en- « voie, et résister vigoureusement à ceux que « nous font les hommes. Quant à ce qui rc- « garde la haine et la jalousie qui accompa- « gnent votre fortune , c’est le partage onli- « nairede tous ceux qui se sont estimés digne» « de commander. Mais la haine et l’envie ne « dureront pas toujours , au lieu que la gloire « qui suit les belles actions est immortelle. K Ilepréscntez-vous donc sans cesse combien « il est honteux de céder à ses ennemis, et « quel honneur il y a de l’emporter sur euv: B et, animés par cette double vue, portez-vous B aux dangers avec joie et courage, sansn'- B chercher lâchement et inutilement les Ucè B démoniens comme vous faites; et soigcz B que ceux qui témoignent le plus de cœur cl B de résolution dans les dangers remportent B le plus d’estime et de louange. »

Les motifs de gloire et d’honneur, le souvenir des belles actions de leurs ancêtres , le

lilrc ilalU.’ur Je mallrcs Je b Grèce, et sarlüut la jalousie contre Sparte , ancienne et perpétuelle rivale d'Athènes, étaient les moyens ordinaires qu'employait l’èriclès pour remuer et animer les Athéniens , et ils lui avaient toujours réussi. .Mais ici le sentiment des maux présents l'emportait sur tout le reste , et étouflail toute autre pensée. Ils ne songèrent plus , à la vérité, à envoyer vers les I.acédémoiiiens pour parler de paix ; mais la présence seule et lu vue de l’ériclés les révoltait. Ils lui Ôtèrent sa charge de général, et le condamnèrent à une amende , qui montait , selon les uns , à quinze talents', selon d'autres , à cinquante.

Cette disgrâce publique de Périclés ne devait pas durer longtemps. La colère du peuple fut satisfaite par ce premier coup, et épuisée par ce mauvais traitement, comme rabcillc laisse son uiguillon dans la plaie. Il n'en fut pas de même de ses maux domestiques : car , outre qu'il avait perdu par la peste un grand nombre de ses parents et de ses amis , la division régnait depuis longtemps dans sa famille. Xaiithippe, son Gis ainè, qui aimait naturellement là dépense , et qui avait épousé une jeune femme qui ne l'aimait pas moins , ne pouvait supporter l'exacte économie de son père , qui ne fournissait que bien petitement à ses plaisirs. Il envoya donc emprunter quelque argent sous le nom de son père. (Juaud celui qui l'avait prêté voulût le redemander, non-seulement l'èriclès refusa de le payer, mais il l'appela en justice. Xanthippc , outré de dépit , s’emporta extrêmement contre son père , et il le dkriait partout, se moquant ouvertement Ue.s assemblées qu'il tenait dans sa maison , et des conversations qu'il avait avec les sophistes. Il ne savait pas qu'un iils, quand même il serait maltraité injustement , ce qui n’était point ici, doit souffrir avec patience les injustices de son père , comme un citoyen est obligé de souQ'rir celles de sa patrie.

Xanthipiie mourut de la peste. Périclés perdit en même temps sa sœur, avec plusieurs de ses parents et de ses amis les plus considérables , cl qui lui étaient le plus nécessaires pour le gouvernement. Cependant il ne suo-

V Quinze on clnquiiue milte écus. *=> Quinze ou cinifauite latenU font 86 ou 888 000 fr. E. B.

comba point sous ces malheurs ; la fermeté de son âme n’en fut point ébranlée ; cl on ne le vil ni pleurer , ni donner les marques ordinaires de douleur sur le tombeau d'aucun de ses proches , jusqu'à la mort de Paralus , qui était le dernier de ses enfants légitimes. Alors, étonné cl ébranlé par un si rude coup , il Gl tous ses efforts pour se maintenir dans son assiette naturelle , et pour ne laisser entrevoir aucune marque de trouble. Mais quand il voulut mettre la couronne de Geurs sur la tête du mort, il ne put soutenir celte cruelle vue, ni être le maître de sa douleur , qui éclata par des cris , par des sanglots , et par un lorrenl de larmes.

Périclés, séduit par les principes d'une mauvaise philosophie , s’imaginait que pleurer la mort de scs proches et de scs enfants serait une faiblesse qui répondrait mal à la grandeur d’âme qu’il avait toujours fait paraître, et qu'ici la sensibilité de père ternirait la gloire du conquérant : erreur grossière, illusion puérile , qui fait consister l’héroïsme dans une dureté féroce et barbare ; ou qui , laissant dans le fond du cœur la même douleur cl le même trouble , fait parade d’un vain dehors de force et de courage pour se donner en spectacle. Est-ce donc que la vertu guerrière éteint la nature? N’a-t-on plus de sentiment, parce qu’on est un homme important dans la république ? L’empereur Anlonin pensait bien plus sensément lorsqu’à l’occasion de Marc-Auréle, qui pleurait la mort de celui qui l'avait élevé , il disait : PermeUez-lui d'élre homme' ; car ni la philosophie , ni la souveraineté, ne rendent point insensible.

L'inconstance était le caractère dominant du peuple d'Athènes ; et comme elle le portait subitement aux plus grands excès , elle le ramenait aussi bientôt à la modération et à lu douceur. Il ne fut pas longtemps sans se repentir du mauvais traitement qu'il avait fait à Périclés, et il désira ardemment de le revoir dans ses assemblées. Les Athéniens, à force de souffrir, commençaient à s’endurcir peu à peu aux malheurs particuliers, et à devenir de jour en jour plus sensibles à la gloire de

• <1 Permtlle illi ul homo sll ; ne(|ue enitn vel philofopblt « Tel hnperiuiD lotllt afreclus.» ;Jci- Capitou ■avi<..in- {ontt Pli t5. lot.)

soc

r^lal ; et , dans le dfsir qu’ils avaient d'en rélalilir les affaires , ils ne voyaient personne qui en fût plus capable que lui. Il se tenait alors reufermû dans sa maison, accablé de douleur pour la perle qu’il venait de faire. Alcibiade et ses aulres amis lui persuadèrent de sortir et de SC montrer. Le peuple lui demanda pardon de son ingratitude ; et l’ériclés , touché de ses prières , et persuadé qu’un bon citoyen ne doit jamais conserver de ressentiment contre sa patrie, reprit le gouvernement.

Vers la lin de la seconde campagne, il était parti de Lacédémone des ambassadeurs chargi'a d’aller rechercher l’alliance du roi des l’crses , et de l’engager à fournir de l’argent pour l’entretien de la flotte ; démarche honteuse pour des Lacédémoniens, qui se donnaient pour les libérateurs de la Grèce, et qui par lé rétractaient ou ternissaient tout ce qu’ils avaient fait de glorieux pour elle contre les Perses! Ils prirent icur chemin par la Thrace, dans le dessein de retirer Silalcés de l’alliance dos Athéniens, et de le porter à secourir Polidée. Ils rencontrèrent là des ambassadeurs d’Albéucs, qui ies firent arrêter comme perturbateurs du repos public, et les firent conduire à Athènes , où ou les fit mourir le même jour sans vouloir leur donner audience, et l’on jeta leurs corps à la voirie , pour user de représailles à l’égard des Lacédémoniens, qui faisaient subir le même tmitement à ceux qui n'élaicnt pas de leur parti. On a peine à comprendre comment deux villes unies peu de temps auparavant par une liaison si étroite , et qui devaient toutes deux se piquer de politesse et de douceur à l’égard l’uuc de l’autre, sont capables d’en venirà une haine si envenimée , et à une violence si cruelle , qui viole toutes les lois de la guerre , de l’humanité et du droit des gens , et qui les porte à de plus grands excès entre Grecs que si elles étaient en guerre contre les barbares.

Potidèe était assiégée depuis prés de trois ans. Les habitants , réduits à l’extrémité , et manquant de vivres , jusque-là que quelquesuns vécurent de chair humaine , et n’espérant aucun secours du Pélop)onnésc,dont les efforts dans l’Attiquc avaient été vains , se rendirent et furent reçus à composition.Ce qui porta les .athéniens à user de douceur à leur égard, fut.

d’un côté , les maux extrêmes que la rigutut de l’hiver faisait souffrir aux assiégeants, et de l’autre, la dépense excessive de ce siège , qai avait déjà coûté ' deux mille talents'. Ils sortirent donc avec leurs femmes et leurs enfants, tant citoyens qu’étrangers, sans avoir chaïuii pius d’un habit , et les femmes deux, et sans emporter autre chose que quelque peu d'argent pour leur retraite. Les Athéniens blâmèrent leurs généraux d’avoir fait cet accommodement sans leur ordre, parce que la ville, étant réduite à l’extrémité, se serait rendue à discrétion. On y envoya une colonie.

La première chose que fit Périclès ’, après avoir été élu de nouveau général , ce fut de proposer qu’on cassât la loi que lui-méme avait fait donner autrefois contre les bâtards lorsqu'il se voyait des fils légitimes. Elle portait qu’on ne tiendrait pour Athéniens naturels et véritables que ceux qui seraient nés de père et de mère athéniens ; et elle avait été exécutée dans le moment avec beaucoup de rigueur. Car le roi* d’Égypte ayant envoyé t Athènes un présent de quarante mille mesures de blé pour être distribuées au peuple , on fil à tous les bâtards, sur les termes de la nouvelle ordonnance, mille procès et mille dillicultés , qui jusque-là n’avaient point eu lieu, et auxquels on n’avait point pensé. On en compta prés de cinq mille qui furent coodam- ’nés et vendus comme esclaves : il y eut quatorze mille quarante citoyens qui furent confirmés dans leurs privilèges et reconnus pour véritables Athéniens. Il paraissait fort étrange que l’auteur même et le promoteur de celle loi en demandât In cassation. Mais'Ics calamités domestiques de Périclès touchèrent de com-

r Six millions. — Deux mille talents vilenl It millions H demi de francs. E. B.

* L'ann<^ qui assii^geaU Poiidée élail de (rois mille bon»* mes. sans compter les seize cents qui avaient ^léemo;^ sous la conduite de Pbormion. Les Mildats recevaient rhtcun par jour deux dragmes (vingt sols) pour maître et valet, et ceux des galères étaient payés de racme. (Tiiccvd.2. pag. 182,)

> An.M.3j75;av. J.C.429.

* Plutarque ne nomme point ce roi. Peut-être que c c< Inarus . fils de Psamiuitique , roi de Libye . qui avait fait révolter une partie de l’^^gyple contre .4rtaxeac, elàqoi les Athéniens, environ trente ans auparavant, araieotenvojfédu secours contre les Perses. (Tupctd. Mb. 1. pag. 0^

passion les Athéniens, el ils lui permirent de faire inscrire son bâtard dans les registres des dloycDS de sa tribu et de lui faire porter son nom.

Feu de temps après , il tomba malade de la peste Comme il était à l’extrémité et sur le point de remlrc l’âme, les principaux citoyens cl les amis qui lui restaient, s’entretenant ensemble dans sa chambre de son rare mérite , parcouraient ses exploits , et comptaient )e nombre de ses victoires; car, étant général des Athéniens, il avait érigé à la gloire de sa ville neuf trophées , pour autant de batailles qu’il avait gagnées. Ils ne croyaient nas être entendus du malade , qui paraissait n’avoir plus de connaissance ; mais il ne lui était pas échappé une seule parole de tout ce qu’ils avaient dit , cl rompant tout d’un coup le silence : « Je « m’étonne, dit-il , que vous conserviez si bien « dans votre mémoire et que vous releviez si « fort des choses auxquelles la fortune a tant « de part, cl qui me sont communes avec tant « d’autres capitaines, pendant que vous ou- « bliez ce qui est de plus grand dans ma vie U el de plus glorieux pour moi : c’est, ajoutait l-il , qu’il n’y a pas un seul citoyen à qui j'aie fait prendre le deuil. » Belle parole, el que bien peu de ceux qui sont dans les premières places peuvent dire avec vérité 1 H est aisé de juger combien Athènes regretta un tel citoyen.

On a remarqué sans doute , dans ce qui a été dit de Périclès, qu’il réunissait en lui seul presque toutes les sortes de mérites qui peuvent former les grands hommes : d’amiral, par son habileté dans la marine , d’excellent capilaine,parscs conquêtes et ses victoires; de surintendant des finances , par le bon ordre qu’il y mit; de grand politique , par l’étendue ella justesse de ses vues, par son éloquence dans les délibérations publiques,et par sa dextérité dans le maniement des affaires ; de ministre d’état , par les moyens qu’il sut employer pour faire fleurir le commerce el tous les arts ; enfin , de père de la patrie, par le bonheur dont il fil jouir tous les membres de la république , et qu’il se proposa toujours comme le véritable but de son gouvernement.

‘ An. M. 3576; ar. J. C. V28. »

Mais je ne dois pas omettre ici un autre caractère, qui lui est propre uniquement! 11 se conduisit avec tant de sagesse, de modération, de désintéressement , de zèle pour le bien public; il montra en tout une si grande supériorité de talents, el il donna une si haute idée de son expérience, de sa capacité el de sa droiture, qu’il gagna généralement la confiance de tous les Athéniens, el fixa en sa faveur leur inconstance naturelle pendant un gouvernement de quarante ans. Il désarma la jalousie qu’une délicatesse excessive pour la liberté leur faisait concevoir contre tous les citoyens qui se distinguaient par leur mérite et par l’autorité du commandement. El , ce qui est plus merveilleux , il fil tout cela par persuasion, sans contrainte , sans bas artifices, et sans aucun de ces moyens qu’une poliliqueordinaire se pardonne, sous le spécieux prétexte de la nécessité des affaires et des inléréls de l’état.

Anaxagore mourut la même année que Périclès*. Plutarque rapporte de lui un fait arrivé quelque temps auparavant , qui ne doit pas être omis. On dit que ce philosophe, qui s’élalt réduit volontairement à une extrême pauvreté pour mieux s’appliquer â l’élude, se voyant dans sa vieillesse négligé par Périclès, lequel , accablé d'affaires, n’avait pas toujours le temps de penser à lui , se coucha , la tête * couverte de son manteau , dans la résolution de se laisser mourir de faim. Périclès', eu ayant été averti par hasard , courut à sa maison avec une extrême diligence , tout éperdu el désolé. Il employa les prières les plus tendres el les'plus louchantes pour le porter à vivre, ajoutant que ce n'était pas lui qu’il pleurait , mais qu’il se pleurait lui-même, s’il était assez malheureux pour perdre un ami si sage si fidèle, et si capable de lui donner de bous conseils dans les pressants besoins de la république. Alors Anaxagore. se découvrant un peu la tête, lui dit : Périclès, ceux qui ont affaire de la lumière d’une lampe ont soin d’y verser de l’huile. Le reproche était doux , mais vif et pénétrant. Périclès aurait dû le prévenir. Bien des lampes s’éteignent ainsi , dans un état ,

t Plut, in Pericl. pag. 102.

* C'était la routume de se couvrir la tête lorsqu’on était dans le dernier désespoir , et qu’on renonçait à la vie

par la faute et la n^‘gligcnce de ceux qui devraient les entretenir.

g III. — SiKGK DE Pl.AT^.E PAÎl I.ES LACf:in';MOME55.

SlF.CE ET PRISE DE MlTTI.E.'(E PAR LES AtuIcTVIEXS.

Platée se rend. La peste recommence a Athènes.

Quairtème el ciariuièmc annt^cs de la guerre.

Ce qu'il y eut de plus niôraornble dans les années suivantes ‘ fut le siège que les Licédémoniens avaient mis devant Platée, l'un des pins célèbres de l'iintiquilé par la grandeur des travaux de part cl d'autre, mais surtout par la généreuse résistance des assiégés, cl par l'industrieux et liardi stratagème à la faveur duquel plusieurs d'entre eux sortirent de la ville, cl se dérobèrent à la fureur des ennemis. Les Lacédémoniens formèrent ce siège ou commencement de la troisième campagne. Dès qu'ils SC furent campés devant la ville pour faire le dégât aux environs, les Plaléens envoyèrent représenter à Arebidamus, qui commandait, qu'il ne pouvait justement les attaquer, parce qu'aprés la célèbre bataille de Platée, Pausanias, général des Grecs, sacrifiant dans leur ville à Jupiter Libérateur, en présence de tous les alliés , les avait affranchis pour récompense de leur valeur et de leur zèle, et qu'uinsi l'on devait les laisser jouir de la liberté qu'un Lacédémonien leur avait accordée. Arebidamus répondit que leur demande serait raisonnable , s'ils ne s'étaient pas joints aux Albéniens, les ennemis déclarés de la liberté des Grecs; que, s'ils voulaient quitter leur parti, ou du moins demeurer neutres, on leur laisserait la parfaite jouissance de leurs privilèges. Les députés repartireul qu'il leur était impossible de rien conclure sans la participation d'Albènes , où étaient leurs femmes et leurs enfants. On leur permit d'y envoyer. Sur l'assurance que leur donnèrent les Athéniens de les secourir de tout leur pouvoir, les Plaléens résolurent de souffrir les dernières extrémités plutôt que de se rendre ; et ils firent savoir aux Lacédémoniens, de dessus leurs murailles, qu'ils ne pouvaient faire ce qu'on désirait.

< .\n. M. 3576; av. J. C. 428. - Thucjd. Ub. 2, psg. litMôl. - DIod. Ilb. 12, pag. 102-10».

Alors Arebidamus, après avoir pris les d'icui à témoin qu'il ne violait pas le premier l'alliance, cl qu'il n'élail pas coupable de tous les maux qui arriveraient aux Plaléens pour avoir refusé les conditions justes et raisonnables qu'on leur offrait, se prépara nu siège, il renferma la ville d'une contrevallation d'arbres étendus tout de leur long et prés à prés, avec toutes leurs branches entrelacées les unes dan> les autres, et tournées du côté de la ville, pour empêcher que personne n'en sortit. Ensnile il fit élever une plate-forme ou cavalier pont dresser les batteries, dans l'espérance d'emporter bientôt la place, à cause du grand nombre des travailleurs. Il fit donc couper des arbres sur la montagne de Gytbéron , et les entrelaça de fascines, pour soutenir la terrasse de part et d’autre ; puis il fit jeter dedans du bois, de la terre et des pierres , en un mol , tout ce qui pouvait servir à la remplir. Toute l'armfe y travailla jour et nuit, sans interruption, l'espace de soixante cl dix jours, la moitié se reposant tandis que l'autre travaillait.

Comme les assiégés virent que l'ouvraîv commençait à s’élever, ils dressèrent un mut de bois sur les murailles de la ville, vis-à-vis de la plate-forme, afin de se conserver toujours li supériorité au-dessus des assiégeants, et mnplirent le creux de celle muraille de bois, île briques, prises des démolitions des mnisois voisines ; en sorte que les pièces de trois servaient comme de liaison et de défense pour empêcher que le mur ne s'éboulât én venaiiu s’élever. Il était garni par dehors de peauv et de cuirs pour mettre à couvert le travail elfo travailleurs contre les feux qu’on lançait. .1 mesure qu'il s’élevait, on haussait la plateforme, qui devint ainsi fort haute. Maislcsa.siégés percèrent la muraille vis-s'i-vis pour enlever la terre qui soutenait la plalc-formé;ce que les assiégeants ayant aperçu, ils mirent des paniers de jonc rciiiplis de mortier en la place de la terre qu'on avait enlevée, pane qu'on ne pouvait pas les emporter si aisément. Les assiégés donc, voyant leur première nr-e éventée, minèrent sous terre jusqu’à la plateforme, pour travailler à couvert, et pour en tirer les terres et les autres matériaux dont elle était composée, qu’ils se donnaient de main eu I main jusque dans la ville. Les assiégeants fu-

rcnl longlcmps sans s’cn apercevoir, jusqu’à ce qu’ils virent que leur ouvrape n’avançait point, fl que la terre s’alTuissait à mesure qu’on en incitait de nouvelle. Mais les assiégés, qui ju- P'aient que le plus prand nombre l’emporterait à la lin, sans plus s’amuser à ee travail, ni à elever davantage le mur du cOtà de la batterie, se contentèrent d’en construire uu autre en dedans en forme de croissant , qui tenait des deuj côtés à la muraille, pour servir de retraite quand le premier mur serait forcé , et pour obliger l’ennemi à un second travail.

Opendant les assiégeants, ayant dres.sé leurs raacliines, sans doute après avoir comblé le fossé, quoique Thucydide n’en parle point, diinnèrent de violentes secousses nu mur de la ville; ce qui alarma fort les assiégés , mais ne les découragea point. Il n’y eut point d’invenlions qu’ils ne missent en couvre contre les batteries des ennemis. Ils rompaient l’effort du bélier avec des cordes ' qui en détournaient le coup. Ils usaient encore d’un autre artifice, nllnchant par les deux bouts une grosse poutre avec de longues ehatfies de fer, qui tenaient de part et d’autre à deux grandes pièces de bois, lesquelles s’étendaient de côté et étaient appuyées sur la mumille; et lorsque la machine des ennemis venait à jouer, ils levaient fctie poutre, et la laissaient tomber de travers sur la pointe du bélier ; ce qui en émoussait loule la force , et le rendait sans effet.

Les assiégeants, voyant que l’attaque ne leur réussissait pas, et qu’on opposait un nouveau murà leur plate-forme , désespérèrent de forcer la place, cl se résolurent à la bloquer. Mais ils essayèrent auparavant d’y mettre le feu, croyant la pouvoir brûler aisément à cause de sa petitesse, en prenant l’occasion de quelque gradd vent; car ils tentaient tous les moyens imaginables pour s’en rendre maîtres promptement et sans dépense. Us jetèrent donc des fascines dans fcspace qui se trouvait entre les murs de la ville et les retranchements dont ils les avaient env ironnés , et remplirent en très-peu de temps cet intervalle à cause de la multitude de leurs gens, afin de mettre le feu en môme temps dans différents quartiers : puis ils fallu-

* Le bout d'en bas do CC9 cordes forinait plusieurs branches en lacs couranls , avec lesquels on saisissait la lélc du bélier, qu'on élcTail en haut parle moyen de la maebine.

mérent avec de la poix et du soufre; ce qui cau.sa tout à coup un si grand embrasement, qu’il ne s’cn est vu jamais do semblable. Celle invention faillit à perdre la ville, qui avait résisté à toutes les autres ; car on ne pouvait aborder en plusieurs quartiers; et si le temps eût été favorable, comme l’espéraient les ennemis, c’était fait de la place : mais il survint en un instant, à ce que fon dit, une grosse pluie qui éteignit le feu.

Ce dernier effort des assiégeants ayant été rendu inutile comme tous les prfrédenls, ils convertirent le siège en blocus, et environnèrent la ville d’un mur de brique, revêtu en dedans et en dehors d’un fossé profond. Ce travail fut partagé entre toules les troupes; et lorsqu’il fui fait, ils laissèrent des gens pour en garder la moitié, car les Béotiens s’offrirent à garder l’autre; et ils se retirèrent chacun chei soi, vers le mois d’octobre. Au reste, il n’y avait dans la ville que quatre cents hahilanis et quatre-vingts Athéniens, avec cent dix femmes pour leur apprêter à manger, .sans aucune autre personne, soit libre ou esclave, le reste ayant été envoyé à Athènes avant le siège.

11 y eut pendant la campagne quelques actions entre les deux partis, tant par terre que par mer, que je passe sous silence, parce qu’elles ne sont pas importantes.

L’été suivant ‘ , qui était la quatrième année de la guerre, les hahilanis de Lesbos, à la réserve de ceux de Méthymne, résolurent de quitter l’alliance des Athéniens. Ils avaient eu dessein de se soulever avant que la guerre fût déclarée ; mais les Lacédémoniens ne voulurent pas alors les recevoir : ceux de Méthymne en donnèrent avis aux Athéniens, et leur firent dire que , si l’on ne se hâtait , l’ilc était perdue. Dans l’abattement où les maux causés par la peste et la guerre avaient jeté les Athéniens, ce fut pour eux un .surcroît d'afilictinn d’apprendre la révolte d’une lie si considérable, dont les forces, qui n’avaient point été affaiblies jusque-là, allaient passer aux ennemis, et les fortifieraient tout d’un coup d'une puissante armée navale. Ils firent donc partir surle-champ quarante galères, destinées pour le

< Thuci'd. lib. 3, pag. lï4-a07.-Dio<t. Ilb. 12. pag. 106

iîio 4$*.-

Péloponnèse, qui firent voile vers Milyléiie. Les habitants , extrêmement surpris , parce qu’ils n'avaient encore rien de prêt, ne laissèrent pas, pour imposeri l'ennemi par une bonne contenance, de sortir du port avec leurs vaisseaux ; mais, ayant été repoussés, ils parlèrent d'accommodement, et les Athéniens y prêtèrent l’oreille, dans l’appréhension de n’êlre pas assez forts pour faire rentrer l’tle dans son devoir. On fit donc une suspension d’armes, pendant laquelle les Mityléuiens envoyèrent des députés à. Athènes. La crainte de ne pouvoir obtenir leur demande leur en fit dépêcher en même temps d’autres à Lacédémone pour demander du secours. Leur prévoyance n’avait pas été vaine : la réponse qu’on rapporta d’Athènes fut peu favorable.

Les ambassadeurs de Mitylène étant arrivés à Lacédémone après une dangereuse navigation, on remit à leur donner audience aux jeux olympiques, afin que les alliés pussent entendre leurs plaintes. Je rapporterai en entier le discours qu’ils y tinrent, qui peut donner en même temps une juste idée et du style de Thucydide, et de la disposition des peuples è l’égard des Atliéniens et des Lacédémoniens. « Messieurs, dirent-ils, nous savons que c'est « la coutume de traiter favorablement d’abord « les transfuges à cause du service qu’on en « tire, mais de les mépriser après comme des a traîtres qui ont abandonné leur parti. Ce « sentiment n’est pas injuste lorsque rien ne « les oblige à changer, et que de part et d’au- R tre c’est toujours même union et mêmes se- R cours réciproques. Les choses n’en sont pas R là entre les Athéiiiens et nous, et nous vous R prions de ne point vous prévenir contre no- R tre démarche, sur ce qu’aprës en avoir été R traités favorablement pendant la paix, nous R nous relirons de leur alliancé dans le temps R de leur disgrâce : car , paraissant ici pour R vous demander de nous recevoir au nombre R de vos alliés et de vos amis, c’est sur l’équité R et la nécessité de cette démarche que nous R devons commencer à nous justifier, ne pou- R vaut y avoir ni de véritable amitié entre les R particuliers, ni de solide alliance entre les R villes, si l’une et l’autre n’est fondée sur la R vertu et sur runiformilë de principes et de « sentiments.

R Pour entrer donc en matière, le traité qur R nous fîmes avec les Athéniens ne fut pas R pour assujettir la Grèce, mais pour l’alfniii- R chir du joug des barbares, et il fut conclu R apres la retraite des Perses, lorsque vou> R abandonnâtes le commandement. Nous l'u- R vous entretenu de bon cœur, taudis qu'ils R n'ont eu que de justes desseins ; mais, qusuil R nous avons vu qu’ils quittaient les euDenii> R pour faire la guerre aux alliés, nous sommes R entrés en défiance de leur conduite. El R comme il était difficile, dans une si grande R diversité d'intérêts et de sentiments, de d^ R meurer tous bien unis ensemble, et encore R plus difficile de se soutenir contre eux éUnI R seuls cl séparés, ils ont assujetti peu à peu R tous les alliés, excepté ceux de Chio et nous : R et ils se sont servis pour cela de nos forces: R car, nous laissant la liberté en apparence, ià R nous ont contraints de les suivre , quoique R nous ne pussions plus nous assurer sur leur R parole, et que nous eussions grand sujet R d'appréhender pour nous le même t^ail^ R ment. En effet , quelle apparence y a-l-il R qu’ayant mis tous les autres sous le jonp. R nous soyons les seuls qu’ils respectent, cl R qu’ils souffrent de nous voir leurs égtiui, R pouvant devenir nos maîtres, surtout leur R puissance croissant tous les jours, cl la ndlie R s’affaiblissant à proportion? La crainte mu- R tuelle que des alliés ont les uns des aulri- R est un puissant lien pour rendre une alliance H ferme, et empêcher des entreprises iiijuds R et violentes, en tenant tout dans réqnilibtr R S’ils nous ont donc laissé la liberté, ce ni R été que parce qu’ils ne pouvaient pas encofe

R se rendre maîtres des affaires par la forceon- R verte, maisseulementparcelleéquiléelcelle R douceur apparente qu’ils ont montrée à n»' R tre égard. Premièrement, ils prétendaient R prouver, par la conduite modérée qu'ils le- R naicnl envers nous, que, libres comme n* R l’étions, nous n’eussions pas marché aier R eux contre les autres alliés, s’ils ne leurens- R sent donné un juste sujet de plainte ; en ^ R cond lieu, n’attaquant d’abord que les p* R faibles, et les domptant l’un après l’aulic, R ils SC mettaient en état, pur la ruine des pO' R miers, de subjuguer sans peine les plus pw' R sants , qui se trouveraient à la fin seuls ci

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