‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 94 sur 125 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Ce chapitre renferme l'histoire de treize années de la guerre du Péloponnèse jusqu’à la dii-aeuvième inclusivement.

à I. - RtGsies vo» COSITS de XEEXka et de Sogdie:(. Daaius Notuus lbvb st;cckDB. Il apaise la

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Artaxerxe mourut vers le commencement

i de la quarante-neuvième année de son règne'. Xerxès, qui lui succéda, était le seul Qls qu’il eût de la reine sa femme ; mais il en avait dixsept autres de ses concubines, et entre autres Sogdien, que Ctësias appelle A'dcondien,Ocbus et Arsi te. Sogdien*, deconcertavecPbarnacias, un des eunuques de Xerxès, vint un jour surprendre le nouveau roi, qui, après s’étre enivré un jour de fête , s’était retiré dans sa chambre pour y cuver son vin. 11 le tua aisément dans cet état, au bout d'un règne de quarante-cinq jours , et fut déclaré roi à sa place.

 peine était-il sur le trène, qu’il fit mourir Bagoraze , le plus fidèle des eunuques de son père : c’était cet eunuque qui avait été chargé des funérailles d’ Artaxerxe, et de la reine, mère de Xerxès, morte le même jour que son mari. Après avoir conduit ces deux corps en Perse dans le tombeau ordinaire des rois, il trouva à son retour Sogdien sur le trène qui le reçut assez mal , à cause de quelques différends qu’ils avaient eus du vivant de son père. Le nouveau roi ne s’en tint pas à ces premières marques de mécontentement ; il ne fut pas longtemps sans lui cliercher querelle sur je ne sais quoi qui regardait les funérailles de son père, et il le fit lapider.

Par ces deux meurtres , celui de son frère Xerxès et celui de Bagoraze , il devint l'horreur de l’armée et de la noblesse ; et il ne se crut pas beaucoup en sûreté sur un trène dont

V An, N. 3579: av, J, C. ~ Clet. cap. «-51. - Dlotl. lib. 12. pag. 115.

* An. M.3T)80;a\.J.C. «I.

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l'iicquisUioM lui avait coûté de si grands crimes. Il soupçonna ses frères d’un dessein pareil au sien ; et ses soupçons tombèrent principalement sur Oclms , à qui son père avait laissé le gouvcniemcnl d’Hyrcanie. Il le demanda, pour SC défaire de lui quand il serait arrivé; mais Oclius, qui pénétra son dessein, trouva divers prélcilcs pour se dispenser de ce voyage, et dilféra tant, qu’ enfin , quand il vint, ce fut à la tète d’une bonne armée, dont il déclara ouvertement qu’il se servirait pour venger la mort de son frère Xcriès. Cette déclaration lui attira quantité de gens de qualité , et plusieurs gouverneurs de provinces que la cruauté et la mauvaise conduite de Sogdien flrent passer dans le parti d’Uchos. On lui mil sur la tète la tiare, marque de la royauté , et on le proclama roi. Sogdien , se voyant ainsi abandonné , fit voir autant de lâcheté à défendre sa couronne qu’il avait montré d’injustice et de cruauté i l’usurper. Contre l’avis de scs meilleurs amis , et des plus sages de ceux qui demeuraient encore attachés à lui, il entra en traité avec son frère, qui , s’étant rendu maître de sa personne , le lit jeter dans la cendre , où il mourut d’une mort cruelle '. C’élait un supplice particulier ù la Perse , et dont on ne se servait que pour de grands criminels. On remplissait de cendre jusqu’é une certaine hauteur une lourdes plus hautes ; du haut de celle tour on jetait le criminel dedans , la tête la première ; cl ensuite encore, avec une roue, on remuait sans cesse celle cendre autour de lui, jusqu'à ce qu’enOn elle réloufibl. Ce fut ainsi que ce prince scélérat perdit la vie avec l’empire , dont il ne jouit que six mois et quinze jours.

Par la mort de Sogdien* , Ochus se trouva maître de l’empire. Il ne s’y vil pas plutôt bien établi, qu’il changea son nom d’Ochus en celui de Darius. Pour le distinguer, les historiens y ajoutent l’épithète de \oihxts , qui en grec veut dire le bâtard. Son règne dura dixneuf ans.

Arsite , voyant comment Sogdien avait supplanté Xerxès , et avait été détrôné lui-méme par Ochus, voulut en faire autant à ce dernier. Quoiqu’il fût son frère de mère aussi bien que de père , il se révolta ouvertement contre lui,

• Val. M.H. nu. B. cap. il. - II. Machab. cap. 13.

» Au. M.3jSI;a>.J.C. til.

et fut soutenu dans sa révolte par Arlyphius, fils de Mégabyse. Ochus , que nous ne irommerons plus désormais que Darius, emoja Arlasyras, un de ses généraux, contre Arljphius, cl marcha en personne , à la télé d'uiic autre armée, contre Arsite. Arlyphius, aiec des troupes grecques qu’il avait à sa solde, battit deux fois le général qu’on luiavait opposé: mais dans une troisième bataille, on les lui dibancha, il fut battu lui-méme, cl se vit rédoil à la nécessité de se rendre, sur quelques espérances de pardon qu’on lui donna. Le roi voulait le faire mourir ; mais la reine Parysatis, sœur et femme de Darius, l’en détourna. Elle était aussi fille d’Artaxerxe , mais d’une autre mère que Darius. C’élait une femme habile, intrigante et rusée, dont le roi , son mari, suivait presque en tout les avis. Celui qu’elle lui donna en celle occasion était d’une protonde perfidie. Elle lui conseilla d’user de clémence envers Arlyphius, et de le bien traiter, afin de taire espérer à son frère , lorsqu’il verrait sa générosité pour un serviteur rebelle, de trouver lui-méme un Irnilcmcnl pour le moinsaussi favorable , cl l’engager par là à se soumettre. Elle ajouta que, quand il serait une fuis maître de la personne de ce prince , il ferait à l’un et à l'autre ce qu’il jugerait à propos. Darius suivit son conseil, et il lui réussit. Arsite, informé de la douceur dont on usait à l’égard d’Arlyphius , conclut que lui , qui était frère du roi, serait traité encore plus favorablement; et sur celle espérance il traita avec son frère et se rendit. Darius penchait beaucoup à lui sauver la vie ; mais Parysatis , à force de lui représenter que la punition de ce rebelle était nécessaire pour sa sûreté, le détermina à s'en défaire en le faisant périr misérablement danla cendre avec Arlyphius ; ce ne fut pourtant pas sans se faire une grande violence qu’il consentit à ce sacrifice , car il aimait tendrement ce frère. Il fit encore quelques autres exécutions qui ne lui procurèrent pas la tranquillité qu’il en attendait; car son régne, dans la suite, fut troublé par de violentes agitations, qui ne lui laissèrent pas beaucoup de repos.

Une des plus dangereuses fut celle que lui suscita la rébellion de Pisulhne', qui, élant

An. Bl. 3&90; av. J. C. — Clés. rrp. 51

gouverneur de I-ydic, Toulut secouer le joug lie l’empire des Perses, et se rendre souverain dans sa province. Ce qui lui fit espérer d'y réussir fut le corps de troupes grecques qu’il avait ramassées et prises à son service sous le commandement de Lycon, Athénien. Darius envoya Tissapherne contre ce rebelle, et lui donna, avec une bonne armée, la commission de gouverneur de Lydie, dont il fallait déposséder l’autre. Tissapherne , qui était un homme plein de ruse , et capable de jouer toutes sortes de personnages , trouva le moyen de parier aui Grecs de Pisuthne ; et, à force de présents it de promesses , il gagna et les troupes et le général, qui se donnèrent à lui. Le rebelle, trop alTaibii par celte désertion pour soutenir la démarche qu’il avait faite, se rendit, dans l’espérance d’obtenir sa grice , comme on l’en avait flatté ; et , dés qu’on l’cCll amené devant le roi, il fut condamné A être étouffé dans la cendre , et eut le même sort que les rebelles qui l’avaient précédé. Sa mort n’apaisa pas entièrement tous les troubles. Amorgas‘, son fils, avec le reste de son armée, se maintint encore rnnire Tissapherne; et, pendant deux ans, il r.avagea les provinces maritimes de l’Asie Mineure, jusqu’à ce qn’enfin il fût pris par les Grecs du Péloponnèse, à Jase, ville d'Ionie, et livré par eux à Tissapherne, qui le fil mourir.

l'n autre grand embarras où sc trouva Darius fut celui où le jeta l’un de ses eunuques*. Ges sortes d’officiers s’étaient depuis longtemps rendus tout-puissants dans la cour des rois de l’erse; et In suite de l’histoire nous fera voir qu’ils y dominèrent toujours absolument *. On peut connaître et leur caractère, et le danger ilnnl ils sont pour les princes, par le portrait que Dioclétien , après s’élre réduit à une condition privée, faisait des affranchis, qui s’é- Inient de même rendus maîtres des empereurs romains. « Il ne faut, disait-il, que quatre ou « cinq personnes bien unies entre elles, et « bien déterminées à tromper le prince, pour « y réussir, ils ne lui montrent jamais les « choses que par le seul cété qui peut les lui « faire approuver, lis lui caclienl tout ce qui « contribuerait à l'éclairer; et, comme ils l’ob-

' Thucyd. lib. g . |«g. Mi-5«7-."68.

• r.ics. cap. ri2.

* N üpÎB. il) vit. Aitrctidii. iiupiT.

« sédenl seuls, il ne peut être instruit que par « leur canal, et il ne soit que ce qu’il leur plaît « de lui dire. Ainsi il accorde les magislralu- « rcs à qui il les faudrait refuser; il destitue, « au contraire , de leurs emplois ceux qui en « sont les plus dignes. Kn un mol, le meilleur « prince souvent est vendu par eux, malgré sa « vigilance , et malgré même ses défiances et « ses soupçons. » Quid mulia? ul Diodetianu$ ipse dicebal, bonus, cautus, optimus eenditur imperalor.

Voilà comment était gouvernée la cour de Darius. Trois eunuques s’y étaient emparés de toute la puissance : marque certaine ' d’un mauvais gouvernement et d’nn prince sans mérite. Mais parmi ces trois eunuques il y en avait un qui dominait sur les autres, et qui en était le chef; il se nommait Aiioiare. Il avait su observer le faible de Darius, pour gagner sa confiance. Il avait étudié toutes scs passions pour les favoriser , et le gouverner par elles. Il ne l’occupait que de plaisirs et d’amusements , pour s’attirer toute l’autorité. Enfin , sous le nom et sous In protection de la reine Parysalis , des volontés de laquelle il se montr.iit fidèle esclave, il disposait de toutes les afhiircs de l’empire, et tout se réglait par ses ordres. Enivré par l’aulorilé souveraine que lui donnait la faveur de son maître , il se mil en tète (le se rendre souverain, au l'ieu de premier ministre qu'il était, et forma le dessein de se défaire de Darius et de monter sur son trOne. Mais sa trame ayant été découverte, il fut arrêté et mis entre les mains de Parysalis, qui lui fil souffrir les plus cruels et les plus honteux supplices.

Le plus grand des malheurs qui arrivèrent A Darius pendant tout le cours de son régne, fut la révolte de l’Égypte ’. Ce coup terrible éclata dans la même année que la révolte de Pisuthne. Darius’ ne put réduire l’Égypte comme il réduisit ce rebelle. Les Égyptiens, las de la domination des Perses, accoururent de toutes parts auprès d’Amyrlée Salle , qui était enfin sorti des marais où il s’élail toujours maintenu depuis (pic la révolte d'inarus avait été étouf-

■ n ScU precipuum cfse Indidum non mogni prin(Spls, « magnos lllicrtus. h (rux. ad Trajan )

* Euseb. in (^brou.

3 Tbucjd. lib. 1 , cap. 72-73.

Digilized by Goo^h

f^i*. Los l’ersi» fureiU iliuss^s, cl Amjrléc (lOdaré roi d'Égypto; et il y régna six ans.

Après s'iHre bien aflerini sur le trdne, el avoir cnlicrctnenl chassé d'ÉgypIc les l’crse,s, il se préparnil à les poursuivre jusque dans la l’hénicie, el avait déjà pris des mesures avec les Arabes pour les y allaqucr. L’avis qu’en eul le roi de l’erse lui fit rappeler la nulle qu’il avait promise aux Lacédémoniens, pour l’eniployer à garder ses propres étals.

l’eiulanl que Darius faisait la guerre en Égypte el en Arabie, les Medes se soulevérctil ; mais ils furent battus, cl ramenés à leur devoir par la force, l’our ehàlier celte rébellion , on appesantit leur joug , qui avait été assez doux jusque-là. C’est ce qui ne manque jamais d’arriver à des sujets rebelles, quand la puissance à laquelle ils avaient voulu se soustraire reprend le dessus.

Les armes de Darius semblent avoir eu le même succès contre les Égyptiens. Amyrlée étant mort après avoir régné six ans (peut-être même fut-il tué dans quelque action) , Hérodote ' remarque que ce fut pur la faveur des Perses que son fils Pausiris lui succéda. Il fallait donc pour cela qu’ils fussent maîtres de l’Egypte, ou du moins que leur parti y fût le plus fort.

Après être venu à bout des rebelles en Mé‘die *, el avoir rétabli les affaires d’Égypte, Darius donna à Cyrus, le plus jeune de ses fds, le gouvernement en chef de toutes les provinces de l’Asie Mineure ; commission importante , qui soumettait à ses ordres tous les gouverneurs particuliers de celle partie de l’empire.

J’ai cru devoir anticiper les Icmps, et mettre tout de suite ces faits qui regardent les rois de Perse, pour n’élrc point obligé d’interrompre si souvent l'bistuire des Grecs, à laquelle il est temps de revenir.

S 11. — Les Atul.nie:«8 8b HEni)£.'<T maitae» de L ltr. DK OTTIitHK. KxpflDITIOMS DK BnASlÙAü D.\?fS

LA TiiR.xCK. Il pRF.no Ampuipoi.is. Exil de Tiu'»

CTDIDE L’HiaiOBIKN. CoilBAT PUtS DE DÉLIE. OL' LES ATUBMENS 80 .TT VAIKCOS.

Huitième année de la guerre.

]>ans les trois ou quatre campagnes qui sui-

* llerod. Ub. 3 , cap. 15.

« Au. 11.3597; av. J. C. W7.

virent la réduction de la potile Ile SphacUrie, il ne se passa guère d’événements consiilénibles.

Les Athéniens *, sous la conduite de Mcàs, se rendirent maîtres de l’ilc de Cylliére, qui est sur la côte de I.acédémone, |>rés du cap de Mali-e, et de là ils infestaient tout le pays.

D’un autre côté, Brasidas marcha vers la ’flirace *. Les Lacédémoniens ’ élaient porlisà cette expédition par plus d’un motif. Ils comptaient faire une diversion des forces d’Alhénos, qui leur étaient tombées sur les bras dans leur pays. Les peuples de celle contrée les y appi‘laicnl, el s’offraient à payer l’armée. EiiGn.ià élaient bien aises de proUler de celle occa.siun pour se défaire des ilotes , dont ils appréhendaienl un soulèvement depuis la prise de PvW. Ils s’élaient déjà défait de deux mille d'cnltc eux, par une voie qui fait horreur. Sous le siiécieux prétexte de récompenser le mérilc jusque dans les esclaves mêmes, mais en eHil pour se délivrer de ceux dont ils redouluiciil plus le courage , il^ lircnl proclamer par un «lit public que ceux des iloles qui auraicnllc mieux servi l étal dans les deniièi-es carai>agiic> vinssent inscrire leurs noms dans le regolrc public, liour éire délivrés dr; la servitude, üeuv mille se préscnléretil. ün les promeiia parles temples avec des chapeaux de fleurs, comme si l’on eût eu envie en elTel de leur accorder la libcrié. Après celle cérémonie ils disparumil lous, sans qu’on ail jamais su depuis ce qu'ils étaieiil devenus, ün voit ici eommcnl une polilique ombrageuse, et une dominalion jnloiiseel pleine de déüancc, porte aux plus noires perlidies, el ne craint point de faire servir à l evérmlion de ses desseins crimimsis la sainicte même de la religion el l’autorité des dieux.

Ils envoyèrent donc encore sept cenU iloles avec Brasidas, qu’ils avaient choisi pour aile cnireprisc. Ce général engagea plusieurs villes dans son parti, soit par force, soit par inleliigcnce, el encore plus par sa sages.se et sa modération. Les principales furent Acanthe el Stagyrc, qui élaient deux colonies d’Andros. Il

' An. XI. 3380; av. J. C. S2I. - Tliunà. lit- h 1«K. >8fi

• HjM.|ug. 301-311.

* Diod. )lb. 12, i>ag. 117>U3

maaha aussi dans la suite vers Ampliipolis ' , colonie d’Athènes, sur le fleuve Strymon. Les habitants dépêchèrent en hâte vers Thucydide *, général des Athéniens, qui était alors à Thase, petite Ile de la mer Égée, h demi-journée d’Amphipolis. II partit aussitôt avec sept navires, qui se trouvèrent prés de lui, pour rassurer la place avant que Brasidas s’en pût saisir, ou eti tout cas pour se jeter dans Élone, qui était fort prés d’Amphipolis. Brasidas, qui l'appréhendait ù cause du crédit qu’il avait dans tout ce pays-là , où il possédait des mines d’or, se hâta de prévenir son arrivée; et il offrit des conditions si avantageuses aux assiégés, qui n'espéraient pas si tôt du secours, qu’ils SC rendirent. Thucydide arriva le soir même à Élone ; et , s’il eût manqué à s’y rendre ce jour-lù, Brasidas s’en serait rendu maître le lendemain dés le point du jour. Quoique Thucydide eût fait toute la diligence possible, cependant les Athéniens lui imputèrent la prise d’Amphipolis , et le condamnèrent à i'evil.

Lu perle de cette place leur fut fort sensible, tant parce qu’ils eu tiraient de grands revenus, et du bois à faire des navires, que parce que c’était une porte pour entrer dans la Thrace. Ils craignaient une révolte générale des alliés qu’ils avaient dans ce quartier-là , d’autant plus que Brasidas témoignait beaucoup de niodération et d’équité, et ne cessait de publier qu’il venait pour affranchir le pays. Il déclarait aux peuples qu’à son départ de Sparte, il avait prêté serment devant les magistrats délaisser libres tous ceux qui entreraient dans leur alliance , et qu’il mériterait d’étre regardé cotainc le dernier des hommes, s’il se servait de la religion du serment pour tendre un piège ù leur crédulité. « Car, selon lui, une « tromperie palliée d’un prétexte spécieux « déshonore infiniment plus les personnes O constituées en dignité qu’une violence ou- « verte; parce que l’une estrefl'ctde la puis- 0 sauce que la fortune nous a mise en main ,

« et l’autre n’est fondée que sur la trahison et « la perfidie, qui sont les pestes de la société « humaine. Or je rendrais, disait-il, un bien

« mauvais .service à ma patrie , outre que je la « déshonorerais pour touj' urs, si, en lui pro- « curant d’abord quelques légers avantages, « je lui faisais perdre la r'pulation de justice « et de fidélité à garder sa parole, qui la rend « beaucoup plus puissante que toutes ses « forces réunies ensemble, parce qu’elle lui « attire l’estime et la confiance des peuples. « C’est sur ces principes d’honneur et d’équité que Brasidas régla toujours sa conduite, persuadé que le rempart le plus sûr d’un état est la justice, la modération, la bonne foi, et l’assurance où sont les voisins et les alliés qu’on est incapable d’usurper leurs terres, ou de les vouloir dépouiller de leur liberté. Par cette conduite il enleva aux ennemis un grand nombre de leurs alliés.

Les Athéniens ' , commandés par Démosthéne et Hippocrate, étaient entrés en Béotic, dans l'espérance que plusieurs villes embrasseraient leur parti dés qu’ils se montreraient. Les Thébains marchèrent ù leur rencontre près de Délie. Il s’y donna un combat assez considérable. Les Athéniens furent défaits et mis en fuite. Socrate se trouva à cette action ’; et Lâchés, qui l’y accompagna, lui rend ce témoignage dans Platon, que, si tous les autres avaient fait leur devoir comme lui . .Vthénes n’aurait pas reçu cet échec à Délie. Il fut entraîné dans la fuite avec les autres : il était à pied. Alcibiade , l’ayant aperçu de dessus son cheval, s’approcha de lui, cl ne le qiiilla plus, le défendant avec courage contre les ennemis qui le poursuivaient.

Après la bataille, les vainqueurs assiégèrent la ville. Entre les autres machines qu’ils dressèrent pour la battre, ils en employèrent une fort extraordinaire, il’était une longue pièce de bois coupée en deux, puis creusée et rejointe, de sorte qu’elle ressemblait assez à une flûte. A l’un des bouts était atlaclié un long tuyau de fer où pendait une chaudière; si bien qu’en soufflant avec de grands souffleLs à l’autre bout de la pièce de bois, le vent, porté de là dans le tuyau, allumait un grand brasier, qui éUit dans la chaudière avec de la poix et du soufre. Cette machine, apporléc sur des

• 1 biicyd. l:b. 4 . pag. sao-à-it.

* C'e$l celui quia<^cril l'biAluiie de Ja guerre t!u pnilltÙM.’

‘ Tbucyd.lib. 4.ine. 311-3t0.

» PlaUn Lachel.pag. 181 ; lu con»W. p«g. 221. -Plut, in .Vieil». |wg. 19Ô.

^■ooglc

chariots jusqu’au rempart, àTciidroit où il était revêtu (le pieux et de fascines, causa un si grand embrasement, que, le rempart étant aussitôt abandonné, et la palissade consumée, il fut aisé de prendre la ville.

S 111. — TRtVR d'un AJt B^THE LES DEOX PKCPI.KS.

Mort de,Ci.6un et de Bkasiuas. Traité de paix

CONCLC exthe les Atiiéxie?(s et les Lagédémo-

' NIERS POUR CIXQUAITTE A!«S.

Neuvième, dixiéme cl onzième années de In guerre.

Il y avait ù peu près égalité de perles et d’avantages de côté et d’autre ‘ , et les deux peuples commençaient à se lasser d’une guerre qui leur coûtait de grands frais et ne leur procurait aucun bien réel. H se lit donc une trêve d’un an entre les Athéniens et les Lacédëmo- • niens. I^es premiers s'y résolurent pour arriiter les progrès de Brasidas, pour donner or- 'dre à la sûreté de leurs places, et pour passer -de là ù une poix générale, si la chose leur était avantageuse. Les autres s’y portèrent pour leur en faire naître l’envie par 1a douceur du repos, et iM)ur retirer d’entre leurs mains ceux de leurs citoyens que les Athéniens avaient faits prisonniers dans l’ile de Sphaclérie; ce qu’ils ne pouvaient espérer absolument, si Brasidas poussait plus loin ses conquêtes. Ce général n’apprit qu’avec une extrême douleur la nou- ' velle d’un accommodement qui l’arrêtait au milieu de sa course, et qui déconcertait tous ses projets. Il ne put même se résoudre à abandonner la ville de Scione qu’il avait prise deux jours après le traité, mais sans en avoir con- > naissance. 11 alla encore plus loin, et ne fit . point difliculté de recevoir Mende, petite ville voisine de Scione, qui se rendit à lui à l’exemple de la première, ce qui était contrevenir manifestement au traité : mais il prétendait avoir d’autres contraventions à reprocher aux Athéniens.

On juge bien que ceux-ci ne souffrirent pas tranquillement une telle conduite. Cléon, dans toutes les assemblées, animait les esprits et

« An. M. 3ÔB1 ; av. J. C. ViS.-Tliucyd. lib. t, pag. 2» 333. — Diud. lib. 12, pag. 120.

soufflait' le feu de la guerre. L’heureux sutcès de l’expédition contre Sphaclérie ‘ avait infiniment augmenté .son créilit parmi le peuple, et lui avait inspiré une fierté insupportable et une audace que l’on ne pouvait plus réprimer. U avait une sorte d’éloquence véhémente, impétueuse , emportée , qui entraînait les esprits, moins par la force des raisons que par 1a hardiesse et la violence de son style et de sa déclamation. Ce fut lui qui le premier donna > l’exemple de crier à pleine tête dans les assemblées, où jusque-là on avait gardé beaucoup i de décence et de modération ; de rejeter sou vêlement en arriére pour donner plus de libcrlé à son geste, de se frapper les cuisses, . d’aller et de venir sur la tribune en haranguant. En un mol, il introduisit parmi les orateurs, et parmi tous ceux qui se mêlaient du gouvernement, une licence effrénée et un mépris de toutes les bienséances : licence et mépris qui produisirent bientôt un bouleversement général et une horrible confusion dans les affaires.

Ainsi deux hommes de part cl d’autre s’opposaient à la paix de la Grèce, et y mettaient un obstacle insurmontable , mais par des voies bien différentes: c’étaient Cléon et Brasidas; le premier, parce que la guerre couvrait ses vices et sa méchanceté ; le second, parce qu’elle ; donnait un nouveau lustre à sa vertu. En effet, ^ elle fournissait à f un des occasions de commettre de grandes injustices , et à l’autre cel- | les de faire de grandes et de belles actions. Leur mort, qui suivit de prés, donna lieu à un nouvel accommodement. |

' Les Athéniens avaient mis Cléon à la léte des troupes pour aller contre Brasidas*, et pour réduire les villes qui s'étaient révoltées. Amphipolis était celle qui leur tenait le plus à cœur : Brasidas s’y jeta pour la défendre. Cléon avait mandé à Perdiccas , roi de Macédoine , et au roi des Odomanles, de lui amener des troupes le plus tôt et dans le plus grand nombre qu’ils pourraient. 11 les attendait et avait résolu de ne pas marcher d’abord à l'cnnemi. Mais comme il vit scs soldats qui l’avaient suivi à regret et malgré eux se lasser de demeurer si longtemps oisifs , et comparer

• Plut, in vit. Niclœ , png. f)28.

» An. M. 35S2 ; av. J. C. 422. - Thurjd. lib. 3, |).ig. 3Vi-'3.->i - IKoil. lib. 12 . pag. 121-122.

M Iftchctè et son peu d’expérienrc avec la valeur et l’habileté de Brasidas, il ne put souffrir ni leur mépris ni leur plaintes, et s'estimant grand Ci-ipitaine par la prise de Sphactérie , où il avait si bien réussi, il mit qu'il en arriverait de même d’Amphipolis. Il s’en approcha donc simplement , disait-il , pour reconnaître la place en attendant que toutes ses forces fussent arrivées ; non qu'il crOt en avoir besoin pour la prendre , ou qu'il se déliât de l’événement, car il se tenait assuré que personne n’oserait loi tenir tête , mais pour être en état de l’investir de tous côtés et d’y faire donner l’assaut^ Il vint donc se camper devant la place , considérant A loisir sa situation , et persuadé qu'il pourrait se retirer quand il voudrait sans combat : car personne ne sortait ni ne paraissait sur les murailles , et toutes les portes de la ville étaient fermées ; de sorte qu’il com- ‘ mençait à se repentir de n'avoir pas amené les machines , croyant qu’il ne lui manquait que cela pour s’en rendre maître. Brasidas, qui connaissait parfaitement son caractère, affectait exprès une sorte de résene et de crainte pour amorcer sa témérité et augmenter la boane opinion qu’il avait de lui-méme : d’ailleurs il savait que Cléon avait amené avec lui l’élite des troupes d’Athènes, et la fleur de celles de Lemnos et d’imbros. En effet , Cléon, plein de mépris pour un ennemi qui n’osait paraître devant lui et se tenait lôcliement renfermé dans sa place, allait de côté et d’autre la tête levée , sans prendre aucune précaution, et sans garder aucune discipline parmi ses troupes. Brasidas , dont la vue était de l’attaquer A l’improviste avant que toutes scs forces fussent arrivées , crut que le moment eu était venu. Il avait pris toutes les mesures et donné tous les ordres nécessaires. Il fit donc brusquement une sortie qui étonna et déconcerta les Athéniens. L’aile gauche se délacha aussitôt du gros pour se sauver A la course. Brasidas tourna toutes ses forces contre l’aile droite , où il trouva beaucoup de résistance. Ayant été blessé et mis hors de combat, ses gens l’emportèrent sans que les Athéniens s’en aperçussent. Pour Cléon , comme il n’avait pas résolu de combaltre, il prit la fuite, et fut tué par uu soldat qui te rencontra. Les troupes qu’il commandait se défendirent pen-

dant quelque temps, et soutinrent deux ou trois attaques sans lAchcr le pied ; mais enfin elles furent mises en déroute, et tout plia. Brasidas fut porté dans la ville, où il ne survécut que de quelques moments A sa victoire.

Toute l’armée , de retour de la poursuite , après avoir dépouillé les morts , dressa un trophée. Ensuite tous les alliés en armes firent des funérailles publiques A Brasidas , et les habitants d’Ampliipolis lui rendirent depuis , chaque année , des honneurs funèbres comme A un héros , avec des jeux , des combats et des sacrifices. Ils le considéraient comme leur fondateur; et, pour lui en mieux assurer le titre, ils démolirent tous les monuments de celui ' qui l’avait été en effet, pour ne pas paraître devoir leur établissement A un Athénien , et pour mieux faire leur cour A Lacédémone , d'où ils attendaient tout leur salut. Les Athéniens, après avoir emporté leurs morts, du consentement du vainqueur, retouniérent A Athènes , tandis que les autres donnèrent ordre aux aflbires d’Amphipulis.

On rapporte une parole de la mère de Brasidas qui marque bien le caractère spartaiti '. Comme on louait en sa présence les grandes qualités et les grandes actions de son fils, et qu’on l’élevait sans exception et sans comparaison au-dessus de tous lesaulres : Kou.s cous trompez , dit-elle , mon fits était brave, mais Sparte a plusieurs citoyens qui le sont encore plus que lui. Cette générosité d’utie mère qui préférait la gloire de l’état A celle de son fils fut admirée, et ne demeura point sans récompense. Les éphores lui rendirent des honneurs publics.

Après cette dernière action’, où les deux hommes qui étaient le plus grand obstacle A la paix moururent , les esprits se trouvèrent disposés A un accommodement , et la guerre fut comme suspendue de part et d’autre. Les Athéniens , depuis la perte des deux batailles de Délie et d’Amphipolis , avaient beaucou;» rabattu de leur fierté , et étaient détrompés de la haute opinion qu’ils avaient conçue de leurs forces, qui leur avait fait refuser les offres avantageuses de leurs ennemis. D’ailleurs ils

1 Agnon . AihCnlcn.

• Dtod. pag. 12S.

» Ttiucjd. Ilb. 5 , png. 35t>atit.

appréhendaient la révolte de leurs alliés, qui, découragés par leurs pertes, pourraient les abandonner comme plusieurs avaient déjà fiiil. Ces réflexions leur inspirèrent un vif repentir de n’avoir pas traité après les avantages de Pyle. Les I-acédémoniens , de leur côté , ne se flattaient plus de l'espérance de les pouvoir ruiner en ravageant leur pays, et ils étaient abattus et effrayés de la perte qu’ils avaient soufferte dans l’Ile , la plus grande qu’ils eussent faite jusqu’alors. Ils considéraient encore que leur pays était ravagé par les garnisons de Pyle et de Cylhére; que leurs esclaves désertaient , et qu’ils avaient à appréhender une plus grande révolte; et que, la trêve qu'ils avaient faite avec ceux d’Argos étant près d’expirer, ils avaient lieu de craindre d'élre abandonnés de quelques alliés du Péloponnèse, comme ils le furent en effet. Tous ces motifs , joints au désir de recouvrer leurs prisonniers, dont la plupart étaient des plus considérables citoyens de Lacédémone , leur faisaient souhaiter la paix.

Ceux qui s’y portèrent avec le plus d’empressement et qui y avaient le plus d’intérêt , étaient les deux principaux des deux étals. Plislonax, roi de Lacédémone, et Nicias, général dC-s Athéniens. Le premier était revenu depuis peu de son exil , où il avait été condamné parce qu’on le soupçonnait d’avoir reçu de l’argent pour retirer scs troupes du pays d’Athènes ; et l’on imputait à celte retraite précipitée plusieurs malheurs dont elle avait été suivie. On l’accusait aussi d’avoir corrompu à force de présents la prêtresse de Delphes, qui avait ordonné de la part du dieu de le rappeler d’exil. Il désirait donc la paix pour éviter tous ces reproches, que les maux continuels de la guerre renouvelaient chaque jour. Pour Nicias , le plus heureux capitaine de son temps, il craignait de ternir sa gloire par quelque infortune, et il était bien aise de jouir en repos des fruits de la paix , cl d’en faire jouir son pays.

Les deux peuples commencèrent d’abord parfaire une suspension d’armes d’un an*, pendant laquelle se l^‘ouvnnl tous les jours

* Thuryd, Ilb. 5, pag. 3j3. — Pliil. in Nie. pag. .V28-

les uns avec les autres , et goûtant les douceurs de la sûreté et du repos, et les, charmes de pouvoir être en commerce avec leurs amis et avec les étrangers, ils désiraient avec passion de mener une vie douce et tranquille, loin des alarmes de la guerre et des horreurs du carnage et du sang. Ils enlendaienl avec de grandes démonstrations de joie les chœurs de leurs tragédies chanter , que Us araignées fassent désormais leurs toiles sur nos lances et sur nos boucliers ! El ils se ressouvenaient avec plaisir de celui qui a dit, que ceux qui s’endorment dans le sein de la paix ne sont point réveillés en sursaut par le son des trompettes^ et que leur sommeil n’est dissipé que par le paisible chant du coq.

Tout l'hiver se passa en pourparlers et en entrevues *, dans lesquelles chacun proposait ses droits et faisait valoir ses prétentions Enfin la paix fut conclue ' et signée pour cinquante ans, et l’un des principaux articles fut qu’oti sc ^ rendrait réciproquement les villes et les pri- ' sonniers. Ce traité fut fait dix ans entiers et quelques jours depuis la première déclaration de la guerre. Les Béotiens et les Corinthiens en furent fort mécontents, et firent tout ce qu’ils purent pour exciter de nouveaux troubles. Mais Nicias* persuada aux Athéniens et aux Lacédémoniens d’ajouter comme un dernier sceau et un dernier lien à cette pais , en faisant ensemble une ligue offensive et défensive qui les rendrait plus redoutables à ceux qui voudraient se séparer d’eux, et plus sûrs les uns des autres. En conséquence de ce traité, les Athéniens rendirent enfin les prisonniers qu ih avaient faits dans l’ile de Sphactérie.

S IV. — Alcibiade commence a pabaithb. Son a- RACTftRE. Oppose en tout a Nicias.il fait bob-

PRE LE TRAITÉ QDB NiCIAS AVAIT CONCLU. L'UIL |

d'Htperbolus met fin a l'ostracisme.

Douzième anuée de la guerre.

Alcibiade* commençait alors à se pousser dan> ' le gouvernement et à paraître dans les asscm- j

' Diod. lib. 12, pag. 122.

* An M. 3583; a V. J. 0.421.

3 Tburyd. Ilb. 5, pag. 35S-359.

* Htut. lu Alcib. pag. 192-191.

<»«#> »ao

blées'. Socrate s'élail attaché à lui depuis plusieurs années , et avait enrichi son esprit d’une inlinité de belles connaissances.

La liaison intime d'Alcibiade avec Socrate est une des particularités de sa vie les plus remarquables. Ce philosophe, découvrant en lui d’excellentes qualités, que l’éclat de sa beauté rendait encore plus aimables, s’appliqua avec un soin incroyable à cultiver une plante si précieuse , dans la crainte qu’étant négligée , elle ne se flétrit et ne dégénérit absolument. En effet , tout était danger pour lui : ia noblesse de sa naissance , la grandeur de ses richesses, la considération où était sa famille , le crédit de ses tuteurs, ses qualités personnelles, sa rare beauté, et pins que tout cela encore les flatteries et les complaisances de tous ceux qui l’approchaient. Il semble , dit Plutarque, que la fortune l’avait environné èt investi de tous ces prétendus avantages comme d’aulant de barrières et de remparts pour le rendre inaccessible et invulnérable aux traits de la philosophie , à ces traits salutaires qui pénétrent jusqu’au vif, et qui laissent dans le cœur l’aiguillon delà vertuet delà solide gloire. Mais ce furent ces obstacles mêmes qui redoublèrent le zèle de Socrate.

Quelques efforts cpi’on fit pour détourner le jeune Athénien d’un commerce qui seul pouvait l’arracher à tant de pièges, il s'y livra picinemenl. Comme il avait beaucoup d'esprit , il sentit tout le mérite de Socrate , et ne put résister aux attraits et aux charmes de son éloquence douce et insinuanle, qui l’emportèrent pour lors sur ceux de la volupté. Disciple zélé d’un si habile maître , il le suivait partout, prenait un singulier plaisir è sa conversation, goûtait extrêmement ses principes, recevait scs leçons, et même ses réprimandes avec une’ docilité merveilleuse , et était touché et attendri de scs discours jusqu’à verser des larmes, et à ne pouvoir plus se souffrir luimême, tant la force de la vérité était grande dans la bouche de Socrate, et tant elle lui faisait apercevoir de difformité et de laideur dans les vices auxquels il s'abandonnait.

Alcibiade, dans ces moments où il écoutait Socrate, était tout autre, et on ne l’eût pas

• Plul. InAlcib. paf.

reconnu. Mais son caractère vif et fougueux, et son penchant naturel pour le plaisir, irrités encore et enflammés par tes discours des jeunes gens , le replongeaient bientôt dans scs premiers désordres et l’arrachaietil à son maître, qui ensuite était obligé de courir après lui comme après un esclave fugitif qui lui était échappé. Celte alternative de fuites et de retours, de bonnes résolutions et de rechutes dans ses vices , dura fort longtemps, Socrate ne se rebutant point de sa légèreté, et se flattant toujours de l'espérance de le ramener à son devoir. Et ce fut là sans doute la source de ce mélange de bien et de mal qui parut toujours dans sa conduite , les instructions qu’il avait reçues de son maître prenant quelquefois le dessus, et d’autres fois la fougue de ses passions l’entratnanl comme malgré lui dans des partis tout opposés.

Cette liaison dura autant que leur vie, et ne fut pas exempte de soupçons. D'habiles gens ‘ prétendent que ces soupçons, lorsqu’on les approfondit, disparaissent, et doivent être regar dés comme l’effet de la malignité des ennemis de l'un et l’autre. Nous avons dons un des dialogues de Platon un entretien de Socrate avec Alcibiade fort propre à faire connaître le génie et le caractère de ce dernier, qui aura désormais une grande part dans les affaires de la république d’Athènes , et y jouera un grand rôle. J’en donnerai ici un extrait fort abrégé, et j’espére qu’on ne m’en saura pas maovais gré.

Socrate dans ce dialogue, s’entretient avec Alcibiade, qui était actuellement sous la tutelle de Périclés. Il était encore tout jeune, cl avait été élevé de la manière dont l’étaient tous les Athéniens, c’est-à-dire qu’on l’avait instruit dans les lettres, qu’on lui avait appris à jouer des instruments, et qu’on l’avait formé à la lutte et aux autres exercices du corps. Il ne parait pas que Périclés eût pris jusque-là beaucoup de soin de son éducation (faute assez ordinaire ’ aux plus grands hommes), puisqu’il lui donna pour gouverneur Zopyre, Thracc donation, déjà fort vieux, celui de tous les esclaves do

* H. l'abtké Fragulcr Jusllûe Socrate dans une de ses disserislions. Mémoire de l'Académie des Belles-Lellrci (tom. 4 , pag. 372).

> Plul. <n Alcib. 1.

SI

ilôo

Périclès qui était le moins en état, et par son Age, et par son caractère, de former ce jeune Athénien. Aussi Socrate dit-il à Alcibiade, que s’il se comparait avec les jeunes gens de Lacédémone, en qui l’on voyait un courage, une grandeur d’Ame, un vif désir de la gloire, un amour du travail, accompagnés de douceur, de modestie, de tempérance, cl d’un parfait assujettissement A la discipline de Sparte , il paraîtrait comme un enfant à leur égard. Cependant sa naissance, ses grands biens, ses alliances, le crédit de son tuteur, tout cela lui avait extrêmement enllë l’esprit. Il était plein d’estime pour lui-méme, et de mépris pour tous les autres. Il se préparait à entrer dans le maniement des affaires publiques, et, A l’en-; lendre parler, il ne se promettait rien moins que d’effacer la gloire et la rëpulalion de Péridès même, et d’aller attaquer le roi des Perses jusque sur son IrOne. Socrate le voyant donc tout près de monter dans la tribune aux harangues pour donner conseil au peuple sur les affaires del’étal, lui démontre par plusieurs interrogations qu’il lui fait, et pas ses propres réponses, qu’il ignore absolument les affaires dont il entreprend de parler, puisqu’il n’a pu les connaître par lui-même , et qu’il ne s’ en est point fait instruire par d’autres. Après cet aveu tiré de sa propre bouche, il lui l>eint avec de rives couleurs le ridicule de sa <'onduile, et lui en fait loucher au doigt l’absurdité. Que penserait Ameslris, dit Socrate (c’était la mère d’Arlaxerxe qui régnait actuellement en Perse), si on lui disait qu’il y a A Athènes un homme qui songe A déclarer la guerre A son fils, et même A le détrôner? Elle s’imaginerait sans doute qu’on lui parle dcquelque vieux général, homme d’un courage intrépide, d’une rare sagesse, d’une expérience consommée, qui est maître d’assembler une armée nombreuse pour la faire marcher A ses ordres, et qui de loin a pris toutes les mesures nécessaires pour un si grand dessein. Mais si elle apprenait qu’il n’y a rien de tout cela, et qu’il s’agit d’un jeune homme qui A peine a atteint l'Age de vingt ans, qui est sans aucune connaissance des affaires publiques, sans aucun usage de la guerre, sans aucune autorité dans sa ville, cl sans aucun crédit chez les alliés, pourrait-elle s’empêcher de rire de la fo-

lie et de l'extravagance d’une telle enlreiirisc? VoilA pourtant votre état et votre portrait, dit Socrate, en s’adressant A Alcibiade; et malheureusement c’est celui de la plupart de ceux qui s’ingèrent dans le gouvernement. Il excciilc néanmoins de ce nombre Périclès, dont le solide mérite et la grande réputation étaient le fruit de l’élude sérieuse qu’il avait faite pendant un fort long temps de tout ce qui était capable de lui former l’esprit, et de le disposer au maniement des affaires publiques. Alcibiade ne put disconvenir que ce ne fût IA son étal : il en eut honte, et, rougissant de se voir si pauvre et si dépourvu de mérite, il demanda ce qu’il fallait faire pour en acquérir. Socrate, qui ne voulait pas le décourager, lui dit qu’A l’Age où il était, le mal n’était point sans remède, et ne cessa dans la suite de lui donner de sages conseils. Il eut tout le loisir d’en profiler, puisque, entre le temps de cet entretien cl celui où il commença A être employé dans le gouveroemenl, il se passa plus de vingt années.

Alcibiade avait un caractère souple et flexible, propre A prendre toutes les impressions que demandait la différente conjoncture des temps , se portant avec la même facilité et li même ardeurau bien et au maj, et passantd’un excès A un autre tout contraire presque sans intervalle, de sorte qu’on lui appliquait ce que dit Homère du terroir de l’Égyplc, qu'il portail beaucoup de drogues médicinales irès-eæcellentes , et aussi beaucoup de poisons. On pourrait dire de lui que ce n’était point un homme seul, mais, si l’on osait s’exprimer ainsi, un composé de plusieurs hommes* : sérieux, enjoué ; austère, affable; maître impérieux et plein de hauteur, esclave rampant et plein de bassesse; ami de la vertu et des vertueux, livré au vice et aux méchants; capable des plus pénibles fatigues et de la vie la plus dure, insatiable de délices et de volupté.

On parlait beaucoup de scs désordres el de ses dérèglements dans la ville *,et il aurait fort souhaité faire cesser ces bruits, mais sans changer de vie, comme un mot de lui le fait enleadrc. Il avait un chien d’une taille extraordinaire cl d’une grande beauté, qu’il avait acheté

■ « Quemrls hominem tecum •tlulit *d DO>, > (le-

TÉNAL.)

* Plut, in Alcib. pag. 195.

<»(f> Sol

sotunle el dix mines c'est-à-dire trois mille cinq cents livres. On voit que le goOt ])our les rbieiis est de vieille date. Il lui fit couper la queue, qui était justement ce qu'il avait de plus beau. Ses amis loi en firent de grands reproches, cl lui dirent que toute la ville murmurait contre lui, et le blâmait extrêmement d’avoir gâté un si beau chien. Voilà ce que je demande, reprit Alcibiade en riant : je veux que les Alhéniens s'entreliennent'du traitement que I ai fait à mon chien, afin qu'ils ne parlent pas (f autre chose, etqu’ils ne disent paspis de moi.

De toutes les passions qui paraissaient en lui, la plus marquée et la plus vive était un esprit de domination qui voulait tout emporter (le hauteur, el qui ne pouvait souffrir ni supérieur ni égnP. Quoique sa naissance et scs rares talents lui ouvrissent une grande porte au gouvernement de la république *, cependant il n'y avait rien à quoi il aimât mieux devoir le crédit et l'autorité qu'il désirait d'acquérir sur le peuple qn'â la force de son éloquence el â la grâce persuasive de scs discours; c'est en quoi son intime liaison avec Socrate put lui être d'un grand secours.

Alcibiade *, qui , du caractère dont nous venons de le marquer, n’était pas né pour le repos, avait fait tous scs efforts pour traverser le traité qui venait de se conclure entre les deux peuples; mais, n'ayant pu y réussir, il travailla à en empêcher l'effet. Il était piqué contre les Lacédémoniens de ce qu’ils ne s'adressaient qu’à Xicias , dont ils avaient une très-grande opinion, et qu’au contraire ils paraissaient ne faire aucun ras de lui , quoique ses ancêtres eussent eu droit d'hospitalité avec eux.

La première chose qu'il fit pour rompre la paix , c’est qu'ayant su que ceux d’Argos ne cherchaient qu’une occasion de se séparer des Spartiates, qu’ils craignaient autant qu'ils les haïssaient, il les flaltn secrètement de l’espérance que les Alhéniens leur donneraient du secours, en leur faisant entendre qu’ils étaient prés de rompre une paix qui leur était désavantageuse.

* SoluDte el dii minet Ttleot 6 700 fr. E. 6.

’ Tô yûôvscxov, xai rô fùoirfèUTOV.

^ IMul. in Alcib. pag. 105-196.

« An. M. 3581; av. J. C. 420. - Tbuerd. Ub. 5. [lag. Ii68-3i8. - PIul. in Alclb. pag. 197-198.

En effet , les Lacédémoniens n'étaient pas fort attentifs à en observer religieusement les conditions, ayant fait alliance avec les peuples de la Béotie contre l’esprit el la teneur du traité, el n’ayant rendu aux Athéniens le fort de Panade que démoli , et non pas fortifié et dans l’état où il était lors de la conclusion du traité, comme ils s’y étaient engagés. Alcibiade, qui vit les Athéniens extrêmement indignés de celte mauvaise fui, n’oublia rien pour les irriter davantage ; et , profilant de celle conjoncture pour pousser â bout Nicias, il souleva contre lui le peuple , en le rendant suspect de trop d’allachemenl aux Lacédémoniens , et formant contre lui des accusations qui ne manquaient pas tout à fait de vraisemblance, quoique dans le fond elles fussent destituées de vérité.

Cette nouvelle attaque déconcerta Nicias. Heureusement il arriva dans le moment même des ambassadeurs de Lacédémone avec plein pouvoir de terminer tous les différends. Ayant été introduits dans le conseil, c’est-à-dire dans le sénat, ils déduisirent leurs plaintes, el firent leurs demandes ; et il n’y eut personne qui ne les trouvât Irés-jusles el très-raisonnables. Le peuple devait leur donner audience le lendemain. Alcibiade , qui craignait le succès de celle assemblée, mit tout en œuvre pour obliger les ambassadeurs à entrer avec lui en conférence. Il leur représenta que le conseil traitait toujours avec beaucoup de modération et d’humanité ceux qui s'adressaient à lui , mais que le peuple était hautain el excessif dans ses prétentions ; que, s’ils parlaient de pleins pouvoirs, il ne manquerait pas de s’en prévaloir, el les forcerait de lui accorder tout ce qui lui viendrait en tête. Au reste , il leur promit de les aider de tout son crédit, pour leur faire rendre Pyle, pour empêcher l’alliance d’Argos, el pour faire renouveler la leur; et il confirma ces promesses par serment. Les ambas-sadeurs sortirent de cette conférence très-contents, et pleins d’admiration pour la profonde politique el l’extrême habileté d’Alcibiade, qu’ils regardaient comme un homme extraordinaire ; et en cela ils ne se trompaient point.

Le lendemain, le peuple étant assemblé, les ambassadeurs furent introduits. Alcibiade leur demanda avec beaucoup de douceur le sujet

ÜM

4I0 leur arobusMilc et la nature de leurs pouvoirs. Ils répondirent d’abord qu'ils venaient proposer quelque voie d’aceonimodement, mais qu'ils n'avaient pas le pouvoir de rien conclure. Sur cela, Alcibiade s’élève cl crie contre eux, les traite de fourbes et de perfides, appelle le conseil à témoin du discours qu’ils avaient tenu l.v veille, et exhorte le peuple A ne croire ni écouler des hommes qui mentaient si impudemment, et qui, sur le même sujet, disaient aujourd’hui une chose et demain une autre.

On ne saurait exprimer la surprise et le trouble des ambassadeurs , qui , se regardant l’un l'autre, ne pouvaient en croire ni leurs yeux ni leurs oreilles sur ce qu’ils voyaient et entendaient. Nicias , qui ignorait la ruse et la tromperie d’Alcibiade, ne pouvait concevoir un changement si étrange, et se donnait la torture pour en chercher la raison. Le peuple, sur l’heure, se mettait en devoir de faire venir les ambassadeurs d’Argos pour conclure avec eux la ligue ; mais, dans ce moment, un grand tremblement de terre vint au secours de Nicias, cl rompit l’assemblée. Il obtint avec beaucoup de peine, dans celle du lendemain , une surséance, jusqu’à ce qu’on eût envoyé des députés à Lacédémone, il fut mis à leur tête; mais il revint sans avoir rien fait. Les Athéniens se repentirent fort alors d’avoir renvoyé, à sa persuasion, les prisonniers de l’Iie, qui tenaient aux plus puissantes maisons de Sparte. Cependant, quelque grande que fût leur colère, jls ne se portèrent à aucun excès contre lui; ils élurent seulement Alcibiade pour général , firenl une ligue avec les Mantinéens et les Ëiéens, qui avaient quitté le parti de Lacédémone, y joignirent les Argiens, et envoyèrent des troupes à Pyle faire le dégât dans la Laconie. Ainsi ils se replongèrent dans la guerre qu’ils avaient voulu éviter.

Plutarque ', après le récit de l’intrigue d’AIclbiade, ajoute : <1 Personne ne saurait approu- « ver le moyen dont il se servit pour arriver CI à son but; mais ce fut pourtant un coup de K parti d’avoir désuni cl ébranlé presque tout U le Péloponnèse , et suscité en un seul jour « tant d’ennemis aux Lacédémoniens. » Il me semble que c’est condamner bien faiblement

* i Plul. Id Atcib. [Mg. 1Q8,

une fourberie cl une perOdie aussi noires qir celles-ci , dont le succès le plus heureux dp peut couvrir l’horreur, et qui ne peuvent être assez délestées.

Il y avait à Athènes un citoyen nommé Ujperbolus ' , fort méchant homme , et que l« poêles comiques prenaient ordinairement poot l’objet de leurs railleries et de leurs invectives. Ils s’élail endurci à la mauvaise répulatioa. et était devenu insensible à l’infamie par noc extinction entière de tout sentiment d’hooneur , qui ne peut être que l’elTel d’une àoe désespérément livrée au vice. Cet homme ne plaisait à personne ; mais le peuple ne laissait pas de s’en servir pour humilier ceux qui étaient élevés en dignité , et pour leur susciter des affaires. Deux citoyens partageaient alors A Athènes toute l'autorité , Nicias et Alcibiade. La vie peu réglée de celui-ci blessait les Athéniens , outre qu’ils redoutaient son audace el sa fierté. D’un autre côté, Nicias, en s’opposant toujours sans ménagement A leurs injustes désirs , et en les obligeant toujours de prendre les partis les plus ulilcs , leur était devenu très-odieux. Il paraissait, dans celle aliénation des esprits , que l’ostracisme aurait lieu A l’égard de l’un ou de l’autre. Des deux partis qui dominaient alors dans la ville, l'un des jeunes gens , qui voulaient la guerre , l’autre des vieillards , qui souhaitaient la paix , le premier s’efforçait de faire tomber le ban sur Nicias, cl l’autre de le détourner sur Alcibiade. Hyperbolus , dont l’audace faisait tout le mérite, dans l'espérance de succéder an crédit de celui qui serait chassé , se déclara contre eux , el il ne cessait d’irriter le peuple contre l’un el contre l’autre : mais , les déni factions s’élanl réunies , il fut lui-raéme banni, el mil fin par son exil A l’ostracisme , qui parut avoir été flétri cl déshonoré en tombant snr un sujet si indigne ; car jusquc-lA il y avait en une sorte d'honneur el de dignité dans cette punition. Hyperbolus fut donc le dernier qui fut condamné A ce ban , comme Ilipparque , proche parent du tyran Pisistrate, l'avait souffert le premier.

• Ptul. ici Alcib. pag. 196-197; In Kic. pag. 530-531.

Oigitiz

~ AlCISIADË BlfGiGK LES ATBàlllEIIS OAHlt LA Gl’KBRR D8 SlClLI

Seiitème et dix^MpUème eonéet de la gaerre.

Je passe sous silence plusieurs événements pou considérables pour venir au plus imporlant de tous, qui est l'expédilion des Athéniens en Sicile , à laquelle Alcibiade surtout les détermina. C’est ici la seizième année de la guerre du Péloponnèse.

Alcibiade avait pris un ascendant merveilleux sur les esprits*, quoique pourtant il fût bien connu pour ce qu’il était ; car ses grandes qualités étaient jointes à des vices encore plus grands , qu’il ne se mettait point en peine de dissimuler. Il vivait plongé dans un luxe prodigieux , et dans une mollesse qui déshonorait la ville ; ce n’étaient tous les jours que festins, que réjouissances, que parties de plaisirs et de débauches. Il montrait peu de respect pour les coutumes du pays, et encore moins pour la religion et pour les dieux. Les gens sages et sensés , outre l’aversion que leur inspiraient tous ces dérèglements , craignaient extrêmement les suites de cette audace, de cette profusion et de ce profond mépris des lois , qu'ils regardaient comme autant de moyens et de degrés pour arriver à la tyrannie.

Aristophane’, dans une de scs comédies, marque admirablement par un seul vers la disposition du peuple à son égard : Il te hait, dit-il , et ne te peut patter de lui. En effet , les largesses dont Alcibiade comblait le peuple , la somptuosité des jeux et des spectacles qu’il lui donnait , la magniGcence des présents qu'il faisait k la ville , qui passe tout ce qu’on pent dire , la grâce et la beauté de toute sa personne , son éloquence , sa force de corps , jointe au courage et à l’expérience, en un mot, toutes ses grandes qualités faisaient que les Athéniens lui pardonnaient ses défauts, et les supportaient patiemment , tâchant toujours de les diminuer et de les couvrir sous des noms doux et favorables ; car ils les appelaient des

• An. H. 3588; av. J. C. 416. -Thncyd. Ub. 8, pag. 350-

' Ptut. In Aicib. pag. 198-âOO ; in Nir. pag. 531.

' Lei Orrnoaillat , aci. 5, (C. 4.

jeux, des gentillesses, et des marques d’humanité et de bon naturel.

Timon le misanthrope, tout sauvage qu’il était , en jugea plus sainement. L’ayant rencontré un jour, comme il sortait de l’assemblée, très-content d’avoir obtenu tout ce qu'il avait demandé , et de se voir généralement honoré par le peuple, qui le reconduisait en foule , loin de l’éviter comme il évitait tout le monde , il alla au-devant de lui, et, lui tendant amiablement la main : Courage , mou fils, lui dit-il, tu fais fort bien de l’agrandir et de l’élever, car c’est pour ta ruine de tout ce peuple. La guerre de Sicile prouvera que Timon ne se trompait pas.

Dés le temps de l’ériclès , les Athéniens s’étaient mis en tète de conquérir la Sicile. Ce sage conducteur fut toujours attentif à réfréner par sa prudence cette folle ambition. Il leur répétait souvent qu’en se tenant en repos, en s’appliquant avec soin A la marine, en se contentant de conserver leurs conquêtes, et en ne précipitant point leur ville dans des entreprises hasardeuses , ils rendraient leur république florissante , et seraient toujours au-dessus de leurs ennemis. L’autorité qu’il avait prise sur les esprits fut bien capable de les empêcher pour lors de passer en Sicile, mais elle ne leur en flt pas perdre le désir , et ils tournèrent toujours les yeux de ce côté-là. Quelque temps après la mort de Périclés ' , les Léontins , attaqués par ceux de Syracuse , avaient député à Athènes pour demander du secours. Ils étaient originaires de Chalcis, colonie d’Athènes. Les députés avaient à leur tète Gorgias , célèbre rhéteur, qui passait pour le plus éloquent homme de son temps. Son discours élégant , fleuri , et plein de ligures brillantes qu’il mit le premier en usage , enleva les Athéniens , extrêmement sensibles aux beautés et aux charmes de l’éloquence. L’alliance flit conclue , et ils envoyèrent des vaisseaux à Rhége pour secourir les Léontins. L’année suivante , ils en envoyèrent d’autres en plus grand nombre. Deux ans après , ils envoyèrent une nouvelle flotte un peu plus ' forte ; mais les Siciliens ayant renoncé à leurs divisions par les conseils d'Hermecrate , la

■ Diod. Ilb. IS.iMg.gt).

llal'c fui remuyéc; elles Alliéniens, nepouvnnl pardonner à leurs généraux de n’avoir pas conquis la Sicile , en exilèrent deux , Pythodore el Sophocle , cl condamnèrent le troisième , qui était Eurymédon , à une grosse amende ; tant leur prospérité les avait aveuglés , en leur ]>ersuadant que rien n’élait capable de leur résister. Ils tirent encore depuis plusieurs tentatives; et, sous prétexte d’envoyer de temps en temps des secours d’armes eide troupes aux villes opprimées ou maltraitées par les Syracusains , ils s’ouvraient un chemin pour les attaquer avec déplus grandes forces.

Mais celui qui alluma le plus celle ardeur fut Alcibiade , en repaissant le peuple de magnifiques espérances , dont tui-méme était sans cesse occupé , ou , pour mieux dire , enivré. Toutes les nuits dans ses songes, il prenait Carthage , soumettait l’Afrique , passait de là en Italie, et se rendait maître du Péloponnèse entier, regardant la Sicile, non comme le but el la fin de cetté guerre , mais comme le commencemetil cl le premier degré des exploits qu’il méditait. Il avait pour lui tous les citoyens , qui, sans rien approfondir, étaient enchantés des grandes espérances qu’ii leur donnait, ün ne parlait plus partout que de celle expédition. Les jeunes gens dans les lieux d’exercice, et les vieillards dans leurs boutiques cl dans les endroits où ils s’assemblaient pour causer, ne s’occupaient qu’à tracer la ligure de la Sicile , et qu’à s’entretenir de la nature el de la qualité de la mer dont celte lie est environnée , de la bonté de ses ports , el des plages qu’elle a du côté de l’Afrique : car, infatués par les discours d’Alcibiade, ils comptaient comme lui ne faire de la Sicile que leur place d’armes et leur arsenal, d’où ils partiraient pour aller conquérir Carthage , el se rendre maîtres de toute l’Afrique el de la mer jusqu’aux colonnes d’IIcrcule.

On dit que Socrate et SIélon l’astronome ne se promettaient rien de bon de celte entreprise ‘ : l’un, inspiré, comme il voulait le faire croire, par son esprit familier, qui ne manquait jamais de l’avertir des malheurs dont il était ménacé ; el l’autre, conduit par sa rai-

« Plut, iü A’.cib. pflg. 199; io Nie. pag. 532.

son et son bon sens, qui, lui montrant dans l’avenir ce qu’il avait à craindre, le porto à contrefaire le fou et à demander que, vul't.lal malheureux où il se trouvait, on lui lahsàl son fils , et qu’on le dispensât de porter Ics armes.

8 VI. — D6K03iBnEMF?rr dbs vecples qoi o^rr aABtTé L\ Sicile.

Avant que d’entrer dans la description de h guerre de Sicile , il ne sera pas hors de propns de tracer un plan du pays et des peuples qui l’habilenl : c’est par où 'Thucydide commenre.

Les Leslrigons el les Cyclopes font habiUi' les premiers', mais on n’en connaît qne ce qu’en disent les poètes.

Les plus anciens après eux sont les Sicaniens, qui se disaient naturels du pays, mais qu’on croit y être venus d’Espagne, des environs d’un neuve nommé Sicanus, dont ils donnèrent le nom à ftle , appelée auparavant Trinacrie : ils furent depuis réduits à l’occident de nie. Quelques Troyens , après l’embrasement de Troie , s’y vinrent établir prés d’eux , cl bâtirent Êryx el Egesle *, prenant tous ensemble le nom d'Élytnes ; et quelques habitants de la Phocide, au retour du siège de Troie, sc joignirent à eux. Ceux qu'on nomme proprement Siciliens vinrent d’ilalie en grand nombre , el, ayant remporté une grande victoire sur les Sicaniens, les renfermèrent en un coin de file environ trois cents ans avant la venue des Grecs ; et du temps de Thucydide ils habitaient encore le milieu des terres et le côté septentrional. C’est d’eux que l’tle fut appelée la Sicile. Les Phéniciens se répandirent aussi le long de la côte pour la commodité du commerce, el dans les petites lies qui la bordent : mais depuis que les Grecs commencèrent à s’y établir, ils se retirèrent dans la contrée des Elymes pour être plus v oisins de Carthage, cl abandonnèrent le reste. C’est ainsi que les barbares se sont établis en Sicile.

Pour les Grecs*, les premiers qui y passi’^ rcnl furent les Chalcidiens de l’Eubée, sous la

* Thucyd. Itb. 6, pag. tl0-tl3

< Klk cal appelé Sêgesle par les Lalius

a .Vil. M.3i»»;av. J. C. 710 <»j-

conduile de Théoclès, qui fonda Naie. L’année d’après, qui, selon Denys d’Haliiuirnassc', élail In 3* de la 17" olympiade, Archias, Corinthien , fonda Syraeuse. Au bout de sept ans , les Chalcidiens établirciil Léontc et Calone , après avoir chassé les habitants du pays , qui étaient tes Siciliens. D’autres Grecs, partis de Mégare, ville d'Achaie,à peu prés dansie même temps, fondèrent Mégare appelée Ilyblienne, ou simplement ffi/6/a, du nomd’Hyblon,un roi de Sicile, qui leur avait donné retraite dans scs terres. On sait combien le miel d’Hybla était renommé chez les anciens. Les habitants de cetle ville , cent ans après, bâtirent Sélinonte. Gèle, bâtie sur un neuve du même nom, quarante-cinq ans après la fondation de Syracuse, fonda elle-mémc Agrigente environ cent huit ans depuis. Zancle, nommée depuis Messana ou iletséne par Anazilas, tyran de Rhégc, qui était de Messéne, ville du Péloponnèse, eut divers fondateurs, et en différents temps. Les Zancliens bâtirent la ville d’Hymère ; les Syracusains, .Acre, Casmène et Ôimarine. Voilà à peu près toutes les nations , tant grecques que barbares , qui ont pris des établissements eu Sicile.

I TII. — Las ÉaESTAiss uielobest le secaebs

a'ATBtKEa. Niciae s'opeose es vais a la gueeeb

DE Sicile ; Alcibiade l'empobte bce lui. Ils sost

EOEMÉS TOUS OECE GÉSÊEAUX AVEC LaHACIIUS.

Athènes était dans la disposition que nous avons marquée ci-devant *, lorsqu’il y arriva des ambassadeurs des Égestains, lesquels , en qualité de leurs alliés, venaient implorer leur secours contre ceux de Sélinonte , que Syracuse soutenait. C’était la seizième année de la guerre du Péloponnèse. Ils représentaient entre autres choses que, si on les abandonnait , les Syracusains , après s’étre emparés de leur ville comme ils avaient fait de celle de Léontc, se rendraient maîtres de toute la Sicile , et ne manqueraient pas de secourir les Péloponnésiens, qui étaient leurs fondateurs; et, afin de leur être moins à charge, ils offraient de payer les troupes qu’on y enverrait. I.es Athéniens

' Pb«. 12t.

* Ad. h. 3S88; iv. J. C. 416. - Thucjd. Ilb. 6. |u«. 413-SlÂ. - DIod. lib. 12, |»g. 12V-130. - Plul. tn Alcib. pag. 200 ; iu Mc. png. Ml .

qui depuis longtemps n’attendaient qu’une oci»sion favorable pour se déclarer, dè^chèrent à Egeste pour s’informer de l'étal des choses, et pour voir s’il y avait assez d'argent dans l'épargne pour soutenir une si grande guerre. Les habitants de cetle ville avaient eu l'adresse d'emprunter aux peuples voisins un grand nombre de vases d’or et d’argent, qui montaient à des sommes immenses, et ils en flrent parade quand les Athéniens furent arrivés.

Ces députés ' revinrent avec ceux d’Égeste, qui apportaient soixante talents en lingots * pour le paiement d’un mois de soixante galères qu’ils demandaient, avec assurance de plus grandes sommes qui étaient toutes prèles , à ^ ce qu’ils disaient, tant dans le trésor public que dans les temples. Le peuple louché de ces belles apparences, dont il ne se laissa point le temps d’approfondir la vérité, et séduit par le rapport avantageux que lui flrent ses députés dans la vue de lui plaire , accorda sur-lechamp aux Ëgeslains leur demande, et nomma Alcibiade, Nicias et Lamachus pour commander la flotte, avec plein pouvoir, non-seulement de secourir Égeste et de rétablir Léonte, mais d’ordonner des affaires de la Sicile conformément aux intérêts de la république.

Nicias fut nommé un des généraux malgré lui : car, sans compter les autres raisons qui lui faisaient craindre cet emploi , il le fuyait à cause d’Alcibiade qu’on lui donnait pour collègue. Mais les Athéniens se promettaient un plus heureux succès de cette guerre, s’ils n’en abandonnaient pas la conduite à Alcibiade seul, et s'ils leropéraicnl son ardeur cl son audace par la sagesse et le flegme de Nicias.

Cinq jours après®, pour hâter l’exécution du décret et pourvoir à tout ce qui était nécessaire, il SC tint une seconde assemblée. Nicias, qui avait eu tout le loisir de faire de mûres réflexions sur l’affaire proposée, et qui en sentait de plus en plus les dangers et les inconvénients, se crut obligé en cette occasion de parler avec quelque force contre un projet dont il prévoyait que les suites pouvaient être très-funestes pour la république. Il dit qu'il « élail étonnant qu’une aifaire de l’importance

< Ad.M. 3580;av.J. C.415.

a ScUante Ulenls . ou 000 fr. E. B.

5 Thucyd. lib. 6, pag. 415-128,

« dont finit celle-ci eût été presque aussitôt « décidée que mise eu délibération: que, sans « rien ojaminer, ni rien approfondir, on en « croyait sur leur parole des étrangers à qui « les promesses les plus magniflques ne coû- « talent rien, et qui avaient intérêt de tout « promettre pour se tirer du péril où ilsélaient. « Quelle utilité après tout peut-il en revenir i « la république ? Est-ce que nous n’avons pas « assez d'ennemis prés de nous sans en aller « chercher au loin? Est-il de votre sagesse de « hasarder ce que vous possédez, sur l’espé- « rance d’un avantage incertain? de songer à <1 faire de nouvelles conquêtes avant que d’a- « voir assuré les anciennes? de ne vous occun per que de votre agrandissement, et de né- « gliger absolument le soin de votre propre « sûreté? l’ouvez-vous compter sur une trêve a que vous savez ne tenir à rien , à laquelle « vous ne pouvez vous dissimuler qu’on a déjù « donné plusieurs atteintes, et que le moindre a échec reçu de notre part peut changer tout « d’un coup en une guerre déclarée ? Vous « n’ignorez pas quelle a toujours été et quelle a est encore la disposition des Lacédémoniens « à notre égard. Ils abhorrent notre gouver- 0 nement comme contraire au leur, ils voient « avec douleur cl dépit l’empire de la Grèce « entre nos mains , ils regardent notre gloire K comme un sujet de honte et de confusion a pour eux , cl il n’y a rien qu’ils ne soient U prêts 6 faire pour humilier cl abaisser une a puissance qui leur fait ombrage et les lient a toujours dans la crainte. Voilà quels sont « nos véritables ennemis, voilà contre qui nous « devons être en garde. Sera-t-il temps de « faire ces rédciions lorsque après avoir par- « tagé nos troupes, et pendant que nous scn rons occupés ailleurs et hors d’étal de leur Il résister, toutes les forces du Péloponnèse Il viendront fondre sur nous? A peine com- « mençons-nous à respirer des maux infinis Il que la guerre cl la peste nous ont causés , « et voilà que sans nécessité nous nous jetons « nous-mêmes dans un péril encorcplusgrand. Il Si nous voulons porter nos armes au loin , Il lie serait-il pas plus expédient d’aller réduire n les rebelles de Thracc, cl d’autres encore Il qui sont chancelants et mal assurés dans « leur devoir , que de courir au secours des

« Égeslains , qui nous doivent être assez in- « diirérenl8?etnousconvienl-ild’cnlreprenilre « la vengeance de leurs injures tandis que nous’ a ne témoignons aucun ressentiment des né- « très? Laissons les Siciliens dans leur Ile vider « entre eux leurs querelles sans nous y embar- II rasser. Que les Egestains se tirent sans nous « d’une guerre qu’ils ont entreprise sans nous. Il Que si quelqu’un de vos généraux vouscoo- « scille celle entreprise par ambition ou par « intérêt pour faire parade de scs magninque^ « équipages , ou pour trouver de quoi fournir « à ses dépenses, ne soyez pas assez impru- « dents pour sacriGcr les intérêts de la répu- « blique aux siens , ou pour souffrir qu’il la « ruine en se ruinant lui-méroe. Cette cnlrc- <1 prise est trop grande pour la remettre à la « conduite d'un jeune homme. Souvenez-vous « que c’est la prudence qui fait réu.ssir les <1 affaires, et non la passion. » Einfin il conclut en déclarant que son avis était de remettre de nouveau l’affaire en délibération , pour prévenir les suites funestes d’un conseil précipité.

Il était bien clair qu’il en voulait à Alcibiade, cl que c’était son luxe énorme qu’il avait attaqué. En effet il le poussait à un excès incroyable, et faisait des dépenses infinies , faut en chevaux qu’en meubles et en équipages , sans parler de la délicatesse et de la somptuosité de sa table. Il disputa le prix aux jeux olympiques avec sept attelages de chariots , ce qu’aucun particulier n’avait jamais fait avant lui ; et il y fut couronné plus d’une fois. Il avait besoin de ressources extraordinaires pour soutenir un tel luxe; et comme l’avarice en est souvent une pour l’ambition, ce n’était point sans fondement qu’on le soupçonnait de chercher dans la conquête de la Sicile et dans celle de Carthage, qu’il prétendait lui faire succéder, autant à enrichir sa famille qu’à la couvrir de gloire. On juge bien qu’il ne laissa pas le discours de Nicias sans réplique.

« Ce n’est pas d’aujourd’hui , dit-il , que le « mérite a excité la jalousie, cl que la gloire « a fait des envieux. On méfait un crime. « j’ose le dire , de ce qui fait honneur à ma « patrie , et de ce qui devrait m’attirer des « louanges. L’étal dans lequel je vis, les dé- « penses que je fais , surtout dans les assem- « blées publiques , outre qu’elles sont justes

« el Iffiilîmos, reU'venl la gloire d’Alh^ncs « dans l'esprit des étrangers , el font voir a qu'elle n’est point épuisée d'argent comme a nos ennemis se l’imaginent. Mais ce n’est a point de quoi il s’agit maintenant. Qu’on a juge de moi par mes actions , et non par B d’injurieux préjugés. Est-ce un petit service a que celui que j'ai rendu é la république en K fai.sant entrer dans son alliance en un seul « jour les Éléens, les Manlinéens, les Argiens,

O c'est-à-dire les principales forces du Péloa poiinése? Servez-vous donc de la jeunesse a et de la folie d’Alcibiade, puisque scs ennea mis la nomment ainsi , aussi bien que de la a sagesse et de l’expérience de Nicias , pour a l’agrandissement de votre empire, sans vous a repentir, sur de vaines craintes, d’une ena Ireprisc publiquement résolue, qui peut vous a être d’une gloire et d’une utilité intinics. a Les villes de Sicile, lasses du gouvernement a injuste el cruel de leurs princes , et encore a plus do l’autorité tyrannique que Syracuse a exerce sur elles, n’attendent qu’un moment a favorable pour éclater, el sont prêtes à oua vrir leurs portes à quiconque s’offrira pour a rompre le joug sous lequel elles gémissent a depuis longtemps. Quand les Égestains , a comme vos alliés , n’auraient pas droit à a votre protection, la gloire d’Athènes devrait a vous engager à les soutenir. C’est en secoua rant les opprimés que les états s’agrandissent, a et non en demeurant oisifs. Dans la conjonca lure où vous vous trouvez, harceler les uns , a arrêter les autres , donner de l’occupation à a tous , et porter au loin vos armes , c’est l’u- « nique moyen d’abattre le courage de vos a ennemis el de montrer que vous ne les craia gnez point. Athènes n’csl point née pour le a repos , el ce n’est point par celle voie que a nos ancêtres l'on portée au point de grana deur où nous la voyons. Au reste , que haa sardez-vous dans l’entreprise dont il s’agit? a Si elle réussit , elle vous rendra maîtres de a toute la Grèce: et si le succès ne répond pas a à vos désirs , votre flotte vous laissera la li- » berlé de vous retirer quand il vous plaira, a 11 est vrai que les Lacédémoniens peuvent a entrer dans notre pays : mais , outre que a nous ne saurions l’empécher quand nous n’ia rions pas en Sicile, nous demeurerons lou-

a jours, malgré eux, maîtres de la mer; el a c’est ce qui ôte a nos ennemis toute espéa rance de pouvoir jamais nous vaincre. Que a les misons de Nicias ne vous touchent donc a point. Elles ne tendent qu’à semer de la dia vision entre les jeunes gens el les vieillards, a qui ne peuvent rien les uns sans les autres; a puisque c’est de la prudence el du courage, a du conseil el de l’exécution que dépend le a succès de toutes les entreprises. Celle-ci ne a peut tourner qu’à votre gloire el à votre a avantage. »

Les Athéniens ', qui se trouvaient agréablement flattés par le discours d’Alcibiade, persistèrent dans leur premier avis. Nicias, de son côté , n’en changea pas non plus , mais il n’osa point insister davantage. Son caractère était naturellement doux el timide. Il n’avait point, comme Périclés , cette éloquena* vive et véhémente qui abat, qui renverse, qui entraîne tout : aussi celui-ci, en plusieurs occasions el à différentes reprises, était toujours venu à bout d’arrêter la fougue du peuple, qui avait dès lors en tète l’expédition de Sicile , parce qu’il tint toujours ferme el ne relâcha jamais les rênes de celleautorilé et de cette espèce d’empire qu’il avait su prendre sur les esprits; au lieu que Nicias’, parce qu’il agissait et parlait mollement, loin d’attirer à lui le peuple , se laissa entraîner lui-méme par force , à la vérité, et malgré lui ; mais enfln il se rendit, et accepta le commandement dans une guerre dont il prévoyait toutes les suites funestes.

C’est Plutarque qui fait celte réflexion dans le beau traité où , parlant des qualités que doit avoir un homme d’état, el qui est appelé au gouvernement , il montre combien le talent de la parole el la fermeté d'àme lui sont nécessaires.

Nicias , n’osant donc plus combattre de front Alcibiade, essaya de le faire par une voie indirecte, en y opposant beaucoup de ddllcullés, tirées surtout de la grandeur des dépenses nécessaires pour celte expédition. Il représenta que, puisqu’on était déterminé à la

• Plot. In pr*c. de ger. rep., psg. 830.

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guerre, il follait la faire d’une manière qui répondu à la haute répulalion d’Alhènes : qu'une armée de mer ne sulDsail pas contre une puissance aussi formidable que celle des Syracusains et de leurs alliés : qu’il en fallait une de terre, composée d’une bonne infanterie cl d’une bonne cavalerie, si l’on voulait agir d’une manière digne d’un si grand dessein : qu’outre la flotte qui devait les rendre maîtres de la mer, il fallait avoir un grand nombre de vaisseaux pour porter continuellement des vivres b l’armée, qui ne pouvait subsister autrement dans un pays ennemi : qu’il était nécessaire de porter avec soi beaucoup d’argent, sans s’attendre à celui des Égeslains, qui peut-être n’était prêt qu’en paroles, et pourrait bien leur manquer : qu’il fallait faire réflexion sur la différence qui se trouverait entre eux et leurs ennemis pour les commodités et les besoins de l’armée, les Syracusains étant dans leur pays, au milieu d’alliés puissants, disposés par leur inclination et engagés par leurintérétàlesaider d’bommes, d’armes, de chevaux, de vivres; au lieu que les Athéniens feraient la guerre dans un pays éloigné et ennemi , d’où, en hiver, ils ne pourraient recevoir des nouvelles qu’au bout de quatre mois, où tout leur serait contraire, et où ils ne pourraient rien avoir qu’à la pointe de l’épée ; qu’il serait honteux aux Athéniens d’étre obligés de quitter leur entreprise, et de s’exposer au mépris et à la risée des ennemis, faute d’avoir pris d’abord les précautions que demandait un projet si important ; que, pour lui, il était déterminé à ne point partir s’il n’était muni de tout ce qui était nécessaire, parce que de là dépendait le salut de toute l’armée, et qu’il ne voulait point le faire dépendre du caprice ou de la mauvaise foi des alliés.

Il avait prétendu par ce discours ralentir l’ardeur du peuple, il ne fit que l’augmenter. On décerna sur-le-champ ' plein pouvoir aux généraux de lever autant de troupes et d’équiper autant de galères qu’ils le jugeraient à propos, et l’on travailla aussitôt à l’exéculion, tant à Athènes qu’ailleurs , avec une activité et un empressement qui ne se peut exprimer.

> Diwt. lib. 13. |«e. 13t.

d VIII. — 05 SB PBEPABB AC DÉPART. St!«tSTRE»m

8AGCS. McT1I.ATI05 DES 8TATCF.S DE MeBCI HE; 4l-

CIRIADE ACCirSÉ 5E PECT 0ITE5IR JIGE ihf-

FAiSB. Départ tbiomphart de la flotte.

Quand tout fut prêt pour le départ ', cl qu’on appareillait déjà pour faire voile, il arriva plusieurs signes tristes et de mauvais augure, qui jetèrent du trouble et de finquiétude dans les esprits. Les femmes célébraii'nl alors les fêtes d’Adonis’, pendant lesquellis toute la ville était en deuil , pleine d’images de mort et de convois funèbres , et retcntissail des cris et des gémissements des femmes qui les suivaient en se lamentant ; ce qui fit craindre que cet armement si brillant et si mapiflque ne perdit bientôt tout cet éclat, et nesc fléirtt comme une fleur *.

L’inquiétude fut encore augmentée par un autre accident. Toutes les statues de Mercure qu’on voyait de forme carrée à l’eirtréc des maisons et des temples se trouvèrent mutilées en une nuit, et particuliérement au visage, sans qu’on prtt découvrir l’auteur de ce coup hardi, quoiqu’on promit de grandes rècontpens(<s à quiconque le dénoncerait. On ne pul s’empêcher de prendre un événement si eitraordinairc , non-seulement pour un sinistre présage, mais encore pour un complut de factieux qui avaient de mauvais desseins. Des jeunes gens furent accusés d’avoir déjà fait quelque chose de semblable dans une partie de débauche*, et d’avoir contrefait en particulier les mystères de Gérés et de Proserpine, ajanl à leur tête Alcibiade, qui représentait le grandprêtre. 11 est d’une grande importance pour tous ceux qui sont en place et en aulorilè de s’observer en tout, et de ne donner aucune prise sur eux à 1 1 critique la plus maligne. Ils doivent se souvenir, dit Plutarque, que tous les yeux sont ouverts sur leur conduite.

‘ An. M. 3,if»; av. J. C. 415. - Thorjd. til). 6. pag. 428. Plut. In Alrlb. pag. 200-901.

* Cette superstition avait |>énétré jusqu'au peapir àt Dieu. « Kl ccce Ibi mulicrcs scdebanl , plangeoics Adoon « ücm. n (Ezecii.8, 14.)

s L'htstorien fait allusionaux plantes cl aut fleurs qo'o» l»orlAtl dans cette cérémonie , ci que l'on appelait dins(t Adonis.

* Plut, in prcc. (Je rcp. piig. 800

cl toujours (rès-clairvoyants en ce point : qu’on n'ciaminc pas seulement leurs aelinns extérieures, mais qu’on pénétre jusque dans l'intérieur et dans les réduits les plus reculés de leur maison pour y observer leurs conversations, leurs repas, leurs divcriissements , et ce qui s’y passe de plus secret et de plus caché. C’est celle crainte des yeux perçants du peuple qui tenait Tliémistoclc et l’ériclés dans une circonspection continuelle, cl qui les obligeait à s’interdire la plupart des plaisirs que les autres s’accordaient.

Pour Alcibiade , il ne savait ce que c’était que de sc contraindre. Aussi, comme on le connaissait, on n’eut pas de peine à croire qu’il pouvait bien avoir eu quelque part à ce qui venait d’arriver. Son luxe, son libertinage, son irréligion , donnaient beaucoup de vraisemblance à cette accusation, et son dénonciateur ne craignit point de sc nommer. La constance d’Alcibiade ne laissa pas d’élre ébranlée par ce coup ; mais voyant que les soldats et lus matelots déclaraient qu’ils n’allaient ù celte guerre si éloignée et à celle expédition d'oulre-mcr que pour l’amour d’Alcibiade , et que, si on lui faisait le moindre tort, ils sc retireraient sur l’heure même , il reprit courage et sc présenta à jour nommé pour se défendre. Scs ennemis , sous prétexte que le départ de la (lotte pressait , firent surseoir le jugement. Il eut beau demander qu’on lui fit son procès s'il était coupable, sans attendre qu’il fût absent pour le perdre , cl représenter qu’il y avait une dureté et une injustice criantes à l'obliger départir pour une guerre si importante sans éclaircir des accusations et des calomnies si atroces , qui le tiendraient dans des inquiétudes et dans des craintes continuelles , il ne put rien obtenir du peuple , cl le départ fui ordonné.

L’armée se prépara donc à mettre à la voile', après avoir donné le rendez-vous à Oorcyrc à la plupart des alliés et des vaisseaux qui portaient les vivres et les équipages. Tout ce qu’il y avait de citoyens ou d’étrangers à Athènes sc rendit dès le point du jour au port (le Pirée. Les premiers conduisaient leurs enfants , leurs parents , leurs amis, leurs cama-

* Tbui yd. pag. l30-)32. >> Diod. lib. i3, pag. 13Ô.

rades, avec une joie mêlée de quelque tristesse, voyant partir pour une expédition éloignée et pleine de périls ce qu’ils avaient de plus cher nu monde , sans savoir si jamais ils les reverraient , mais cependant pleins d’espérance que cette expédition aurait un succès heureux. Les étrangers étaient accourus pour jouir d’un spectacle bien digne de leur curiosité ; car jamais appareil de guerre d’une seule ville n’avait approché de celui-ci. Les armées navales qu’on envoya contre Épidaure et contre Potidéc étaient bien aussi grandes pour le nombre des soldats cl des navires; mais elles n’étaient pas si magnifiques , ni le voyage si grand, ni l’entreprise si importante. On voyait ici deux armées , l’une de terre et l’autre de mer, équipées avec grand soin, aux dépens des particuliers et du public , de tout ce qui leur était nécessaire , à cause de la longueur du chemin et de la durée de la guerre. Il y avait cent galères que la ville fournissait vides, savoir soixante légères , et quarante pour porter les soldats pesamment armés. Chaque homme de mer recevait par jour une dragme de paye, c’est-à-dire dix sous, sans ce que les capitaines de navires donnaient en particulier aux rameurs du premier rang *. Ajoutez à cela la pompe et la magnificence de l’appareil , où ils avaient essayé à l’envi de se surpasser les uns les autres , et le soin que chacun avait pris de rendre son vaisseau le plus léger aussi bien que le plus leste. Je ne parle point du choix des soldats , qui étaient l’élite d'Athènes, ni de leur émulation pour ce qui concernait la beauté des armes et de l’équipage , non plus que de celle des officiers , qui avaient fait une dépense considérable pour se distinguer des autres et se faire valoir dans l’esprit des étrangers ; de sorte que ce spectacle ressemblait plutôt à un tournoi où l’on étale tout ce qu’il y a de plus magnifique, qu’à une expédition de guerre et à un appareil militaire ; mais la hardiesse et la grandeur du dessein en surpassaient encore les frais et la pompe.

Quand les vaisseaux furent chargés et les troupes embarquées, la trompette ayant sonné,

* On les appHail dcavîTai. Ils avaifnldes rames plus longues . et |>ar cuinéqueiit |»1u9 tle a ramer que les ajlri's.

on nt des vœux soloiincls pour le dfparl ; on emplit partout des coupes d’or et d'argent, on lit les efl\isions accoutumées , avec les acclamations du peuple qui bordait le rivage, et qui levait les mains vers le ciel pour souhaiter à leur concitoyens un voyage heureux et un succès favorable. Après l'hymne chantée et les cérémonies achevées , les vaisseaux défilèrent l'un après l’autre du port , pois essayèrent à l’envi de se devancer, jusqu’à ce que toute la flotte se réunit à Égine : de là on tira vers Corcyre, où l’armée des alliés s’assemblait avec le reste des navires.

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