IX. — Alarme de Straccsb. La flottb
ATUÉTilEE^B ARRIVE E5 SlClLR.
Celle nouvelle ayant été portée de tous côtés 6 Syracuse*, on n’en voulut rien croire d’abord . tant la chose paraissait hors de toute vraisemblance; mais comme elle se confirmait de jour à autre , on songea sérieusement aux préparatifs de la guerre , et l’on dépêcha par toute l’Ile pour demander du secours aux uns et en porter aux autres. On mit aussi garnison dans les châteaux cl dans les forts qui étaient à la campagne , on fit la revue tant des chevaux que des soldats , on examina ce qu’il y avait d’armes dans les magasins, et l’on donna ordre à tout , comme si l’ennemi eût été présent.
Cependant la flotte , partagée en trois escadres, chacune sous son général, mit à la voile. Elle était composée de cent trente-six vaisseaux , dont cent étaient d’Athènes , et le reste des alliés. Il y avait sur ces vaisseaux cinq mille soldats pesamment armés, dont deux mille deux cents étaient citoyens d’Athénes , savoir quinze cents du nombre de ceux qui avaient des biens en fonds, et sept cents ' qui n’en avaient point, mais qui étaient également citoyens : les alliés composaient le reste. Pour l’infanterie légère , il y avait quatre-vingts archers de Crète avec quatre cents autres, sept cents frondeurs de Rhodes, et sixvingts bannis de Mégare. Il n'y avait qu’une
• Thucyd. Hb.6. pag. 133-»15.-DioJ. lili. 13, pag 130-
* On les appoidit
compagnie de cavalerie de trente millrts, qui s’était embarquée sur un vaisseau propre à porter des chevaux. La flolle et les troupes furent beaucoup augmentées dans ta suite. Trente vaisseaux menaient les vivres cl ccui qui avaient le soin de les appréler, avec des maçons et des charpentiers , et leurs outils; le tout suivi de cent barques pour le service, sans compter les vaisseaux marchands, qui étaient en grand nombre. Tout cela partit ensemble de Corcyre. Ayant été assez mal reçus par ceux de Tarente et de Locres , ils cinglèrent vers Rhége, où ils s’arrêtèrent quelque temps. I-es Athéniens pressaient ceux de Rhége de secourir les Léonlains, originaires comme cui de Chalcis ; mais ils répondirent qu’ils demeureraient neutres , et n’agiraient que de concert avec le reste de l’Italie. Là on délibéra sur la manière dont il fallait conduire cette guerre, et l’on y attendit les vaisseaux qu’on avait envoyés à la découverte pour savoir oii l’on pourrait aborier, et si l’argent des Égeslains était prêt. Étant de retour , ils rapportèrent qu’il n’y avait que trente talents ' dam l’épargne. Nicias l’avait bien prévu , mai* il avait trouvé les oreilles fermées à tous les salaires conseils.
Il ne manqua pas, sur celte nouvelle de faire valoir ses anciens raisonnements , de montrer le lort qu’on avait en de s’embarquer dans cette guerre, et d’exagérer les suites funestes qu’on en devait attendre ; en quoi il se conduisait en homme peu sage et peu sensé. Il avait eu grande raison de s’y opposer d’abord, et de faire tous scs efforts pour rompre ce malheureux projet ; mais la chose ayant élé résolue, cl lui-même ayant été contraint d’accepter le commandement , il ne convenait point de tourner toujours la tête en arriére, en répélant sans cesse que cette guerre avait élé entreprise contre toutes les régies de la prudence, et de refroidir par là les deux autres généraux, d’abattre le courage des troupes, et d’émousser cette pointe de confiance fl d’ardeur qui assure le succès des grandes actions. 11 fallait marcher avec courage contre l’ennemi, le presser vivement, et jeter partout
■ Trente bilenu, ou ITSOOOrr. K. O.
* Plut, in Mc. pag. 533.
Digiliz
l'époQvante par une allaque subile cl inopinée.
Mais il fit tout le contraire. Son avis, dans le conseil de guerre , fut qu'on devait tirer vers Sflitionte, qui èlail le premier sujet du \oyagc ; cl, si les Égestains s’acquitlnienl de leur promesse et payaient une montre ù l'arniéc, passer outre ; sinon les obliger à fournir la subsistance de soixante galères qu’ils avaient demandôes , et demeurer là jusqu’à ce qu’on eùl fait leur accord avec les Sélinontins, soit par force ou aulrement. Il disait qu’ensuile on relournerait 6 Athènes après avoir fait montre (le leurs forces, et de l’assistance qu’on donnait a ses alliés, si ce n’ètait qu’il se présentât une occasion de faire quelque chose pour les Lèonlins, ou d’atlirer quelque ville à leur parti.
Alcibiade répliqua qu’il serait honteux, après un si grand armemenl,dc s en retourner sans rien faire , cl qu’il fallait essayer auparavant de gagner l’alliance des Grecs et des barbares pour les détacher de Syracuse, cl en tirer des troupes et des vivres, et surtout députer à Messine, qui était comme la clef de la Sicile, et dont le port était capable de contenir toute la llolle. 11 disait que, après avoir reconnu les amis cl les ennemis, et s’étre fortifié dun nouveau secours, on attaquerait Sélinonle ou Syracuse , si l’une ne voulait s’accommoder avec Égesle, et l’autre souffrir le rétablissement de Lèonle.
Lamachus ouvrit un troisième avis, qui n’était peut-être pas le moins sage : c’était d’aller droit à Syracuse , sans lui donner le loisir de revenir de l’étonnement où elle était, ni de se préparer à la défense. 11 disait que le premier abord d’une armée était toujours le plus terrible, et qu’en laissant à l’ennemi le temps de se reconnaître, on lui donnait aussi celui de se rassurer \ au lieu qu’en 1 attaquant brusquement et pendant qu’il était encore déconcerté, on était presque sûr de la victoire : que , s’étaril rendus maîtres du plat pays, ils ne manqueraient de rien, et contraindraient les Siciliens à prendre parti iqu’entin ils s’établiraient à Mégare, qui était déserte et voisine de Syracuse, et y mettraient leur flotte en sûreté. Mais son avis n’étant pas suivi , il revint â celui d’Alcibiade. Ainsi l’on fil voile pour la Sicile, où Alcibiade se rendit maître de Catane par surprise.
J X. — Alcisiaob E«T BAÏPKL*. II. (S aACVE , ET EST COTDABsi A «OBT EAE COSTCMACE. 1l SE EEIIEE A SPAmTK. Souplesse de sox géme.
Ce fut lù le premier et le dernier exploit qu’il fit dans cette expédition ‘, ayant été d’abord rappelé par les Athéniens pour être jugé sur l’accusation qu’on avait intentée contre lui; car, depuis le départ de l’armée, ses ennemis, qui se souciaient peu du bien et du salut de la patrie, et qui, sous prétexte de léle de religion , qui couvre souvent les plus noirs attentats , ne songeaient qu’à satisfaire leur haine et leur vengeance ; scs ennemis , dis-je , profilant de son absence, avaient poussé l’affaire plus vivement que jamais. Tous ceux qu’on dénonça furent mis en prison sans qu’on daignât seulement les entendre, cl sur la déposition des citoyens les plus décriés pour leurs moeurs, comme si, dit Thucydide, il y eût eu moins de mal à punir les innocents qu’à laisser échapper les coupables. Ln des délateurs fut convaincu de faux par ses propres paroles, ayant assuré qu’il avait reconnu un des accusés au clair de la lune , lorsqu’il n’y en avait point. Celte fausseté ne ralcnlit point la fureur du peuple. Le souvenir de la tyrannie des l’isis- Iralides lui en faisait appréhender une pareille ; et, prévenu de celle crainte, il n’écoulait rien.
Il envoya donc enfin le vaisseau ’ de Salaminc, avec ordre au commandant de ne point emmener par force Alcibiade, de peur de quelque tumulte dans l’armée, mais de lui ordonner seulement qu’il se vint présenter à Athènes pour adoucir le peuple. Alcibiade obéit sur-lc-cha(np, cl partit sur sa galère; mais dès qu’il fût arrivé à Thurium , cl qu’il eût mis pied à terre, il disparut, et éluda toutes les poursuites de ceux qui le cherchèrent. Comme on lui demandait s’il ne se fiait pas à sa patrie sur le jugement qu’elle devait rendre à son sujet : ® Je ne me fierais pas à ma mère « même, dit-il, dans la crainte que par mé- E garda cl e ne prit une fève ” noire pour une
V Thu(()d. lib. 6, pag 4W-150. — Plat IB Aklb. pag. 902.
* CVUiU un Taisseau aacré , desünë pour anmter le# coupables.
» IM juge* »c senraleni de fèves pour donner leur wf» frage , et la noire marquait qu’il» condamnaient.
(gle
« blancho. » La galère de Salaniine revint seule, le eommandanl étant tout honteux d’avoir laissé ainsi échapper sa proie. Alcihiade fut ruridamné à mort par contumace. Tous scs hiens furent conGsqués , et il fut enjoint i tous les prêtres et à toutes les prêtresses de le maudire. Parmi ces dernières, il s’en trouva une , nommée TMano, qui eut seule le courage de s’opposer à ce décret disant qu'e/fe était prétresse pour bénir, et non pas pour maudire. Quelque temps après, comme on lui iiorta la nouvelle que les Athéniens l’avaient condamné à mort : Je leur ferai bien voir, dit-il, que je suis en vie.
Ce fut à peu près dans ce temps-là * qu’arriva à Athènes l’affaire de Diagore le Mélicn. Il était venu s’établir dans cette ville, et il se mit à y enseigner l’athéisme. On lui intenta procès sur sa mauvaise doctrine. Il se sauva par la fuite , et évita le supplice ; mais il ne put éviter la flétrissure de la sentence qui le condamnait à mort. Les Athéniens eurent tant d’horreur pour les principes impies qu’il débitait, qu’ils allèrent jusqu’à mettre sa tête à prix , et à promettre un talent de récompense pour celui qui le leur livrerait mort ou vif.
Environ vingt ans auparavant', on avait déjà fait une affaire toute pareille à Protagore, pour avoir simplemeut traité la matière de problématique. Il avait dit au commencement d’un de scs livres: « SUes dieux existent ou « n’existent pas, c’est une question où je ne « sais si je dois prendre l’aflirmativc ou la né- « gative. Pour éclaircir une question si épin lieuse, notre entendement est trop aveugle « et la vie humaine trop courte. » Les .\théniens ne purent souffrir qu’on mit en doute une chose de cette nature. Ils firent proclamer par le crieur public que tous ceux qui avaient des exemplaires de cet ouvrage les apportassent au magistrat. On les fit brûler comme infâmes cl impies, et l’auteur fut banni de l’état à perpétuité.
Diagore et Protagore avaient été disciples de Démocrile, l’inventeur de la philosophie des atomes. J’en parierai ailleurs.
* éâffxouaCE, ev^üy oO xaraaùy Upitav ytyijvivou.
■ Joseph, comr. App.
* Diog. Laert. In Prolog. -. Joseph, conlr. .\pp. — Üe. Ilb. 1 , de nol. deor. n. 02.
Depuis le départ d’Alcibiade ', toute l’aula. ritése trouva entre les mains de Kicias; car Lamachus , son collègue , quoique hoainie de courage et d’expérience, était sans crédité cause de son extrême pauvreté , qui le reudil méprisable aux troupes. Les Athéniens n’avaient pas toujours pensé de la sorte, et nous avons vu qu’Aristide, tout pauvre qu’il était, n’en fut ni moins estimé ni moins respecté; mois dans cette dernière expédition un goût de luxe et de magnificence avait saisi tous les esprits, et l’c.stimedes richesses en est une suite naturelle. Comme donc Nicias se trouva seul maître, tout se ressentit de son caractère de timidité et de lenteur, et il laissa tout languir, tantôt en se tenant en repos sons rien entreprendre, tantôt en ne faisant que tourner çà et là le long des côtes , tantôt en perdant le temps à consulter et à délibérer ; ce qui dissipa bientôt d’un côté l’ardeur et la confiance que ses troupes avaient d’abord témoignées , cl de l’autre la crainte cl la frayeur dont les ennemis avaient été saisis à la première vue d’un armement si formidable. 11 mit le siège devant Hybla, qui n’était qu’une petite ville, et l’avant levé peu de jours après , il tomba lui-même dans un très-grand mépris. Enfin il se relira à Calane sans avoir fait d’autre exploit que de ruiner Hyccara , petit bourg des barbares, d’où l’on dit qu’était la courtisane Ijils, qui, fort jeune encore alors , fut vendue parmi les autres prisonniers et menée dans le l’élopoanése.
Cependant Alcibiade’ , étant parti de ’Thiirium , arriva à Argos; et comme il renonç.iit entièrement à l’espérance d’être rappelé dans sa patrie, il envoya demander aux Spartiates la permission de demeurer chez eux en toute sûreté, sous leur protection et sauvegarde. Il leur donnait sa foi et sa parole que, s’ils voulaient le regarder comme leur ami, il leur rendrait plus de services qu’il ne leur avait cau.>é de dommage pendant qu’il avait été leur ennemi. Les Spartiates le reçurent à bras ouverU Quand il fut arrivé à Sparte, il y eut bienUVt gagné l’estime et l’alTectiou de tous les Imbilauls., il les charma tous et les enchanta en se cou- ' , formant en tout à leur manière de vivre. Ceux
I ‘ Thuf yd. pag. i52-lô3. — Plut, lu Nie. pag.
I * llul. In ,\Irib. psTg. 203
qui voyaiciil qu'il »c rasuil jus«|u'à la peau, qu'il SC baignait dans l'eau fruido, qu'il mangeait d'un gbtcau fort pesant et furt grossier, duiit l'usage était trés-eonnnun parmi eut, et qu'il s'accommodait à merveille de leur sauce noire, lie pouvaient s'imaginer que ce même homme eût jamais eu chez lui de cuisinier; qu'il eût connu de parfumeur, qu'il eût porté de fines étolTes de Milet; en un mut, qu'il eût vécu jusque-lû dans les délices et dans la bonne chère. Cette souplesse était le caractère dominant d'Alcibiade. Véritable caméléon, il ne lui coûtait rien de prendre toutes sortes de couleurs et de formes pour se concilier ceui avec qui il avait à vivre. Il saisissait d'abord toutes leurs manières ; il entrait dans tous leurs goûts, comme s'ils lui eussent été naturels; et quoique dans le fond il y sentit en lui-méme une trèsgrande répugnance, il savait la couvrir par un air aisé , simple , et qui paraissait sans con- Irainlc. Avec les uns, il avait toutes les grûces et tout l'enjouement de la jeunesse la plus ■gaie; avec d’aulrcs, tout le sérieux de l'Age le plus grave. A Sparte, il était laborieux, frugal et austère; en Ionie, il n'aimait que la joie, ta paresse et la volupté; en Tlirace, il était toujours A cheval, ou passait les journéc^s à boire; cl lorsqu'il était avec le satrape Tissapheme , il surpassait en luxe et en dépense tonte la magnificence des Perses.
11 ne se coiilcnta pas de l'estime des Lacédémoniens. Il sut si bien gagner les bonnes grâces de Timéc , femme du rois Agis , qu'il en tnt un fils, qu'on appelait en public Ltoly- ■hide, mais que sa mère en particulier, parmi tes femmes et scs amies , ne rougissait point d'appeler Alcibiade , tant sa passion pour rcl Athénien était violente. Agis n'ignora pas ce commerce, et il refusa de reconnaître Leotyrhide pour son fils; ce qui fut cause que dans la suite ce fils fut exclu du trûne.
$ XI. — DescRiPTio?« DE Syracuse.
Comme le siège de Syracuse est un des plus ronsidérables dont il soit parlé dans l'Iiisloirc ta Grecs , et dont j'ai cru par cette raison devoir marquer toutes les circonstances particufières, pour donner une idée de la manière lonl les anciens faisaient les sièges, il m'a
paru nécessaire , avant que d'entrer dans ce détail , de présenter ici aux yeux du lecteur une de.scription et un plan de la ville de Syracuse, où il trouvera aussi les dilTércnts travaux dont il est parlé dans ce siège , tant de la part des Atliénicns que de celle des assiégés.
Syracuse ' était située sur la côte orientale de Sicile. Sa vaste étendue, sa situation avantageuse, la commodité de son double port, ses fortifications construites avec grand soin , la multitude et la riclies.se de ses citoyens, la rendirent une des plus grandes, des plus belles cl des plus puissantes villes grecques. On dit* que l'air y était si pur et si net, qu'il n'y avait point de jour dans l'année, quelque nébuleux qu'il fûl, où le soleil n'y parût.
Elle fut fondée par Archias le Corinthien , un an après que le furent Naxe et Mégare sur la même cûte '.
Lorsque les Athéniens en formèrent le siège, elle était composée de trois parties , qui sont nie , l'Achradine, Tyque. Thucydide ne parle que de ces trois parties. On y en ajouta deux autres dans bi suite , savoir : N'éapolis et Êpipole.
L'Ile, située au raidi, était appelée A'osos , qui est le mol grec qui signifie Ile, mais prononcé selon le dialecte dorique, elOrtygie', Elle était jointe au continent par un pont. C'est dans cette Ile qu'on bâtit dans la suite le palais des rois et la ciladclle'^. Celte partie de la ville était Irès-imporlanle , parce qu'elle pouvait rendre ceux qui la possédaient maîtres des deux ports qui l'environnent. C'est pour cela que les Romains, quand ils curent pris Syracuse, ne permirent plus à aucun Syracusain de demeurer dans l'Ile.
Il y avait dans cette lie une fontaine fort célèbre, qu'on nommait Are'l/iuse. Les anciens ou plutôt les poètes , fondés sur des raisons qui sont sans aucune vraisemblance, ont sup-
• Cle.VctT.O.n. 117-119.
> « Urbrm S)raruMuclegml,cujuthic tllusalque bre O iMiura MM locl cœlique dicUur , ut nullus unquam di» « tam magné lurbulenlAque temposlate furril , quln atl* « quo tempore lolem ejua dlcl buminM viderinl. m (Clc. r«rr. 7. n. 20.)
a An. M. 5295; av. J. C. 709. - Strab. lib. 6, pag. 259.
* etc. Verr. 7 , n. 97.
> .Strab. lib. 6 , pag. 270. — Scncc. Mal. Qucetl. Ilb. 3 , cap. 26.
posé que l'AIphée, (leuvc d’Elide dans le Péloponnèse, conduisait scs eaux à travers ou sous les Ilots de la nier , sans jamais s’y mêler, jusqu'à la rontaine d'Arélhuse. C'est ce qui a donné lieu à ces vers de Virgile :
T-'itrpmuii) hutic. ArclhuM, nilhi conrcde liiborcm...
(ibi . ({uum Diiclus sub(erlab.‘rc Sicanos,
Durb amara iiuum non intcrmlsccal undara
Achradine, située entièrement sur le bord de la mer, et tournée vers l’orient , était de tous les quartiers de la ville le plus spacieux , le plus beau et le plus rortilié.
'i'yque , ainsi appelée du temple de la fortune [tv/r,) , qui ornait cette partie , s’étendait le long de l’Achradine au couchant, depuis le septentrion vers le midi. Elle était fort habitée. Elle avait une porte célébré nommée Jhj-apyle, qui conduisait dans la campagne , et elle était située au septentrion de la ville.
Épipolc était une hauteur hors de la ville, et qui la commandait ; elle était située entre llexapyle et la pointe d’Euryéle , vers le septentrion et le couchant; elle était en plusieurs endroits fort escarpée, et par cette raison, d’un accès fort diflicile. Lors du siège dont nous ]>arlons, elle n’était point fermée de murailles ; les Syracusains la gardaient avec un corps de troupes contre les attaques des ennemis. Euryélc était l’entrée et le passage qui conduisait à Epipolc. Sur la même hauteur d’Ëpipole, était un fort nommé Labdate.
Ce ne fut que longtemps après , sous Denys le tyran , qu’Épipole fut environnée de murs , et enfermé dans la ville, dont elle Qt une cin. quicme partie, mais qui était peu habitée. On y en avait déjà ajouté une quatrième, appelée j\Vfipo/is, c’est-à-dire Ville neuve, qui couvrait Tyque.
La rivière Anape coulait à une petite demilieue de la ville *. L’espace qui les séparait était une belle et grande prairie, terminée par deux marais , l’un appelé Syraco , qui avait donné son nom à la ville; et l’autre, Lytimélie. Cette rivière allait se rendre dans le grand port. Très de l’embouchure, vers le midi,
* Virg. cclog. 10
* Fiut. inl>ioDy8. vit. pag. 970.
était une espèce de château appelé Olympit , I cause du temple de Jupiter Olympien qui y était , et où il y avait de grandes richesses. Il était à cinq cents pas de la ville.
Syracuse avait deux ports tout près rm de l’autre, et qui n’étaient séparés que par l’Ile : le grand et le petit , appelé autrement Lacu$. Selon la description qu’en fait l’orateur romain ' , ils étaient l’un et l’autre environnés des édifices de la ville. . .
Le grand avait de circuit uu peu plus de cinq mille pas * , ou de deux lieues. Il avait un golfe appelé Daseon. L’entrée de ce port n’avait que cinq cents pas de large : elle était formée , d’un côté , par la pointe de l’ile Orlyyie, et de l’autre, par la petite lie et par le cap de Plemmyre , qui était commandé par ua château de même nom.
Au-dessus de l’Achradine était un troisième port, nommé le port de Trogile.
g XllI. — NiCIAS» AVBfcS QCR1-0IJE8 ACTIONS , fOm
LE SléCE OeStBACUSB. LAMACnCS EST TUÉ OAMGX
COMBAT. La ville est bédcitc a l'bxtbêjuté.
Dii-huHiime Année de la gaerre.
Sur la fin de l’été , Nicias eut nouvelle qae les Syracusains’, ayant repris courage, se disposaient à venir l’attaquer les premiers. Déjà leur cavalerie s’avançait avec insdetice pour l’insulter jusque dans son camp . cl loi demandait avec de grandes risées s’il était donc venu en Sicile pour s’établir à Catanc. Des piquants reproches le réveillèrent un peu : il résolut de faire voile vers Syracuse. L’entreprise était liardie et périlleuse. Il ne pouvait, sans un extrême danger , tenter le débarquement en présence d’un ennemi qui les atleadait de pied ferme , et qui ne manquerait ps de les attaquer à la descente avec toutes ses forces. Il n’y avait pas plus de sûreté à faire
■ sPortushabel propein sdiacatkweaspeclaqMvià « inclusos. » (Cic. V«rr.6, n. 117.) ,
* Strabon lui donne de drcuU 80 stades. qdIbnIcBtk (loublo de ce qu'il a aciuclleroenl d'éiendue : preuve ffv*laine qu'il y a faute dans le texte de Strabon. (CLtrviu. |wg. 107.)
* Tbucyd. lib. 6, pag. 453-161. ~Plut. In Nie. plg*^ 53i. - DIod. lib. 13 . pag. 137-ir.8.
o'io
avancer ses troupes par terre, parce que, n'nyant point de cnvalcric, celle des Syracusaiiis , qui t'iait nombreuse , au premier bruit lie leur marche leur tomberait sur les bras , et K'» accablerait.
l’nur se tirer d'embarras, et se mettre en t'Iat de s'emparer sans obstacle d'un poste avaiilngcux qui lui avait (té désigné par un banni de Syracuse, Nicias usa de siralagémc. Il lil donner un faux avis aux ennemis , que , moyennant un complot qui devait éclater un ccrlain jour, ils pourraictil s’emparer de son camp cl se rendre maîtres de toutes les armes et de tout le bagage. Les Syracusains, sur celle assurance, marchèrent vers Calane, et se vinrent camper sur les terres de Léonle. Dès que les Athéniens en eurent avis , ils s’embarquèrent avec toutes leurs munitions et toutes leurs troupes, et tirèrent sur le soir vers Syracuse. Ils arrivèrent au point du jour dans le grand port , et prirent terre près d'OIympie , è l'endroit qu'on leur avait enseigné, et s’y retranchèrent. Les ennemis , se voyant hoivtcusemcnl trompés, s'en retournèrent tout court à Syracuse; cl pleins de dépit, ils se mirent en bataille quelques jours après devant les murailles de la ville. Nicias sortit de ses relrancbemenls , et l'on en vint aux mains. La victoire fut longtemps en balance; mais une grande pluie, accompagnée d’éclairs cl de tonnerre, étant survenue, les Syracusains, qui étaient sans expérience , cl dont la plupart faisaient alors le premier essai de leurs armes, furent étonnés et intimidés de cet orage , tandis que les autres s'en moquaient comme d'un effet de la saison, et ne considéraient autre chose que l'ennemi, qui était bien plus à craindre que l’orage. Après une longue et vigoureuse résistance , les Syracusains furent obligés de plier. On ne put pas les poursuivre fort loin , à cause que leur cavalerie, qui était entière et n’avait point été battue , couvrit leur retraite. Us rentrèrent en bon ordre dans la ville , après avoir jeté des troupes dans le temple d'OIympie pour en empêcher le pillage.
Ce temple était assez près du camp des Athéniens, qui auraient bien voulu s’en rendre maîtres, parce qu'il était plein d'offrandes d'or et d'argent , que la religion des rois et des peuples y avait consacrées. Nicias, ayant dif-
féré d'y envoyer des troupes pour s’en sai.sir, en perdit l’occasion , et donna le temps aux Syracusains d'y faire passer , comme on vient do le dire , un détachement pour le défendre. On croit qu'il le Ht à dessein et par respect pour les dieux , parce que , les soldats venant à piller ce temple , le public n’en aurait tiré aucun profil, et le sacrilège serait retombé sur lui seul.
Après le combat , les Athéniens , qui ne se trouvaient pas encore en étal d'attaquer Syracuse, SC rctirèrcni sur leur flotte è Naxe et à Cabine pour y prendre leurs quartiers d’Iiiver, dans le dessein de revenir au commencement du printemps pour former le siège. Ils avaient besoin [vour cela d’argent , de vivres , et surtout de cavalerie , qui leur manquait absolument. Ils compbiient tirer une partie de ces secours des peuples de Sicile, qu'ils espéraient que la nouvelle de leur victoire ferait bientôt passer dans leur parti ; et ils envoyèrent en même temps à Allièncs pour y solliciter les mêmes secours. Us recherchèrent aussi l’alliance de Carthage, et députèrent vers quelques villes d’Italie situées sur les côtes de la mer de Toscane , qui leur avaient promis de les secourir.
A Syracuse, on ne perdit point espérance. Hermocralc, celui de leurs chefs qui se distinguait le plus par sa valeur, son bon sens cl son expérience , leur représenta , pour rassurer les esprits , qu’on n’avait pas manqué de courage, mais de conduite: que l’ennemi, quoique brave , devait plutôt sa victoire à son bonheur qu’à son mérite : que la multitude des chefs , qui est toujours suivie de peu d'ordre et d'obéissance , leur avait nui ( ils étaient au nombre de quinze J : qu’il fallait choisir des généraux expérimentés pour contenir le reste dans la discipline , et Ûcn exercer les troupes pendant tout l’hiver. Cet avis ayant été suivi , il fut élu général avec deux autres; après quoi l'on dépécha à Corinthe et à Lacédémone, tant pour renouveler l’alliance que pour les engager à faire diversion , aGn d’obliger les Athéniens, s’il se pouvait, de rappeler leurs troupes de Sicile , ou de les empêcher au mehns d'y envoyer du renfort. Leur principale application fut de fortifier Syracuse. Ils enfermèrent dans la ville . |var un
Digilizeo Dy CjOOglc
mur , (ont le terrain qui regarde Épipole , de- j puis l'extrémité septentrionale de Tyque, en descendant du côté de l'ocridenl vers la partie appelée depuis Ntapolis, afin d'éloigner davantage l'ennemi et de lui rendre la contrevallation plus diflicile , en l'obligeant de lui donner plus d'étendue. Cet endroit avait a|>paremment été négligé , parce qu'il paraissait se défendre soi-mémc par sa situation inégale et escarpée. Ils mirent aussi garnison dans Mégare et dans Olympie , et plantèrent des pieux sur le bord de la mer partout où la descente paraissait facile. Ensuite , ayant su que les Athéniens étaient A Naxe, ils allèrent brûler le camp de Catane , et se retirèrent après avoir fait le dégAl aux environs.
Les ambassadeurs de Syracuse étant arrivés chez les (Corinthiens, leur demandèrent du secours , comme à leurs fondateurs , <|ui leur fut aussitôt accordé avec une ambassade vers les Lacédémoniens pour les faire déclarer en leur faveur. Alcibiade appuya leur demande de tout son crédit et de toute son éloquence , à laquelle son ressentiment contre Athènes ajoutait une nouvelle force. Il conseilla et persuada aux Lacédémoniens d'envoyer Gylippe pour général en Sicile , et d'attaquer de leur côté les Athéniens pour faire, une puissante diversion : en troisième lieu , il les porta à fortifier übcélie dans l'Atlique ; ce qui acheva de perdre et de ruiner la ville d'Athènes , qui ne put jamais s'en relever : car ce fort retidit les LacMémoniens maîtres de la campagne , de sorte que les Athéniens ne pouvaient plus jouir de leurs mines d'argent de Laurium, ni des revenus de leurs terres, ni être secourus par leurs voisins, Uècélie étant devenu l'asile de tous les mécontents et de tous les partisans de Sparte.
Nicias avait reçu quelque secours d'Athènes*. il consistait en deux cent cinquante cavaliers , à qui l'on avait supposé que la Sicile fournirait des chevaux ( ils en avaient simplement apporté l'équipage), et en trente archers à cheval , avec trois cents talents*, c'est-A-dire, trois cent mille écus. Il commença donc à se
• Tliucyd. lib. 0, png. 471-182. — Plut, in Alcib. pag. 203; in Mc. pag. 53l-.S3r>. — Dind. iib. 13. pag. 138.
• An.M.3û90;av.J. C.114.
V Troil cents UieoU Vfttentl million 723000 0. E. B
mettre en mouvement. On l'accusait de manquer souvent l'occasion d'agir en perdant le temps à force de raisonner, de différer et de se précautionner ; mais quand il entrall en action , il était aussi vif et aussi ardent A exécuter qu'il avait été timide et lent à entreprendre , comme il le fit voir ici.
Oux de Syracuse , ayant appris qu'il était arrivé de la cavalerie aux Athéniens , et qu'ils viendraient bientôt assiéger leur ville , et sachant qu'ils n'en pouvaient approcher ni faire de contrevallation s'ils ne se rendaient maîtres de la hauteur d' Épipole, qui commandait Syracuse , ils résolurent d'en garder l'avenue, qui était le seul passage par où l'on pôt y arriver, tout le reste étant escarpé et inaccessible. Étant donc descendus dans la prairie qui borde la rivière d'Anape , et y ayant fait la revue de leurs troupes , ils choisirent sept cents hommes d'infanterie sous le commandement de Diomile , pour garder ce poste important , aver ordre de s'y rendre au premier signal qu'on leur en donnerait. Nicias ne leur en laissa pas le loisir , tant il conduisit son dessein avec pnidence , promptitude et secret. Il partit de Otane avec toute sa flotte sans que lus ennemb en eussent le moindre soupçon. Etant arrivé au port de Trogile , près de Léonte , qui n'est éloigné d'Épiyiole que d'un bon quart de iieur (six ou sept stades) , il fil mettre à terre scs troupes de débarquement , puis se retira avec sa flotte à Thapse , petite péninsule près de Syracuse , dont il ferma l'entrée avec une estacade.
Les troupes de terre coururent se saisir d'Épipole , en montant par Euryéle , avant que les ennemis, qui étaient dans la prairie d'Anape, éloignée de plus d'une lieue, eussent rien appris de leur arrivée. Au premier bruit, les sept cents hommes de Diomile accoururent en désordre, et furent aisément battus ; il en demeura trois cents sur la place avec leur chef. Les Athéniens, après avoir érigé un trophée, bâtirent un fort h I.abdalc, sur le soinmi l d'Épipole , pour renfermer et y mettre en sârelé leur bagage et ce qu'ils avaient de plus précieux, lorsqu'il faudrait en venir aux mains ou travailler A la contrevallation.
Peu de temps après les habitants d'Egeste envoyèrent aux Athéniens trois cents casa-
liers , el quelques alliés de Sicile y en ajoulèrenl cent autres ; ce qui , avec les deux cent cinquante qu' Athènes avait envoyés auparavant , et qui s’étaient fournis de chevaux dans le pays, faisait six cent cinquante hommes de cavalerie.
^ Le plan de Nicias pour prendre Syracuse était d’environner toute la ville , du côté de la terre, d'une bonne contrèvallation, qui couperait aux assiégés toute communication avec les troupes de dehors, espérant sans doute être ensuite en état d’empécher , par le moyen de sa flotte , qu'on ne pût y faire entrer par mer ni secours ni vivres.
Ayant laissé une garnison à Labdale, il descendit de la hauteur, s’avança vers l’extrémité septentrionale de Tyque ; et , s’y étant arrêté, il employa toute l’armée à construire un mur de contrevallation pour enfermer la ville du côté du nord , depuis Tyque jusqu'ù’Trogile , situé sur le bord de la mer. L’ouvrage avança avec une rapidité qui effraya les Syracusains. Ils crurent devoir s’y opposer, et firent quelques sorties et quelques attaques , qui leur réussirent toujours mal : leur cavalerie même fut mise en déroute. Le lendemain de l’action, la contrevallation du côté du nord fut continuée par une partie de l’armée , pendant que l’autre portait des pierres et des matériaux vers Trogilc pour l’achever.
Les assiégés, sur l’avis d’Hermocrate, jugèrent à propos de ne plus hasarder de combat contre les Athéniens, et ne songèrent qu’à empêcher, ou du moins à rendre inutiles leurs ouvrages, en construisant eux-mêmes de leur côté un mur qui coupât le terrain par où les Athéniens devaient conduire le leur. Ils jugeaient que, si l’on ne troublait point leur travail, et qu’on leur laissât achever le mur, les Athéniens ne pourraient pas passer outre ; ou que, s’ils venaient pour les empêcher, il suffirait aux Syracusains de leur opposer une partie de leurs troupes, après avoir pris la précaution de fermer les avenues les plus accessibles par de bonnes palissades, et que les Athéniens au contraire seraient obligés de faire venir toutes leurs forces et d’abandonner absolument le travail.
Ils sortirent donc, et, travaillant avec toute l’ardeur possible , ils commencèrent à con-
struire un mur ; et, pour en faciliter le travail, il le couvrirent par une bonne palissade , et le fianquérent de tours de bois d’espace en espace , afin de le pouvoir défendre. Les Athéniens les laissèrent travailler tranquillement sans les troubler, parce que s’ils n’avaient mené contre eux qu'une partie de leurs troupes ils auraient été trop faibles, et que, pour les y mener toutes, il aurait fallu interrompre leurs ti avaux ; ce qu’ils ne voulaient pas faire. L’ouvrage étant achevé, les Syracusains y laissèrent un corps de troupes pour défendre la palissade et garder le mur, après quoi ils rentrèrent dans la ville.
Cependant les Athéniens coupèrent les canaux qui conduisaient de l’eau dans la ville; et voyant que les soldats syracusains qui avaient été lais.sés pour garder le mur s’acquittaient assez mal de leur devoir, les uns rentrant sur le midi dans la place ou dans leurs lentes , et les autres faisant très-mauvaise garde, ils détachèrent pour l’attaque de ce poste trois cents soldats choisis et quelque infanterie légère, pendant que le reste de l’armée marcha vers la ville pour empêcher le secours. Les trois cents soldats, ayant forcé la palissade, poursuivirent ceux qui la gardaient jusqu’à la porte do mur de la ville qui couvrait le Téménite , où, étant entrés pêle-mêle avec eux , ils furent repoussés par les habitants avec perte. Toute l’armée ensuite démolit le mur, arracha les palissades du retranchement , et les emporta.
Après cet heureux succès, qui laissait les Athéniens maîtres du côté du nord , ils entreprirent dès le lendemain un nouveau travail encore plus important , et qui devait achever la clôture de la ville : c’était de conduire du côté do couchant un mur , depuis les hauteurs d’Ëpipole, à travers la plaine et le marais, jusqu’au grand port. Pour l’empêcher , les assiégés, recommençant la même manoHivre qu’ils venaient de faire de l’autre côté, tirèrent de la ville au travers du marais un fossé revêtu de palissades , pour empêcher les Athéniens de pousser leur contrevallation jusqu’à la mer. Mais ceux-ci , après avoir achevé la première partie du mur sur la hauteur i’Épipolc, prirent la résolution de faire l’attaque du fossé revêlu.Pour cet effet, ils donnent ordre à leur fioltc de se rendre de Tapse au
grand port de Syracuse; car jusque-là elle était toujours restée dans celte petite rade , et les assiégés avaient toujours la tner libre ; ce qui obligeait les assiégeants à faire venir leurs convois de Thapse par terre. Les Athéniens descendirent donc l'Épipolc dans la plaine avant la pointe du jour, et, jetant des ais cl des portes à l'endroit où le marais était simplement boueux cl plus ferme qu’aillcurs , ils eroportérent, incontinent après, la plus grande partie du fossé revêtu de palissade, et le reste ensuite , après avoir eu l'avantage du combat; car les ennemis làclicrent le pied et se retirèrent, ceux de la droite vers la ville , cl les autres du côté de la rivière. Trois cents Athéniens d'élite voulant couper à ceux-ci le passage, coururent vers le pont ; mais la cavalerie ennemie, qui y èlail en bataille pour la plus grande partie , les repoussa , vint fondre ensuite sur l’aile droite des Athéniens, et mil les premiers bataillons en désordre. Ce que Lamachus ayant apcr(u de l’aile gauche où il commandait , il y accourut avec les Argienset quelques archers; mais ayant franchi un fossé, et se trouvant abandonné de scs troupes, il y fut tué avec cinq ou six qui l'avaient suivi. Les ennemis transportèrent aussitôt leurs corps au delà de la rivière , et , voyant venir le reste de l'armée, se retirèrent.
Dans le même temps leur aile droite, qui était retournée vers la ville , reprit courage par ce succès , et se vint mettre en bataille devant les Athéniens , après avoir détaché quelques troupes pour attaquer le fort bâti sur la hauteur d'Épipolc , qui servait de dépôt aux cnnends, et qu'on croyait sans défense. Elles forcèrent nn retranchement qui couvrait le fort ; mais Nicias le sauva. Il était resté malade . dans ce fort , et était actuellement dans son lit , sans avoir auprès de lui que ses domesti- ' ques. Animé par le danger même et par la présence de l’ennemi , il fait un effort ; il se lève, et ordonne à ses gens de mettre promptement le feu à tout le bois qui était entre le retranchement et le fort pour les machines, et aux machines mêmes. Cet incendie inopiné arrêta les Syracusains, sauva Nicias, le fort et toutes les richesses des Athéniens ; car ceux-ci accoururent d'en bas au secours. Dans le même temps, on vit entrer la flotte dans le grand
port, comme l'ordre en avait été donné. Ce que les Syracusains ayant aperçu d'en haut, et craignant d’être pris par derrière et accablés par les troupes de débarquement, ils se retirèrent et rentrèrent dans la place avec toutes leurs forces, désespérant, après la perte qu'ils venaient de faire de leur fossé révéla de palissades , de pouvoir empêcher que la contrevallation ne fût poussée jusqu'à la mer.
Cependant les Athéniens , qui s'étaient contentés do construire un simple mur dans les hauteurs d’Épipolc, et au travers des endroits escarpés et de difficile accès , étant descendns dans la plaine, commencèrent à élever au pied des hauteurs un double mur qui devait être prolongé jusqu’à la mer; savoir, un mur de contrevallation contre les assiégés, et un autre mur de circonvallation contre les troupes syracusaines du dehors, et contre relies des alliés qui pouvaient venir au secours de la ville.
Depuis ce jour, Nicias , qui était resté seul général, conçut de grandes espérances; car plusieurs peuples de Sicile , qui jusque-là n'avaient point encore pris de parti , vinrent se joindre à lui , et de tous côtés il lui arrivait des vaisseaux chargés de provisions pour son armée, chacun s’empressant de se déclarer en sa faveur, parce que scs affaires avaient pris le dessus , et qu'il avait eu en tout un bonheur extraordinaire. Déjà même les Syracusains, se trouvant bloqués par terre et par mer, et n’espérant plus de pouvoir défendre leur ville, lui faisaient des propositions d'accommodement. Gylippc, qui venait de Lacédémone à leur secours, ayant appris en chemin l’extrémité où ils étaient réduits, et croyant toute l’IIe perdue, continua sa roule, non plus dans le dessein de défendre la Sicile, mais pour conserver aiu peuples d’Italie les villes qu’ils y avaierrl, s'il en était encore temps et si cela était possible: car la renommée avait répandu de tous côtés que les Athéniens étaient déjà maîtres de lonl. et qu’ils avaient à leur tête un capitaine que si prudence et son boidicur rendaient invincible. Nicias lui-même, devenu, contre son naturel, plein de conGance en scs forces et enflé par ses heureux succès, persuadé d’ailleurs, par les nouvelles secrètes qu'il avait tous les jours de Syracuse et par les gens qu’on lui envoyait, qu’incessamment il allait avoir la ville par corn-
|iO!iition, ne fll a.icun complc de l’approche lie Gylippe , el ne prit aucune précaution pour Temi^chcr d'aborder, surtout depuis qu’il eut appris qu’il avait fort peu de vaisseaux avec lui; et il le traitait de corsaire et de pirate, qui lie méritait pas qu’on s’en mit en peine. Un liiiii général doit bien se donner de garde de relâcher ses soins et sa vigilance dans les bons suaés, la moindre négligence étant capable de tout ruiner: que Nicias eOt envoyé le plus petit détachement pour s’opiioscr à l’approche lie Gylippe, il était maître de Syracuse, et luul était fini.
I XIII. — SVIACC'SE SONGEA CAPITVLEE. L'AREIVIiE UE GVLIPrS CHANGE LA FACE DES CHOSES. NiCIAS, rOECè PAH SES COLLEGUES, DONNE UN COHBAT SUE HEE ET EST VAINCU. SES TEUUFES DE TEERE SONT AUSSI BATTUES.
Dtx-neuvlêjne Aiuiec de la guene.
Les ouvrages des Athéniens étaient presque eiiUéremenl achevés ' , et ils avaient tiré un double mur de la longueur de prés d’une demilieue le long de la plaine et du marais vers le grand porl, etils’en fallait peu qu’ils n’y fussent arrivés ; jl ne restait plus aussi du côté de Trogile qu’une petite partie du mur à achever. SyracusefclaH donc près de sa ruine, et se voyait sans ressource , n’étant point en état de résis^ 1er par elle-même aux ennemis, et n’espérant plus de secours. Ainsi l’on résolut de se rendre. On convoqua l’assemblée pour régler les articles de la capitulation qu’on devait présenter à Nicias ; et plusieurs étaient d’avis qu’on hétat la conclusion de celte aflaire avant que la ville fût entièrement enfermée.
C’est dans ce moment-là même, el dans l’extrémité la plus pressante , qu’un ofGcier, nommé Gongylt, arrive de Corinthe sur une galère à trois rangs de rames. A son arrivée toute la ville s’assemble en foule autour de lui. Il déclare à haute voix que Gylippe arrive incessamment, et qu'il est suivi de plusieurs autres galères qur viennent à leur secours. Les Syracusains étonnés , ou plulôf étourdis de
* Tbucyd. Itt).?, pag. 48^480.— IMul. iiiMc. pig. ü35- 530. - Ulod. l!b. 13 . |wg
ii)
celle nouvelle, n’osent y ajouter foi. l’endaiit qu’ils étaient ainsi flottants et incertains, survient un courrier de Gylippe, qui leur annonce sa venue et leur ordonne de sortir avec toutes leurs troupes au-devant de lui. Lui-méme, après avoir pris en passant un fort', marcha en bataille droit à Épipolc, et étant monté par Euryéle, comme avaient fait les Athéniens, il se mit en étal de les attaquer par dehors, pendant que les Syracusains les attaqueraient de leur côté avec les forces de Syracuse et les siennes. Ia:s .\théniens , surpris de sa venue plus qu’on ne le peut dire , se rangèrent en bataille sous leurs murs , à la hâte el avec peu d’ordre. Pour lui, mettant bas les armes quand il fut proche, il leur envoya dire par un héraut qu’il leur donnait cinq jours pour sortir de la Sicile. Nicias ne daigna pas faire la moindre réponse à une telle proposition. Quelques-uns des soldats, se mettant à rire, demandèrent au héraut si la présence d’une cape lacédémonienne el d'un méchant bùton pouvait apporter quelque changement à l’état présent de la ville. On se prépara donc au combat de part el d’autre.
Gylippe emporia d’assaut le fort de I.abdalc, où il flt main basse sur tout ce qui y était. Le même jour , une galère athénienne fut prise en entrant dans le port ; ensuite les assiégés tirèrent un mur en montant de la viile vers Épipolc , pour couper le mur simple des Athéniens vers l’extrémité, el leur Oter toute communication avec les troupes postées dans les retranchements qui environnaient la ville du côté du nord vers Tyque et vers Trogile. Les Athéniens, après avoir achevé le mur qui allait jusqu’à la mer vers le grand port, étaient remontés sur les hauteurs. Gylippe , ayant remarqué que dans le mur simple, bâti par les Athéniens sur les hauteurs d’Épipole, il y avait un endroit plus faible et plus bas que les autres, y marcha de nuit avec scs troupes : mais ayant été découvert par les Athéniens qui campaient dehors, il fut contraint de se retirer, les voyant venir droit à lui. Us rehaussèrent le mur, et se chargèrent de le garder eux-mêmes , après avoir distribué leurs alliés dans les postes du reste du rclraiichemcnl.
* >'onim<: Jégft. ■' •
’igitizco Dy ijOOgle
Nicia» , de son côlé , trouva à propos de fortifier le cap de Plemmyre , qui , s’avançant dans la mer, étrécissait l’embouchure du grand port ; et son dessein était de faciliter les convois de vivres et des autres choses nécessaires, parce que les Athéniens , en occupant ce poste, s’approchaient du petit port , ou étaient les principales forces navales de Syracuse , el se mettaient en état d’en mieux observer tous les mouvements, et que d’ailleurs, ayant toute la liberté de la mer , ils ne seraient pas réduits à tirer toute leur subsistance du fond du grand port, comme cela arriverait nécessairement, si les ennemis , se rendant maîtres de l’entrée, les forçaient à se tenir renfermés dans le port de la même manière qu’ils l’étaient actuellement; car,depuisrarrivéedeGylippe, Nicias n’avait plus d’espérance que du cétë de la mer. Faisant donc passer par là sa flotte et une partie de ses troupes , il y bâtit trois forts , à la faveur desquels les bâtiments demeuraient à l’ancre : de sorte qu’il y renferma une grande partie du bagage et des munitions. Ce fut alors que les gens de mer souffrirent beaucoup ; car, comme il fallait aller loin au bois el à l’eau , ils étaient investis par la cavalerie des ennemis , dont le tiers était posté à Ülympie pour empêcher la garnison de Plemmyre de sortir, el était maître de la campagne. Nicias, ayant appris que la flotte de Corinthe arrivait, envoya contre elle vingt galères , avec ordre d’observer les ennemis du cété de Locres el de Khége , et des autres avenues de la Sicile.
Cependant Gylippe , se servant des pierres mêmes que les Athéniens avaient amassées pour leur usage, continuait de bâtir le mur que les Syracusains avaient commencé de conduire au travers d’Épipolc , et se mettait tous les jours devant en bataille , comme les Athéniens le faisaient aussi de leur cété. Lorsqu’il vit le temps propre pour donner , il commença le combat dans l’espace qui était entre les deux murailles. La situation étroite du lieu ayant rendu sa cavalerie et scs gens de trait inutiles, il eut du désavantage. Les Athéniens dressèrent un trophée. Gylippe , pour ranimer ses troupes , en leur rendant justice, eut le courage de prendre sur lui le reproche du mauvais succès , et de leur déclarer hautement que sa défaite n’était pas arrivée par
leur faute , mais par la sienne , parte qa'il les avait fait combattre dans un lieu trop serré. 11 leur promit de leur donner bienlél occasloa de rétablir leur honneur el le sien ; et en elTcl, le lendemain , après les avoir exhortés à bien soutenir leur ancienne réputation , il les mena contre l’ennemi. Nicias , voyant que , quand il n’aurait pas envie de donner bataille , il faudrait nécessairement empêcher les ennemis de continuer leur mur au delà de la contrevallation , dont ils étaient déjà fort proche .parce qu’aulremenl c’était leur accorder une victoire certaine . marcha contre les Syracusains. Gjlippe fit avancer ses troupes au delà de l’endroit où de pari et d’autre finissaient les murs, afin d'avoir plus d’espace pour s’étendre ; et chargeant l’aile gauche des ennemis avec sa cavalerie, il la mil en fuite, et bientôt après renversa l’aile droite. On voit ici ce que peut l’expérience et l’habilité d’un grand capitaine; car Gylippe, avec les mêmes hommes, les mêmes armes , les mêmes chevaux , les mêmes lieux, en changeant seulement son ordonnance de bataille , défit les Athéniens , et 1rs mena ballant jusque dans leur camp. La nuit suivante , les vainqueurs poussèrent leur mur au delà de la contrevallation des Athéniens, el par là leur ôtèrent toute espérance de pouvoir les enfermer.
Après cet heureux succès , les Syracusains', à qui la flotte de Corinthe était arrivée sans avoir été aperçue de celle d’Athènes , reprirent courage , armèrent plusieurs galères , el , sortant en campagne avec leur cavalerie et d'autres troupes , firent beaucoup de prisonniers. Ils députèrent à- Lacédémone et à Corinitie pour faire venir du renfort. Gylippe alla luimême par toutes les villes de Sicile pour les solliciter de se joindre à lui , el il en gagna la plus grande partie , qui lui donnèrent de puissants secours. Nicias , voyant que ses forces diminuaient tous les jours , el que celles des ennemis augmentaient, recommeitça à perdre courage ; et non content d’envoyer aux Athéniens des gens pour leur représenter l’étal des choses, il leur écrivit lui-même très-fortement. Je rapporterai ici sa lettre en entier,
■ Thucycl. Ilb. 7. pag. tOO-tat — Plut InNic. pas- Mà — ï>tuil lit). 13 . pag. 139.
•ogle
aol <%^
parce qu'elle expose Crés-ncUemenl l’élat où <^laienl les affaires à Syracuse, et que d'ailleurs elle peut servir de modèle pour ces sortes de relations.
« Athéniens, je vous ai déJ6 informés par « plusieurs dépêches de ce qui se passait ici : « niais il est nécessaire que vous sachiez l'étal « présent des affaires pour y donner ordre. « Après que nous avons remporté l'avantage « dans plusieurs combats , et que nous avons « presque achevé notre contrevallation , Gy- « lippe est entré dans Syracuse avec des Irou- « pes de Lacédémone et de Sicile, étayant « été battu la première fois, a été victorieux <1 la seconde par le moyen de sa cavalerie et << de scs gens de trait. Nous demeurons donc <( renfermés dans nos relranchcmenLs sans « oser rien entreprendre , ni pouvoir achever U notre contrevallation , à cause des forces su- « périeurcs des ennemis : car une partie de « nos soldats sont occupés à garder nos forts ; U de sorte que nous ne pouvons pas nous serti vir de toutes nos troupes dans un combat. << D'ailleurs , comme les Syracusains ont ■I coupé nos lignes par un mur à l’endroit où <( elles n'étaient pas achevées , nous ne pouu vous plus envelopper la place , ù moins que U nous ne forcions leurs retranchements; et « d'assiégants nous sommes devenus assiégés, a sans oser nous écarter , dans la crainte de « leur cavalerie.
« Non contents de ces avantages, ils font « venir de nouveaux secours du Péloponnèse, « et ont envoyé Gylippe pour obliger les villes U neutres de la Sicile à se déclarer , et les au- « 1res à leur envoyer des hommes et des vais- « seaux pour nous attaquer par mer et par « terre. Je dis par mer , ce qui peut paraître H étonnant, mais qui n'est que trop vrai; car « notre flotte, considérable auparavant par « le bon état des galères et par celui des équiu pages, manque maintenant par ces deux Il endroits-là mêmes , et est infiniment alfaia blie.
K Les galères font eau de tous cùtés, parce U qu'on ne peut les retirer à sec pour les ra- II douber, à cause de la crainte où nous som- « mes que celles des ennemis, qui sont en n plus grand nombre et en meilleur état que U les nôtres, fae viennent tout d’un coup nous j
« attaquer comme elles paraissent à chaque « moment disposées à le faire. D’ailleurs, « nous nous trouvons dans une indispensable « nécessité d’en envoyer plusieurs de côté et « d’autre pour escorter les convois qu'il faut « faire venir de bien loin , et faire passer à « la vue des ennemis ; de sorte que, pour peu « qu'on se relâchât de ces soins, nous alfamc- « rions notre armée.
« Pour l'équipage, il dépérit tous les jours à « vue d’œil, parce que plusieurs, s’écartant Il pour la maraude ou pour aller chercher du « bois et de l’eau, sont surpris et tués par la « cavalerie. Les esclaves, tentés par le voi.si- « nage du camp des ennemis, désertent et , s’y Il rendent en grand nombre. Les étrangers « qu’on a levés' par force se dissipent, et ceux « qu’on a enrôlés pour de l’argent, qui pen- « soient venir au pillage plutôt qu’au combat, « trouvant tout le contraire, vont se rendre « aux ennemis qui sont proches, ou se cachent « dans la Sicile, ce qu'ils peuvent faire aisé- « ment, parce que l’Ile est fort grande. Beau- « coup decitoyens, exercésdepuis longtemps et « habiles dansla manœuvre, ayantgagrié lesca- « pitaines des galères, ont substitué à leur « place des hommes qui sont sans expérience « et incapables de servir, et par là ont ruiné a toute la discipline. J’écris à des personnes « qui connaissent la marine, et qui savent « que, quand le bon ordre est ainsi négligé ,
« tout va en dépérissant , et que la flotte se « ruine.
« Mais ce qu'il y a de plus fâcheux, c’est « qu'avec toute mon autorité de général je ne Il puis empêcher ce désordre. Car vous savez,
« messieurs, que vous êtes d'un caractère à « ne vous pas laisser aisément gouverner ; et « d'ailleurs je ne sais où prendre des mate- (I lo^s, au lieu qu’il en vient de tous côtés à ' Il nos ennemis. Nos alliés de Sicile sont hors « d'étal de nous aider; et si les villes d'Italie « d'où nous tirons notre subsistance, appre- « nant l’extrémité où nous sommes réduits et « que vous ne songez point à nous envoyer de « secours, se joignent aux Syracusains, nous « sommes absolument perdus, sans que « l’ennemi ait besoin de nous livrer aucun « combat.
« Je pourrais vous mander des choses plus
a agréables, mais non plus utiles ni pins « propres à vous mellrc au fait des alTaires « présentes sur lesquelles vous avez il délibé- 0 rer. Je sais que vous aimez à n'eiilendre « que des nouvelles qui vous rassenl plaisir ; « mais je sais aussi que, lorsque les alTaires <1 tournent autrement que vous ne l’avez es- « péré, vous vous en prenez à ceux qui vous ont « trompés; et c'esi ce qui m’a déterminé h Il vous écrire avec la dernière sincérité et sans Il vous rien dissimuler. Du reste, vous n'avez Il jusqu’ici aucun sujet de vous plaindre ni des Il officiers, ni des troupes, qui se sont fort bien « acquittés deleur devoir.
« Mais maintenant que la Sicile réunit tou- II les scs forces contre nous, et qu’elle attend Il du Péloponnèse une nouvelle armée, posez Il pour fondement de vos délibérations que les Il troupes que nous avons ne sont point sufflu santés ; et qu’ainsi il faut, ou nous rappeler. Il ou envoyer ici une armée de terre et de mer Il aussi nombreuse que la première, et de l’ar- II gent à proportion. Il faut se disposer aussi Il à m’envoyer un successeur, ne pouvant plus Il porter le poids du commandement à cause 'I de ma néphrétique. Je crois avoir mérité Il cette grâce par les bons services que je vous Il ai souvent rendus, tant que la santé me l’a Il permis, dans tous les commandements que Il j’ai eus.
« Au reste, quelque résolution que vous H preniez, ce que je vous demande, messieurs. Il c’est que vous l'exécutiez promptement.
Il sans délai, et dés le commencement du Il printemps. Les ressources que nos ennemis Il trouvent dans la Sicile sont toutes prèles ;
Il celles qu’ils attendent du Péloponnèse peu- II vent larder davantage. Mais songez que, si Il vous ne vous évertuez, les l^icédémoniens Il ne manqueront pas, comme cela est déjà Il arrivé, de vous surprendre et de vous pré- II venir, »
La lecture de cette lettre loucha extrêmement les Alliéniens, et fil sur eux toute Tirapression que Nicias en pouvait attendre. On ne jugea pas à propos de lui nommer un successeur : on lui donna seulement deux des officiers qui étaient avec lui, savoir : Ménandre cl Eulbydéme, pour le soulager en attendant qu’on envovât d’autres généraux. Eurymédon
et Démoslhénc furent choisis pour remplacer Lamaebus et Alcibiade. Le premier partit sarle-champ avec dix galères et quelque argent , environ le solstice d’hiver, pour assurer Mcias d’un prompt secours, tandis que l’autre levait des troupes et des contributions pour faire voile au commencement du printemps.
D’un autre côté les Lacédémoniens '.soutenus par ceux de Corinthe, faisaient de grands préparatifs pour envoyer des renforts en Sicile et pour rentrer dans TAItiquc, afin d'empêcher la flotte d’Athènes de faire voile vers celle lie.
Ils entrèrent donc de bonne heure dans l’Allique sous le commandement du roi Agis*, et, après avoir ravagé la campagne, ils fortifièrent Décélie, ayant partagé l’ouvrage entre toutes les troupes pour l’achever plus promptement. Ce poste est environ à six-vingis stades d’Athènes ’, c’est-à-dire prés de six lieues, et i même distance de la Béotie. Alcibiade ne s’ètait point donné de repos jusqu’à ce qu'enfin il eût obtenu qu’on y travaillât. C’est ce qui nuisil le plus aux Athéniens : car, au lieu qu’auparavant, Tennemi se retirant après avoir fait le dégât, on était libre le reste de Tannée; depuis que Décélie eut été fortifiée, la garnison qu’on y laissait ne cessait de faire des courses cl de tenir toujours les Athéniens en inquiétude, Altiènes étant devenue comme une place de guerre; car de jour on faisait garde tout autour aux portes, et de nuit toute la ville était sur les murailles ou sous les armes. Ijs vaisseaux qui apportaient de Tile d’Eubéc des vivres, cl dont auparavant la roule |>ar Dècélie était beaucoup plus courte, étaient contraints de prendre un grand tour pour doubler le cap de Sunium,ce qui rendait les viv res plus chers. Il en était de même de toutes les marchandises qui venaient de dehors. Pour surcroît de malheur plus de vingt mille esclaves, dont la plupart étaient artisans, passèrent chez les ennemis pour se dérober à Textréme misère qui désolait la ville. Tout le bétail péril avec les bêtes de voilure. La plupart des chevaux demeurèrent estropiés, parce qu'ils étaient
> Tbucyd. lib. 7, pag. 4»»-ISt6. et 50i-â04. - Dtod. lib. 13e pag- iiO.
• An. M. 35iM;aY. J. C. 413.
3 Six-YingiB stades ou 5 lieues. R. B.
üi>3
loojoura en garde ou en course. Tout é(anl ainsi ravagé, et les Athéniens se trouvant privés des revenus de la campagne, la disetic d'argent devint fort grande, et ils furent obligés de prendre le vingtième de tout ce qui venait par mer pour remplacer la perte des revenus ordinaires.
Cependant Gylippe, qui avait fait le tour de la Sicile ‘, amena le plus de gens qu'il avnil pu rassembler dans toute l'Ile, et porta ceux de Syracuse à équiper une flotte la plus nombreuse qu’ils pourraient, et é hasarder un co:nbat naval, sur l'espérance d'un succès digne d'une si grande entreprise. Cet avis fut forlement appuyé par Hermoorate, qui exhorta les Srracusains à ne pas céder h leurs ennemis lu gloire de la marine. Il leur représenta que les Athéniens eux-mêmes ne l'avaient pas reçue de leurs ancêtres, et ne l’avaient pas toujours possédée : que c’était la guerre des Perses qui les avait comme forcés A se rendre habiles sur mer, malgré l’opposition qu’ils y avaient, et par leur inclination naturelle, et par la situation même de leur ville, assez éloignée de la mer : qu'ils s’étaient rendus terribles aux autres peuples, moins par leurs forces que par leur courage et leur hardiesse : qu’il fallait profiter de leur exemple, et, contre des ennemis toujours prêts A tout entreprendre, devenir aussi entreprenant qu’eux.
Cet avis fut goûté et suivi. On équipa une flotte nombreuse. Gylippe Gt sortir de nuit toutes ses troupes de terre pour attaquer les forts de Plemmyre. Trente-cinq galères des Svracusains qui étaient dans le grand port, et quarante^inq dans le petit , où il y avait un arsenal pour les navires, curent ordre de s’avancer vers Plemmyre pour étonner les Athéniens, qui se verraient attaqués en même temps et par terre et par mer. Sur ces nouvelles les Athéniens s’embarquèrent aussi, et avec vingt-cinq voiles voguèrent contre les trentecinq de Syracuse qui venaient contre eux du grand port, et en opposèrent trente-cinq autres aux quarante-cinq des ennemis qui étaient parties du petit port. Le combat fut vif A l'embouchure du grand port , les uns s’effor-
’ Thacyd. Ilb. 7, pag. 197-500. -Plut, ta Nie. pag. 530. — DiuU. pag. IM).
çanl d’entrer, et les autres de leur défendre l’entrée.
Ceux qui gardaient les forts de Plemmyre étant accourus au rivage pour voir le combat, Gylippe attaqua les forts A l'improvistc dès le point du jour, et ayant emporté d'assaut le plus grand, donna une telle épouvante aux deux autres, qu'ils furent en un instant abandonnés. Cet avantage fut suivi aussitôt d’une perte considérable du côté dos Syracusaiiis; car les vaisseaux de Syracuse qui combattaient à l’entrée du port, après avoir forcé les Alhéniens, s’entre-choquérent rudement en y en- Iranl en désordre, et livrèrent par ce moyen la victoire A leurs ennemis, qui.ne se contentèrent pas de les poursuivre, mais donnèrent encore la chasse A ceux qui étaient victorieux dans le grand port. Onze galères de Syracuse furent coulées A fond, et plusieurs de ceux qui étaient dessus tués. On en prit trois ; mais les Aihéniens en perdirent aussi trois de leur côté : après avoir remorqué celles des ennqmis, ils dressèrent un trophée dans une petite Ile qui était devant Plemmyre, et se retiix'rent dans l'enceinte de leur camp.
Les Syracusains dressèrent aussi troi.s trophées pour la prise des trois forts, et, ayant rasé l'un des petits, rétablirent les fortiGcalions des deux autres et y mirent garnison. Plusieurs Athéniens ^ avaient été tués ou faits prisonniers , et l’on prit quantité d'argent qui y élait, tant du public que des marcliands et des capitaines de galères, outre une grande quaiililé de munitions , parce que c'était comme le magasin de tonte l’armée. On y perdit aussi l’équipement et les agrès de quarante galères , avec trois vaisseaux qui élaient retirés A sec. Mais, ce qui est plus considérable encore, Gylippe ôta par IA A Nicias la facilité des convois. Car, i»ciidaut que celui-ci tenait Plemmyre, le trans|)ort des vivres élait sûr et prompt ; au lieu qu'après l’avoir perdu , il élait dilGcilc cl hasardeux , parce qu’il ne pouvait se faire sans combat , les ennemis étant A l'ancre devant ce fort. Ainsi les Aihéniens ne pouvaient plus avoir de vivres qu’A la pointe de l'épée ; ce qui abattit le courage des soldats et mit l'armée dans une graïule consternation.
Il y cul ensuite quelques escarmouches pour la défense d'une cslacadc que les habitants
Di.::-: - ^ Gcill^lc
avoient faite dans la mer è l’entré du vieux havre , pour mettre eu sûreté leurs navires. Les Athéniens, ayant dressé des (ours et des parapets sur un gros bâtiment , l’avancèrent le plus prés qu'ils purent de l'estacade pour servir comme de rempart à des barques qui portaient des machines avec lesquelles on arrachait les pieu.x 6 l’aide des poulies et des cordages, outre ceux que l'on sciait par le moyen des plongeurs ; les assiégés se défendant de leur havre, et les autres de leur tour. Les pieux qu’on avait enfoneés à llcur d’eau , pour foire échouer les vaisseaux qui en approchaient , donnèrent le plus de peine. Les plongeurs en vinrent encore à bout pour de l’argent , et la plupart furent arrachés : mais on en remit d’autres aussitôt en leur place. Il n’y eut point de tentatives ni d’eirorts qu’on ne fit de part et d’autre pour l'attaque et pour la défense.
Ce qui paraissait de capital aux assiégés’, fut de tenter un second combat tant sur terre (|ue sur mer, avant l’arrivée du secours et de la (lotte des Athéniens. Ils avaient pris de nouvelles mesures pour le combat naval , en protitant de ce qu’ils avaient reconnu avoir man- (|ué au dernier. Le changement qu’ils firent dans leurs galères consistait en ce qu’ils rendirent les proues plus courtes qu’auparavant , et en même temps plus fermes et plus solides. Pour cela ils y mirent de grosses pièces de bois en saillie de chaque cOté des proues ; et à ces pièces de bois ils joignirent encore des solives en forme d’ étais. Ces solives s’étendaient Jusqu'à six coudées, sur les deux cûtés du vaisseau en dedans et en dehors. Ils espéraient par lu remporter l’avantage sur les galères athéniennes , qui n’osaient pas , à cause de la faiblesse de leurs proues , prendre l’ennemi de front, mais seulement en liane: outre que, le combat se faisant dans le port, elles n’auraient pas la liberté de s’étendre ni de couler entre deux galères, en quoi consistait leur adresse , ni de revircr de bord après qu’elles auraient été repoussées, pour revenir à la charge , au lieu que les Syracusains , étant
* 'ihucyrl. Mb. 7, pag. 500-501.
* Thac)J. lih. 7, ]Hig. Ô00>513.— IMut.ioNic. pag. 536.
Ulod. |Mig.
maîtres de toute l’étendue du port , anmient tous (es avantages , et pourraient s’entresi^ courir les uns b» autres. Voilà sur quoi ces deriders fondaient i’espèrance de ta victoire.
Gy lippe lit donc sortir du camp premièrement toute l’infanleric , et s’avança vers h contrevallation des .Mliéniens du côté qui regardait la ville, pendant que les troupes dOlympie s’approchaient de l’autre , et que leurs galères mettaient à la voile.
Nicias ne voulait point tenter la fortune d’un second combat , disant que , dans le temps qu’ils attendaient à toute heure une nouvelle flotte et un grand renfort que Demosthéne leur amenait en diligence, c'était une folie, avec des troupes inférieures en nombre et déjà fatiguées , de hasarder un combat sans néce.ssité. Au contraire , Ménandre et Eutliydéine , qui venaient d’étre nommés pour partager le commandement de l’armée avec Nicias jusqu'à l’arrivée de Dcmosthène, piqués d’ambition et de jalousie contre ces deux généraux , se hcàtaient de (aire quelque exploit è-clatant pour en dérober la gloire à l'un , et surpasser , s’il se pouiail , celle de l’autre. Le prétexte qu’ils prenaient était la réputation d’Athènes; et ils soutinrent avec tant d'ardeur qu'elle serait entièrement perdue et ruinée si l'on évitait le combat que présentaient les Sy racusains, qu’entin ils forcèrent Micias à donner la bataille. Les Athéniens avaient soixante et quinze galères , et les Syracusains quatre-vingts.
Le premier jour, les flottes demeurèrent en présence l'une de l’autre dans le grand port, sans en venir à un combat, et se contentant de quelques légères escarmouches , après quoi elles se retirèrent de part et d’autre ; et il en fut de même des troupes de terre. I.e second jour, les Syracusains ne firent aucun mouvement. Nicias, profitant de ce repos, fit mettre les bâtiments de charge sur une même ligne à quel(]ue distance les uns des autres , pour former une enceinte qui pût servir de retraite à ses galères en cas de disgrâce. Le lendemain les Syracusains se présentèrent plus tôt même qu’à l’ordinaire : une bonne partie du jour se passa encore en escarmouches, et ils sc retirèrent. Un ne comptait pas qu’ils dussent revenir, et on attribuait leur retraite à crainte
-ogle
i>jj 4^*»
et i Uchetè. Mais ayant pris promptement de la nourriture , et étant remontés dans leurs galères, ils allèrent fondre sur les Athéniens, qui ne s’attendaient à rien moins. Contraints de se rembarquer à la hâte , ils remontèrent en désordre sur leurs vaisseaux sans avoir le temps de se ranger en bataille , et étant la plupart à jeun. La victoire ne balança pas. Les Athéniens , après une courte et légère résistance , se sauvèrent derrière l'enceinte des bjiliments de charge. Les ennemis les poursuivirent jusque-lè , et furent arrêtés par les antennes de ces batiments, auxquelles on avait attaché des dauphins de plomb ' d’un trèsgrand poids , qui , venant a tomber rudement sur les galères des ennemis , les auraient coulées à fond. Les Athéniens perdirent dans ce combat sept galères et grand nombre de soldats qui furent tués ou ]>ris.
Cette perte jetaNicias dans la dernière consternation*. Tous les malheurs qui lui sont arrivés pendant qu’il a été seul capitaine en chef lui reviennent dans l’esprit ; et en voici un plus grand qu’il s’est attiré par la faute que lui ont lait commettre ses collègues. Pendant qu'il s’occupait de ces tristes pensées , on voit arriver la flotte de Uémosthène dans un appareil magnitiqoe , et qui devait jeter la terreur parmi les ennemis : c’était le lendemain du combat. Lite était composée de soixante ut treize galères qui portaient cinq mille combattants , et environ trois mille tant archers que frondeurs et gens de trait. Toutes ces galères étaient richement parées , ornées aux proues d’ëcla tantes banderolles, équipées de bons rameurs, commandées par de bons ofliciers, et retentissaient du bruit des clairons et des trompettes; Uémosthène ayant alfecté de s’avancer ainsi liérement comme en pompe et en triomphe pour effrayer les ennemis.
Cet appareil en effet les alarma au delà de ce qu’on peut dire. Us ne voyaient ni fin ni trêve à leurs maux. Tout ce qu’ils avaient fait et souffert jusque-là devenait inutile , et il fallait recommencer sur nouveaux frais. Quelle espérance de lasser la patience des Athéniens
■ Celle machine iierçalt une galère depuis le pont jusqu'au tond de eale , laiil elle tumbalt avec ruideur.
> Thueyd. lib. T. pag. ai3-518.-Plul. InMc. pag. 537. — Dlüd. iMg. ni-l'ià.
après qu’un camp ennemi , retranché au milieu de l’Attique , n'avait pu les empêcher d’envoyer en Sicile une armée aussi grande que la première , et que leur puissance aussi bien que leur courage semblait, malgré toutes leurs pertes, s'accroître de jour en jour, loin de diminuer ?
Démosthène , s’èlanl bien informé de l’état lies choses, crut qu’il ne fallait pas perdre le temps comme avait fait Nicias, qui, ayant d’abord répandu partout lu terreur à sou arrivée , était ensuite tombé dans le mépris pour avoir passé l'hiver à Catane au lieu d’aller droit à Syracuse , et dans la suite avait donné lieu à Gylippc d’y jeter des troupes. Il se flattait d’emporter la place d’emblée en profilant de l’alarme que sa venue y avait jetée , et de terminer ainsi promptement la guerre : sinon , son dessein était de lever le siège , sans fatiguer davantage les troupes par tant de combats qui ne décidaient de rien , et pour ne point épuiser la ville d’Athènes par des dépenses inutiles.
Aidas, effrayé d’une résolution si brusque et si liardie , le conjurait de nu rien précipiter , et de prendre du temps pour peser toutes choses mûrement , et pour ne laisser aucun lieu au repentir. 11 lui représentait que les délais étaient tous contre les ennemis : qu’ils n’avaient plus ni vivres ni argent : que leurs alliés étaient prêts à les abandonner : que bientôt, pressés par la disette , ils prendraient le parti de se rendre comme ils l'avaient voulu faire auparavant ; car il y avait dans la place des gens qui entretenaient avec lui une secrète intelligence, et qui l’exhortaient è ne pas s’impatienter, parce que les Syracusdins étaient fatigués de la guerre et las de Gylippe ; et que, pour peu que la nécessité où ils étaient réduits vint à s’augmenter, ils se rcmetlraient à s» discrétion.
Comme Nicias ne s’expliquait pas clairement, et ne voulait pas déclarer en termes formels qu’il était instruit par des voies sûres de tout ce qui se |>assait dans la ville , on regarda ses remontrances comme un effet de sa timidité et de la lenteur qu’on lui avait toujours reprochées. « Voilà , disaient-iLs , ses « longueurs ordinaires , ses remises, scs déa fiances , scs craintives précautions , par les*
« quelles il a émoussé (ouïe la vivacité et éteint « toute l'ardeur de ses troupes , en ne les me- « nant pas d'abord contre l’ennemi , et en at- « tendant pour les attaquer que scs forces fus- « sent affaiblies et méprisées. » Cela flt que les autres généraux et tous les officiers se rangèrent à l'avis de Démosthène , et Nicias luiméme fut enfin forcé de s'y rendre.
Déffiosthéne , après avoir fait une tentative inutile contre le mur qui coupait la conlrevallaüon des assiégeants , se restreignit à l’attaque d’Épipole , dans ta créance qu'en étant le maître , personne n’oserait plus demeurer à la défense du mur. Il prend donc pour cinq jours de vivres , avec les ouvriers , les outils , et tout l'équipage nécessaires pour fortifier et défendre ce poste quand il s'en serait emparé. Comme on n’y pouvait monter de jour sans être découvert , il s'y rend de nuit avec toutes les troupes, suivi d’Eurymédon et de Ménandre ; car Nicias était demeuré à la garde du camp. Ils montent par Euryèle , comme on avait fait la première fois , sans être aperçus des sentinelles , attaquent le premier retranchement et le forcent , après avoir tué une partie de ceux qui le défendaient. Non content de cet avantage , Démosthène passe outre , pour ne point laisser refroidir l’ardeur des soldats, ni retarder l'accomplissement do son dessein. Sur ces entrefaites les troupes de la ville , soutenues par Gylippe, sortent en armes hors des retranchements. Dans l’étonnement et la surprise où elles étaient, que l’obscurité de la nuit augmentait encore beaucoup , elles sont d’abord repoussées et mises en fuite. Mais comme les Athéniens s’avançaient en désordre pour forcer tout ce qui résistait , de peur que l’ennemi ne se ralliai si on lui donnait le loisir de se reconnaître et de respirer, ils sont arrêtés tout court par les Béotiens, qui font ferme, et , marchant contâtes Athéniens, les piques baissées, les chassent avec de grands cris et en font un carnage horrible. Le trouble et l’effroi se répandent dans le reste de l'armée. Les fuyards entraînent avec eux ceux qui venaient à leur secours , ou même tournent leurs armes contre eux , les prenant pour des ennemis. Tout est pêle-mêle , dans le désordre et la confosion , n’étant pas possible de discerner les objets
dans l’horreur d’une nuit qui n’était ni si obscure qu'on ne pût rien voir , ni asseï claire pour distinguer ce que l’on voyail. Les Athéniens s’entre-chercliaient sans se pouvoir rencontrer; et è force de demander le mot , qui était la seule voie de se pouvoir recoiinallre , il se faisait une confusion de voix qui ne causait pas peu de trouble , outre qu'on le divulguait par ce moyen aux ennemis , sans qu'on pût savoir le leur, parce qu’étant ensemble cl vainqueurs , ils n’avaient pas besoin de le dire. Cependant ceux qu'on poursuivait se prf ripitaient du haut des rochers, et plusieurs forent -crasés de la chute : et de ceux qui sc sauvèrent , la plupart , égarés dans la campagne et écarlés les uns des aulres, furent nassacrés le lendemain par la cavalerie ennemie qui sortit après eux. Il y eut deux mille morts du côté des Athéniens , et l’on prit un grand nombre d’armes, parce que les fuyards les jetaient pour se sauver plus facilement parler précipices.
t XIV. — COSSTEBSATIOS DB> AtUÉMESS. IlS B1-
• AROKST US SOUVEAD COUEAT SA VAL , El LE ru- DEST. Ils pbessest le parti de be retirée pas TERRE. Poursuivis vivemest par les Straci'sai.v,. ILS SE RESDEST. NiCIAS ET DéUOSTUESE SOST CaV- DAMSÉS A KORT, ET EXtCUTtS. KEFET «UE PBOU.II A AtuESESLA SOUVELLE DELA DÉFAITE DEL'ARRèL
Après un échec si considérable ‘ , les généraux athéniens étaient bien embarrassés à résoudre ce qu'ils devaient faire dans le découragement et le désespoir de l’année , qm dépérissail Ions les jours par les maladies de rauloinnc el par le mauvais air du marais oo l'on campail. Démosthène était d’avis de partir .sans plus larder , après avoir manqué une enireprisc de la plus grande importance; d'autant plus que le temps était encore propre d ia navigation, et qu’on avait assez de vaisscauv pour forcer le passage en cas que les cunemij voulussent le disputer, il disait qu’il élait bk’ii plus avantageux de faire lever le blocusd’Alhé nés que de continuer celui de Syracuse, en ve consumant en frais inutiles : qu'il ne leur viendrait pas certainement une nouvelle ar-
• Thncyd. Ilb.7. pag. 5l8-5âO.-Plul. inXk.pag MS- 5I‘2 — itag- Ü2.
^ tiü7 ^
mèc, et qu’avec celle qui leur restait ils ne pouvaient pas espérer de venir h bout des ennemis.
Nicias sentait bien que son collègue, dans ce qu'il venait de dire , raisonnait Tort sensément , et il était de son avis : Aais il craignait qu’un aveu si public de leur faiblesse, et la résolution qu’ils prendraient de se retirer , dont le bruit ne manquerait pas d’arriver jusqu’aux ennemis, n’achevassent de ruiner leurs affaires et ne les missent peut-être hors d’état d'ciécuter cette résolution quand ils le voudraient. D’ailleurs il n’était point sans espérance que les assiégés , réduits eux-mémes i une grande extrémité par le manque de vivres et d’argent , ne songeassent enfin à faire une composition honorable. Ainsi , quoique dans le fond il fût encore incertain et flottant , il faisait entendre dans ses discours qu’il ne partirait point sans i’ordre des Athéniens , parce qu’il savait bien qu’ils ne le trouveraient pas bon : que leurs juges, n’ayant pas vu l'état des choses , n’opineraient pas comme eux , et ne manqueraient pas de les condamner à la persuasion de quelque orateur : que la plupart de ceux qui criaient maintenant le plus haut b cause des incommodités qu’ils souffraient, parleraient alors d’une manière toute différente, et les accuseraient d'avoir pris de l’argent pour lever le siège : que connaissant , comme il faisait, le caractère et le naturel des Athéniens , il aimait naieux périr glorieusement par la main des ennemis , s’il le fallait, que de subir une honteuse condamnation de la part de scs citoyens.
Ces raisons , quelque fortes qu’elles parussent, ne convainquirent point Démosthéne, et il demeura toujours persuadé que l’unique bon parti qui restait à prendre était celui de la retraite. Mais , comme il ne s’était pas bien trouvé de son premier avis , il n’osa pas insister davantage sur celui-ci , et il cul d’autant moins de peine b donner les mains b celui de Nicias, qu’il crut, comme beaucoup d’autres , que ce général pouvait avoir quelque ressource secréte , puisqu’il s’opinibirait si fort b demeurer.
j Gylippe, aprësavoir fait le lourde la Sicile ' ,
• îliurTd. lib. 7, pag. 5^1-518. - Plut. In Nie.
pag M8.
avait ramené avec lui un grand nombre de troupes. Ce nouveau renfort arrivé aux ennemis effraya extrêmement les Athéniens, dont l’armée dépérissait tons les jours par les maladies ' , et ils commencèrent b se repentir de n’avoir pas levé le siège, d’autant plus que les assiégés se préparaient b les attaquer par terre et par mer. D’ailleurs Nicias ne s’opposait plus à celte résolution ; il voulait seulement qu’elle ne fût pas rendue publique. On donna donc ordre au départ le plus secrètement qu’il fut possible , aOn que la flotte pût faire voile au premier jour.
Quand tout fut en état , au moment qu’on allait mettre b la voile sans que les ennemis se doutassent de rien, parce qu’ils ne s’attendaient pas b un départ si pr^ipité , la lune tout bcoupvint à s’éclipser au milieu de la nuit, etb perdreenliëremenl sa lumière, ce qui remplit de frayeur Nicias et tous les autres , qui , par ignorance et par supersliUon, étaient étonnés d’un changement si subit dont ils ne connaissaient point la cause, et dont ils redoutaient les suites. On consulta les devins , qui, n’étant pas plus habiles que les autres , ne servirent qu’b augmenter la crainte. La coutume était, après ces sortes d’accidents, de ne suspendre ses entreprises que pendant trois jours. Les devins prononcèrent qu’on ne devait partir qu’après trois fois neuf jours, ce sont les termes de Thucydide ; nombre mystérieux sans doute dans l’esprit des peuples. Nicias , scrupuleux jusqii’b l’excès , et plein d’un respect mal entendu pour ces interprètes aveugles de la volonté des dieux, déclara qu’il voulait attendre la révolution entière de la lune, et son retour b pareil jour du mois suivant, comme s’il ne l’avait pas vue bien claire et bien nette dès le moment qu’elle fut sortie de l’espace ombragé et obscurci par l’interposition du corps de la terre.
On ne lui en laissa pas le temps. La nouvelle du départ projeté s’ëlant bientôt répandue dans la ville, on résolut d’attaquer les assiégeants par terre et par mer. Les Syracusains commencèrent le premier jour par l’atlaquc des retranchements, et remportèrent contre les ennemis on léger avantage. Le lendemain
< Dlod.llb. Il, pag. 112-101.
ils y firenl une seconde altaqne, pendant qu’avec soixante et seize galères ils voguaient contre quatre-vingt-six des Athéniens. Euryinèdon, qui commandait la droite de la flotte d’Athènes, s’ètant rendu le long du rivage pour les envelopper, ce mouvement fut la cause de sa perle. Car, comme il s'était détaché du |Corps de la flotte, les Syracusains, après avoir enfoncé le corps de bataille qui était au milieu, tournèrent contre lui, le poussèrent vivement dans le fond du golfe appelé Dateon, et l'y défirent entièrement. Il fut tué dans le combat. Ils poursuivirent ensuite le reste des galères, et les poussèrent contre le rivage. Gylippe, qui commandait l'armée de terre, voyant que les vaisseaux des Athéniens étaient poussés contre terre sans pouvoir entrer datis leur estacade, descendit avec une partie de ses troupes sur le rivage pour combattre les soldats à la descente, s'ils étaient contraints d'èchouer, et pour donner plus de moyen ti ceux de son parti de remorquer les galères qu’ils auraient prises. Mais il fut repoussé par les Thyrrhèniens qui étaient en garde de ce côtélà, et obligé par les Athéniens qui accoururent pour les soutenir de se retirer avec quelque perte jusqu'au marais Lysimélie, qui était tout proche. Ceux-ci sauvèrent la plupart de leurs vaisseaux, excepté dix-huit que les Syracusains prirent, dont ils tuèrent tout l'équipage. Ensuite, voulant bnller les autres, ils remplirent un vieux vaisseau de matières combustibles, et y ayant mis le fCu, ils le poussèrent à l'aide du vent contre les Athéniens, qui trouvèrent le moyen d'éteindre le feu et d'éloigner ce vaisseau.
Cbacun dressa de son côté des trophées ; ceux de Syracuse pour la défaite d'Eurymédon, et pour l’avantage remporté le jour précédent; et les Athéniens, pour avoir poussé une partie des ennemis dans le marais, et fait prendre la fuite à l'autre. Mais les dispositions des deux peuples étaient bien différentes. Les Syracusains, que l’arrivée de Démoslhéne avec sa flotte avait jetés dans la constemation, se voyant vainqueurs dans un combat naval, conçurent de nouvelles espérances , et se promirent une pleine victoire de leurs ennemis. Les Athéniens au contraire, frustrés de l’unique ressource qui leur restât, et vaincus sur mer contre leur
attente , perdirent absolument courage, et ne songèrent plus qu’à la retraite.
Les ennemis, pour leur en ôter tout moyen, et pour empêcher qu’ils ne leur échappassent, fermèrent l’embouchure du grand port, qoi avait environ cinq cents pas de largeur , avec des galères en travers , et d’autres vaisseau arrêtés par des ancres et des chaînes de fer; et en même temps préparèrent tout pour le combat, en cas qu’ils eussent encore le courage de le tenter. Quand les Athéniens se virent ainsi enfermés, les généraux et les colonels s’assemblèrent pour délibérer sur l'état présent des affaires. Ils manquaient absolument de vivres, parce qu’ils avaient défendu à ceu de Catane d’en apporter, sur l’espérance de la retraite ; et ils ne pouvaient en faire venir d’ailleurs , s'ils ne se rendaient maîtres de la mer. Ils prirent donc le parti de hasarder un combat naval. Dans cette vue, ils résolurent d’abandonner leur ancien camp et leurs murailles, qui allaient jusqu’au temple d’Hertulc, et de se retrancher sur le bord prés de leurs navires, dans le moindre espace qu’ils (lourraicnt. I.eur dessein était de laisser là quelques troupes pour garder leur bagage et les malades, et de combattre avec le reste sur tout ce qui leur restait de vaisseaux. Us faisaient état de se retirer à Catane, s’ils étaient victorieux, sinon, de mettre le feu à leurs navires , et de gagner par terre la plus prochaine ville de leurs alliés.
Celte résolution prise. Nieras fit embarquer promptement sa meilleure infaulerie, et en remplit cent dix galères, les autres n'ayani plus de rames , cl mit le reste des troupes en bataille sur le rivage, et surtout les gens de trait, parce qu’on craignait extrêmement ks éperons des galères de Syracuse. N'icias s’éuii muni de harpons de fer pour les accrocher, afin d’en rompre le coup et d’en venir d’aborJ aux mains comme sur terre ; mais les ennemis, qui s'en étaient aperçus, couvrirent de cuir la proue et le haut des galères, pour ne pas donner lant de prise. De part et d'autre les chefs avaient exhorté leurs troupes , et jamais les motifs n’avaient été plus pressants, le combat qui allait se donner devant décider non-seulement de leur liberté et de leur vie, mais du sort de leur patrie.
Le combat fut des plus rudes et des pim
. <§Sh*
Mnglants. Les Athéniens, étant arrivés h l'em- les vicissitudes qui arrivaient, ils marquaient boucfaure du port , se rendirent aisément mat- la part qu'ils prenaient au combat, leur crainte très des vaisseaux qui en défendaient l’ouver- ou leur espérance, leur douleur ou leur joie , tare ; mais quand ils voulurent rompre la chaîne par différents cris et différents gestes, étendant des autres pour rendre le passage plus libre , leurs mains tantôt vers les combatlaiKs pour Icsennemisaccoururentdetoulcsparls. Comme les animer, tantôt vers le ciel pour implorer prés de deux cents galères venaient de part et le secours et la protection des dieux. Ênliii, d’autre fondre toutes en un même endroit qui après un long combat et une vigoureuse résisétait assez étroit , la confusion ne pouvait être lance , la llotlc des Athéniens prit la fuite , et que très-grande, et l’on ne pouvait pas facile- fut poussée par les ennemis contre le rivage, ment ni avancer, ni reculer, ni tourner pour Un cri universel de joie, de la part des Svrarevenir à la charge. Les éperons des galères , cusains spectateurs, annonça à toute la ti.le parcelle raison, ne firent pas beaucoup d’effet, l’heureuse nouvelle de la victoire. Le vainqueur mais les décharges étaient rudes et fréquentes, demeura maître de la mer, et, cinglant vers tes Athéniens furent accablés d’une grêle de Syracuse, dressa un trophée, tandis que les pierres, qui portent toujours leur coup, de Athéniens abattus et accablés ne songeaient quelque endroit qu’on les jette, au lieu qu’ils pas seulement ô redemander leurs morts pour ne se défendaient qu’en jetant des dards et des leur rendre les derniers devoirs, traits, dont l’agitation de la mer, par le mou- Il ne restait pour res.souax's que deux parvemenl du vaisseau, rendait le coup incertain, lis : nu de tenter une seconde fois le passage; et faisait que la plupart se perdaient inutile- et ils avaient encore assez de vaisseaux et de ment, ne portant point où l’on visait. C’était troupes pour le faire ; ou de se retirer par un conseil que le pilote Arislon avait donné terre, en abandonnant leur llutlc aux ennemis. au,v Syracusoins. Après ces décharges, les sol- Démosthène proposa le premier ; mais les madals pesamment armés essayaient d’entrer dans lelols tout éperdus refusèrent d’obt'ir , ne se le vaisseau ennemi pour en venir aux mains , croyant point en étal de soutenir un nouveau et il |rrivait assez souvent que, tandis qu’ils choc. On s’en tint donc au second parti, et l’on montaient d'un côté, on entrait de l’autre dans se prépara à partir de nuit, pour dérober aux le leur, et que deux ou trois navires se trou- ennemis la marche de l’armée, valent accrochés & un seul, ce qui causait une Hermocrate, qui s’en douta, sentit de quelle grande confusion et un grand embarras : d’ail- importance il était de ne pas laisser échapper leurs, le bruit des vaisseaux qui s’entrecho- de si nombreuses troupes, qui pourraient sc quaient,jointauxdifférents crisdes vainqueurs cantonner dans quelque coio de la Sicile, et et des vaincus, ne permettait point d’entendre de là recommencer de nouveau la guerre. Les ni l’ordre des officiers, ni celui du comité. Les Syracusains étaient acloellemeiil dans la joie Athéniens voulaient qu’on forçât le passage, à et dans les festins, et ne songeaient qu’à se déquelque prix que ce fût, pour s’assurer le re- lasser des fatigues du combat; outre que, ce tour en leur patrie ; et les ennemis faisaient jour-lù même, ils célébraient la fêle d’Herlous leurs efforts pour l’empêcher , afin de cule. Leur proposer en cet étal de reprendre remporter une victoire plus entière et plus glo- les armes pour courir sus aux ennemis, et vourieuse. Les deux armées de terre rangées sur loir les arracher par persuasion ou par force à le haut du rivage , et les habitants de la ville leurs divertissements, c’eût été chose fort qui étaient accourus sur les murs pendant inutile. On s’y prit autrement. Hermocrate que les autres, proslcniés dans les temples, envoya des gens à cheval crier, comme s’ils priaient pour leurs citoyens, distinguaient clai- eussent été amis , qu’on dit à Nicias qu’il atrement, à cause du peu de distance, tout ce qui lendit le jour pour se retirer, parce que les se passait dans celle action , et conlemplaiedt Syracusains lui avaient dressé des embûches , la bataille comme de dessus un amphithéâtre , et s’étalent saisis des passages. Ce faux avis non sans inquiétude et sans frayeur. AUentifs l’arrêta tout court, et l’on ne partit pas même et tremblants à tous les mouvements et à toutes le lendemain , afin que le soldat eût plus de
loisir de se préparer ao dépirl, cl d'cmporler cequièlail nécessaire pour sa subsistance en abandonnant le reste.
Les ennemis curent tout le temps de s'em- IMrer des avenues. Le lendemain dés le malin, iis occupèrent les passages les plus difficiles , fortiflérenl les gués des rivières, rompirent les ponts et répandirent des détachements de cavalerie (à cl li dans la plaine, de .sorte qu’il ne resta pas un seul lieu par où les Athéniens pussent passer sans combat. Ils se mirent en marche le troisième jour d'après le combat , dans le dessein de se rclirer à Catanc. Toute l'armée était dans une consternation qui ne se peut exprimer, à la vue des morts et des mourants, dont on laissait les uns exposés eux bétes , et les autres à la cruauté des ennemis. Les malades cl les blessés les conjuraient avec larmes de les emmener avec eux, ebles relenaientquand ils voulaient partir; ou, SC traînant après eux, ils les suivaient le plus loin qui leur était possible ; et quand les forces venaient à leur manquer, ils avaient recours aux pleurs , aux plaintes , aux imprécations, et poussant vers le ciel , d’une voix plaintive et mourante, des cris douloureux, ils invoquaient contre eux et les dieux et les hommes , et tout retcnlissail de gémissements.
L’état de l’armée n’était pas moins déplorable. Une morne tristesse avait saisi tous les esprits: ils se sentaient intérieurement déchirés de dépit et de rage quand ils venaient ù se représenter la grandeur d’où iis étaient déchus, l’extrémité de la misère où ils se trouvaient , et les maux encore plus grands auxquels ils prévoyaient ne pouvoir échapper. Us ne pouvaient soutenir la comparaison qui s’offrait sans cesse à leur esprit, de l’étal triomphant dans lequel ils étaient partis d’Athènes au milieu des voeux et des acclamations de tout le peuple, avec la honte de leur retraite ignominieuse, accompagnée des cris et des imprécations de leurs parents et de leurs concitoyens.
Mais le spectacle le plus Ir'iste et le plus digne de compassion, c’était Nicias : abattu et exténué par une longue maladie , manquant des choses les plus nécessaires dans un temps où son ége et ses inOrmités en avaient le plus de besoin , pénétré non-seulement de sa donleur particulière, mais encore plus de celle
des autres qu’il portail tons dans son cœur, et grand homme , supérieur à tous ses maux, ne songeait qu’ù consoler les troupes, cl i ranimer leur courage et leur espérance. Il allait criant partout qu’il n’y avait encore rien de désespéré, et que d’autres armées avaient échappé & de plus grands dangers; qu’il ne fallait point s’accuser ni s’aflligcr sans mesure des maux dont l’on n’était point coupable ; qce, s’ils avaient offensé quelque dieu, sa vengeance devait être maintenant satisfaite ; que la fortune se lasserait de les poursuivre et de les maltraiter, après s’être montrée si longlcmps favorable à leurs ennemis ; qu’au reste ib étaient encore formidables par leur nombre et par leur valeur ( les restes de l’armée montaient à près de quarante mille hommes); qu’aucune ville de Sicile ne pourrait soutcn'ir leur effort , ni les empêcher de s’établir où ib voudraient ; que chacun seulement prit soin de sa sûreté et marchât en bon ordre ; que, ! par une retraite prudente et courageuse , qui était devenue leur unique ressource , nonseulement ils se sauvaient eux-mémes , mab conservaient leur patrie , et la mettaient eu état de recouvrer son ancienne grandeur.
L’armée marchait en deux corps de bataille, rangés l’un et l’autre en carré en for^e dt phalange ; le premier commandé par Nicias, et f autre par Démoslhène , avec le bagage aa milieu. Lorsqu’ils furent arrivés à la rivière d’Anape , ils forcèrent le passage, et eurent ensuite sur les bras toute la cavalerie ennnraie, et les gens de trait qui liraient sans cesse contre eux. Ils furent ainsi harcelés pendant plusieurs jours de marche , ne trouvant point de débouché libre, ne pouvant gagner pan qu’à la pointe de l’épée. Les ennemis ne voulaient point hasarder de combat contre des troupes que le désespoir seul pouvait rendre invincibles ; et dés que les Athéniens sc présentaient pour combattre, ils lâchaient le pied; puis, lorsqu’ils se mettaient en marche, ils naient fondre sur eux dans leur retraite.
Démoslhène et Nicias , voyant le mauiik étal des troupes, qui étaient sans vivres avec quantité de blessés, furent d’avis de se retirer vers la mer par un chemin tout contraire à celui qu’ils tenaient , et de tirer droit ren Camariue et Gèle , au lieu d'aller ù Catanc , ce
qui avait leur premier dessein-. Ils pai tirent de nuit, aprt's avuir allumé quantité de feui. Il y eut beaucoup de confusion et de désordre dans la retraite, comme il arrive pour l'ordinaire aux grandes armées dans l'Iiorreur des ténèbres, surtout lorsque l'ennemi est près. L’avant-garde, qui était commandée par ..Vicias, ne laissa pas de s'avancer en bon ordre ; mais plus de la moitié de l'arrière-garde se détacha du gros , cl s'égara avec Dèmos- Ibène. Le lendemain , les Syracusains , qui , sorte bruit de leur retraite , avaient fait une diligence extraordinaire, lui tombèrent sur les bras vers le midi , et l'ayant investi aven: leur cavalerie , le poussèrent dans un lieu étroit et fermé d'un petit mur, où ses soldais se défendirent comme des lions. Comme ils les virent sur la fin du jour accablés de fatigue et percés de coups , ils permirent aux insulaires de se retirer, ce qui fut accepté de quelques-uns, cl ensuite ils accordèrent la vie aux autres , qui se rendirent à discrétion avec Démoslhène , après avoir stipulé qu'en leur lais.sanl la vie sauve, on ne pourrait les retenir dans une prison perpétuelle. Environ six mille soldats se rendirent à ces conditions.
Le soir même Vicias arriva à la rivière d'Erinèc.el l'ayant passée, se campa sur une morvlagne, où les ennemis l'alleignirenl le Icndemnin, et le sommèrent de se rendre comme avait fait Dénioslhène. Il ne voulut point croire d'abord que ce qu'on lui disait de Uémosthène fut vrai, et demanda la permission d'envoyer linéiques cavaliers s'en informer. Sur leur rapport, il offrit de rembourser les frais de la guerre, pourvu qu'on le laissât aller avec ses troupes, et de donner autant d'Alhéniens pour otages qu'il y aurait de talents à payer. Les |.■nllcmis rejetèrent cette proposition avec mépris et insulte, et recommencèrent à le charger. Quoique Nicias manquât absolument de tout, il ne laissa pas de soutenir leurs attaques toute la nuit, et marcha vers le fleuve Asiiiare. Quand ils furent sur le bord, les Syracu- ■ains, les ayant joints, en précipitèrent la plus .trande partie dans le courant , les autres s'y ''tant déjà jetés dans l'impatience de se désalèrer. Là se fil le plus grand et le plus cruel -image, ces pauvres malheureux étant massarès sans miséricorde pendant qu'ils buvaient.
Vicias, ne voyant plus de ressource, et ne pouvant soutenir un tel spectacle, se rendit à discrétion, à condition que Gylippe ferait cesser le combat, cl épargnerait le reste de son armée. Le nombre des morts fut grand, et cblui des prisonniers encore plus; de sorte que toute la Sicile en fut remplie '. Il parait que les AIhéniens furent mécontents que leur chef se fût ainsi rendu à discrétion ; et c'est pour ' cela que dans un monument public, où l'on , availinscrillcs noms des chefs qui étaient morts pour la république, le sien fut omis.
Les vainqueurs décorèrent des armes captives les plus beaux et les plus grands arbres qui fussent sur les bords de la rivière, dont ils tirent comme des trophées; et se couronnant de chapeaux de fleurs, ornant magniflquemenl leurs chevaux, et ayant coupé les crins de ceux des ennemis, ils enlrèrenl en triomphe dans Syracuse, après avoir terminé heureusement ia plus grande guerre que les Grecs eussent jamais eue entre eux, et remporté par leur force et leur voleur une victoire très-signalée et très-complète. Le lendemain on convoqua l'assemblée pour délibérer sur ce qu'il fallait faire des prisonniers. Dioclès, l'un des chefs les plus accrédités parmi le peuple, proposa cet avis, que tous les AIhéniens de condition libre, et les Siciliens qui avaient embrassé leur parti, seraient mis en prison dans les carrières, où on leur donnerait seulement par jour deux mesures de farine cl une d'eau * ; que les esclaves et tous les alliés seraient vendus publiquement ; que les deux gè-néraux des Athéniens, après avoir été battus de verges, seraient mis à mort.
Ce dernier article révolta extrêmement fout ce qu'il y avait de gens sages et modérés à Syracuse ^ Hermocrale, qui avait une grande réputation de probité eide justice, voulut faire des remontrances au peuple, il ne fut point . écoulé, et les cris qu'on jeta de tous célés ne lui permirent pas de continuer son discours. Alors un vieillard *, respectable par son âge et par sa gravité , qui avait perdu dans celle
. * Pausan. lib. 1 , pag.
* Deux cot)les de fariocct une d'eau. I.4cotjIe ralafl 27 centilitres , ou un peu plus d'iui quart de litre. E. B.
> Dtod.Ub.l3,pag. 149-lOf.
s Mcolatii.
ié
guerre deux enfants, seuls héritiers de son nom et de ses biens, se lit conduire par ses domestiques sur la tribune aux harangues. Dés qu’il y parut, on fit un profond silence. « Vous « voyez, dit-il, un père infortuné, qui a senti (( plus qu’aucun autre Syracusain les funestes « effets de cette guerre par la mort de deux « fils qui faisaient toute la consolation cl toute a la ressource de sa vieillesse. Je ne puis point « é la vérité ne pas admirer leur courage et « leur bonheur d'avoir sacrifié au salut de la « république une vie que la loi commune de « la nature leur aurait tôt ou lard enlevée : « mais je ne puis aussi ne pas sentir la plaie a cruelle que leur mort a faite à mon « cœur, et ne point haïr et détester les Athé- « niens, auteurs de cette malheureuse guerre, « comme les homicides et les meurtriers de « mes enfants : cependant je ne puis le dissi- « muler, je suis moins sensible à ma douleur « qu’ô l’honneur de ma patrie; et je la vois « prête à se déshonorer pour toujours par le « cruel avis qu’on vous propose. Les Alhé- « niens, il est vrai, méritent toutes sortes de « supplices et de mauvais traitements pour « l’injuste guerre qu’ils nous ont déclarée : « mais les dieux, justes vengeurs du crime, ne « les ont-ils pas assez punis, et ne nous onl- « ils pas assez vengés? Quand leurs chefs ont « mis bas les armes, et se sont rendus à nous, « «’a-ce pas été dans l’espérance de conserver « leur vie,etpouvons-nousla leur ôter sansen- « courir le juste reproche d’avoir violé le droit « des gens, et d’avoir déshonoré notre victoire « par une barbare cruauté? Quoi ! vous souflfri- « rez que votre gloire soit ainsi flétrie dans tout « l’univers, et qu’on dise qu’un peuple qui le « premier a érigé un temple dans sa ville éla a Aliséricorde n’en a point trouvé dans la vô- « Ire? Sonl-cc les victoires et les triomphes « qui rendent à jamais illustre une ville, et non « pas la clémence pour des ennemis vaincus, « la modération dans la plus grande prospéa rité, et la crainte d’irriter les dieux par un « orgueil fier et insolent? Vous n’avez point « sans doute oublié que ce môme Nicias, sur « le sort duquel vous ôtes prés de prononcer , « est celui qui plaida votre cause dans l’as- « semblée des Athéniens, et qui employa tout « son crédit et toute son éloquence pour les
« détourner de vous faire la guerre. Une sen* « lence de mort prononcée contre ce digne « chef est-elle donc une juste récompense do « zélé qu’il a témoigné pour vos IntérôU? Pour « moi , la mort me sera moins triste que la « vue d’une telle injustice commise par ma « patrie et par mes concitoyens. »
Le peuple parut touché par ce discours, d’autant plus que, voyant paraître ce vieillard sur la tribune, il s’était attendu qu’il allait demander vengeance contre les autcursde tousses maux, et non pas implorer sa clémence en leur faveur. Mais lesennemis d’Athénesayontexageréavec force et véhémence les cruautés inouïes que cette république avait exercées contre plusieurs villes de leurs ennemis, et même de leurs anciens alliés, l’acharnement descschefe contre Syracuse, et les maux qu’ils lui auraient fait souffrir s’ils avaient été vainqueurs; h douleur et les gémissements d’une infinitéde Syracusains , qui pleuraient la mort de leur< enfants et de leurs proches, dont les mânes « pouvaient être apaisés que par le sang de Meurs meurtriers, le peuple rentra daibics premiers sentiments, et suivit en tout l’avijdr Dioclès. Gylippe fit de vains efforts pour obtenir que Nicias et üémosthéne fussent conduits à Lacédémone, d’autant plus qu’ils élaieni ses prisonniers. Sa demande fut rejetée m hauteur et insulte, et les deux généraux forent mis à mort.
Les personnes sages et modérées ne purent refuser des larmes à la fin tragique de ces dm grands hommes, et surtout ù celle de Nicias, qui de tous ceux de son temps paraissait le moiib digne de cette Infortune. Quand ou se rappelait dans l'esprit les discours qu'il avait tenus et les remontrances qu’il avait faites pour empêcher celle guerre , et que , d’un autre câlé, l’on considérait l’attachement inviolable qui avait toujours eu pour tout ce qui regarde la religion, la plupart étaient tentés d'accuser hautement la Providence eii voyant qu'no homme qui avait toujours témoigné un rcspfd infini pour les dieux, et qui n’avait jamais rien épargné quand il s'agissait de leur honneur d de leur culte, en était si mal récompensé, d n’éprouvait point une fortune plus heureurf que les plus méchants et les plus scélérats des hommes. Il n’est pas étonnant que les mil'
hears des gens de bien inspirassent de telles pensées aux païens, et les jetassent dans le murmure et le déeouragement , vu qu'ils ne connaissaient ni la sainteté de Dieu , ni la corruption de la nature humaine.
Les prisonniers furent enfermés dans des c.irriéres, où ils souffrirent des maux incroya- Wes pendant l’espace de huit mois, entassés les uns sur les autres dans ces lieux étroits ; exposés aux injures de l'air et du temps ; brûlés pendant le jour par l'ardeur du soleil , puis glacés pendant la nuit parles froids de l'automne; empoisonnés par la puanteur et de leur propre ordure , et des cadavres de ceux qui mouraient de leurs ble.ssures ou de maladie ; enfin , consumés par la faim et par la soif, car on ne leur donnait k chacun par jour qu'une petite mesure d’eau, et deux de farine. Ceux qu’on tira de là , deux mois après , pour les vendre comme esclaves , parmi lesquels se trouvèrent plusieurs citoyens qui avaient déguisé leur éint, éprouvèrent un sort moins fâ- I lieux. I,eur sagesse , leur patience , et un certain air de probité et de retenue , leur furent d'un grand secours ; car ou ils furent bientôt mis en liberté , ou ils demeurèrent auprès de leurs maîtres, qui les traitèrent avec toute sorte d'estime et de considération. Il y en eut même plusieurs qui durent leur salut à Euripide , des pièces duquel ils avaient récité les plus beaux endroits aux Siciliens, qui en étaient fort curieux ; et à leur retour dans leur patrie , ils allèrent le saluer comme leur libérateur, en lui racontant ce qui leur était arrivé à l'occasion de ses vers.
la nouvelle de la défaite ayant été portée à Athènes ‘ , on n’en voulut rien croire d’abord; et l’on était si éloigné d’y ajouter foi , qu’on condamna au supplice celui qui le premier l’avait répandue : mais , quand on l’eut avérée, la consternation fut générale parmi les Athéniens ; et comme si ce n’avait pas été eux qui eussent décerné la guerre , leur dépit et leur colère éclata , et contre les orateurs qui avaient favorisé l'entreprise, et contre les devins qui , par des oracles ou des prodiges supposés , leur en avaient fait espérer un heureux succès. Jamais ils ne s’étaient vus dans un pareil étal. On
• Thurjd, Ub. 8 , pag. 551-S33. - nul. ilc Garnilll. psg. âW.
« trouvait sans cavalerie , sans infanterie , sans argent, sans galères, sans matelots, en un mot , dans le dernier désespoir ; de so/le qu’on sallendail A toute heure que les ennemis enflés il’une si grande victoire, et forlifiés par la révolte des alliés , viendraient fondre sur Athènes par mer et ppr terre avec toutes les force.s du l'éloponnése. Cicéron ' a raison de dire, en parlant du combat naval donné dans le pori de Syracuse , que c’est là que les forces d’Alhénes , aussi bien que ses galères, furent ruinées et coulées à fond , et que c’est dans ce port que la gloire et la puissance des Athéniens firent un funeste naufrage.
Ils ne se laissèrent pourtant point abattre , et ne perdirent (wiint courage. On résolut d’amasser de l’argent de tous côtés, et de faire venir du bois pour consiruire des vaisseaux , afin de retenir les alliés dans leur devoir, et pailiculiéremenl l’ile d’Eiibée. On retrancha toutes les dépenses supernucs, et l’on établit un nouveau conseil de vieillards pour agiter les affaires avant que de les proposer au peuple. Enfin , l’on n’omit rien de tout ce qui pouvait être utile dans la conjoncture présente,
1 alarme où I on était et le danger commun rendant les esprits attentifs à tous les besoins de l’état, et dociles à tous les bons avis.
CIIAriTRE II.
Ce chapitre renferme l’histoire des huit dernières années de la guerre du Péloponnèse, pendant autant d’années de Darius Notus, roi de Perse.
S I. — SülTB ns LA DÉFAITE DES AxilÉNie!f9 EM SfCILB. Révolte DES alliés. Alcibiade devient puissant
AUPRÈS DE TISSAPHERME.
Dii-nenviéme et vingtième années de la guerre.
La dèfaile des Athéniens devant Syracuse causa de grands mouvements dans toute la
1 « IIIc primùm opes illius clvltalis victæ, coinminute.
. « deprossæquc sunl : In hoc portu Alhenicnsium nobiliu- I « lis.linpcrU, gloriæ naurraglum TBCtum exisUmator. n [ (Cic. Temn. 7. 0.97.)
Grèce'. Les peuples qui n'avaicnl point encore pris parti , et qui attendaient que l’événenient les déterminât , résolurent de se déclarer contre eui. Les alliés des Lacédémoniens crurent que le temps était venu de se délivrer pour toujours des dépenses d'une guerre qui leur était fort à charge , en achevant promptement la ruine d'Athènes. Ceux des Athéniens qui ne les suivaient que par contrainte, n'envisageant dans ravenir aucune ressource pour cette république après le terrible échec qu'elle venait de recevoir, crurent devoir profiter d'une conjoncture si favurabte pour secouer le joug de la dépendance et se mettre en liberté. Ces dispositions inspiraient aux Lacédémoniens de grandes vues, qui étaient encore soutenues par l'espérance dont ils se llallaient que leurs alliés de Sicile arriveraient au printemps avec une armée navale , augmentée des débris de celle d'Athènes.
En effet , les peuples de l'Eubée ’, ceux de Chio et de Lesbos, et plusieurs autres , firent savoir aux Lacédémoniens qu'ils étaient prêts à quitter le parti d’Athènes , s’ils voulaient les prendre sous leur protection. 11 arriva en même temps des députés de la part de Tissapheme et de Pharnabaze. Le premier était gouverneur de la Lydie et de l'Ionie , l'autre de l'Hellespont. Ces deux vice-rois de Darius ne manquaient ni d’application ni de zèle pour les intérêts de leur maître commun. Tissapheme, promettant aux Lacédémoniens de fournir h leurs troupes toute la dépense nécessaire , les pressait d'armer au |ilus tôt , et de se joindre à lui, parce que la Hotte des Athéniens l'empêchait de lever dans sou département les contributions ordinaires , et qu'il s'était vu hors d'état d’envoyer au roi celles des années précédentes. D'ailleurs, il espérait avec ce puissant secours se rendre maître plus aisément d’un seigneur qui s'était révolté vers la Carie , et qu'il avait ordre du roi d'amener vif ou mort : c'était Amorgés, bâtard de Pisuthne. Pharnabaze, en même temps, dcmandaitdcs vaisseaux, afin de détacher les villes de l’Hellcspont de l'obéissance des Athéniens , qui l’empêchaient aussi de lever les tributs de sa province.
< An. lI.SSeï; tv. J. C. 413.— Thucyd. Ilb.8, pag..Vô3.
• Tbucyd. Ub 8, pig. S63-558.
On crut à Lacédémone devoir commeoen par satisfaire Tissapheme, et le crédit d'Alcibiade contribua beaucoup à faire prendre cette résolution. Il partit avec Chalciüée pour Chio, qui se souleva à leur arrivée, et se dé- ( lara pour les Lacédémoniens. Sur la iiauvelle de cette révolte , il fut résolu à Athènes qu'oo tirerait du trésor les mille talents ’ qui y élaieni en réserve depuis le commencement de la guerre , après avoir cassé l'arrêt qui le défeDdait. Milet se révolta aussi peu de temps ipris. Tissapheme , ayant joint scs troupes à celles de I.acédémone , attaqua et prit la ville d'Iase. où s'était renfermé Amorgés, qui fut prisvif et envoyé en Perse ’. Ce satrape donna na mois de paye à toute l'armée, sur le pied d'niw dragme’, c’est-à-dire de dix sous à chaque soldat par jour, marquant qu'il avait ordre de n'en donner à l'avenir que la moitié. ,
Ce fut alors que Chalcidée, au nom (fe Lacédémone, fit un traité avec Tissupherne,donlua des principaux articles était , que tout le pav> qui avait appartenu au roi ou à scs prédécoseurs lui dcincurçrait. Il fut renouvelé quelque temps après par Tbéraméne , autre géucrnl des Lacédémoniens , avec quelques légen changements. Mais, quand on vint à examine; ce traité à Lacédémone , on trouva que l'oii avait trop accordé au roi de Perse en lui «dant tous les lieux qui avaient été tenus (a scs ancêtres, ce qui était le rendre mallre de la plus grande partie de la Grèce , de la Tbe:salie, de la Locride, de tout le pays juvqui la Uéotie , sans parler des Iles ; et qu'il se trouverait par là que les Lacédéinoniens , au lia de mettre la Grèce en liberté , l'auraient as."»vie. Il fallut donc y faire encore des changements; Tissapheme et les autres satrajies eorenl bien de la peine à y consentir. Un lit ut nouveau traité , comme je le marquerai dam la suite.
Cependant plusieurs villes d'Ionie se défbrérent pour Lacédémone * , et .Vlcihiadc t contribuait beaucoup. Agis, qui était dqàsou
< Trois millioas.>=Mlllc Ulenls.on SmilIlansTùOMblf
• Thucïd. lib. 8 . pag. 508.
V Quslrc-viogt-MircccnliniM. E. B.
* Thucjd. 11b. 8. psg. 577-57». - riol. ta AbA pag. 204. — Dioil. pag. 164-lK.
ennemi, i cause de l'injure qu’il en avait reçue, ne pouvait souffrir In ploire qu’il arquérail; car rien ne se faisait que par l’avis d’AIdbiade , et on disait communément que c’était lui qui faisait réussir tout ce qu’on entreprenait. Les plus puissants et les plus ambitieux des Spartiates , unimés des mêmes sentiments de jalousie , le regardaient de mauvais œil ; et enlln ils firent tant par leurs menées , qu’ils obligèrent les principaux magistrats d’écrire en Ionie qu’on le fit mourir. Alcibiade , secrètement informé de cet ordre , ne laissa pas de rendre encore de bons services aux I,acédémoniens ; mais il se tint si bien sur scs gardes, qu’il évita tous les pièges qu’on lui tendait.
Pour plus grande sûreté *, il se jeta entre les bras de Tissapherne, satrape du grand-roi, à Sardes ; et il ne fut pas longtemps sans se tnir au premier degré de crédit et d’autorité il la cour de ce barbare; car ce Perse , plein de fraude et de ruse, grand ami des fourbes et des méchants , et qui ne faisait nul cas de la simplicité cl de la sincérité , ne se lassait point d’admirer la souplesse d’Alcibiade, la facilité avec laquelle il prenait toute sorte, de mœurs et de caractères . et sa grande habileté dans le maniement des affaires : aussi n’y avait-il point de cœur si dur , ni de naturel si siuvage qui pût tenir contre les grâces et les charmes de sa conversation cl de son commerce. Ceux mêmes qui le craignaient le plus, cl qui lui portaient le plus d'envie , enebantés en quelque sorte par suu air affable et ses manières prévenantes , ne pouvaient dissimuler le plaisir infini qu’ils scniaient à le voir cl à le fréquenter.
Tissapherne donc , quoique d’ailleurs Irésfèroce , et celui de tous les Perses qui haïssait le plus les Grecs , fut tellement séduit par les complaisances et par les flatteries d’Alcibiade, qu’il se livra entièrement à lui, ne cherchant qu’â lui plaire , et le flattant encore plus qu’il n’en était flallé ; Jusque-16 qu’il donna le nom d’Alcibiadc 6 celui de scs jardins qui était le plus beau et le plus délicieux , tant par l’abonilnnce de ses eaux et par la fraîcheur des bocages, que par la beauté surprenante des re-
' An. M. a093;av. J. r. tll.
traites et des solitudes que l’art et la nalure embellissaient â l’eiivi , et où éclatait une magnificence royale.
Alcibiade , qui ne Irouvait plus de sûreté pour lui dans le parti des Spartiates, cl qui craignait toujours le ressentiment d’Agis , commença à leur rendre de mauvais oHiees auprès de ’ris.sapherne . pour l’empédier de les secourir de toutes ses forces et de ruiner enliérement les Alliéniens. Il n’eut pas de peine à faire enlrer le satrape dans scs vues, qui étaient conformes aux intérêts de son niailre et aux ordres qu'il en avait reçus: car , depuis le fameux traité conclu sous Cimon, les rois de Perse n’osant pins allaquer ouvertement les Grecs , travaillèrent à les ruiner par une autre voie. Ils cberchéreiit A exciter sous main parmi eux des divisions , et à les fomenter par des sommes considérables d'argent, qu’ils faisaient couler tantôt ù .Athènes et tantôt à Lacédémone, lis s’appliquèrent à lialancer si bien les forces des deux républiques, que Tune ne pût pas opprimer loul ù fait l’autre. Ils n’accordaient que des secours légers, et qui n’étaient point décisifs , alin de miner insensiblement et de consumer peu à peu les deux partis en les alfaiblissanl l’iin par l’autre.
C’est dans cclU- sorte de conduite que la politique fait consister l’iiabilelé des ministres , qui du fond de leur cabinet , sans sc donner de grands mouvements, sans faire de grande.s dépenses , sans mettre sur pied des armées nombreuses, parviennent A affaiblir les états dont la puissance leur donne de l’ombrage , soit en semauldes divisions dans le sein même de ces états , soit en enlrelenanl des jalousies parmi les peuples voisins pour les mettre aux prises les uns contre les autres.
Il faut pourtant avouer que celle politique ne donne pas une idée bien avantageuse des rois de Perse. Se réduire , puissants comme ils ébiienl , A ces voies basses , obscures et détournées , c’était avouer leur faiblesse et l’imivuissance où ils se croyaient d’attaquer A force ouverte leurs ennemis, et d’en tirer raison par des voies d’honneur. D’ailleurs esl-il permis d’employer de tels moyens A l’égard de peuples contre lesquels on ne forme aucune plainte, qui vivent en paix sous la foi des traités, cl dont tout le crime est la crainte qu'on
.««I» sec
(I qu’ils ne puissent nuire un jour ? l’eul-on , par des corruptions secrétes , tendre des pièces à la fidélité des sujets , et se rendre complice de leur trnliison en armant leurs mains contre leur propre patrie?
Quel nom , quelie réputation ne se serait point acquis un roi de Perse , si, content des vastes et riches étals ([UC la Providence lui avait donnés , il eût employé scs bons offices , sa puissance , scs richesses même , pour concilier entre eux les peuples voisins, pour dissiper leurs Jalousies , pour empêcher les injustices; et si , redouté et respecté de tous, il s'était rendu le médiateur de leurs dilTérends , le lien de la paix et le garant des traités ! Y u-l-il conquête , quelque grande quelle soit , ilui approche de cette gloire ?
Tissapherne agissait selon d’autres principes , et il ne songeait qu’à mettre les Grecs Hors d’état d’attaquer les Perses , leurs ennemis communs. 11 entra donc volontiers dans les vues d’Alcibiade ; et , dans le temps même qu’il se déclarait ouvertement pour les Lacédémoniens, il ne laissait pas d’assister sous main cl par mille voies délouriiées les Athéniens , soit en différant le paiement de 1a Hotte des Lacédémoniens, soit en retardant farrivée de celle de Phénicie , qu’il leur faisait espérer depuis longtemps. Il ne perdait aucune occasion de donner à .Vlcibiadc des marques de son estime et de son amitié ; ce qui rendit ce général également considérable aux deux partis. Les .Athéniens , qui se trouvaient fort mal de s’être attiré sa haine , n’étaient pas à SC repentir de la condamnation qu'ils avaient prononcée contre lui. Alcibiade aussi , de son côté, Irés-fadié de voir les Athéniens dans une si triste situation , commença à craindre que , la ville d’Athènes venant à être entièrement ruinée, il ne tombât entre les mains des Spartiates , qui le haïssaient niorlellomcnt.
£ II. — 0?r LE RKTOL'a n’.\LCIBlADE A ATIIE»
NES , A COlfDITIOM D’V ÉTABLIR L*AB|STOCRATIE A LA PLACE DE LA DÉMOCRATIE. TlSsAPIIERKE CO?(CLCT l'.> ROL'VBAU TRAITÉ AVEC LES LaCÉDÉMOXIENB.
Ce qui acluellemenl occupait le plus les Athéniens ', était Samos, où ils avaient toutes * TbiiC)»!. lib. 8, paR, &78-587. — Plut, in Alcib.
leurs forces. De là, avec leur flotte, ils remettaient sous leur obéissance les villes qui les avaient abandonnés , retenaient les autres daos le devoir , et se trouvaient encore en étal de faire tête à leurs ennemis , sur lesquels ils avaient remporté plusieurs avantages, liais ib craignaient Tissapherne , et les cent cinquante vaisseaux de Phénicie qu’il attendait incessamment ; et ils voyaient bien qu'aprés la jonction d’une si puissante flotte il n’y avait plus de salut pour leur ville. Alcibiade , bien averti de tout ce qui SC passait chez eux , envoya secrètement à Samos vers les principaux des Athéniens pour sonder leurs sentiments , et pour leur faire entendre qu’il n’élail pas éloigné de retourner à Athènes, pourvu qu’on donnât l’administration de la république aux grands cl aux puissants , et non pas à la vile populace, qui l’avait chassé. Quelques-uns des premiers officiers partirent de Samos dans le dessein de concerter avec lui les mesures qu’il élailà propos de prendre pour faire réussir cette entreprise. Il promit de procurer aux Athéniens non-seulement l’amitié de Tissapherne , mais même celle du roi , à condition qu’on abolirait la démocratie , e,’est-à-dire , le gouvernement populaire, parce que le roi prendrait plus d’assurance sur la parole des grands que sur celle d’un peuple inconstant et léger.
L<;s députés prêtèrent volontiers l’oreille â CCS propositions , cl conçurent de grandes espérances de se décharger eux-mêmes d’une partie des impositions publiques , parce qu'étant les plus riches , ils étaient aussi les plus foulés; cl de rendre. leur patrie triomphante après s’être emparés du gouvernement. .A leur retour , ils commencèrent par gagner ceiu qui étaient les plus propres à entrer dans leur dessein; puis ils firent répandre parmi les troupes , que le roi paraissait disposé à se déclarer en faveur des Âtliéniens , et à pajtr l’armée , à condition qu'on rétablit Alcibiade et qu'on abolit le gouvernement populaire. Gclle proposition étonna d’abord les soldats, et trouva de l’opposition dans lu plupart; mais l’appàl du gain , cl fcspérance d’un changement qui leur serait utile , adoucit bientôt ce (|u’clle avait de dur cl de choquant , et les lit passer jusqu’à un désir violent de rappeler .Alcibiade.
Phrynique , l'un des chefs , jugeant , comme il était vrai , qu’Alcibiadc sc souciait aussi peu de l’oligarchie que de la démocratie, et qu’en décriant la conduite du peuple il ne cherchait qu’à se mettre dans les bonnes grâces des nobles pour se faire rétablir, cul la hardiesse de s’opposer aux i-ésolulions qu’on voulait prendre. Il représenta que le changement qu’on méditait pourrait bien exciter une guerre ci- >ile qui causerait la ruine de l’étal : qu’iby avait peu d’apparence que le roi de Perse préférai l’alliance des Athéniens à celle des Spartiates, qui lui était bien plus avantageuse : que cc changement ne retiendrait pas les alliés dans le devoir, et n’y ferait pas rentrer ceux qui en étaient sortis, parce qu’ils aimeraient encore mieux leur liberté : que le gouvernement d’un petit nombre d’hommes riches et puissants ne serait pas plus favorable aux citoyens ou aux alliés que celui du peuple, parce que c’était l’ambition qui causait tous les maux dans une république , et que c’étaient les riches qui excitaient tous les troubles pour leur agrandissement : qu'il se faisait plus de violences dans un étal sous la domination des grands que sous celle du peuple , dont l’autorité les tenait eu bride , et servait d’asile à. ceux qu’ils voulaient opprimer : que les alliés le savaient assc>z par leur propre expérience ,. sans qu’il fût besoin qu’on leur fit des leçons sur ce sujet.
Ces remontcances quelque sages qu’elles fussent, n’eurent aucun effet. Pisandre fut envoyé à Athènes avec quelques-uns de la même faction , pour proposer le retour d’Alcibiade cl l’alliance de Tissaphernc,avec l’abolition de la démocratie. Ils firent entendre qu’en changeant de gouvernement , et en rappelant Alcibiade, on tirerait du roi de Perse de puissants secours , qui seraient un moyen sûr de triompher de Lacédémone. A celle proposition , le grand nombre se récria , et surtout les ennemis d’Alcibiade. Ils alléguaient , entre autres raisons, les imprécations et les exécrations prononcées par les prêtres et par tous les autres ministres de la religion contre Alcibiade , et môme contre ceux qui proposeraient de le rappeler. Mais Pisandre, s’avançant parmi la foule, leur demanda s’ils savaient quelque autre moyen de sauver la république ^ns le triste état où elle était réduite. El,
comme ils avouaient que non , il ajouta qu’il s’agissait de sauver l’étal, et non pas l’autorité des lois, auxquelles on pourrait pourvoir dans la suite ; mais que pour le présent c’était là l'unique voie de parvenir à l’ainllié du roi et à celle de Tissapherne. Quoique ce changement déplût fort au peuple , il y consentit à la fin , dans l’espérance de rétablir un jour la démocratie, comme Pisandre le promettait , et ordonna qu’il irait, suivi de dix députés, traiter avec Alcibiade et Tissapherne : et cependant Phrynique fut révoqué , et l’on en nomma un autre à sa place pour commander la flotte.
' Les députés ne trouvèrent pas Tissapherne aussi bien disposé qu’on le leur avait fait espérer. 11 craignait les Péloponnésiens, mais il ne voulait pas rendre ceux d’Athènes trop puissants. Sa politique était, selon le conseil d’Alcibiade, de laisser les deux partis toujours en guerre , pour les affaiblir et les consumer l’un par l’autre. 11 se rendit donc fort diflicile. H demanda d’abord que les Athéniens lui abandonnassent toute rionie ; ensuite, qu'ils y ajoutassent les lies voisines ; et quand on lui eut accordé ces demandes , il exigea encore , dans une troisième entrevue , qu’on lui permît d’équiper une armée navale, et de courir les mers de la Grèce, ce qui était formellement défendu par le célèbre traité conclu sous Arlaxerxe. Alors on rompit avec colère , et les députés reconnurent qu’ Alcibiade les avait joués.
Tissapherne, sans perdre de temps, conclut un nouveau traité avec les Péloponnésiens. On y réforma ce qui avait déplu dans les deux précédents. L’article par lequel on cédait à la Perse généralement tous les pays que Üarius actuellement régnant ou ses prédécesseurs avaient possédés, fut restreint aux provinces de f Asie. Le roi s’engagea à entretenir sur le pied ordinaire la flotte des Lacédémoniens dans l’état où elle était actuellemonl , et cela jusqu’à l’arrivée de celle de Perse ; après quoi ils seraient tenus de l’entretenir eux-mêmes, s’ils n’aimaient mieux que le roi la payât, à condition qu’ils le rembourseraient après la lin de la guerre. Le traité portait qu’ils joindraient ensemble leurs forces pour faire la guerre ou la paix d’un commun accord. Tissapherne , pour tenir sa promesse , manda la flotte de Phénicie. Ce traité fut fait la onzième année
du règne de Darius, et la vin^liènic de la guerre du Péloponnèse.
§ III. — QUATSE cents hommes . AYANT ÉTÉ REVÊTIS
DE TOUTE I.'aUTORITÊ A .\TUkXES , EN ABUSENT TY-
AANNIQUEMENT. IlS SONT CASSÉS Al.CrBIAUE EST
BAPPBLÉ. Après divers accidents et pi.usieurs
CONQUÊTES CONSIDÉRABLES, IL RE10URNK TRIOM- PHANT A Athènes, et est nommé généralissime.
Il fait célébrer les grands mystères , ET part