‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 96 sur 125 · AVEC LA FLOTTE · texte numérisé non relu

AVEC LA FLOTTE

ViQgt-uiüémeetviogt-cinquiémc anni^es do la guerre.

Pisandre, de retour à Athènes trouva les choses bien avancées pour le changement qu’il avait proposé en parlant, et il y mil bientôt la dernière main. Pour donner une forme à ce nouveau gouvernement , il fit nommer dix commissaires avec un pouvoir ub.solu , qui devaient pourtant, dans un temps marqué, rendre compte au peuple de ce qu’ils auraient laiL Quand ce temps fut expiré, ils convoquèrent l’assemblée. On commenta par statuer qu’il' serait permis à chacun de proposer ce qu’il lui plairait sans qu'on pùl l’accuser d’avoir violé les lois, ni lui faire rien souflrir en conséquence. Ensuite il fut arrêté qu’on formerait un nouveau conseil, qui serait maître des affaires et qui élirait de nouveaux magistrats. Pour cet effet , on ëlablil cinq présidents, 'qui nommèrent cent hommes dont ils fbisaienl partie, et chacun d’eux eu choisit et en associa troisàsa volonté ; ce qui faisait en tout quatre cents, auxquels on donna un pouvoir absolu. Mais pour amuser le peuple et le consoler par une ombre de gouvernement populaire pendant qu’ils établissaient une véritable oligarchie, il fut dit que ces quatre cents appelleraient au conseil cinq mille citoyens quand ils le jugeraient à propos. Le conseil cl les assemblées du peuple se tenaient à l’ordinaire ; mais rien ne se faisait pourtant que par l’ordre des quatre cents. C’est ainsi que le peuple d’Athènes fut dépouillé de sa liberté, dont il jouissait depuis près de cent ans qu’il avait aboli la tyrannie des Pisislralides.

Après que ce décret fut passé sans conlradic-

* Thucyd. lib. 8, pag. f>95^9i. — Plul in Alcib. pag. 2ï)j.

lion , et que l’assemblée fut séparée , les quatre cents, armés de poignards et accompagnas de six - vingts jeunes hommes , dont ils se servaient lorsqu’il fallait faire quelque eiécucution, entrèrent dans le sénat , et contraignirent les sénateurs de se retirer après leur avoir payé ce qui leur était dû de leurs appointements. Ils nommèrent de nouveaux magistrats tirés de leur corps, observant dans ce choix les cérémonies ordinaires. Ils ne jugèrent pas à propos de rappeler les bannis, pour n'ètre point obligés de faire revenir Alcibiade, dont ils redoutaient l’esprit de domination , et qui se serait bientôt rendu maître du peuple. Usant tyranniquement de leur pouvoir, ils tuaient les uns, bannissaient les autres, et confisquaient impunément leurs biens. Tous ceui qui osaient s’opposer à ce changement , ou même s’en plaindre, étaient égorgés sous quel- i que faux prétexte, et on aurait été mal reçu à I demander justice des meurtriers. Les quatre cents, aussitôt après leur établissement , envoyèrent dix députés à Samos pour le faire agréer à l’armée.

On y avait déjà appris tout ce qui s’élail passé à Athènes *, et sur celle nouvelle les soldats étaient entrés en fureur. Ils déposèrent surle-champ plusieurs des chefs qui leur étaient suspects, et en mirent d’autres en leur place, dont ThrasyleelThrasybule étaient les principaux elles plusaccrédités. Alcibiade fut rappelé, et choisi par toute l’armée pour généralissime.

Ils voulaient dans le moment même faire voile vers le Pirée et aller attaquer les tyrans. Slais il s’y opposa, représentant qu’il fallait auparavant qu’il eût une entrevue avec Tissaphemc, et que, puisqu’on l’avait élu général, on pouvait se reposer sur lui des soins de la guerre.

Il partit sur-le-champ pour se rendre à Milel. Son principal dessein était de se faire voir à ce satrape avec toute la puissance dont on l’avait revêtu, et de lui montrer qu’il était en étal de lui faire beaucoup de bien et beaucoup de mal. Aussi arriva-t-il de là que, comme il avait tenu en bride les Athéniens par Tissapherne, il tint aussi en respect Tissapherne par les Athéniens, et la suite fera voir que celle entrevue ne fut pas inutile.

• Thucyd. lib. 8, pag. .')95-601. — Plut, ia Alcib. p.-ig. 205. — Dlod. pag. 105

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Alcibimie, de retour i Samos, y trouva les osprils encore plus échoufTés qu’auparnvant. les députés des quolre-cenls y étaient arrivés pendant son absence, et avaient entrepris en ■lain de justifier devant les soldats le changej'ient qui s’était fait à Athènes. Leur discours, c|ui fut souvent interrompu par des cris tumultueux, ne servit qu’à les irriter de plus en pins, et ils demandaient avec instance que surle-champ on les menât contre les tyrans. Alcibiade ne tu pas en cette occasion ce qu’aumit Ibit tout autre que lui, qui se serait vu Mevé à une si haute dignité par la faveur du |)cuple; car il ne crut pas qu’il dût complaire en loul et ne rien refuser à ceux qui, de fugitif cl de banni qu’il était, l’avaient fait capitaine général d’une flotte de tant de vaisseaux, et d’une armée si nombreuse et si formidable ; mais, en homme d’état et en grand politique , il se crut obligé de s’opposer à la fureur aveuide qui allait les précipiter dans un danger évident, et de les empêcher de commellrc une faute qui n’aurait pas manqué d’entraîner leur ruine entière. Celle sage fermeté sauva la ville d’Athènes; car, s’ils eussent d’abord mis à la voile pour s’en retourner, les ennemis se seraient rendus maîtres sans résistance de l’Ionie, de l’Hellespont et de toutes les Iles, pendant que les Athéniens, portant la guerre dans leur propre ville, auraient consumé toutes leurs forces les uns contre les autres. Il empêcha qu’on ne maltraitât les députés, et les renvoya en disant qu’il ne s’opposait pas A ce que tes cinq-mille citoyens eussent la souveraine autorilédans la république, maisqu’il fallait déposer les qualre-cents et rétablir lesénat.

Pendant tous ces mouvements la flotle de Phénicie, que les Lacédémoniens attendaient avec impalienco, approchait, et l’on apprit qu’elle était arrivée à Aspcuidc *. Tissapherne partit pour aller au-devant, sans qu’on pût deviner au juste la cause de ce voyage. II avait d'abord mandé celte flotte pour llaller les Péloponnésiens de l’espérance de ce puissant secours, et pour arrêter leurs progrès en la leur taisant attendre. On croit qu’il partit pour la même raison, afin qu’ils ue lissent rien en son

' Tiuryd. r,nl.fi<)fl.

• Ville tje raiti{>li} lie.

absence, et que leurs soldais et leurs mniclols SC débandassent faute de p:ivi\ Ouoi qu'il en soit, il ne l’amena point, sans doute pour tenir toujours la balance égale, ce qui était l'intérêt du roi de Perse, et pour consumer les uns cl les autres par la longueur de la guerre; car il lui eût été bien facile de la terminer par le secours de celte nouvelle flotte, puisque celle du Péloponnèse était déjà aussi forte toute seule que celle d’.Alliéne.s. L'excuse frivole qu’il allégua, de ne l’avoir pas amenée parce qu’elle n'était pas complète, marque assez qu'il avait eu une autre raison.

Le retour infructueux des députés qu’on avait envoyés à Samos ‘ , et la réponse? d’Alcibiade excitèrent de nouveaux troubles dans la ville, cl portèrent un coup mortel à raulorilé des qualre-cents. Le tumulte augmenta encore inrmiment quand on eut appris que les ennemis , après avoir battu la tloltc que les qualre-cents avaient envoyée au secours de l'Eubée, s’étaient rendus maîtres de l’Ile. Celle nouvelle répandit la terreur et le découragement dans Athènes; car ni la défaite de Sicile, ni aucune autre des précédentes, n’était aussi considérable que la perte de celte lie, d’où la ville recevait des secours considérables, et d’où elle lirait presque tonies ses provisions. Si, dans la confusion où était alors Athènes, partagée en deux factions, la flolle viclorieiisc était venue fondre dans le port, comme elle le pouvail, l’armée de Samos n’aurait pu se dispenser d’accourir au secours de sa patrie; et pour lors il ne fût resté à la république de tout son empire que la ville d' Athènes; car l’ilcllespont, riunie ct toulcs les lies, se voyant abandonnés, auraient été contraints de prendre parti , et de passer du crtlé des Péloponnésiens. Mais, les ennemis ne furent pas capables d’un si haut dessein ; et ce n’est pas la première fois qu’on a remarqué que les Lacédémoniens ont perdu leurs avantages par leur lenteur naturelle.

ün n’hésita plus dans Athènes à déposer les qiiatre-cenls comme auteurs des troubles et des divisions qui la déchiraient. Alcibiade fut rappelé d’un commun consentement, et on le

^ ' Thuejà. pas. fiOT-fill. — Plut, in Alcib. pag. 206-

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