‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 97 sur 125 · Wml.|i.ig. 171 17i. d 171-177, cl t»9 lUi · texte numérisé non relu

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pressa d'accourir promjitemenl au secours de la ville. Mais lui, juseanl que, s’il relournait sur-lc-chatnp à .\lh{-ues, il ne devrait son rappel qu’il la coin passion et il la faveur du peuple, il voulut, pour rendre son retour glorieux et Iriomphanl, mi’-riler ce rappel par quelque exploit consid^rnlile. C’est pourquoi , étant parti de Samos avec un petit nombre de vais- ■senux il croisait autour des Iles de Cosel de Cnidc; et ayant appris que Mindare, amiral de Sparte, naviguait vers rilellespont avec toute sa llolle, et que les Athéniens le poursuivaient, il tourna de ce crtlé-lii avec une extrême diligence pour secourir les .Mliéniens ; et heureusement il arriva avec ses dix-liuil vaisseaux dans le temps que les deux flottes étaient engagées, vis-à-vis d’Abydos, dans un combat qui dura jusqu’à la nuit, et dans lequel cliacune était battue d’un eftié pendant qu'elle avait ravantage de l’autre. Son arrivée redoubla d’abord le courage des Spartiates, qui le croyaient encore ami, et aliattit celui des .Vlliéniens. Mais Alcibiade, arliorant sur son bord amiral les enseignes athéniennes, fondit sur les I.aeéJémoniens, qui étaient les plus forts cl qui poursuivaient vivement l’ennemi, les mil en fuite, les poussa contre la terre; cl , animé par ce succès, il brisa leurs vaisseaux et fil un grand carnage des soldats qui s’étaient jetés dans l’eau pour se sauver à la nage , ciuoique IMiarnabazc n’oubliât rien pour les secourir, et qu’à la tête de scs troupes il SC fût avancé sur le rivage pour favoriser leur finie et pour sauver leurs vaisseaux. Enlin les Athéniens , s’étant rendus maîtres de trente de leurs navires, et ayant repris ceux qu'ils avaient perdus , érigérent un trophée.

Alcibiade * , enflé de ce grand succès , eut l’ambilion de vouloir paraître devant Tissapherne dans ce triomphant appareil, cl de lui faire des présents fort riches, tant en son nom qu’au nom des Athéniens. Il alla donc le trouver avec un train magnifique et digne du général des .Vlliéniens. Mais il n’en reçut pas l’accueil favorable qu’il avait attendu ; carTissapherne , qui se voyait accusé par les Lacédé-

' An. XI. XiB.') ; av J. C. i09.

« An. .VI. 3j;>0| av. J. C. Vus.

monicus, et qui craignait que le roi ne le puait enfin de n’avoir pas exécuté ses ordres, trouva qu’ Alcibiade s'offrait à lui fort à projios, le lit arrêter, et l’envoya prisonnier à Sardes, pour SC mettre à couvert par celle injustice des accusalions des Lacédémoniens.

Trente jours après, Alcibiade, ayant trouvé moyen d’avoir un cheval, échap|>a à ses gardes, s’enfuit à Claxoméiie; et, pour se venger de Tissapherne , il sema le bruit que c'était lui qui l’avait relâché. De Clazoméiic, il se remlit à la flotte des Athéniens, où Théraméiie le joignit avec vingt vaisseaux de Macédoine, et Tbrasybule avec vingt autres de Thasos. Il fil voile à Poriuin dans la Propenlidc. Tous ses vaisseaux, au nombre de quatre-vingt-six, s étant arrivés , il en partit la nuit , cl arriva le lendemain malin à Proconése, petite île v'is-àvis de Cyzique. Il apprit là que Mindare (Hall à Cyiiquc avec Pliamabaze , qui y avait son arini'-e de terre. 11 se reposa tout le jour à Pruconése. Le lendemain il harangua ses soldats, cl leur représenta la nécessité qu’il y avait d’attaquer les ennemis par terre et par mer, cl de se rendre mnilre de Cyzique . leur faisant voir que, si leur victoire ii’élail entière et complète, ils ne trouveraient ni vivres ni argent. Sa grande attention avait été que les ennemis ne pussent être avcriis de son approche. Par boie heur pour lui, une grosse pluie, accompagnée de furieux tonnerres et suivie d’une épais.<e obscurité, lui servit si bien à cacher son entreprise, que non-seulement les ennemis ne s’aperçurent |vas qu'il approchait , mais que les Athéniens mêmes, qu'il avait fait embarquer avec précipitation, ne senlirciil pas qu'uu avait levé l'ancre cl qu'ils élnienl partis.

Quand l’obscurité fut dissipée , on aperçut les vaisseaux du Pélopoimése qui , ayant pris un (veu le large, s’exerçaient vis-à-vis du port. Alcibiade, qui craignit que les ennemis, voyant le grand nombre des vaisseaux qui le suivaient, ne gagiiasseul la rade, ordorma aux (uspilaims de demeurer un peu derrière cl de ne le suivre que de loin; cl, prenant seulemciil quarante vaisseaux , il va se présenter aux ennemis, cl leur offre la bataille. Les ennemis, trompés par ce stratagème et méprisatrt son petit nombre , s’avancent contre lui et engagent le combat. .Mais, voyant arriv cr les autres

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>uisseaui olhénicns , ils perdent courage tout (l'un coup et prennent la fuite. Alcibiade se (IMachc alors avec vingt des meilleurs vaisseaux , s’approche du rivage, met pied à terre, poursuit vivement les fuyards, et en tue un fort grand nombre. Mindare et Pharnabaze s’opposent inutilement A ses efforts ; il tue le premier, (|ui combattait avec une valeur surprenante, et met l’autre en fuite.

Les .AlhAniens, par cette victoire, qui les rendait maîtres des morts, des armes, des dépouilles et généralement de tous les vaisseaux , et par la prise de Cyzique, s’assurèrent non- M'ulement la domination de l’IIellespont, mais i hassérent encore les Spartiates de toute cette mer. On surprit des lettres par lesquelles ces ilerniers , avec une précision fort laconique , donnaient avis aux éphorcs du grand échec i|u’ils avaient reçu. Elles étaient écrites en ces termes; La /leur de votre arviee a péri, Itlin- (lare est mari , le reste des troupes meurt de faim , et nous ne savons que faire ni que dertnir.

Autant la nouvelle du gain de cette bataille répandit de joie à Athènes, autant les Lacédémoniens en furent consternés'. Ils envoyèrent sur-le-champ des ambassadeurs pour demander qu’on mit fin à une guerre également funeste aux deux peuples, et qu’on fît A des conditions raisonnables une paix qui rétablit entre eux l’ancienne concorde et l’ancienne amitié dont on avait senti pendant plusieurs années des effets si salutaires. Tout ce qu’il y avait de citoyens sages et sensés A Athènes était d’avis de profiter d’une (onjonclure si favorable, et de travailler A conclure un trtiilé qui finit toutes les jalousies , qui apaisAt tous les ressentiments, et qui guérit toutes les défiances. Mais ceux qui trouvaient leur avantage dans les troubles de l’état empêchèrent l’effet d’une si heureuse disposition*. Cléophon entre autres, le plus accrédité des orateurs de ce temps, étant monté sur la tribune aux harangues , anima le peuple par un discours violent et séditieux, lui faisant entendre que, par une secrète intelligence avec les Ijrcédémonicns , on trahissait scs intérêts, qu’on voulait lui faire perdre tout le

' IHmI. lih, )3 , pas. 1T?-17«.

* .Kscli. iii oral. Uc fali. leyal.

fruit de l’importante victoire qu'il venait de remporter, et lui ôter pour toujours l’occasion de se venger pleinement de tous les torts et de tous les maux que Sparte lui avait fait souffrir. Ce Oéoi)hon était un homme de rien , un ouvrier d’instruments de musique. On prétend mèfne qu’il avait été esclave , et qu’il s’était fait inscrire par fraude dans le registre des citoyens. 11 porta l’audace et la fureur jusqu’A menacer d’enfoucerson poignard dans la gorge de quiconque parlerait de paix. Les Athètiiens, enivrés de leur prospérité présente, oubliant tous les maux passés, se promettant tout du courage et du bonheur d’Alcibiade, rejetèrent avec hauteur toute proposilion d’accommodemeul, sans faire rèfiexion qu’il n'y a rien de si journalier ni de si incertain que le succès des armes. Les ambassadeurs se retirèrent sans avoir pu rien obtenir, l'n tel enivrement , un orgueil si déraisonnable, sont les avant-coureurs ordinaires de quelque grand désastre.

Alcibiade sut bien profiter de la victoire qu’il avait remportée. Il alla sur-lc'-champ assiéger Chalcédoine , qui s’était révoltée contre les .Athéniens , et qui avait reçu garnison de Lacédémone. Pendant ce siège il prit une autre ville nommée Selymbrie. Pharnabaze .effrayé de la rapidité de ses conquêtes , fil un traité avec les Athéniens , qui portait : « que « Pharnabaze leur compterait une certaine « somme : que les Chalcédoniens renlre- « raient dans l’obéissance et dans la dèpen- « dance des Athéniens , et leur paieraient trici but: et que les Athéniens ne cuinmeltraient U aucun acte d’hostilité sur les terres de Phar- « nabaze, qui s’engageait de faire conduire en « toute sûreté leurs ambassadeurs au grandie roi. » Byzance et plusieurs autres villes se soumirent aux Athéniens.

Alcibiade ' , qui souhaitait avec une passion démesurée de revoir sa patrie , ou plutôt de .se faire voir A ses citoyens après tant de victoires qu'il avait remportées sur les ennemis , reprit lé chemin d’Athènes. Tous ses vaisseaux étaient bordés de boucliers cl de toutes sortes de dépouilles en forme de trophées ; et traînant après lui , comme en triomphe , un grand nombre de navires qu’il avait pris, il étalait

I Au. M.3jin;av. J.C.W7

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eiiiore les enseignes el les ornemenls de ecux qu’il avait brûlas, el qui étaient en plus grand nombre , car les uns et les autres faisaient environ deux cents vaisseaux. On remarque que. dans le souvenir de tout ce qui avait été fait contre lui , en s’approchant du port , il fut saisi de quelque mouvement de crainte , el qu’il n’osa débarquer qu’aprés qu’il eût vu du haut du tillac un grand nombre de ses parents el de ses amis qui étaient venus sur le rivage pour le recevoir, el qui le pressaient de descendre.

Le peuple était sorti en foule de la ville pour aller è sa rencontre. Dès qu’il parut , ce furent de tous côtés des cris de joie incroyables. .^u milieu de ce nombre inQni d'ofllciers cl de soldats, tous les yeux étaient uniquement arrêtés sur lui comme s’il eût été seul , el on le regardait comme descendu du ciel , et comme la Victoire même. Tous , s’empressant autour de lui , le caressaient , le bénissaient , et le couronnaient à l'envi. Ceux qui ne pouvaient l’approcher ne se lassaient point de le contempler de loin , el les vieillards le montraient à leurs enfants. On rapportait avec éloges toutes les belles actions qu’il avait faites pour sa patrie , el l’on ne pouvait refuser son admiration à celles mêmes qu’il avait faites contre elle pendant son exil, dont ils s’imputaient la faute à eux seuls. Celle allégresse publique élail mêlée de regrets et de larmes qu’arrachait le souvenir de leurs maux passés, qu’ils ne pouvaient s’empêcher de comparer avec leur félicité présente, n Jamais , disaicnl- « ils , ils n’auraient mampié la conquête de la « Sicile ; jamais toutes les autres espérances « qu’ilsavaienl conçues n’auraicnl avorté, s’ils « avaient remis toutes leurs alTaires cl toutes « leurs forces entre les mains d’Alcibiade seul. « En quel étal se trouvait Athènes quand il en « avait pris la protection el la défense ! Non- « seulement elle avait perdu la domination « presque entière de la mer , mais elle était à « peine demeurée maîtresse de scs faubourgs;

« et, pour surcroît de malheur, elle se voyait « eticorc déchirée par une horrible guerre ci- II vile. Il l’avait pourtant relevré et tirée de Il ses ruines ; el , non content de l’avoir remise Il en possession de l’empire de la mer, il l’a- • vail aussi rendue [larloul victorieuse sur la

Il terre-ferme, comme .si le sort d’Alhèiiea Il eOl été entre les mains de cet homme seul , « soit pour sa ruine , soit pour son rélablisse- « ment, el que la victoire fût attachée ù sa « personne et prit ses ordres. » ,

Ce favorable accueil qu’on venait de faire h Alcibiade ne l’empécha pas de demander une a.sseinbléi' du peuple, afin qu’on rentcndit dans sesjuslilicaliuns , sentant bien la nécessité qu’il y avait pour sa sûreté qu’il fût absous dans les formes. Il comparut donc , et après avoir déploré ses malheurs , dont il n’accusa que fort légèrement le peuple , et qu’il rejeta entièrement sur sa mauvaise fortune el sur quelque démon envieux de sa prospérité, il les entretint des desseins de leurs ennemis, cl les exhortait ne concevoir que de grandes espérances. Les Athéniens , ravis de l’enlendrc , lui décernèrent des couronnes d’or, le nommèrent général sur terre el sur mer sans donner de bornes A sa puissance, lui rendirent tous ses biens, el ordonnèrent aux Euuiolpides cl aux Céryces ' de l’absoudre des malédictions qu’ils avaient prononcéesconlrc lui par ordre du peuple, s’efforçant de réparer l’injuio cl la honte de son exil par la gloire de son rappel, et d’effacer le .souvenir des anathèmes qu’cux-inémes avaient ordonnés, par les vœux et les prières qu’ils faisaient en sa faveur. Tous les Eumolpides et les Céryces étant occupés à révoquer leurs imprécations, le principl d’entre eux , nommé Théodore, cul le courage de dire : Mais moi, je ne l'ai point maudit, s'il n’a point fait de mal à ta ville ; insinuant, par cette parole hardie , que les malédictions, étant conditionnelles , ne jiouvaienl ni tomber sur la tête des innoceuts , ni être détournées de celle des coupabh?s.

Au milieu de celle gloire el de celle prospérité brillante d’.AIcibiade, lu plus grainle partie du peuple ne laissait pas d’élre troublée quand on considérait le temps de son retour ; car il élail arrivé jusleincnl le jour où les Alhi>niens célébraient une fêle en l’honneur de Jli-

* Les Eumolpliles cl lis Oryces claleiit dcui famitlfs à .Mhèius . emp!o>cpsa lilirr-ionlcs foiirlloiis ilaiis les iins- Icrcs de Céiès. Ee* umits u'nalcnl d'EumoIpus el de rii , les preiiiieis i)ui avaient cicrri^ ces fonclioni. l*put"> ^tre que le miiiistèie des derniers a>ait quelque rapport à relui tU'9fiéra-fts. rôyixîç.

nerve , adorée sous le nom d’i49raule. Les préires étaient i la statue de la déesse tous scs ornements pour la laver , ce qui üt appeler celle fêle Plunteria, et la couvraient ensuite ; el ce jour était regardé comme un des plus funestes et des plus malheureux. C’était le 25 du mois thargélion , qui répond au second jour de notre mois de juillet. Cette circonstance déplut h ce peuple superstitieux , parce qu'il semblait que la déesse patrone et protectrice d’Athènes ne recevait pas Alcibiade agréablement et avec un visage serein , puisqu'elle se couvrait et se cachait comme pour le repousser et l’éloigner d’elle.

Tonies choses lui ayant pourtant réussi selon ses désirs ‘ , et les cent vaisseaux qu’il devait commander étant prêts , il différa sou départ par une louable ambition de célébrer les grands mystères : car depuis le jour que les Lacédémoniens avaient fortifié Décélie et occupé tous les chemins qui mènent d’Athènes à Eleusis , la fête n’avait pas été célébrée avec toute sa pompe et on avait été obligé de conduire la procession par mer. On peut voir dans le volume suivant toutes les cérémonies particulières de cette solennité.

Alcibiade crut que ce serait une très-belle action qui lui attirerait les bénédictions des dieux et les louanges des hommes, s’il rendait è cette fête tout son lustre et toute sa solennité en conduisant la procession par terre , el en la faisant escorter par ses troupes pour la défendre contre les attaques de leurs ennemis ; car, ou Agis la laisserait passer tranquillement malgré les nombreuses troupes qu’il avait h Décélie, ce qui diminuerait considérablement la réputation de ce roi et leniirait sa gloire ; ou , s’il prenait le parti de l’attaquer cl de s’opposer à sa marche , il aurait alors la satisfaction de livrer un saint combat, un combat agréable aux dieux, pour le plus grand et le plus vénérable de tous leurs mystères , sous les yeux de sa patrie el de ces propres citoyens , qui seraient les témoins de son courage et de son respect pour les dieux. Il y a beaucoup d’apparence que, dans cet acte public el extérieur de religion , qui frappait d'une manière sensible les yeux du peuple , et qui était extrême-

' Plut. In Alril». pdg. 210.

ment de son goût, le principal dessein d’Alcibiade était d’effacer entièrement des esprits les .soupçons d’impiété que la mutilation des statues et la profanation des mystères y avaient fait naître.

Cette résolution prise, il avertit les Euinolpides cl les Cèryces de se préparer, envoie (les sentinelles sur les hauteurs , détache qiieh|ues coureurs d('îs la pointe du jour, el, |irenanl les prêtres, les initiés el les confrères avec ceux qui les initiaient, et les. couvrant de son armée, il conduit toute celte pompe avec un ordre merveilleux , el dans un très-grand silence. Jamais il n’y eut, dit Plutarque, de spectacle plus auguste ni plus digne de la majesté des dieux , que celte procession guerrière el cette expédition religieuse, on ceux qui ne portaient point d’envie à la gloire d’Alcibiade étaient obligés d’avouer qu’il ne réussissait pas moinsi faire les fonctions de grand-prétre que celles de général. Aucun des ennemis n’osa paraître , ni troubler celte pompeuse marche ; el Alcibiade ramena la troupe sacrée dans Athènes avec une entière sûreté. Ce succès lui éleva encore plus le courage, et augmenta si fort la fierté el l’audace de son armée , qu’elle se regardait comme invincible pendant qu’il la commanderait.

Il gagna tellement l’affection des pauvres et de tout le bas peuple , qu'ils souhaitaient avec une passion démesurée de l’avoir pour roi. Plusieurs s’en expliquaient hautement , el il y en cul qui , s'adressant à lui-même , l’exhorlèrent h se mettre au-dessus de l'envie , é ne s’embarrasser ni des lois, ni des décrets, ni des suffrages , à écarter les brouillons qui troisblaicnirélal par de vains discours, el à se rendre entièrement maître des affaires pour gouverner avec une pleine autorité , sans craindre les délateurs. Pour lui , on ne saurait dire quelle était sa pensée sur la tyrannie , ni quel était son dessein ; mais les plus puissants craignant un embrasement dont ils voyaient déjà les étincelles , le pressèrent de partir sans différer, en lui accordant tout ce qu’il demanda, et en lui donnant pour collègues les généraux qui lui étaient les plus agréables. Il mil donc à la voile avec cent vaisseaux, cl dirigea sa course vers l’Ilc d’Andros qui s’était révoltée. Sa haute réputation , et le bonheur i|u’il avait toujours eu dans tontes ses entreprises, fai-

saiuil qu’on irallciiJail rien de lui que de grand et d’exlraordinaire.

8 IV. — Les Lacédèmoxif.-ïS xomUeve por» amipai Lysai^duiî. Il devient fort piisi»ant AtPBfcs Di;

iEtNF. KL’S Ql'l COMMANDAIT EN AfilB. Il BAT PBES b’KPHfcSE LA FLOTTE DE» ATHÉNIEN» PENDANT L’ AB- SENCE d’Alcibiade. On ote le commandement a cetri-ci. et"L on nomme dix généraux a sa place. Callicratiuas succède a Lysandre.

Vlngt-slilcmc année de la guerre.

Les I.ar.W^'moniens ‘ , juslemcnl alarmés du retour cl des heureux sucrés d’Alcibiade , comprirent qu’un tel ennemi demandait qu’on lui opposât un habile général , capable de lui tenir télé. Dans ce dessein ils choisirent Lysandre, et lui donnèrent le commandement de la flotte. Quand il fut arrivé â Ephésc, il trouva la ville très-favorablement disposée pour lui , et trés-alTcclionnée pour Sparte, mais d’ailleurs dans une triste situation ; car elle était en danger de devenir barbare en prenant les mœurs et les coutumes des Perses, qui y avaient un grand commerce, tant à cause du voisinage de la Lvdie quo parce que les généraux du roi y passaient pour l'ordinaire leurs quartiers d'hiver. Celte vie oisive cl voluptueuse , pleine de luxe et de fa.ste, ne pouvait pas manquer de déplaire infiniment à un homme tel que Lysandre, élevé dés son enfance dans la simplicité , la pauvreté et les durs exercices qui étaient en usage è Sparte. Ayant conduit son armée à Éphèse , il commanda qu'on y assemblât de tous côtés des vaisseaux de charge , y fit un arsenal pour la construction des galères, en ouvrit les ports aux marchands, en abandonna les places publiques aux ouvriers , mil tous les arts en mouvement et en honneur; et par ce. moyen il remplit la ville de richesses, et jeta dés lors les fondements de celle grandeur et de celte magnificence qu’on y vil datis lu suite ; tant l’industrie et l'habileté d’un homme seul est capable d'apporter do changement dans une ville et dans un étal!

Pendant qu’il donnait ces ordres, il apprit que Cyrus , le plus jeune des fils du roi , était

* Xenopli. llcUen. Ilb. 11. pas- It0-il2. — lUul. In Lys. (uiS- l3V-tâ.ï. — Diod. lib. 13, pag. 19-2-1117.

arrivé à Sardes : ce prince ne pouvait alors avoir ))lus de seize ans , étant né depuis l’avénernent de son père â la couronne, qui était dans la dix-septième année de son régne. Parysalis , sa mère , en était idolâtre , cl elle pouvait tout sur l’esprit de son mari. Ce fut elle qui lui fit donner le gouvernement en chef de toutes les provinces de l'Asie Mineure : commandement qui soumettait à s<!s ordres tous les gouverneurs particuliers de 1a partie la plus importante de l’empire. I.a vue de Parysalis était sans doute de mettre ce jeune prince en étal de disputer la couronne à son frère après la mort du roi , comme on verra qu’il le fit efTeclivcment. L’ne des principales instructions que lui donna son père , en l’envoyant dans son gouvernement, fut d’accorder des secours effectifs aux Lacédémoniens contre ceux d’Athènes ; ordre bien opposé â la politique qu'avaient suivie jusque-là Tissapherne et les autres gouverneurs de ces provinces. Leur maxime avait été constamment d'aider tantôt un parti, et tantôt l'autre , pour balancer si bien leurs forces , que l'un ne pùt jamais accabler tout â fait l'autre : d'où il arrivait qu’ils s’affaiblissaient tous deux par la guerre, cl que jamais l’un des partis ne se trouvait en état de former des entreprises contre l’empire des Perses.

Lysandre , ayant donc appris que Cyrus était arrivé à Sardes, partit d’Kphése pour aller le saluer , et pour se plaindre des longueurs et de la mauvaise foi de Tissapherne , qui malgré les ordres qu’il avait reçus de soutenir les Lacédémoniens et de chasser les Athéniens de la mer, avait toujours sous main favorisé les derniers par considération pour Alcibiade, à qui il s’élail livré , et avait été seul la caase de la perle de la flotte par le peu de provisions qu'il lui fournissait. Ce discours fil plaisir â Cyrus , qui regardait Tissapherne comme un fort méchant homme , cl comme son ennemi particulier. Il répondit qu’il avait ordre du roi de secourir puissamment les Lacédémoniens, et qu’il avait reçu pour cela cinq cents talents '. Lysandre, contre le caractère ordinaire des Spartiates, était souple , pliant, plein de complaisance pour les grands,

* Cinq cent mille ^us. — Cinq cents talents vaudraient 1 milHon IKM 000 fr. , en les suppoftanleutKilqDes. K. U.

toujours disposé à leur faire sa cour , et snpporlanl, pour le bien des affaires, tout le poids de leur orgueil et de leur faste avec une patience incroyable : en quoi plusieurs font consister In plus grande habileté et le plus grand mérite d’un courtisan.

Il ne s’oublia pas dans celle occasion-ci , et, mettant en œuvre tout ce que l’industrie et la souplesse d’un habile courtisan lui pouvait suggérer de manières flallcuscs et insinuanles, il gagna parfaitement les bonnes grâces du jeune prince. Après l’avoir loué de sa générosité , de sa magnilicence et de son zèle pour les Lacédémoniens . il le pria de donner une dragme ‘ l>ar jour â chaque soldat ou matelot , pour débaucher par ce moyen ceux des ennemis , et mettre ainsi plus tôt fin à la guerre. Cyrus approuva fort son projet ; mais il dit qu’il ne pouvait pas changer l’ordre du roi , et que le traité qu’on avait fait avec eux ne portait qu’un demi-talent ’ par mois pour chaque galère. Cependant le prince , à la fin d’un repas qu’il donna avant son départ , huvant usa santé, et le pressant de lui demander quelque grâce; Lysandre le pria de vouloir ajouter une obole à la paye qu’on donnait chaque jour aux matelots. Il le fit, leur donna quatre oboles’ au lieu de trois qu’ils recevaient auparavant, leur paya tous le.s arrérages qui leur étaient dus et un mois d’avance, et, pour cela, fit compter sur-le-champ â Lysandre dix mille dariques', c’est-à-dire cent mille francs. i

Cette largesse remplit de joie et d'ardeur ! toute la flotte , et rendit presque vides toutes j les galères des ennemis, la plupart des matelots accourant où la paye était la plus forte. Les Athéniens, au désespoir de cette nouvelle , tentèrent de se concilier Cyrus par l'en- Iremise de Tis.snphcrne ; mais il ne voulut pas les écouler, quoique ce satrape lui représentât !

* Dix sots. — 96 centimes. K. B. I

* (yalnxe eenu livres. — Deinl-ulcm eubalqne, on \ X900(r.E. B.

* lai tlregme était romposee tie s'x oboles , et est Sva- i luSe a dix sols de notre monnaie, rneoboie fait un soi huit • deniers. Ainsi ces quatre oboles faisaient six sols huit <le- ; niers par jour, au lieu lie cinq sols que valaient les trois i oboles. =3 Quatre oboles (euboiquesj vaudraient 12 centimes. K. B.

’ 1.e ilarique valait une pistole Dix mille dariques ou 127 000 fr. E. B.

que l’intérét du roi était , non d’agrandir les Lacédémoniens , mais de balancer la puissance des uns par celle des autres , pour perpétuer la guerre , et les ruiner par leurs divisions.

Quoique Lysandre eût fort affaibli les ennemis pur la nouvelle augmentation de paye pour les matelots , et que par là il eût fort incommodé leur marine, il n’osait hasarder contre eux un combat naval, redoutant surtout .Vlcibiade , qui était homme d’exécution , qui avait un plus grand nombre de vaisseaux , et qui jusqu'à ce jour n'avait jamais été vaincu dans aucun combat qu'il eût donné sur terre ou sur mer. Mais , après qu’ Alcibiade fût parti de Samos pour aller à l’hocée , dans l'Ionie , ramasser de l’argent , dont il avait besoin pour payer scs troupes, et qu'il eut laissé le commandement de sa flotte à Antiochus , avec défense expresse de combattre en son absence et d'attaquer les ennemis , ce nouveau commandant , pour faire parade de courage et pour liravcr Lysandre , entra dans le port d'Éphése avec deux galères ; cl, après avoir fait grand bruit et de grandes risées , il se relira avec un air de mépris et d’insulte. Lysandre , indigné de cet affront , détacha promptement quelques galères , et se mit à le poursuivre. .Mais , comme les Athéniens venaient au secours d’Antiochus, il Ut venir aussi de son cùlé d'autres galères, et peu à peu tous leurs vaisseaux étant arrivés pour les soutenir, enfin ils comhaltirent avec toutes leurs forces. Lysandre remporta In victoire; et ayant pris quinze galères des Athéniens, il dressa un trophée. Alcibiade, de retour à Samos , alla lui présenter la butuille jusque dans le port ; mais Lysandre, content de sa victoire , ne jugea pas à propos de l'accepter. Ainsi il se retira sans avoir rien fait.

En même temps Tlirasybule ', le plus dangereux ennemi qu’il eût dans son armée, partit du camp , et alla l’ai cuser à .Athènes. Pour enflammer encore davantage les cnneniis qu'il avait dans la ville, il dit nu peuple, en pleine assemblée, « qu'.Alcibiade avait enliè- « rement ruiné lesall'aires et perdu la marine « des Atliéniens par la licence qu'il y avait

Dgle

• An. M. aôliS; r.\. J. C. m

R introduite ; qu’il s’était absolument livré à M des hommes décriés par leurs débauches et « leur ivrognerie qui par là de simples ina- <t lelols étaient parvenus à avoir tout crédit « auprès de lui : qu'il leur abandonnait toute « son autorité pour aller s'enrichir à son aise « dans les provinces , et pour s'y plonger dans « la crapule et dans toutes sortes d’infamies a qui déshonoraient Athènes , pendant qu’il « laissait sa flotte en présence de celle des ena nemis. »

On lirait un antre chef d’accusation contre lui des forts qu’il avait bâtis près de la ville de Byzance, pour se préparer un asile et une retraite, comme ne pouvant ou ne voulant plus vivre dans sa patrie. Les Athéniens , peuple léger et inconstant , ajoutèrent foi à toutes ces accusations. La perle de la dernière bataille , et le peu de succès qu’il avait eu depuis son départ d’Athènes, au lieu qu’on attendait de lui des actions grandes et merveilleuses , le décrièrent entièrement ; et l’on peut dire que ce furent sa propre gloire et sa réputation qui le ruinèrent: car on le soupçonnait de n’avoir pas voulu faire tout ce qu’il n’avait pas fait, et l’on refusait de croire qu’il ne l’eût pas pu , parce que l’on était fortement persuadé que rien de tout ce qu'ij voulait ne lui était impossible. ils faisaient un crime à Alcibiade de ce que la rapidité de ses victoires ne répondait point à celle de leur imagination , sans considérer que , manquant d'argent , il faisait la guerre à des peuples qui avaient le grand-roi pour trésorier, et qu’il était très -souvent obligé de quitter le camp pour aller chercher de quoi fournir à la paye et à la subsistance de ses troupes. Quoiqu’il en soit, Alcibiade fut déposé, et l'on nomma à sa place dix généraux. Quand il en eut appris la nouvelle, il se relira , sur sa galère , vers quelques châteaux qu'il avait dans la Chersonése de Thrace.

Vers ce temps * mourut Plislonax, l’un des rois de Lacédémone : il eut pour successeur Pausanias , qui régna quatorze ans. Ce dernier Gt une belle réponse a un homme qui lui

* 11 veut désigner par là An(iochii$ . homme de néant et furl déréglé , qui avait gagné les boiinrs grâces d'Ald> Linttc eu lui rapportant une caille qu'il avait laissé érha])per.

* IMoîî. p;ig. ir6.

demandait pourquoi à Sparte il n'était point permis de rien changer des anciennes coutumes : C'est qu'à Sparte ', dit-il, les lois rommandent aux hommes, et non les hommes aux lois.

Lysandre qui songeait à établir dans toutes les villes le gouvernement des nobles, pour avoir toujours en sa disposition ces gouverneurs, qu'il aurait choisis, et qu’il aurait affranchis de la dépendance de leurs peuples, fil venir à Éphèse ceux d’entre les principaux des villes qu’il connaissait plus hardis , plus entreprenants, plus ambitieux que les autres. II les mellait à la télé des affaires , les poussait aux grands honneurs, les élevait aux premiers emplois de l’armée, se rendant par là, dit Plutarque, le complice de toutes leurs injustices et de toutes leurs fautes, pour les avoncer et pour les enrichir : aussi lui furcnl-iis toujours très-attachés , et ils le rcgrellèrenl inGnIment, lorsque Callicratidas vint pour lui succéder et pour prendre le commandement de la flotte. Il ne le cédait point à Lysandre pour le courage et la science militaire , mais remportait infiniment sur lui du cûlé des mœurs. Sévère à lui-méme comme aux autres, inaccessible à la flatterie et à la mollesse, ennemi déclaré du luxe, il avait conservé la modestie , la tempérance, l’austérité des premiers Spartiates ; vertus qui commençaient à se faire remarquer, parce qu’elles D’élaient plus si communes. C'était un homme d’une probité et d’une justice à l’épreuve de tout, d’une simplicité et d’une droiture ennemies de tout mensonge et de toute fraude, et en même temps d’une noblesse et d’une grandeur d’âme véritablement spartaine. Les nobles et les puissants ne pouvaient s'empêcher d’admirer sa vertu ; mais ils se seraient mieux accommodés de la facilité et de la condescendance de son prédécesseur, qui fermait les yeux sur toutes les injustices et les violences qu’ils commettaient.

Ce ne fut point sans dépit et sans jalousie que Lysandre le vil arriver à Kphése pour remplir sa place ; et, par une lâcheté et une

‘ Ort TOVî v&aovf z'itv «vôfwv , -v TOvf âvnpaç Twv vôuuv Ttvpiovç ïevKt 5:t. ( Plct. m .ipnphlheg. pag. 330. )

• Xrnoph. Hcllon. lit). 1 , pag. — Pliil iii I.jra,

pag. iaà-taO. — Uio:l. pia,

trahison criminelle assez ordinaires à ceui qui, peu louch('s du bien public , n’fcoulenl que leur ambition , il lui rendit tous les mauvais services qu'il put. Des dix mille doriques que Cjrus lui avait donnés pour l'augmentation de la paye des matelots, il renvoya à Sardes ce qu'il lui en restait, disant ü Callicratidas qu'il pouvait s’adresser nu roi pour lui demander celte somme, et que c'était ù lui à chercher des moyens de faire subsister son armée. Cette réponse le jeta dans un extrême embarras et dans une fâcheuse extrémité ; car il n’avait point apporté d'argent de I.acédémone ; et il ne pouvait se résoudre à forcer les villes à lui en donner, les trouvant déjà trop foulées.

Dans ce pres.sant besoin ', un particulier lui ayant oITert cinquante talents ( c’est-à-dire cinquante mille écus ] pour obtenir de lui une grâce injuste , il les refusa : « Je les accepte- « rais, lui dit Cléandre , l’un de scs oUlciers , « si j'étais à votre place. — El moi de même , a répliqua le général , si j’étais à la votre. »

Il ne lui restait donc d'autre res.source que d'aller à la porte des généraux et des lieutenants du roi leur en demander, comme avait fait Lysandre : or c’est à quoi il était moins propre qu'aucun homme du monde. Nourri et élevé dans l'amour de la liberté, plein de grands et de nobles sentiments , infiniment éloigné de toute fiallerie et de toute bassesse, il était convaincu dans le fond du coeur qu'il serait moins triste et moins déshonorant pour les Grecs d’étre battus par les Grecs que d'alter faire honteusement la cour et mendier à la porte de ces barbares , qui n'avaient d'autre inérilc que leur or et leur argent. En cITet, toute la nation était fiélrie et déshonorée par une si lâche prostitution.

Cicéron, dans scs Olfices, peint deux caractères bien dill'érents de personnes employées dans le gouverncmetit, et en fait l'application aux deux généraux dont nous parlons ici. Les uns’, dit-il , amateurs zélés de la vérité, et en-

< Fiat. In .XFOpIntirs. |ulg. 222.

• « Sunl bis alil rauliùin dlspam , ilmpllcer et aperti ; m qui n;hil ex oreullo , mbit cl InsbJlIx asenduin pulanl ;

« verlutl» cultures , tiaudu iniruici : ilcmque alll , qui « quidtis pcrpctiantur. cuivis dcservlaul , duin , quod ve- X tint . conscquanlur. Quo In gencre Tcriulissimum et pa-

nemis déclarés de toute fraude, se piquent de simplicité et de candeur, et ne croient pas qu’il convienne jamais à un homme de bien de tendre des pièges, ni d’user d'nriifice. D’nulrcs , préparés à tout faire et à tout souffrir, ne rougissent pas des dernières bassesses, pourvu que, par CCS moyens inilignes, ils puissent c.spércr de venir à bout de leurs desseins. Cicéron met dans le premier rang Callicratidas, et il range dans le second Lysandre, ùqui il donne deux épithétes qui ne lui font pas beaucoup d’honneur, et qui ne conviennent guère à un .Spartiate, en l'appelant Irés-rusé et Irit-palienl, ou plutôt Iris-complaisnnt.

Cependant Callicratidas, forcé par la nécessité, alla en Lydie, se rendit d’abord au palais de Cvrus , et pria qu’on dit à ce prince que l’amiral de la fiotto des Grecs était venu pour lui parler. On lui dit que Cyrus était à table dans une partie de plaisir'. Il répondit d’un ton et d’un air modeste qu’il n’était point pressé, et qu’il attendrait que le prince frtt sorti. Les gardes se mirent à rire, admirant la simplicilé de ce bon étranger, qui avait peu les airs du monde , et il fut obligé de se retirer. Il y vint une seconde fois, et fut refusé de même. Pour lors il s’en rclourna à Éphésc, chargeant d'imprécations et de malédictions ceux qui les premiers avaient fait la cour aux barbares, et qui, par leurs fialtcrics et leurs bassesses , leur avaient appris ù tirer de leurs richesses un litre et un droit d'insulter au reste des hommes; et , s’adressant à ceux qui étaient auprès de lui , il jura que , dés qu’il serait de retour à Sparte, il mettrait tout en œuvre pour réconcilier les Grecs entre eux, afin que désormais ils fussent eux-mémes redoutables aux barbares , cl qu'ils n’enssent plus besoin de leurs secours pour s'attaquer et se ruiner les uns les autres. Mais ce généreux Spartiate qui avait des pensées si nobles et si dignes de Lacédémone, et qui, par sa justice, par sa magnanimité et par son courage, s'était rendu comparable à tout ce que les Grecs avaient eu de plus

« limlissimum Lacedemonium Ly&andrum arerpimut, c conlràque Calllcraildani. » {Offi. lib. 1 . n. 109.)

* 'Le grec dit à la lettre quil buvait . frivît. Les Pentes se piqueicnl de boire beaucoup, cl c'étail cbex eux une gloire . comme ou le verra dans la lettre de Cyrus aux Lacédémoniens.

ÎÎ78

oicollonl cl de plus parfnit , ii'eul pns le bonheur de retourner dans sa patrie pour travailler d un si grand ouvrage et si digne de lui.

8 V. — CAUJCRATIItAS EST DÉFAIT PAR TES AtIIÉ:SIE5S

rntift uL!i ARtii?(i ses. Les Atii^.?<ir7<s a

MuBT Pi.rsii:i'B.s DE LEURS gé:?(^:raux pour r’atoir

P.\S R?(LEVÉ LES CORPS DE CP.UX QUI ÊTAIEXT MORTS DA!«S LE COMBAT. SoCRATE SEUL A LE COURAGE DR s’opposer a U?( JUGEMENT SI INJUSTE.

(jillirratidas'.aprèsavoirrcmporlé plusieurs victoires contre les Athéniens, avait eu dernier lieu poursuivi Conon , l'un de leurs chefs, dans le port de Mitj lénc , et l'y tenait bloqué. C’était la vingt- sixième année de la guerre du Péloponnèse. Conon , se voyant assiégé par terre et juir mer , sans espérance de secours et sans vivres, trouva le moyen de faire savoir à Athènes l’extrême danger où il était. On Dt des efforts extraordinaires pour le dégager, et en moins d’un mois on équipa une flotte de cent dix galères , où l’on embarqua tous ceux qui étaient en état de porter les armes, tant libres qu’esclaves , avec plusieurs cavaliers. Quand elle fut arrivée ù Samos, quarante galères des alliés s’y joignirent, et toutes ensemble firent route vers les fies Arginuscs, situées entre Milylénc et Cume. Callicratidas l’ayant appris, laissa Cléonicc au siège avec cinquante galères, cl se mit en mer avec les six-vingis autres pour faire face à l’ennemi cl empêcher le secours. Du côté des Athéniens, l’aile droite était commandée par Protomaque cl Thrasybule, qui avaient chacun quinze galères : ils étaient soutenus par une seconde ligne avec pareil nombre de vaisseaux conduits par Lysias cl Aristogéne. L'aile gauche, pareille a la première , cl rangée aussi sur deux lignes , était commandée par Aristocrate et Diomédon, qui étaient soutenus par Érasinide et Périciés’. Le corps de bataille , composé à peu prés de trente galères, parmi lesquelles étaient les trois amirales athéniennes, était rangé sur une seule ligne. Ils avaient soutenu chacune de leurs ailes par une seconde ligne pour les fortifier, parce que leurs galères n’étaient ni si vites ni

* Xenoph. HpIIcd. lib. 1, pag. 4U-i52,— DIod. lib. 13, pBg. IW-âDl.

* C'^UU te nu du grand Péhdèa.

si faciles a manier que celles des ennemis, de sorte qu’il y avait ù craindre qu’ils ne coulassent entre-deux. Les Ijicédémoniens et leurs alliés, qui se sentaient inférieurs en nombre, se contentèrent de SC ranger tous sur une même ligne pour égaler le front des ennemis , et pour se conserver une plus grande liberté de glisser entre les galères des Athéniens et de tourner k^géremeut autour d’elles. Le pilote de Callicralidas, effrayé de celle inégalité, lui conseillait de ne point hasarder le combat cl de se retirer; mais il lui répondit qu’il ne pouvait fuir sans honte, et que sa mort importait peu à la république: Sparte, dit-il, ne tient paià un seul homme. Il commandait l’aile droite, et Thrasondas , Thébain , la gauche.

C’était un grand et terrible spectacle que dt voirla mer couverte de trois cents galères prêles a s’entrechoquer. Jamais armées navale: des Grecs plus nombreuses que celles-ci n’avaient combattu l’une contre l’autre. L’habileté , l’expérience et le courage des chefs qui commaridaicnl les deux flottes ne laissaient rien a désirer, .\insi l’on avait tout lieu de croire que le combat qui allait se donner déciderait du sort des deux peuples, cl terminerai* la guerre, qui durait depuis si longtemps. Dés qu’on eut donné les signaux, les deux armées poussèrent de grands cris , et le chor commença. Callicratidas, qui, sur la réponse des augures , s’attendait à périr dans ce combat , ni d(‘s actions extraordinaires de valeur. Il alkiqua les ennemis avec un courage et une hardiesse incroyables, coula b fond plusieurs de leurs vaisseaux, en mil beaucoup d’autres hors d’état de combattre en brisant leurs rames , et leur perçant le flanc avec le bec de sa proue. Enfin il attaqua celui de Périciés, et le perça de mille coups; mais celui-ci l’ayant accroché avec un crampon de fer, il ne lui fut plus possible de se dégager, et il fut dans l’instant environné de plusieurs vaisseaux athéniens. Le sien fut bientôt rempli d’ennemis, et après un horrible carnage il tomba mort , plutôt accablé par le nombre que vaincu. L’aile droite , qu’il commandait , ayant perdu son amiral, fut mise en déroute. La gauche, composée des Béotiens et de ceux de l’Eubée , fit encore une longue et vigoureuse résistance , par l’Intérêt pressant qu’ils avaient de ne pas

tomber entre les mains des Athéniens , contre qui ils s’étaient révoltés ; mais enfin elle fut obligée de plier et de se retirer en désordre. Les Athéniens sc retirèrent aux Arginuses, et y dressèrent un trophée. Ils perdirent dans ce combat vingt-cinq galères , et les ennemis plus de soixante et dix , parmi lesquelles , de dix qu’avaient fournies les Lacédémoniens , il en périt neuf.

Plutarque égale Callicratidas * , général lacédémonien , pour sa justice , sa magnanimité et son courage, à tous ceux qui, dans la Grèce, s’étaient rendus les plus dignes d’admiration.

Cependant il le blâme extrêmement* d'avoir hasardé mal à propos aux Arginuses le combat naval , et il montre que , pour éviter le reproche d’avoir lâchement pris la fuite , il avait, par ce point d’honneur mal entendu, manqué au devoir essentiel de sa charge. En effet, dit Plutarque , si , pour me servir de la comparaison d’Iphicrate ^ , l’infanterie légère ressemble aux mains, la cavalerie aux pieds, le corps de bataille â la poitrine, et si le général tient lieu de la tête, ce général , qui s’abandonne témérairement à l’impétuosité de son courage , n’expo.se et ne néglige pas tant sa vie qu’il expose et néglige celle de tous ceux dont le salut est attaché au sien. Notre commandant lacédémonien avait donc tort ( c’est toujours Plutarque qui parle ) de répondre au pilote qui l’exhortait à se retirer ; Sparte ne tient pas à un seul homme : car il est bien vrai que Callicratidas , combattant sous les ordres de quelqu’un sur terre ou sur mer , n'était qu’un seul homme ; mais , commandant une armée , il rassemblait en lui tous ceux qui lui obéissaient, et celui en la personne duquel tant de milliers d’hommes pouvaient périr n'était plus un seul homme. Cicéron , avant Plutarque, avait porté le même jugement. Après avoir dit * qu’il s’était trouvé bien

* Plut, in Lys , pag. 436.

* Id. In Pciop, pag. 278.

> (Vêtait nn général des Athéniens.

* « Inventt muiti snnt . qui non modo pecaniam , sed « vitani ctiam profundere pro palriA parati essent , iideni « gloriæ jacturani ne minimam quidcni Taccre vellcnt. ne « republicA quidem postulante : ut (Callicratidas, qui quum a Lacedæmonioruin dui Tuisset Pcioponncsiaco beilo , « mullaquc Tcelsset egregiè. vertu ad eitremum oronia , « quuni consilio non paruit oorum qui classcin ab Argi-

des personnes prêtes à sacrifier â la patrie leurs biens et môme leur vie , mais qui , par une fausse délicales.se de gloire , n’auraicnl pas voulu pour elle hasarder le moins du monde leur réputation , il cite en exemple Callicratidas, qui répondit à ceux qui l’exhortaient à sc retirer des Arginuses : Que Sparte pouvait équiper une nouvelle flotte , si celleci périssait ; mais que ^ pour lui , il ne pouvait prendre la fuite sans se couvrir de honte et d'infamie.

Je reviens aux suites du combat livré près des Arginuses. Les généraux des Athéniens ordonnèrent à Théramène, a Thrasybule et à quelques autres officiers de retourner avec environ cinquante galères enlever les débris et les corps morts pour leur donner la sépulture, tandis qu’on voguerait avec le reste contre Etèonice, qui tenait Conon assiégé devant Mitylènc. Mais une rude tempête, qui survint dans le moment, empêcha d’e.xécutcr cet ordre. Etèonice, averti delà défaite, et craignant que cette nouvelle ne jetât l’alarme et le découragement parmi scs troupes, renvoya ceux qui l’avaient apportée , avec ordre de revenir couronnés de chapeaux de fleurs , et de crier que toute la flotte d’Athènes avait péri et que Callicratidas avait remporté la victoire. A leur retour*, il fit des sacrifices d’action de grâces ; et, ayant fait prendre de la nourriture à ses troupes , il fil partir promptement les galères, parce que le vent était favorable , tandis qu’il gagna Méthymne avec l’armée de terre, après avoir brûlé son camp. Conon , délivré ainsi du blocus , se joignit à la flotte victorieuse , qui regagna aussiWt Samos.

Cependant, quand on eut appris h Athènes que les morts avaient été laissés sans sépulture , le peuple entra dans une grande colère, et fit tomber tout le poids de sou indignation sur ceux qu’il croyait coupables de cette faute. C’en était une grande, dans l’esprit des anciens, que de ne pas procurer aux morts la sépulture ; et nous voyons qu’après toutes les batailles , le premier soin des vaincus, malgré le sentiment actuel de leurs maux et la vive douleur d’une

« nusis rombvendam. nec cum Athcnirnsibusdimlcandum R patabnnt. Quibus illo respondit , I.accdæinonios , classe a illA amissA , aliam parare posse; se fugere sine suo de- « décore non posse. » (Gic. de 0/)lc. lib. 1 , 48.)

ÜUO

sanglante défaite , était de demander aux vainqueurs une suspension d’armes pour rendre à ceux qui étaient restés sur le champ de bataille les derniers devoirs , d'où ils étaient persuadés que dépendait leur bonheur pour Taulre vie. Ils avaient peu d'idée de la résurrection des corps. Mais cependant les païens, par rinlérêt que l'Ame prenait au corps après le trépas, par le respect religieux qu’on lui portail, par les honneurs solennels qu’on s’empressait de lui rendre, marquaient qu’ils en avaient un sentiment confus , qui subsistait parmi toutes les nations, et qui venait de la plus ancienne tradition, quoiqu’elles ne le démêlassent pas bien clairement.

Voilà ce qui mit en fureur le peuple d’Athènes. 11 nomma sur-le-champ de nouveaux généraux , sans conserver de tous les anciens que Conon , à qui l’on donna pour collègues Adimante et Philoclés. Des huit autres, deux s’étaient retirés, et six seulement étaient revenus à Athènes. Théramène , le dixiéme des généraux, qui avait pris les devants, accusa devant le peuple les autres chefs , les rendant responsables de n’avoir pas enlevé les morts après le combat; et, pour sa décharge , il lut la lettre qu’ils avaient écriteau sénat et au peuple , où ils s’excusaient sur la violence de la tempête, sans charger personne. Il ÿ avait une noirceur détestable dans cette calomnie, d’abuser contre eux du ménagement qu’ils avaient eu de ne le pas nommer dans leur lettre , et de ne pas rejeter sur lui la faute dont il pouvait paraître plus coupable que tout autre. ün ne reconnaît point ici le caractère de Théramène, qui dans la suite fait paraître beaucoup de probité et de zèle pour le bien public. Les généraux n’ayant pu, à leur retour, obtenir autant de temps qu’il en fallait pour se défendre, se contentèrent de représenter en peu de mots comment la chose s'était passée , et prirent à témoin de ce qu’ils disaient les pilotes et tous ceux qui étaient alors présents. Le peuple parut recevoir favorablement leurs excuses , et plusieurs particuliers s’offrirent pour cautions; mais on trouva à propos de remettre l’as-semblée, parce qu’il était nuit, et que , le peuple ayant accoutumé de donner son suffrage en levant la main, on ne pourrait recomiatlre quel avis l’emporterait ; outre que

le conseil devait opiner auparavant sur ce qu’on voulait proposer au peuple.

la fêle des apaluries étant survenue , où l’on a coutume de s’assembler par familles, les parents de Théramène aposlérent plusieurs personnes vêtues de deuil et rasées , qui se dirent alliés de ceux qui étaient morts au combat , et obligèrent Callixène à accuser les généraux dans le sénat. 11 fut ordonné que, puisqu’en la dernière assemblée on avait oui l’accusation cl la défense , le peuple , distingué par tribus, porterait son suffrage, cl que, si les accusés étaient jugés coupables , ils seraient punis de mort , leurs biens confisqués , et la dixiéme partie consacrée à la déesse '. Quelques sénateurs s’opposèrent à ce décret, comme injuste cl contraire aux lois. Mais comme le peuple , excité par Callixène, menaçait d’envelopper les opposants dans la même cause cl dans le même crime que les généraux , ils eurent la lâcheté de se désister de leur opposition , et ils sacrinérent ces généraux innocents à leur propre sûreté , en consentant au décret. Socrate (c’est le célèbre philosophe) seul d’entre les sénateurs demeura ferme, et s’opposa constamment à un décret si visiblement injuste et si contraire à toutes les lois. Le peuple s'assembla. L’orateur, qui était monté sur la tribune pour prendre la défense des généraux , montra « qu’ils n’avaient manqué en rien à « leur devoir, puisqu’ils avaient ordonné « qu’on enlevât les corps morts : que si quel- « qu’un était coupable, c’élail celui qui, Wanl « chargé de cet ordre, ne l'avait pas exécuté ; « mais qu’il n’accusait personne, et que la « tempête survenue dans ce momcnt-là même « était une puissante apologie qui disculpait « pleinement les accusés. Il demanda qu’on « leur accordât un jour entier pour se défen- K dre , grâce qu’on ne refusait point même aux « plus criminels , et qu'on les jugeât séparé- « ment. Il représenta que rien ne les obligeait « de hâter avec tant de précipitation un juge- « ment où il s’agissait de la vie des citoyens « les plus illustres : que c’était en quelque « sorte s’attaquer aux dieux que de ' rendre

* C'éUllMIoervc.

■ « Quem adrO iniquum , u| sceleri as«ignet , quod a venu et Ouctusdenquerioit» (Taot Annai. Ub.l4. c«p. 3.)

K les hommes responsables de U violence des « vents el de la tempête : qu'il y avait une ingraa titude el une injustice criantes ê faire mou- M rir les vainqueurs, que l'on aurait dû cou- « roniier , el à livrer les défenseurs de la patrie a à la rage de leurs envieux : que , s'ils le fai- « salent, un jugement si inique serait suivi « d'un prompt mais inutile repentir, qui leur « laisserait dans le coeur une douleur cuisante, « el les couvrirait d'une honte éternelle. » Le peuple d'abord avait paru touché de ces raisons; mais, animé par les accusateurs , il prononça une sentence de mort contre les huit généraux, et six, qui étaient présents, furent arrêtés pour être conduits au supplice. L'un d'eux , c'était Diomédon , homme d'une grande réputation pour son courage et sa probité , demanda d'être entendu. Quand on eut fait silence : a Athéniens , dit-il , je souhaite que le « jugement que vous venex de prononcer con- « tre nous ne tourne point à la perte de la ré- « publique; mais j'ai une grice à vous deman- « der pour mes collègues el pour moi , c'est de a nous acquitter envers les dieux des voeux que « nous leur avons faits pour vous et pour nous, « et que noos sommes hors d'état d'accomplir; « car c'est à leur protection , invoquée avant « le combat , que nous reconnabsons être re- « devables de la victoire que nous avons rem- « portée sur les ennemis. » Il n'y eut point de bon citoyen qui ne fût attendri jusqu'aux larmes par un discours si plein de douceur el de religion , el qui n'admirêl avec surprise la modération d'un citoyen qui , se voyant condamné si injustement , ne laissait pourtant échapper aucune parole d'aigreur ni même de plainte contre ses juges , mais était uniquement occupé , en faveur du l'ingrate patrie qui les faisait périr , de ce quelle el eux devaient aux dieux pour la victoire qu'on venait de remporter.

A peine les six généraux ftirenl-ils exécutés, que le peuple ouvrit les yeux et sentit toute l'horreur de ce jugement; mais son repentir ne pouvait rendre la vie aux morts. Callixène l'accusateur fut mis en prison , et on refusa de l'écouter. Ayant trouvé le moyen de se sauver, il s'enfuit à Décélie vers les ennemb , d'où il revint quelque temps après à Athènes, el il y mourut de faim, haï eldèteslé généralement de tout le monde , comme le devraient être tous

les calomniateurs. Diodore remarque que le peuple lui-même porta lajusie peine de son crime, les dieux l'ayant livré peu de temps après, non à un seul mailre, mais è trente tyrans, qui le traitèrent avec la dernière cruauté.

On reconnaît au naturel, dans le récit que je viens de faire, ce que c'est qu'un peuple ; etPIalon ', à l'occasion de ce même événement, en fait en peu de mots une peinture bien vive el bien ressemblante. Le peuple ’ , dit-il, est un animal inconstant, ingrat, cruel, jaloux, incapable de se laisser conduire par la raison. Et cela n'csl pas étonnant, ajoute-t-il, puisque c'est comme la lie d'une ville, el un assemblage informede tout ce qu’on y trouve de plus mauvais.

Ce même récit nous fait connaître ce que peut la crainte sur l'esprit des hommes, même de ceux qui passent pour les plus sages , el combien il y en a peu qui soient capables de soutenir la vue d’un danger et d’une disgrâce présente. Quoique dans le sénat la justice de la cause des généraux accusés fût clairement connue, du moins par le plus grand nombre, dés qu’on parle de colère du peuple et qu’on fait gronder de terribles menaces, ces graves sénateurs, dont la plupart avaient commandé les armées, el qui tous s’étaient souvent exposés aux plus grands périls de la guerre, se rangent dans le moment du côté de la calomnie prouvée el de l’injustice la plus criante qui fut jamais : preuve éclatante qu’il y a un courage très-rare, et inQnimenl supérieur à celui qui porte tous les jours tant de milliers d’hommes à affronter dans les combats les plus terribles dangers!

Entre louscesjuges, un seul, véritablement digne de sa réputation (c’est le grand Socrate), dans celte trahison et cette perGdie générale , demeure ferme el inébranlable; el quoiqu’il sache que son suffrage el sa faible voix ne sera d’aucun secours pour les accusés, c’est un hommage qu'il croit devoir à l'innocence opprimée, et ’ il trouve qu’il est indigne d’un

* Plat. In Aniloch. pag. 36S-369.

* àüfioç â^îxo;)Cv, , ^âoKavov,

àfraiSiuTov.

* Où yùp fpaivtTÔ [lot aifivôv Snptp

homme de bien do se livrer par crainle cl lâcheté à la fureur d’un peuple avenjjle el forcené. Voilà jusqu’où la justice peut être abandonnée! On juge bien qu’elle ne fut pas mieiu défendue devant le peuple. De plus de trois mille citoyens qui composaient l’assemblée, deux seulement en prirent la défense, Euryptolémusel Axiochus ; IMaton nous en a conservé les noms, el il a donné celui du dernier au dialogue d’où j’ai tiré une partie de mes réflexions.

La mémeannée ' que se donna lecombal des Arginuses, Denys s’empara de la tyrannie eti Sicile. Je dilTére à en parler dans le volume suivant, où je rapporterai de suite l’histoire des tyrans de Syracuse.

S VI. — LT9A5DBE COMMAXDK I.A FLOTTE DES LaCÉ- DÉMOINIEMA. CyHL'S Est RAPPELÉ A LA COUR PAR SO!< PÉUE. lASAMD&e KEUPORIE PRÉS D'ÆOOS-POTAMOS UNE CÉI tiURE VICTOIRE CONTRE LES ATUÈMENS.

Viogtvoptiêmt^ Pi (fcrnicrc aiiiii^c de la guerre (lu IVIopooiiésp.

Après la défaite des .Arginuses ’, les afl’aires des l’éloponnésiens étant allées en décadence, les alliés , appuyés en cela du crédit de Cyrus, envoyèrent une ambassade à Sparte pour dematider qu’on donnât encore le commandement de la flotte à Lysamlre , avec promesse (le servir avec plus d’alTeclion et de courage , s’il les coinmandail. Comme il y avait à Sparte une loi qui défendait que le même homme fût deux fois amiral , les Lacédémoniens , qui voulaient faire plaisir aux alliés , donnèrent le litre d’amiral à un certain Aracus , et envoyèrent avec lui Lysandre , à qui ils ne doiinèreul en apparence que le litre de vice-amiral , mais qu’ils revêlireul en elTel de toute l’autorité de l’amiral même.

Tous ceux qui dans les villes avaient le plus de part au gouvernement et y étaient le plus en crédit le virent arriver avec une extrême joie , se promcUanl tout de son autorité pour achever de détruire partout la démocratie.

• An. M.3.T»t ;aï. J.C. toe.

> An. M. 3599; av. J. i', 105. ~ \pnoph. Ilcllen. |ib. 2, pag. 15t. — Plul. iii {Ktg. 130-137. — Diod. tib. 13 . pag. 223.

Son caractère complaisant pour ses amis et indulgent pour toutes leurs fautes accommodait bien mieux leurs vues ambitieuses et injustes, (pie l’austère équité de Callicralidas ; car Lysandre était un homme profondément corrompu, et qui faisait gloire de n’avoir nul principe sur la vertu et sur les devoirs les plus sacrés. Il ne faisait aucun scrupule d’employer en tout la ruse et la fourberie. Il n’estimait la justice qu'autani qu’elle pouvait lui servir ; et quand elle ne favorisait point ses intérêts , il lui préférait sans hésiter l'utile , qui chez lui était le seul beau et le seul honnête , persuadé que la vérité n'avait par sa nature nul avantage sur le mensonge , el qu’il fallait mesurer le prix de l’une el de l’autre au profit qui en revenait. El pour ceux qui lui représentaient que c’était une chose indigne des descendants d’Hercule d’employer le (loi et la fraude , il s’en moquait ouvertement : Car, disait-il, partout où la peau du lion ne peut atteindre, il faut y coudre la peau du renard.

On rapporte de lui un mol qui marque bien le peu de compte qu’il faisait de se parjurer. Il avait coutume de dire , qu'on amusait les enfants avec des osselets , et les hommes avec les serments', montrant par une irréligion si dé('laréc qu’il faisait encore moins de cas des dieux que de ses ennemis : car celui qui trompe par un faux serment déclare ouvertement par là qu’il craint son ennemi , mais qu’il méprise Dieu.

Ici finit la vingt-sixième année de la guerre du l’éloponnèse*. C’est dons celle année que le jeune Cyrus , ébloui de l’éclat du commandement , auquel il était peu accoutumé , el jaloux des moindres marques d’honneur qui pouvaient relever son rang el son autorité , déconvril par une action éclatante le secret de son cœur. Élevé dès l’enfance dans la maison régnante , nourri à l’ombre du Irène parmi les soumissions el les prostcniemenls des gens de cour , entretenu de longue maiu , par les

< Le trtte grec peut recevoir uo autre aeni . qui o‘cft peut-être pas moins boo : çve ies enfanit pouvaient tromper , user <U supercherie (c'est ce qu'Hs appellent tricher) au jeu des osse\et$ . et les hommes dans les serments. Lxt’/.rvi Toùff ^iv x(tî5a,- ti-j( n*

ifixiHç iÇaxarâv.

* \< (lopb. Ilclleu. lib. 2, pag. 45t.

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discours d’une môrc ainbilicusc qui l'UlulAtrait, dans le désir et l'espérance de la royauté , il commençait déjà à en exercer les droits et à en exiger les respects avec une hauteur et une rigidité qui étonnent. Ueux Perses de la famille royale , ses cousins germains , et dont la mère était smur de Darius , son père , avaient manqué de se couvrir les mains de leurs manches en sa présence , selon le cérémonial qui ne s'observait qu’à l'égard des rois de Perse: Cyriis, choqué de cette omission comme 'd'un crime capital, les condamna à mort , et les fit impitoyablement exécuter à Sardes. Darius, aux pieds de qui les parents Tinrent se jeter pour lui denaander justice , fut fort touché de la mort tragique de ses deux neveux , et regarda cette action de son (ils comme un altcntat contre lui-méme , à qui seul cet honneur était dû. Il prit In ré.solution de lui éter son gouvernement , et il le manda à la cour sous prétexte qu'étant malade il avait envie de le voir.

Avant que de partir pour s’y rendre, Cyrus fit venir Lysandre à Sardes , et lui remit en main de grosses sommes d’argent pour payer sa Hotte , lui en promettant encore davantage pour l'avenir. Et par une ostentation de jeune homme , pour lui faire voir combien il avait envie de lui (aire plaisir, il l'assura que , quand le roi son père ne lui fournirait rien , il lui donnerait plutôt du sien propre; et que, si tout venait à lui manquer , il ferait fondre son (rôtie d'or et d’argent massif, sur lequel il s’asseyait pour rendre la justice. Enfin , sur le point de partir, il lui donna le pouvoir de recevoir les tributs et les revenus des villes, lui confia le gouvernement de scs provinces; et, l'embrassant, il le conjura de ne point donner de bataille en son absence , s’il n'était supérieur en force; parce que le roi ni lui ne manquaient pas de pouvoir ni de volonté pour le rendre plus puissant que ses ennemis; et il lui promit , avec les assurances les plus fortes de son affection , de lui amener grand nombre de vaisseaux de la Phénicie et de la Cilicie.

Après le départ de ce prince', Lysandre

* ^enoph. Ilellen. lib. 2, pag. i'i5-t58. — Plut. In Lys. pag. 477-liO; jd. Iii Atriü. png. 2i2. ^ Diod. lib. 13,

P Ig. -223-m

tourna du côté de l'IIellespoiit , et mit le siège par mer devant Lampsaque. Thorax , s’y étant rendu en même temps avec scs troupes de terre, donna l’assaut de son côté. La ville fut emportée de force , et Lysandre l’abandoiina au pillage. I,es Athéniens , qui le suivaient de près, mouillèrent au port d’Eléontc dates b Oiersonése avec cent quatre-vingts galères. .Mais sur la nouvelle de In prise de Lampsaque. ils allèrent promptement à Sestos; et, après s’y être fournis de vivres , ils Dreiit voile , en remontant le long de la côte , jusqu’à un lieu appelé Ægos-Potamos ' , où ils s’arrêtèrent vis-à-vis des ennemis , qui étaient encore à l’ancre devant Lampsaque. L’Hcllespont n’a pas dans cet endroit deux mille pas de largeur. Les deux armées se voyant si proche, toutes les troupes ne pensèrent qu’à se reposer ce jour-là , dans l’espérance que dés le lendemain on en viendrait à une bataille.

Mais Lysandre roulait un autre dessein ilans son esprit. Il commanda à scs matelots cl à ses pilotes de monter sur leurs galères, comme si effectivement on eût dô combattre le lendemain à la pointe du jour, de sc tenir là, et d’y attendre ses ordres dans on profond silence. II commanda de même à son armée de terre de se tenir tranquillement en bataille sur In côte en attendant lejour. Le lendemain , dés que le soleil fullevé,lesAlhénicnscommcncércnl à voguer contre eux avec toute leur flotte sur une ligne et à les déGer. Lysandre, quoique scs gnléres fussent bien rangées en bataille, les jiroues tournées contre l’ennemi, sc tint en repos et ne Gtaucun mouvement. Sur le soir, les Athéniens s’en étant retournés , il ne permit à scs soldats de descendre à terre qu’a prés que deux ou (rois galères qu’il avait envoyées à la découverte furent de retour, et quelles eurent rapporté qu’cilesavaient vu débarquer les ennemis. Le lendemain on Ql la même manœuvre, le troisième jour encore, et jusqu’au quatrième. Celle conduite, qui montrait de la réserve et de la timidité, augmenta extrêmement la conGance et l’audace des Athéniens, cl leur inspira un grand mépris pour une armée que la crainte , selon eux, empêchait de paraître et de rien tenter.

Sur CCS entrefaites, Alcibiade, qui était prés

* La rtvivre deluCbévrp.

de l.’i, tnonlniit à che\al, vint trouver les généraux alliéniens, et leur représenta qu'ils se tenaient sur une eélc fort désavantageuse, où ils n’avaient ni ports ni villes voisines : qu’ils étaient obligés de faire venir avec beaucoup de peine et de danger leurs ]ii ovisions de Sestos ; et qu’ils avaient grand tort de souffrir que les gens de l’équipage , dés qu’ils étaient i terre, s’éloignassent et s’écartassent diacun de son cété , pendant qu’ils voyaient vis-à-vis d’eux une flotte ennemie, accoutumée à exécuter avec une pronqjte oliéissauce et nu plus léger signal les ordres du général. Il ofl'rait inéiiie de venir attaquer par terre les ennemis avec de nombreuses troupes de Tliraces et de les forcer de combattre, l.es généraux, surtout Tydéc cl Ménandre, jaloux du commnnsleinent, ne se contenlérent pas de refuser scs offres, dans la pensée que, si le succès des armes élaitmallieureux, tout le blâme en retomberait sur eux, et que, s’il était favorable, .\lcibiade en aurait tout riiunneur , mais ils rejetèrent encore avec insulte ces conseils si sages et si salutaires, comme si un liomme disgracié perdait le sens et l’esprit en perdant la faveur de sa république. Alcibiade se retira.

Le cinquième jour, les .\tbéniens se présentèrent encore pour donner la bataille, et se retirèrent le soir comme de coutume , avec des airs encore plus insultants que les premiers jours. Lysandre délaclia à l’ordinaire quelques galères [lour les observer , avec ordre de retourner en toute diligence dés qu’ils auraient vu les Athéniens descendus à terre, et d’élever sur chaque proue un bouclier d’airain quand ils seraient arrivés au milieu du canal ; lui cepeudant sur sa galère parcourait toute la ligne, en exhortant les pilotes et les oflicicrs à tenir les matelots et les soldats prêts à voguer et à combattre au premier signal.

Dès que le bouclier fut élevé sur la proue et que de la galère amicale le son de la trompette eut donné le signal , toute la flotte en belle ordonnance partit. En même temps l’armée de terre se hâta de monter sur le promontoire pour voir le combat. En cet endroit le canal qui sépare les deux continents n’a de largeur qu’environ quinze stades ', c’est-à-dire

trois quarts de lieue. C’est espace fut bientôt franchi par les efforts et par la diligence des rameurs. Conon, général des Athéniens, fut le premier qui aperçut de terre cette flotte qui venait l’assaillir en grand appareil. Il se mil donc d'abord à crier qu’on s’embarquât. Saisi de douleur et de trouble, il appelle ceux-ci par leur nom, il conjure ceux-là, et il force les autres de monter sur leurs galères ; mais tous ces efforts et tout cet empressement furent inutiles , les soldats étant dispersés çà et là ; car ils n’étaient pas plutôt de.scendus sur le rivage, que les uns avaient couru aux vivandiers, les autres étaient allés se promener dans la campagne, ceux-ci s’étaient mis à dormir dans leurs tentes, et ceux-là avaient commencé à préparer leur souper. C’était l’effet du peu d’attention et du jieu d’expérience de leurs capitaines, qui, ne soupçonnant pas le moindre -danger, se tenaient en repos et y paissaient leurs soldats.

Déjà les ennemis se portaient sur eux avec de grands cris et un grand bruit de rames, lorsque Conon, se dérobant avec neuf galères , du nombre desquelles était la galère sacrée, nommée la Paralienne, prit la route de Cypre, et s’y retira auprès d’Évagoras. Les Péloponnésiens , tombant sur les autres galères, enlèvent d’abord celles qui sont vides, choquent et brisent celles qui commencent à se remplir. Les soldats, qui accourent au secours sans ordre et sans armes , sont tués au pied des galères où ils veulent monter, ou, prenant la fuite dans les terres, ils sont taillés en pièces par les ennemis descendus pour les poursuivre. Lysandre lit trois mille prisonniers, prit tous les généraux, et se rendit maître de toute la flotte. Après avoir pillé le camp et attaché à la poupe de scs galères celles des ennemis, il s’en retourna à Lampsaque au son des flûtes et parmi les chants de triomphe. Il eut la gloire d’avoir exécuté avec très-peu de perte un des plus grands exploits guerriers dont il soit parlé dans fhistoirc, et d’avoir terminé dans l’espace d’une heure une guerre qui avait déjà duré vingt-sept ans, et qui peut-être sans lui en aurait encore duré davantage. Lysandre envoya aussitôt porter cette agréable nouvelle à Lacédémone.

Les trois mille prisonniers qu’on avait faits

à celle bataille ayant élé condamnés à mort par le conseil, Lysandre appela Philoclés, l’un des généraux alhéniens.C’élail lui qui avait fait précipiter du haut d’un rocher tous les prisonniers de deux galères prises sur les ennemis , l’une d’Andros,l’aulre de Corinlhe,etqui avait autrefois persuadé au peuple d'Athènes d’ordon • ner qu’on couperait le pouce de la main droite à tous les prisonniers de guerre, afin qu’ils fussent hors d’état de manier la pique, et qu’ils ne pussent servir qu’à la rame. Lysandre le fit donc venir, et il lui demanda à quoi il se condamnait lui-même pour avoir porté ses citoyens à donner le cruel décret dont on vient de parler. Philoclès, sans rien rabattre de sa fierté , malgré l’extrémité du danger où il se trouvait , lui répondit : « N’accuse point des A gens qui n’ont point de juges, et puisque lu « es vainqueur, use de les droits, etfaiscon- « Ire nous ce que nous eussions fait contre loi « si nous l’avions vaincu. » En même temps il alla se mettre au bain, prit ensuite un manteau magnifique, et marcha le premier an supplice. Tous les prisonniers furent égorgés, à la réserve d’Adimanle, qui s'était opposé à ce décret.

Après celte expédition, Lysandre alla avec sa flotte par toutes les villes maritimes, et il ordonnailà tous les Athéniens qui s’y trouvaient de se retirer au plus tôt ‘dans Athènes, sans leur permettre de prendre une autre roule, et en déclarant qu’après un certain temps marqué, il punirait de mort tous ceux qu’il rencontrerait hors de la ville ; ce qu’il faisait en habile politique, pour affamer la ville plus promptement, et la mettre hors d’étal de soutenir un long siège. Il s’appliqua ensuite à ruiner dans toutes les villes la démocratie et toutes les autres sortes de gouvernement, et il laissa dans chacune un gouverneur lacédëmonien , appelé harmoste, et dix archontes ou magistrats, qu’il tirait des sociétés qu’il y avait établies. Il s’assurait par là en quelque sorte le gouvernement général et comme la principauté de toute la Grèce, ne mettant en place que des personnes qui lui élaieut enllèremenl attachées.

8 VII. — Athènes, assibcèe pab Lysani>bb, capi*

TCLB ET SB BEND. LVSANDBE Y CHANGE I.A FOHMB DE GOUVERNEMENT ET T ÉTABLIT TRENTE COMMANDANTS Il envoie DEVANT LUI A Sparte Gvlippb, avec

TOUT l’or BT l’argent QU’iL AVAIT PRIS SUR LES EN- NEMIS. Décret db Sparte sur l’usage qu’on en DOIT Faire. Ainsi finit la guerre du Péloponnèse. Mort de Darius Notuus.

Quand on apprit à Athènes *, par un vaisseau qui arriva de nuit dans le Pirée, la défaite entière de l’armée, la consternation fut générale. On n’enlcndil qu’un cri de douleur et de désespoir dans toute la ville. Ils croyaient déjà voir l’ennemi aux portes. Ils se représentaient les maux d’un long siège et d’une cruelle famine, la ruine et l’incendie de la ville, les insultes d’un fier vainqueur, et la honteuse servitude où ils allaient être livrés, plus triste pour eux et plus insupportable que les plus durs supplices, et que la mort même. Le lendemain on convoqua l’assemblée, cl il fut résolu qu’on boucherait tous les ports, excepté un seul , qu’on réparerait les brèches, et qu’on ferait la garde pour se préparer à un siège.

En effet. Agis et Pausanias, les deux rois de Lacédémone, s’approchèrent d’Athènes avec toutes leurs troupes. Lysandre, bienlél après, aborda au port du Pirée avec cent cinquante voiles, et empêcha qu’aucun navire n’y entrât et n’en sortît. Les Athéniens, assiégés par terre et par mer, sans vivres, sans vaisseaux , sans espérance de secours et sans aucune ressource, rèXablircnt tous ceux qui avaient élé flétris par quelque décret, sans parler néanmoins de capituler, quoique plusieurs mourussent déjà de faim. Mais, quand on n’eut plus de blé, on députa vers Agis pour traiter avec Lacédémone, en conservant seulement la ville et le port, et abandonnant le reste. Il renvoya à Sparte les députés, comme n’ayant pas le pouvoir de traiter. Lorsqu’ils furent arrivés à Sellasie sur la frontière de Lacédémone, et qu’ils eurent exposé leur commission aux éphores, ils eurent ordre de se retirer et de revenir avec d’autres propositions, s’ils voulaient avoir la paix. Les éphores avaient demandé qu’on abattu douze cents pas de mu-

' An. M. 3600; «v. J. C. 40t. — Xenoph. Hellen. Hb, 2 , pag. 458-462. — Pial, in Lys. pag. 440-tt1.

asc

railles de |iart el d'autre du Pirée; mais un Alhfnien qui osa le conseiller fui mis en prison, cl défense fui faile de proposer désormais rien de semblable.

Les choses élanl dans ce Irisle élal, Tliéraméne dil loul haut dans l'assemblée que, si onvoulail l'eiicoyer vers Lysandre, ilsaurail si la proposilion que faisaient les I.acédémoniensde démanteler la ville élail pour la ruiner plus aiséim'ul, on pour l'erapécher de se révolter. Les Alliéniens l'ayanl député, il fui plus de trois mois sans revenir, apparemment pour les obliger, par l'extréniilé de la famine, A accepter les coudilious qu'on leur proposerait, quelles qu'elles fussent. Il dil, à son retour, que l.ysandre l'avait arrêté loul ce lemps- 16, el qu'à In Hn un lui avait dil qu'il s'adressél aux épliores. Il fut donc renvoyé, lui dixiéme, 6 Lacédémone, avec plein pouvoir de traiter. Quand ils y furent arrivés, les éphotes leur donnèrent audience dans l'assemblée générale, où les Coriutliiens el plusieurs autres alliés, particuliérement ceux de Thébes, soutinrent qu'il fallait détruire absolument la ville, sans plus parler de traité ; mais les Lacédémoniens, préférant la gloireella sûreléde la Gréceà leur propre grandeur, répondirentqu'il ne leur serait jamais reproché d'avoir détruit une ville qui avait rendu 6 toute la Grèce de si grands services, dont le souvenir devait faire sur l'esprit des alliés une plus forte imprtïssion que le ressentiment des injures particulières qu'ils en avaient reçues. La paix fut donc faile à ces conditions : « qu'un démolirait les forlinca- « lions du Pirée, avec la longue muraille qui a joignait le port 6 la ville; que les Athéniens « livreraient toutes leurs galères , 6 la réserve « de douze ; qu'ils abandouncraienl toutes les « villesdonl ils s'étaient emparés, et se conlcn- « leraienl de leurs terres et do leur pays;

« qu'ils rappelleraient leurs bannis, el qu'ils « feraient ligue offensive et défensive avec les « Lacédémoniens, el les suivraient partout où « ils les voudraieul mener. »

Les députés, élanl de retour, furent environnés d'une foule innombrable de peuple qui appréhendait qu'on n'cùl rien conclu; car on ne pouvait plus tenir 6 cause de la multitude de ceux qui mouraient tous lus jours de faim. Le lendemain, ils rendirent comivle de leur

négociation : le traité fut ralilié, malgré l'opposition de quelques particuliers ; et Lysandre, suivi des bannis, entra dans le port. C'était le jour même où les Athéniens avaient gagné, autrefois la bataille navale de Salaminc. Il üt* démolir les murailles au sou des ilDlcsct des Irompclles, avec toutes les marques extérieures d'une joie et d'une allégresse extraordinaires, comme si toute la Grèce eût recouvré ce jour-16 sa liberté. Ainsi fut terminée la guerre du Péloponnèse, après avoir duré l'espace de vingt-sept ans.

Lysandre , sans donner aux Athéniens le temps de se reconnaître , changea toute la forme de leur gouvernement , établit dans la ville trente archontes, ou plutôt trente tyrans, mit une bonne garnison dans la citadelle, et y laissa pour harmusie ou gouverneur le Spartiate Callibius. Agis licencia son armée. Lysandre, avant que de congédier la sienne, s'avança vers Samos, qu'il pressa si vivement, qu'il l’obligea enfin de capituler. Après y avoir rétabli les anciens habitants , il songea à retourner 6 Sparte avec les galères des Lacédémoniens, celles du Pirée , el les éperons des autres qu’il avait prises.

Il avait envoyé devant lui Gy lippe, qui avait commandé l'armée en Sicile , pour porter ù Lacédémone l’argcti telles dépouilles qui étaient le fruit de scs glorieuses campagnes. L’argent, .«ans compter les couronnes d'or sans nombre que les villes lui avaient données , montait 6 quinze cents talents ', c’est-à-dire 6 quinze cent mille écus. Gylippe , porteur d’une somme si considérable , ne put résister 6 la tentation de s’eti approprier quelque partie. Les sacs étaient scellés d'un cachet , el semblaient ne laisser aucun lieu au vol. Il les décousit par le fond; cl, après avoir tiré di; chacun l'argent qu'il voulut, qui montait 6 trois cents talents’, il les recousit fort proprement , cl sc crut bien en sûreté: mais, quand il fut arrivé 6 Sparte, les bordereaux qu’on avait mis dans chaque suc le décélèrent. Pour éviter le supplice , il se bannit lui-méme de Sparte , emportant partout la honte d'avoir terni par une si basse et

1 Quinze rents tâk’Dts alliqucs vaudraient 8 mdlions G2& OUO tr. E. 0.

* Trois cent mille écus. « Trois ecuts tfik’nls aUifiuc» vaudraient 1 iiiiliion 7*23 OOO fr. E. R.

$i sordide avarice la gloire de (ouïes scs belles actions.

Sur ce radieux exemple , les plus sages et les plus sensés des Spartiates, craigiianl celle force impérieuse de l’argent, qui subjuguait , non-seulement les hommes du commun, mais aussi les plus grands personnages , blAmcrent extrêmement Lysandre de vouloir donner ainsi atteinte aux lois fondamentales de Sparte , et représentèrent vivement aux éphores qu'il était de leur devoir ‘ de chasser de Sparte tout cet or et tout cet argent, et de le charger de malédictions et d'anathèmes , comme, une peste fatale qui ravageait tous les autres étals , et qu’on voulait introduire dans Sparte pour corrompre la saine constitution du gouvernement qui , depuis tant de siècles , l’avait heureusement maintenue dans un état de force et de vigueur. Les èphores, sur-le-champ, tirent un décret pour proscrire cet or et cet argent , cl ordonnèrent que l’on continuerait A ne se servir que de la monnaie reçue , c’est-à dire de la monnaie de fer; mais les amis de Lysandre s’étant opposés à ce décret, cl ayant rois tout en œuvre pour faire retenir cet or et cet argent à Sparte, l'affaire fut mise de nouveau en délibération. Il semble que naturellement il n’y avait que deux partis à proposer, qui étaient de donner un libre cours aux espèces d’or et d’argent, ou de les décrier absolument cl de les proscrire. Les prudents, les politiques en trouvèrent un troisième , qui , selon eux , conciliait les deux autres par un heureux tempérament , en prenant un sage milieu entre les deux excès vicieux de trop de sévérité ou de trop de relâchement. Il fut donc ordonné que la nouvelle monnaie d’or cl d’argent ne serait employée que par le trésor public, qu’elle n’aurait cours que pour les seules affaires de l’état, et que tout particulier qui s'en trouverait saisi serait mis A mort sur l’heure.

Étrange expédient! s’écrie Plutarque; comme si Lycurgue avait craint les espèces d'or et

^ ATTOÎtOTTSjUfflîffOat T«v TS àp'/ÿ^lOV *eti TÔ XfV— TÎov, üanta v,ôotiç èntx'/uyifio'j;. t Pl-CT. m Lys. jl7.)

d’argent , et non pas l'avarice que ces espèces font naître : avarice que l’on éteignait bien moins on défendant aux particuliers d’en avoir, qu’on ne l’enilammait en permettant A la ville entière d’en amasser et de s’on servir ; car il était impossible qu’en voyant celle monnaie en honneur et en estime dans le public, on la méprisât en particulier comme inutile , et que chacun regardât comme de nulle valeur pour ses affaires domestiques ce que la ville estimait et recherehail si fort pour les siennes, les mauvais usages autorisés par les mœurs publiques étant mille fois plus dangereux pour les particuliers que les vices des particuliers ne le sont pour le public. Ainsi, dit encore Plutarque, les Lacédémoniens , en inlligeanl peine de mort contre ceux qui feraient usage en particulier de la nouvelle monnaie , furent assez imprudents et assez aveugles [Kiur croire qu’il suffisait de placer comme en seidinelle A la porte des maisons la loi et la crainte du supplice, pour empêcher l’or et l’argent d’y entrer, pendant qu’ils laissaient le cœur de leurs citoyens ouvert à l'admiration et au désir des richesses, et qu’ils y introduisaient eux-mémes une violente passion d’en amasser, en faisant regarder comme une chose grande et honorable de devenir riclie.

Ce fut vers la fin de la guerre du Péloponnèse que mourut , après un règne de dix-neuf ans, Darius Nolhus, roi de Perse'. Cyrus était arrivé A la cour avant sa mort, cl Parysatis sa mère, dont il était l'idole, non contente d’avoir fait sa paix malgré toutes les fautes qu’il avait commises dans son gouvernement, pressait encore le vieux roi de le déclarer son successeur, A l’exemple de Darius, premier de ce nom, qui avait donné la préférence A \crics sur tous scs frères, parce qu’il était né , comme celuici , depuis l’avéncmenl de son père A la couronne. Mais Darius ne poussa pas jusque-IA sa complaisance pour elle. Il donna la couronne A Arsacc, son aîné, et fds aussi de Parysatis; il est appelé Arsicasdans Plutarque: il ne laissa A Cyrus que le gouvernement des provinces qu’il avait déjà.

< Aii.M. 3CU0;av. J. C. toi

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