‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 3)Chapitre 98 sur 125 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Ce chapitre renferme les troubles domestiques de la cour de Perse, la mort d’Alcibiade, le rétablissement de la liberté à Athènes, les secrets desseins de Lysandre pour se faire roi.

gl. - Sacbiî d’A«t*xk»xe-5Iséiiok. Ctbo» bstbe-

PBESD d'ÊGOBGEB SOS EbEBE ; IL EST BEBVOVÉ DAHE

l'Asie Miseube. CBrELLB te»oea.tce de Statibs. ,

FRMME D'ARTAXERXB , R LES AÜTKl’RS BT LES COM- PLICES Dü mp:übtke de SOS erBbe. Mort d Alcibiade; SON cabactBbe.

Arsace, en montant sur le trône ' , prit le nom d'Arlaicrxe : c'est celui à qui les Grecs, à cause de sa mémoire prodigieuse, ont donné le surnom de M>É.uo?i Élaiit auprès du lit de son père malade, il lui demanda, un moment avant qu’ii expirât, quelle avait été la règle de sa conduite pendant un règne aussi long et aussi heureux que le sien, afin de pouvoir rimiter ; Caèti, lui répondit-il, défaire toujours ce que la justice et la religion demandaient de moi : paroles mémorables, et qui méritent d’étre gravées en lettres d’or dans le palais des rois, pour les faire souvenir continuellement de ce qui doit régler toutes leurs actions. H est assez ordinaire aux princes de

> An.M. 30a0; Ev. J. C. Ml.-Alhen. lib. 13. pag.518.

• Ce luol ilgnlllc en grec un Aomine gui a une bonne mémoire.

donner en mourant d’excellentes instructions à leurs enfants : elles seraient plus eflficaces, si l’exemple et la pratique les avaient précédées; sans cela, elles sont aussi faibles que le malade qui les donne, et ne lui survivent de guère.

Peu de jours après la mort de Darius ' , le nouveau roi partit de sa capitale ; et alla â la ville de Pasargades • pour s’y faire sacrer, selon la coutume, par les prêtres de Perse. Il y avait dans cette ville un temple de la déesse qui préside à la guerre, où se faisait le sacre des rois. Il était accompagné de cérémonies très-singulières, qui sans doute ont un sens caché; mais Plutarque ne l’explique point. Le prince qui devait être sacré dépouillait sa robe dans ce temple, et y prenait celle que l’ancien Cyrus avait portée avant que de devenir roi, laquelle y était gardée avec beaucoup de vénération. Ensuite, après avoir mangé une figue sèche, il mâchait des feuilles de lérébinthe, et avalait un breuvage composé de vinaigre et de lait. Cela signifierait-il que les douceurs qu’on goùtedans la royauté sontmélées de beaucoup d’amertumes, et que, si le trône est environné de plaisirs et d’honneurs, il ne l’est pas moins de peines et d’inquiétudes? Il parait assez clair qu’en revêtant le nouveau roi de la robe de Cyrus, on voulait lui faire entendre qu'il devait

> Ptal. In Altaï, pag. 1012.

• VItIc de Perse . bâtie par le grand Cyruâ.

<!*«#> iîOO

aussi ftrc revalu <lo ses praniles qualili^s el de scs rares vertus.

Le jeune Cyrus, dôvnrii d’ambition, était au désespoir d'étre frustré pour toujours de l’espérance du Irène que sa mère lui avait donnée, cl de voir passer dans les mains de son frère un sceptre qu’il croyait lui être dû. Les crimes les plus noirs ne coûtent rien à un ambilieui. Celui-ci résolut d’égorger son frère dans le temple même, en présence de toute la cour, dans le moment qu’il quitterait sa robe pour prendre celle de Cyrus. Artaxcnc en eut avis par le prêtre même qui avait élevé son frère, et à qui ce jeune prince avait fait confidence de son dessein. Cyrus fut arrêté et condamné à mort. Sa mère Parysatis, étant accourue toute hors d’elle-même, le prit entre scs bras, le lia avec les tresses de ses cheveuï, attacha son cou au sien, cl fil tant par scs cris, par ses larmes cl par scs prières, qu’elle obtint sa grâce, cl qu’elle le Cl renvoyer dans les provinces maritimes dont il avait le gouvernement. Il y porta une ambition non moins ardente qu’auparavant, animée de plus par le dépit de l’affront qu’il avait revu cl par un vif désir de vengeance, el armé d’un pouvoir presque sans bornes. Artaxerxc, dans cette occasion, manqua contre les régies les plus communes de la politique, qui ne permettent pas de ' nourrir el d’enllammer par des honneurs extraordinaires la fierté d’un jeune prince hardi el entreprenant comme était Cyrus, qui avait porté la haine personnelle contre son frère jusqu’à vouloir l’assassiner de sa main, el l’ambition de régner jusqu’à mettre en œuvre les moyens les plus criminels pour parvenir à son but.

Arlaxcrxe avait épousé Slatira *. A peine son mari fut-il monté sur le trône, qu’elle employa l’empire que sa beauté lui donnait sur lui pour tirer vengeance de la mort de son frère Térileuchme. C’est une des scènes les plus tragiques que fournisse l’hisloire, el une complication monstrueuse d’adultères, d’incestes et de meurtres, qui, après avoir causé de grandsdésordrcsdaiisla famille royale, curent

t a Ne qui» mobiles adolesccnilaffl inimos prcmaturls tt honoribus ad saperLIam eilolleret. > (Tacit. Annal. Hb. i . cap. 17.)

» Clos. cnp.

enfin l’issue la plus tragique pour tous ceux qui y avaient eu part. Mais il faut reprendre les choses de plus haut pour mettre le lecteur au fait.

Hidarne, père de Slatira, Perse de Tort grande qualité, était gouverneur d’une des principales provinces de l’empire. Slatira était d’une rare beauté, et c’est ce qui engagea Artaxerxe à l’épouser : il portait alors le nom d’Arsace. Térileuchme, frère de Slatira, épousa en même temps Hameslris, sœur d’Arsace , une des filles de Darius cl de Parysatis; cl, en faveur de ce mariage, Térileuchme, quand son père fut mort, eut son gouvernement. Il y avait encore dans celle famille une autre sœur nommée Roxane, qui n’était pas moins belle que Slatira, el qui, avec cela, excellait dans l’art de tirer de l’arc cl de lancer le dard. Térileuchme , son frère , conçut pour elle une passion criminelle; el , pour la satisfaire, il résolut de se mettre en liberté, el de tuer Ilamestris qu’il avait épousée. Darius , ayant été informé de ce complot , engagea , à force de présents el de promesses, l'diaslc, ami intime de Térileuchme et son confident, à prévenir ce funeste dessein en l’assassinant. Il obéit, et eut pour récompense le gouvernement de celui qu’il avait assassiné de ses propres mains.

Parmi les gardes de Tériteuchme, il y avait un filsd’lJdiastc, nommé MUhriitaie , fort allacbé à son maiirc. Ce jeune cavalier, ayant appris que son père avait lui-même commis le meurtre, fil contre lui toutes sortes d’imprécations, et, plein d’horreur pour celle lâche cl noire action, il s’empara de la ville deZaris, cl, SC révoltant ouvertement, il voulut rétablir le fils de Tériteuchme. Mais ce jeune homme ne put pas tenir longtemps contre Darius. On le renferma dans sa place avec le fils de Térileuchme qu’il avait auprès de lui , el tout le reste de la famille d’Hidamc fut mis en prison, cl livré à Parysatis pour en faire ce qu’il plairait à cette mère irritée au dernier point du Irailemenl qu’on avait ou fait ou voulu faire à Hameslris sa fille. Celle cruelle princesse commença par faire scier en deux Roxane ', la cause de tout le mal, cl ordonna

1 Plut. In Arlai. |»g. 1012.

de faire mourir loul le reste, cxceplè Slalira , qu’elle accorda aux larmes cl aux sollicilalions les plus tendres et les plus fortes d’Arsace , h qui l’amour qu’il avait pour sa femme lit tout employer pour la sauver, quoique Darius, son père, crrtl qu’il convenait, pour son bien même, de l’envelopper dans le sort du reste de sa famille. Voilà l’ètal où étaient les choses quand Darius vint à mourir.

Statira, dès que son mari fut sur le trène, se fit livrer rdiaste. File lui fit arracher la langue, et le fit mourir da»is les tourments les plus cruels qu’elle put inventer, pour punir la noire action qui avait causé la ruine de sa famille ; et elle donna son gouvernement à Milhridate pour récompense de l’attachement qu’il avait eu aux intérêts de sa maison, l’arysatis, de son côté, se vengea sur le fils de Tèriteuchme. Elle le fit empoisonner, et l’on verra bientôt venir le tour de Slalira.

Yoilà des exemples bien terribles de la vengeance des femmes, et en général des excès où se portent ceux qui se sentent au-dessus des lois, et qui n’ont d’autre règle de leurs actions que leur volonté et leurs passions.

Cyrus ‘, ayant résolu de détrôner son frère, se servit de Clèarque, général lacédémonien, pour faire lever un corps d’armée de troupes grecques, sous prétexte d’une guerre que ce Lacédémonien prétendait aller faire en ïhrace. Je diffère à parler de celte fameuse expédition, aussi bien que de la mort de Socrate, qui arriva dans le même temps, ayant dessein de traiter ces deux grands événements avec toute l’étendue qu’ils méritent. Ce fut sans doute dans la même vue que Cyrus * fit présent à Lysandre d’une galère de deux coudées de long, qui était d’ivoire et d’or, pour le féliciter delà victoire navale qu’il avait remportée. Celle galère fut consacrée dans le temple de Delphes. Lysandre, bientôt après , alla le trouver à Sardes , chargé pour lui de présents’ magnifiques de la part des alliés.

C’est dans celle occasion que Cyrus * eut avec Lysandre le célèbre entretien dont Xénophon nous a laissé le récit, et que Cicéron,

< An.M.5fi01;av. J.C. W3.

» Plul. In Lys. png.

* Xenoph. ŒCoon. pag. 830. * ' ' ^ •

après lui, a tant fait valoir ‘. Ce jeune prince, qui se piquait encore plus d’honnêteté et de politesse que de noblesse et de grandeur , se fil un plaisir de conduire lui-même un hôte si illustre dans ses jardins, et de lui en faire remarquer les difTéreiiles beautés. Lysandre , frappé du premier coup d’œil , admirait la belle distribution de toutes les parties du jardin, la hauteur des arbres, la propreté et la disposition des allées, la richesse des vergers plantés en quinconce, où l’on avait su joindre l’agréable à rutile, ragrémenl des parterres , réclatanle variété des fleurs dont l’odeur les suivait partout. Tout me charme , et m'enlève ici, dit Lysandre en s’adressant à Cyrus : mais ce qui m’occupe le plus , c’est le goût exquis et l’ingènieusc industrie de celui qui vous a tracé le plan de toutes ces parties , et qui leur a donné ce bel ordre , ce merveilleux arrangement, cl celle heureuse symétrie, que je ne me lasse point d’admirer. Cyrus , ravi de ce discours : C’est moi-même, dit-il, qui ni tracé ce plan, et qui en ai pris tous les alignements; et il y a plusieurs de ces arbres que vous voyez que j’ai plantés de ma main. (Juoi , reprit Lysandre en le considérant depuis la tête jusqu’aux pieds , est-il possible qu’avec celle pourpre, ces précieux habillements, ces colliers et ces bracelets d’or, ces brodequins relevés d’une si riche broderie, ces essences et ces parfums exquis , devenu jardinier vous ayez employé vos mains royales à planter des arbres ! Cela vous étonne ? ré-

< « Nnrrat Socralcs in co llbro Cyrum minorem . regem « Persarum , prœstanlcin ingenio alque iin|>orii glorîA , « quum Lysander Laccdæmonius , vir summat virlutis , (( vcnissclad cum .Sardes . eique dona a sociis allulissol, et « cæictis in rebus comcm erga Lysandrum atqnc humo- « num fuisse , el ci quemdam consepluni agruni dlllgenler « consitum oslcndisse. Quum aulero admiraictur Lysan- « der et proceritates arborum, el directes in quinruiiccm a ordines , et humuni subactain atqiic puratn , et suavita* «« tem odoruin qui elUarentur è tloribus; tiiin cum dixissc, a mirari se non modô diligentiam , sed etiam soleriiam U cjus à quo essont ilia dimensa aiquc dcscripia. Kl cl Cy- « rum rospondisse : AU|ui ego ista sum dimcnsus.mci sunt « ordines , niea dcscriplio ; niultœ cliam islarum arborum a meâ manu sunt salas. Tum Lysandrum , inliicntem cjus « purpuram , cl nilorcni corporis , ornalumque pcrsicum a multo auro rnultisque gemmis , dixissc : Rcclè verù le , a Cyre , bealum ferunl. quoniam virlull luæ fortuna con- « juncla C9l. » (Cic. de Senect. n. 59.)

pliqna Cyrns. Je jure par le dieu Milhras que , quand la santé me le permet , je ne me mets jamais i table sans avoir pris de la ratip:ue jusqu'à suer, soit dans les exercices militaires, soit dans les travaux rustiques, soit dans quelque autre occupation pénible, à laquelle je me livre avec plaisir et sans ménagement. Lysandre, hors de lui-méme à un tel discours, et lui serrant la main : Vous êtes ’, dit-il, Cyrus, bien digne devotre haute fortune ; car en vous elle se trouve accompagnée de la vertu.

Alcibiade déméla sans peine le secret des levées que faisait Cyrus. Il alla dans la province de Pharnabaze, pour se rendre de là à la cour de Perse, et pour donner avis à Artaxerxe de ce qui se tramait contre lui. S'il eût pu y arriver, une découverte de cette importance lui aurait immanquablement procuré la faveur d'Artaxcrxe, et l'assistance dont il avait besoin pour le rétablissement de sa patrie. Hais les partisans des Lacédémoniens à Athènes, c'està-dire les trente tyrans, craignirent les intrigues d'un génie supérieur comme le sien , et avertirent leurs maîtres que leurs affaires étaient perdues, si on ne trouvait le moyen de se défaire d'Alcibiade. Les Lacédémoniens en écrivirent à Pharnabaze, et, par une noire lâcheté qui ne peut s'excuser, et i]ui montre combien Sparte avait dégénéré de ses anciennes mœurs, ils le pres.sérent de les délivrer, à quelque prix que ce fût , d'un ennemi si formidable. Le satrape les servit à leur gré. Alcibiade était pour lors dans une bourgade de la Phrygie, où il vivait avec sa concubine appelée Timandre 0;ui qu’on envoya pour le tuer, n’ayant pas eu le courage d'entrer où il était, se contentèrent d'environner la maison et d’y mettre le feu. Alcibiade étant sorti à travers les flammes l’épée à la main , les barbares n'osérent l’attendre , ni en ventraux mains avec lui, mais tous, en fuyant et en reculant, l'accablèrent de dards et de flèches : il tomba

* Les Perses adorâient le soleil sous ce nom , et c'éUit leur premier dieu.

* AtxectMC, û KO^t, ivoaiuovtr;' yip iàv

iv^ai^oviî;. Cicéron traduit ainsi ces mots : « RêcU vtrà « Cyra , 6eatum f$runt, fiionttnn tnXtifi tua fertuna « eonjuncta ttf. a

* On prétend que Lais , colle célèbre courtisane qu'on appelait la CortnlAienna . était 611e de cette Timandre.

mort sur la place. Timandre alla ramasser son corps, et l’ayant enveloppé et couvert des plus belles robes qu’elle eût , elle lui Ql des funérailles aussi magniCques que l'étal de sa fortune présente le permettait.

Telle fut la fin d'Alcibiade, en qui de grandes vertus étaient élouffécs par des vices encore plus grands; et il n'est pas aisé de dire' lesquelles de ses bonnes ou mauvaises qualités furent les plus pernicieuses à sa patrie ; car , par les unes il trompa ses citoyens , et par les autres il les perdit. Il joignait à une grande naissance une valeur distinguée. Il était beau, bien fait , éloquent , habile dans les affaires , insinuant , et propre à charmer tout le monde. Il aimait la gloire , mais sans préjudice à son penchant pour les plaisirs ; comme aussi il n'aimait pas les plaisirs jusqu’au point d'oublier le soin de sa gloire. Il savait s’y livrer ou s’en arracher selon la situation où ses affaires se trouvaient. Jamais souplesse d’esprit ne fut égale à la sienne. Il se travestissait avec une faciiitë incroyable, comme un Prolée, dans toutes les formes les plus contraires , cl les soutenait d'un air' aussi aisé que si chacune lui eût été naturelle.

Ces métamorphoses , par lesquelles il passait, selon les occasions, les coutumes des lieux et ses intérêts, montraient un cœur sans principes ni pour la vérité , ni pour la justice. Il ne tenait ni à la religion , ni à la vertu, ni aux lois, ni aux devoirs , ni à la patrie. Il n’avait pour toute régie que son ambition , à laquelle il rapportait tout le reste. Il ehcrchail à plaire aux hommes , à les éblouir, à s'en faire aimer, mais c'élail pour les assenir en les flattant. Il ne les ménageait qu'aulanl qu’ils lui étaient utiles, et il faisait de la société un trafic , dans lequel il voulait attirer tout à lui.

Sa vie a été un mélange perpétuel de bien et de mal. Ses saillies pour la vertu étaient mal soutenues, et dégénéraient bienlût en vices cl en crimes, qui ont fait peu d'honneur aux instructions qu’un grand philosophe s'était efforcé de lui donner pour le rendre homme de bien. Ses actions ont eu de l'éclat , mais

* O Cujof nc»cio ulrtim liona an villa patrie pcrnick>~

« iiora fucrint : illis PDlm civet suoiidccrpii , hit .ifïliiii.i» (Val. Max. lib. 3. cap. I.)

uns règle. Son caroclèrc avait de l’élévation et du grand , mais sans suite, il fut surcessivement l'appui et la terreur des Ijieédémoniens et des Perses, il lit le malheur et la ressource de sa ]>alrie, selon qu'il se déclara pour on contre elle. Enfln , il alluma une guerre funeste dans toute la Grèce par la seule passion de dominer, en portant les Athéniens i assiéger Syracuse, bien moins dans l'espérance de conquérir toute la Sicile et ensuite l’Afrique, que dans le dessein de tenir Athènes dans sa dépendance ; persuadé qu'ayant à manier un peuple inconstant , soupçonneux , ingrat, jaloux et ennemi de ceux qui le gouvernent , il fallait l'occuper sans cesse de quelque grande affaire , aOn que ses services lui fussent toujours nécessaires, et qu'on n’eUt pas le loisir d'examiner, de censurer, de condamner sa conduite.

Il eut le sort que les personnes de son caractère éprouvent ordinairement , et dont ils ne peuvent se plaindre. Il n'aima jamais personne , rapportant tout à lur seul ; et il ne trouva point d'amis. Il se fit un mérite et une gloire de jouer tout le monde ; et personne aussi ne se fia et ne s'attacha à lui. Il n'avait cherché qu'i vivre avec éclat , et à se rendre maître de tout; et il périt misérablement dans un abandon général , réduit , pour toute ressource, aux faibles secours et au zèle impuissant d’une femme , qui seule prenait soin de lui rendre les derniers devoirs.

C'est environ dans ce temps-ci que mourut le philosophe Démocrite. Il en sera parlé ailleurs.

9 H- — Les TBBÜTB BlBBCBirr D'AFFRErSES CRCAVTÉ8

A ATHk!«BS. Us FORT MOtRIB TukRAMERB. VR

DB LEURS COLLfcOUBS. SOCBATB FRCRO IA DÉFBXIE.

TRRAITBCLB attaque LBITTBARI. IB BCRD MAirBE

O'ATUkREI. BT Y RÉTABLIT LA LIBBRTÉ.

Le conseil des trente que Lysandre avait établi à Athènes y eicerçait d'horribles cruautés'. Sous prétexte de contenir la multitude dans le devoir et d'arrêter les séditions , ils s'étaient fait donner des gardes , avaient armé trois mille d’entre les citoyens qui leur ser-

< Xenoph. Hiilor. lib. 3 . pig. Wâ-479. - Diod. lib. li, pag. S35.^, — Jiisiin. lib. 5 , cap. S-10.

valent de satellites , et en même temps avaient Oté les armes é tous les autres. Toute la ville était dans l'effroi et le tremblomcnl. Quiconque s'opposait A leur injustice et A leur violence en devenait la victime. Les richesses étaient un crime , et attiraient A Icnrs malires une condamnation certaine, qui était toujours suivie de la mort et de la confiscation dos biens , que les trente tyrans partageaient entre eux. Ils firent mourir, dit Xénoplion , plus de gens en huit mois de paix que les ennemis n'en avaient tué en trente ans de guerre.

Les deux plus considérables d’entre les trente étaient Critias et Théraméne , qui d’abord avaient été fort unis ensemble , et avaient toujours agi de concert. Ce dernier paraissait avoir de l'honneur et aimer sa patrie. Quand il vit les violences et les cruautés où se portaient ses collègues, il se déclara ouverlemcnt contre eux, et par IA s’attira leur haine. Crilias devint son plus mortel ennemi, et se porta pour son délateur devant le sénat, l’accusant de troubler l’état, et de vouloir renverser le gouvernement présent. Comme il s'aperçut qu'on écoutait avec silence et avec approbation la défense de Théraméne, il craignit que, si on laissait la chose A la disposition du sénat, il ne le renvoyAt absous. Ayant donc fait approcher des barreaux la jeunesse qu’il avait armée de poignards, il dit qu'il croyait que c’était le devoir d'un souverain magistral d'cmpécher que la justice ne fût surprise, et qu'il le voulait faire en cette rencontre. « Mais, conlinua- « t-il, puisque la loi ne veut pas qu'on fasse « mourir ceux qui sont du nombre des trois R mille . autrement que par l'avis du sénat , « j’efface Théraméne de ce nombre, et le con- R damne A mort en vertu de mon autorité et H de celle de mes collègues. » A ce mot, Théramène sautant sur l’autel, r Je demande, dit- « il. Athéniens, que mon procès me soit fait R conformément A la loi , et l'on ne peut me le R refuser sans injustice. Ce n'est pas que je R ne voie assez que mon bon droit ne me ser- R vira de rien , non plus que la franchise des R autels: mais je veux montrer au moins que R mes ennemis ne respectent ni les dieux ni R les hommes. Je m’étonne seulement que des R gens sages comme vous ne voient point R qu’il n'est pas plus difficile d'effacer leur

Dr ‘ — 11 by

B nom du rôle des citoyens que celui dé Thé- « ramène. » Alors Crilias ordonna aux officiers de la justice de l’arracher de l’aulel. Tout était dans le silence et dans la crainte ù la vue des soldats armés qui environnaient le sénat. De tous les sénateurs, Socrate seul, dont Théromène avait reçu les leçons, prit sa défense , et se mit en devoir de s’opposer aux officiers de la justice. Mais ses faibles efforts ne purent délivrer Théramène, et malgré lui il fut conduit au lieu du supplice à travers une foule de citoyens qui fondaient tous en larmes, et voyaient dans le sort d’un homme également considérable par son zèle pour la liberté et par ses grands services , ce qu’ils devaient craindre pour eux-mêmes. Quand on lui eut présenté la ciguC, c’est-à-dire le poison { c’était la manière dont on fhisail mourir les citoyens à Athènes), il le prit d’un air intrépide, et après l’avoir bu, il en jeta le reste' sur la table de la façon qui s’observait dans les repas de réjouissance , en disant : Ceci est pour le beau Critias. Xénophon rapporte cette circonstance , peu considérable en elle-même , pour faire voir, dit-il , quelle était la tranquillité de Théraméne dans ce dernier moment.

Les tyrans, délivrés d’un collègue dont la présence seule était i>our eux un reproche continuel , ne gardèrent plus de mesure. Ce ne fut dans toute la ville qu’emprisonnements et que meurtres * ; chacun craignait pour soimême ou pour les siens. Nulle ressource dans une désolution si générale ; nulle espérance de recouvrer la liberté. Où trouver autant* d’Harmodius qu’il y avait alors de tyrans? Le découragement avait saisi tous les esprits. Tout le monde déplorait en secret la perle de sa liberté, sans qu’il se trouvât dans la ville aucun citoyen assez généreux pour tenter de rompre

* a Poterat ne civitas HIa conquiescere. in quA tôt ty- « ranni crant , auot satellites esseut? Ne spesquidem ulla « rccipicndæ liberlatis anirais poterat offcrrl , ncc ulli rea medio locus apparebat contra tantam vim malorum. « IJndè enim misées civitati tôt Ilarmodlos? Socrates ta- « men in medio erat et lugentes patres consolabatur , et « desperantes de rep. exhortabatur... et imitari volentibus « magnum circumfcrebat escroplar. quum inter triginta a dominos liber incederet » (Serec. de tranquill. anim. cap. 3.)

* Ilarmodius (5taitceln1 qui avait formé une conspiration pour délivrer Athènes de la tyrannie des Pisistratides.

ses chaînes. Il semblait que le peuple athénien eût perdu ce courage qui jusque-là l’avait toujours fait craindre et respecter par scs voisins et par ses ennemis; ils semblaient même avoir perdu jusqu’à l’usage de la voix , n’osant plus faire entendre les moindres plaintes , de peur qu’on ne leur en fil un crime. Socrate seul demeura intrépide ; il consolait les sénateurs aflligés , il animait les citoyens réduits au désespoir, et donnait à tous un exemple admirable de courage et de fermeté, conservant sa liberté, ^ et marchant tôle levée au milieu de trente tyrans , qui faisaient tout trembler , mais qui ne purent jamais, par leurs menaces, ébranler la constance de Socrate. Crilias*, qui avait été son disciple , fut celui qui se déclara le plus ouvertement contre lui, choqué des discours libres et hardis qu’il tenait contre le gouvernement des trente: il alla jusqu’à lui interdire l’instruction de la jeunesse ; mais Socrate, quf ne reconnaissait point son autorité, cl qui n’en redoutait point les suites violentes, n’eut aucun égard à une défense si injuste.

Tout ce qu’il y avait alors à Athènes de ci* loyens un peu considérables , cl qui conservaient encore quelque amour de la liberté, sortirent d’une ville réduite à une dure et honteuse servitude, et allèrent chercher ailleuri un asile et un lieu de retraite où ils pussent vivre en sûreté. Ils avaient à leur tôle Thrasybulc , citoyen d’un rare mérite , cl qui sentait avec une vive douleur les maux de sa patrie. Les Lacédémoniens curent l’inhumanité de vouloir ôter celle dernière ressource à ces malheureux fugitifs. Us défendirent aux villes de la Grèce , par un édit public, de leur donner retraite, ordonnèrent qu’on les livrât aux trente tyrans , cl condamnèrent à une amende de cinq talents* quiconque s’opposerait à l'exécution de cet édit. Deux villes seules méprisèrent une ordonnance si injuste, Mégare et Thébes ; et celle dernière fit un édit pour punir quiconque, voyant un Athénien attaqué par ses ennemis , ne lui prêterait pas main forte. Lysias , orateur de Syracuse , que les trente avaient exile * , leva à ses dépens cinq

‘ Xenopb. Memorab. lib. 1 , p. 716-717.

* Cinq mille écus. as Cinq talents attiques vaudraient 28750fr.E. B

s «Quingenios rallltes , stiprndio suo Instractos, fa

cenk soldats , et les envoya au secours de la patrie commune de l'doqucnce.

Tlirasybule ne perdit pas de temps. Après avoir pris Phjlé, petit fort de l’Attique, il marcha vers le Pirée, et s’en rendit maître. Les trente y accoururent aussildt avec leurs troupes. Il se donna un combat qui fut assez rude; mais, comme les soldats combattaient d’un côté avec force et vigueur pour leur propre liberté , et de l’autre avec mollesse et nonchalance pour la domination d’autrui , le succès ne fut pas douteux , et suivit la bonne cause. Les tyrans furent vaincus. Critias demeura sur la place ; et comme le reste de l’armée prenait la fuite: « Pourquoi , s’écria Thrasybule , me « fuyez-vous comme vainqueur , plutôt que « de m’aider comme vengeur de votre liberté? « Vous voyez ici , non des ennemis, mais des K concitoyens. Ce n’est point à la ville , mais « aux trente tyrans que nous avons déclaré la « guerre. » Il les fit souvenir ensuite qu’ils avaient tous même origine , même patrie , mêmes lois , mêmes sacrifices : il les exhorta à avoir compassion de leurs confrères exilés , à leur restituer leur patrie , et à rentrer euxmêmes en possession de leur liberté. Ce discours fit impression sur les esprits. L’armée , de retour à Athènes, chassa les trente, qui se retirèrent & ÉIcusis, et substitua en leur place dix hommes pour gouverner, qui ne se conduisirent pas mieux que les trente.

Il est étonnant qu’une conspiration contre le bien public , si subite , si universelle , si persévérante, si uniforme , s’empare toujours de ces compagnies qu’on établit pour le gouvernement. On l’a vu dans les quatre-cents choisis ci-devant à Athènes: on l’a vu dans les trente: on le voit dans ces dix. Ce qui augmente l’étonnement , c’est que celle passion tyrannique saisisse si promptement même des républicains, nés dans le sein de la liberté, accoutumés & vivre dans l’égalité qui en est le fondement , et nourris dans la haine de tout assujettissement et de toute dépendance. Il faut que, d’un côté , il y ait dans le commandement cl dans la domination une force bien violente ' pour entraîner ainsi tant de person-

« auiilium patrlœ commuiis eloquenüx misit. » (Jesv. lib. ô , cap. 9.)

> « Vi domiDaÜonis fonvuhus. o iTac. Annal. 6, 47 |

nés, dont plusieurs ne manquaient passons doute de sentimenis de vertu et d’honneur, et pour les arracher tout d’un coup aux principes et aux mœurs qui faisaient leur caractère naturel; et que, de l’autre, il y ait dans l’homme un penchant bien furieux h s’assujettir ses égaux et à les dominer avec empire, pour le porter aux derniers excès de violence et de cruauté , et pour lui faire oublier en même temps toutes les lois et de la nature et de la religion.

Les trente, déchus de leur pouvoir et de leurs espérances, députèrent à Lacédémone pour demander du secours. Il ne tint pas à Lysandre, qui y fut envoyé avec des troupes, que les tyrans ne fussent rétablis; mais le roi Pausanias, qui marcha aussi contre Athènes, louché de compassion pour l’étal pitoyable où était réduite cette ville, autrefois si florissante , eut la générosité d’en favoriser secrètement les citoyens, et enfin leur procura la paix. Elle fut scellée par le sang des tyrans, qui, ayant pris les armes pour se rétablir dans leur domination, et en étant venus à un pourparlcr, furent tous égorgés, et laissèrent Athènes dans unepleineliberlé. Tous les exilés y furent rappelés. Thrasybule alors proposa celte célèbre amnistie par laquelle les citoyens s’engagèrent avec serment à oublier tout le passé. On rétablit le gouvernement tel qu’il était auparavant; on remit eu vigueur les lois anciennes, et l’on nomma des magistrats selon la forme ordinaire.

Je ne puis m'empêcher de faire remarquer ici la sagesse et la modération de Thrasybule , si salutaire et si nécessaire après de longs troubles domestiques. C’ast un des beaux événcmenls de l’antiquité, digne de la douceur das Athéniens, et qui a servi de modèle aux siècles suivants dans les bons gouvernements.

Jamais tyrannie n’avait été plus cruelle ni plus sanglanle que celle dont Athènes venait de sortir. Chaque maison était en deuil, chaque famille pleurait la perte de quelque parent. Ç’avait été un brigandage public, oti la licence et l’impunité avaient fait régner tous les crimes. Les particuliers semblaient avoir droit de demander le sang de tous les complices d’une si criante oppression; et l’intérêt même de l’état paraissait autoriser leurs dé-

-sirs, pour «rréler à jamais, par l'exemple d'une sévère punition, de pareils aUcnUtls; mais Thrasybule, s'élevant au-dessus de tous ces sentiments par une supériorité d'esprit plus étendu , et par les vues d'une politique plus éclairée et plus profonde, comprit que de sotiger à punir les coupables ce serait laisser des semences éternelles de divisions et de haine, affaiblir par ces dissensions domestiques les forces de la république qu'elle avait intérêt de réunir contre l'ennemi commun, et faire perdre i l'état un grand nombre de citoyens qui pouvaient lui rendre d'importants serv ices dans la vue même de réparer leurs premières fautes.

Cette conduite, après de grands troubles, a toujours paru aux plus habiles politiques le moyen le plus sùret le plus prompt de rétablir la paix et la tranquillité. Cicéron ', voyant Rome partagée en deux factions i l’occasion de la mort de Jules César, qui avait été tué par les conjurés, rappela le souvenir de cette célébré amnistie, et proposa d'ensevelir, A l'exemple des Athéniens, dans un éternel oubli de tout ce qui s'était passé. Le cardinal Maxarin faisait remarquer A don Louis de Ilaro ', premier ministre d'Espagne, que c'était cette conduite de bonté et de douceur qui faisait qu'en France les troubles et les révoltes n'avaient point de suites funestes, et que jusquelà elles n'avaient pas encore fait perdre un potsee de terre au roi; au lieu que la sévérité inflexible des Espagnols faisait que les sujets qui avaient une fois levé le masque ne retournaient jamais à f obéissance que par la force, ainsi qu'il parait assez, dit-il, par l'exemple des Hollandais, qui sont paisibles possesseurs de plusieurs provinces, qui

t K InvdemTetturUconvücali sumus , ioquo lemplo ,

« quantum in me fuit , jeci Tundamenta pada , Alhcnlen- « aiumque renovavi velus exemplum , gracum eliam ver- « bum usurpavl , quod lum tn sedandis discordtts usurpa- « verateivitas Itia; atqaeomnero rocmoriamdlscoidiarum « obliviune sempilerat ddeodam ceneuf u {Phitip. 1, n.l.)

Quelques-uns croient que ce root grec (grircum verbum] , dont parle Cicéron est ùpvr,rria : mais cororoe II ne se trouve point dans les historiens qui ont rapporté ce Tait.

It y a plus de vraisemblance que c'est ué fivri^uxecxiiTtiv, qui a le rar-roe sens et dont Ils se sont tous servis.

s Lettre XV du cardinal Mararin,

étaient le patrimoine du roi d'Espagne il n’g a pas encore un siècle.

Diodore de Sicile A l'occasion des trente tyrans d’Alhèncs, dont l'ambition effrénée se porta aux derniers excès contre leurs propres citoyens, fait observer quel malheur * c'esl pour ceux qui sont dans les premières places, d'être peu sensibles A l'honneur, et de faire peu de cas, soit de ce qu’on pense actuellement d'eux, soit du jugement qu'en doit porter la postérité : car du mépris de la réputation on passe ordinairement A celui de la vertu même. Ils peuvent bien peut-être, par la terreur de leur puissance, étouffer pendant quelque temps

la voix publique, et lui imposer un silence forcé; mais plus elle a été contrainte pendant leur vie, plus après leur mort elle éclate librement en plaintes et en reproches, cl plus elle les couvre de honte et d'opprobre. Le pouvoir des Ironie, dit-il, a étéd'une fort courte durée, mais leur infamie sera éternelle : leur mémoire sera en exécration A tous les siècles, cl l'histoire ne parlora d'eux que pour rei dre leur nom odieux et pour faire détester leurs crimes. Il applique le même principe aux Lacédémo- • niens, lesquels, après s'élre rendus les maîtres de la (jrece par une conduite sage et modérée, sont déchus de cette gloire par la dureté, la hauteur, l'injustice avec laquelle ils trailaicnt leurs alliés. Il n'y a point de lecteur sans doute que leur basse et cruelle jalousie A l'égard d'Athènes soumise et humiliée n'ait révolté, et l'on ne reconnaît point ici la grandeur d'âme ni la noble générosité de l’ancienne Sparte : tant le désir de la domination et de la prospérité ont de pouvoir pour corrompre les hommes même vertueux ! Diodore finit sa réflexion par une maxime qui est bien vraie , mois bien peu connue. « La grandeur et la « majesté des princes, dit-il (et il en faut dire « autant de toutes les personnes constituées « en dignité), ne peut se soutenir que par la

• DIod. Ub. It . psg. 23i.

9 c Ccteni principihus slatlm adewe : uduih insatlabil^

« ter paramlum. pro.cporam sul memoritm. nam con> c lemii fnmâ corUemnl virtaies... Qad m«gis socordiaa « coniniariiierelibel.qui pr»$eaU poteotM credoMex- « üDgul posse eliam feqileniU cvi memoriam.... suum n cuique docus posteritai repeadil. » ( Tacit. Ânnat. lib. 4, cap. 30 et 35.)

« donlé et la justice à l'^rd des sujets : « comme au contraire elle se ruine et se détruit « par un gouvernement dur et injuste, qui « leur attire la haine des peuples. »

fin. — Ltsandm AsrsF étrahgembtit DR son por-

VOIR. Sci LES PLAINTES DE PUAERARAZE. IL EST

EAPPBLÉ A Sparte.

Lysandre avait eu la plus grande part aux célèbres exploits qui avaient si fort relevé la gloire des Lacédémoniens Aussi était-II parvenu à un degré d'autorité et de puissance dont on n'avait point encore vu d'exemple; mais il se laissa emporter à une présomption et à une vanité plus grandes encore que sa puissance. 11 souffrit que les villes grecques lui consacrassent des autels comme à un Dieu , qu'elles lui fissent des sacrifices, et qu’on chantât des hymnes et des cantiques en son honneur. Les Samiens ordonnèrent, par un décret public, que les fêtes qu'ils célébraient en l'Iiouneur de Junon, et qui portaient le nom de celte déesse , seraient apptdécs les fêles de Lijsandre. 11 avait toujours autour de lui une foule de ]>oClcs , nation vendue souvent â la llaUeric , lesquels chantaient & l'cnvi ses grands exploits et en étaient richement payés. La louange est due aux belles actions, mais elle en ternit l'écUit quand elle est ou excessive ou mendiée.

Cette sorte d'ambition et de vanité, s'il en était demeuré lâ, n’aurait nui qu'à lui seul, en l’exposant à l’envie et au mépris ; mais, ce qui en était une suite naturelle, l’arrogance et la hauteur s’y étant jointes par les flatteries continuelles de ceux qui l'obsédaient, il poussa Tesprit de domination à un excès insupportable , et ne garda plus de mesures ni dans les récompenses, iii dans les punitions. Les gouvernements absolus des villes avec un pouvoir tyrannique étaient le fruit de l’amitié ou des disons d’hospitalité qu’on avait avec lui; et la mort seule de ceux qu’il haïssait était la fin de son ressentiment et de sa colère, sans qu’il fût possible de se dérober k sa vengeance. On aurait pu mettre sur son tombeau ce que Sylla fit mettre sur le sien, que jamais personne ne l’avait surpassé ni à faire du bien à ses amis, ni à Caire du mal à ses ennemis.

• Ptul. In I-TS. pag.

La perfidie et le parjure ne lui coûtaient rien pour venir à bout de scs desseins, et il n’était pas moins cruel que vindicatif. Ce qu’il fit k Milet, en est une preuve : craignant que ceux qui étaient k la tête du peuple ne lui échappassent, et roulant faire sortir de leur asile ceux qui s’élaienl cachés, il jura qu’il ne leur ferait aucun mal. Ces malheureux se fièrent à ce serment et se montrèrent ; mais sur-le-champ il les donna ù égorger aux nobles, qui les firent tous mourir, quoiqu’ils ne fussent pas moins de huit cents. Le nombre de ceux du parti du peuple qu’il mit à mort dans les autres villes est incroyable ; car il ne tuait pas seulement pour satisfaire ses ressentiments particuliers , il servait encore l'inimitié , la haine, et l'avarice des amis qu'il avait dans toutes les villes, et leurnidaitùlesassouvir parla mort de leurs ennemis.

Il n'y avait point d'injustice et de violence que les peuples ne souffrissent sous le gouvernement de Lysandre, sans que les Lacédémoniens, qui en étaient suflLsamment informés , se missent en devoir d’y remédier. Il est assez ordinaire à ceux qui sont en place d’étre peu touchés des vexations de personnes faibles et sans crédit, et de se rendre sourds à leurs plaintes, quoique l'autorité leur ait été confiée principalement pour la défense des pauvres , qui n’ont point d’autres protecteurs ; mais si ces plaintes viennent de la part d’un grand, d’un puissant, d’un riche, de qui l’on peut avoir k craindre ou k espérer, cette même autorité , qui était lente et endormie, devient tout à coup vive et agissante; preuve certaine que ce u’est pas l’amour de la justice qui la met en mouvement. C’est ce qui parait ici dans la conduite des magistrats de Lacédémone. Pharnabaze, las d’essuyer les injustices de Lysandre, qui pillait et ravageait les provinces où il commandait, ayant envoyé à Sparte des ambassadeurs pour SC plaindre des torts qu'il avait reçus, les éphores le rappelèrent. Lysandre était alors dans l’IIcllespont. La lettre des éphores le jeta dans une grande consternation. Comme il craignait surtout les plaintes et les accusations de Pharnabaze, il se hâta de s’expliquer avec lui, dans l'espérance qu'il l’adoucirait et ferait sa paix. Il alla donc le trouver, et le pria d’écrire aux éphores une autre lettre

où il inarqULTait qu'il était ronirnt de lui ; maiü I.ysandrc , dit Plutarque, en a’adrcs!Mint ainsi ù Pliarnnbazc, ignorait ce proverbe à fourbe fourbe et demi. Le satra|)e lui promit tout ce qu'il voulut. En elTet , il écrivit devant Lysandre une lettre telle qu’il pouvait désirer, mais il en avait préparé une autre toute contraire: et quand il fallut la cacbeter, comme ces deux lettres étaient de même grandeur et de même ligure, il mil adroitement à la place de la première celle qu'il avait écrite en secret, qu’il cacheta et qu’il lui donna.

Lysandre partit bien content, et étant arrivé à I.acédémnne, il alla descendre au palais , ou le sénat était assemblé, et rendit aux épbores la lettre de Pharnabaze. Mais il fut étrangement surpris quand il en entendit le contenu , cl SC relira fort troublé. Peu de jours après il revint au sénat, et dit aux éphorcs qu’il était obligé d’aller au temple d’Ainmon pour s’acquitter des sacrifices qu’il avait voués h ce dieu avant scs combats. Ce pèlerinage n’était qu'un prétexte, qui couvrait la peine qu’il avait de vivre en simple particulier à Sparte, cl d’y subir le joug de l’obéissance, lui qui jusque-là avait toujours commandé, .àccoulumé depuis longtemps au commandement des armées , et aux distinctions finllcuses d’une espèce de souveraineté qu’il avait exercée dans l'Asie, il ne pouvait souffrir celle égalité bumilianle qui le confondait dans la multitude, ni se réduire à la simplicité d’une vie privée. Ayant obtenu son congé après beaucoup de dillicultés , il s'embarqua.

Dès qu’il fut parti, les rois, ayant fait réflexion qu'il tenait dans sa dépendanee toutes les villes par le moyen des gouverneurs et des magistrats qu’il y avait établis, cl auxquels il avait donné toute autorité, et que par là il était véritablement seigneur et maître de toute la Grèce, travaillèrent à y établir un gouvernement du peuple, et à en chasser toutes scs créatures cl tous scs amis. Ce changement excita d’abord un grand tumulte. C’est dans ce temps que Lysandre, averti que Thrasybule songeait à rétablir la liberté dans sa patrie, revint en toute diligence à Sparte, et persuada

• Ce proverbe grec est . Cretois contre Crélolt : fonüe eur ce que tes Cretois passaient pour les pius grands fourbes et les plus grands nienlcurs du monde.

aux Lacédémoniens de soutenir dans Athènes le parti des nobles. Nous avons marqué ci-devant comment Pausanias, rempli d'un esprit plus équitable et plus généreux, rendit la paix aux Athéniens, et coupa par ce moyen, dit Plutarque, les ailes à l'ambition de Lysandre.

Page 1