‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 4)Chapitre 11 sur 61 · VI. — Pmi.tprR , PAR SBA iitTiiQLBs . m.ri · texte numérisé non relu

VI. — Pmi.tprR , PAR SBA iitTiiQLBs . m.ri

bK SE FAIRE MOHMKR HAAS I.E CONSriI. hrS ANPIII’ - 1 \ORS QKAÉKAI Ui:S tiREUS. II. S'kMP IRR fi iv

I.ATÉF.. I.I’.S .VtIIÉMEV^ et LrsTllillAINv. AI.VKMI i PAR I.A PHMK bKLFITE VIU.P . îiE Ui;rF‘<fT CONTRE riIlLIPPE. O.I.UI-CI PAIT DE-« PRüPOSITIOVS DR PAIX .

Qi'E fait rkjeii.h. La eataille sk

IMIXAE A ClIÉitOAÉE . I:T Pilli.IPPE V IIEMPURrE l'AK CÉi.kPRV. vn.Tüinc. PholEs n rENft \ 1)i:>io4Tiik>K PAR Ksr.MixR. Cri. CI-CI est coAb\M>Ê.Er se ke- 111E EN EXILA RnoUES.

L’attaque de Byrancc ' avait été regnnléi- A Athènes comme une rupture absolue et une déclaration de guerre ouverte. Le roi de Macédoine, qui en craignait les suiles, et qui ix'doutait extrêmement la puissance des Alliéniens, dont il s’était gratuitement attiré la haine, fit parler d’accommodement et de paix pour calmer leur émoi ion et leur ressenlimetd. Phocion, moins soupçonneux, et qui craignait l’incertitude diïs événements de la guerre, était d’avis qu’on nreeptèt ses offres ; mais Démosthène, qui avait mieux étudié le caractère de Philippe, et qui était px'rsuadé que, selon sa coutume, il ne songeait qu’à amuser et à tromper les .Athéniens, les empêcha de prêter l’oreille à aiinine proposition de paix.

Ce prince * avait un pressant intérêt de terminer au plus tét cctti! guerre, qui le tenait dans line grande inquiétude, et le désolait surtout par les courses fréquentes des armateurs athéniens qui infestaient la mer voisine de scs états : ils iiilcrrompaiont absolument tout le commerce;ils empêchaient qu’on ne pdl tran.sporter au dehors rien de ce qui croissait dans la Macédoine , et qn'on apportât au dedans rien de ce qui manquait à ce royaume. Philippe sentait qu’il lui serait impossible de mel- Ire fin à celte guerre, et de se ilélivrer dos hienmmodilés qu’elle lui causait, qu’on soulevant les Thessaliens et les Thébains contre Athènes : il ne pouvait l’attaquer avec avantage, ni pur mer ni par terre ; ses forces maritimes en CP tcmps-là étaient inférieures â celles d ■

' cette république ; et le chemin pour s’avanci t par lerrc vers l’Attiquc lui demeurait fermé tant <iuc les TlK-ssalicus ne s’attacheraient, point à sa suite, et que les Thébains ne lui,

• ,Xn. M.SlWfl; av J M.-Plut. inPhoc. pog.7l!t.

• IViiioslli. l'io aç>ll|h. [SIg. tjï . i'JS.

)uvriraient point un passage. Si, pour les engager à se déclarer contre Athènes, il n’eût allégué que l’unique motif de son inimitié particulière, il comprenait bien qu’il n’ébranlerait peisonne ; que si, sous le prétcite spécieux d’épouser leur querelle commune, il pouvait une fois les déterminer à l’élire pour chef , il espérait de les entraîner plus fticilcment, ou par la persuasion, ou par la fraude.

Voilii quel était son but et son dessein, dont il lui importait inniiimeul de ne laisser entrevoir aucune trace, et de ne point faire naître contre lui le plus léger soupçon. 11 avait dans toutes les villes des pensionnaires à gages qui lui donnaient avis de tout, et qui le servaient fort utilement : aussi les payait-il bien. Par leur moyen il suscita une querelle aux Locriens Ozolos, appelés autrement Ut Locritm à’Amphiite,da nom de la ville d’Amphisse, leur capitale. Leur pays était entre l'Etolie et la Pltocide. On les accusa d’avoir profané une terre sacrée en labourant une campagne nommée la campagne Cyrrhée, qui était tout près du temple de EKdphes. Nous avons vu qu’un pareil sujet de plainte avait donné lieu à la première guerre Sacrée. L’alTaire devait être [tortée au tribunal des amphictyons. S’il y eûl l'mployé en sa faveur quelque agent connu ou suspect , il voyait bien qu’à coup sûr les Thé-baiiis et les Thessaliens soupçonneraient sa raameiivre, et que tous indubitablement se tiendraient sur leurs gardes.

Il s’y prit d’une manière plus One en conduisant sourdement son dessein par des souti'rrains qui en dérobaient toute connaissance. Par le moyen des pensionnaires qu’il avait à AÜiènes, il avait fait nommer pour pylagore Eschinc, qui lui était entièrement vendu. On appelait ainsi ceux que les villes grecques députaient à l’assemblée des amphictyons. Dès qu’il y fut arrivé, il travailla d’autant plus eflicaccment pour Philippe, qu’on se déliait moins d’un citoyen d’.Athèncs, ouvertement déclarée contre ce prince. Sur ses remontrances , on ordonna une descente sur les lieux pour visiter la terre dont les Amphissiens avaient été jusque-là regardés comme possesseurs légitimes, qu'on les accusait maintenant d’avoir usurpée par un impie sacrilège.

l’eudiinl q-ie les amphictyons visitaient la

campagne litigieuse, les Locriens tombent sur eux à l’improviste, les accablent d’une grêle de traits, et les obligent de prendre la fuite. En attentat si dé-claré alluma la baine et fa guerre contre ces Locriens. Cottypbe , un des amphictyons, mit en campagne l’armée qu’ils destinaient à châtier les mutins. Comme plusieurs avaient manqué nu rendez-vous , elle se retira sans avoir rien fait. Dans l’assemblée suivante des amphictyons, l’affaire fut remise sérieusement en délibération. C’est là que les orateurs, gagnés déjà auparavant par Philippe, prouvèrent aux députés, par un discours étudié, qu’il fallait ou qu’ils se cotisassent eux-mémes pour soudoyer des étrangers et châtier les réfractaires, ou qu’ils élussent Philippe pour leur général. Les députés v pour épargner à leurs républiques la dépense, les btigues et les dangers de la guerre, prirent ce dernier partL Par un décret public , on envoie à Philippe de Macédoine des amhatiadeurs, qui , au nom d'Apollon et des amphiciyont , réclament son asiislance, lepreisent de ne pat négliger Itt intéréti de ce dieu, dont se jouent les impirt amphissiens ; et lui notifient qu’à ce dessein tous les Grecs, agrégés au corps des amphiclyons, l'élisent leur général avec plein pouvoir d'agir comme bon lui semblera.

C’était à quoi Philippe aspirait depuis longtemps, et où tendaient tous scs desseins et toutes les batteries qu’il avait dressées jusque-là. Il ne peni point de temps. Il assemble incontineatses troupes; et, sous une feinte marche vers la campagne de Cyrrhée , après quelques légères expéditions, oubliant et Cyrrliéenset Locriens, qui n avaient servi que de préU’xte à sou voyage, et dont il se souciait peu ,ils’empared’Élatée,la plus grande ville de toute la Phocide , sur le fleuve Céphise , et Li mieux située pour tenir en bride les Thébains. Ccux<-i commencèrent à ouv rir les yeux, et virent ce qu’ils avaient à craindre.

Celte nouvelle ', étant arrivée à Athènes vers le soir, y répandit la frayeur. Le lendi— main, dès le matin, on convoque r,-»ssembléc. Le héraut, selon la coutume, demande à haute voix : Oui veut monter dans la tribune ? Personne ne se présente. Il répète à plusieurs reprises l’invilalion : ))crsonne encore ne se

' l)mio>ih. pro ClcUpIi. p.vg. 50I-S0I. — Diol. lib. 16, pjg. V7V-t77.

lève , quoique lous Im généraux et. tous les orateurs fussent présents , et qu’à cris redoulilés la voix commune de la patrie conjurât d'ouvrir un salutaire conseil. Car, dit üémosthène, de qui ce récit est tiré , lorsque la voix du héraut crie au nom des lois, elle doit justement être réputée pour la voix de la patrie. Dans ce silence général , causé par l'alarme où l'on était , Uémosihénc, animé par la vue même d'un danger si pressant , monte dans la tribune, et travaille à rassurer l'esprit des Athéniens, et à leur inspirer des sentiments conformes à la conjoncture présente et aux l>csoiiis de l'état. Aussi Imbile politique que grand orateur, il forme sur-le-cliamp , par l'étendue d'un génie supérieur, un avis qui embrasse tout ce que doivent faire les Athéniens au dedans et au dehors, sur terre et sur mer.

]Ls étaient à l'égard des Thébains dans une double erreur, dont 11 lèche do les détromper. Ils les croyaient attachés inséparablement à Philippe d'inclination et d'iolérét : il leur montre que le plus grand nombre d'entre eux n'atr tend qu'nne occasion pour se déclarer contre lui , et que la prise d'Élatée leur a appris ce qu'ils eu doivent attendre. D'un autre cété, ils regardaient ces mêmes Thébains comme leurs plus anciens et leurs plus dangereux ennemis, et ne pouvaient se résoudre à leur donner du stroma daus l'extrême danger dont ils étaient menacés. U est vrai qu'il y avait toujours eu une haine déclarée cnlrc les Thébains et les Athéniens ; et elle allait si loin , que , Pindare ayant loué dans un de ses ouvrages la ville d’Athènes ', les Thébains le condamnèrent è une grosse amende. Démoslhène, malgré des préventions si fortement enracinée dans les i-sprits, se déclare pourtant en h-ur faveur, et prouve aux Athéniens qu’il s’agit de leur pror pre intérêt , et qu'ils ne peuvent rien faire de plus agréable à Philippe que de lui abandonner Thèhcs , dont la ruine lui ouvrira un chemin assuré vers Atlièncs.

Demosthéne leur développe ensuite les vues (juc Philippe a eues en s’emparant de cette

< Il avail appeltf .Xlhiiies une i:i//e foriuante et cilé-

bre le rempart de la Gr^ee ; Auraeai rai

ipuaact, aX*tv«i A’Onvat. laîS AlltCnicns, non r.nilriil* de ilCiInmniasPr cr poine . fl de lui oiitoycr de cuoi inijrr l amende . lui eriséfcill une «lalue

place : u Que veut-il donc ? et pourquoi a-t-il « envahi Élatée? Il veut , d’un côté , par la « montre d’une armée , et par l’approche des « attirails de guerre autour de l'héhes, cncou- « rager sa faction, lui inspirer plus d'audace ; « d'autre part, frapper du contre-coup la a factioiiopposée,ct l'étourdir telleracnt, qu’il « suit en état dq la subjuguer, ou par la ler- « rcur, ou par la force. Philippe vous prescrit, « par son exemple, le plan que vous devez sui- « vre. Assemblez sous Eleusis un corps d’A- « théniens en ègc de servir, et soutcnez-lcs « par votre cavalerie. Par cette démarche , « vous appreudrez à toute la Grèce que vous « avez les armes è la main, et vous inspirerez « aux partisans que vous avez à Thèbes une « égale confiance pour faire valoir leurs rai- « sons,,et-y)our tenir tête au parti opposé, lors- « qu'ils verront qu’uinsi que ceux qui venu dent leur patrie à Philippe ont dans Élatée « des troupes toutes prêtes è les appuyer au « besoin , de même ceux qui veulent com- « battre pour la liberté vous ont à leur porte « tout prêts à les défendre en cas d’attaque, u Démostliéne ajouta qu’il fallait sur-le-cliamp envoyer des ambassadeurs vers les peuples de la Grèce , et surtout vers les Thébains , pour leseugager à former une.liguecommuue contre Philippe.

LTi avis si sage , si salutaire, fut suivi dans tous ses chefs; et en conséquence, on forma un décret où , après avoir rapporté les dilférentes entreprises par lesquelles Philippe avait donné atteinte à la paix , on continue ainsi « C’est pourquoi le sénat et le pimplc d'Athè- « nés, attentifs è la magnanimité de leurs an- « cètres, qui préféraient la liberté de la Grèce a au salut de leur propre pairie , ont .résolu « qu’aprés avoir fait des prières et des sacri- « Occs pour invoquer les dieux et les derai- « dieux tulélaircs d'Athènes et de l’Attiquc , « on mette en mer deux cents voiles ; qu'au U plus tôt l’amiral de leur floUc aille croiser en O deçà dm Thermopyles , tandis qu'avec un « hou corps d’infanterie et de cavalerie les gé- « néraux de terre iront camper aux environs O d’Élcusis ; que l’on envoie aussi des ainbassa- M deursaiix autrcsGrecs,àcommenccrd’abord B par les Thébains, car ce sont eux que Phi- •I lippe menace de plus près ; qu’on les cxhorlc

-ȍf> 172 , .

« à ne redouter en aucune sorte l’hilippc , n mais à inaiuteuir avec courage leur indepen- « dance particulière (d la liberté commune de O toute la Grèce ; et qu’on leur déclare que, « si autrefois quelque mécontentement a re- « froidi l’amilié réciproque entre eux et nous, B le peuple d’Athènes, oubliant le passé, les « assistera maintenant et d’iiommes et d'ar- « gent , et de traits, et de loule sorte d’armes , « convaincu que les Grecs naturels peuvent « avec honneur s’eidre-disputcr la préémi- « nence . mais qu’ils ne peuvent , sans flétrir <1 la gloire des Grecs et sans déroger à la « vertu de leurs ancêtres, se laisser dépouil- B lerde cette prééminence par uu étranger, ni a consentir à un si honteux asservissement. »

Démostliène ', qui était à la tète de l’ambassade, partit sur-le^hamp pour Thèbes; et il n’y avait pas de temps A perdre, car en deux jours Philippe pouvait arriver dans l’Attique. Gc prince envoya aussi ses ambassadeurs A Thèbes. Python * tenait parmi eux la première place, et se distinguait tellement par son éloquence vive et persuasive, A laquelle il était diHicile de résister, qu’auprès de lui les autres députés ne faisaient que bégayer ; mais il trouva ici son maître. Aussi Démosthène ’, dans une harangue où il rapporte les services qu’il a rendus A la république, fait sonner celui-ci fort haut, et place A la tète de ses exploits politiques l’heureux succès de cette importante négociation.

Il était d’une extrême consé’quence pour Athènes d’attirer dans la ligne les Théhains. qui étaient voisins de l’Attique et la rouvraient, qui avaient des troupes trè.s-aguerfies, et qui, depuis les célèbres victoires de Leuctres et de Mantinée, tenaient le premier rang parmi les peuples de la Grèce pour la bravoure et la science militaire. La chose n’élail pas aisée, tant à cause des grands senices qu’ils avaient refus encore tout récemment de Philippe, pendant la guerre de la Phoride, qu’A cause de l’antipathie ancienne et déclarée entre Thèbis et Athènes.

* Plut, in DfmoMh.

* O Python (^ialt (“.c Uyzfinrc. llavail obtenu le droit <h‘ bourgpui»ie il Allh iie^v, pui> sVljit tournt* du cdlé de t hiüppe. (Df.mo&tii. 193rl7lj.)

* Oral, pro Coroné ■ pôg. ôt U.

Les dé|>ulés de Philippe parleront les premiers. Ils exposèrent et mirent dans tout leur jour, et les bienfaits dont Philippe avait comblé les Thébains, et les maux sans nombre qu’Athènes leur avait fait souffrir. Ils leur représentèrent vivement les grands avantages qu’ils pouvaient attendre du ravage de l’Attique, dont les troupeaux, les biens, et la puissance, passeraient dans leur ville ; au lieu qu’en se liguant avec Athènes, la liéotie devicndrail le théâtre de la guerre, et éprouverait seule l« pertes, les ravages, Iw incendies, et tous lis autres malheurs qui en sont une suite inévitable. Ils conclurent en demandant, ou que les Thébains joignissent leurs armes à celles de Philippe contre les Athéniens, ou qu’au moins ils lui livrassent un passage sur leurs terres pour entrer dans l’,\ttique.

L’amour de la patrie, et une juste indignation contre la mauvaise fui et les usurpations de Philippe, animaient déjA assez Uemosthène : mais la vue d’un orateur qui semblait vouloir lui disputer l’honneur de la parole enflanuna encore son zèle, et lui prêta une nouvelle vivacité. Il opposa aux raisonnements captieux de Python les actions mêmes de Philippe, et surtout la prise d’Élatêe en dernier ■ lieu, qui découvraient clairement ses desseins. Il le représenta comme un prince inquiet, entreprenant, ambitieux, artilicieux , perfide, dont le plan était d’envahir toute la Grèce, mais qui, pour y réussir plus sùrenK’tit, était attentif à n’en attaquer les peuples que les uns après les autres ; dont les prétendus bienfaits étaient, des pièges tendus A la crédulité des peuples qui ne le connaissaient pas, |>our désarmer ceux dont le zèle pour la liberté publique pourrait être un obstacle A ses entreprises. Il leur fit comprendre (|uc la conquête de l’AIliquc, loin de satisfaire l'insatiable avidité de cet tisurpateur, ne servirait que de degré pour assujettir Thèbes et les antres villes de la Grèce. Qu’ainsi l’intérêt des deux républiques, devenu désormais inséparable, demandait qu’on oubliAt parlhitement les anciens sujets de mécontentement pour réunir toutes leurs forces contre l’eniiejui commun.

Les Thébains n’hésitèrent pas longtemps A prendre leur parti. La forte éloquence' de Dé-

^ Thi>oiiom;>. apuU IMul. tn Vil l>cnu>»Ui png, 83i.

ogie

<S9cÿg» 17."

mostliènc, iKl un liisloiieii , souinaiit dans ; clipr li.s Tliébniiis du se joindre ù ceux d'A-

leurs âmes romme un vent impétueux, y rallumn le zélé de la pairie et l'amour de la liberté nvee, tant d'ardeur, que, bannissant de leur esprit tonte pensée de crainte, de prudence, de reconnaissance, ils furent transportés et ravis par son discours comme par une espf“ce d'enthousiasme, et uniquement enflammés de l’a-mour de la belle ploire. On voit ici ce que peut sur les esprits le talent de la parole, surtout quand il est acrompauné d'amour et de zèle pour le bien public, l'n seul homme réglait tout à son gré dans les assemblées d'Athènes eide Thèbes, également aimé, respecté, et autorisé dans ces deux villes.

Philippe, déconcerté par la réunion de ces deux peuples, envoya des ambassadeurs â Athènes pour les engager è ne point armer, et à vivre avin; lui en bonne intelligence. Mais les esprits étaient trop aigris et trop justement alarmés pour qu'on écoutât aucune proposition; et l'on ne se liait point à la parole d’un prince qui ne cherchait qu'à tromper. Ainsi tout se prépara à la gin;rre, et les troupes montraient une ardeur incroyable. Des pei^ sonnes mal intentionnées essayèrent de l'éteindre ou de la refroidir par le récit de funestes présages, et de terribles prédictions qu’on inctla'it dans la bouche de la prêtresse de Delphes. Ma'is Démoslhène, plein de confiance dans les armes des Grecs, et racrveilleusemcnt encouragé par le nombre et par la valeur des troupes qui ne demandaient qu’à voir l’ennemi, ne leur permettait pointdc s’amuser à tous ces oracles et à toutes ces frivoles prédictions. C’est pour lors qu'il dit que la Pythie philippisait, faisant entendre, par ce mot, que c'était l’argent de Philippe qui causait l'enthousiasme de la prêtresse, qui lui ouvrait la bouche, et qui faisait parler le dieu è son gré. Il faisait souvenir les Thébalns de leur Epaminondas, et les Athéniens de leur Périclès, qui regardaient ces oracles et ces prédictions comme de vains’ épouvanlails, et ne consultaient que la raison. L’armée d’.\thènes partit donc sur-le-champ, et se rendit à Eleusis. Les Thébains, surpris d’une si prompte diligence, s’y 'joignirent, et tous ensemble attendirent l’ennemi.

Philippe , de son côté, n’ayant pu ni empé-

thenes, ni porter ceux-ci à faire alliance avec j lui, après avoir réuni toutes ses troupes, entra I dons la Béolie. Il avait trente mille hommes I de pied et deux mille chevaux. L’armée des ennemis n’était pas tout à fait si nombreuse. On peut dire que de part et d’autre le courage des soldats était égal : mais le mérite des chefs ne l’était pas. El qui pouvait-on alors comparer à Philippe? Iphicrate, Chabrias, Timothée, fameux chefs des Athéniens, n’étaient plus. Phocion aurait pu lui tenir tête : mais, outre que cette guerre avait été engagée contre son avis, la faction contraire lui avait donné l’exclusion , et avait fait nommer pour généraux Charès , qui était absolument décrié , et Lysiclès, qui ne se distinguait que par uuc téméraire et présomptueuse audace. G’est par le choix de tels chefs , auquel la cabale seule a part, que se prépare la ruine des états.

Les deux armées campèrent pn» de Chéronée , ville de Béotie. Philippe donna lo commandement de son aile gauche à son fils Alexandre , âgé pour lors de seize ou dix-sept ans. ayant mis auprès de lui les plus habile.v olllciers qu’il eût ; et lui , il se chargea de la droite. Dans l’autre armée , le» Thébains formaient l’aile droite, et les Athéniens la gauche.

Au lever du soleil, on donna de part et d’autre les signaux. Le combat fut rude et opiniâtre, et la victoire balança longtemps entre les deux partis , chacun faisant des elforts extraordinaires de courage et de bravoure. Alexandre, qui, dès lors animé d’un beau feu, cherchait à se signaler pour répondre à la confiance de son père, sous les yeux de qui il combattait et faisait le ptemier essai du commandement , montra dans cette bataille toute la capacité d’un vieux général , et le courage déterminé d’nn jeune oITicier. Ce fut lui qui enfonça , après une longue et vigoureuse résistance , le bataillon sacré des Thébains , qui était l’élite de leur armée. Le reste des troupes qui était autour d’Alexandre, animé par son exemple, acheva de le mettre en déroute.

A l’aile droite, Philippe , qui ne voulait pas céder à son fils , chargea vivement les Athéniens , et commença à les ébranler et à leur faire perdre du terrain, biais ils reprirent bientôt courage , et regagnèrent leur premier

poste. Lysidès ' , l'un des deuï «éiiLTaus , ayant enfoncé quelques troupes du centre des Macédoniens , se crut déjà victorieux , et plein d’une téméraire confiance, il s'écria : Allons, camarades, poursuicons-les jusque dans la Mare'dnine. Philippe, s’apercevant, que les Athéniens, au lieu de profiler de leur avantage pour prendre sa phalange en flanc , suivaient ses troupes avec trop d'ardeur, dit froidement : Les Athéniens ne savent pat vaincre. Aussitôt il donne ordre à sa phalange de se replier sur une petite hauteur ; et voyant que. les Athéniens en désordre s'aimndonnaient à la poursuite de ceux qu’ils avaient enfoncés, il va fondre sur eux avec sa phalange, et les prenant en queue et en liane, les met en déroule. Démosthène , plus grand homme d'état que grand homme de guerre , cl plus capahle de ilonuer dans ses discours de salutaires conse'ils que de les soutenir par un courage intrépide , prit la fuite avec les autres, et jeta bas ses armes ’. On prétend même que , pendant qu’il fuyait, sa robe s'étant accrochée à un chardon, il crut que c'était quelque ennemi qui l’arrêtait , et cria : Donnez-moi la vie. Il demeura sur la place plus de mille Atlréniens, et l’on en fit prisonniers plus dedenx mille, parmi lesquels se trouva l’orateur Démade. Iji perte ne fut pas moindre du côté des Thébains.

Philippe , après avoir érigé un trophée , et ufiért aux dieux un sacrifice en action do grâces pour la victoire qu’il venait de remporter, distribua des récompenses aux officiers et aux soldats , à chacun selon son mérite et son rang.

La manière dont il se conduisit après le gain de la bataille , montre qu’il est bien plus aisé de vaincre des ennemis armés que de se vaincre soi-méme et que de surmonter ses passions. Au sortir d’un grand repas qu’il avait donné aux olficiers , enivré également de joie et de vin , il se transporta sur le champ de bataille, et là, insultant à tous ces morts dont la ti^rre était couverte , il mit en chant le commencement d’un décret que Démosthène avait dressé pour exciter les Grecs à celte guerre , et chanta, en battant la mesure : Démosthène,

< Polyvn. Slraleg. Ilb. 4 [cap. 1].

■ Plut. In VitI dtcam. Ont. pag. 8i5.

[ Péanien , fUt de Démosthène , a -dit Il n’y

eut personne qui ne fût ciKtqué de voir le prince se déshonorer luinnéine et flétrir sa gloire par une bassesse si indigne d’un roi et d’un vainqueur ; mais tous gardaient le silence. L’orateur Démade, du nombre des prisonniers , mais toujours libre , fut le seul qui osa lui en faire sentir l’indécence : Eh! Seigneur, lui dit-il, la fortune vous ayant donné le rôle d'Agamemnon, comment ne rougissezvous point de jouer celui de Thersite? Celle parole , pleine d’une généreuse liberté , lui ouvrit les yeux , et le fit rentrer en lui-méme. Loin de savoir mauvais gré à Démade , il l’eu estima encore davantage, lui fit toutes sortes d’amitii’is, et le combla d’honneur.

Depuis ce temps-là , il parut changer enliç-rement d’esprit et de conduite , comme si , dit un historien , la conversation de Démade eût adouci son humeur et l’eût familiarisé avec les grâces attiques *. 11 renvoya libres tous lc*s prisonniers athéniens, sans exiger d’eux aucune rançon , et leur donna, à la plupart , des habits , dans la vue de gagner par ce bon traitement une république aussi puissante que celle d’Athènes. En quoi, selon l'olybc", il remporta un second triomphe , plus glorieux pour lui, et même plus avantageux que le premier : car, dans Iç combat , son courage n’avait, vaincu que ceux qui s’y trouvèrent présents ; ici sa bonté et sa clémence lui gagnèrent la ville entière, et lui soumirent tous les cœurs. Il renouvela avec les Athéniens l’ancien traité d’amitié et d’alliance , et accorda la paix aux Béotiens, après avoir laissé une bonne garnison dans Thèbes.

On dit qu’Isocrate ’, le plus célèbre rhéteur de ce temps-là, qui aimait tendrement sa patrie, ne put survivre à la perle et à la honte qu’elle veuait de souflrir dans la bataille de Cliéronée. Dès qu’il en eut reçu la nouvelle, ne sachant pas comment Philippe userait de sa victoire , et voulant mourir libre, il avança sa fin en cessant de prendre aucune nourriture. Il était âgé de quatre-vingl-dii-huit ans.

* Tffô Tûü Aq/jtcxâou xaSout>]}St>ra T«rf Attcxb^

(Dloo. [XVI. S ^‘71-)

* Polyb. Ifb.5, pag. 3âO.

* Plut. Id iMcr. ptg. 837.

J'aurai lieu de parler ailleurs de son style et de ses ouvrages.

Démostliène paraissoit la principale cause du terrible échec qu'Athénes venait de recevoir, et qui porta un coup mortel à sa puissance, dont elle ne se releva jamais. Dans le monnent même que l'on apprit cette sanglante défaite, qui intéressait tant de familles *, lors^ qu'il n'aurait pas été surprenant que la multitude, saisie de frayeur et d'alarme, se fût laisse emporter à quelque mouvement d'une colère aveugle contre celui qu'elle pouvait regarder en quelque sorte comme l'auteur d'une si atTreuse calamité ; dans ce moment-lé même, le peuple se livra encore entièrement aux conseils de Démosthène. Les précautions qu'on prit de poser des gardes, de relever les murs, de réparer les fossés, furent prises conforméni.'nt à ses avis. On le chargea lui-même du soin de pounoir aux vivres, et de réparer les murs. Il s'acquitta de cette dernière commission avec une générosité qui lui fit beaucoup d'honneur, et pour laquelle, dans la suite, on lui décerna une couronne d'or à la requête de Ltésiphon, en récompense de ce qu'il avait fait don ^ la république d'une somme assez considérable qu'il avait fournie de son propre fonds pour aclicvcr la réparation des murs.

Dans l'occasion dont il s'agit, c'est-à-dire après la bataille de Chéronée, les orateurs qui étaient contraires à Démosthène s'étant élevés contre loi de concert, et l'ayant appelé en justice pour lui faire son procès, le peuple ne se contenta pas de le renvoyer absous de toutes leurs charges et accusations, mais le combla encore de plus d'honneur qu'il n'avait jamais fait : tant la vénération qu'on avait conçue pour son zèle et pour sa fidélité était à l'épreuve des phis.fuuestes revers.

Les Athéniens, peuple naturellement léger, inégal , et sujet à punir ses fautes et ses négligences en la personne de ceux dont les projets souvent ne manquaient de réussir que par ses lenteurs continuelles dans l’exécution, en couronnant ici Démosthène au milieu d’une calamité publique dont il paraissait seul l’auteur, rendent un hommage ^orieui à sa capacité et

I DerooMh. pro Cutiph. pag. 514. — Plut. In DemoMb. pag. 855.

à sa droiture. Par celte démarche, pleine de sagesse et de courage, ils semblent en quelque sorte s'avouer à eux-mêmes leur tort de n'avoir ni entièrement ni assez têt déféré à ses avis, et se reconnaître seuls coupables de leurs disgrâces.

Le peuple ne s’en tint pas là Les os de ceux qui avaient été tués à la bataille de Chéronée ayant été rapportés à Athènes pour y être inhumés, il choisit Démosthène pour faire l’éloge de ces vaillants hommes; preuve authentique qu'il ne lui attribuait point le mauvais succès de la bataille, mais à b divine providence seule, qui dispose des événements humains comme il lui plaît; ce qui fut marqué en termes exprès dans l'inscription gravée sur le tombeau de ces illustres morts :

La terre couvre Ici ces victimes d'état Que leur zéie ifnmdta dans le fort du tombât.

Lâ Grèce , sur le point de se voir asservie ,

Ne se Mova dq joug qu'aux dépens de leur > le.

Jupiter le voulut. Mortels , aucun effort Ne peut vous affranchir des volontés du sort ;

Aux dieux seuls appartient ratlribul d'impeccable»

Et le droit de Jouir d'un bonheur hnoiuable.

C’est la solide réponse * que Démosthène oppose aux reproches qu’Eschinc ne ces.sait de lui faire sur la perte de celte bataille. « Atlaa quez-moi, lui disait-il, sur les avis que je don- « nai, mais abstenez-vous de me calomnier « sur ce qui arriva : car c’est au gré de l’In- 0 telligencc suprême que tout se dénoue et a SC termine; au lieu que c’est par la nature « des avis mêmes qu’on doit juger de l’inten- « tion de celui qui les donne. Si donc, par l’é- « vénement, Philippe a vaincu , ne m’en fai- « les point un crime , puisque c’était Dieu qui a disposait de b victoire, et non moi : mais « qu'avec une droiture, qu’avec une vigibrice, « qu'avec une activité infatigable et supéa rieure à mes forces, je ne cherchai pas , je « ne mis pas en œuvre tous les moyens où b « prudence humaine peut atteindre, et que je « n’inspirai pas des résolutions et nobles, et « dignes d’Athènes, et nécessaires, raontrez-

• Ftut.ibid. Dcmoilh. proCmiph. |Mg. 51t, 520.

I • UemoMb. proCletipb. p»g. 505.

« Ic-moi, cl alors donnez carrière à vos accu- « salions. »

]| emploie ensuile relie flimre noble el hardie qui esl regardée rninmc le plus bel endrok de la harangue, cl que Lnngin a tanl fail valoir Déinoslhèuc veul juslifier sa coiiduile, el prouver aux Alhéub'iis qlills n’oiil poinl failli en livrani balaille ii Philippe. Il ne se conlenle pas d’apporler froidemenl l'cxem- |de des grands hommes qui ont comballii pour la même cause dans les plaines de Maralhon , à Salamine , et devant Platée ; il en Hsi^ bien d'une autre sorte , dit ce rhéteur ; et tout d'un coup, comme s’il était inspiré d’un dieu et i)ossédé de l’esprit d’Apollon même , il s'écrie, en jurant par ces vaillants défenseurs de la Grèce : .Von, messifiirs, non, voies ii'arcz point failli. J'en jure par ce» ijranil» hommes (jui ont eoinhallu, sur terre à Marathon et à l’intée, sur mer itérant Salamine et Artemise ; et tant d'autres, ipti tou» ont reçu de ta république lés mêmes honneurs de ta sépulture, et non eeux-tà seulement qui ont réusù et remporté la victoire. Ne diraiton pas , ajoute Longin, qu'en changeant l’air naturel de la preuve en cette grande et pathétique manière d’allirmer par des serments si extraordinaires , il délie en quelque sorte ces anciens citoyens , et fait regarder tous ceux qui meurent de la sorte comme autant de dieux, par le nom desipiels on doit jurer.

J’ai déjà remarqué ailleurs combien ' ces discours * , prononcés solennellement à la gloire de ceux qui élail morts en combattant pour la liberté, étaient capables d’inspirer à la jeunesse athénienne un zèle ardent pour la patrie, et un xif désir de se signaler dans les combats *. Une autre cérémonie observée ii l’égard des enfants de ceii \ dont les pères étaient morts au lit d’honneur n’était pas moins cllicaec pour exciter à la vertu. Dans une fêle célèbre, où l’on représentait des spectacles en pré'sencc de tout le peuple, un héraut montait

I Dcmosib. pro Clesiph. ibid. pjg. 308.

* lie Subi. râp. IG.

> Di^inosUiénp, dans le discours rnnirr Ixptine, hUoh* MTver qu'il n'y avait que la ville d'Alhèiics qui fil ainsi protionrcr dos oral.sons funèbres a i honneur de roui qui étaient morts pour la pntiie.

* Jsch. coalr. Clés pag <12.

sur le Ihéatrc pour y produire de jeunes orjdielins couverts d’une armure complète, et criait ù haute voix : « Ges jeunes orphelins, h « qui une mort prématurée a ravi au milieu « des hasards leurs pères illustres, ont re- 0 trouvé dans le peuple un père qui a pris « soin d’eux jusqu’à la lin de leur enfance. U Maintenant il les renvoie, armés de pied eu <1 cap, vaquer sous d’heureux auspices à leurs « affaires, el les convie de mériter chacun à « l’envi les premières places dans la républi- (I que. » C’est par de pareils moyens que se perpétuent dans un état la bravoure militaire, l’amour pour la patrie, le goût de la vertu et de la solide gloire.

Ce fut l’année même de la babiillc de Cbéronée, et deux ans avant la mort de Philippe, qu’Eschine, jaloux delà gloire de son rival, attaqua le décret qui lui avait accordé une couronne d’or, cl qu’il intenta une accusation contre Ctésiphon , ou plutôt contre DémosthènC; mais la cause ne fut plaidée que sept ou huit ans après, vers la cinquième ou sixième année du règne d’Alexandre. J’en rapporterai ici le succès , pour ne poinl couper dans la suite le récit des Ibits d’Alexandre.

Jamais cause n’excita tant de curiosité, et ne fut plaidée avec tant d’appareil. On accourgt de toutes parts ' , dit Cicéron, et l’on accourut avec raison. Quel plus beau spectacle que de voir aux mains deux orateurs, excelfenls chac'ün en leur genre, formés par la nature, perfectionnés par l’art, et, de plus, animés par d’éternelbMS dissensions et par une haine implacable?

Ces deux discours ont toujours été regarda comme les chefs-d’œuvre de l’antiquité les plus parfaits, surtout celui de Démosthêne *. (ücéron l’avait traduit tout entier; preuve éclatante du cas qu’il en faisait. 'Malheureusement de tout son ouvrage il ne nous reste que l’avant-propos , qui fait bien regretter le reste.

.\ travers les beautés sans nombre qui se montrent de toutes parts dans ces deux haran-

' « .Vd (;uod judictum roncursus diettûr è lo!4 Gr»ci4 U fnrius (*<$0. Quiil cnlm aut lam vliM^ndum , aul tain au «c diotiiliim fuit , quam stimmorum OMtorum . in gravis- K simâ enu'i , arrurata el inimiritiiü Incotisa cuntcotio?* ^(jc. de Opt. (ien. Orat. n. 22.)

* l>c 0|>l. Gt'n 0:at.

gucs, on y voit, ce me semble, s’il m’est permis de critiquer de si grands hommes, un défaut considérable, qui en peut ternir beaucoup l’éclat , et qui me parah contraire aui règles de la saine et bonne éloquence : ce sont les injures grossières que ces deut orateurs se disent de part et d’autre. On a fait le même reproche à Océron pour les harangues qu’il prononça contre Antoine. J’ai dit que ce style et ce tissu d’injures grossières était contraire à la bonne éloquence. En effet, tout discours dicté par la passion et par la vengeance devient infailliWenient suspect aux juges ; au lieu qu’un discours fort et invincible du cèté des raisons, mais retenu et modéré pour les manières, gagne les cœurs en même temps qu’il éclaire les esprits, et persuade autant par l’estime qu’il inspire pour l’orateui' que par la force des raisons qu’il emploie.

La conjoncture du temps paraissait fort favorable à Eschine. Le parti des Macédoniens, ' qu’il avait toujours favorisé, était très-puissant à Athènes, surtout depuis la ruine de Thèbes. Cependant Eschine succomba, et paya de la Juste peine de l’exil une accusation témérairement intentée. Il alla s’établir à Rhodes, et ouvrit là une école d’éloquence, dont la gloire se soutint pendant plusieurs siècles. 11 commença ses leçons par lire à ses auditeurs les deux harangues qui avaient causé son bannissement. On donna de grands éloges & la sienne : mais, quand ce vint à celle de Démosthène, les battements de mains et lesacclamations redoublèrent ; et ce fut alors qu’il dit ce mot, si louable dans la bouche d’un ennemi et d’un rival : Eh! que serait-ce donc si cous l'aviez etUendu lui-même?

Au reste , le vainqueur usa bien de la victoire ; car , au moment qn’Eschine sortit d’Athènes pour aller à Rhodes, Démosthène , la bourse à la main, courut après lui, et l’obligea d’accepter une offre qui dut lui faire d’autant plus de plaisir, qu’il avait moins lieu de s’y attendre. Sur quoi Eschine ’ s’écria : Comment ne regretterais-je pas une patrie où je laisse un ennemi si généreux, que je désespère de rencontrer ailleurs des amis qui lui ressemblent!

‘ Quelques lulean ittribnem ce mot à Dêmostbine

(VU. — Puiurn, BASi lbcoiisiil ubs aubbicttosi.

SB VAIT DÈCLABBB GBNSbAL DRS GkBCS COBTBB LRA PbBSBS, ETSBPnèpABBACElTRGBASDe EXPèDITlDB.

Troubles domestiques dars l'irtériecb dr sa ■Aisox. Il iSpcdie Olvmpias, et Xpodse crr autre VEMMB. Il CiLRBRE LES NOCES DE ClÉOPATHE SA FILLE AVEC ALEXANDRE, HOI D'ÉpIlE. ET EST TUÉ AU MILIEU DE CES NOCES

On peut dire que ce fut la bataille de Chéronée qui mit la Grèce sous le joug '. La Macédoine alors, avec trente mille soldats, vint à bout de ce que la Perse, avec des millions d’hommes, avait tenté inutilement à Platée , à Salamine et à Marathon. Philippe, dans les premières années de son règne, avait repoussé, divisé, désarmé ses ennemis. Dans les suivantes, il avait soumis par l’artilice ou par la force, les plus puissants peuples de la Grèce, et s’en était rendu l’arbitre. Âlainlenant il se prépare à venger les injures que la Grèce avait reçues des barbares, et ne médite rien moins que de renverser leur empire*. Le principal fruit qu’il tira de sa dernière victoire, et c’élait le but qu’il se proposait depuis longtemps , et qu’il n’avait jamais perdu de vnc, ce fut de ac faire déclarer dans l’assemblée des Grecs leur général contre les Perses. En cette qualité, il se prépara & aller attaquer ce puissant royaume. Il désigna pour commander une partie de ses troupes Attale et Parménion, deux de ses chefs sur la valeur et la prudence dc.squels U comptait le plus , et les fit partir pour l’Asie Mineure.

Autant le dehors était heureux et brillant pour Philippe autant l’intérieur de sa maison était pour lui triste et afiligeant. La division et le trouble y régnaient. Ijt mauvaise humeur d’Olympias, qui était naturellement jalrfusê, colère et vindicative, y excitait continuellement des querelles et des disputes , et rendait la vie désagréable à Philippe. D’ailleurs, mari peu fidèle lui-même, on prétend qu’R éprouva l’infidélifé qu’il avait méritée. Soit juste sujet de plainte, soit légèreté et inconstance de sa part, il en vint jusqu’à la répu-

lorMiac . trois ans apràs . H éprouva le iori d'Escliloe , et fut n Mm tour banni d‘Albènes.

* .40. M.3fl67;av.J. C.337. ^

> Diod. lib. iii, png.4T9.

* IMuU In Alei. pag. fldO.

tt

.1» Zed : ‘le

dier. Alexandre, qui awit plusieurs antres sujets de mécontentement, fut vivement piqué de l’injure qu’on faisait à sa mère.

Philippe , après avoir répudié Olympias , -épousa Cléopâtre, nièce d’Attalc, laquelle était encore très-^jeune , mais d'une beauté extraordinaire , aux attraits de laquelle il ne put résister. Au milieu des réjouissances de la noce, et dans la chaleur du vin, Attale, oncle maternel de la nouvelle reine , s’avisa de dire que les Macédoniens devaient demander aux dieux qu’elle donnât un légitime successeur è leur roi. A ces mots, Alexandre, naturellement colère , irrité d’un discours si offensant , Qwri ! misérable , lui dit-il , me prends-tu donc pour un bâtard ? et en même temps il lui jeta sa coupe â la tète. Attale repartit de même. La querelle s’échauffe. PhiKppe , qui nxangeait à une autre table , trouva fort mauvais que l’on troublât ainsi la fêle, et, oubliant qu’il éuit boiteux , il courut l’épée nue droit à son fils ; mais heureusement le père tomba , et les conviés eurent le loisir de se jeter entre deux. Le plus difficile fut d’obtenir d’Alexandre qu’il ne s’obstinât point à se perdre. Outré de tant d’injures atroces , quoi qu’on pût lui dire du respect qu’il devait à son roi et à son père , il exhala son ressentiment par cette amère raillerie: Vraiment let Macédoniens ont là un chef bien en étal de passer d'Europe en Asie, lui qui ne peut aller d'une table à l’autre sans t'exposer à se rompre le coul Après cette insulte il sortit; et ayant pris avec lui sa mère Olympias, è qui l’on faisait un si grand affront, il la mena en Épire , et, pour lui, il passa chez les Ulyriens.

Cependant Déroaratc de Corinthe, qui était lié avec Philippe par les nœuds de l’hospitalité, et qui était très-bmilier et très-libre avec lui , arriva à sa cour. Après les premières civilités et les premières caresses, Philippe lui d^anda si les Grecs étaient en bonne intelligence entre eux : Vraiment , seigneur, lui répondit Démarale, il cous sied bien de vous mettre tant en peine de la Grèce, vous qui avei rempli votre propre maison de tant de querelles et de dissensions! Le prince , sentant jusqu’au vif ce reproche , revint à lui , reconnut sa faute , et rappela Alexandre , en lui envoyant ce même D^arate pour lui persuader de revenir.

Philippe ne perdait point de vue la conquête de l’Asie*. Plein du grand projet qu’il roulait dans sa tête , il consulte les dieux pour savoir quel succès il aurait. La Pythie lui répond : Le taureau est déjà couronné , sa fin approche , et il va bientôt être immolé. Il n'hésite pas un moment , et interprète en sa foveur un oracle dont l’ambiguité aurait dû au moins le tenir en suspens. Pour se mettre en état de ne plus penser qu’à son expédition contre les Perses , et de se livrer tout entier à la conquête de l’Asie, il se bâte de Qnir ses affaires domestiques. 11 offre un sacrifice solennel aux dieux, et se prépare à célébrer à £ges , ville de Macédmne , avec une magnificence incroyable , les noces de Cléopâtre sa fille, qu’il donnait en mariage à Alexandre , roi d’Ëpire, et frère d'Olympias sa femme. Il y avait invité toutes les personnes les plus considérables de la Grèce,'et 0 les combla de toutes sortes de marques d’amitié et d’honneur, pour leur témoigner sa reconnaissance de la qualité de généralissime des Grecs qu’on lui avait conférée. Les villes à l’envi s’empressèrent de lui faire leur cour en hii envoyant des couronnes d’or, et Athènes se signala parmi toutes les autres par son zèle. Le poêle Néoptolème avait composé exprès pour cette fête une tragédie* intitulée Cinyras, où, sous des noms empruntés, il représentait le prince déjà vainqueur de Darius et maître de l'Asie. Philippe écoutait avec joie ces heureux présages; et, les comparant avec la réponse dé foracle, il se tenait assuré de sa conquête. Le lendemain du repas, on célébra des jeux et des spectacles. Comme ils faisaient partie de la rd'igion, on y porta en pompe cl en cérémonie douM images des dieux , travaillées avec un art inimitable. Une treizième les surpassait foules en magnificence ; c’était celle de Philippe , où n était représenté comme un dieu. L'heure venue, il sort de son palais, revêtu d’une robe blanche, et s’avance majestueusement au milieu des cris de joie cl des applaudissements vers le théâtre , où une multitude innombrable, tant de Macédoniens que d’étrangers , l’attendait

< An.M. 3M8;«v.J.C. 336.

• Suélone, entre let présigesde U mort deCaliaak. qui mourut i peu prêt comme Philippe, observe que. rc jour-lè , le pantomime Mncsier joua la pièce qu'avait représentée Néoptolètne le Jour que Philippe fut tué.

avec impalicnec. Il élail précédé el suivi de scs gardes, qui , par son ordre, laissaient un assez grand intervalle entre eux el lui , afin qu’on le pftt considérer plus facilement , et pour faire voir aussi qu’il regardait l’amour des Gr<;es à son égard comme la plus sûre garde qu’il pût avoir.

Tout l’appareil de cette fête, toute la célébrité de ces noces se termina au meurtre du roi, et ce fut un déni de justice qui lui fll perdre la vie. Quelque temps auparavant, Attale, dans l’ardeur du vin et de la débauche, avait fait une insulte sanglante à Pausanias, jeune seigneur de Macédoine. Celui-ci poursuivait depuis longtemps la vengeance du cruel affront qu’il avait reçu, et ne cessait d’implorer avec chaleur la puissance royale. Mais Philippe, pour ne point mécontenter Attale, oncle de Cléopâtre , qu’il avait épousée depuis la répudiation d’O lympias sa première femme , demeurait toujours sourd aux plaintes de Pausanias. Sculolement , pour le consoler et lui donner des preuves de son estime et de sa confiance, il le mit parmi les premiers officiers de sa garde. Ce n’était pas ce que demandait le jeune Macédonien. Sa colère se tourne donc en fureur : il s’cii prend à son juge, et forme le dessein de Inversa honte en se souiUant d’un détestable parricide.

Un homme déterminé à mourir est bien fort et bien redoutable. Pausanias , pour l’exécution de son dessein meurtrier, choisit leraoraciit de cette pompeuse cérémoide , où tous les yeux étaient attachés sur le prince , sans doute pour rendre sa vengeance plus éclatante , et pour la proportionner en quelque sorte ù la grandeur de l’injure qu’il avait reçue, dont il croyait avoir droit de rendre le roi responsable ai>rès toutes les poursuites inutiles qu’il avait faites auprès de lui pour en tirer la satisfaction qui lui était due. Le voyant donc seul dans cet espace vide que ses gardes laissaient autour de lui , il s’avance, le perce d’un coup de poignard , et le fait tomber mort à scs pieds. Diodore remarque qu’il fut assassiné dans le moment même que sa statue entrait dans le Ihéétre. L’assassin avait fait tenir des chevaux tout prêts, et il se serait sauvé sans un accident qui l’arrêta ‘ et laissa le temps de l’attcin- 1 An. M. 3608;âY.I.C.m

dre ; il fut mis en pièces sur-le-champ. Ainsi mourut Philippe , flgé de quarante-sept ans , après en avoir régné vingtsiuatre. Artaxerxe Ochus , roi de Perse , mourut aussi la même année.

Dcmoslhène fut secrètement averti de celte mort de Philippe ' ; et , pour disposer par avance les Athéniens h reprendre courage, il alla au conseil avec un visage où la joie était peinte, et dit que, la nnit précédente, il avait eu un songe qui promettait quelque grand bonheur aux Athéniens. Peu de temps après on vit arriver les courriers qui apportaient les nonvell(!s de la mort de Philippe. On se livra à des transports de joie immodérés, sans garder aucune mesure ni aucune bienséance ; et c’éüiit Démosthène surtout qui inspirait ces sentiments. Lui-même parut en public avec une couronne de fleurs sur la tête et vêtu magnifiquement, quoique ce ne fût que le septième jour de la mort de sa fille. 11 engagea les AthiV nions à faire des sacrifices pour remcTcier les dieux d’une si bonne nouvelle; et, par un décret, il fit décerner une couronne ù Pausanias qui avait commis le meurtre.

On ue reconnait ici ni Démosthène, ni les Athéniens; et l’on a peine à comprendre comment, dans un crime aussi détestable qu’est le meurtre d’un roi, un peu de politique au moins ne les porta pas à dissimuler des .sentiments qui les déshonoraient gratuitement, el qui marquaient en eux une extinction de probité et d’honneur.

8 VIII. — Faits *t dits mêhoiabi.es df. Philippe.

CAJtACTËRB DE CB rEJNCE LH BI8?( BT £K MAL.

Il y a dans la vie des grands hommes certains faits et certaines paroles, plus propres souvent à les faire connaître que leurs actions les plus éclatantes, parce que dans celles-ci, pour l’ordinaire, ils s’étudient, se contrefont, et SC donnent en spectacle ; au lieu que dans les autres, parlant et agissant d'après nature, ils SC montrent tels qu’ils sont, sans art et sans fard. M. de Tourreil a ramassé avec assez de soin la plupart des faits et dits mémorables de Philippe, et il s’est appliqué particulièrement à

' ÆschiD. contra Clei- pag. 410.

peindre le caractère de ce prince. Il ne faut pas, dans le récit de ses actions et de scs paroles détachées, attendre beaucoup d’ordre et de liaison.

Quoique Philippe aimât les flatteurs, et les récompensât jusqu’à payer du titre de roi en Thessalic les adulations de Thrasidéc, il aimait par intervalles la vérité'. Il soufl’rait qu’Aristote lui fît des leçons sur l’art de régner. Il disait qu’il avait l’obligation aux orateurs d’Athènes de l’avoir corrigé de ses défauts à force de les lui reprocher. Il gageait un homme pour lui dire tous les jours, avant qu’il donnât audience * : Philippe, souvienUoi que lu es mortel.

Il faisait paraître beaucoup de modération ’ lors même qu’on lui parlait d’une manière choquante et injurieuse', et, ce qui n’est pas moins admirable, lorsqu’on lui disait ses vérités : grande qualité, dit Sénèque, pour bien ré‘gner. A la fin d'une audience qu’il donnait à des ambassadeurs d’Athènes venus pour se plaindre de quelque acte d’hostilité, il leur demanda s’il pouvait leur rendre quelque service. « Le plus grand service que tu nous puis- « scs rendre, dit Démocharès, c’est de t’aller « pendre. » A ces mots, sans s’émouvoir, quoiqu’il vit tout le monde justement indigné:

« Dites à vos maîtres, répliqua-t-il, que ceux « qui osent dire de pareilles iasolences sont « plus hautains et moins pacifiques que ceux « qui savent les pardonner, a

Comme il assistait à la vente de quelques captifs en une posture peu décente *, l’un d’eux , s’approchant de son oreille , l’avertit d’abattre le pan de sa robe : Qu'on mette cet homme-là en liberté, dit-il , je ne savais pas qu'il fût de mes amis.

Toute sa cour le sollicitant de punir l'ingratitude des Péloponnésiens^, qui l’avaient publiquement sifflé dans les jeux olympiques : Que ne feront-ils point, répondit-il, si je leur fais du mal, puisqu'ils se moquent de moi apres en avoir reçu tant de bien?

* Arist. Epitl. Plut, io Apophth. pag. 177.

> Ællan.lib.S.cap. 15.

> Sen. de Irà , lib. 3 . cap. 33. |

* « Si qua alla in Pbilippo virlus.fuUetconturodlartiiD « patiemia , iogeos instrumeouira ad totdam regoi. |

• Plut, in Apophth.

• Id. fbid.

Ses courtisans lui conseillant de chasser qn4 qu’un qui disait du mal de lui', Bon.'iM’ dit-il, afin qu'il en aille médire partout.’ Vue autrefois qu’on voulait l’obliger aussi de chasser un honnête homme qui lui faisait quelqoc reproche : Prenons garde auparavant, répoodit-il, si nous ne lui en avons point donné sujet. Et, ayant appris que cet homme riiiH mal à son aise sans recevoir aucune gratification de la cour , il lui lit du bien ; ce qoi changea ses reproches en louanges, et fit dire à ce prince un autre beau mot, qu'il etUt pouvoir des rois de se faire aimer ou haïr.

Comme on le pressait * d’aider de son crofil auprès des juges un homme que la senteerr qui allait être prononcée contre lui décrierait absolument. J’aime mieux, dit-il, qu'il soit ücrié que moi.

Une pauvre femme s'avisa de le prendre i la fin d’un long repas pour lui demaiiderjnstice *, et pour lui exposer des raisons qu’il ne goûta pas. 11 la jugea et la condamna. EUerépond de sang-froid : J’en appelle. Commentl dit Philippe, de votre roi ? et à qui ? .4 Philippe à jeun, répliqua -t-elle. La raaniw dont il reçut cette réponse ferait honneur» roi le plus sobre. Il examine fatfaire tout de nouveau, reconnaît l’injustice de son jugement, et se condamne à la réparer.

Une pauvre femme se présentait souvent devant lui pour lui demander audience', et pour le prier de vouloir bien terminer son pi»cès ; il lui répondait toujours qu’il n’avsil pav le temps. Rebutée de ces refus réitérés, elle répliqua un jour avec émotion : Mais, si tow n’avez pas le temps de me rendre justice, ciscez donc d'étre roi. Il sentit toute 1a ton* de cette plainte, qu’une juste indignation ivail arrachée à cette pauvre femme ; et, loin de s’en choquer, il la satisfit sur-le-champ, d devint dans la suite plus exact à donner so audiences. Il reconnut qu’en effet être roi et être juge, c’était la même chose ; que le trdre était un tribunal : que la souveraine autorité était un pouvoir suprême, et en même tenir* une obligation indispensable de rendre

■ Plut. In Apofihth.

• Id. IMd.

> Id. Ibid.

• Id. Ibid.

tice ; quù la rendre à ses sujets, et leur accorder pour cela tout le temps nécessaire, n'était point une grâce, mais un devoir et une dette ; qu’il devait se faire aider dans ce ministère, mais non s’en décharger absolument ; et qu’il ne pouvait pas plus renoncer à la qualité de juge qu’à celle de roi. Tout cela est renfermé dans ce mot plein de naïveté, et encore plus de hou sens : Ceuez donc d'élre roi ' ; et Philippe le comprit.

Il entendait la plaisanterie *, aimait les bons mots , et en disait. Ayant reçu une blessure près du gosier, et son chirurgien l’importunant tous les jours de quelque nouvelle demande : Prends tout ce que tu voudras, ditil, car lu me liens à la gorge.

On rapporte ’ encore qu’après avoir écoulé deux scélérats qui s’entre-accusaient de divers crimes , il bannit l’un, et condamna l’autre à le suivre.

Le médecin Ménécrate *, dont l’extravagance allait jusqu’à SC croire Jupiter, écrivit à Philippe en ces termes : lUe'ne'crale Jupiler à Philippe salul. Philippe lui répondit : Philippe à Ménécraie sanU el bon sens •. Ce prince n’en demeura pas là , et , pour guérir son visionnaire, il imagina une piaisante recette : il le pria d’un grand repos. Ménécrate eut une table à part, où on ne lui servit pour tout mets que de l’encens et des parfums, pendant que les autres conviés goûtaient tous les plaisirs de la bonne chère. Les premiers transports de joie qu’il ressentit de voir sa divinité reconnue lui firent oublier qu’il était homme ; mais, quand la faim le força de s’en souvenir, il se dégoûta d’étre Jupiter, et prit brusquement congé de ia compagnie.

Philippe dit un mot bien lionorablc et bien flatteur pour son ministre Comme on reprochait à ce prince de donner trop de temps au sommeil! Je dors, dit-il, mais Aniipaler veille.

Parménion ’. voyant un jour les ambassa-

* Kocl jj-rt

* Plul. in Ajiophth.

> Id. ibid.

* ÆMan. lib. 12. cap. 51.

a Le mot grec vyucivitv lignifia Cgaiemcnt ces deux cboxei. a

a Piul. in Apo|ihIb.

X Jd. ibid

deurs de toute la Grèce murmurer de ce que Philippe tardait trop à se iever et à leur donner audience : Ale vous lionne: pas, icur ditil, s'il dort landis que vous veillez; car, lan~ dis que vous dormiez , il veillail. Par là il leur reprochait avec esprit i’assoupissement qui les tenait endormis sur leurs propres intérêts pendant que Philippe était bien éveiilé et vigilant sur les siens. Démosthène ne cessait de les en avertir avec sa liberté ordinaire.

Chacune des dix tribus d’Athènes élisait toutes les années, un nouveau général. Ils roulaient, et chaque générai de jour exerçait la charge de généralissime. Philippe plaisantait sur cette multiplicité de chefs, et disait : Je n'ai pu en loule ma vie parvenir qu'à Irouverun seul général (c’était Parménion) ; mais les AihéniensnemanquenI pas d'en Irouver, d point nommé, dix lous les ans.

La lettre que Philippe écrivit à Aristote sur la naissance de son fils marque le cas que ce prince faisait des hommes savants, et en même temps le goût que lui-mème avait pour les sciences et pour les beaux-arts. Les autres lettres qui nous restent de lui ne lui font pas moins d’honneur. Mais son grand talent était celui de la guerre et de la politique, où il a eu peu d’égaux : et il est temps de le montrer sous ce double titre. Je prie les lecteurs de se souvenir que c’est presque toujours M. de Tourreil qui les entretient et qui va leur tracer le portrait de Philippe.

Il est difficile de décider si ce prince fut plus grand homme de guerre que grand homme d’état. Environné , dès le commencement de son règne, et au dedans et au dehors, d’ennemis puissants et redoutables, il emploie tantôt l’a-^ dresse tantôt la force, pour les surmonter. Il s’applique et réussità désunir scs envieux : pour frapper plus sûrement, il élude et détourne les coups qui le menacent : aussi sage dans la bonne que dans la mauvaise fortune, il n’abuse point de la victoire; également prêt à la chercher ou à l’allendre, il se hâte ou se modère selon que le point de maturité l’exige : il laisse uniquement aux bizarreries du hasard ce que ne peut leur ôter la prudence : enfin il demeure toujours inébranlable, toujours fixe dans les

' riui.iii.X|K>iiiiiti. p.is n".

Digilize-J "v -Lxi ! ogie

justes bunies qui sù|iarcnt la hardiesse d’avec la témérité.

On voit dans la personne de Philippe un roi priîsque aussi maître de scs alliés que de ses sujets, et non moins redoutable dans les traités que dans les combats : un roi vigilant, actif; lui>méme son surintendant, son ministre, son général. On le voit, avide et insatiable de gloire, la chercher où elle se vend à plus haut prix ; faire ses plus chères délices (h- la fatigue et du péril ; former sans relâche ce juste, ce prompt accord de soins et de mouvements que les expéditions militaires demandent ; et , avec tant d’avantages , attaquer les républiques épuisées par de longues guerres. déi birées par des divisions domestiques , vendues par leurs propres citoyens, servies par une milice étrangère ou ramassée, rebelles aux sages conseils, et comme résolues à se perdre.

Il joignait en lui deux qualités ordinairement inalliables et incompatibles : un flegme, un sang-froid qui le rendait attentif à se prévaloir de toutes les conjonctures, et â saisir le momeut favorable, sans que jamais aucun contre-temps le déconcertât; avec une activité, une ardeur, une vivacité, qui ne connaissaient ni moment de repos, ni dilTérence de saisons, ivi grandeur de dangers. Jamais capitaine ne fut ni plus hardi ni plus intrépide dans les combats. Démosthéne, qui â son égard ne doit point parailre suspect , lui rend sur cet article un témoignage bien glorieux ; je citerai ses propres paroles ' : Je i.oÿai.s, dit cet orateur, ce même Philippe, arec qui nous disputions de la souveraineté et de l'empire, je le voyais, quoique couvert de blessures, oeil crevé, clavicule rompue, main et jambe estropiées, résolu pourtant à se précipiter encore au milieu des hasards, et prêt à livrer à la fortune telle autre partie de son corps qu'elle voudrait, pourvu qu'avec ce qui lui en resterait il pût ciïre avec honneur et gloire.

Philippe n'était pas seulement brave pour lui-même, mais il avait inspiré le même courage à toute son armée. Instruit par d'habiles mailnsi, comme on l'a vu, dans le métier de la guerre, il était venu à bout d’aguerrir scs

* l>emûs'.h. pru ('.(CMph. p.ig.

troupes, de les dresser à sa manière , et de sc former des hommes capables de le seconder dans ses grandes eiitrcpr'uics. Il savait, sans rien perdre de son autorité, se familiariser avec le soldat, et commandait plutât en père de famille qu’en général d’armée, dès que la discipline le permettait. Aussi, par cette aüabilité, qui mérite d’autant plus de soumission et de respect qu'elle en exige moins et qu’elle semble en dispenser, il tirait de ses troupes des services sans Sn et une obéissance sans bornes.

Jamais personne ne fit plus d’usage des rusi-s de guerre que Philippe. Les dangers où il s'était vu exposé dès sa jeunesse lui avaient appris la nécessité des précautions et l’art des ressources, l’ ne sage défiance, qui sert à mettre le. péril dans son véritable point de vue, le rendait, non timide et indécis, mais circonspect et prudent. Quelque raison qu’il eût de présumer de son bonheur, il ne se comptait en sûreté et ne se croyait supérieur à l’ennemi que par la v igilance. Toujours juste dans scs projets et inlini dans les expédients , il avait des vues immenses, le génie admirable pour distribuer dans le temps l’exécution de ses desstuns, cl toute l’adresse pour agir sans se laisser apercevoir. Impénétrable â ses meilleurs amis, il était capable de tout entreprendre et de tout cacher. On a vu que toute son attention fut d’endormir les Athéniens par de beaux dehors de paix , et de jeter sourdement les fondements de sa grandeur sur leur crédule sécurité et sur leur aveugle indolence.

De si grandes qualités n’étaient point en lui sans défauts. Outre l'intempérance et la crapule , â laquelle il s'abandonnait sans réserve cl sans ménagement , on lui a reproché des mœurs absolument corrompues et déréglées. On en peut juger por scs liaisons Ic-s plus intimes, et par les compagnies qui fréquentaient le plus ordinairement sa maison. L'nc troupe de débauchés et de dissolus , de bouffons , de pantomimc's, et, qui pis est, de flatteurs, que l'avarice et l'ambition amassent en foule autour du dispensateur des grâces , eut la principale part â sa conlidcnce et à ses bienfaits. Ce n'est pas seulement Démosthéne qui fait ces reproches à Philippe ; ils pourraient être suspects dans la bouche d'un ennemi si déclaré. ïhéopompe , historien célèbre , qui

avait écrit Phistolre de ce prince ‘ en cinquantehuit livres, dont malheureusement il ne nous reste que quelques légers fragments , en parle d'une manière encore plus désavantageuse ’ : « Philippe, dit-il , n'avait que du mépris pour a la modestie et pour les bonnes mœurs. « Toute son estime et toute sa libéralité se ré- « servaient pour des hommes plongés dans la « crapule , et prostitués aux derniers excès « d’une vie licencieuse. 11 aimait que scs ca- M marades de plaisir excellassent dans l’art de « l'injustice et de la malignité comme dans la « science de la débauche. Eh I quelle sorte « d’infamie, quel genre de crime ne commet- « taient-ils point ? etc. »

Mais ce qui , à mon jugement , doit le plus déshonorer Philippe, c’est l’endroit même par lequel il parait le plus estimable à bien des personnes , je veux dire sa politique. Il passe , dans ce genre, pour un des plus habiles princes qui aient jamais été. En effet, on a pu remarquer, dans le récit de ses actions, que , dès le commencement de son règne , il s'était proposé un but et formé on plan dont jamais il ne s’écarta : c’était de se rendre maître de la Grèce. Mal affermi encore sur son tréne , et environné de toutes parts d’ennemis puissants, quelle apparence y avait-il qu’il pût former, ou du moins exécuter un tel projet? 11 ne le perdit jamais de vue. Guerres , combats , traités de paix, alliances, confédérations, tout tendait à ce but. Il prodiguait l’or et l’argent pour se faire des créatures. Il avait des intelligences secrètes dans toutes les villes delà Grèce , et , par le moyen des pensionnaires qu’il tenait à ses gages et qu’il payait giassement , il était informé exactement de toutes les résolutions qui s’y prenaient , et venait presque toujours à bout de faire tourner les délibérations A son gré. Par IA il sut tromper la prudence, éluder les efforts et endormir la vigilance des peuples qui , jusqne-lA , avaient passé pour 1^ plus actifs , les plus sages et les plus clairvoyants de la Grèce. En suivant toutes ses démarches pendant vingt ans , on le voit cheminer A pas réglés, et s’avancer régulièrement vers son but, mais toujours par des détours et des souterrains dont l’issue seule découvre le dessein.

• mod. lib. 16, p»g. M6.

* Tbeoponp- tpud Albeo. Ub. 6. pa^. HOO.

Polyen' nous marque clairement par quels moyens il s’assujeltil la Thessalie , ce qui lui fut d’un grand secours pour venir A bout de scs autres desseins. « Il ne Ht point la guerre « ouvertement aux Thessalicns, dit-il , mais il « proflia des divisions qui partageaient les vil- « les et tout le pays en différentes factions. Il « donnait du secours A ceux qui lui en deman- « daient : et lorsqu’il avait vaincu , il ne dé- « Iruisait point ceux qui avaient eu du désavan- < tage , il ne les désarmait point , il ne rasait « point leurs murailles ; il protégeait les plus R faibles , et s appliquait A affaiblir et A humi- R lier les plus forts ; en un mot , il nourrissait H plutôt les divisions qu’il ne les apaisait, te- R naht partout A ses gages les orateurs , vrais R artisans de discordes et les bonte-feui des « républiques. Et ce fut par ces artifices , et R non par les armes , que Philippe se rendit R maître de la Thessalie. »

Tout cela’ est un chef-d’œuvre et une merveille en fait de politique. Mais quels ressorts fait-elle jouer, et quels moyens emploie- t-elle pour parvenir A ses fins? la finesse, la ruse, la fraude, le mensonge, la perfidie, le parjure, Sont-ce lA les armes de la vertu? On voit dans ce prince une ambition démesurée , condiiilc par un esprit adroit , insinuant, fourbe et artiticicui ; mais on n’y voit point les qualités d’un homme véritablement grand. Philippe était sans foi et sans honneur. Tout ce qui pouvait servir A augmenter sa puissance lui paraissait juste et légitime. 11 donnait des paroles qu’il était bien résolu de ne point garder. Il faisait des promesses qu’il aurait été bien fAchè de tenir. Il se croyait habile A proportion de ce qu’il était perfide , et mettait sa gloire A tromper tous ceux avec qui il traitait. En un mot , il ne rougissait pas de dire qu’on amuse les enfants avec des jouets, et les hommes avec des serments ‘.Quelle honteuse distinction pour un prince que celle d'étre plus artificieux , plus dissimulé, plus profond en malice, plus fourbe qu’aucun autre de son siècle , et de laisser du lui celte idée infamante A toute la postérité I

Que penserait-on , dans le commerce de la vie , d’un homme qui se ferait un mérite de

' Polycen. lib. 4. eip. 19.

* Dernoêih.Olynih. 2,|Mg. 92.

> ÆUao. iib. 7 , up 12

jouer tous les autres , et qui mettrait au rang des vertus la mauvaise foi et la fourberie? On déteste un tel caractère dans les particuliers , comme la peste et la ruine de la société. Comment peut-il devenir digne d’estime et d'admiration dans des princes et des ministres , plus obligés encore que le reste des hommes , par l'éminence de leurs places cl par l'importance de leurs emplois , i respecter la bonne foi , la sincérité, la justice, et surtout la sainteté des traités et des serments , où l’on fait intervenir le nom et la majesté d’un Dieu vengeur inexorable de la perfidie et de l'impiété! La simple parole, parmi de simples particuliers, doit être sacrée et inviolable, s’ils ont quelque sentiment d’honneur : combien plus parmi des princes ! « On doit la vérité au prochain dés lors qu’on « lui parle, dit un célèbre écrivain car le « commerce de la parole enferme une pro- « messe tacite de la vérité , la parole ne nous « étant donnée que pour cela. Ce n’est pas une a convention d’un particulier pvec un autre « particulier ; c’est une convention commune « de tous les hommes entre eui, et une espèce « de droit des gens , ou plutôt un droit et une « loi de la nature. Celle loi et celte convention « commune sont violées par celui qui ment. » Quelle énormité n’ajoute point & ce violemcnt de la parole la sainteté du serment et le nom de Dieu pris ù témoin , comme on le prend toujours dans les traités? Si ta bonne foi’ et la vérité étaient banniee de tout le reste de la terre, disait Jean I , roi de France, sollicité de violer un traité, elles devraient se retrouver dans le coeur et dans la bouche des rois.

( M. Nicole , lur i'épit. du XIX* dimanche après la Pentecôte.

« Meierai.

Ce qui porte les politiques à en user de la sorte , c’est qu’ils sont persuadés que c’est là le seul moyen de faire réussir une négociation. Quand cela serait, peut-il être jamais permis d'en acheter le succès aux prix de la probité, de l'honrteur et de la religion? Si votre beaupére (Ferdinand le Calholiquc], disait Louis \ll à Philippe, archiduc d’Autriche, a fait une perfidie, je ne veux pas lui ressembler; et f aime beaucoup mieux avoir perdu un royaume ( le royaume de Naples ) , que je saurai bien reconquérir, que non pas l'honneur, qui ne se peut jamais recouvrer'.

Mais , en cela même , ces politiques sans honneur et sans religion se trompent. Je n’ai point recours au christianisme, qni nous fournil des princes et des ministres bien éloignés d’une telle politique. Sans sortir de notre histoire grecque, combien avons-nous vu de grands hommes réussir parfaitement dans le maniement des affaires publiques, dans les traités de paix et de guerre; en un mot , dans les négociations les plus importantes , sans jamais employer le secours de rartifice et de la tromperie! ün Aristide, un Cimon, un Phocion, et tant d’autres, dont quelques-uns poussaient la délicatesse sur ce qui regarde la vérité jusqu’à croire qu’il n’était pas permis d’user de mensonge même en riant , et par manière de jeu. Cyrus,le plus fameux des conquérants, ne trouvait rien de plus indigne d’un prince , ni de plus capable de lui attirer le mépris et la haine, que de mentir et de tromper. Il doit donc demeurer pour constant que nul succès, quelque brillanl qu'il soit , ne peut cl ne doit couvrir la honte et l’infamie de la mauvaise foi et du parjure.

■ HeieraL

LlVIlli: XV

I mSTOIRE D’ALEXANÜKE.

J’ai déjà remarqué que rhisloire^d’Alcxan- I dre , conlenue dans ce livre , renferme l'espace de douze ans et huit mois. Cet intervalle est court, mais renferme des événements si I considérables et en si grand nombre, qu’on a de la peine à concevoir comment un seul liomne a pu faire tant et de si grandes choses, dans un si petit nombre d’années, il avait formé encore bien d’autres desseins , car c’était un prince insatiable de gloire ; mais une mort prématurée ne lui permit pas de les exécuter.

g I. - Nximancsd'Albxasdiib. Ibcesdie du temflb

B'KrEkH ABBIvà CE lOCB-lAHtMB. UeCBEUSI» IB-

CLIffXTIOns DE CB PBINCE. II. A POCB HAITBE ARIS- TOTE. QCI LUI IBSPIBE UB GOUT MERVEILLEUX POUR

LES KIEBCES. 1 L DOMPTE BUCÊPHAI.E.

Alexandre naquit la première année de la 106' olympiade

Le même jour précisément qu’il vint au monde *, le fameux temple de Diane fut brûlé à Éphèse. On sait que ce temple était une des sept merveilles du monde, il avait été bâti au nom et aux dépens de toute l’Asie Mineure. La construction en avait duré beaucoup d’années •. Il avait de longueur quatre cent vingtcinq pieds sur deux cent vingt de largeur. 11 était soutenu par cent vingt-sept colonnes hau-

' < Ab. M. amsiET.j. c.aae.

* Flin. Hb. 3S. cap. 11.

* Pline marque deux cem vingi iœ : ce qui a peu de ualieiiibUnce.

tes de soixante pieds, qu’autanl de rois avaient fait construire avec de grands frais et par les plus habiles ouvriers , lâchant d’enchérir les uns sur les autres. Tout le reste du temple répondait à cctic magiiiriccnce.

Hégésias de Magnésie * selon Plutarque dit qu'il ne fallait pat s'étonner que ce temple eût été brûlé, parce que ce jour-là Diane était occupée aux couches d'Olympias pour facititer la naissance d'Alexandre. Rèllexion, ajoute notre auteur, si froide t, qu'elle aurait sufll à éteindre cet embrasement. Cicéron, qui attribue ce mot à Timée ', le trouve fort bon. Je m’cii étonne. La pente qu’il avait â la raillerie le rendait peut-être peu difficile sur ces sortes de traits.

L'n nommé Érostrate ' avait mis le feu exprès à ce temple. Quand ou lui donna la torture pour lui faire déclarer ce qui f avait porté à faire cette action , il avoua que c'était pour sc faire connaître dans la postérité, et pour im-

> üans Ici indcBa temps chaque ville prcaqne arail son roi.

• C'élalt une hlalorien qui vivait du lempa de Ftulémile,' nia de Lagus.

a Plut, in vus AIci. pag. 665.

A Je ne sais si la réflexion de Plutarque n'eat pu encore plus froide.

a • Concinnè , ut mulla , Timeus , qui , quum in hlsto- « riâ dixissel, qu& nocle natus Aleiander cssel. e&denv O DIanæ Ephesiai lemplum deflagravlase , adjuniü , mi- « nimè id csae mirandum, quéd Diana, quum in pariu « Olympiadis adcasc voluiaael. abfuiaart douio. » t De Aol Deor. Ub. 2. n. 6ü.)

> Val. Mai. Iib.8. up IL

mortaliscr son nom en détruisant un si bel ouvrage. Les états-généraux d'Asie crurent enipécher qu’il n'y réussit en faisant un décret qui défendait de le nommer. Leur défense ne servit qu’à exciter encore davantage la curiosité, presque aucun des historiens de ce terapslà n’ayant manqué à rapporter une extravagance si monstrueuse eu appelant le criminel par son nom.

La passion dominante d’Alexandre ‘ dès sa plus tendre jeunesse , fut l arabition et une vive ardeur pour la gloire, mais non pour toute sorte de gloire. Philippe se piquait, comme un sophiste , d’éloquence et de beau langage, et il avait la vanité de faire graver sur ses monnaies les victoires qu’il avait remportées aux jeux olympiques à la course des chars. Ce n’était pas à quoi son fds aspirait. Scs amis lui demandant un jour s’il ne se présentait pas aux mêmes jeux pour y disputer le prix, car il était très-léger à la course, il répondit qu'il $'y présenterait s'il devait avoir des rois pour antagonistes.

Toutes les fois qu’on lui apportait la nouvelle que son père avait pris quelque ville , ou gagné quelque grande bataille, loin de s’en réjouir avec tout le royaume, il disait d’un ton plaintif aux jeunes gens qui étaient élevés avec lui : JUes amis, mon père prendra tout, et ne nous laissera rien à faire.

Cn jour, des ambassadeurs du roi de Perse étant arrivés à la cour pendant l’absence de Philippe, Alexandre les reçut avec tant d’honnêteté et de politesse , et leur lit si bien les honneurs de la table, qu’ils en furent charmés ; mais ce qui les surprit plus que tout le reste, c’est l’esprit et le jugement qu’il fit paraître dans les divers entretiens qu’il eut avec eux. Il ne leur proposa rien de puéril, ni qui ressentit son âge, comme aurait été de savoir ce que c’était que ces jardins suspendus en l’air, qui étaient si vantés; ces richesses et ce superbe appareil du palais et de la cour du roi de Perse , qui faisaient l’admiration de tout le monde * ; ce platane d’or dont on parlait tant , et cette vigne d’or dont les grappes étaient faites d’émeraudes, d’cscarboucics, de rubis , et

* Plut in Yllà Alex |ug, 60-G6S j itl de Fort- Alex, pag. 3Vi.

* Alben. lib. 12. pag. 730.

de toutes sortes de pierres précieuses, sons laquelle on dit que le roi de Perse donnait souvent scs audiences aux ambassadeurs. Il leur fit des questions toutes différentes ; quel chemin il fallait tenir pour arriver dans la haute Asie ; quelleétait la distance des lieux ; en quoi consistait la force et la puissance des Perses ; quelle place le roi prenait dans une bataille ; comment il se conduisait à l’égard de ses ennemis,, et comment il gouvernait ses peuples. Ces ambassadeurs ne se lassaient point de l’admirer, et, sentant dès lors ce qu’il pouvait devenir un jour, ils marquèrent en un mot la différence qu’ils mettaient entre Alexandre et Artaxerxe ', en se disant les uns aux autres : Ce jeune prince est grand, le nôtre est riche*. C’est être réduit à bien peu de chose que de l’être uniquement à ses richesses, sans avoir d’autre mérite.

Un jugement si prématuré dans ce jeune prince n’était pas moins l’effet de la bonne éducation qu’il avait reçue, que de son henreux naturel. Il avait auprès de lui plusieurs maîtres chargés de lui apprendre tout ce qui convient à l’héritier d’un grand royaume, audessus desquels était Léonidas, parent delà reine , et d'une grande austérité de mernrs. Alexandre lui-même rapportait dans la suite que ce Léonidas, dans les voyages qu’il faisait avec lui, allait souvent visiter les coffres et les malles où l’on serrait ses lits et ses habits , pour voir si sa mère Olympigs n'y aurait fait rien mettre de superflu et qui ne fût que pour la délicatesse et pour le luxe.

Le plus grand service que Philippe rendit t son fils fut de lui attacher Aristote , le plus célèbre et le plus savant des philosophes do son temps , à qui il confia pleinement le soin de son instruction Une des raisons qui le portèrent à lui donner un maître de ce mérite et de cette réputation fut , disait-il , pour faire éviter à son fils bien des fautes où lui-même était tombé.

Philippe connut tout le prix du trésor qu’il avait dans la personne d’Aristote ; il lui établit de gros appointements , et lui paya un autre

* G'était Artxxcne Ochuf.

* O fcaîf O'JTo; , ucyaf ' 9 9# 1

* Plut, io Apophth. pag. 178.

salaire de ses peines encore plus glorieux ; car, ayant ruiné et détruit la Tille de Stagire' , qui était la patrie de ce philosophe, il la rebâtit pour l’amour de lui , y rétablit les habitants qui s'en étaient retirés ou qui avaient été réduits en seiritude , et leur donna , pour le lieu de leurs éludes et de leurs assemblées, un beau ]>arc au faubourg de Stagirc. On y Toyait encore , du temps de Plutarque , des sièges de pierre qu'Aristote y flt faire , et de grandes allées d'arbres pour se promener à lumbre.

Alexandre , de son côté , ne marqua pas moins d’estime pour son maître , qu’il se croyait obligé d’aimer comme son propre père ; car , dfsait-il , i7 iflail redevable à l'un de vivre , et à l’autre de vivre bien’. Les progrès du disciple répondirent aux soins et à l’habileté du maître. Il conçut une grande ardeur pour la philosophie , et en embrassa toutes les parties , mais arec la discrétion’ qui convenait à son rang. Aristote s’appliqua à lui former le jugement , en lui donnant des règles sOres pour discerner un raisonnement juste et exact d’un autre qui n’en aurait que l’apparence , et en l’accoutumant à séparer tout ce qui peut éblouir dans un discours, du fond réel et solide qui en doit faire tout le prix. Il l’exerça aussi dans les connaissances qu'on appelle mélaphysiquet , qui peuvent être fort utiles & un prince s’il s’y applique avec mesure , et qui lui apprennent ce qu’est l'esprit de l'homme, combien il est distingué de la matière , comment il voit les Choses spirituelles, comment il sent l’impression de celles qui l’environnent , et beaucoup d'autres questions pareilles. On juge bien qu’il ne lui laissa ignorer ni les mathématiques si propres i donner à l’esprit de la justesse et de l’exactitude , ni les merveilles de la nature dont l’étude , outre beaucoup d'autres avantages , montre combien toutes les recherches des hommes sont incapables d’arriver jusqu'aux principes secrets des choses dont ils sont tous les jours témoins. Hais la grande

' ville de Marédolae, près du bord de la mer,

* lïc 3ï’ ixtivov tih çû», Jià Toûtov

• • Rcilnuil ei sapieutiè modum. » ( Tac. [igricolir

application d’Alexandre fut la morale, qui est, è proprement parler, la science des rois, parce qu’elle est la connaissance des hommes et de tous leurs devoirs. Il en flt une élude sérieuse et profonde , et la regarda , dés lors , comme le fondement de la prudence et d’une sage politique. Combien croit-on qu'une telle éducation peut contribuer à mettre un prince en état de se bien conduire luiméme et de bien conduire ses peuples.

Il n’y eut pas jusqu’à la médecine , dont il ne voulût s’instruire. Il n’en étudia pas la théorie seulement, mais aussi la pratique; et il marquait lui-méme dans quelques lettres qu’il avait secouru plusieurs de ses amis dans leurs maladies , et leur avait ordonné les remèdes et les régimes dont ils avaient besoin.

Le plus habile maître de rhétorique qu’ait eu l’antiquité ' , et qui nous en a laissé une si excellente , ne manqua pas d’y former son élève ; et nous voyons qu'Alexandre , dans le plus fort de ses guerres, le pressa plusieurs fois de lui envoyer un traité sur cette matière : c'est ce qui a donné lien au livre intitulé , la RMtorique à Alexandre , dans l'exorde duquel Aristote lui fait sentir de quel secours est pour un prince le talent de la parole , qui le fait régner sur les esprits par ses discours comme il doit le faire par sa sagesse et par son autorité. Quelques répliques et quelques lettres qui nous restent d'Alexandre montrent qu’il possédait parfaitement cette éloquence mûle et forte, pleine de sens et de choses, où tout est nécessaire, et dont tous les mois portent, qui est, à proprement parler, l’éloquence des princes'.

Son estime , ou pour mieux dire sa passion pour Homère, nous fait voir non-seulement avec quelle ardeur cl quel succès il s’appliquait aux belles-lettres , mais l’usage sensé qu'il en fabsait , et le fruit solide qu'il se proposait d’en tirer. Ce n’était pas simplement curiosité , ou délassement du travail , ou délicatesse de goût pour la poésie , qui le portaient à lire ce poète : c’était pour y puiser des sentiments dignes d’un grand roi et d'un grand conquérant , le courage , l'intrépidité ,

* Aristol. in Rhrior. ad .Vlci, pag. 008, 009.

V a Imperaloriè brevitatc. » (Tac.)

la magnanimUé , la tempérance , la prudence , l’art de bien combattre et de bien gouverner : aussi , entre tous les vers d’Homère , il donnait la préférence à celui qui représente Agamemnon '* comme un bon roi , et comme un couragetu: guerrier.

Il n'est pas étonnant , après tout cota , qu’Alexandrc ail fait un si grand cas de ce poele. Quand , après la bataille d’Arbelles , on eut trouvé parmi les dépouilles de Darius une cassette d’or enrichie de pierreries, où étaient renfermés les parfums exquis dont usait le prince , ce héros , tout couvert de poussière , et peu curieux d’essences et de parfums, destina cette riche cassette à recevoir en dépôt les livres d’Homère , qu'il regardait comme la production de l'esprit humain la plus parfaite et la plus précieuse ' qui eût jamais été. Il admirait sur tout l'Iliade, qu'il appelait fa meiVleure provision d'un homme de guerre'. 11 cul toujours avec lui l'édition qui avait été revue et corrigée par Aristote, qu'on nommait l’e'dition de la caesette ; et il la mettait toutes les nuits avec son épée sous son chevet.

Avide de toute sorte de gloire jusqu'à la jalousie*, il sut mauvais gré à Aristote, son maître, d'avoir publié en son absence certains livres de métaphysique qu'il aurait voulu posséder seul ; et, dons le temps même qu'il était occupé à la conquête de l'Asie et à la poursuite de Darius, il lui écrivit, pour s'en plaindre, une lettre que l'on a encore , où il hii marque ,

« qu'il aimerait beaucoup mieux ’ être au-des- « sus des autres hommes par la science des « choses sublimes et exellenics , que par la « grandeur et l’étendue de son pouvoir. » Il lai recommanda de même ' , par rapport au

• Apforijooï, ■z’ ir/xHç, xpxTt fi; T

[uriTfiÇ.

(n<(ul. Ill.r. 179.)

' a PreUosiKimum humani anlml opiu. » (Pua. lib. 7, rap. 99.)

• Tr,ç àfitrrie lyôSiov. Ce mol, que je u'ai

pu mieux traduire. aigniOe qu'on trouve dans l'Iliade tout ce qui a rapport à ta science militaire et aux qualités d'un général . en un mot tout ce qui est nécessaire pour former un bon conunandant.

• Aul.Ueli. lib. 90,cap. 5.

• E'/w or Sooloiunv «v rrpt rà üpiTTK iuurif'u*r,ô Tuir oovâuïffi, otaoiprtv,

• Arisl p,ig. 609. I

' livre de rhétorique dont j’ai parlé, de ne le communiquer à qui que ce fût. Il y a de l’excès , je l'avoue , dans cet avide désir de gloire qui le porte à vouloir étouffer le mérite d’autrui pour ne faire paraître que le sien : mais on y voit au moins une ardeur pour l’étude , bien louable dans un prince , et bien éloignée de l’indiflércnce , pour ne pas dire du mépris et de l’aversion que la plupart de nos jeunes seigneurs témoignent pour tout ce qui a rapport à l’étude cl à la science.

Plutarque nous fait observer en trois mots l'utilité in&nie qu’ Alexandre tira de ce goût , que son maître , habite s'il en fut jamais en matière d'éducation , avait pris soin de lui inspirer dès sa tendre jeunesse. Il airmiif ,' dit-il,' O converser avec les gens de lettres , à s’instruire , à lire : trois sources du bonheur d’un prince, capables de lui faire éviter mille écueils ; trois moyens sûrs d'apprendre à régner par lui-même. La conversation des gens d’esprit l’instruit en l'amusant , et lui apprend mille choses curieuses et utiles , sans qu'il lui en coûte aucune peine. Les leçons que lui donnent d’habiles maîtres sur les sciences les plus relevées , et principalement sur la politique, lui forment merveilleusement l'esprit, et lui apprennent les règles d’un sage gouvernement. Enfin la lecture , Sur tout celle de l’histoire , met le comble à tout le reste , et est , à son égard , un 'maître de toutes les saisons et de toutes les heures, qui , sans se rendre jamais incommode, lui dit des vérités que nul autre n’oserait lui dire , et sous des noms étrangers le montre à lui-mème et lui apprend à se connaître et à connaître les hommes, qui, dans tous les siècles , sont toujours les mêmes. Alexandre dut tous ces avantages à l’excellente éducation qu’il reçut d'Aristote.

Il eut aussi du goût pour tous les arts ' , mais comme il convient à un prince , c'est-àdire pour en connaître l'utilité et le prix. La musique, la peinture, la sculpture, l'archi- Icclure, fleurirent sous son règne, parc'e qu’elles trouvèrent en lui un juge habile^ . et en même temps un rémunérateur libéral , qui

* Hv yi^o'x&yof, r.ai ^ùofxaOiiv, xat

* Plat, de Fort. Alex, serra. 2 , p*g. 333.

* UésT-jpa ilaCov x«t OiaTijv, tov àpiorct

TÔ XKTOpOo-jutvov xxi ux).t77X Bcjfii'pux'tav ovvào-rvrv.

savait, en tout genre, discerner et récompenser le mérite.

Il n' avait que du mépris pour certaines adresses frivoles', et qui n’étaient d'aucune utilité. On admirait beaucoup un homme qui s’eïcrçait fort sérieusement ti faire passer par le trou d’une aiguille* de petits pois qu’il jetait d’assez loin , et qui n’en manquait pas un. Alexandre le vit un jour, et on dit qu’il lui fit un présent digne de son occupation : c’était un boisseau de pois.

, Alexandre était d’un caractère vif, ferme, arrêté à son sentiment, qui ne cédait jamais à la force, mais qu’on ramenait aisément au devoir par la raison. Pour manier de tels esprits, il faut beaucoup de dextérité. Aussi Philippe , malgré sa double autorité de père et de roi , croyait devoir employer i son égard la persuasion plutôt que la contrainte, et cherchait plus à se faire aimer qu’à se faire craindre.

Une occasion fortuite lui donna lieu de concevoir une grande idée d'Alexandre. On avait amené de Thessaiic, à Philippe, un cheval de bataille, grand, fier, ardent, plein de feu. Il se nommait Bucéphalt'. On voulait le vendre treize talents, c’est-à-dire treize mille écus de notre monnaie*. Le roi, avec scs courtisans , descendit dans la plaine pour le faire essayer. Personne ne put le monter , tant il était ombrageux et se cabrait dès qu’on voulait l’approcher. Philippe, fâché qu’on lui présentât un cheval si farouche et si indomptable, commanda qu’on le remmenât. Alexandre était présent. Quel cheval ils perdent là, dit-il, faute d’adresse et de hardiesse ! Philippe traita d’abord ce discours de folie et de témérité de jeune homme. Mais , comme il insistait avec force, véritablement aflligé qu’on renvoyât ce cheval , son père lui permit d’en faire l’essai. Le jeune prince alors . plein de joie et de confiance , s’approche du cheval , prend les rênes et lui tourne la tète an soleil , ayant remarqué sansdoulequccequi l’effrayait et rcCTarouchail, c’était son ombre qu’il voyait tomber devant

* Quintil. lib. 2, cap. 21.

* On Conçoit assez que c'était quelque instrument en forme d^igui Ile.

> Quelques-uns croient qu’il fut ainsi appelé parce qu’il était marqué de ta tête d’un beruf.

* 717âOfr. E. B.

lui, et se remuer à mesure qu’il s’agifaif. Il commença par le caresser doucement de la voix eide la main: puis, voyant .son ardeur calmée, et prenant .idroifement son temps, il lais.se tomber son manteau à terre , et , s’élançant légèrement, il saule dessus , lui lâche d’abord la bride sans le frapper ni le lourmenler ; et , quand il vil que sa férocilé élail adoucie, qu’il n’était plus si furieux ni si menaçant, et qu’il ne demandait qu’à aller, il lui baissa la main , et le poussa à toute bride , en lui parlant d’une voix plus rude , et en lui appuyant les talons. Philippe cependant, aussi bien que toute la cour, tremblait de crainte, et gardait un profond silence: mais , quand le prince, après avoir fourni sa carrière, revint loul lier et plein de joie d’avoir réduit ce cheval qui avait paru si indomptable, tous les courtisans à l’cnvi lui applaudirent et le félicitèrent; et l’on assure que Philippe versa des larmes de joie, et que, rcmbra.ssant après qu’il fut descendu de cheval , et lui baisant la tête, il lui dit: Mon fils, cherche un autre royaume qui soit plus digne de toi ; la Macédoine ne te suffit pas.

On raconte des choses extraordinaires de ce Bucéphale; car loul ce qui appartenait à Alexandre devait tenir du merveilleux. Quand il élail sellé et équipé pour le combat il ne se laissait monter que par son maître, cl il n’aurait pas été sûr pour loul autre de l’approcher. Il s’abai.ssait, en fléchissant les pieds de devant, pour le recevoir sur son dos. Quelques-uns prétendent que dans la bataille contre Porus , où Alexandre s’était jeté trop imprudemment dans un gros d’ennemis, son cheval , loul percé de coups qu’il était , lui sauva la vie , et que malgré ses blessures , n’en pouvant plus , et ayant perdu presque loul son sang , il lira sou maître de la mêlée , et l’emporta avec une extrême vigueur jusque dans un lieu où il fût hors de danger ; et que là , n’ayant plus rien à craindre pour le roi*, et joyeux en quelque . orte de mourir après le service qu’il venait de lui rendre , il expira. Alexandre pleura amèrement sa mort , et crut , en le perdant , avoir perdu un ami fidèle et affectionné. Il fit bâtir

■ Aul. Grii.lib. 5.np.2.

^ uEtilominiJam supersUtis fecunic, qaasi fom aaniûs O humanl solaiio, anlmam expirarit. o{Acl. Gbll.)

en son honneur une ville dans le lieu même oii il fut enterré , près de l’Hvdaspe , et l’appela Bucéphalte.

J’ai marqué ailleurs qu’ Alexandre , à l'âge de seize ans, fut laissé dans la Macédoine pendant l'absence de Philippe avec une entière autorité, qu'il s'y comporta avec beaucoup de prudence et de courage ; et qu’il se distingua ensuite d'une manière particulière à la bataille de Chèronée.

SU. — ALIXANDBB, APKfct LA MOBT DB PUILIPPB . MONTE BDB LE TBONB, AfiÉ DB vnoT AN». Il SUOMBT ET B^DülT LBS PirPLES VOISINS DB LA MaCÊDOINB QUI S'BTAIBNT BéroLTÉS. 1l passe BN GBfcCB podb DISSIPBB LA LIGUE QDI S’v 4tAIT POEMÉE CONTEE LU. Il peend BT oàTEuiT TtikBEs. Il paeoonnb aux Atiié^iiens. Il se fait nohhee. dans la diEte de

COBINTIIB . GkNkBALtSSlVB DES (rEECS CONTEE LA

, Perse. Il betovbne en Macédoi.nb , et se peépaeb

A POETES LA GUBEBE BN ASIE.

Darius et Alexandre commencèrent à régner la même année ‘ . Cclui^i n'avait que vingt ans quand il panint à l’empire. Son premier soin fut de célébrer les obsèques de son père avec toute la magniflcence possible, et de venger sa mort.

En montant sur le trône, il le trouva environné d’extrêmes dangers de tous côtés. Les nations barbares, à qui Philippe, pendant tout son régne, avait fait la guerre, sur lesquelles il avait fait des conquêtes, qu'il avait unies à sa couronne, et â qui il avait ôté leursrois naturels, crurent devoir profiter de la conjoncture d’un nouveau règne, et d’un prince encore jeune, pour se remettre dans leur liberté , et pour s’unir ensemble contre le commun usurpateur.

Il n’avait pas moins à craindre du côté de la Grèce. Philippe, en laissant en apparence dans chaque ville , dans chaque république , l’ancien gouvernement, l’avait changé entièrement dans le fond, et s’en était rendu maître absolu. Quoique absent , il dominait dans toutes les assemblées, et nulle résolution ne s’y prenait que dépendamment de lui. Apres s’étre ainsi soumis la Grèce, soit par la terreur des armes, soit par les sourdes menées de sa poli-

* An. M. 3668; av. J. C. 330.— Plut, io Alex. p«K 67(^ OTi. - Diod Hb. 17 . pag. 480>U» ~ ArrUo. Ub. 1 , de Etpedit. Alex» pig.

tique, il n'avait pas eu le temps de ropprivoiscr cl de l’acconlumcr â sa dorainaliun, maii y avait laissé toutes choses dans un pranj mouvement , les esprits n’étant pas encore calmés, ni pliés à In servitude.

Dans une conjoncture si délicate , les Mjcédoniens conseillaient à Alexandre d’abandonner la Grèce, cl de ne pas s’opiniâtrer 1 la retenir par force ; de faire revenir par la douceur les barbares qui avaient pris les armes , et de llaller , pour ainsi dire, ces commencements de révoltes et de nouveautés en usant de méhagements, de complaisance rt d’insinuations , pour gagner les esprits Alexandre n’écouta point ces conseils timides. Au contraire, il prit le parti de tirer la soreté et le salut de ses affaires de l’audace et de la magnanimité, persuadé que, si dans les commencents il mollissait en la moindre chose, tout le monde lui tomberait sur les bras, et que, s’il entrait en composition, il luilandnil rendre tout ce que Philippe avait conquis, et SC réduire aux bornes étroites de la Macédoine. il se hâte donc d’arrêter les nlonv^ ments et les guerres des barbares, en menant en diligence toute son armée jusque sur les bonis du Danube, qu’il traverse en une seule nuit. Il défait dans un grand combat le roi des Triballicns ; met en fuite les Gètes , qui n'osent l’attendre ; subjugue divers peuples barbares, les uns par la terreur de son nom, les autres par la force de ses armes ; et raalitré l’arrogante * réponse de leurs arabnssadenis. il leur apprend à connaître un péril plus prochain que la chute du ciel et les astres.

Pendant qu’ Alexandre était ainsi occupé no loin contre les barbares, toutes les villes de la Grèce, animées surtout par Démoslhéne, formèrent une ligue puissante contre ce prince. Un faux bruit de sa mort inspira auiTbé bains une audace qui les perdit. Ils égorgèrent une partie de la garnison macédonienne qu’ils avaient dans leur citadelle D’un autre côté

• ©epairriiîiv Taf àpx“f vwv vtuTtptffuûf.

* Alexandre , l'imagiiunt que le bnill de son nom onl Jeté la terreur parmi ces peuples, demanda à leurs stabarsadeurs ce qu'ils cralgDaient le plus au ruonde lli rê|ioadirenl Uéreuient qu'ils ne craleruieul rien que ta ciruie ils ciel ei des aslres.

s Æscliin coutr. Clcsiph. pag. .S53

Déroosthéne é(«il tons les |onrs è la tribnne , liaranguant le peuple, et, plein de mépris pour Alexandre qu'il appelait unenfant et un jeune étourdi ' ; il assurait d'un ton décisif qu'on n'avait rien h craindre du nouveau roi de Macédoine, qui n'était point en étal de mettre le pied hors de son royaume, et qui se trouverait trop heureux de pouvoir s'y maintenir en paix et en sûreté. En même temps il écrivait lettres sur lettres â Attale, l'un des lieulenanls que Philippe avait envoyés dans l'Asie Miueure, pour le porter A la révolte. Attale était oncle de Cléopâtre, seconde femme de Philippe. Il élait ibrt disposé A écouter les propositions de Dëmoslhëne. Néanmoins, comme il était devenu trés-suspect A Alexandre, et il savait bien que ce n'était point sans raison, pour effacer de .son esprit tous les soupçons qu'il pouvait avoir conçus contre lui et pour mieux couvrir ses desseins, il envoya A ce prince les lettres de Démostbène. Il ne put pas néanmoins si bien cacher scs intrigues , qu'il n'en transpirât encore quelque chose au dehors. Uécatëe, l'un des commandants d’Alexandre, qu’il avait envoyé exprès en Asie, le fit assassiner par son ordre. & mort rétablit le calme dans l'armée, et étouffa toute semence de division.

Quand Alexandre eut mis son royaume en sûreté du côté des barbares’, il marcha A grandes journées vers la Grèce, et passa les 'Iliermopylcs. Il dit alors A ceux qui l'accompagnaient ; Démo$théne *, dans ses harangues, m'a appelé enfant pendant quef ai été en IIlyrie et dans le pays des Triballes ; il m’a appelé jeune homme quand j'ai été en Thessalie. Il faut donc lui montrer au pied des murailles d’Athènes que je suis homme fait. Il entra en Béolie avec tant de diligence , que les Thëbains n'en croyaient qu’A peine leurs propres yeux. Quand il fut devant les murs de leur ville, il voulut leur donner le tempd de se repentir , et demanda seulement qu’on lui livrât Phénix et Prothnte, les deux principaux auteurs de la révolte, et fit publier A son

• Le grceporte fiapycva;. nom aaqoeloo doimedUKrrnta ■isnlfiuUoiu.

« Aa.M.aeesn.i.c.m

> (Plut. biAJex.|1l.]

de trompe une amnistie et une sûreté entière pour tous ceux qui reviendraient A lui. Les Thébains, comme pour lui insulter, demandèrent A leur tour qu’il livrAt Philotas et Anlipater, et firent publier de même que ceux qui voudraient contribuer A la liberté de la Grèce vinssent se joindre A eux.

Alexandre, ne pouvant vaincre leur opiniâtreté par les propositions qu’il leur faisait, vit avec douleur qu'il en fallait venir aux mains, et décider l'affaire par la voie des armes. Il SC donna une grande balaillc, où les Thébains combattirent avec une ardeur et un courage bien au delA de leurs forces ; car leurs ennemis étaient plusieurs contre un. Mais, après une longue et vigoureuse résistance, ce qui élait resté de la garnison macédonienne dans la citadelle en étant descendu, et les ayant chargés par derrière, alors enveloppés de tous eûtes, ils furent presque tous taillés en pièces, et la ville fut prise et pillée.

On ne saurait trop exprimer les affreuses calamités qu'elle eut A essuyer dans ce saccagement. Il y cul des Thraces qui, ayant abattu la maison d'une dame de qualüé et de vertu nommée Timoetéa , pillèrent tous ses meubles et tous ses trésors ; et leur capitaine l’ayant prise elle-même par force, et assouvi sa bnitale passion, lui demanda si elle n’avait point de l’or et de l'argent cachés. Timocléa, animée d’un violent désir de se venger, lui ayant répondu qu’elle en avait, le mena seul dans son jardin, lui montra un puits, et lui dit que dès qu'elle avait vu la ville forcée , elle avait jeté lA elle-même tout ce qu’elle avait de plus précieux. L'officier ravi s’approcha du puits, se baissa pour regarder dedans et en examiner la profondeur. Timocléa , qui était derrière, le poussant de toute sa force, le précipita dans le puits, et jeta dessus quantité de pierres dont elle l'assomma. En mémo temps elle fut prise par les Thraces , et on la mena A Alexandre les fers aux mains. A sa contenance et A sa démarche, Alexandre connut d’abord que c’était une femme de qualité et d'un grand courage ; car elle suivait fièrement ces brutaux , sans témoigner aucun étonnement, ni faire paraître la moindre crainte; Le roi lui ayant demandé qui elle était, elle hii n'pundit quelle élait soeur de Tbéagënc ,

qui avait combattu contre Philippe pour la liberté de la Grèce , et qui avait été tué à la bataille de Ghèronéc , où il commandait. Alexandre admira la réponse généreuse de celle dame, el cm orc pins l'action qu’elle avait faite, et commanda qu'on la laissât aller où elle voudrait avec ses enfants.

Alexandre alors délibéra dans son conseil sur le parti qn'il fallait prendre â l'égard de Thèbes. Les Phocéens, cl ceux de PlaU-c, de Thespies , d’Orchoméne , qui étaient alliés d’.VIexandre cl avaient en part à la victoire , représentèrent la manière cruelle dont les Thèbains avaient traité et détruit leurs villes, el leur reprochèrent le zèle constant qu'ils avaient témoigné dans tous les temps pour les Perses contre l'inlérét des Grecs, dont ils étaient devenus l’horreur cl l’eiècralion ; et la preuve en était que tous s’élaicnl engagés par serment à détruire Thèbes quand on aurait vaincu les Perses.

Gléade, l’un des prisonniers, ayant eu permission de parler, essaya d’excuser en partie la rébellion des Thèbains ; faute, selon lui , qu’on devait plutôt imputer à une crédule et téméraire imprudence qu’à une mauvaise volonté et ù une perfidie déclarée. Il remontra que, sur le faux bruit de la mort d’Alexandre, saisi avec trop d’ avidité, ils s’étaient révoltés, non contre le roi, mais contre ses successeurs: que , quelle que fût leur faute, ils en avaient été rigoureusement punis par les maux extrêmes qu’ils avaient soufferts : qu’il ne restait dans la ville qu’une faible troupe de femmes, d’enfants et de vieillards, dont on n’avait ricnâ craindre, et qui était d’autant plus digne de compassion, qu’elle n’avait point eu de part à la révolte. Il finissait en fai.sant ressouvenir Alexandre que Thèbes, qui avait donné naissance à tant de dieux et à tant de héros , dont il comptait plusieurs au nombre de scs ancêtres, avait été aussi le berceau de la gloire naissante de Philippe son père, et lui avait tenu lieu comme d’une seconde patrie.

Ges motifs étaient puissants ; mais la colère du vainqueur prévalut, et la ville fut détruite. 11 conserva la liberté aux prêtres, à tous ceux qui avaient droit d’hospitalité avec les Macédoniens , aux descendants de Pindare , célèbre poète qui avait fait tant d'houneur ù la

Grèce, el à ceux qui s’étaient opposés â la rébell ion , et vendit tous les autres, dont le nombre monta environ à trente mille ; el il y avait ea un peu plus de six mille hommes tués danvit combat. Le désastre de Thèbes loucha vivement les Athéidens : de sorte qu’étant sur le point de célébrer la fête des grands mystères, ils y renoncèrent â cause du grand deuil ou ih étaient, el reçurent avec toute sorte d’humanité tous ceux qui, s’étant sauvés de la bataille et du sac de Thèbes , s’étaient réfugiés daa» leur ville.

La prompte arrivée d’Alexandre dans li Grèce avait bien rabattu de la fierté des Albe niciis, el avait amorti tout à coup la véhémence de Démosthène. La ruine de Thèbes, encore plus prompte , acheva de les consterner. Ils curent recours aux prières, et dèpatèrent vers Alexandre pour implorer sa démence. Démosthène était du nombre de députés ; mais il ne fut pas plutôt arrivé u mont Cylhëron, que, redoutant la colère de ce prince, il s’en retourna, et abandonna l’ambassade.

Incontinent Alexandre envoie à Atbéoes demander qu’on lui livre dix des oraleurs qu’il regardait comme auteurs de la ligue que son père avait vaincue à Chéronéc. Ce futeo cette occasion que Démosthène conta au peuple la fable des loups et des chiens, dans laquelle on suppose que les loups demandiml un jour aux brebis que, pour avoir la pair arec eux, elles leur livrassent les cAimaqui les gardaient. L’application était aisée et naturelle, surtout par rapport aux orateurs, justement comparés aux chiens, dont le devoir est de veiller, d’aboyer et de combattre pour sauver le troupeau.

Dans l’extrême embarras où se trouvaient les Athéniens, qui ne pouvaient se résoudrel livrer eux-mêmes à la mort leurs orateurs, d qui n’avaient cependant d'autre ressource pour sauver leur ville, Démade , qu’Alexandre honorait de son amitié, offrit de se charger seul de l’ambassade, el d’aller intercéder pour em- Le prince, soit qu’il fût rassasié de vengeance, soit qu’il cherchât à effacer, s’il était possible, par un acte de douceur, l’action atroce et barbare qu’il venait de faire; ou plutôt voulant lever les obstacles qui pouvaient retarder son

grand dessein, et ne hisser en son absence ni sujet ni prétexte de mécontentement , se reheha sur la demande qu’il avait faite des orateurs, et se contenta du bannissement de Caridème, qui, étant Oritain ' de naissance, avait mérité parses services le droit de bourgeoisie dans Athènes. Il était gendre de Chersoblepte, roi de Thrace. Il avait appris le métier de la guerre sous Iphicrate, et avait commandé plusieurs fois les armées des Athéniens. Poursuivi par Alexandre, il se réfugia chez le roi de Perse.

Pour ce qui regarde les Athéniens, non-seulement il leur remit tous les sujets de plainte qu'il avait contre eux, mais encore leur témoigna une bonté particulière, les exhortant à s'appliquer fortement aux affaires, et h avoir l'oeil à tout ce qui se passerait, parce que, s’il venait i manquer, c’était leur ville qui devait donner la loi à toute la Grèce. On dit que, longtemps après celte expédition, le malheur des Thébains lui causa de cuisants repentirs, et que celte pensée le rendit-plus doux et plus humain envers beaucoup d’autres.

Un tel exemple de sévérité, exercée contre une ville aussi puissante que Thébes, répandit dans toute h Grèce la terreur de ses armes, qui fil tout plier devant lui. Il convoqua à Corinthe une diète * de tous les étals et de toutes tes vtUes libres de h Grèce, pour se hire donner le même commandement en chef contre la Perse, qui avait été accordé à son père un peu avant sa mort. Jamais diète ne fournit une plus magnifique matière de délibération. C’est l’Occident qui délibère sur la ruine de l’Orient, et sur les moyens d’exécuter une vengeance suspendue depuis plus d’un siècle. L'assemblée qui se tient ici va donner lien à des événements dont le récit étonne et parait presque incroyable, et à des révolutions qui feront changer la fece de presque tout le inunde.

Pour former un tel dessein, il fallait un prince hardi, entreprenant, aguerri, qui eût de grandes vues, qui se féil déjà fait un grand nom par ses exploits, qui ne fût ni intimidé

* Orée . ville d'Eubëe.

• PlaUrque pUce |d eelte diète. D'autre» U pUcenl plus tdt : ce qui a doDoé lieu à H. Prideaui de auppoter qa'elle fut cMivoquée deux foU.

par les périls ni arrêté par les obstacles, mais surtout, qui réunit sous son autorité tous les états de la Grèce, dont aucun séparément n’é^ tait capable d'une entreprise si hardie, et qui avait besoin, pour agir de concert, d’être soumis à un seul chef qui mît en mouvement toutes les parties de ce grand corps, en le.s faisant toutes concourir à un même but et à une même fin. Or Alexandre était ce prince. Il ne lui fut pas difficile de rallumer dans l’esprit des peuples la haine ancienne contre les Perses, leurs ennémis perpétuels et irréconcilia- ‘ blés, dont ils avaient juré plus d’une fois la , perle, et qu’ils étaient bien résolus de détruire, si jamais l’occasion s’en présentait : haine à laquelle les dissensions domestiques avaient bien pu donner comme une trêve, mais qu’elles n’avaient point éteinte. La glorieuse retraite des dix mille Grecs, malgré l’opposition de l’armée nombreuse des Perses, la terreur qu’Agésilas, avec une poignée de soldats, avait jetée jusque dans Snse, faisaient voir chlrement ce qn’on devait attendre d'une armée composée de l’élite des troupes de toutes les villes de la Grèce et de celles de Macédoine , commandée par des généraux et des officiers que Philippe avait formés, et pour tout dire, qui avait Alexandre pour chef. On n’hésita donc point dans la diète, et d’an commun accord il y fut nommé généralissime contre les Perses.

Aussitèt pinsienrs officiers et gouverneurs de villes, et plusieurs philosophes se rendirent auprès de loi pour le congratuler sur cette ' élection. Il se flattait qne Diogène de Sinope. qui était alors à Corinthe, y viendrait comme les antres. Ce philosophe, qui faisait pen de cas des grandeurs, croyait que ce n’était pas le temps d’aller féliciter les hommes quand ils viennent d’ètre élevés à quelque hante place , mais qu’il faut attendre qu’ils en aient dignement rempli les devoirs. Il ne sortit donc point de chei Ini. Alexandre alla lui-même avec toute sa cour pour le voir. Il était alors couché au soleil ; mais voyant approcher cette foule de gens, il se mit en son séant, et attacha sa rue sur Alexandre. Ce prince , étonné de voir un philosophe d'une si grande réputation réduit à une entière indigence, après l’avoir salué très-gracieusement, lui demanda s’il n’a-

vaH pas besoin de quelque chose. Oui, lui répondit Diogène, c'ett que tu t'ôtes un peu de mon soleil. Celte réponse excita le mépris et l'indignation des courtisans. Mais le roi , frappé d’une telle grandeur d’fime. Si je n’itais Alexandre, dit-il, je voudrais être Diogène. Ce mot cache un sens profond, et découvre parfaitement le fond du cœur humain. Alexandre sent qu’il est fait pour tout avoir : voilé sa destinée, et en quoi il met son bonheur. Hais, s’il ne pouvait parvenir k ce but, il sent aussi que, pour être heureux, il faudrait s’étudier à se passer de tout. En un mot. tout ou rien, c’est Alexandre et Diogène. Quelque grand et quelque puissant que se crût ce prince ' , il dut ici se reconnaître inférieur à un homme, à qui il ne pouvait ni rien donner,

• ni rien Ôter.

Avant que de partir pour l’Asie, il voulut consulter Apollon sur celle guerre. Il alla donc à Delphes ; mais il arriva par hasard que c’était pendant les jours qu’on appelle malheureux, dans lesquels il n’élail pas permis de consulter l’oracle, et la prêtresse refusait de se rendre au temple. Alexandre, qui ne pouvait souffrir de résistance à ses volontés, l’ayant prise brusquement par le bras, et la conduisant au temple , elle s’écria : O mon fils , on ne peut te résister Ml n’en demanda pas davantage, et saisissant celle parole, qui lui tenait lieu d’oracle, il prit le chemin de la Macédoine, pour se préparer à sa grande expédition.

Je mettrai ici sous un même point de vue une suite abrégée des pays qu’Alexandre a parcourus jusqu’à son retour de l’Inde.

Il part de la Macédoine, qui fait partie de la Turquie en Europe, et passe rUellespont ou détroit des Dardanelles.

I 11 traverse l’Asie Mineure [la Natolie ), ou il donne deux batailles : la première, au passage du Granique, et la seconde, près de la ville d’issus.

Après celle seconde bataille, il entre dans la Syrie et la Palestine, passe en Égypte, où il bâtit Alexandrie sur l’un des bras du Nil, pé-

* « Homo sopra mensuram humaoc sopertle tuowiia,

« vklitaliquem, cul nec daro quidquam possei , Doceri»

4 pare. > (San. <U Bttief. Ul). 5» cap. 6.)

* Avixi7T0f (T, w irKÛ

nétre jusque dans la Lybie an temple de Jopj. 1er Ammon, d’où il retourne sur ses pas jusqu’à Tyr (Sour), et de là il s’avance ras l’Euphrate.

H passe ce fleuve, puis le Tigre, et remporte la fameuse victoire d’Arbelles ; prend Babylone, capitale de la Babykmie ; et Ecbalane, de I la Mëdie.

De là il passe dans l’Hyrcanic, jnsqs'i b mer qui en porte le nom, autrement dilc/« mtr Caspienne ; dans la Parlhie, la Drangime, le pays de Paropamise.

Il remonte dans la Bactriane et dans b ' Sogdiane ; s’avance jusqu’à l’Iaxarte, nommé par Quinte-Curce le Tandis, an delà duquel habitent les Scythes, dont le pays fait partie de la grande Tartarie.

Après avoir parcouru divers pays, il passe le fleuve Indus, entre dans les Indes qui sont en deçà du Gange, et qui forment l’empire dn grand Mogol, et s’avance assez prés du Gange, qu’il avait aussi dessein de passer ; mais no armée refusa de l’y suivre. Il se conlenladoar d’aller voir l’Océan, et descendit jusqu'i Peabouchure du fleuve Indus.

Depuis la Macédoine jusqu’au Gange, doal Alexandre approcha bien près, on peut coupler onze cents lieues au moins.

Ajoutez à cela les différents déloonqaelt Alexandre, premièrement pour aller de Pei- Irémité de la Cilicie où se donna la balaiilc d’issus jusqu’au temple d’Ammon dans la Libye, et pour revenir de là à Tyr, voyage ipi ne peut pas être de moins de trois cents lines: et autant tout au moins pour les antres détours en différents endroits : il se Ironsen qu’Alexandre, dans Fespace de moins de hait ans, aura fait avec son armée plus de dii-sept cents lieues, sans parler de son retour k Btbylone.

8 III — Al.KXAin»K PABT DE MAcSDOISE MCI »» EXPaSITIOE COSTRB LEO PEESES. AeEIvS A BESD DE GBAEDS HOEEEDU AD TOMIEAD d’ACEIUA Il litre DTE PEEHIEEE BATAILLE ADX FEESU Geaiiiode, et BEuroBTE CBE c ElEeee TinOlU.

Quand Alexandre fut arrivé dans sou royiiH me il tint conseil avec les principaux ofliciert

• An.H.3670jav. J.C.33i.-Dlod. lib.lT.W ii*'

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de rarmfc el les grands de sa cour, sur l’expédilion qu'il m^dilail contre la Perse, et sur les inesures qu'il fallait prendre pour la faire r6ussir. Les avis ne furent partages que sur un article. Antipater et Parménion croyaient que le roi, avant que de s’engager dans une entreprise qui ne pouvait manquer d'ÿtre de longue baleine, devait choisir une épouse, et s’assurer un successeur. Mais, vif et bouillant comme il était, il ne put goûter cet avis ;'et il crut qu'après avoir été nommé généralissime des Grecs, et avoir reçu de son père des troupes invincibles, il lui serait honteux de perdre le temps à célébrer des noces et à eu attendre le fruit. Le départ fut donc résolu.

Il offrit aux dieux de magnifiques sacrifices, et fit célébrer ii Die, ville de Macédoine, des jeux scéniques’, établis par l'un de ses ancêtres en l'bonneur de Jupiter et des Muses. La fête dura neuf jours, selon le nombre de ces déesses. Il dressa pour le festin une tente qui contenait cent tables, et où, par conséquent, il pouvait y avoir neuf cents couverts. Tous les princes de sa famille, tous les ambassadeurs, tous les généraux, tous les officiers y furent invités *. 11 régala aussi toute l’armée. Ce fut pour lors qu'il eut une célèbre vision, dont il sera parlé dans la suite, dans laquelle on l’exhortait & passer promptement eu Asie.

Avant que de partir pour cette expédition, il mit ordre aux affaires de la Macédoine, où il laissa Antipater pour gouverner en qualité de vice-roi avec douze mille hommes de pied, el presque autant de cavalerie.

Il voulut aussi examiner les affaires domestiques de ses amis, et donna à l’un une terre, à l'autre un village; ù celui-ci le revenu d’un I bourg, à ccini-lù les droits d’un port. Et comme tous les revenus de son domaine étaient déjà employés et consumés par ses largesses, Pcrdiccas lui demanda. Seigneur, que réserves-tous pour voue? Et Alexandre ayant répondu, L’etpéranee; Eh bien, lui repartit Pcrdiccas, la même espérance doit donc nous suffire, et il refusa généreusement le don que le roi lui avait assigné.

S03. - ArrtsD. Ilb. 1. pag. S3-36. - Pial, in Alci. pag. OT-ACTS. — Justin. Ilb. 11, cap. S cl 6.

• On appelait ainsi les représenlaiions de Ibdllre.

• Joseph. AnIiquU. Ilb. 11. (cap. 8,85.1

C'est une connaissance bien importante è un prince que celle du cœur de l’homme, et le sc-cret de s’en rendre maître. Or Alexandre savait que ce secret consiste à intéresser tout le monde à sa grandeur, et à ne faire sentir aux auü-cs sa puissance que par des bienfaits. Alors tous les intérêts sont réunis dans celui du prince. C’est son bien propre, c'est son bonheur qu’on aime en lui ; et on lui estaulantde fois attaché, et par des liens aussi étroits, qu’il y a de choses qu’on aime et qu’on reçoit de, lui. Toute la suite de cette histoire nous montrera que jamais personne ne pratiqua mieux^ cette maxime qu’Alexandre, qui croyait n’êire roi que pour foire du bien, et dont la libéralité vraiment royale n’était ni satisfaite ni épuisée par les plus grandes largesses.

Alexandre , après avoir tout réglé dans la Macédoine , et avoir pris les précautions nécessaires pour prévenir les troubles et les mouvements qui pourraient s’y élever en son absence, partit pour l’Asie au commencement du printemps. Son armée n’était guère que de trente raiile hommes de pied , et de quatre ou cinq mille chevaux ; mais c’étaient tous hommes braves, aguerris, disciplinés, qui' avaient fait plusieurs campagnes soosPhilippe, et qui , dans le besoin , auraient pu commander'. La plupart des officiers n’avaient guère , moins de soixante ans ; et , quand ils étaient / assemblés ou rangés à la tête du camp, on< croyait voir un sénat re^ecteble^ Parménion commandait l’infanterie ; Philotas , son fils , avait sous lui dix huit cents chevaux de Macédoine , et Callas , fils d’ilarpalos , autant de chevaux de Thessalic. Le reste de la cavalerie, tiré de différents peuples de la Grèce , et qui , montait à six cents, avait un commandant \ particulier. Les Thraces et les Péoniens , qui prenaient toujours les devants, avaient pour chef Gassandre. Alexandre prit sa marche le long du lac de Cercine vers Amphipolis ; passa le Strymonversson embouchure, puisl’Hébre; et arriva enfin à Seste après vingt jours de marche. Il ordonna à Parménion de passer sa cavalerie et une partie de son infanterie du

< « Ut non tain milites quàm magistros miliUc electos K putares. » (Jcst.)

* «I Ut. si principia caslrorum rerneres , senalum (e ali- « cujus priKC relpublicc videra dicervs. » iJusT.)

Sesle à Abjdc ; ce qu’il fil btcc cenl soiianle galères et plusieurs vaisseaux ronds. Pour lui, il passa d’Elèonle au porl des Achéens , conduisantlut-mème sa galère ; et, quand il Ibl nu milieu de l'Hellespont, il sacrifia un taureau A Neptune et aux Néréides, et fit des effusions dans la mer avec une coupe d’or. On dit aussi qu’après avoir lancé un javelot sur la terre comme pour en prendre possession, il descendit le premier en Asie , et que , sautant tout armé et plein de joie hors du navire, il dressa des autels sur le rivage à Jupiter, à Minerve , à Hercule , qui lui avaient procuré une descente si favorable. Il avait fait la même chose en quittant l’Europe.

Il comptait si fort sur l’heureux succès de «es armes et sur les riches dépouilles qu’il trouverait en Asie , qu’il n’avait fait presque aucun fonds pour une si grande expédition , persuadé que la guerre , quand on la fait heureusemeot, fournit aux besoins de la guerre. Sa caisse militaire n’était que de soixante et dix talents', et il li’avaH de vivres que pour un mois. En sortant de Macédoine , il avait distribué, comme je l’ai dit, tout son patrimoine ti ses généraux et A ses officiers ; et , ce qui est bien plus important, il leur avait inspiré à tous un tel courage et une telle confiance , qu’fis croyaient marcher , non A une guerre douteuse , mais A une victoire assurée.

Quand il fut prés de Lampsaque ', qu’il avait ; résolu de ruiner pour punir la rébellion de scs < habitants, il vit venir A lui Anaximéne, qui était de cette viile , célèbre historien , fort connu de Philippe son père , et pour qui luimême il avait beaucoup de considération , l’avant en pour maître. Se doutant bien pourquoi il le venait trouver , il le prévint , et lui jura en termes formels qu'il ne loi accorderait point sa demande : Ce que j'ai à tout demander, teigneur, lui dit Anaximéne, c'ett qu’il tout plaite de détruire Lamptaque. Par cet ingénieux détour, il sauva sa patrie.

De IA Alexandre arriva A Ilion. Il y rendit de grands honneurs A la mémoire d'Achille , et fit célébrer des jeux autour de son tombeau.

Il admira et envia le double bonheur qu'il

> Soiunle-Aii mille écus. -- 400 000 fr. E. B.

• Mu. lib. T , cap. 3.

avait eu de trouver pendant sa vie uo mi fidèle dans la personne de Patrocle, et après sa mort un digne héraut de son courage daos Homère '. En eCTct, sans l'admirable poème de l'Iliade, le corps et le nom d'Achille eusseol été enfermés dans le même tombeau.

Enfin Alexandre arrive sur les bords di Granique , rivière de Phrygie. Les satrapes l’attendaient de l'autre côté, résolus à lui en disputer le passage. Leur armée était de ceat miile hommes de pied * , et de plus de dii raille chevaux. Memnon , qui était de Rhodej, et qui commandait sur toute la côte de l'isie pour Darius , avait conseillé aux généraux de ne point risquer un combat , mais de ruioer le plat pays, sans excepter les villes, A dessein d'affamer l'armée d'Alexandre et de la cootroindre A retourner sur ses pas. Hefliixn était le plus habile des généraux de Darius, et le plus sûr Instrument de ses victoires. On ne sait ce qu’on devait le plus estimer en lui, oo sa profonde sagesse dans les conseils, ou sw courage et sa capacité dans la conduite des armées, ou son ollachement et son télé pour les intérêts de son maître. Le conseil qu’il donnait dans la conjoncture présente était excellent par rapport A un ennemi vif et impétueux , qui était sans villes , sans magasins, sans retraite ; qui ètilrail dans un pays inconnu et ennemi ; que les retarderaenls seuls pouvaient affaiblir et ruiner , et qui n’avait de ressource et d'espérance que dans le prompt succès d’une bataille. Arsite, satrape dePhrfgic, s’y opposa , cl protesta qu’il ne souffrinit pas qu’on désolât ainsi les terres de son gouvememcnl. Le mauvais avis du satrape prévalut sur le sage conseil de félranger, que les Perses , A leur grand dommage , soupçonnèrent de vouloir tirer la guerre en longueur et se rendre par IA nécessaire.

Alexandre cependant marebait avec sou

1 c Quum In SIgvo ad Acliillls tnmuloni roMUtinri. « O fortunale. iiKiuit, adotescens, qut tu« rirtoUs Hoor* la rum prsconem inveneris 1 Et verè. Nam , oUi Iim ItU « exftitisset , idem lumulus, qui corpus cjus cooirienl. « eiiam nomon obruissel. » (Cic. pro Arch. u. 34.)

» Justin donne à celle arme* six cenlmiilebOBKnesUe

pied , et Arrien ne lui en donne que vingt mille, t’es d l'autre est sans vraisembUnce . il y a sans doute qoelust faute dans le texte. Je m'eu suis tenu ausentimeotdclI’V' dore.

infonterie pesaramcnl armée, rangée sur deux lignes , et la cavalerie sur les ailes : le bagage venait à la queue des Iroupes. Quand il fut arrivé au bord du Granique , Parménion lui conseillait de camper dans cet endroit en ordre de bataille pour laisser aux troupes le temps de se reposer ; et d'attendre au lendemain pour passer la rivière, de grand matin, et même avant le Jour, parce qu’alors les ennemis seraient moins en état de l'cn empêcher. Il ajoutait qu’il était dangereux de hasarder le passage d’une rivière è la vue de l’ennemi , d’autant plus que celbM:i était profonde et les bords escarpés , de sorte qu’il serait aisé à la cavalerie persane, qui les attendait de l’autre eétë en bataille , de les défaire avant qu'ils (hsscnt formés : qu’outre la perte qu’on y ferait , cette entreprise , si elle réussissait mal, serait d'une dangereuse conséquence pour l’avenir , patte que la réputation des. armes dépend des commencetnciLls.

Ces raisons ne firent point d'impression sur l'esprit d'Alexandre. Il répondit qu’il rougirait de honte si, après avoir passé l’Hellespont, il l'arrêlail devant un ruisseau ; car c’est ainsi que |iar mépris il appelait le Granique; qu’il fallait profiter de la terreur qu’avaient répandue parmi les Perses la promptitude de son arrivée et la hardiesse de son dessein , et répondre dignemenl é l'idée qu’on avait conçue de son courage et de la valeur des Macédoniens. La cavalerie ennemie, qui était fort nombreuse, bordait tout le rivage , et faisait un grand front pour occuper le passage dans toute sa longueur. L’infanterie , composée principalement des Grecs qui étaient h la solde de Darius, était derrière, placée dans un lieu qui allait en montant.

Les deux armées demeurèrent longtemps en présence, chacune sur le bord de la rivière, comme si elios eussent redouté l’événement. Les Perses attendaient que les Macédoniens entrassent dans l'eau , pour les charger à leur avantage lorsqu’ils voudraient prendre terre; et ceux-ci semblaient choisir de l’œil Pendroille plus propre pour passer, et épier la contenance des ennemis. Aiors Alexandre , s-’étanl fait amener son cheval , ordonna aux .seigneurs de sa cour de le suivre , et de se comporter en gens de cwur. 11 commandait la

I droite , et Parménion la gauche. Il fit d’abord entrer dans la rivière un gros détachement , et le suivit de près avec le reste des troupes. Il fit ensuite avancer l’aile gauche, que commandait Parménion. Pour lui , menant l’aile droite, il entra dans te fleuve, suivi du reste des troupes, au son des trompettes et des cris de joie de toute l’armée.

Les Perses , voyant approcher ce détachement , commencèrent k tirer dessus , et descendirent en bas, où la pente était plus facile, pour en défendre l’abord. I.es chevaux s’etitre-choquèrent rudement , les uns léchant de prendre terre , les autres de l’empéchcr. Les Macédoniens , beaucoup inférieurs en nombre pour la cavalerie, outre le désavantage du lieu,, étaient encore percés de traits qu’on leur, tirait d’en haut : d’ailleurs la fleur de la. cavalerie persane s’était ramassée en cet endroit, et Hemnou y combattait avec ses fils. Les Macédoniens donc plièrent d'abord , après avoir perdu, les premiers rangs, qqi avaient, fait une vigoureuse défense. Alexandre, qui les avait suivis de prés, et les soutenait avec ses meilleures Iroupes, sé met à leur tête, les ranime par sa présence , renverse les Perses et les met en déroule. Toutes les troupes lesuivent, passent la rivière, et attaquent les ennemis de tous cétés,

Alexandre donna le premier dans le plus, épais de la cavalerie ennemie , où combattaient les généraux. Il était remarquable à son bou- . clier et an panache qui ombrageait son casque, . aux deux cétés duquel s’élevaient comme deux ailes d’une grandeur, merveilleuse et d’une blancheur qui éblouissait. Le choc fut. des plus rudes autour de sa personne; et, 'quoiqu’on se battit à cheval, le combat était de pied ferme, et d’honuneé homme comme dans l'infanterie , chacun téchant de repousser son adversaire et de gagner du ter- , rain sur lui. Spithrobate , satrape de l’Ionie et gendre de Darius, se distinguait par sa valeur entre tons les généraux. Environné de quarante seigneurs perses , tous ses parents , et tous d’une bravoure connue , qui ne le quittaient point , il portait partout la terreur. .Alexandre pique contre lui : les voilé tous deux aux mains. Ayant lancé chacun un javelot , ils se blessent l'un l’autre, mais Jégèremeut. Le

satrape en fureur se jette , l’épf'e h U main , contre Alexandre ; mais celui-ci le prévient , et d’un coup de lance dans le visage le porte mort par terre. Dans l'instant même, Kosacés, frère du satrape, l'attaquant de côté , lui décharge sur la tête un grand coup de hache , qui lui abat le panache , et pénétre jusqu'aux cheveux seulement. Comme il allait frapper un second coup sur sa tête , que l’armet brisé faisait voir à nu , Clilus d’un coup de sabre lui coupe la main, cl sauva la vie à son maître. Le danger où avait été .Alexandre redoubla le courage des siens , ils firent des efforts extraordinaires de bravoure. Les Perses qui étaient au centre de la cavalerie, accablés d’une grêle de traits par les soldats armés à la légère qu’on avait entremêlés parmi les ca- Taliers, et ne pouvant soutenir plus longtemps l’attaque des Macédoniens , qui les frappaient tous dans le vi.sage , commencèrent i plier, et les deux ailes aussitôt se renversèrent et prirent la fuite. Alexandre ne s’attacha point A les poursuivre, mais il tourna tout court sur l’infanterie.

Elle demeura ferme d'abord dans son poste, plutôt par étonnement, dit l’historien, que par résolution. Mais, quand elle se vit attaquée en même temps par la cavalerie et par la phalange macédonienne , qui avait passé la rivière, et que les bataillons en furent venus aux mains , ceux des Perses ne firent ni une forte ni une longue résistance , et furent bientôt mis en fuite , excepté l’infanterie grecque qui était à la solde de Darius. Cette infanterie , s’étant retirée sur une colline, demandait qu' Alexandre lui donn&t sa parole qu’il la laisserait aller, mais ce prince, suivant plutôt l’impétuosité de sa colère que sa raison , se jeta au milieu de cette infanterie , el perdit d’abord son cheval , qui fut percé d’un coup d’épée ; c’était un autre cheval que Bucéphalc. La mêlée fut si rude autour de lui , que la plupart de ceux qui furent tués ou blessés de son côté le furent en cet endroit; car ils combattaient contre des hommes très-aguerris , trèsbraves , et qui SC battaient en désespérés. Ils furent tous taillés en pièces , à la réserve de deux mille , qui furent faits prisonniers.

Un grand nombre de généraux perses les plus considérables restèrent sur b place. Ar-

site se sauva en Phrygie , où l’on dit qa’il se tua lui-même de regret d’avoir été cause de la bataille ; il serait mort plus glorieusement les armes à la main. Il resta dans cette bataille, du côté des barbares , vingt mille hommes de pied, et deux mille cinq cents chevaux; ila côté des Macédoniens , il deméhra d’abord sur la place vingt-citiq cavaliers des compagnies royales, qui furent tués à la première attaque. Alexandre leur fil dresser à tous des statues de bronze faites de la main de Lysippé ; elles furent placées dans une ville de Macédoine , appelée Die , d’où longtemps après Q. Mélellus les fit toutes porter A Borne. Du reste de la cavalerie , il en fut tué un peu plus de soixante , et quelque trente fantasins , qui furent tons enfermés dés le lendemain dans un même tombeau avec leurs armes et leur équipage; et le prince donna exemption de tonte sorte de tributs et de service A leurs enfants et i leurs pères.

Il eut aussi un très-grand soin des blessés, les visita lui-même , et voulut les voir panser. Il parut curieux de savoir leur aventure, et permit A chacun de lui conter scs prouesses et de vanter sa bravoure. Un prince gagne beaucoup en s’abaissant et se familiarisant de la sorte. Il donna aussi la sépulture aux grands de Perse , et ne la refusa pas même aux Grets qui étaient morts à leur service : mais tons ceux d’entre eux qu’il fit prisonniers, il 1rs mit A la chaîne, et les envoya travailler en Macédoine , pour avoir porté les armes pour les barbares contre leur patrie , malgré la défense expresse qu’en avait faite la Grèce.

Alexandre se fit un devoir et un plaisir d'associer les Grecs A l’honneur de sa victoire; et en particulier il envoya aux Athéniens tros cents boucliers des dépouilles ennemies, et wolut que sur le reste du butin on mit celte inscription glorieuse : Alexandre, fils de Philippe, et les Grecs, excepté les Lacédémoniens, ont gagné ces dépouilles sur les barbares çm habitent l’Asie. Cette action marque une grandeur d’Ame bien rare et bien estimable dans un vainqueur , qui , pour l'ordinaire , souïn’ avec peine qu’on entre avec lui en partage de sa gloire. Elle marque aussi beaucoup de pni dcnce dans ce prince. 11 avait encore besoin du secours des Grecs -, et il espérait , en les asso-

ciant à l’honneur de sa victoire, se les rendre plus fidèles et plus nflcctionnés. Pour la vaisselle d'or et d'argent, les tapis de pourpre, et autres meubles de luxe des Perses , il les envoya à sa mère, au moins pour la plus grande partie.

g IV. — ALEXASIXR fait la COnaetTE DE PEE9QCE TOUTE l'AsieMitedee. Ilest attaquS d'one hai.a- DIS MORTELLE POUR S'ÈTRR RAIGRft DANS LE CVDSE.

Le MÉDECIN Philippe le «oérit parpaitehbnt en

RED DR JOURS. ALEXANDRE PASSE LE DÉFILÉ DE Cl-

uesE. Cependant Darius approchait. Libre réponse DE CaRIDEME a ce prince, qui lui COUTE LA TIE. ORSCRIPIION DE LA MARCHE DE DaRIUS.

L’heureux succès de la bataille du Granique' eut tontes les suites qu’on en pouvait attendre. Sardes , qui était comme le boulevard de l'empire des barbares du côté de la mer , se rendit & Alexandre. Il laissa à cette ville sa liberté et l’usage de ses lois. Quatre jours après, il arrive à Éphèse , ramenant avec soi les bannis qui en avaient été chassés à son occasion , et y rétablit le gouvernement populaire. Pour les tributs qu’on payait aux rois de Perse , il les assigna au temple de Diane. Il offrit beaucoup de sacrifices à cette déesse^ célébra scs mystères avec grande pompe , et conduisit la cérémonie avec toute son armée rangée en bataille. I.es Éphésiens avaient commencé i rebâtir le temple de Diane’, qui avait été brûlé la nuit même de la naissance d'Alexandre , et l'ouvrage était déjà fort avancé. Dinocrate, célèbre architecte , qui avait l’intendance de la construction de ce temple , était le même que ce prince employa depuis pour bâtir Alexandrie en Égypte. Les peuples contribuaient à l'envi aux frais de ce superbe édifice , et les dames y sacrifiaient de bon cœur tous leurs bijoux et tout ce qu’elles avaient de plus rare et de plus précieux. Alexandre, avide de toute espèce de gloire, offrit de rembourser la ville des dépenses qu’elle avait déjà fait&s pour ce bâtiment , et de lui fournir tontes celles qui restaient à (aire , pourvu que son nom seul parût dans

• An. U. saro: ST. J. C. 33t. - Diixl. Ilb. 17 psg.' «13- M.I. — Antan. tib. 1 , psg. 36-50; ut Mb. X. psg. 60-66. — Plat, in AIex. psg. 673 . 67t. — Q. Cuf t. Mb. 3 , cap. 1-3. — Justin. Mb. 11 , cap. 7 et 8.

E Strab. lib. It, |ug. 610. — SdMd. cap. iO.

l'inscription du temple. Les habitants d’Éphése, ne voulant pas y consentir, et n’osant pas néanmoins lui refuser ouvertement cet honneur, eurent recours à une ruse de flatterie qui les lira d’embarras. Ils lui dirent qu’il ne convenait pas à un dieu d’ériger des monuments à un autre dieu. Avant qu’il sortit d’Kphêse , les députés de Tralles et de Magnésie vinrent lui apporter les clefs de leurs villes.

Il marcha ensuite vers Milet, qui , dans l'es- ’ pèrance d’un prompt et puissant secours , lui ferma ses portes. En effet , la flotte des Perses, fort nombreuse , fit mine de la vouloir secourir; mais, après avoir tenté inutilement, à plusieurs reprises , d’engager celle des ennemis à combattre, elle fhl obligée de se retirer. .Mcmnon s’était jeté dans cette place avec un graiid. nombre des siens échappés de la défaite, résolu de s’y bien défendre. Alexandre, qui np voulait point perdre de temps, la fit insultcr.de toutes parts, et fit planter partout des échelles. L’escalade fut des plus vigoureuses, et fut également bien soutenue , quoique Alexandre y envoyât des troupes fraîches qui se succédaient sans interruption les unes aux autres ; et cela dura plusieurs jours. Mais , comme il vit scs soldais repoussés de quelque cûté qu’ils donnassent, et que la place ne manquait d’aucune chose pour un long siège , il mit toutes scs machines en œuvre, de sorte qu’il ouvrit la place en plusieurs endroits, et à l’attaque des brèches il ajouta en même temps une nouvelle escalade. Les assiégés , après avoir snut(!nii tous ces efforts avec une bravoure extraordinaire, craignant d’être enfin emportés d’assaut, capitulèrent. Alexandre traita humainement les Milésiens , et vendit tout ce qu’il y trouva d’étrangers. L’historien ne parle point de Memnon. Il sortit sans doute avec la garnison.

Alexandre , voyant que la flotte ennemie s’était retirée , résolut de rompre la sienne , dont l’entretien entraînait beaucoup de dépenses, et il avait besoin d'argent pour d’autres usages plus pressants. Quelques-uns même croient que , près de donner contre Darius un combat qui déciderait du sort des deux empires, il voulait ôter à ses troupes toute espérance de retraite et ne leur laisser de ressource que dans la victoire. Il ne retint donc de sa flotte

200 <fÿ«»

que les vaisseaux qui lui étaient nécessaires pour le transport des machines de guerre , et un petit nombre d'autres gaiéres.

Après la prise de Milet , il passa dans la Carie ponry former ie siège d'Halicamasse. Cette place était d’un très-difficile accès à cause de son heureuse situation , et avait été extrêmement fortiflée. D'ailleurs Memnon, le plus habile et le plus brave de tous les officiers qui combattaient pour Darius, s‘y était jeté avec de bonnes troupes , dans le dessein d'y signaler son courage et sa fidélité pour son maître. Aussi flt-ll une très-belle défense. Il était secondé par un autre officier d'un rare mérite , qui s'appelait Èphiallt. Tout ce qu’on peut attendre de la bravoure la plus intrépide , et de la science de la guerre la plus consommée , fût mis en usage de part et d'autre. Après que les assiégeants , avec beaucoup de peine et de fatigue , avaient comblé une partie des fossés , et fait approcher des murs leurs machines , iis avaient la douleur de voir leurs travaux ruinés en un moment et leurs machines brOlées par les sorties vives et fréquentes que faisaient les assiégés. Quand à coups réitéiés de bélier ils étaient venus & bout de renverser quelques pans de murailles , ils étaient tout étonnés d'en voir de nouvelles qu'on avait construites derrière , et qui semblaient sortir tout à coup de terre. L'attaque de ces nouvelles murailles, construites en dcmi-cercte, coûtait infiniment de monde, |>arce que les assiégés , du haut des tours qui étaient de côté et d’autre , battaient les ennemis en flanc. On vit en cette occasion qu'il n’y a point de fortifications plus sûres pour une place de guerre , que la valeur et le courage de ceux qui la déiendent. Le siège fut long , et tout autre qu'Alcxandre se serait rebuté des difficultés qui s’y rencontrèrent. Mais les dangers ne servaient qu’à animer ses troupes. Leur constance enfln l'emporta. Memnon , se voyant hors d'état de résister plus longtemps , fut obligé d'abandonner la place. Comme il était maître de la communication de la mer , après avoir mis une bonne garnison dans la citadelle , qui était bien munie de vivres , il emmena avec lui ce qui restait d’habitants avec tuntes leurs richesses , et les transporta dans nie de Cos, qui n’était pas loin d’Halicamasse. Alevandre ne jugea pas à propos d’assiéger la

citadelle, qui n’était pas de grande importance i depuis la ruine de la ville, qu'il rasa jusqa’aoi ' fondements. Il se contenta de l’environner de bons murs, et de laisser quelques troupes dans le pays.

Après la mort d’Artéraise, reine de Carie, Idriée, son frère, avait régné à sa place, .tdi, sœur et femme d’Idriée, était demeurée en possession de cet état, selon la coutumeda pays; mais elle fut dépossédée par Peiodore, à qui succéda son gendre Orontobate par entre de Darius. Elle conserva néanmoins une place forte, nommée Alinde , dont elle avait porté les clefs à Alexandre dés qu'il fut eutré dans la Carie; et elle l’avait adopté pour son fils. Le prince, sans mépriser cet honneur, lui liisfa la garde de sa vUle ; et, après la prise d’Uaticornasse, étant maître de tout le pays, il lui en rendit le gouvernement.

Cette dame, pour témoigner à Aleiindtt ' la vive roconnaissatKO dont elle était pénétrée, lui envoyait tous les jours des viandes délicalement préparées, et toutes sortes de pllitaeries les plus délicieuses; et enCn elle lui fit présent des plus excellents cuisiniers, bMilaiigers et pâtissiers. Mais il lui répoadil <(|ie a tout cet attirail loi était inutile, et qu’il avait R de bien meilleurs cuisiniers, qui lui avaient « été donnés par son gouverneur Léonidav,

« dont l’un, qui loi préparait on bon dîner.

« c’était de beaucoiqi marcher des le mati» a avant le point dn jour; et l’autre, qui loiap « prêtait un excellent souper, c’était undlner « fort sobre ’. »

Plusieurs rois de l’Asie Mineure se soumirent volontairement à Alexandre; entre antres, Mithridate, roi du Pont, qui, dans la suite, s'attacha à ce prince et le suivit.dansscs eipéditions. Il était fils d’Ariobarzane, satrape de Phrygie et roi du Pont, dont il a été parlé ailleurs. Ou le compte pour le sixième roi ’ d^ puis ArUibaze, qui est regardé comme le fn»' dateur de ce royaume, en possession duquel il fut mis par Darius, fils d'Hystaspe, et s<o père. Le fameux Mithridate, qui donna Uui

< Plut In Alu. pag. 677.

* DtiTtôvKff yàp ô^0TT«toùc dnè

yty/tyït Aïwvt^u itiofÂiyovi crÙTÛ ' irpôc /irveo Tov, v.;xTOTro^ifltv, irpôf TÔ Seixvo», ôityRptww»

V Floriu, Hb. S.cap. &.

'ogie

iîO D '.

d'Rxcrcicc aux Romains, est on de scs successeurs.

Alexandre, avant que d'entrer dans les quarliers d’hiver, permit à tous ceux de son armée qui s’étaient mariés cette année-là de retourner en Macédoine passer l’hiver avec leurs fenimes, à condition qu’ils reviendraient au printemps. Il leur donna trois officiers généraux pour les conduire et pour les ramener. C’est précisément ce qu’ordonnait la loi de Moïse ' ; et comme on ne trouve cette loi on cette coutume chez aucune antre nation du inonde, il y a beaucoup d’apparence qu'Aristole l’avait apprise d’un Juif avec qui il avait eu commerce en Asie, et que, l’approuvant comme une pratique fort sage et fort raisoisfiable, U l'avait conseillée à son élève, qui s’en souvint dans cette occasion.

L'année suivante *, Alexandre entra de bonne heure en campagne. Il avait délibéré s’il marcherait droit contre Darius, ou s’il achèverait de subjuguer le reste des provinces maritimes. Le dernier parti lui parut le plus sûr pour ne rien laisser derrière lui qui pût l’inquiéter. Il fut d’abord un peu arrêté dans sa course. Prés de Phasélis ' ville située entre la Lycie et la Pamphilie, est on délilé le long de la mer, qui est à sec pendant que l’eau est basse, et qui laisse un passage libre aux voyageurs; mais, quand la mer est haute, il est tout couvert d’eau. Comme on était alors en hiver, Alexandre, que rien ne rebutaH, voulut partir avant que les eaux se fussent retirées. Ainsi il fallut que ses troupes marchassent tout un jour dans l’ean jusqu'à la ceinture. Quelques historiens, pour embellir ce récit, ont écrit que la mer, par une faveur divine , s’était volontairement soumise à Alexandre^ et que, contre le cours ordinaire de la nature, elle lui avait laissé un libre passage. Quintc- Curce est de ce nombre. Il est étonnant que l’historien Joséphe, pour affaiblir l’autorité du miracle qui fit passer aux Juifs la mer Rouge à sec, ait porté en exemple ce fait, dont Alexandre même avait réfuté la fausseté ; car, au rapport de Plutarque, il avait écrit simpleiiiciil dans une lettre, qu’itant parti de 'la

< Dent. 2i. S.

> An. M 367t;av.J. C.m

> Strab. Ub. It, pag. 606.

ville de Phatélis, il passa à pied le pas de la montagne appelée Climni ; et l’on sait que ce prince, avide du merveilleux, ne manquait aucune occasion de faire croire aux peuples que les dieux le protégeaient d'une manière toute singulière.

Pendant qu’il était aux environs de Phasélis, ii découvrit une trahison qu’avait tramée contre lui Alexandre, flis d'Crope, qu’il venait de nommer général de la cavalerie lhcssa-> lienne à la place de Callas, à qui il avait donné un gouvernement. Darius, sur une lettre qu’il avait reçue de ce traître, lui promettait mille talents d’or ' avec le royaume de Macédoine , s’il pouvait tuer Alexandre, ne croyant pas que ce ffit acheter trop cher un crime qui le délivrerait d’nn si formidable ennemi. Le porteur de la réponse du roi, ayant été arrêté, avoua tout, et le coupable fut puni comme il le méritait.

Alexandre, après avoir mis ordre aux affaires de la Cilicie et de la Pamphylie, conduisit son armée à Célénes, ville de la Pbrygie, arrosée par la rivière Marsyas, que tes fables des poêles ont rendue célèbre. Il somma la garnison de la citadelle, où les habitants s’étalent retirés, de se rendre. Comme ils la croyaient imprenable, ils répondirent lièrement qu’ils ne quitteraient la place qu’avec la vie; mois, se voyant fort pressés, ils demandèrent soixante jours de trêve, au bout desquels ils promirent de se rendre s’ils n’étaient secourus. En effet, le secours ne venant point, ils se rendirent au jour marqué.

De là le roi passa dans la Phrygie, dont la capitale s’appelait frordton,ancien et fameux .séjour du roi Midas, située sur la rivière de Sangaré. Ayant pris la ville, il eut envie de voir le fameux chariot oq était attaché le nœud gordien. Ce nœud, qui attachait le joug au timon, était fait si adroitement, et le lien faisait tant de tours et de détours, qu’on ne pouvait découvrir ni où il commençait ni où il Unissait. Selon l’ancienne tradition du pays, un oracle avait déclaré que celui qui pourrait le délier aurait l’empire de l’Asie. Alexandre se persuada aisément que cette promesse le re-

■ PliiKic (rente milUoni. = Mille UlenU d’ornieUqim vaudraiem cnrlroo 33 nûlHoni et demi de tranea. E. B.

(tnrdoil. Apr^s plusieurs Icnialives qui lui rt'ussireiil mal. Il n importe, dit-il, comment on te dénoué; cl, rayant coupé avec son épée, il éluda ou accomplit l’oracle '.dit l'histuricn.

Darius cependant ne néplijjcail rien pour sa iléTense. Mcmnoii le itiiodien lui conseillait de porter la guerre en Macédoine, cl ce parti paraissait le plus sûr pour se tirer de l’embarras où il était. Il eût trouvé les I^acédémoniens, cl plusieurs autres états de la Grèce qui n'aimaient pas la Macédoine, tout prêts i se joindre à lui ; et Alexandre, pour défendre son propre pays, eût été obligé de repasser promptement la mer et d'abandonner l’Asie. Darius approuva cet avis; et, résolu de le suivre, il chargea de l’exécution celui qui le lui avait donné. Memnon fut déclaré amiral de la nolle, et capitaine général de toutes les troupes destinées pour celle expédition.

Ce prince ne pouvait faire un meilleur choix. C'était le plus habile homme et le meilleur général qu’il eût, cl depuis plusieurs années il avait servi la Perse avec une grande Odélilé. Si son avis avait été suivi, on eût évité de donner la bataille du Granique. Il n’abandonna pas les intérêts de son maître après ce malheur. Il rassembla les débris de l’armée, et se relira premièrement à Milct , de là à Halicarnassc, et enfin dans file de Cos, où il était quand il reçut sa nouvelle commission. La flotte s’y rendit, et il ne songeait plus qu’à exécuter son plan. Il prit l’tle de Cbio et celle de Lesbos tout entière, excepté la ville de Milylène. De là il se disposait à passer en Eubée, et à faire de la Grèce même et de la IMacèdoinc le théâtre de la guerre : mais il mourut devant Mitylène , qu’il avait été obligé d’assiéger. Ce fut le plus grand malheur qui pût arriver à la Perse. On voit ici de quel prix est un seul homme de mérite, dont la perle entraîne quelquefois celle de l’étal. La mort de 3Iemnon lit échouer le dessein qu’il avait formé ; car Darius, n’ayant pas de général d’une assez grande capacité à mettre à sa ploce, abandonna tout à fait une entreprise qui seule pouvait sauver l’empire. Il n’y avait donc plus de ressource que dans les armées d’ürienl. Darius, mécontent de tous scs généraux, résolut de

' nSotlcm ortcull vcl ciusil, rct iin|ilcvil. » ;Q. Ctm.)

commander en personne, et marqua le rendez-vous des troupes à Babylone, où il en fil le dénombrement, quise trouva monter à quatre, ou cinq, ou six cent mille hommes ; car les historiens varient fort sur ce nombre.

Alexandre, étant parti de Gordion, alla soumettre la Paphlagonie et la Cappadoce. Là il apprit la mort de Memnon. Celte nouvelle le confirma dans la résolution de marcher sans délai vers les provinces de la haute Asie. Il s’avança donc à grandes Journées vers la Cilicie, et arriva dans la contrée qu’on appelait fc camp de Cyrus '. Il n’y a de là que cinquante stades (deux lieues et demie) jusqu’au pas de la Cilicie, qui est un défilé fort étrert, par lequel il faut passer pour venir de la Cappadoce à Tarse. Celui qui en avait la garde, au nom de Darius, y avait laissé peu de soldats, lesquels, à la première nouvelle de l’arrivée des ennemis, prirent la fuite. Alexandre entra donc dans ce passage ; et, après avoir considéré atlenlivemcnt la situation des lieux, il admira sa bonne fortune, et avoua qu’il aurait pu être arrêté là tout court et défait aisément à coups de pierres : car, outre que c'était un défilé où quatre hommes armés pouvaient à peine marcher de front, le haut de la montagne répondait sur le chemin, qui n’était pas seulement étroit, mais rompu en plusieurs endroits par la chute des torrents qui descendent des montagnes.

Alexandre fit passer toute son armée jusqu’à la ville de Tarse, où elle arriva précisément dans le temps que les Perses y mettaient le feu de peur que l’ennemi ne profilât du butin d’une ville si opulente. Mais Parménion, que le roi y avait envoyé avec quelque cavalerie, y arriva fort à propos pour empêcher l’embrasement, el entra dans la ville qu’il avait sauvée, les barbares ayant pris la fuite au premier bruit de son arrivée.

A travers celle ville passe le Cydne, rivière moins renommée pour ta grandeur de son canal que pour lu beauté de scs eaux, qui sont extrêmement claires, mais aussi extrêmement froides à cause de l’ombrage dont scs rives sont couvclcs. On était alors vers la fin de l’été, dont les chalemssonl très-grandes

* Qiii|itc-(!urec rpiiloitd du grsnd Cyrus, Arrii'n du jpunc Cyrus Ce diTuier sciKimctil (>araU piusvraisemüîubic.

en Cilicie. C'èlail encore au plus chaud du jour; et, comme le roi arrivait tout couvert do sueur et de poussière, voyant celte eau si claire el si belle, il lui prit envie de s’y baigner. Il n'y fut pas sitôt entré , qu’il se sentit saisi d’un fnsson si grand, qu’on crut qu’il allait mourir. On l’emmena dans sa tente, ayant perdu toute connaissance. La consternation fut générale dans tout le camp. Ils fondaient tous en larmes, et se plaignaient « de ce que le plus grand < roi qui eût jamais été, leur était ravi aumi- « lien de ses prospérités et de ses conquêtes, « non dans une bataille ou dans un assaut de a Tille, mais pour s’ être baigné dans une ria Tîère : que Darius, prés d’arriver, se trouvea rait vainqueur avant que d’avoir vu l’enne- « mi : qu'ils seraient contraints de se retirer a comme fugitifs par les mêmes pays par où « ils étaient vertus triomphants; cl que, ren- « contrant partout des lietii ravagés ou dé- « serts, la faim seule, quand ils n’auraient « point d’autre ennemi ù combattre, sulürail « pour les faire périr. Qui les conduirait dans a leur fuite? et qui oserait succéder & Alexan- « dre? Hais, quand ils seraient assez heureux ■ pour gagner l’Hellesponl , qui leur donne- • rait des vaisseaux pour le passer? » Puis, tournant toutes leurs pensées vers le prince, el s^onbliant eux-mêmes, ce n’étaient que regrets et que plaintes « de ce que, dans la fleur « de sa jeunesse, et dans le cours de scs plus K grandes prospérités, celui qui était leur roi « et leur compagnon de guerre tout ensemble a leur était ainsi enlevé et comme arraché a d'entre les bras. »

Cependant il reprenait ses esprits ; et, peu il peu reveoanl é soi, il reconnaissait ceux qui étaient autour de lui, quoique son mal ne semblât s’étre relâché qu’en ce qu'il commençait à le sentir. Mais l’esprit était encore plus agité que le corps n’était malade ; car il avait nouvelles que Darius pourrait bientôt arriver. Il ne cessait de se plaindre de sa destinée , qui le livrait sans défense à son ennemi et lui dérobait une si belle victoire, le réduisant à mourir dans une tente d’une mort obscure, et bien éloignée de celte gloire qu'il s’était promise. Ayant fait entrer ses confidents et ses médecins , « Vous voyez, mes amis , « leur dit-il, dans quelle extrémité pressante

« la fortune me réduit. II me semble en tendre a déjà le bruit des armées ennemies el voir « arriver Darius. II était sans doute d’intellio genceavec ma mauvaise fortune quand il a écrivait à ses satrapes des lettres ' si pleines « de hauteur et de fierté à mon égard. Mais il « n’en est pas où il pense, pourvu que l’on me « traite ù mon gré. L’état de mes affaires ne « souffre pas des remèdes lents ni des méde- « cins timides; une prompte mort m’est meil- « leure qu’une guérison tardive. Si les méde- « cins croient avoir quelque ressource pour « moi dans leurs remèdes, qu’ils sachent que « je ne cherche pas tant à vivre qu’â com- « battre. »

Cette impatience précipitée du roi alarmait tout le monde. Les médecins, qui savaient qu’on les rendrait responsables de l’événement, n'osaient hasarder un remède, violent et extraordinaire, d’autant moins que Darius avait fait publier qu’il donnerait mille ' talents à quiconque tuerait Alexandre. Philippe, undes médecins d’Alexandre, Acarnanien de nation, qui, l’ayant toujours servi dés son bas âge , l’aimait tendrement , non-seulement comme son roi, mais comme son nourrisson, s’élevant, par affection pour son mattre, au-dessus de toutes les considérations d’une prudence humaine, offrit de lui donner un remède qui ne serait pas fort violent, et qui ne laisserait pas du faire un prompt effet. Il demandait trois jours pour le préparer. A cette offre, chacun trembla, excepté celui qui y était le plus intéressé, que le délai seul de trois jours alUigeait, dans l’impatience où il était de^araltre è la tète de ses armées.

Sur ces entrefaites, Alexandre reçut une lettre de Parménion, qui était resté en Cappadoce, celui de tous les grands de sa cour enqui il SC fiait le plus, par laquelle il lui mandait de se garder de Philippe que Darius avait corrompu en lui promettant mille talents et sa sceur en mariage. Cette lettre le jeta dans une grande perplexité ayant tout le temps

* Darius , qui »e croyait sûr de remporler la tfctolre contre Aleundre. avait écrit à sea satrapes des Ictlrri portant qu'ils cbitiusenl ce jeune fou , et qu’après l'avMr revêtu de pourpre par dérision , Ils le lui cnvoyasaciil pieds et mains liés. (FnRnsUKai. in Q. Curt.)

> Tiois itiillions. s Voir la noteci>ile^sus E. B

* 9 lui;. Qtom animo soUtciludinem litière incusaerant ;

de poser en lui-mAme les raisons de craindre et d'espérer qui s’otTraient à son esprit. La confiance en un médecin dont il avait connu et éprouvé , dès sa première enfance , le tendre et Odèlc attachement, l’emporta bientôt et dissipa tous ses doutes. II referma la lettre et la mit sous son chevet sens la communiquer i personne.

Le jour venu, Philippe entre avec son remède. Alexandre , tirant la lettre de dessous son chevet, la donne à lire à Philippe ; en même temps il prend la coupe ; et , les ;eux attachés sur lui, il l’avale sans hésiter et sans témoigner ni le moindre soupçon ni la moindre inquiétude. Philippe , en lisant la lettre , avait témoigné plus d’indignation que de surprise et de crainte, et, la jetant sur le lit du roi. Seigneur, lui dit-il d’un ton ferme et assuré, totre guirieon me justifiera bientôt du parricide dont on m’accuse. La uule grâce que je vous demande est que vous mettiez votre esprit en repos, et que vous laissiez opérer le remède, sans songer à ces avis que vous ont donnés des serviteurs pleins de zèle, à la vérité, mais d'un zèle peu discret et tout à fait hors de saison. Ces paroles ne rassurèrent pas seulement le roi, mais lui remplirent l’ftme de joie et d’espérance ; et , prenant Philippe par la main, Sogez vous-méme en repos, lui dit-il , car je vous crois doublement inquiet , sur ma guérison d'abord, puis sur votre justification.

Cependant la médecine le travailla de telle sorte, que les accidents qui s’ensuivirent for- Ufièrcnt l’accusation de Parménioo. Le roi perdit la parole , et tomba dans de si grandes syncopes, qu’il n’avait presque plus de pouls ni d’apparence de vie. Philippe n’oublia rien de ce qui était de son art pour le secourir ; et, quand il le vit revenu à lui, il se mit è l’entretenir de choses agréables, lui pariant, tantôt de sa mère et de ses sœurs, tantôt de cette grande victoire qui s’avançait b grands pas pour couronner ses premiers triomphes. Enfin, la médecine s’étant rendue maltresse , et ayant répandu dans toutes les veines une vertu salutaire et vivifiante, l’esprit fut le premier à reprendre

« etqttidquilii lo utraenque pariem aut metus aut spes Kuba jeeerat , KcreU a;>üraalionc pensabal. • cQ- Cc«t )

sa vigueur, et le corps ensuite, beaucoup phisM

qu’on ne l’avait espéré. Tro'is jours après il it fit voir il son armée , qui ne pouvait se iissrt de le contempler, et qui avait peine à croire ce qu’elle voyait , tant la grandeur du l’avait- consternée et abattue. Il n’y eut poict de caresse qu’elle ne fît au médecin , cIuciid venant l’embrasser et lui rendre grâces comiat b un dieu qui avait sauvé la vie au prince.

Outre la vénération que ces peuples ont aiturellement pour leurs rois, il n’est pas inia|inable combien ils avaient celui-ci eu admiih lion par-dessus les autres , et combien éut grande l’affection qu’ils lui portaient. Ils élaienl persuadés qu’il n’entreprenait rien sans une assistance particulière des dieux ; et, cooinc le succès répondait toujours b ses desseiis, sa témérité lui tournait à gloire et semUal avoir je ne sais quoi de divin. Son âge, qui paraissait incapable de si hautes entreprises, ri qui cependant venait â bout de tout,ajottMi st!s actions un nouveau prix et un nouvel êdn. D’ailleurs certains avantages, dont pour l'ordinaire on ne fait pas grand cas ', mais qu ont un merveilleux pouvoir pour gagner k cœur des gens de guerre, relevaient beauoitf son mérite : se plaire aux exercices du corps, y montrer de l’adresse et y exceller; être comme les autres, savoirse familiariser saastw perdre de sa dignité ; partager avec les pi»’ laborieux et les plus braves la fatigue et k danger : qualités qui, soit qu’il les dût i |» nature , ou qu’elles fussent le fruit de ses tifiexions , le faisaient également aimer cl respecter des soldats.

Pendant que tout ce que je viens de npporter se passait , Darius s’était mis en nurche, plein d’une folle confiance dans la multitude immense de scs troupes , et jug»”* uniquement des deux armées par le norobro Les plaines d’Assyrie où il était campé ta permettaient d’étendre librement sa caiakr»et de se prévaloir de l’avantage du nworv. Séduit par sa présomption, il songe â senpger dans des défilés où sa cavalerie et sr* troupes innombrables, devenues inutiles. J* feront plus que l’embarrasser. 11 va cheKaM

■ « Qui! Itviorâ lubcrt «oleni . plenin>qi»è 'n i*

« graliora vulgo cunt. B (Q. Cdst.j

■-..le

l’ennemi, qu il devait attendre, et court visiblement à sa perte. Mais les satrapes , accoutumés à le flatter et à lui applaudir en tout, le félicitaient par avance sur la victoire qu'il allait remporter, comme si elle eût été assurée et immanquable. Il avait dans ses troupes un Athénien , nommé Charidème , homme fort habile dans le métier de la guerre, et qui haïssait personnellement Alexandre, parce que c'était lui qui l'avait fait chasser d'Athènes. Darius, se tournant de son cûté, et lui adressant la parole, lui demanda s’il le trouvait assez puissant pour passer sur le ventre à son ennemi. Charidème, nourri et élevé dans le sein de la liberté , et oubliant qu’il était dans un pays de servitude, où il était dangereux de heurter l’inclination des princes , lui répondit en ces termes : « Peut-être , seigneur, que U vous ne serez pas bien aise que je vous dise « la vérité ; mais, si je ne le fais maintenant, « il n'en sera plus temps une autre fois. Ce « su|>erbe appareil de guerre , ce prodigieux « nombre d’hommes qui a épuisé tout l’O- « rient, pourrait être formidable i vos voisins. « L’or et hi pourpre y brillent de tonies parts; « et tout y est si plein de pompe et de magni- I a flcence, qu’à moins que de l’avoir ru on ne <i saurait se l’imaginer. Mais l’armée des Ma- « cèdaniens, affreuse à voir, et toute hérissée « d’armes, ne s'amuse point à cette vaine pair rade. £He n’a soin que de bien former ses

• bataillons, et de se bien couvrir de ses bou- « cliers et de ses piques. Leur phalange est « un corps d’infanterie qui combat de pied « ferme et se tient si serré dans ses rangs, K que les hommes et les armes font comme < une haie impénétrable. An reste , ils sont ■ tous, les soldats comme les officiers, si bien

• dressés et si attentifs aux commandements « de leurs chefs, que, soit qu’il faille se ranger « sous ses drapeaux , ou tourner à droite et à a gauche, ou doubler ses rangs, et faire front « à l’ennemi de tous eûtes , on les voit , au n moindre signal , faire tous les mouvements « et toutes les évolutions de l’art militaire. Et, a aRn que vous ne croyiez pas que ce soit l'or « ou l'argent qui les mène', cette discipline

• ■ El , ne aori arsentlque ilodlo lencri pûtes , adhuc

• iila dlKiplina pauperlale nugUtrt sIcUI. • (Q. Ciiai.)

« jusqu'ici n'a subsisté qu’à l’aide et par les « leçons de la pauvreté. Ont-ils faim , tonte « nourriture leur est bonne. Sont-ils fatigués, a ils couchent sur la terre, et jamais le jour a ne les trouve que debout. Pensez-vous que a la cavalerie lhessalienne, et celle des Acara naniens et des Éloliens, peuples invincibles, U armés de toutes pièces , soient gens à être a repoussés à coups de frondes et avec di*8 a bâtons brûlés par le bout? Il faut des forces a pareilles aux leurs pour les arrêter ; et c’est a dans leur pays qu'i) faut chercher du sea cours contre eux. Faites-y passer tout cet a or et cet argent inutile que je vois ici , et a achetez-en de bonnes troupes. > Darius était par lui-même d'un caractère doux et traitable'. Mais quel naturel la fortune' ne corrompt-elle point ? il y a peu de rois assez fermes et assez courageux pour résister à leur propre puissance, pour rejeter la flatterie de tant de gens qui excitent toutes leurs passions, et pour (aire cas d’un homme qui les aime assez pour les contredire et leur déplaire en leur représentant la vérité. Darius , ne pouvant la souffrir, bit traîner au supplice un homme qni s’était mis sous sa protection , qui élail devenu son hûle, et qni lui donnait alors le meilleur conseil qu’il eût pu prendre. Charidème, ne rabattant rien pour cela de sa liberté accoutumée, s’écria : «J’ai un vengeur tout prêt -dans la per-

< sonne de celui-là même contre qui je vous

< ai donné conseil, qni vous punira bientêt du « mépris qae vous en faites. Pour vous en

< qni la puissance souveraine a bit un si « prompt changement, vous ^prendrez à U a postérité que , quand les hommes s’aban- « donnent une fois à la fortune , elle étouffe « eu eux toutes les bonnes semences de ta na- « ture. • Darius se repentit bientêt d’avoir bit mourir un tel homme, et reconnut, mais trop lard, ta vérité de tout ce qu’il lui avait dit.

Le roi fit avancer ses troupes vers l’Euphrale. C’était une ancienne coutume des Perses, de ne faire marcher leur armée qu’a-

* m Eral Daiio mite te traeiablle ingeolum « niil ettam « suaro naluram plenimquè rortuna corminperet • (Q. CvmT.) — 5uam me paraît suspect

* « Tu quldem, licenlii regoi subllô mutalus docuioeB- « tum erls pMterti. bomlnaa, quum se pennisere fortuM,

« ettam naturetn dedtacere • (Q. Gvbt.)

que le soleil ttait levé ; et alors on don- ,nait de la tante du roi , le signal avec la trompette. Au-dessus de cette tente, on exposait à la vue de tout le monde l'image du soleil enchâssée dans du cristal. Voici en quel ordre ils marchaient.

Premièrement on portait des autels d'argent, sur lesquels y avait du feu qu'ils appelaient tlernel et sacré ; et les mages suivaient , chantant des hymnes â la façon du pays. Ils étaient accompagmls de trois cent soixante-cinq jeunes garçons, selon le nombre des jours de l'année, vêtus de robes de pourpre. Après venait un char consacré à Jupiter’, traîné par des chevaux blancs, et suivi d'un coursier d'une grandeur extraordinaire qu'ils appelaient le c/tetal du soleil: et les écuyers étaient habillés de blanc , avec une baguette d'or è la main.

Dix chariots ornés de gravures d'or et d'argent suivaient; puis marchait un corps de cavalerie, tiré de douze nations düTérentes d'armes et de moeurs ; ensuite ceux que les Perses appellent immortels, au nombre de dix mille, passant on somptuosité tout le reste des barbares. Ils avaient des colliers d'or, des robes de drap d'or frisé, avec des casaques à manches ornées de pierreries.

A trente pas de là suivaient ceux qu'ils appellent les cousins ou parents du roi jusqu'au nombre de quinze mille, parés à peu prés comme des femmes, et plus remarquables par le luxe des habits que par l'éclat des armes.

Ceux qu'ils appelaient les doryphores > venaient après ; ils portaient le manteau du roi et marchaient devant son char, dans lequel il parais.sait assis comme sur un trône élevé. Ce char était enrichi, des deux côtés, d'images de dieux d'or et d'argent; et du milieu du joug, qui était tout semé de pierreries, s'élevaient deux statues de la hauteur d'une coudée, dont l'une représentait la Guerre, et l'autre la Paix

* JnpIUr éull un dieu inconnu aux Peraci. Quinte- Curce appelle alnti apparemnicot le prooiler el le plus grand de leurs dieus.

* C’élail un titre de dignité ; U pouralt s’j trouver un grand nombre des parenU du roi.

> C'éUleet des gardes qui portaient des demi>plques.

* D'auires éditiou de Quiot^-Gurce portent et Bétus.

avec un aigle d'or entre deux, qui déployait les ailes comme pour prendre son vol.

Mais rien n'égalait la magniflccnce du roi. Il était vêtu d'une casaque de pourpre rayée d'argent; et par-dessus il avait une longue robe, toute brillaule d'or cl de pierreries, où deux éperviers semblaient fondre des nues et s'cntre-bccqucter. Il portait une ceinture d'or à la façon des femmes, d'où pondait son cimeterre qui avait un fourreau tout couvert de pierres précieuses. Il avait sur la tête une tiare ', ceinte d'un bandeau de couleur bleue mêlée de blanc.

A scs côtés marchaient deux cents de ses plus proches parents ; et dix mille piquiers le suivaient, ayant leurs piques enrichies d'argciil, avec la pointe garnie d'or; et enün trente mille hommes de pied qui formaient l'arriére-gardc. Ils étaient suivis des chevaux du roi, au nombre de quatre cciits, qu'on laeuait à la main.

A cent ou six-vingls pas de là, venaient Sysigambis, mère de Darius, sur un char, el sa femme sur un autre, el toutes les femmes des deux reines suivaient â cheval. Il y avail ensuite quinze grands chariots où étaient les eofants du roi et ceux qui avaient soin de leur éducation, avec une troupe d'eunuques qui ne sont pas en petite considération parmi ces peuples. Puis marchaient les concubines, jusqu'au nombre de trois cent soixante, en équipage de reines, suivies de six cents mulets el de trois cents chameaux qui portaient l'argent du roi et qui élaieul escortés d'une nombreuse garde d'archers.

Après venaient les femmes des officiers de la couronne el des plus grands seigneurs de U cour ; puis les vivandiers el les valels d'armée, montés aussi sur des chariots.

A la queue étaient quelques compagnies armées à la légère, avec leurs chefs, qui fermaient (ouïe la marche.

Ne croirail-on pas que c'est ici une description de tournoi, et non d’une marche d'armée? Conçoit-on que des princes sensés aient été capables d'une telle folie, de mener avec leurs -troupes un allirail si incommode de femmes, de princesses, de concubines, d’eunuques, de

• Cidarà.

•vV 207

sorvileun el de servantes? La coutume du pays l’exigeait, c'en était assez. Darius à la tétc de six cent mille hommes, et au milieu de ce superbe appareil , qui était pour lui seul, se jugeait grand, et enflait par toute cette vaine pompe extérieure l'idée qu'il avait de Iniméme. Béduit à sa juste mesure et à son mérite personnel, qu’il était petit! Il n’est pas le seul qui ait pensé de la sorte, cl de qui l’on puisse porter le même jugement. Mais il est temps de mettre aux mains les deux rois.

^ V. r'CÊLfeBREYICTOlBEBEMPOBTÊI PABAlEXAHBBB

«•cm Dabics PBkS de la VILLR OiS»DS. Sciteb db

CKITB VICTOIBB.

Pour bien entendre ici la marche d’Alexandre et celle de Darius et pour mieux fixer la situation du lieu où se donna la seconde bal.-iillc, il est nécessaire de distinguer trois défilés ou trois passages, que j’ap[iellerai quelquefois du nom de pas. Le premier défilé se rencontre d’abord en descendant du mont Taurus pour aller i la ville de Tarse, par lequel nous avons vu qu’ Alexandre passa de Cappadoce en Cilicie. Le second est le pas de Cilicie DU de Syrie, par lequel on entre de la Cilicie dans la Syrie. I.e troisième est le pas Amanique, ainsi appelé du mont Am'anus. Ce défilé, par lequel on entre de l’Assyrie dans la Cilicie, est au-dessus du pas de Syrie, vers le sep- ' tentrion.

Alexandre avait envoyé Parroénion avec une partie de l’armée se saisir du pas de Syrie, afin d'avoir un débouché sûr pour ses troupes. Pour lui, étant parti de Tarse, il arriva le lendemain è Anchiale, qu’on dit avoir été b&tic par Sardanapale, Son tombeau s’y voyait encore, avec celle inscription : sardanapale a

BAtI ANCUIALE ET TARSE EN UN JOUR. VA,

passant: bois, mange, et te réiocis; car LE RESTE n’est RIEN. De là if vint à Soles, où il offrit des sacrifices à Esculape en reconnaissance du rétablissement de sa santé, et conduisit la cérémonie, les cierges allumés, suivi de

* An. M. 3CJ1 : *T. J. C. 333,-DloA lib. 17. pag. M3- 618. — Arrian. lib. S, pag. 66-82. — Plut. In Alci. pag 075, 076. — Q. Cnrt. Ub. 3, cap. 4-18. — laïUn. 6b. 11 cnp. 9 cl 19.

; toute l’armée, et y fit célébrer des jeux. Il re- ! tourna A Tarse. Après avoir chargé Philolas de mener la cavalerie par la plaine d’Aléie, vers le fleuve Pyrame, il alla avec son infanterie et sa compagnie des gardes à cheval A Magarse, et de IA gagna Malle, puis Caslaballe. Il avait appris que Darius, avec toute son armée, était rampé A Soques, lieu de l’Assyrie A deux journées de la Cilicie. Il tint conseil de guerre sur la nouvelle qu’il avait reçue. Tous les généraux et les officiers le priant de les mener contre l’ennemi, il partit le lendemain pour aller A la rencontre des Perses. Parménion s’était rendu maître de la petite ville d’issus, et, après s’étre saisi du défilé de Syrie, y avait laissé des troupes pour le garder. Le roi laissa les malades dans Issus, passa le défilé avec toute l’armée, et campa prés de la ville de Myriandre, où le mauvais temps le contraignit de s’arrêter. -

Cependant Darius était dans une plaine do l’Assyrie, qui avait beaucoup d’étendue. Les commandants des Grecs qui èlaient A sa solde, et qui faisaient la principale force de l’armée, lui conseillèrent d’y attendre l’ennemi : car, outre que le lieu était découvert de tous cûlés et très^vantageux pour sa cavalerie, il était capable de contenir le grand nombre de ses troupes, avec tout le. bagage et l’attirail de l’armée. Du moins, s’il rejetait ce conseil, ils étaient d’avis qu’il séparât celle multitude, qu’il en choisit l’élite, et qu’il ne mit point loulesses forces au hasard d'étre abattues d’un seul coup et en une seule journée. Les courtisans, dont les cours des rois, dit Arrien, sont toujours pleines, traitaient ces Grecs de nation infidèle et d’Ames vénales, ils firent entendre au roi qu’ils ne lui proposaient de diviser ses troupes qu’afin qu’étant A l’écart ils pussent livrer plus aisément A l’ennemi ce qui serait en leur pouvoir ; et que le plus sûr était de les investir avec toute l’armée, et de les faire tous passer au fil de l'épée, pour faire un exemple mémorable de la punition des traîtres. Celte proposition fit horreur A Darius, qui était naturellement doux et plein d'humanité. Il répondit « qu’il était bien éloigné de commettre « un crime si horrible ; que nulle nation désa ormais ne sc fierait A sa parole : qu’il était « inouï qu’un conseil, qui pouvait n’étre pas

Di-jlllZ! : ijy - >■ >glt

« prudent', cOt jnraaUèlè puni de mort; qu’il « ne ae trouverait plus personne qui voulAt '« donner son avis s’il était dangereux de le « faire, ce qui était le plus grand malheur qui « pût arriver & un prince. » Il lit remercier les Grecs de leur zèle et de leur bonne volonté, et voulut bien leur rendre compte des raisons qui le portaient à ne pas suivre le parti qu’ils lui avaient proposé.

I,es courtisans avaient persuadé à Darius que les longs délais d’Alexandre étaient une preuve et un effet de la terreur que l’approche des troupes persanes lui avait inspirée ( ils n’avaient rien su de sa maladie) : que leur bonne fortune l’avait conduit dans des détroits et des déniés dont il ne lui serait pas possible de se tirer, si on l’attaquait promptement; qu’il fallait profiter do moment favorable, parce qu’il était à craindre que les ennemis ne se hélassent de prendre la fuite, et qu’ Alexandre ne lui échappti. Il fut donc arrêté dans le conseil , qu’on irait le chercher ; les dieux* , dit un historien , aveuglant ce prince pour le faire tomber dans le précipice qu’ils lui avaient creusé, et préparant ainsi la voie à la destruction de la monarchie persane.

Darius , ayant envoyé son argent et ce qu’il avait de plus précieux à Damas , ville de Syrie, sous une légère escorte, marcha avec le gros de son armée vers la Cilicie ; et y entra par le pas Amanique , situé au-dessus des défilés de Syrie. Sa femme et sa mère , avec les princesses ses Biles et le petit prince son fils , étalent, selon la coutume de la nation,! la suite de l'armée. Mais . pendant le corobal , elles demeurèrent dans le camp. Quand U eut un peu avancé dans la Cilicie, en allant d'orient en occident , il se rabattit vers Issus , ne sachant pas qu'H était derrière Alexandre. On lui avait fait croire que ce prince fuyait devant lui , et qu’il se retirait en désordre dans la Syrie. Il ne songea donc plus qu’à le poursuivre. Il fit mourir cruellement tous les malades qui se trouvèrent dans la petite ville d'issus , excepté quelques soldats qu’il renvoya après les

• « Ncmiaem ilolldum coniUium câ|^(e luer« debere : « defuiuro* qui Madereat» tl suosIsm perlculum cssel. b (Q.Ccet.)

• Arrleo

avoir fait promener dans tout le camp poor faire montre de ses trou|ies. Ils portèrent h nouvelle à Alexandre que Darius approchril.

Il n’en voulait rien croire d’abord , tant h chose lui paraissait incroyable, et tant ifiilleurs il la souhaitait. Hais il en fut bientéi »■ suré par ses propres yeux , et il songea série»- ■ sement à se préparer au combat.

Alexandre, daus la crainte d’étre insallt dans son camp par le grand nombre des bir-, bares , le fortifia de fossés et de palissades: lèmoignant une joie incroyable de voir son désir accompli , qui était de combattre dans ces défilés , où les dieux semblaient avoir aneni Darius pour le livrer entre ses mains.

En eifet, le lieu , qui ne laissait d’espece qu’autant qu’il en fallait à une armée médiocre pour agir et pour se mouvoir avec liberté, réduisait à une sorte d’égalité les forces desdeui rois. Ainsi les Macédoniens avaient assez de terrain pour employer toutes leurs Iroopes. au lieu que les Perses ne pouvaient pas [lire agir la vingtième partie des leurs.

Néanmoins , comme cela esl assez ordinaire, même aux plus grands capitaines , Alesaodre, se voyant sur le point de tout hasarder, Kolil quelque émotion. Plus , jusque-là , les sncers lui avaient été favorables, plus il rraignil quelques revers de fortune , touchant presque au moment qui devait décider de son sort D’un autre cêlé , il s’animait par la vne de li | récompense plus grande que le péril; et, s'd était incertain de la victoire, du moins Q se flattait de mourir glorieusement, et en Aieu»drc. Il retenait tous ces sentiments dios ici coeur, sachant bien qu’aux approches d'une bataille, le général ne doU jamais laisser piraltrc sur son visage ni tristesse, ni perplexité , et que l’armée ne doit voir que de li fermeté et de la résolution dans celui qui b commande.

Ayant fait prendre de la nouriture à ses soldais , et leur ayant ordonné de se tenir prêts pour la troisième veille de la nuit, qui coinmençail à minuit, il monta sur le sommet d’uae montagne', et, à la lueur des flambeaoi, il y sacrifia à la façon de son pays aux dieu

* Les anciens avalent coutume de cholstr des Heu Osvés |ioar y oSHr des sacrtOccs.

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dn lieu. Quand on eut donné le signal , ses troupes , qui étaient prêtes à marcher et à combattre, ayant ordre de doubler le pas, arrivèrent au point du jour dans les postes quelles roulaient occuper. Cependant les coureurs rapportèrent que Darius n’était plus qu'à trente stades' de là. Le roi fit faire halte , et rangea son armée en bataille. Les paysans , effrayés, avertirent aussi Darius de Tarrivèe de l’ennemi , ce qu’il ne put croire d’abord , s’étant imaginé qu’ Alexandre fuyait devant lui et cherchait à lui échapper. Cette nouvelle causa un grand trouble et une grande confusion parmi ses troupes , qui , se trouvant surprises , couraient avec précipitation et en désordrç prendre leurs armes.

Le lieu où se donnait la bataille était prés de la ville d'issus , fermé d’un côté par les montagnes , et de l'autre par la mer. La plaine, qui était entre deux, devait avoir un espace considérable , puisque les deux armées y campèrent; et j’ai déjà marqué que celle de Darius était fort nombreuse. La rivière de Pinare coulait au milieu de cette plaine depuis I Lamontagne jusqu’à la mer, et la partageait en deux portions à peu près égales. La montagne formait un enfoncement semblable à on gulfe, dont l’extrémité , venant à se recourber , envbrassait une partie de la pbine.

Alciondre rangea ainsi son arm^. Il mit à la poinle de l'aile droite, qui était prés des montagnes, les Argyraspides ', commandés par Mcanor, ensuite la phalange de Coenus, puis celle de Pcrdiccas , qui flnissail au centre du corps de bataille. A la poiiile de l’aile gauche il milia phalange d’Amyntas , puis celle de Plolèraèe, el enfin celle de Méléogre. Voilà ce qui formoil la fameuse phalange macédonienne , composée ici , comme on le voit , de six corps distingués ^ou de six brigades. D'habiles généraux élaient à la léle de ces corps différents , mais Alexandre en ètail toujours le premier général el en réglail loules les opéralioDS. La cavalerie fut placée sur les deux ailes : les Macédoniens avec les Thessaliens, à la droite; ceux du Péloponnèse el les autres

alliés, à la gauche. Cratère commandait toute l’infanterie de l’aile gauche, el Parménioiv l’aile loul entière. Alexandre s’élail réserve le commandement de la droite. Il avait recommandé à Parménion de se tenir le plus près qu’il pourrait de la mer pour se mellre hors d’élal d'êlre enveloppé par les barbares; et à Nicanor, au conlraire , de se tenir assez éloigné des montagnes pour n’èlrc point à portée des Irails de ceux qui s’en seraient saisis. Il couvrit la cavalerie de son aile droite, des coureurs de Protomaque et des Péoniens: el son infanterie , des archers d’Anliochos. Il réserva les Agriens ', commandés par Attalc, qui étaient fort estimés , cl qnelques troupes nouvellement arrivées de Grèce , pour les opposer à celles que Darius avait posées sur tes montagnes.

Pour l’armée de Darius , voici quelle était sa disposition. Ayant eu avis qu’Alexandro marchait à lui en bataille, il fit passer la rivière de Pinarc à trente mille chevaux et à vingt mille hommes de (rail, afin de pouvoir ranger commodément scs lrou|>es en deçà. Il plaça au centre les trente mille Grecs qu'il avait à sa solde , qui élaient sans conlredil la fleur el la force de son armée , et qui ne le cédaient en rien pour le courage à la phalange macédonienne, el trente mille Carduques sur leur droite, avec autant sur leur gauche, te lieu n’en pouvant pas tenir davantage. Us élaienl tous pesamment armés. Le reste de l'infanterie, distingué par nations, était placé derrière la première ligne. II serait à souhaiter qu’Arrien eût marqué combien ces deux lignes avaient chacune de profondeur. Elle devait être extraordinaire dans un terrain tel que celui de ce défilé, surtout par rapport au grand nombre des troupes persanes. Sur la montagne, qui élailàla gauche contre l’aile droite d’Alexandre, Darius plaça vingt mille hommes, disposés de (elle sorte , qu’à la faveur des sinuosités de la montagne , les uns étaient derrière l’armée d’Alexandre , el les autres l’avaient en tète.

Darius, après avoir rangé son armée, fit repasser la rivière à sa cavalerie , et en en-

' Voe lieue et demie.

' C’était un corps d’inbulerie , disUngué per set bouclim d orgrnt , el cneorr plus par sa rare valeur.

• Agria élail una vtUe entre le mont Uémns el le mont Rhodope.

Toys ia plus grande partie vers la mer contre Parméiiion, parce que c'était le lieu où elle pouvait le mieui combattre, et jeta le reste sur la gauclic du côté de la montagne; mais, comme' il vit qu'elle serait inutile de ce côtélé , à cause que le lieu était trop étroit, il en fit repasser encore une grande partie sur la droite. Pour lui , il se plaça au centre de son armée, selon la coutume des rois de Perse.

Alexandre, voyant presque toute la cavalerie de rcmiemi contre son aile gauche, où il n’y avait que celle du Péloponnèse et celle de quelques autres alliés , y envoya en diligence la cavalerie lhessaliennc , et la fil passer derrière ses balaillons pour n’èlre point aperçue des barbares. A la même gauche , il plaça devant son infiinlerie les archers de Crète, et les Thraces de Silalccs ’, qui étaient couverts par la cavalerie. Les étrangers à la solde étaient derrière tous les autres.

Comme il s’aperçut que son aile droite n’avait p.is tant de Ironique la gauche des Perses, laquelle aurait pu l'envelopper et la prendre en flanc , il lira du centre de son armée deux régiments d'inraiiterie qu'il y envoya , avec ordre de passer par derrière , pour ne point attirer l’attenlion des ennemis. Il renforça aussi celle aile, des troupes qu’il avait opposées aux barbares de la montagne; car , comme il vit qu'ils ne descendaient point, il les fil attaquer par les Agrienset quelques archers, et les chassa vers le sommet : de sorte qu’il se contenta de laisser là trois cents chevaux pour les contenir, et envoya le reste, comme je l’ai dit, pour fortifier son aile droite , qu'il étendit par ce moyen au del.à de celle des Perses.

Les deux armées étant ainsi rangées en bataille , Alexandre marchait lentement pour laisser reprendre haleine à ses troupes, de sorte que l'on crut que l’on ne se battrait que fort lard ; car Darius contenait les siennes eu deçà de la rivière pour ne point perdre l’avan- : lage de son poste , et il fit même palissader les endroits de la rive qui n’élaicnt point assez escarpés , ce qui fil croire aux Macédoniens qu’il craignait déjà d'être battu. Quand les armées furent en présence , Alexandre , passant à cheval le long des rangs , appelait par leurs

* C ruil un roi df Thnce.

noms les principaux officiers, tant deslbcs doniens que des étrangers, et exhortait W troupes à bien faire , leur parlant à chacune se Ion le génie et l'humeur de leur nation. Au Macédoniens i il représentait les anciennes be a tailles qu’ils avaient gagnées en Europe. Ii « gloire encore récente de la journée duGns « nique , le grand nombre de villes et de pia- « vinces qu’ils avaient laissées derrière eu « après les avoir soumises à leur obéissance: <1 il ajoutait qu’une seule victoire allait b « rendre maîtres de l’empire des Perses, et « que les dépouilles de l’Orient seraient le prit « de leur valeur et de leurs fatigues. Il at- « mait les Grecs par le souvenir de IousIh « maux que les Perses, ennemis irrècood- « fiables de la Grèce, lui avaient fait soolfnr. « et leur remettait devant les yeux les t- « meuses journées de Blarathon , des Tbff- « mopyles , de Salamine , de Platée , et Uti « d’autres qui leur avaient acquis une gloir‘ « immortelle, n Aux lllyriens et auiThram. peuples accoutumés à vivre de rapine, s il « montrait l'armée des ennemis tout écliWc « d’or et de pourpre , et moins chargée d'ar- « mes que de butin ; qu’ils allassent donc , eei « qui étaient des hommes , ravir tous ces ot- « nements à ces femmes , et qu’ils fissent ec « échange de leurs montagnes, toujours coo- « vertes de neiges eide frimas, avec les beHi « plaines et les riches campagnes de la Perse-' 11 s’éleva alors un cri de toute l’année, qo demandait qu’on ne lardât plus A la mener ao combat.

Alexandre s’était avancé d’abord au pe''i pas pour ne point rompre ses rangs ni letrwi de sa phalange, et faisait des balles de teiiF' en temps; mais, quand il fut h la portée Irait, il ordonna à toute sa droite de se jeter avec impétuosité dans la rivière pour élonntr les barbares , et pour en venir plus Wl mains et avoir moins de IraiLs à essayer; ce qui lui réussit. L'action fut des plus rudes cl des plus opiniâtres. Étant forcés de comW"’' de près, ils mirent tous l’épée à la main.d alors il se fil un grand carnage; car on se ta!' lait corps à corps, cl l’on se portail 1« P®'"" de l’ép^ contre le visage les uns des autres Alexandre, faisant devoir de soldat et laine, ne cherchait rien tant que la gloin' “

’ogle

IXI O -

su

Iner de ta main Darius, qui, monté sur on haut char, paraissait à la vue de tous ; puissant objet pour animer et les siens i le défendre et les ennemis b l'altaquer. La mêlée devint en- ' core plus furieuse et plus meurtrière qu’aupa- I ravant. Grand nombre de seigneurs perses furent tués. Il se fil de port et d'autre des prodi- > ges de valeur. Oxalhrès, frère de Darius, I voyant qu' Alexandre pressait yivement ce I prince, se jeta devant son chariot avec la cava- ' lerie qu’il commandait, et se distingua parmi Ions les autres. Les chevaux qui traînaient le chariot de Darius, étant tout percés de coups, commencèrent il se cabrer et à secouer le joug avec tant de violence, qu’ils allaient renverser le prince, lorsque, craignant de tomber vif en la paissance des ennemis, il se jeta en bas et monta sur un autre ehar. Alors tous les autres I se mirent il fuir, et, jelaiit bas bsirs armes, se sauvèrent comme ils purent. Alexandre avait été blessé légèrement é la cuisse; mais sa blessure n’eut point de suite.

Pendant qu’une partie de l'infanterie macédonienne de la droite poussait ainsi son avantage contre les Perses, le reste, qui avait i combattre contre les Grecs trouva plus de résistance. Ceux-ci, remarquant que cette infanterie n’était plus couverte pur la droite de l'arméed'Alcxandrc.qui poursuivait l'ennemi, vinrent l’atloquer en flanc. Le combat fut sanglant, et In victoire demeura longtemps douteuse. Les Grecs tâchaient de repousser les Macédoniens dans la rivière, et de réparer le désordre de leur gauche; les Macédoniens aussi faisaient (ous leurs efl'orts pour conserver l’avantage qu’.\lexandrc venait de remporter et pour maintenir riionneur de la phalange macédonienne, estimée jusqu'alors invincible. D'ailleurs, il y avait une jalousie perpétuelle entre ces deux nations. Grecs et Macédoniens, qui animait extrêmement leur courage, et qui rendait de part et d'autre la répistanoe opiniâtre. Ptüléméc, fils de Séleucus, y mourut du cété d'Alexandre, et avec lui six-vingts autres des plus signalés.

Cependant l'aile droite, victorieuse sous la conduite du prince, après avoir défait tout ce qui était devant elle, se replia sur sa gauche contre les Grecs, qui en élaieiit aux. mains avec le reste de la phalange macédonienne et

la poussaient vivement; et, les ayant chargés en flanc, elle les mit en déroule.

Dés le commencement du combat, la cavalerie persane, qui élait à l’aile droile, sans attendre qu'on la vint attaquer, avait passé la rivière el élail allée fondre sur celle de Thessalie, qui lui était opposée, dont elle enfonça plusieurs escadrons. Lo reste, pour éviter l'impétuosité de ce premier choc, et engager les ennemis â se rompre, fit mine de se retirer avec une frayeur apparente, comme s’ils eussent été épouvantés du nombre supérieur des ennemis. Les Perses, pleins d'audace et de confiance, et marchant la plupart sans ordre et sans précaution comme à une victoire certaine, ne songent qu'à les poursuivre. Alors les Thessatiens, les voyant en désordre, firent tout d’un coup volte-face, et recommencèrent le combat avec une nouvelle ardeur. Les Perses , de leur cété, se défeiidircut avec courage, jusqu'à ce qu'ils virent Darius en fuite et les Grecs taillés eu pièces par la phalange.

La défaite de la cavalerie persane acheva la déroute de l'armée. Les chevaux persans eurent beaucoupàsouOrirdans la retraite, âcauae de la pesanteur des armes des cavaliers ; outre que , se retirant en désordre et venant à passer en foule par des défilés, ils s'écrasaient les uns les autres, et étaient plus imcommodés de leurs gens que de leurs ennemis : d'ailleurs la cavalerie thessalienne les poursuivait vivement; de .sorte qu'ils ne furent pas moins maltraités que l'infanterie, et qu’il n’eo resta pas moins sur la place.

Pour Darius, comme nous l'avons déjà dit, aussitôt qu’il avait vu son aile gauche rompue, il s'élait enfui des premiers sur son char; mais, lorsqu'il fut parvenu en des lieux raboteux et inégaux, il monta à cheval, quittant son arc, son bouclier et son manteau royal. Alexandre ne songea à le poursuivre qu'après qu’il eut vu sa phalange victorieuse des Grecs, et la cavalerie persane mise en fuite; ce qui donna beaucoup d'avance au prince fugitif.

Des Grecs que Darius tenait à sa solde, soutenus par leurs officiers, qui étaient fort braves, se retirèrent, au nombre d'environ huit mille, par les montagnes, vers Tripoli de Syrie ; et, y ayant trouvé à sec les navires qui les avaient amenés de Lesbos, ils en équipèrent

^ iis

ce qu U leur en fallRit, et brûlèrent le restes afln qu’on ne pût point les poursuirre.

l*mir ce qui regarde les barbares, après avoir montré assez de courage dans les premiéres'attaques, ils lâchèrent honteusement le pied, et, ne songeant qu'à se sauver, ils prirent des routes diflërentes. Les uns suivirent le chemin qui mène droit en Perse; les autres gagnèrent les hois et les montagnes écartées ; nn petit nombre retournèrent dans leur camp. L’ennemi vainqueur s'en était déjà rendu mattie, et l’avait saccagé. La mère de Darius nommée Sytigambii , et sa femme qui était aussi sa sœur, y étaient restées avec deux Qlles du roi, et un fils encore enfant, et quelques dames de Perse ; car les autres avaient été menées à Damas avec une partie de l’argent de Darius et tout ce qui ne servait qu’au luxe et è la magnificence de sa cour. Il ne se trouva dans son camp que trois mille talents ' : le reste tomba ensuite entre les mains de Parmènion, à la prise de Damas.

Alexandre, las de poursuivre Darius, vovuiit que la nuit approchait , et qu’il ne le pouvait atteindre , retourna au camp des ennemis que ses gens venaient de piller. Telle fut l'issue de celle mémorable bataille , qui se donna la quatrième année du règne d'Alexandre’. Les Perses, soit dans le combat, soil dans la fuite, y perdirent un grand nombre de leurs troupes^, bint de pied que de cbeval. Du cété d’A- Icxandrt^ , la perte fut très-médiocre.

Le soir même il fit aux grands de la cour et aux principaux olficiers un festin , où sa blessure, qui n'avait fait qu’eflleurer la peau, ne l'emitècha pas d'assister. Mais ils ne furent pas plutôt à table, qu'ils entendirent dans la tente proi-haine nn grand bruit, roélé de gémissements , qui elTraycrenl tonte la compagnie; de sorte que ceux mêmes qui étaient en garde devant le logis du roi coururent aux armes, appréhendant une émeute. Ce tumoite

' >'cuf millions. » Trois mille UlcnlA «statiques font 11 millions et demi. K. B.

• An. M.3ff72;av. J.C.m

* Quinie-tZurce et Arrien foat monter It perte des PertM à rent mille bommes de pied . et a dix mille chevaux ; et OuiuU’-Cuice ne Tait mourir du côté d'Alexandre que eent cinquante cavaliers . et trois ceols fantassins : cequt parait peu Traisetnblable.

venait de la mère et de la femme de Darius, et des autres dames captives, qui, croyant ce prince mort , le pleuraient à la façon des btrbares , avec des cris et des hurlements épouvantables. Un eunuque, qui avait vu le manlen du roi entre les mains d’un soldai , jagesoi qu’il le lui avait pris après l’avoir tué , Icar avait porté cette fausse nouvelle.

Ou dit qu’Alexandre , informé du sujet qui avait causé celte fausse alarme, ne put releoir ses larmes en-ceusidéranl l’infortune de Darius et le bon naturel de ces princesses, uniquement atteatives et sensibles è son malbenr. Il envoya Léoiiatns, l'un des principaux de a cour , pour les assurer que celui qu’elles pleuraient comme mort était plein de vie. Léonitus , ayant pris quelques soldats avec lui , v iit au pavillon des princesses, et leur lil dire qu'il était là de la part du roi : mais ceux qui k trouvèrent à l'entrée, voyant des hommes in mes , crurent que c’était fuit de leurs moilresscs, et coururent dans la lente, criant que leur dernière heure était venue et qu'on avuil envoyé des gens pour les feire mourir; de sotte que ces princesses , ne sachant à quoi se résoudre, ne faisaient point de réponse, mais attendaient et) silence l’ordre du vainqueur. Enfin Léonatus, aprèsavoir longtemps attendu, et voyant que personne ne paraissait, laissa su soldats à la porte et entra dasu la (ente: ce qui les elTraya encore davantage , sur re qu'd était ainsi entré , sans que personne l'edl In- Iroduit. Elles se jetèrent donc à ses pieds, et le prièrent u qu’avant qu’on les Dt mourir il « leur- fût permis d’ensevelir le corps de Da- « rius à la manière de leur pays ; etqa'aprèi « avoir rendu ce dernier devoir à leur r«, « elles mourraient contentes, a Léonatus Irnr répondit « que Darius était vivant, et que, Ma « qu’on leur voulût faire aucuu déplaisir, elles « seraient traitées en reines , avec toat l’ccW « de leur première fortune. » Alors Sysigambis, commençant à reprendre conrage. soufrit que Léonatus lui aidât à se relever.

Le lendemain Alexandre , après avoir visite les blessés , fit rendre aux morts les dernirrs honneurs en présence de tonte l’armée rangée en bataille dans son plus superbe appareil. U en usa de même à l’égard des plus qualifiés i’entre les Perses , et permit à la mère de Da-

riu» de faire aiis»i ensevelir ceux qu'il lui plairait suivant la coutume et les cérémonies de son pays. Cette sage princesse n’usa de cette permission qu'à l'égard de quelques-uns de ses plus proches, et ce fut encore avec une réserve et une.modestie qu’elle croyait convenir à son état présent. Le roi témoigna sa joie et sa reconnaissance à toute l’armée , et surtout aux principaux officiers, dont il fit valoir les belles actions, tant celles dont il avait été' témoin par lui-méme que celles qu’oit hiiavait rapportées ; et il fit des largesses à tous , selon leur mérite et leur rang.

Après qu’Alcxandre se fut acquitté de tous CCS devoirs , véritablement dignes d'un grand roi , Il envoya avertir les reines qu'il allait les visiter; et, ayant fait retirer toute sa suite, il entra seul dans la tente avec Éphestion: c’était son favori ; et , comme ils avaient été élevés ensemble , le roi lui faisait part de tous seS secrets , et personne n’osait lui parler si librement que luf'; mais il usait de cette liberté avec tant de discrétion et de réserve, qu'il paraissait le faire moins par inclination et par goût que pour obéir nu roi , qui le voulait ainsi. Ils étaient de même âge: mais Éphestion avait sur lui l’avantage de la taille ; de sorte que les reines le prirent pour le roi , et lui rendirent leurs respects. Quelques eunuques d’entre les captifs leur montrant qui était Alexandre, Sysigambis se jeta à ses pieds, et lui demanda pardon, s'excusant snr ce qu’elles ne l'aTaient jamais vu. Le roi , la relevant, lui dit : Non, ma mfrr, vous ne vous éles point trompée, car celui-ci est aussi Alexandre. Belle parole*, et qui fait beaucoup d'honneur à l'un et à l’autre! Si Alexandre eût toujours pensé et agi de la sorte , U anralt véritablement mérité le surnom de grand: mais la fortune ne s’était pas encore saisie de son esprit’: il en porta les comrachcemcnls avec modération et sagesse; mais à la fin elle devint plus forte que lui , et U ne put lui résister.

* « LIbortalU guoque in admonemlo eo non alius jus ba< « lelMt : qu(»d laiDcn ha usurpabat , ut magli à rege per-

• rnissuni. quàm vindiraium ab «o Tidrrclur. » (Q. Ccbt.)

> «O donum inclyt» tocIs. danU parhu- alquc acci- « (Ncoii speclosum J » (Val. Max. lib» 4 , cap. 7.)

> « Sed nondûm forluaa se animu ejus infudecat. Jtaqué

• orîentrm cam mofteratè et prodenter luIU, ad ullimum « raagriUudineni cjuâ non ceph. % (Q. Ceux.'

Sysigambis, pénétrée de toutes ces marques de bonté, ne put s’empêcher de lui en mar-, qner sa reconnaissance. « Grand prince , lui « dit-elle, quelles actions de grâces puis-je' « vous rendre qui répondent à voire généro- « sité? Vous m’appeler votre mère , et ra’ho- « norer encore du nom de reine : cl moi , je « eoiifessc que je suis votre captive. Je sais et « ce que j’ai été , et ce que je suis ' . Je com- « prends toute l’étendue de ma grandeur pas- « sée , et je me sens en état de porter tout le « poids de ma fortune présente. Mais il est de « i'intérét de votre gloire, que, pouvant tout O sur nous, vous ne nous fassiez sentir ce pou- « voir que par votre démence, et non par de « mauvais traitements. »

Le roi , après avoir rassuré les princesses , prit le fils de Darius entre ses bras. Ce petit enfant , sans s’étonner , l’embrassa , de sorte qu’Alexandrc, touché de son assurance, et se tournant vers Éphestion , lui dit : Que je souhaiterais que Darius eût eu quelque chose de ce bon naturel!

H est certain que dans ces premières années il se gouverna de telle sorte, qu’il surpassa en bonté tous les rois qui avaient été avant lui , et se montra supérieur à une passion qui dompte et entraîne les plus forts. Iæ femme do Darius était la plus belle princesse du monde, comme Darius était le plus beau du tous tes princes, et de la taille la plus grande et la plus majestueuse ; et les princesses leurs filles leur, ressemblaient. Elles furent , dit Plutarque , dans le camp d’Alexandre, non comme dans un camp ennemi , mais comme dans un saint temple et comme dans un lieu sacré destiné à étrefasilede la pudeuretdela modcstic,où toutes ces princesses vivaient retirées sans être vues de personne, et sans que qui que ce fût osât approcher de leurs appartements.

Il paraît même qu 'après la première visito dont j’ai parlé , qui était une visite de devoir et de cérémonie, Alexandre, pour ne point exposer sa faiblesse, s’imposa la loi de ne plus voir la femme de Darius*. C’est lui-méme qui nous apprend cette mémorable circon-. stance de sa vie, dans une lettre qu’il écrivit

< n Et præicrhc fortUDæ ratiigluiti capi«, i‘tpr«tcnU; n jugum |uli possam. » (Idctn.)

I * riul. in Alei.

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«»««> su 4ÜK»

i Parménion pour lui ordonner de faire punir de mort des Macédoniens qui avaient fait violence è quelques femmes de soldats étranf;ers. Dans cette lettre on lisait ces propres paroles : Car, pour moi , on ne trouvera pas que f aie seulement vu ni voulu voir la femme de Darius, ni même que f aie souffert que l'on parlât de sa beauté devant moi. Il faut se souvenir qu'Alciandre était jeune, vainqueur et libre, c’esl-à-dire qu’il n’était point encore engagé dans les liens du mariage, comme on l’a remarqué du premier Scipioii dans une pareille conjoncture. Et juvenis, et cœlebs, et Victor',

Enfin, il en usa avec tant d’humanité il l’égard de ces princesses, qu’à leur captivité près elles ne pouvaient s’apercevoir de leur infortune ; et, de tous les avantages qu’elles avaient auparavant, rien ne leur manqua avec lui, que la conDance qu’on ne saurait prendre en son ennemi , quelque bon traitement qu’on en reçoive.

t Tl. — Ai-exasdve, tainqueub, passe es Syeie. Les TEÉSOBS nr.EFEEEtS A Daeas lci son i.ivhSs. llABIVB LUI ÉCBIT USE LETTEE PLEISE UE FIERTÉ : IL T EÉPOSBDEMÉEE. La VILLE DE SiDOH LUI OUTRE SES PORTES: ABUOLOETIIB est placé MALEEÉ LUI SUE LE TBOSE. ALEIASORE MET LE SIÈGE DEVAST TtR, oui EST FRISE U'aSSALT APRÈS SEPT MOIS o'URE VIGOUREUSE EÈSISTARCE. ACCOHPLISSEHERT DE DIF- VÉEERTES PEOPBÉTIES SUE TtE.

Alexandre prit le chemin de la Syrie’, après avoir consacré trois autels sur la rivière de Pinare, l’un à Jupiter, l’autre à Hercule, et le troisième à Minerve, comme autant de monuments de sa victoire. Il avait envoyé Parméjiion à Damas , où était le trésor de Darius. Le gouverneur de la place, trahissant son maître de qui il n’espérait plus rien , écrivit à Alexandre qu’il était prêt à lui remettre entre les mains tout l’argent et tous les meubles de Darius. Mais, voulant couvrir sa trahison d’un spécieux jirétexte, il feignit de ne se tenir pas assuré dans la place , fit charger dès le

* Vfll. Miii. I)b. I, cflp. 3.

« An. M 3072 ; ar , J. C. 3S2.-l)iod. lib. 17 . pag. 517bis. — Arrikn. lib. 2, pag. 83-86. ~ Plül. in Alex psg. 678. ^ Q. Curt. lib. 3» rsp. 13; et )ib. 4, cap. 1. — jQitin. )lb. il , rap. 10,

’point du jour sur des portefaix tout l’argcat avec e« qu’il y avait de plus précicni dam la ville, et se mit en fuite avec ses richesse, en apparence pour les sauver, mais en rffet pour les livrer à l’ennemi, comme il en éliit convenu avec Parménion, qui avait ouvert li lettre écrite au roi. A la première vue da troupes que conduisait ce général, ceux qui portaient ces fardeaux, prenant l’épouvaute, les jetèrent, et se mirent à fuir aussi bieu que les soldats qui les escortaient , et le gouvcD neur même, qui parut plus effrayé que lom les autres. On voyait des richesses imneiwi éparses çà et là dans la campagne : tout l’orei l’argent destiné pour le paiement d’une à grande armée; les superbes guipages de tant de grands seigneurs et de tant de dames .les vases d’or, les freins d’or, les tentes magnifiques, la chariots abandonués de leurs conducteurs. Eu un mot, tout ce que la longue prospérité et l'é pargne de tant de rois avaient amassé depus plusieurs siècles, était abandonné su valiF queur.

Mais ce qu’il y avait de plus touchant dans ce désastre, était de voir les femmes des satrapes et des grands seigneurs de Perse , dont la plupart traîna icut leurs petits enfants pur la main, d’autant plus dignes de compassion, qu’ils sentaient moins leur mallieur. De ce nombre étaient trois jeunes princesses, lill« d’Ochus , qui avait régné avant Darius; la veuve du même Oclius ; la fille d’Oiatàrw, frère de Darius ; la femme d’Artabaze, le plas grand soigneur de la cour, et son fils llioiiée. On y prit encore la femme et le fils de Pbarnabaze, que le roi avait fait amiral de toutes te côtes ; trois filles de Mentor, la femme et le fil* dcMemnon, ce grand capitaine: et à peine; eut-il une maison illustre dans tonte U Perse, qui n’eût part à cette calamité.

On trouva aussi à Damas les arobas-sadeurs des villes grecques, surtout de Lacédémone et d’Athènes, que Darius avait cru mettre dans un asile assuré en les confiant à la bonne to de ce traître.

Outre l’argent monnayé et l’argent rais w œuvre, qui montaient à des sommes iraiii»" ses, il y futpris' jusqu’à trente mille personnes,

' Alhfn. lih. 13., pig. 607.

et sept raiOe b£tes chargées du bagage. Parménion, dans la lettre qu'il écrivit è Alexandre, marque qu’il avait trouvé b Damas troi.s cent vingt-ncufconcubincs de Darius, qui savaient toutes la musique en perfection , et une grande multitude d’ofTiciers chargés de diOüreiits soins qui regardent la table et les repas, pour faire des couronnes, préparer des parfums et des essences, apprêter les viandes et les mets, travailler à la pâtisserie, gouverner les celliers et dispenser le vin , et pour d'autres ministères pareils. Le nombre de ces officiers montait à quatre cent quatre-vingt-douze, digne cortège d'un roi qui court à sa perte !

Darius, qui s'était vu, peu d’heures auparavant, une si nombreuse et si florissante armée , et qui était venu è la bataille élevé sur un char, plutôt en appareil de triomphe qu’en équipage de guerre, s'enfuyait à travers les campagnes, couvertes auparavant du nombre inflni de ses tronpes , mais qui n’avaient plus que la faee d’un désert et d’une vaste solitude. Cet infortuné prince courut toute la nuit avec peu de suite ; car tous n'avaient pas pris la même route ; et la plupart de ceux qui l'accompagnaient n’avaient pu le suivre, parce qu’il changeait souvent du chevaQx. Enün il arriva à Soque ', où il ramassa les débris de son armée, qui ne montaient qu'à quatre mille hommes, tant Perses qu’étrangers : et de là il gagna Tliapsaqne en diligence, pour mettre l’Euphrate entre Alexandre et lui.

Cependant, Parménion ayant tait entrer tout le butin dans Damas , le roi lui commanda d’en avoir soin , et de garder aussi les prisonniers. La plupart des villes de Syrie se rendirent aux premières approches du vainqueur. Lorsqu’il était à Marathe , il reçut une lettre de Darius , où il prenait le titre de roi sans le donner à Alexandre. Il le sommait , plutôt qu’il ne le priait , « de recevoir autant d’argent <t qu’il voudrait , à condition qu’il lui rendrait a sa mère , sa femme et scs enfants : que , « pour ce qui était de l'empire , il ne tiendrait a qu'à lui de vider le différend dans une action « générale où l’on se battit à forces égales, c Mais que , s’il était encore capable de rece-

• Celle ville éull à deux ou troll Journées du lieu où II btuiUe s'éUlt donnée.

« voir des avis , 11 lui conseilhiit de se conten- « ter du royaume de se.s ancêtres, sans enva- « hir celui d’autrui : qu'à l'avenir ils vécussent O en bons amis et en liJéles alliés ; qu’il était 0 prêt à lui en donner sa foi et à recevoir la « sienne. »

Cette lettre, pleine d’une fierté et d’une hauteur si mal placée, choqua extrêmement Alexandre. Il lui répondit en ces termes: « I.e O roi Alexandre à Darius. Cet ancien Darhis . O dont vous avez pris le nom , ruina autrefois « de fond en comble les Grecs qui tiennent la O côte de rilellespont , et les Ioniens , nos « anciennes colonies. Depuis , ayant traversé a la mer avec une puissante armée , il porta O la guerre jusque dans le sein de la Macédoi- 0 ne et de la Grèce. Après lui, Xerxès desu cendit encore avec une niullilude eflroyable’ O de barbares pour nous combattre , el , ayant O été vaincu en une bataille navale , laissa , en « se retirant, Mardonius en Grèce pour sac- 0 cager nos villes et désoler nos campagnes. O Mais qui ne sait que Philippe , mon père , a « été assassiné par ceux que h's vôtres ont su- <1 bornés sous de grandes espérances? car, « vous autres Perses, vous entreprenez des « guerres impies; et, ayant les armes à la <i main , vous mettez la télé de vos ennemis à « prix. Et vous-ménie tout récemment, quoi- 0 que suivi d’une grande armée , vous avez « promis mille talents à quiconque me tuerait. « Je ne fais donc que me défendre , et ne suis « point l’agresseur. Aussi les dieux, qui sont a pour la bonne cause , ont favorisé mes « armes ; et , à l’aido de leur protection , j’ai O réduit une grande partie de l’Asie sous mon « obéissance , et vous ai défait vous-méme en « bataille rangée. Au reste , quoiijuc je ne « vous dusse rien accorder de tout ce que vous « me demandez , parce que vous ne m’avez p,is «fait bonne guerre, néanmoins, si vous O venez vous présenter à moi comme sup- 0 pliant , je vous donne ma parole que je vous O rendrai sans rançon votre mère, votre fem- « me et vos enfants. Je veux vous montrer « que je sais vaincre , et obliger les vaincus ' : « que si vous craignez "de vous mctlre entre a mes mains, je vous donnerai ma foi que

• « El vinccrc cl conquière virli* scio.*

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« TOUS pourrez Tenir en assurance. Mais sou-

• Tenez-vous une autre fois , quand tous m’é- « crirez , que vous écrivez , non-seulement A « un roi , mais à votre roi. » Tliersippc fut chargé de cette lettre.

Alexandre , passant de IA dans la l’hénicie, reçut la ville de Bjblos dans son obéissance. Tout se rendait A son approche, mais personne ne le lit avec plus de plaisir que les Sydoniens. On a vu commc'iit, dix-huit ans auparavant , Ochus avait détruit leur ville et fait périr tous ses habitants. Quand il fut retourné en Perse, ceux qui, A cause de leur trafic , ou par (jnelquc autre hasard , s’étaient trouvés absents . et avaient échappé au massacre , y retournèrent , et rebAlirent la ville. Mais ils avaient crwiservé tant d'horreur pour les Perses depuis cette barbarie , qu’ils furent ravis de trouver cette occasion de secouer leur joug ; aussi furent-ils les premiers de ces pays-IA qui envoyèrent faire leurs soumissions au vainqueur , malgré Straton leur roi , qui s’était déclaré pour Darius. Alexandre lui éta la couronne , et permit A Éphestion de mettre en sa place celui des Sidoniens qu’il Jugerait le plus digne d’une si haute fortune.

Ce favori était logé chez deux jeunes frères des plus considérables du pays , auxquels il olfrit le sceptre ; mais ils le refusèrent , apportant pour raison de leur refus que, par les lois de l’état , nul ne pouvait monter sur le trône qu’il ne fût du sang royal. Éphestion , admirant cette grandeur d’Ame qui méprisait ce ce que les autres cherchent par le fer et par le feu, « Continuez, leur dit-il . de penser ainsi, O vous qui les premiers avez compris combien « il est plus glorieux de refuser un royaume « que de le posséder; mais, au moins, don- « nez-moi quelqu’un de la race royale , qui

• se souvienne , quand il sera roi , que vous O lui avez mis la couronne sur la tète, a Ces doux frères, voyant que plusieurs, dévorés d’ambition , aspiraient A ce haut rang , et que, pour y parvenir. Ils faisaient servilement la cour aux favoris d’Alexandre, déclarèrent qu’ils ne connaissaient personne plus digue du diadème qu’un certain Abdolonyme , descendu, quoique de loin , de la tige royale , mais si pauvre , qu’il était contraint , pour vivre, de cultiver par un travail jour-

nalier un jardin hors de la ville. Sa prutslii l’avait réduit, comme beaucoup d’autres, i celte pauvreté. Uniquement occupé de sm travail, il n’entendait |K>intle bruit des arma qui avait ébranlé toute l’Asie.

Les deux frères aussitôt , l’étant allés chercher avec les habits royaux , le trouvent qui arrachait les mauv aises herbes de son jardin. Ils le saluent roi; et l’un d’eux, portant li parole. « Il s’agit, lui dit-il, de changer ns Il vieux haillons avec l’habit que je vous tf- « porte. Quittez cet extérieur vil et bas dans « lequel vous avez vieilli ; prenez un cseurde U roi ' , mais portez et conservez sur le tidne « cette vertu qui vous en a rendu digne. El, a quand vous y serez monté, devenu le s» « verain arbitre de la vie et de la mort de tons Il vos citoyens , gardez-vous bien d'ouldier Il l’état dans lequel, ou plutôt pour lequel Il vous avez été choisi. » Il semblait à .tbdalonymc que c’était un songe; et, ne compiT nant rien A tous ces discours , il leur demiodait s’ils n’avaient pas honte de se nioqner ainsi de lui. Mais, comme il tardait trop I leur gré , ils le nettoient eux-mêmes , et lui jettent sur les épaules une robe de pourpre toute brillante d’or; et, après lui avoir ùit mille serments qu’ils ne se moquaient point, ils le conduLsent au palais.

Iài renommée incontinent porta cette nouvelle dans toute la ville. Le plus grand noobre en fut ravi de joie ; quelques-uns en murmurèrent, principalement les riches, qui' pleins de mépris pour la bassesse de sa hittune précédente et pour sa pauvreté, ne purent s’empêcher d’en marquer leur mécont» tement dans la cour du prince. Alexandre commanda qu’on le fit venir ; et, après 1 avoir longtemps considéré, .il lui dit ; » Ton w ut a dément point ce qu’on dit de ton origine ;

I « Cape repli inimum, cl In eara fortunam, qui « CS . islarn conllncntlani perfer. El . quum in rfSiU n" « rcsMebii. vile nccisqucomnlnmclvlurn dooi ne.^ « oblivtscirit hnjus slalùi In quo accipli rcqnum , leUi*^ a culé . propler quem. a (Q. Conv.)

I aCorporla. inquil, babilus, famé gcaerenoai^

« gnat. Sed libel scirc Inoplara quâ paUcnllâ lulein*^ ^ a ftla, L'Iioain , inquit, codera animo regnum P*

• UpouacMt bclkeljaïU. Il r»;ir<kla rojtiiU b porUripw l■M¥Tr•U : /«rêd.

« mais je \cndrais bien savoir avec quelle « patience tu as porté ta misère. Plaise aux a dieux r répondit-il , que je puisse porter a cette couronne avec autant de force ! Ces a bras ont fourni i tous mes désirs; et tandis a que je n’ai rien eu , rien ne m'a manqué, s Cette réponse 6t concevoir au roi une grande opinion de sa vertu , de sorte qu'il lui fit donner, non-seulement les précieux meubles de Straton , mais plusieurs antres choses du butin fait sur les Perses ; et , de plus, il ajouta à son état une des contrées voisines.

La Syrie et la Phénicie étaient déjà an pouvoir des Macédoniens', excepté la seule ville de Tyr. Ce n'était point sans raison que cette ville s'appelait la reine de la mer, qui lui apportait en effet le tribut de tous les peuples de la terre. Elle se vantait d’avoir la première inventé la navigation *, et enseigné aux honames l'art d'affronter les vagues et les tempêtes par le secours d’un frêle vaisseau. L'heureuse situation de Tyr, la commodité et l'étendue de ses ports, le caractère de ses habitants, industrieux , laborieux , patients et pleins d'honnètë pour les étrangers, y attiraient les marchands de toutes les parties du monde ; de sorte qu’on pouvait la regarder, non pas tant comme une ville qui appartint à un peuple particulier, que comme la ville commune de tous les peuples et le centre de leur commerce.

Quand Alexandre en approcha, les Tyriens lui envoyèrent une ambassade , avec des présents pour lui et des rafraîchissements ponr son armée. Ils voulaient bien l'avoir pour ami, mais non pour maître : de sorte que, quand il témoigna vOnloir entrer dans leur ville pour y offrir un sacrifice à Hercule, qui en était le dieu tutélaire , on lui en refusa l’entrée. Ce conquérant, après tant de victoires, avait le cœur trop hant pour sonflKr un pareil affront. ]| résolut de les forcer par un siège , et eux de leur cétè se disposèrent è se bien défendre. Le printemps approchait. Tyr était alors dans une Ile de la mer, à un quart de lieue * è peu

• poMim I Rs manai iuSl-cere deslderlo mco. Nibil ha- « beau Dlhil dcfnil. • (Q. Coït.)

* DIod. IU>. 17. ptg- 518-515. — Anian. lib 2, pag, 87- ICO. — Plul. In Alex. pag. 6g8.

■ Q. Car! Hb. 4, cap. t.3, 1. — JusUn. bb. Il, cap. 10.

• Qaalntladcf.

près du continent. Elle avait une forte muraille de cent cinquante pieds de haut, que les Ilots de la mer baignaient ; et les Carthaginois, colonie de Tyr, fort puissants et maîtres de la mer, dont les ambassadeurs se trouvèrent alors dans cette ville pour y offrir à Hercule, selon la coutume ancienne, un sacrifice annuel, s’étalent engagés de leur envoyer du secours. C’est ce qui les rendait sf fiers. Déterminés è ne se point rendre, ils rangent les machines sur les remparts et sur les tours, arment la jeunesse, dressent des ateliers pour employer des ouvriers qui étaient en grand nombre dans la ville , de sorte que tout retenlissait du bruit et des préparatifs de la guerre. Ils faisaient aussi forger des mains de fer pour jeter sur les ouvrages des ennemis et les arracher, des crampons et autres semblables instruments inventés pour la défense des viUes.

Alexandre croyait avoir des raisons essentielles de se rendre roailredeTyr. Il sentait bien qu'il ne pourrait ni attaquer aisément TÉgypte tandis que les Perses seraient maîtres de la mer, ni poursuivre en sûreté Darius s’il laissait derrière lui tant de pays suspect ou ennemi. Il craignait aussi qu’il ne s’élevât quelque mouvement dans la Grèce, et que ses ennemis, après avoir repris en son absence les villes maritimes de l’Asie Mineure, et grossi leur armée navale, ne portassent la guerre dans son pays, tandis qu'il serait occnpè à poursuivre Darius dans les plaines de Babylone. Ces craintes étaient d’autant mieux fondées , que les Lacédémoniens étaient ouvertement déclari!s contre lui , et que les Athéniens demeuraient dans son parti plutôt par crainte que par affi'ction. .Mais , s’il venait à bout de soumettre Tyr, toute la Phénicie étant sous son pouvoir, il ôterait aux Perses la moitié de leur armée navale qui était composée de la flotte de cette province, et réduirait bientôt l'Ile de Cypre et l’Egypte , qui ne pourraient lui résister, dès qu’il serdit devenu maître de la mer.

D’tm autre côté, il semble que, selon tontes les règles de la guerre, Alexandre, après la bataille d’issus , devait poursuivre vivemenâ Darius, sans lui donner lieu de revenir de Ig frayeur on sa défaite l’avait jeté , et sans loi laisser le temps de mettre sur pied une non-

Stl8 4»»

lelle armée; le aoccis de celle enlreprtae, qui paraissait immanquable, deraiil seul le rendre formidable et supérieur à tous ses ennemis. Ajoutez que, s’il venait à manquer cette place, comme cela paraissait assez vraisembbible, il décriait lui-méme ses armes, perdait le fruit de ses victoires, et apprenait i ses ennemis qu’on pouvait le vaincre. Mais Dieu, qui voulait par son ministère punir l’orgueil de Tyr, comme la suite le fera connaître, lui éta foules ces pensées, el le détermina au siège de cette place , malgré toutes les difficultés qui s’opposaient à un dessein si hasardeux, et malgré toutes les raisons qui devaient le porter è suivre un parti contraire. .

Il était impossible d’approcher de la ville pour y donner assaut , à moins de faire une chaussée qui allât du continent à l’tle; et cette entreprise avait des difficultés qui paraissaient insurmontables. Le petit bras de mer qui séparait nie de la terre ferme était exposé au vent du couchant , lequel y excitait de fréquentes et d’horribles tempêtes, de sorte que la violence des vagues entraînait en un moment tons les ouvrages et ruinait tous les travaux. D’ailleurs, la ville étant battue des Ilots de tous cétés, on ne pouvait ni y planter des cchelles ni y dresser des batteries que de loin sur des navires, et le mur qni s’avancait dans la mer par la partie inférieure empêchait qu’on ne pût y aborder-, outre que les machinesqu'on eût pu mettre sur les galères n’eussent pas fait grand effet è cause de l'agitation dre vagues.

Rien ne fut capable de rebuter ni de vaincre la fermeté du courage d’Alexandre, qui était résolQ d’emporter cotte place à quelque prix que ce fot. Mais, comme le peu qu’il avait de vaisseaux était éloigné, et que le siège d’une si forte ville pouvait traîner en longueur et différer pour longtemps ses autres entreprises, il crut devoir tenter d’abord des voies d’aa-omraodement. Il envoya donc d’abord des hérauts, pour convier les habitants â la paix. Les Tyriens les tuèrent tous, contre le droit des gens, et les jetèrent du haut des murs dans la mer. Alexandre, outré d’un si sanglant affront, nedélibéraplus, et donna toute son application è construire une digue. Il trouva dans les ruines de la vieille Tyr, qui était sur le continent, et qu’on appelait Palœ-Tÿrot, des matériaux

qni lui servirent A faire ses jetées; car il es prit toutes les pierres el tous les dérombm. Le mont Liban, qui n’était pas éloigné, si fimeux dans l'Écriture sainte pour ses cèdres, lui founiit le bois pour la charpente et poorlc pilotage.

Les soldats se portaient avec ardeur i l'oavrage, animés par la présence du prince, qui donnait ordre à tout lui-même, et qui, habile dans l’art de manier et de gagner l'esprit da soldats ', excitait les uns par des louanges, les autres par de légères réprimandes qu'il assaisonnait de bonté et qu’ii accompagnait dcprin messes. On avança assez vite d'abord, parce qu’il n’était pas difQcile d’enfoncer les picui dans la vase, qui servait aux piérres de mortier et de ciment, et que, l’eiulroit où l’on tranillait étant encore éloigné de la ville, le Iratail se continuait sans interruption. Mais, à mesure qu’on s’éloignait du rivage, la difDcultèaap mentait, parce que la mer se trouvait plu profonde, el que les ouvriers étaient fort iocommodés des traits qu’on leur tirait du hait des murs. Les ennemis, qui étaient malliesèe la mer, s’avançant sur des chaloupes, et rasant de cûlé et d’autre la digue, empéchaiest qu’on ne pût la continuer commodéaiesit. .Vjoutant l'insulte à leurs attaques, ils criaiat aux Macédoniens « qu'il faisait beauroircts « conquérants, si renommés par tout leawu- « de , porter des firdeaui sur leur dos coufflic O des bétes de charge; s et ils leur demandaient d'un Ion railleur o si Alexandre était « plus grand que Neptune, et s'il prétendait « l'emporter sur lui. »

Ces traits piquants ne faisaient qu'enHanrmer le courage des soldats. La chaussée parnl enlin hors de l’eau , et commença é s’aplanit sur une largeur assez considérable et è s'approcher de la ville. Alors les assiégés, voyant net effnii In grandeur du travail, dont la merieor avait dérobé la connaissance, venaient aveedes esquifs rcconnaitre la digue, qui n'étailpn encore bien liée. Ces esquifs étaient chatgts de frondeurs, d’archers, et de gensqui laaçaient des javelots, et même du feu ; et, répandus à droite et à gauche autour de U digne.

* K llauili|uat|uani rudts tracUndi mUiUrcsaoiase.* (Q. Cl «I..,

ils tiraient de tons cAtés sur les travailleurs. Plosienrs y furent blessés sans sc pouvoir garantir des coups, parce qu’il était facile d'avancer et de lefirer ces esquifs comme on voulait ; tellement qu’il llirent contraints de quitter l’onvrage pour songer A sc défendre. On s’avlsà donc de tendre des peaux et des voiles pâtir couvrir les ouvriers, et de faire deux toùrf'de bois A la tête du travail pour empêcher les approches de l’ennemi.

D'un antre cAté, tes Tyriens firent une descente sur le rivage hors de la vue du camp, où ils mirent à terre quelques soldats qui taillèrent en pièces ceux qui portaient la pierre ; et, sur te mont Liban, il y eut aussi des paysans arabes qui, trouvant les Macédoniens écartés, en tuèrent prés de trente, et n'en tirent guère moins de prisonniers. Ces petites pertes obligèrent Alexandre de séparer ses troupes en différents corps.

Cependant il n'y eut point d’inventions et de stratagèmes dont les assiégés ne s'avisassent pour ruiner les travaux des ennemb. Ite prirent un vaisseau de charge, et l’ayant rempli de sarments et d’autres matières sèches et légères, ils firent une la rge enceinte vers la proue, on ils enfermèrent toutes ces choses avec du soufre et de la poix et d’autres matières qui prennent aisément feu. Au milieu de cette enceinte ils plantèrent deux méts, à chacun desquels ils attachèrent des antennes où pendaient des chaudrons pleins d’huile et d’autres choses semblables. Ib chargèrent ensuite le derrière du navire de pierres et de sable pour bire lever b proue, et, ayant chobi un vent propre, le traînèrent en mer avec leur galères. Quand ib furent près des tours, ib mirent le feu an brûlot et le tirèrent vers b pointe de b digne. (Cependant les matelob qui étaient dedans se sauvent à b nage. La flamme prend aux tours avec grande violence, aussi bien qu’aux outres oovrages qui étaient à b tète de la chaussée; et les antennes, poussées avec violence de cAté et d’autre, versent l’huile dans le feu et acrrois.sent l’embrasement. Et , de penr que les Macédoniens n’accourussent pour t’éteindre, les galères tyriennes tiraient continueliement vers les toursdes dards enflammés et des torches ardentes, de sorte qu'on n’osait en approcher. Plusieurs des Macédoniens pé-

rirent misérablement sur la digue, percés de traits, ou brûlés par le feu; les autres, quittant leurs armes, se précipitèrent dans b mer. Mais, comme ils nageaient, ies Tyriens, qui aimaient mieux les prendre vifs que de les tuer, leur estropiaient les mains è grands coups de pierres et de gros bétons, et les enlevaient après les avoir mis hors de défense. Les assiégés, en même temps, sortant de ta ville avec de petib bateaux, rasaient tes bords de b digue, et en arrachèrent les pieux ; ib brûlèrent aussi le reste des machines.

Alexandre, qui voyait tous ses desseins presque entièrement renversés, ne se bissa point décourager ni abattre par tous ces contretemps et par toutes ces pertes. On travailb avec une nouvelle ardeur A réparer les ruines de la digue ; et il fit construire et pbcer de nouvelles machines avec une promptitude incroyable qui étonna les ennemis. Il se trouvait partout, et conduisait les diOérenb travaux. Sa présence et sa capacité les avançaient encore plus que ne faisaient tant de mains qui y étaient employées. L’ouvrage approchait l^ucoup de sa lin, et touchait presque au mur de b ville, lorsqu’il s’éleva tout A coup un vent impétueux qui poussa les vagues contre b digue avec tant de violence, que tout ce qui hait se lAclia , et le flot , passant A travers les pierres, la rompit par le milieu. Quand cet amas de pierres qui soutenait b terre fut renversé, le reste fondit comme dans un aiiime.

Tout autre qu’Aiexnndre eût alors renoncé A l’entreprise , et il délibéra en effet s’il ne lèverait point le siège ; mais un maître supérieur, qui avait prédit et juré la ruine de Tyr, et dont ce prince ne faisait qu’exécuter les ordres sans les coniMltre, le retint A ce siège, et, dissipant ses inquiétudes et scs craintes , le remplit de courage et de confiance, et inspira les mêmes sentiments A toute l’armée. Les soldats, comme s’ils n’eussent hit que d'arriver devant b ville, oubliant toutes les fatigues qu’ib avaient déJA essuyées , se mirent A recommencer une nouvelle digue , et y travaillèrent sans relAche.

Alexandre sentait bien qu’il ne pourrait ni achever sa digue , ni prendre b ville, bnt que les Tyriens seraient maîtres de b mer; il songea donc A rassembler A Sidon le peu de galères qui lui étaient restées. Dans ce temps-b

même letroiscTAnHie etdeByUos quiavaieot appris que leurs villes étaient au pouvoir d'Alexandre, ayant quitté l’armée navale des Perses, vinrent le trouver avec leur flotte et celle des Sidoniens, qui faisaient en tout quatrevingts voiles. Il y arrjva aussi presque en même temps dix galères de Rhodes, trois de Soles et de Malles, dix de Lycie, et une de Macédoine à cinquante' rames. Peu de temps après, les rois de Cypre , voyant que l’armée des Perses avait été battue près de la ville d’issus, et qu’ Alexandre était maître de la Phénicie, vinrent se joindre à lui avec plus de six-vingts galères.

Le prince, tandis qu’on préparait les vaisseaux et les machines, prit avec lui quelques compagnies de cavalerie, avec son régiment des gardes , et marcha vers une montagne de l’Arabie qu’on nomme fAntiliban. Lm égards qu’il eut dans cette expédition pour un ancien maître, qui avait voulu absolument le suivre, l’exposèrent à un grand danger. C’était Lysimaque, qui donnait à son élève le nom d'Achille, et se disait son Phénix'. Quand le roi fut au pied de la montagne , il quitta les chevaux et commença à monter & pied ; ses troupes le devancèrent considérablement. Il était déjà tard. Ne voulant pas abandonner son maître, qui était pesant et qui ne marchait qu’avec peine, il se trouva séparé de sa petite armée avec trèspeu de gens auprès de lui , et passa ainsi la nuit tout près de l’ennemi , qui aurait pu aisément l’accabler par le nombre. Son bonheur ordinaire et son courage le tirèrent de ce péril. Quand il eut rejoint ses troupes, il avança dans le pays, se rendit maître de toutes les places , ou par force ou par composition, et revint le onzième jour à Sidon, où il trouva Alexandre, fils de Polémocrate, qui lui avait amené quatre mille Grecs du Pélopoimèse.

L’armée navale étant prête, il prit quelques soldats des gardes , qu’il fit embarquer avec lui pour s’en servir en un combat de main , et fit voile vers Tyr en bataille rangée. 11 était à 'la pointe de l’aile droite qui s'étendait en pleine mer, et avec lui les rois de Cypre et de Phénicie ; Cratère commandaitla gauche. LesTyriens d’abord avaient résolu de livrer bataille ; mais,

* Villef fie Phénicie.

> On sait que Pbénii avait été gouverneur d'icbitla

lorsqu'ils eurent appris la jonctichde ces Iroopes , et qu’ils virent paraître l’armée en un superbe appareil, car il avait fait balte pout attendre son aile gauche , ils renlermércat toutes leurs galères dans leurs ports pour en cmpêclier l’abord. Le prince , ne voyant paraître personne, s’avança plus près de la ville; et comme il vit qu’il ne pouvait forcer le port qui était du côté de Sidon , parce que l’ealrée en était trop étroite et défendue par un gnul nombre de galène qui avaient toutes la pnoc tournée en haute mer, il se contcuta d’enow- 1er à fond trois qui étaient dehors, et vintaprèi mouiller l’ancre avec toute sa flotte assetprb de la digue, le long du rivage, où Sypnit un abri pour ses uavires.

Pendant tous ces mouvemenb la nouvelle digue avançait beaucoup , les travailleurs jetaient des arbres entiers dans la mer avec loiles leurs branches, et les chargeaient, aprà, de grosses pierres, sur lesquelles ils meltaieol d’autres arbres qu’ils couvraient d’une tent grasse qui leur servait de mortier: puis, hdessus entassant encore des arbres et des pies res , le tout venait à se lier en un corps. Oa donna à cette digue plus de largeur qu'aui premières, afin que les tours qui étaient Mli» au milieu fassent hors de la portée des Inili lancés de dessus les vaisseaux qui viendraieot raser les bords de la digue. D’autre côté te assiégés faisaient des efforts extraordinaires, et mettaient tout en usage pour empêcher k travail ; mais ce qui leur sru'vuit le plus, c’éUil leurs plongeurs, qui, nageant entre deux eau, venaient sans être aperçus ju.squ’à la digue, et avec des crocs amenaient à eux les brandies qui sortaient en deliors, et, les tirant de brre, elles entraînaient avec elles tout ce qu il I avait dessus.: par là l’ouvrage fut encore retardé ; mais, après bien des délais, la paüeiu* des ouvriers ayant surmonté tous les obslacte. il fut enfin achevé et conduit à sa dernière perfection. On plaça sur- la digue des machines de toutes sortes pour bnltre les murs à coup* de bélier , et lancer sur les assiégés des üaiU, des pierres et des torches enflammées.

En même temps Alexandre envoya la IW de Cypre, commandée par Aiulromaque, * camper devant le port qui regarde Sid(*i (•elle de Phénicie devant le port qui était au

deM de la digue du cdté de l'Egypte, vers l’endroit où sa tente était dressée, et il se mit en état d’attaquer la ville de toutes parts. Les Tyriens se préparaient à une vigoureuse défense. Du côté de la digue ils avaient dressé des tours sur le mur, qui était d'une hauteur extraordinaire et large à proportion, tout béli de grandes pierres liées ensemble avec du pU- Ire.

L’approche n’était guère plus facile aux autre? endroits, parce qu’ifs avaient remparë le pied de In muraille de grosses pierres pour en empêcher l’abord. Il fut donc question de les tire' auparavant; ce qu’on ne put faire qu'a grunde peine, p,m'c qu'on ne travaillait pas de pied terme dans un vaisseau : d'ailleurs les Tyriens venaient avec des galères couvertes couper les cibles des aneres qui tenaient attachés les navires, de sorteqn’Alexandre fut contraint de couvrir de même plusionrs vaisseaux à trente rames, et de les metlre-de truvers pour servir de rémparl aux ancres contre l'abord des galères tyriennes. Ils ne laissaient pas encore de les venir couper snblHenient par le moyen de leurs plongeurs, ce qui obligea i la fin de les attacher avec des chaînes de fer : après on lira ces pierres avec des cibles ; et , les ayant enlevées avec des machines , on les jetait au fond de la mer, où elles ne pouvaient plus nuire. Le bas du mur étant ainsi nettoyé, il fut aisé d’en approcher les navires. Les Tyriens furent donc inveslis de tous côtés, et on les attaquait tout à la fois par mer et par terra. <• -

Les Macédoniens avaient joint deux à deux des galères i quatre rangs, en telle sorte que les proues sc tenaient ensemble , et que les poupes étaient éloignées l'une de l’autre autant qu’il follait pour faire que les pièces de bois qui seraient entre deux n’eussent pas trop de portée ; après on jetait d'une poupe i l’autre dus antennes qui s’alCschaient ensemble avec des ais en travers pour placer les soldais dans cet espace ; puis, arec des galères ainsi équipées, ils voguaient à force de rames vers la ville, et tiraient à couvert contre ceux qof défendaient la muraille, parce que les proues leur servaient de parapet. Le roi les fit avancer sur le minait posr environner les murs et rionner un assaut général. Les Tyriens, désespé-

rés, ne savaient plus que faire , qnand tout 1 coup le ciel se couvrit de nuées si épaisses , qu’elles dérobèrent le peu de clarté qui restait au milieu des ténèbres. La mer émue s’en- 11e peu à peu ; et les vagues , agitées par la violence des vents, excitent une horrible tempête. Les vaisseaux s'entrechoquent si rudement, que les cibles qui les tenaient attachés ensemble se lèchent ou se brisent, lesplanches viennent è fondre , et avec un fracas épouvantable entraînent les hommes avec elles : car il n'était pas possible , dans une si furieuse tourmente , de gouverner des galères ainsi liées l’une i l’autre. Le soldat empêchait le matelot, et le matelot le soldat ; et, comme il arrive dans ces sortes d’accidents, tel commandait qui devait obéir , la crainte et le trouble causant un désordre généial. Cependant la mer céda aux efforts opiniètres des rameurs , qui semblaient lui arracher de vive force leurs vaisseaux ; et ils les ramenèrent enfin sur le bord, mais la plupart fracassés,

En ce même temps arrivèrent à Tyr trente ambassadeurs de Carthage ; mais ils n’amenèrent rien moins aux assiégés que ce grand secours qu’on leur avait fait espérer ; car ils n’apportaient que des excuses, alléguant que tes Carthaginois se voyaient avec douleur hors d'état de les seéoarir, ayant à combattre euxmêmes non plus pour l’empire, mm pour leur propre pays : en effet, ceux de Syracuse ravageaient alors tonte l’Afrique avec une puissante armée , et s’étaient campés assea près des murs de Carthage*. Les Tyriens, quoiqu’ils se vissent frustrés de leur grande espérance, ne perdirent point courage ; ils prirent seulement la sage précaution de foire passer la plupart de leurs femmes et de leurs enfants è Orthage, pour se mettre en état de se défendre en désespérés, et de souffHr plus courageusement tout ce qui pourrait arriver quand ils auraient mis en sûreté ce qu’ils avaient an monde de plus cher.

Il y avait dans la viHe une statue de bronae d’Apollon, qui était d’une grandeur énornae. Ce colosse avait été autrefois' dans la villede

* Voyrx dansThistolre deCarUugf, Uhd. t, pag. de celle édition.

< Diod. lib. f , pMg. sao.

Cèle en Sicile. Les Carthaginois, l'ayant prise environ l'an M2 avant Jésus-Christ, en avaient fait présent à la ville de Tyr, qu'ils regardaient toujours comme la mère de Carthage. Les Tyriens l'avaient placée dans leur ville, et elle y était adorée. Pendant le siège, sur un songe qu’eut un des habitants, ils s’imaginèrent qu’Apollon les voulait quitter, et aller trouver Alexandre. Aussitôt on fait enchaîner sa statue avec une chaîne d’or è l’autel d'Hercule , pour empêcher ce dieu de s’enfuir ; car ces bonnes gens croyaient que , sa statue étant ainsi enchaînée , il ne lui serait pas possible de se sauver, et qu’Hercule, dieu tutélaire de la ville, l’empêcherait de s’enfuir. Quelle idée les paletis avaient de leurs dieux !

Quelques-uns proposèrent aussi de rétablir un sacriSce discontinué depuis plusieurs siècles, qui était d’immoler à Saturne un enfant de condition libre. Carthage, qui avait reçu de ses fondateurs cette sacrilège coutume, l'a gardée jusqu’à sa destruction ; et, si les anciens, qui avaient la principale autorité dans Tyr, ne s’y fussent opposés, cette cruelle superstition allait l’emporter sur l’humanité.

LesTyriens, qui se voyaient toujours à la veille d’étre forcés, résolurent d’attaquer la flotte de Cypre, qui était à l’ancre du cOté de Sidon. Ils prirent le temps que les matelots des ennemis étaient écartés çà et là, et qu’ Alexandre était retiré dans sa tente sur le bord de la mer. Us sortirent sur le midi avec treize galères remplies de soldats choisis et exercés aux combats de mer, et vinrent à force de rames fondre sur les vaisseaux ennemis. Us en trouvèrent une partie vide , et l’autre qu’on avait remplie à la hâte. Us en coulèrent à fond quelques-uns, et en firent échouer plusieurs contre le rivage. La perte aurait été plus considérable , si Alexandre , au premier bruit qu’il eut de la sortie des Tyriens, n’était promptement accouru avec sa flatte. Us ne l’attendirent pas, et se retirèrent dans le port, après avoir aussi perdu quelques-uns de leurs vaisseaiu.

Les machines ayant été mises en mouvement, la ville était vivement attaquée de toutes parts , et non moins vivement défendue. Les assiégés, instruits et animés par le danger perssan t et l’citi éme nécessité, inventaient tous

les jours de nouveaux moyens de se difèiv dre et de repousser l’ennemi. Ils rendaimt inutiles les traits que les balistes lantsbl contre eux, par des roues tournantes qui les brisaient ou les détournaient ailleurs. Us amortissaient la violence dos pierres en leur opposant des espèces de voiles et de rideaux d’uie matière mollasse, et qui cédait aisément. Pour incommoder de leur côté les navires qui «pprochaient de leurs murailles , ils attachainit des corbeaux , des grappins , dts faux , drs mains de fer, à des solives ou à despoutas; puis, ayant bandé leurs machines faites canaK des artolètes, et ajusté dessus, au lieu de Bêches, ces grosses pièces de bois, ils les décochaient tout à coup contre les ennemis. Elh écrasaient les uns par leur poids ; et les crocs ou les faux pendantes dont elles étaient girnies déchiraient les autres, et endommageiiRit même considérablement les vaisseaai. Ht avaient aussi des boucliers d’airain, qnUs liraient tout ronges du feu, les remplissiieatdc sable embrasé, et les jetaient promptement de dessus la muraille sur les ennemis. Les Macédoniens ne craignaient rien tant que cette dernière invention ; car, dés que ce sable Hdeai avait atteint la chair par le début de b airasse, il pénétrait jusqu’aux os, et s'y oltaduii tellement, qu’on ne le pouvait tirer ; dewtr que les soldats , jetant leurs armes et déchirant leurs habits, demeuraient sans déloiic exposés aux coups des ennemis.

Ce fut alors qu’ Alexandre, rebnté d’unes vigoureuse défense , délibéra séricusemeiil s’il ne devait point lever le siège el passer a Egypte: car, après avoir couru tonte l'Asc avec une rapidité incroyable, il se voyait» malheureusement arrêté, et perdait aatoar d’une ville seule l’occasion d’exécuter t»i d’autres projets de plus grande importancr- D’nn autre côté , il eonsidérait que ce senit une grande brèche à sa réputation , qui li" avait plus servi que ses armes, de laisser Tyt derrière lui comme une marque qu’on poaiut lui résister. 11 résolut donc de faire un de^ nier etfort avec un plus grand nombre de navires , qu’il chargea de la Heur de ses troupes. Il se donna un second combat naval, ou te Tyriet» , apres s’être battus en gens de. cœurfurent enfin obligés de se retirer vers b hile

avec toute leur flotte. Le roi les suivit en queue, sans (louvoir néanmoins entrer dans le port , élaut repoussé i coups de traits qu'on lui lirait du haut des murs; maisii prit ou coula à fond un grand nombre de. leurs vaisseaux.

Ale.xandre, après avoir donné deux jours A ses troupes pour sc reposer, lit avancer sa flotte et scs machines pour l'assaut général. L’altaque et la défense furent encore plus vives qu’elles ne l'avaient été jusi|ue-li. Le courage croissait à proportion du danger. Animés de part cl d’autre par les motifs les plus puissants, ils se bottaient comme des lions, tjuaiid les béliers curent abattu quelques pans de murailles , et qu’on eut jeté les ponts, les Argyraspides montèrent courageusement à la brèche, ayant à leur tète Admète, l'un des plus braves ofliciers de l'armée , qui fut tué d’un coup de pertuisane pendant qu'il encourageait les siens. La présence du prince, et encore plus son exemple, animaient les troupes. 11 monta lui-même sur une des tours, qui était fort haute, et s’exposa au plus grand ^ril où jamais son courage l'eùt porté: car, étant d’abord reconnu aux marques royales et à la richesse de ses armes , il servit de but à tous les traits des eniiemU. Là il lit des prodiges de bravoure. 11 tua à coups de javelot plusieurs de ceux qui défendaient la muraille ; puis, les joignant de plus près, il renversa dans la ville ou dans la mer , les uns à coups d’épée, les autres avec son bouclier , parce que la tour d’où il combattait touchait presque au mur. 11 y passa bientét par le moyen des pontons, et, suivi de sa noblesse. Use rendit maître des deux tours et de l’espace qui était entre deux. Déjà les béliers avaient fait brèche en plusieurs endroits, l’armée navale avait forcé le port, et quelques-uns des Macédoniens s’étaient saisis des tours qu'ils trouvèrent abandonnées. Les Tyriens, voyant les ennemis maîtres de leur rempart , se retirèrent vers la place d’Agénor , où ils firent ferme : mais Alexandre . survenant avec son régiment des gardes, en tua une partie et chassa l’autre. En même temps, la ville étant prise du cété du i>ort, les Macédoniens couraient partout et n’épargna'ient personne, irrités de la longue résistance des assiégés et

du mauvais traitement qu'on avait fiat A quelques-uns de leurs compagnons , qui avaient été pris au retour de Sidon et jetés en bas du mur après avoir èté-égorgés A la vue de toute l’armée.

Les Tyriens se voyant accablés de tons côtés , les uns s’enfuient aux temples , implorant le secours des dieux ; les autres , s’enfermant dans leurs maisons, préviennent le vainqueur par une mort volontaire; d’autres enfin se lancent sur l’ennemi , résolus de vendre chèrement leur vie. La plupart étaient montés sur les toits , et jetaient des pierres et tout ce qui leur venait à la main sur ceux qui avançaient dans la ville. Le roi commanda qu’on lit main-basse sur tous les habitants, à la réserve de ceux qui s’étaieat réfugiés dans les temples, et qu’on mtl le feu partout. Quoique cet ordre eût été publié a son de trompe, aucun de ceux qm portaient les armes n’eut recours aux asiles ; les temples n'étaient pleins que des OUes et des enfants qui étaient restés dans la ville. Les vieillards se tenaient A l’entrée de leurs maisons, n’attendant que l’heure d’être immolés à la fureur du soldat. 11 est vrai que les Sidoniens qui sc trouvèrent dans le camp d’Alexandre en sauvèrent beaucoup : car, étant entrés dans la ville pêle-mêle avec les victorieux , et se ressouvenant de l’afllnitê qu’ils avaient avec les Tyriens , parce qu’on tenait qu’Agénor avait fondé les villes de Sidon et de Tyr, ils en menèrent plusieurs secrètement dans leurs vaisseaux , et les transportèrent A Sidon. 11 y en eut jusqu’à quinxe mille qui furent , par cette officieuse tromperie , dérobés A la rage du vainqueur ; et l’on peut juger combien le carnage fut grand , puisqu’il fut trouvé jusqu'A six mille soldats taillés en pièces sur le rempart de la ville. Mais, la colère du roi n’étant pas encore assouvie , il fit voir un spectacle horrible aux yeux mêmes des vainqueurs ; car, deux mille hommes étant restés du massacre après qu’on fut las de tuer , il les fit attacher eu croix le long du rivage de la mer. Il pardonna aux ambassadeurs de Carthage, qui étaient venus dans leur métropole , selon l’ancienne coutume , pour offrir A Hercule un sacrifice annuel. Le nombre des prisonniers , tant habitants qu’étrangers, monta A trente

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