‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 4)Chapitre 12 sur 61 · MA · texte numérisé non relu

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mille personnes : ils furent tous vendos. La perte du cdté des Macédoniens fut Irës-médiocre.

Aleiandre sacrifia à Hercule , et conduisit la cérémonie avec toutes scs troupes sous les armes ; et la flotte en fit autant de son côté. Il célébra’ aussi des jeux gj’mniqnes en l'honneur du même dieu, et dans son temple.

Pour ce qui regarde la statue d'Apollon dont on a parlé , il lui fit ôter ses chaînes , lui rendit sa première liberté , et ordonna que ce dieu serait honoré désormais sous le surnom de Philatexandtr , c’est-à-dire omi d' Alexandre. Si l’on en croit Timée , les Grecs commencèrent à lui rendre ce culte solennel comme à l’auteur de la prise de Tyr, arrivée le jour et l’heure même que les CarthagiiKiis avaient enlevé cette statue à cens de Gèle, fji ville de Tyr fut prise après sept mois de siège, vers la fin de septembre. -

C’est ainsi qu’achevèrent de s’accomplir les menaces que Dieu avait prononcées contre la ville de Tyr par la bouche de ses prophètes. Nabuchodonosor en avait commencé l’evccution par le siège et la prise de celte ville. Alexandre y mit le comble par la désolation qui vient dètre décrite. Comme ce double événement est un des faits de l’hisloirc les plus considérablc>s , et que l’Ecriture sainte nous en a marqué des circonstances très-singulières, j’essaierai de réunir ici sous un même point de vue tout ce qu'elle nous apprend de la ville de Tyr : sa puissance , ses richesses , sa fierté , son irréligion ; les differentes punitions dont Dieu châtie son orgueil et ses autres vices; enfin un dernier rétablissement, mais d’une espèce toute différente des autres. Il me semble que je respire lorsqu’à travers cette foule d’histoires profanes que me fournit le paganisme, et où règne partout un profond oubli de Dieu , pour ne rien dire de plus , l'Écriture sainte se présente à moi, et me dévoile les secrets desseins de Dieu sur les royaumes et sur les empires , et m’apprend ce qu’on doit penser de ce qui parait le plus grand et le plus estimable aux yeux des hommes.

Hais avant que de rapporter les prophéties

• An. i. c.xia.

qui regardent Tyr, je donnerai ici an petit abrégé de l’histoire de cette fomense ville qui pourra contribuer à mieux entendre les prophéties.

Tyr avait été bâtie par les Sidoniens ' , deui cent quarante ans avant la construction do temple de Jérusalem. C’est pour cela qu’elle est appelée dans Isaïe la fille de Sidoti. Elle surpassa bientôt sa mère en grandeur, en puissance et en richesses.

Elle fut assiégée par Salmanasar', et résiste, quoique seule, aux flottes combinées des Assyriens et des Phéniciens ; ce qui augmenU beaucoup son orgueil.

Nabuchodonosor mit le siège devant Tn lorsque Ilhobalc en était roi. Il ne la prit que treize ans après *. Mais, avant sa prise, les hsbitants s’étalent retirés avec là plupart deleois effets dans une tie voisine, où ils bâtirent une nouvelle ville. L’ancienne fut rasée jusqu’aui fondements, et n’a plus été depuis qu’un simple village , connu sous le nom de Pala-Tÿroi . ou l’ancienne Tyr. La nouvelle devint plus puissante que jamais.

Elle était dans cet état de grandeur et de puissance, lorsque Alexandre l’assiégea et li prit ; et là commencent les soixante-dix années d’obscurité et d’oubli où elle devait deraenrtr selon Isaïe. Il est vrai qu’elle fut bientôt ré tablie, parce que les Sidoniens, qui enlrcrenl dans la ville avec les troupes d’Alexandre, sauvèrent dans leurs vaisseaux quinze mite de ses citoyens, qui, après leur retour, s’appliquèrent nu commerce, et relevèrent avec un soin infatigable les ruines de leur patrie; outre que les femmes et les enfants, qui avaient été envoyés à Carthage et mis en sûreté,? revinrent aussitôt. Mais Tyr alors était réduite à son Ile. Son commerce ne s’étendait qu’aux villes voisines, et elle avait perdu l’empire de la mer ; et , lorsque, dix-huit ans après, Antigone en fit le siège avec une nombreuse (lotte, il ne parait pas que les Tyriens lui aient opposé aucune force maritime. Ce second siège, qui «

• An. U. *75* ; uv. J. C. 1251, — loteplv. AnUS-

hb.S.cap.*. .

• An. M. S»5 ; av. J. C. 7iV. - Josepà- AoUq. «0. '■

cap. 11. ,,

> An M 3133;» J C 572 - loaepb. Anllq- UA ' ■ cap. II.

mit une seconde fois en servitude , la fit retomber dans l’oubli dont elle s’eObreait de sortir ; et cet oubli dura aussi longtemps qu’il avait été prédit par Isaïe.

Quand ce terme fut expiré, Tyr reprit son ancien crédit, et en même temps ses anciens vices ; jusqu’à ce qu'enCn, convertie par la prédication de l'Evangile, elle devint une ville sainte et religieuse. L’Ecriture sainte nous appre'nd une partie de ces changements, et c’est ce qu’il s’agit maintenant de faire voir.

Avant la captivité des Juifs à Babylonc ' , Tyr passait pour une des plus anciennes et des plus norissantes villes du monde. Son industrie* et l’avantage de sa situation l’avaient rendue maîtresse de la mer et le centre du commerce de tout l’univers. Depuis les extrémités de l’Arabie , de la Perse et des Indes, jusqu’aux rôles les plus reculées de l’Occident ; depuis la Scythie et les contrées septentrionales jusqu’à l’Egypte , l’Éthiopie et les pays méridionaux , toutes les nations contribuaient à augmenter ses richesses , son éclat et sa puissance. Nonseulement tout ce qui se trouvait dans res diverses régions de nécessaire et d'utile à la société, mais ce qu'on y voyait de rare, de curieux , de magnilique , de précieux , et de plus propre à nourrir les délices cl le faste, tout se portail à ses marchés ; et elle, de son côté, l'omme d'une source commune , le répandait dans tous les royaumes, et leur communiquait l'air contagieux de sa corruption , en lenr inspirant l’amour des commodités, de la vanité, du luxe ^ et des délices.

Ün long cours de tant de prospérités avait fortifié l’orgueil de Tyr. Elle se regardait’ avec complaisance comme la reine des villes, qui porte sur le front le diadème , qui a pour correspondants les plus illustres princes, dont les riches négociants disputent le rang aux têtes couronnées, qui voit dans son alliance ou sous sa dépendance toutes les puissances maritinies , et qui s’est rendue nécessaire ou redoutable à tous les peuples.

A des di-sposilions si criminelles Tyr venait de mettre le comble par son impiété contre Dieu et par son inhumanité contre son

• Ench. np.26el27eDUen.

■ Id. cip. 27. V- 4-25-

> Id. cip. 26, T. 17 , cap. 27 , V. 3, 4, 25-32 , 33.

peuple; elle s’était réjouie de la ruine de Jérusalem, en s’écriant d'un ton d’insulte ; Voilà donc les jiorles de celle ville si pleine de peuples, brisées ; ses habitants viendront à moi, et je m’agrandirai de ses ruines, maintenant qu'elle est déserte ‘.Elle ne s’était pas contentée’ de réduire les Juifs en servitude malgré l’alliance qu’elle avait avec eux, de les vendre aux nations, et de les livrer à leurs plus cruels ennemis ; elle s’était encore emparé de l’héritage du Seigneur ’ , et avait enlevé de son temple ce qu’il y avait de plus précieux, pour en enrichir les temples de ses idoles.

C’est cette irréligion et cette dureté qui attireront sur Tyr la vengeance divine *. C’est à cause de la confiance qu’elle a en ses forces, en sa sagesse, en ses richesses, en ses alliances, que Dieu a résolu de l’abattre Il amènera contre elle Nabuchodonosor ce roi des rois, pour l’inonder par ses troupes nombreuses comme par des eaux débordées, pour renverser ses remparts, pour ruiner ses superbes palais, pour livrer au pillage ses marchandises et scs trésors, et pour la raser jusqu’aux fondements, après y avoir fait mettre le feu et en avoir exterminé nu dispersé les habitants.

Par celte chute si imprévue’, il apprendra à toutes les nations étonnées que c’est par les révolutions les plus incroyables des états qu’il manifeste plus clairement sa providence , et que sa volonté seule régie les entreprises des hommes, et les tourne où il lui plaît pour humilier les superbes.

Mois Tyr, après avoir réparé scs perles et relevé ses ruines, avait oublié sa première humiliation cl les crimes qui la lui avaient attirée. Elle continuait d’être flattée de la gloire

* « £u($e a confrâcte ninl ports populorum, confersa « est ad me : inipicbor , deserta e&t. i» (Eiecb. cap. 20. 2.)

* Jocl. cap. 3 . T. 2^. — Amos. cap 1 , v. 9. 10.

* a Argenium meum cl aurum (ullslis : et deslderabilia « mea et pulcherrima InluMstls in délabra veslra. o (Jobl.)

* Jod. cap. 3, 2-1-7 -'Atnos. cap. 1, v. 9, 10.— Jerem-

cap. 17, V. 2-6. I

* Ezi'cb. cap. 21. t. 3-12 cl 19; cap. 27, y. 27-31.

* N Ecce ego aflducam ad Tynini Nabuchodonosor regem a Babylonii ab aquilone, regem regum, cum equls.et « curilbut . cl equlUbus , el csiu populoque magno... Et « diwipabunt muroi Tyri , el dcslrucot turres ejus. » (Execu. cap. 26, v. 7 cl 4.) .

* Id. cap. 26 , Y. 15-18 ; et cap. 27 , v. 33-36. ~ Isai. cap.23. v.8,9.

lie posséder l’empire de la mer ' ; d'êlre le siège du trafic de toutes les nations ; d’a»oir donné naissance aux plus célèbres colonies ; de porter dans son sein des marchands qui par leur crédit , leur opulence et leur splendeur, égalaient les princes et les grands de la terre ; d’avoir un roi qu’on pouvait justement appeler /« dieu de la mer ’ ; de remonter par sonantiqnitéjusqu’aux temps les plus reculés; d’avoir acquis par une longue suite de siècles une espèce d’éternité, et d’être en droit de s’en promettre une égale pour l’avenir.

Mais , puisque cette ville *, corrompue par l’orgueil, par l’avarice, parle hne, n’a pas profité de la première leçon que Dieu lui avait donnée par le roi de Babylone, et qu’accablée de toutes les forces de l’Orient elle n’a pas appris à ne plus mettre sa confiance dans les faux appuis de sa grandeur •. Dieu lui prédit un autre châtiment, qu’il lui enverra de l'Occident près de quatre cents ans après le premier Sa perte viendra de la terre de Céthim, c’est-à-dire de. la Macédoine, d'un royaume faible, obscur, méprisé peu d’années auparavant, et d’où elle ne l’aurait jamais attendue. Pleine de m haute sagette’’, fiére de ses forces navales, de tes richesse* immenses qu’elle a amassées par monceaux comme on fait la boue des rues, et protégée par toute la puissance de, l’empire des Perses, elle ne voit pas ce qu’elle peut avoir à craindre de ces nouveaux ennemis, qui, éloignés par leur situation, sans argent, sans force, sans réputation, n’ayant ni port sur leurs côtes, ni vaisseaux, ni science de la marine, ne peuvent rien entreprendre contre elle avec leurs trou|>es de terre.

* iMl.cap. 23. ï. 3; «-7, 8-1*.

* a CqJiw ncgotlatom piineipes , lnstUor«>cJm Inclyii « terra. > (Isxi. 23, 8.)

* e EIcvstum Oit cor luum , et dixtsti , Drus ego ioiti... « SeJl la corde maris. » (Ezecu. cap. 28, v. 2 }

O liai. cap. 33, v. 13.

a IMd. T. 11.1*.

' a Ibid. V. l.-l. — Slaeh. cap. 1, V. 1.

r «Tyros el Sidon assompsertint sibl saptentlam valdé. a et adlHcavIt Tyrus monilionem siiam , et roBcervavIt « argentum quasi hnmuin , et aurum ut lutuin plalearain. « Ecce Uominus pouidebit cam , et percutiel lu mari « rortitudinem ejus : et bac igné devorabltnr. a ( Zacaaa. cap.O. v. 3-5.)

Elle se croit imprenable *, parce qu’efie est défendue par de hautes fortifirâtions, ctqn'eli est environnée de toute part de la mer etnuar d’un fossé et d’une ceinture. Mais àleiuidn, en comblant le bras de mer qui la sépare de li terre-ferme, loi enlèvera sa ceinlufe *, et ita versera les remparts qui lui servaieot de acondc enceinte.

Tyr, ainsi dégradée de sa dignité dertàe et de ville libre, n’ayant plus ni diadème il ceinture, sera réduite pendant soiiaaledii ans à l’humiliation d’un esclave. C’est le &igneur des armées qui en a prononce 1errél •, et qui l’exécutera , pour flétrir Imie le gloire des superbes, et pour faire («shr dans l'ignominie tous ceux qui àn'Umeal dau le monde avec le plu* cVéclat. Sa chatc eitraînera celle du commerce général *; et dit deviendra pour toutes les villes maritinei n sujet de douleur et de gémissemeuts, es bi faisant perdre les moyens présenta et leseifé rances futures de s’enrichir.

Pour prouver sensiblement à Tyr’qwli prédiction de sa mine n’a rien d’incroyiUe. et que toute la force et toute la sagesse de hommes ne peuvent rien pour détowaeri»

pour arrêter les châtiments que Dieu a péprés à l’orgueil et à l’abus des richesses, Isw lui présente l’exemple de Babylone, donllt renversement aurait dO lui servir d’instnictk*. Cette ville où Nemrod a jeté les fonde ments de son empire, était la plus ancienaedi monde, la plus peuplée, la plus embellie dëdifices publics et particuliers. Elle était la »■ pitale du premier empire qui ait jamais été. et née pour commander à toute la terre, qo' ne paraissait habitée que par les familles sor-

• iHi. cap. 23, V. 10, 11-13.

• c Non eü cinguUim ultra U'M. » (IsAi.)

» « Dominas csercituum cogflavU hoc , ot « superbiam omnls gloria , e( ad Ignomiolam dedotoA c uDiveraosInelytos terne. » (Isai. cap. S3, r. 9.)

• lbtd.T.1.11 et 14.

• Ibid. T. 13 et 14.

• Voilà la terre des Cbaldt^oi exposé à ^ peuple n'est di^Jà plus. Assnr en avait été le foodatrur. (à J avait élevé dM forteresses , mais podr servir de ■nx bétes sauvages. On y avait bAti des palais , naiiIMrt les a rainés (oulremefita lésa réduits à des cabanes burlez a vaisseaux de b mer , parce que toute vetrr brr< est détruite. (IsAi cap. 23. T. 13 el 14; traduit seha^^ breu.)

lies de sou sein comme autant de colonies dont elle était la mère. Cependant elle n'est pins, dit le prophète, ni elle ni son empire. On y avait multiplié les remparts et les citadelles pour en rendre l’attaque même impossible; on y avait bâti de superbes palais pour éterniser les noms de ses citoyens. Mais toutes ces fortillcations , dans les desseins de Dien, n’étaient que des masures préparées au» bétes sauvages; et ces èdiflees étaient condamnés à tomber en poudre, ou à être réduits à de simples cabanes.

Après un tel exemple, continoe le prophète, Tyr, qui est une ville si inférieure en tant de manières à Babylone, osera-t-elle espérer que ks menaces de Dieu contre elle seront moins réelles pour lui ôter l’empire de la mer et briser ses forces navales?

Pour lui faire mieux sentir l’abus qu'elle a fait de la prospérité Dien la tiendra dans l’humiliation et l’oubli pendant soixante-dix ans. Mais , après ce temps d’obscurité , elie cherchera à reparaître dans le monde comme une courtisane pleine d’attraits et d’artitices*, qui ne pense qu’à corrompre la jeunesse et qu’à tiatterles passions. Elle emploiera les fraudes, la séduction, les appas pour relever son commerce; elle fera le tour du monde pour amasser ce qui est rare et délicieux en chaque pays; pour enchanter les nations par l'amour et l’admiration du superflu, du magnilique; pour leur inspirer l’averskm de la simplicité, de la frugalité, des anciennes mœurs; et elle mettra tout en usage pour renouer ses anciennes liaisons, pour regagner la conflance de ses premiers correspondants, et pour récompenser par une prompte abondance la stérilité de soitante-dix ans.

Ainsi, A proportion que Dieu donnera à fyr des facilités pour établir son négoce et son crédit’, elle retournera à son trafle hon-

' a El eril in die Uli : In oblivlooe erli , ô Tyre. . tep- « luagiDlâ anuis... poil aepluaginia auiem annos cril Tyro

• quasi canlicum meretricis. » (iaai. cap. 23. v. 15.)

* U Sume clibaram , ctreul clvilatetn, merelrix oblivloiil « tradUa : bené cane , fréquenta canticam , «I meinoria ■llUuI.n (ISAI. cap. 23, Y. 16.)

* c Et eiit : poil septuagiota anDOf , vlsltabit Dominai

• Tyruin . et reducel rem ad mercedei laai : et rureoni ■ rureieabllur cum univerals refoU tenv luper forlecn « irrrc.a (lAfi. cap. 23, y. 17.)

leux, qu’il avait voulu faire cesser en lui étant tous les biens dont elle faisait un si pernicieux usage.

Mais enfin Tyr convertie par l’Evungile ‘, ne sera plus le scandale de l’univers ; elle ne sacrifiera plus son travail à i'idolAtrie des richesses, mois au culte du Seigneur et nu soulagemeut de ceux qui le servent ; elle ne les rendra plus stériles en les retenant, mais elle les répandra comme une semence féconde dons les mains des fidèles et desministresde l’Evangile.

Un des desseins de Dieu dans les prophéties que nous venons de rapporter est de nous donner une juste idée d’un commerce dont l'avarice est l’unique motif, et dont les délices, la vanité et la corruption des mœurs sont le fruit. Nous regardons les villes qu’un tel commerce enrichit ( et il en est de même des particuliers) comme plus heureuses que les autres, comme dignes d’envie, comme méritant , par leur industrie, par leur Iravall et par le succès de leurs soins et de leur conduite, d’étre proposées aux autres comme des modèles; mais Dieu nous les représente au contraire sous l’idée honteuse d'une femme sans vertu et sans pudeur, qui ne pense qu’à séduire et qu’à corrompre la jeunesse, qui ne flatte que les passions et les sens, qui est ennemie de la modestie et de tout sentiment d’honneur , et qui , effaçant de son froid tout vestige de honte, fait gloire de son ignominie. Il ne s’ensuit pas de là que le trafic soit mauvais en luêmème. On doit séparer du fond essentiel du commerce, juste et légitime quand on en use b'ien , les passions des hommes qui s’y mêlent et qui en pervertissent l'ordre et In fin. Tyr, devenue clir^ienne, apprend aux négociants la conduite qu'ils doivent garder dans leur trafic , et l’usage qu’ils doivent faire du leurs gains.

< .ElcniiilnegolUll«M<.4ttsetin«rce>les cjufuiicii- « fiutc Domino. Non coiMlcnlBr, neque repnnenlar. qn'a « liU habilaverint coram Domino, eril ncgoUalioejus, ut « manducent in uturiUlein , et reslianlur usqac ad ro* a lustatero. a (IBID. V. 18.)

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f Ml. — Secomdii i.ettie de Daeics a Aleiaedbb. Voyage DE CEuji-ci A Jéeeialem. IIoeeeees oe il SEMI AC CBAKU PBEtEE JaUDCS. On CCI BOEIEE I.EA l EOPnÉIlES DeDa-SIEI. QCI LE BEGABDAIEAI. LE BOI accorde de GEARD9 PBIVILtGES ACX JOIPA. ER BE- FI SE DE PAREILS AUX SAMAEITAIRS. IL ASSIÈGE ET

l'iiERD Gaza, ertee er Égypte, et s er rerdhaitke; commerce a t eatie Alexardeie; passe er I.IRYE. VISITE LE TEMPLE DE JCPITER-.AmMOR , ET SE PAIT DÉCLARÉE LE FILS DE CE DIEU. IL RETBUBRB ER Égypte,

Pendant qu'Alcxandre était encore occupé au siège de Tjr', il avait reçu une seconde lui Ire de Darius, qui enfin le traitait de roi : « Il lui offrait dix mille talents [ trente miln lions) pour la rançon des princesses cap- « lives, avec sa fille Statira en mariage, et « tout le pays qu’il avait conquis jusqu’à « l’Euphrate. Il le faisait souvenir de l’incon- « stance de la fortune, et étalait avec pompe <1 les forccsimmcnsesqui lui restaient. Croyait- « il que ce fût une crhose aisée de passer l’Euo plirate, le Tigre l’Araxe et l’Hydaspe, qui <1 étaient comme autant de remparts de son « enqiire? Qu’il ne serait pas toujours enfer- II nié dans des rochers et des défilés ; qu’il Il fallait se voir en rase campagne, où Aiexan- II dre aurait honte de paraître devant lui avec R une poignée de gens. » Le prince ayant mis l’affaire en délibération , Parménion était d’avis d’accepter ces offres, et dit que pour lui il le ferait s'il était Alexandre. £l moi oiusî, reprit Alexandre, .si j'étais Parménion. Il répondit » qu’il n’avait pas besoin de i'ar- « geiit de Darius ; qu'il avait mauvaise grâce E d’offrir ce qui n’était plus à lui , et de vou- E loir partager ce qu'il avait entièrement O perdu ; que , s’il était le seul qui ignorât qui a d'eux était le maître, il s’en pouvait éclaira cir par une bataille ; qu'il n'espérât pas « épouvanter par le nom de ses fleuves celui , O qui avait passé tant de mers; qu’en quelque U lieu qu’il pût s'enfuir, il saurait bien le sui- « V re à la trace, d Darius, ayant reçu cette ' r.'ponse , perdit toute espérance d’accommo- ’ ilement . et se prépara tout de nouveau à la guerre.

De Tyr* Alexandre marcha à Jérusalem,

I Plut, in vil4 Alni. pAB.ffill — Q. Curl. Ilb. t, cap. 5. — .Vrrian. I t>. 2 , paR. 1111.

a jDicpli. Antli;. 11 , 8.

dans le dessein de ne la pas mieux traiter que Tyr; et voici ce qui lui Ot prendre celle résolution. Les Tyrieiis étaient tellement occupés du commerce , qu’ils négligeaient tout à fait l’agriculture, et tiraient presque tout leur blé et les autres denrées de leur voisinage. La Galilée', la Samarie et la Judée étaient les pays qui leur en fournissaient le plus. Quand Alexandre forma le siège de leur ville , il fut obligé de tirer des vivres des mêmes lieux. Il envoya donc des rximmissaires sommer les habilanls de ce pays-là de se soumettre, et de fournir aux besoins de sou armée. Les Juifs s’en excusèrent sur ce qu’ils avaient prêté serment de fidélité à Darius, cl persistèrent à répondre que, tandis qu’il vivrait , ils ne pouvaient pas reconnaître d’autre maître ; rare exemple de fldélilé , et digne de l'unique peuple qui connût pour lors ie vrai Dieu! Les Samaritains ne firent pas comme eux. Ils se soumirent de bonne grâce à Alexandre, el lui envoyèrent même huit mille hommes pour le servir au siège de Tyr cl ailleue. Pour l'intelligence de ce qui suit, il parait ni'cessaire d'exposer ici en peu de mots l’état où étaient pour lors les Samaritains , el la cause de fextréme aversion qui était entre eux et les Juifs.

J’ai marqué ailleurs* que les Samaritains ne descendaient point des Israélites, mais que c’était une colonie de peuples idolâtres, tirés des pays au delà de l'Euphrate , qu’Asarbaddon, roi des Assyriens, après la ruine du royaume des dix tribus, avait envoyés pour habiter dans les villes de Samarie. Ces peupk's , appelés Cuthéens, mêlèrent le culte du Dieu d'IsraCl à celui de leurs idoles, et se montrèrent toujours ennemis des Juifs. Celte haine éclata surtout depuis le retour de la captivité de Babylone, avant et depuis le rétablissement du temple.

Malgré la réforme que le saint homme Néhémie avait établie à Jérusalem au sujet des mariages avec des tilles étrangères, le mal avait si fort gagné , que la maison poiitilicale, qui devait être la plus pure de ces mélanges

' Aft. 1-2,20.

Y Tome I, Iliu. des AssrricDS, psg. 335 [pag 201 de celle edii.].

Gi.ogle

220 <fî^

rriminek. s’cn tronva elle-même souilire. L'n lies (ils de JoTada le souverain sacrilicatcur, que Joséphe nomme Manassé, avait épousé ia fiile de ^nabaliat l’Horonile, et son exemple avait été suivi par beaucoup d'autres. Néhétnie, plein de zèle pour la loi du Seigneur, si indignement violée , condamna sans exception tous ceux qui avaient pris des femmes étrangères à les répudier sans délai , ou à quitter le pays. Abnassé* aima mieux prendre le parti de ' l'eiilque de se séparer de sa femme, lise retira ' àSamarie, où il fut suivi par qiuintité d’autres aussi opioistres que lui dans leur rébellion ; et il les y établit sous la protection de Sanaballat, son beao-pére, qui en était gouverneur.

Ce dernier obtint de Darius Nothus, que la ' guerre entre l’Égypte et la Perse obligea apparemment de venir en Phénicie, la permission de bâtir sur le mont Garizim, près de Samarie, un temple semblable à celui de Jéru- ' Salem, et d’en donner la sacriflcalurc é son ' gendre Hanassé. Depuis ce temps-là, Sama- ' rie devint le refuge et l’asile de tous les mé- ' contents de Judé*e. Et c’est ce qui mit le com- ' ble à l’animosilé des Juifs contre les Samari- ' tains, quand ils virent que ceux-ci, malgré la ' défense expresse de La loi qui fixait à Jérusalem le culte solennel du Dieu d’Israël, avaient I élevéaulel contre autel et temple contre tem- I pie, et qu’ils donnaienl retraite à tous ceux qui quittaient Jérusalem pour éviter les poursuites Hu’on faisait contre eux à cause des violements de la loi dont ils s’étaient rendus conl>al)lcs.

Voilà quel était l’état de la Judée quand Alexandre forma le siège de Tyr. Les ^marilains alors, comme on l’a dit, lui envoyèrent un corps de troupes assez considérable : les luifs ne crurent pas pouvoir se soumettre à lui tant que Darius, à qui ils avaient juré fidélité, serait eu vie. |

Alexandre, peu accoutuméànn tel langage, , surtout depuis ses victoires, et croyant que tout devait plier devant lui, résolut, dés qu’il .eut ' emporté ïyr, d’aller punir les Juifs de leur ! désobéissance avec autantdc rigueurqu’ilavail puni celle des Tyri.-ns.

Dans un danger si pressant, Ja.ldus, le

' ■>. K»<lr. 13.28.

> J.iM’i h, Ai>vii|uiU

• grand prêtre, qui gouvernait sous les Perses, se voyant exposé avec tout le peuple à la colère du vainqueur, eut recours à la protection / de Dieu, ordonna des prières publiques pour implorer son secours, et lui offrit des sacrifices. Dieu lui apparut en songe la nuit suivante, cl lui dit « de faire répandre des (leurs a dans la ville, de faire ouvrir toutes les por- « tes, et d’aller, revêtu de ses habits pontifi- « eaux, avec tous les sacrificateurs aussi re- •I vêtus des leurs, et tous les autres vêtus de « blanc, au-devant d’Alcxaridrc, sans rien ap- « préhender de ce prince, parce qu’il les pro- « tégerail. » Ces ordres furent exécutés ponctuellement. Cette auguste procession, dès le lendemain, s’avança hors de la ville jusqu’à un endroit élevé qu’on appelait SapÂa ', d’où l’on découvrait tout le plat pays, aussi bien que le temple et la ville de Jérusalem. On y attendit dans cet état l’arrivée d’Alexandre.

Les Syriens et les Phéniciens qui étaient dans son armée ne doutaient point que, dans la colère où était ce prince, il ne fit une punition exemplaire du grand sacrificateur, et qu’il n’allàl pour détruire cette ville comme il avait détruit celle de Tyr ; et, pleins de joie, ils s’attendaient à repaître leurs yeux des malheurs d'une nation qu’ils haïssaient mortcllemeiit. Quand les Juifs apprirent i|uc le roi était proche, ils allèrent au-devant de lui de la manière pompeuse qui a été décrite. Alexandre fut frappé à la vue du souverain sacrificateur, qui portait sur la tiare et sur le front une lame d’or sur laquelle le nom de Dieu était écrit.

Dés qu’il l’aperçut, plein d’un profond respect il s’avança vers lui, s’inclina en terre, adora ce nom auguste, et salua le grand prêtre avec une vénération religieuse. Les Juifs, s’étant assemblés autour d’Alexandre, élevèrent leurs voix pour lui souhaiter toute sorte de prospérités. La surprise de tous les assistants fut inexprimable. A peine en croyaientils le témoignage de leurs propres yeux, et ils ne comprenaient rien à un spectacle qui renversait toutes leurs idées, et qui était contre < toute vraisemblance. j

Parraénion , qui ne pouvait revenir de son

* Le mot bf^brru sapha ÿi^tuine decouiTir J4 citminc ou fait de dciisus une tour ou une guérite.

«Honticment, demanda au roi d’où venait donc que lui, qui était adoré de tout le monde, adorait le grand sacriRcatenr des Juifs. < Ce n'est « pas, lui répondit Alexandre, le grand sacri- « fleateur que j'adore, mais c’est le Dieu de <1 qui il est ministre; car, lorsque j’étais encore O à Die en Macédoine, et que, l’esprit plein du « grand dessein de la guerrecontre la Perse, je « délibérais par quel moyen je pourrais conqué- « rir l'Asie, ce même homme, ctavec les méu mes habits, m'apparut en songe, m’exhorta 0 à ne rien craindre, nie dit de passer hardi- • ment le détroit de l’Hellespont, et m’assura « que son Dieu marcherait à la tête de mon •I armée et me ferait vaincre l’armée des Pei^ <■ scs. » Alexandre ajouta qu'il n’avait pas plulét aperçu ce prêtre, qu’il l’avait reconnu à son habit , aussi bien qu’à sa taille, à son air, et à son visage, pour la même personne qui lui était apparue à Die : qu’il ne pouvait douter que ce ne fùl par les ordres et sous la conduite de Dieu qu’il avait enlrepris cette guerre : qu’il se tenait assuré désormais de vaincre Darius et de détruire l’empire des Perses, et que c’était pour cela qu’il adorait ce Dieu en la personne de son prêtre. Alexandre . après avoir ainsi répondu à Pamiénion, embrassa le grand sacrilicoteurct tes autres prêtres, marcha ensuite au milieu d’eux , arriva en cet état à Jérusalem, monta au temple, et offrit des sacrifices à Dieu en la manière que le grand sacrificateur lui dil qu’il le fallait faire.

Le grand prêtre lui fit voir ensuite les endroits de la prophétie de Daniel qui le regardaient. J’en rapporterai ici un précis, qui fera voir combien les événements les plus reculés sont présents à Dieu.

Dieu manifeste, parle prophète Daniel ' que la grandeur, l’empire et la gloire, sont à lui ; qu’il les communique à qui bon lui semble, et les retire de même pour en punir l’obus : que sa sagesse et sa puissance président seules au cours des événements de tous les siècles : qu’il .change, selon son bon plaisir, la face du I monde; qu’il y établit de nouveaux royau-

■ « SapienUa cl forliltKio «Jus siml. El Ipic mutai Icm- « pora , U clalei ; traoslnt regna alqac conMIIoil... Tu « rai regum ea ; cl Ueui «ait regnnin, cl rortltudlnem , cl n Imperium , cl glcrlaip dédit llbl. » ' Das . cap. 2, v. 20 , Si-37,)

mes, et qu’il brise les anciens -, et en laiiùsparaltre jusqu' aux traces , avec la mênie bcilité que le vent emporte la menue paille ben de l’aire.

Le dessein de Dieu, en soumettant les étiL< à ces éclatantes révolutions , est d’apprendre aux hommes ' qu ils ne sont tous devant lui que comme un néant : qu’il est seul le tnV j haut, le roi éternel, l’arbitre suprême, qui fait I tout ce qu’il veut dans le ciel et sur la terrr avec une souveraine liberté. Pour l’eiécntioii de ce dessein, le prophète voit un consdl auguste , où les anges, ’ établis suneillants «t inspecteurs sur les états et sur les rois, éliminent quel usage ceux-ci font de l’autorité qnc Dieu leur a confiée comme à ses ministres; et, quand ils en abusent, ces esprits ‘, zélalenn de la gloire de leur maître , demandent que Dieu punisse leur injustice et leur ingratitude, et qu’il humilie leur orgueil, en les prècipitanl du trône, et y faisant monter à leur place b derniers d’entre les hommes.

Afin de rendre plus sensibles ces importintes vérités. Dieu montre à Daniel quatre bélfs terribles ^ qui montent hors d’une vaste met. où les quatre vents se combattent l’un l’auirt avec furie; et sous ces symboles il représculf au prophète l’origine, les caractères, et la décadence des quatre grands empires qnidohcnl successivement dominer sur les peuples de l'univers. Terrible, mais trop véritable image' Les empires naissent de la confusion et du tumulte ; ils vivent de carnage et de sang : exercent leur pouvoir avec violence cl cruauté:

■ « Tune conirita innt ... et redaeta quasi In fttib* «I ssüv« arec . que rapta suot ventn ; naliwqne locu n- « ventus est in ds. » (Dan. cap. S. t. 3&.)

• «OmneihtbiUtoretlerrcapudetiiiilnnlblhiinrtF*' O Itli : JuxtA volujiUlein enim sium beU tMi ia

« luübus cfrii quâmin habltaloribus terre ;elQoor»>(|*’ « résistai manui ^us, et dicat : Quare recisUt»(ti>-f*f-^ r. 32-3i )

» « In senlcnliâ vigilarn decrelum est , et sem»»®*’ « torum , et petUlo : donec cognoscant vivenies . qaoni**’ « dominalur Eicelsus in regiio bomloum . et ruica»is< « volucritdabU Uiud , et bumilliiiium liomineincoitfl<^>^ « super euin. » (lo. 4, 14.)

* C’est à la requête de ces anges que Nabucbodooww riu chassé de la compagnie des hommes et relégué

les bêtes.

» Id. 7, 2, 3.

«mi» S51 4^

Us mettent leur gloire à porter partout la terreur et les ravages ; et malgré tous leurs efforts Us sont sujets à des vicissitudes continneHes et à des renversements inopinés.

Le prophète entre ensuite dans un plus grand détail sur le caractère particulier de chacun de ces empires. Après avoir représenté l'empire des Babyloniens* sous la figure d’une lionne , et celui des Perses et des Mèdes sous la forme d’un ours avide de proie , il caractérise la monarchie des Crées par des traits plus marqués. Sous l'image d'un léopard marqué de taches ** , et portant sur lui quatre ailes et quatre tètes, il dépeint Aleiandre, mêlé de brmnes et de mauvaises qualités ; prompt et impétueux dans ses résolutions ; rapide dans ses conquêtes ; volant plutôt avec la légéreté d’un oiseau de proie que marchant avec la pesanteur d’une armée chargée de tons les attirails de la guerre ; soutenu par la valeur et la capacité de ses généraux, dont quatre partagèrent entre eux son empire après l'avoir aidé à le conquérir.

A ce tableau le prophète ajoute ailleurs de nouveaux traits. Il compte par ordre la succession des rois de Perse U déclare précisément qn’après les trois premiers rois (c’est-à-dire après Cyrns,CambyseetDarlns),ils’élévereiUB quatrième roi, qui n’est antre que Xerxès,. lequel surpassera en puissance et en richesses tous ses prédécesseurs ; que ce prince , enflé de l’idée de sa- grandeur qui sera montée à son comble, rassemblera tous les peuples de ses. états immenses pour les mener à la conquête de la Grèce. Mais le prophète, ne parlant que de la marche de cette multitude, sans rien dire du succès, donne assez clairement à. entendre que X.erxés, prince mon, sans capacité et sans vigueur, n’exécutera rien de ses vastes projets.

Au contraire, parmi ces mêmes Grecs *, at-

• Dao-7, 4, 5, 6.

• « Ecf« âlla ({uasi pantiu. et alei babebat qua»l trU « qiuluor super se , et quatuer capUa eranl In bestU ; et M potesiuUaia C9tei. »( Daü. cap. 7. t.6.)

• « Ecee atfhuc très reges slabunl In Pereide, et quartes « dilabilur opibos nlmlis super oraoes ; et . quum taivaiue* «t rit divlllis suis, coocHabit ofnoes genlas advertbsi re* M gnom Gr»ciB. » (Id. fl , S).

• « Sargel ver6 rex fortis , cl dominabitur poteslale CL multA, et faclel quod plaeuerlt et. El . quufn stclcrU, U ronteretur legnum ejus , et diridelur in quatuor tcdIos

taqués sans succès par les Perses , il s’élèvera un roi fort dilKrent de Xerxès : c’est Alexandrele-Grand. Il sera plein de voleur et de hardiesse ; il réussira dans loulcs scs entreprises ; il étendra fort loin sa domination , et sur les ruines des peuples vaincus il élablira une puissance à qni rien ne pourra résister. Mais, dans le temps qu’il se croira le mieux affermi , il perdra avec la vie le souverain pouvoir, sans laisser de postérité à qui il le puisse transmettre. Cette nouvelle monarchie , perdant tout d’un coup l’éclat et la puissance qu’elle avait sous Alexandre, se partagera vers les quatre vents du ciel. De ses démembrements, nonseulement se formeront les quatre grande royaumes de l’Égypte , de la Syrie , de l’Asie Mineure, et de la Macédoine, mais encore plusieurs étrangers ou barbares en usurperont des provinces pour en composer des états..

Enfin, au chapitre huitiènac' , le prophète achève de peindre par de» couleurs encore plus vives le caractère, les combats, la suite des progrès, l’élévation et la décadence de ces deux empires rivaux. Par la description qu’il fait d’un- bélier puissant qui a deux cornes inégales, il annonce que le premier de ces empires sera composé des Perses et des Blédcs ; que sa force consistera dans l’union de ces deux peuples; que l’autorité des Perses néanmoins sera supérieure à celle des Mèdes ; qu’ils étendront àt proche en proche leurs conquêtes sans trouver de résistance ; qu’ils commenceront par les pousser vers l’occident, en snbjugiumt les Lydiens, les provinces do l’Asie Mineure, et la Thrace; qu’ils tourneront ensuite leurs armes vers le septentrion, pour soumettre une partie des Scythes et les nations voisines de la mer Caspienne; qu’enfln ils chercheront à s’agrandir vers le midi , en soumettant l’Égypte et l’Arabie, mais qu’ils n'entreprendront rien contre les peuples de l’Orient.

La monarchie des Grecs est ensuite montrée è Daniel sous le symbole d’un bouc extraordinaire. Il voit que l’armée des Macédoniens partira de l’Occident |K>ur venir attaquer l’empire des Perses : qu’elle sera conduite jwr

« eotll . «d non In pouero» eju» . npquo Mcondùm polen- « 0«niilBiB.qu»do«iinotuiesL»(DAi<. 11,3-t.) *

* Id. cAp. 8.

un cliL'f plein de force el de gloire ; quelle traversera des espaces immenses de pays pour chercher l’ennemi jnsque dans le cœur de ses états : quelle s'avancera contre lui avec tant de rapidité , qu'elle ne paraîtra pas loucher à terre ; qu'elle lui portera des coups mortels , qu’elle l'abattra par des victoires réitérées , cl qu’elle détruira la double puissance des Perses et des Mèdes, sans qu’aucun prince , ou allié ou voisin , se mette eti peine de venir à leur secours.

Mais, aussitôt que celte monarchie sera pat^ venue an comble de la grandeur , Alexandre , qui faisait sa principale force, lui sera enlevé, et il SC formera vers les quatre i>arlics du monde quatre monarchies grecques, qui seront considérableSj sans approcher néanmoins de celle qu’Alexandrc avait fondée.

Ksl-il rien de plus admirable et de plus di- V in que des prédictions si claires, si précisc‘S , si détaillées, et qui vont jusqu'à marquer qu’un priniœ mourra sans laisser dans sa maison de successeurs, et que quatre de ses généraux partageront entre eux son empire ? Mais il faut voir ces prédictions dans l’Ecrilurc même. Iji A'ulgate est assez conforme à l’hébreu, excepté en quelques endroits , que je traduirai selon le texte original.

"Étant, dit Daniel, au château de Susc', au U pays d’Élam, la troisième année de Ballha- 0 sar, je vis un liélier qui se tenait devant le " marais. Il avait les deux cornes élevées , et U l’une l’était plus que l’autre, et croissqil peu •I à peu. Apres cela, je vis que ce bélier don- ", nait des coups de cornes contre l’Occident ,

" contre rAquilon , et contre le .Midi ; cl tou- II tes lc“s hèles ne pouvaient lui résister, ni se U délivrer de sa puissance. Il lit tout ce qu'il " voulut, el devint fort puissant. J’étais atten- II tif à ce que je voyais; el en même temps Il un Jtuuc vint de l’Occident sur ja face de Il toute la terre; cl ce bouc avait une corne Il fort grande entre les deux yeux. 11 vint jus- Ji qu’à ce bélier, quiavait deux cornes, et qui Il se tenait devant la porte ; et , s’élançant avec Il une grande impétuosité , il courut à lui de Il toute sa force. Lorsqu’il fut venu près du « bélier, il l’attaqua avec furie, cl le pi'rça de " coups. 11 lui rompit les deux cornes sans

* Dan. cap. 8, V. !-8.

I II que le bélier pût lui résister; ef, iayaotjelr « par terre , il le foula aux pieds , et il ue x a trouva personne qui délivrât le bélier de n « puissance. Le bouc ensuite devint eitnuf- " dinairement grand ; et, étant erd, sa gnnde " corne se rompit ; et il se forma quatre c«a nés considérables au-dessous, vers les qua- " tre vents du ciel, u

Il y aurait beaucoup de réflexions impôttantes à faire sur les prophéties que je tiesi de rapporter. Je les laisse à l’intelligence rit la religion des lecteurs, et je me contente d’auf seule observation , sur laquelle même je a’iiisisterai pas autant qu’elle le mériterait.

Dieu préside généralement à tout ce qui arrive dans l’univers, et règle en maître absoh le sort de tous les particuliers, de toutes b villes , de tous les empires ; mais il cache b ressorts de sa sagesse et les meneilles de si providence sous le voile des causes aatarelks et des événements ordinaires. Dans tputeeque présente à nos yeux l’histoire profane, siéqe et prises de villes, batailles gagnées ou perdues, établissements ou renversements d’enpircs, il ne nous parait rien que d’humaio et de naturel : Dieu, ce semble , n’y entre pou rien , cl l’on serait tenté de croire qu’il abiodonne entièrement les hommes et les peuples à leurs vues, à leurs talents et à leuo passions , à l’exception peut-être de la nation juive, qu'il considérait comme son peuple et comme son propre domaine.

Pour nous épargner une tentation si contraire à la religion et à la raison même, Dieu rompt de temps en temps son silence, dissipe les nuages qui le cachent , et veut bien uom découvrir les ressorts secrets de sa providence, en faisant prédire par ses prophètes, loigtemps avant l’événement , le sort qu’il a préparé aux diirérciiLs peuples de la terre. montre à Daniel l’ordre, la succession et les ililférenls caractères des quatre grands empire^ auxquels il a résolu de soumettre toutes b nations de l’univers t celui des Babylonieus, celui des Perses et des' Mèdes, celui des Grecs, et enfln celui des Bomains.

C’est dans lu même vue qu’il insiste fortement sur les deux plus fameux conquérunU qui aient jamais été , Cyrus cl Alexandre; luo fondateur, l’autre destructeur du puissant cru-

pire des Perses. Il fait nemmer le premier par son nom déni cents ans avant sa naissance , prédit par la bouche d’Isaie scs victoires , et marqile en détail tontes les circonstances de la prise de Bnbylone, auxquelles on n’avait encore rien vu de pareil. Ici, par la bouche de Daniel, il désigne .Alexandre, et lui attribue des qualités et des caraclèrcs qui ne conviennent qu’à lui seul , et qui le font connaître aussi clairement que s’il avait été nommé.

Ces endroits de l’Ecriture, où Dieu s’explique nettement, doivent nous paraître bien précieux, et nous servir comme de clef pour entrer dans l’intelligence des voies secrètes par lesquelles il conduit le monde. A la lueur de ces rayons de lumière un homme raisonnable et religieux doit ouvrir les yeux sur tout le- reste, et conclure de tout ce qui est dit des quatre grands empires , de Cyrus et d’.Mexandre , de Babylone et de Tyr, qu’il faut reconnaître et admirer dans tous les événements de l’histoire profane l’attention continuelle de Dieu sur tous les hommes et sur tous k'S états, dont la destinée dépend uniquement de sa sagesse, de sa puissance et de sa liberté.

On conçoit aisément quelle joie et qnelle admiration causèrent à Alexandre des prophéties si claires, si détaillées, si avantageuses. Avant que de sortir de Jérusalem il fit assembler les Juifs, et leur ordonna de lui déclarer quelle grâce ils souhaitaient de lui. Ils Ini répondirent qu’ils le priaient de leur permettre de vivre selon les lois de leurs pères , et de les exempter, en la septième année , du tribut ordinaire, parce que, cette année-là, selon leurs lois , il ne leur était pas permis de semer leurs terres, ni de faire par conséquent de récolte. Alexandre leur accorda leur requête. Et, sur ce que le grand prêtre le pria d’agréer aussi que les Juifs qui étaient dans Babylone et dans la Médie pussent vivre de môme selon leurs lois, il le promit avec beaucoup de bonté, et dit que, si quelques-uns voulaient le servir dans ses armées , il leur permettait d’y vivre selon leur religion et d’y observer toutes leurs coutumes. Sur quoi, plusieurs s’eiirOliient.

A peine était -il sorti de Jérusalem,- que les Samaritains vinrent le trouver en grande pompe , et le supplier de faire aussi à leui

temple l’honneur d’y aller. Comme ils s’étalent soumis de bonne grâce à Alexandre , et qu’ils lui avaient envoyé du secours, ils crurent, après un tel service, mériter bien mieux ses faveurs que les Juifs, et ils se flattaient d’obtenir les mêmes grâces qu’eux, et de plus grandes encore. Ce fut dans cette vue qu’ils tirent cette procession pompeuse pour l’inviter à passer dans lenr ville ; et les huit mille hommes de leurs troupes , qui étaient dans son armée, joignirent leurs prières à celles de leurs compatriotes. Alexandre les remercia obligeamment , et leur dit qu’il était obligé de se rendre en Égypte , qu’il n’avait point de temps à perdre , et qu’à son retour, si ses afibires le lui permettaient , il y passerait. Alors ils le prièrent de leur accorder l’exemption du tribut chaque septième année. Alexandre leur demanda s’ils étaient Juifs. Sur la réponse ambiguë qu’ils lui firent, le prince, n*ayanl pas alors le temps d'examiner à fond leur exposé, remit aussi cette afl'airc à son retour, et il continua sa marche vers Gaza.

En arrivant devant cette place , il la trouva pourvue d’nne bonne garnison, commandée par Bétis,un des eunuques de Darius '. Ce gouverneur, brave homme et très-fidèle à son maître, la défendit très-bien contre Alexandre. Il fallait absolument emporter cette ville pour entrer en Égypte, car H n’y avait point d’autre passage. Ainsi ce prince fut obligé de l’assiéger ; et , quoique tout l’art militaire et toute 1a vigueur et l’application possibles fussent employés à ce siège, il en coûta deux mois pour la prendre. Le dépit de se voir arrêté si longtemps, et deux blessures qu’il y reçut, le portèrent à traiter le commandant et tout le reste des habitants et des soldats arec une cruauté que rien n’est capable d’excuser. Il fit passer dix mille hommes au (11 de l’épée , et fit vendre trtus les autres avec leurs femmes et leurs enfants. Quand on fui amena Bétis qui fut pris en vie dans le dernier assaut , couvert do glorieuses blessures, au lieu de le traiter comme sa valeur et sa fidélité le méritaient , ce jeune prince , qui d’ailleurs estimait ta bravoure môme dans ses en-

< UioJ lik. 17, pig. S26. — Arrian. lib.S, pag. 101- 1U3. - Q. Cun. lib. 1 , cap. 6. — Plat. In Alex. pag. 67V.

nemb, alors plein d’une joie insolente, lui dit : Tu ne mourras fias, Bétis, comme tu l'as souhaité. Be'sous-toi de souffrir tous les tourments que ta vengeance fieut inventer. Bétis, regardant le roi d'un visage non-seulenient assuré, mais lier, ne répondit rien à oes menaces. ,Le roi, encore plus outré par ce silence dédaigneux : Voyez, je vous prie, s'écria-t-il , cette arrogance muette. A-t-U fléchi le genou ! a-t-il dit une parole de soumission.' ; Je vaincrai ce silence obstiné ; et, si je n’en ' lire autre chose ,f en tirerai pour le moins des gémissements. Enfin ' sa colère se tourna en rage, scs mœurs commeitçant à changer avec sa fortune. Il lui fit percer les talons , y fit passer une corde, et, la faisant ensuite attacher i un char, il le fit traîner ainsi autour de la ville jusqu'à ce qu’il en mourût. Il se vantail d’imiter en cela Achille , dont il était descendu, qui, selon Homère, fit la même chose au corps mort d’Hector autour des murailles de Troie ; comme si l’on devait jamais se piquer de suivre un mauvais exemple *. Action ^rbare de côté et d’autre, mais bien plus encore pour Alexandre , qui fit traîner Bétis tout en vie, et cela pour avoir servi fidèlement et vaillamment son maître en défendant une place qu’il lui avait confiée ; fidélité qui méritait d’élre admirée et récompensée, même par un ennemi, plutût que d’être punie si cruellement.

Il envoya la plus grande partie du butin qu’il avait fait à Gaia, à sa mère Olympias, à Cléopâtre sa sœur, etàsesamis. Il fit aussi présent à son gouverneur Léonidas de cinq cents quintaux d’encens, et de cent quintaux de myrrhe, se souvenant d’un avertissement qu’il en avait reçu autrefois étant encore enfant, et qui lui semblait alors un présage des conquêtes qu’il venait de faire. Car Léonidas , ayant vu un jour Alexandre à un sacrifice prendre de l’encens à pleines mains et le jeter dans le teu, il lui dit: Alexandre, quand cour aurez conquis la région qui porte ces aromates , alors vous pourrez prodiguer l’encens tant qu'il vous plaira : mais, en attendant, épargnez celui que voiu avez. Alors donc il lui

* « Ir«m deiodé veriit lo rablcm. jâm Uun perfgrinos « liiuB novâ sutxuole fortuoA. • (Q. Cckt.)

* • Dcdptl fifaipiar viUb laiiltblk ^Horat.)

[ écrivit : Je vous envoie une bonne proeiiim eVeneenset demgrrhe,afinquevouscetsitsH- Ire si réservé et si épargnant envers Us Uni.

Dès qu’Alexandre eut mis fin au siège de Gaxa ' , il y laissa une garnison , et tourna ses efforts du cûté de l’Égypte. En sept joun de marelle il arriva devant Péluse. l’n grand nombre d’ Égyptiens s’y était rendu , se titant de venir le reconnaître pour leur aourerain et se soumettre à lui.

I.a haine qu’ils portaient aux Perses était à forte, qu’il ne leur importait guère qui unit leur nouveau maître, pourvu qu’Us trounsseut un vengeur qui les délivrât de l’insolesn et de findignité avec laquelle eux et leur religion étaient traités. Car , quelque fausse que soit une religion , et assurément il ne fea peut guère inuginer de plus absurde que l’était celle des Égyptiens , tant que c’est la religion du pays, il n’y a point de nation quili laisse outrager impunément , ni rien qui touche si sensiblumeat ni qui soulève davantige les esprits, üchus avait fait égorger leur din Apis do la manière la plus insultante pour eux et pour leur religion. Les Perses, à qui il avait laissé le gouvernement, continuaiedi s’en divertir comme lui. Tout cela avait aüàii lus esprits à un point, que, quand Amyntas y vint , un peu auparavant , avec une poigoée de gens , il les trouva tout prêts à se declattr pour lui cl à lui aider à chasser les Perses.

Cet Amyntas était un déserteur qui atuil quitté Alexaudrc , et était entré au service de Darius. H avait commandé les troupes grecques à la bataille d’issus , et , s’étant sauvé do cêté de Tripolis en Syrie avec un corps de huit mille hommes , il y prit le nombre de vaisseaux dont il avait besoin , mit le feu au reste , et fit voile d'abord vers rKc de Cypre, et ensuite vers Péluse, qu’il surprit en faisait croire qu’il avait une commission de Dariav. qui rétablissait gouverneur de l'Égypte i h place de Sabacès, tué à la bataille d'Is-vn. Quand il se vit maître de cette place importante, il leva le masque, et prétendit ouvertement à la couronne d’Égypte, déclarant qu’il venait pour en chasser les Perses. In

1 Dlo<l. Ilb. 17 , pig. 5M-5M.— .trrtin. lib. 5. p»S- r»'- 110. - Plut, ta Alex. pag. 6TIWB1. - Q. C«rt- tib ‘ c«p. 7 rt 8. — Jaslia. Üb. 11 , cap. 11*

Digitizea Dy GoogI<

grand nombre d'EgypliMs , qui ne songeaient qu'à se défaire de ces maîtres devenus insupportables, se joignirent à lui. Il marcha droit à Memphis , capitale du royaume; et, dans un combat qui se donna i il remporta la victoire et renferma les Perses dans la vHle. Mais , après cette victoire, n’ayant pas eu soin d’empécher le soldat de se débander pour aller au pillage, l’ennemi lit sur ceux qui restaient une sortie, ou il Tes tailla tous en pièces avec Àmyntas leur chef.

Cet événement, bien loin d’arrêter l’aversion des Egyptiens pour les Perses , ne servit qu’à l’augmenter: de sorte que, dès qn’ Alexandre parut sur la frontière , le peuple , tout disposé à le recevoir , accourut en foule hri leiidre les bras et se soumettre à lui. Sa venue avec une armée victoriense leur montrait une protection assurée, qu' Amyntas n’avait pas été en état de leur donner : ainsi tons se déclarèrent ouvertement pour lui. Mazéc, qui commandait à Memphis, voyant lui-même qu'il était inutile de faire des efforts pour se défendre contre une si grande puissance , et q\ie Darius son mettre n’était pas à portée de le secourir , sd soumit , ouvrit les portes de la capitale au vainqueur, et lui mit entre les mains huit cents talents, c'est-à-dire deux millions quatre cent mille livres , et tons les meubles du roi. Ainsi Alexandre, sans trouver la moindre opposition , se vit maître de tonte l'Egypte.

A Memphis il 6t le projet du voyage au temple de Jnpiter-.àmmon. O temple* était sHné an milieu des déserts sablonneux de la Lybie . à douze journées de Memphis. Oiam , fils de Noé, commença, après le déluge, à peupler l’Egypte et la Libye ; et , lorsque l’idolâtrie s’introduisit dans le monde quelque temps après, il fut la grande divinité de ces deux pays , où sa postérité était demeurée. On lui bâtit un temple au milieu de ces déserts , dans un espace d’assez bonne terre d'environ deux lieues*' de large, qui fiiisait comme une espèce d’tle dans une mer de sable. C’est lui que les Grecs appelaient Ziù;, Jupiter^, et les

' Plln. Hb. 5 , cap. 0.

■ Miladea.

a De là vient que la ville d'Épvptc que l'Écrilure *

* 46»i5; txedi. 50 , IS; ?VkbiuB- 5 , 8.

Egyptiens Àmmon. Dans la suite on joignit ces deux noms, et on l’appela Jupiter^Ammon.

Le dessein de ce voyage , anssi périlleux qu’insensé , naissait d’une vanité pitoyable. Alexandre, voyant dans Homère et dans tes antres auteurs fabuleux dos anciens que la plupart de leurs héros étaient repr^ntés comme fils de quelque divinité , et cherchant à passer pour héros , voulut aussi avoir un dieu pour père. Il choisit pour cela Jupiter- Ammon , et commença par envoyer corrompre les prêtres et les instruire du réle qu’ils devaient jouer.

C’est en vain qu’on eût entrepris de le détourner de ce dessein , qui n’avait rien de grand que l’orgueil et l’extravagance qui l’avaient conçu. Enflé par ses victoires, ttavmt déjà commencé à prendre , comme l’observe Plutarque , ce caractère de roideur et d’inflexibilité qui ne sait que commander ; qui ne peut souffrir d'avis , et encore moins de résistance ; qui ne connaît ni obstacles ni dangers, qui fait consister le beau dans ce qui parait impossible ; en - un mot , qui se croit en étn de forcer non-scuiement tes ennemis , mais les dieux , les saisons , et l’ordre entier de la nature; effet ordinaire d’une langue suite de prospérités, qui renverse les plus forts, et fait oublier qu'en est homme. Nous avons vu de nos jours un fameux conquérant* , qui se piquait de marcher sur les traces d'Alexandre, pousser encore plus loin que lui cette sorte d’héroïsme féroce , et se faire un principe de ne jamais recaler. '

Alexandre se met donc en chemin; et, de Memphis descendant te long du fleuve jusqu’à la mer, il la cétoie; et, après avoir passé Canope , il remarque sur la côte , vis-à-vis de nie de Pharos, un endroit qui lui parut tout à fait propre à bâtir une 'ville. Il* en dressa lui-même le plan , et désigna les lieux où devaient être les temples et les places publiques. Pour la bâtir il se servit de l’architecte Dinocrate , fameux pour avoir rebâti à Ephèse ie tempie de Diane brûlé par Ere-

normne A’o-i4mmon (la viUe de Cham oa d'Ammon), nt a^pel^ par les Gra<» oiaff, pu U de Jupiter^

* CharlM\ll « n>i de Siipflf .

* .U». M.»J73»ar.C. 331.

slrale. U appela cette tille de son noni, Alexandrie, et elle devint la capitale du ruyaume. Son port , qui était des plus commodes, ayant la Méditerranée d’un cété, le Mil et la mer Rouge dans le voisinage, y attira le commerce du levant et du coucluinl, cl la rendit en fort peu de temps une des villes les plus florissantes du monde.

Il y avait seize cents stades de chemin à faire pour se rendre au temple de Jupiter-Ammon, c’est-à-dire quatre-vingts de nos lieues, cl presque toute celte route n’était que des dcserts saMonneux. Les deux premières journées forent supportables pour les soldats, parce qu’ils n’étaient point encore entrés dans ces grandes et affreuses solitudes. Mais, quand ils se virent dans de vastes campagnes couvertes de sable d’une hauteur excessive, la frayeur les saisit. Enfermés comme dans une mer, ils portaient le plus loin qu’ils pouvaient les yeux pour voir s’ils ne découvriraient point quelque endroit habité. Il n’y paraissait pas un arbre, ni aucune marque de terre cultivée. Pour surcroît de malheur , l’eau même qu’on portait sur des chameaux, dans les peaux de boucs, avait manqué, et il n’y en avait pas une goutte dans tout ce terroir sablonneux. Ib étaient donc réduits à mourir de soif, sans parler du danger d’ètre ensevelis sous des montagnes de sable que le vent y éléve quelquefois, et qui firent autrefois )>érir cinquante mille hommes de l'armée de Cambyse. Tout était si brûlé et l’air si ardent, qu’on avait peine à respirer : lorsque tout à coup, soit que ce fût par hasard, disent les historiens, ou par une faveur particulière de Dieu, le ciel se couvrit de nuages épais qui cochèrent le soleil ; ce qui fut déjà un grand soulagement à formée, quoiqu’elle manquât encore d’eau. Mais, l’orage s’étant déchargé par une grosse pluie, chacun fit sa provision; et il y en eut de- si pressés de la soif, que, tenant leur bouche ouverte, ils rocevaient feau comme elle tombait. Le lecteur judicieux sent assez par lui-mème ce qu’il faut penser de ces faits merveilleux, dont il a plu aux historiens d’embellir ce récit.

Un fut plusieurs journées à traverser ces déserts. Comme ils apprudiéreiit du lieu de foracle, ils virent quantité de corbeaux qui volaient devant les premières enseignes, et

qui tantôt se posaient en terre quand l'amiée marchait lentement, tantôt s’avançaient comme pour lui servir de guides, jusqu’à ce qu’enOu on arriva au temple du dieu. C’est une chose étonnante , qu’étant situé au milieu d’une vaste solitude, il est environné d’un bois si touffu, qu’à peine le soleil le peutil percer avec ses rayons; et il y a aussi plusieurs fontaines d’eau doueequi arrosent ce bob et en conservent la verdure. On dit que près de ce bois il y en a encore un autre, au miliea duquel est une foidaiiie qu’ils appellent f'eauon la fonlaine du solei'. Au point du jour cUe est tiède, à midi froide, vers le soir elle s’échauffé peu à peu, et à minuit elle est toute bouillante; puis, à mesure que le jour approche, sa cluileur diminue, continuant toqjours dans celte même vicissitude. .

Ledieu.qu’on adorait dans ce temple n'avait point la fijpire que les peintres et les sculpteurs ont accoutumé de donner aux dieux. Il était fait d’émeraudes et d’autres pierres précieuses, et depuis la tète jusqu’au nombril ' il ressemblait à un bélier. Le roi s’étant avancé dans le temple , le plus ancien des prêtres le déclara fils de Jupiter, et l’assura que le dieu lui-mérae lui donnait ce iHun. Il faccepta avec joie, et reconnut Jupiter pour son père. Il lui demanda ensuite si Jupiter son père ne lui avait pas destiné l’empire de tout le monde; et lu prêtre , porté à la flatterie autant que le roi à la vanité, lui répondit qu’il serait monarque de l’univers. Enfin il s’enquit si tous les meurtriers de son père avaient été punis. Sur quoi le prêtre s’écria qu’il blasphémait, que son père était immortel ; mais que , pour les meurtriers de Philippe, ils étaient tous exterminés, ajoutant qu’il serait invincible jusqu’à ce qu’il eût pris rang entre les dieux’. Quand il eut achevé son sacrifice, il fit de magnifiques présents au dieu, et n’oublia pas les prêtres qui l’avaient si bien servi. j'HipMt'

Orné du titre superbe de fils de Jupiter, et se croyant élevé au-dessus de la nature et de la condition humaine, il revint de son voyage comme en triomphe. Depuis ce temps-'è, <Ians toutes scs lettres, scs ordres, ses dé*crets,

• Cri endroit de Quleintea toaSVe qnelqae diflcBlie, et est diOtreniinent eipliqud pat les Interpriia

« 0- Curl. 1T.7.

il prenait toujours ccttc qualité * Alexandre , roi; filsoe Jl'piteb-Ammon ‘.Sur quoi sa mère Olympias lui fit on pou do mots uno romontraiice bion spiriluello , en lui maiulanl qu’il cessât de la brouiller avec Junon.

Pendant qu’il sc repaissait de ces chimères, et goûtait tout le plaisir que sa vanité lui Taisait trouver dans ce titre Tastneux, tout le monde se moquait de lui en secret : et quelques-uns même, qui n’avaient pas encore entièrement subi le joug d’une basse fiatterie, osèrent lui en faire des reproches ; liberté qui leur coûta cher, comme la suite le fera connaître. Non content de vouloir passer pour fils d’un dieu, et de se le persuader à lui-mème, si pourtant cela était possible , il voulut passer aussi lui-méme pour dieu, jusqu'à ce qu’culln la Providence, ayant fait pour lui tout ce qu’elh; voulait, l’égala par la mort au reste des hommes.

Alexandre, au retour du temple de Jupiter- I Ammon, étant arrivé aux Palus Maréotides, ’ qui sont assez proche de l’ile de Pharos, visita I sa nouvelle ville , qui commençait déjà è s’a- I vancer. Il pourvut aux moyens de la peupler I en y invitant, sous de favorables conditions, des I habitants de plusieurs endroits. II y attira en- { tre autres un grand nombre de Juifs, en leur I accordant de grands privilèges*; car non-seu- I Icmcnt il leur laissa le libre exercice de leur religion et de leurs lois, mais il les mit sur le I iiième pied , à tous égards, que les Macédo- , iiiens mêmes qu’il y établit. De là il s’en alla passer le reste de l’hiver à Memphis.

Varron remarque que ce fut dans le temps I que ce prince bâtit Alexandrie, que l’on trouva en Égypte l’usage du papyrus pour écrire I dessiis.

Pendant le séjour qu’ Alexandre fit à Memphis’ , il régla les alTaircs de l’Égypte, il ne I cuiifia qu’a des Macédoniens le commandement des troupes. II partagea le pays en départements, dans chacun desquels il établit un lieutenant de roi , qui ne recevait scs ordrc'S que de iui-méme , ne croyant pas qu’il fût à propos de confier le commandement général de toutes les troupes à une seule per-

* Vtrro apud A. Gell. lib. 13 , Cdp. 4.

* Jo$e|di. coDtra Applon.

> Arrlaii. lib. 3, pag. 108-ltO.— Q. Curt. lib. 4, cap. 8.

sonne dans un pays si grand et si peuplé. Pour le gouvernement civil , il le mit tout entier entre les mains d’un Egyptien nommé Doioaspe: car, voulant que l’Egypte continuât à I être gouvernée selon h-s anciennes lois et les coutumes reçues, il crut qu’un Egyptien naturel , qui les connaissait de longue main , était plus propre à cet emploi qu'un étranger quel qu’il fût.

Afin de faire avancer plus promptement l’ouvrage de sa nouvelle ville, il nomma Cléoménepoury veiller, et le chargea aussi du soin de lever le tribut que devait payer l’Arabie. Comme c’était un fort méchant homme , il abusa étrangement de son autorité pour opprimer cruellement les peuples.

8 VIII. — ALKXA!<nE. DE RETOl'R D’ÉcVPTE, SONGE A

ALf.CIl CIIBBLUER DaRIL'S. EN PARTANT IL APPREND

LA MORT DE LA rr.HME DE CE PRINCE; IL LUI PAIT

RENDRE TOUS LES HONNEURS DUS A SON RANG. Il PASSE

l’Eupurate et le Tigre, et atteint Darius. Fameuse BATAILLE O'ARIELLBS.

Alexandre , après avoir mis ordre aux af- ; foires d’Egypte , en partit vers le printemps I pour aller eu Orient chercher Darius'. Eu I passant par la Palestine, it apprit une nou- ' velle qui lui causa beaucoup de chagriu. Il avait laissé , en allant eu Egypte , le gouvernement de la Syrie et de la Palestine à Audromaque , pour qui il avait une grande considération. Ce gouverneur étant veau à Samarie régler quelques affaires, les Samaritains se mutinèrent, et, dans un tumulte, ils mirent le feu à la maison où il était , et l’y brûlèrent. Apparemment que ce fut un effet de la rage où ce peuple était de voir qu’on lui refusait les privilèges qu’on venait d’accorder aux Juifs, ses ennemis. Cette action irrita extrêmement Alexandre contre eux*. Il fit mourir tous ceux qui y avaient eu part, chassa tous les autres de la ville de Samarie , y mil à leur place une colonie des Macédoniens, et donna le reste de leurs (erres aux Juifs.

Il s’arrêta quelque temps â Tyr pour régler

1 [ArrUn. VII ,23.}

* Diod. lib. 17. pag. 530-536.— ArriAn. iib. 3, pag.lli- 127. — Plul. io Alex. pag. — Q. Curl. Iib. 4 .

cap. O-IG. — Justin, lib. Il , cap. 12-11.

toutes les aOaires des pays qu’il laissait derrière lui en s’avançant à de nouvelles conquêtes.

A peine était-il parti ' , qu'il fut averti par un eunuque que la femme de Uarius venait de mourir, il retourna sur ses pas , et alla au pavillon de Sysigambis, qu'il trouva l>aignèe de larmes et couchée par terre , au milieu des jeunes princesses éplorées comme elle, et près du fils de Uarius, encore enfant, d’autant plus digne de compassion , qu’il ressentait moins des maux qui le regardaient plus que tout autre*. Alexandre les consola avec une bonté et une tendresse qui marquaient assez qu’il était lui-méme pénétré d’ une vive et sincère douleur. 11 fit à In reine des funé-railles très-magnifiques, où rien ne fut épargné. Un des eunuques qui gardaient la chambre, et qui avaient été pris avec h’s princesses , s’enfuit du camp , et courut apprendre à Uarius la mort de sa femme. Il fut affligé, au dernier point, de cette triste nouvelle, surtout parce qu’il In croyait pri vee des obsèques dues a son rang. L'eunuque le détrompa en lui rapportant les honneurs qu'.4lexandre avait fait rendre A la reine après sa mort, et les bontés qu’il avait toujours eues pour elle pendant sa vie. A ce mot, de cruels soupçons lui vinrent dans l’esprit , et ne lui laissèrent point de repos.

Ayant tiré l’eunuque A part , il lui tint ce discours : « Si tu reconnais encore Darius « pour ton maître et ton roi , dis-moi . par < le respect que tu dois à cette grande lu- « roière de Mithrès qui nous éclaire et à « cette main que le roi te tend , dis-moi si , a en pleurant la mort de Statira , je ne pleure « pas le moindre de ses maux, et si, étant « tombée entre les mains d'un jeune vain- « queur, la perle de son honneur ii’a pas pré- « cédé celle de sa vie. » Alors l’eunuque , se jetant à ses pieds , le conjure de ne pas faire ce tort à la vertu d’Alexandre, de ne pa,s déslionorer ainsi sa femme et sa soeur après

* An. M. 3<n3;av. J. C.3S1.

* « Ob tdlpsum mise rabilis , qaôd nondurn tcndfbat cm- « laoiiut»ii , maiiroâ ei parte ad ipium redundantem. »

(Q. CCBT.)

* Lei Pertes adoraient le soleil sous le nom de Mithris, ot la lune sons celui de A}IHkra.

sa mort, et de ne pas se priver lui-méme de la plus grande des consolations qu’il pouvait avoir dans ses malheurs , qui était de croire qu'il avait été vaincu par un prince fort audessus des faiblesses des autres hommes ; qu’il devait plutôt admirer Alexandre de ce qu’il avait donné aux femmes des Perses de plus grandes preuves de sa continence qu’il n’en avait donné aux Perses mêmes de sa valeur. Et, avec dos sermeids et des exécrations horribles, il lui confirme tout ce qu’il vient de déposer, et lui fait le détail de tout ce qu’on avait connu de la sagesse, de la tempérance et de la magnanimité d’Alexandre.

Alors Darius, rentrant dans la salle où étaient ses courtisans , et levant les mains nu ciel, lit aux dieux cette prière: a Dieux , qui « pré-sidez h la naissance des hommes , et qui n disposez des rois et dc"s empirw, faites- « moi la gréce qu’après avoir rétabli la for- « tune des Perses, je la transmette à mes des- « cendanis dans le même éclat que je l’ai « reçue, afin que, vainqueur de mes enne- « mis, je poisse reconnaître les grâces dont M Alexandre m’a prévenu dans mon malheur « envers les personnes du monde qui me <1 sont le plus chères : ou , si le temps ordonné » par les destinées est enfin venu où il faut « nécessairement que, par la colère des dieux,

« ou par la vicissitude ordinaire dos choses « humaines , cet empire des Perses finisse ,

« faites, grands dieux, qu’il n’y ait que le n seul .Alexandre assis sur le trône de Cyrus. » Cependaid Alexandre, s’étant remis en marche , arriva avec toute son armée à Thapsaque , y passa l’Euphrate sur un pont* , et poursuivit sa route vers le Tigre , où il espérait trouver l’ennemi. Darius lui avait déjà fait faire deux fois des ouvertures de paix ; mais , voyant enfin qu’il n’y en avait point à espérer , à moins de lui céder tout l’empire , il se prépara à une nouvelle bataille. 11 assembla pour cela à Babylone une armée plus nombreuse de la moitié que celle qu’il avait eue à Issus , et la mena du côté de Ninive. Ses troupes couvraient toutes les plaines de la Mé- •sopotamie. .Ayant eu avis que l’ennemi n’était j«s loin , il fit avancer Satropate , colonel de

< Du bateaux.

la cavalerie, avec imite chevaux d'élite, et en donna six mille k Mazée , gouverneur de la province, pour empêcher qu’Alcxandre ne traversât le fleuve , et pour ftire le dégât partout où il devait passer; mais il arriva trop tard.

De tous les fleuves de l'Orient celui-ci est le plus rapide; et ii ne roule pas seulement les eaux de plusieurs torrents, mais traîne encore avec lui de grosses pierres , de sorte que pour son extrême vitesse on l'appelle Tigre , qui veut dire flèche en langue persane. Alexandre envoya sonder le gué de la rivière , où il se trouva que les chevanx en avaient à l'entréé jusqu'au flanc, et au milieu jusqu’au poitrail. Ayant disposé l'infanterie en forme de croissant, et mis la cavalerie sur les ailes, ils vinrent jusqu’au fil de l’eau sans beaucoup de peine, portant leurs armes sur leur tête. Le roi passa à pied parmi l’infanterie , et fut le premier qui parut è l’autre bord , où il montrait de la main le gué aux soldats , ne pouvant leur faire entendre sa voix. Mais ils ne pouvaient se soutenir qu’à grande peine, tant à cause des pierres qui les faisaient glissef que de l’impétuosité du courant qui les entraînait. Ceux qui portaient .curs hardes avec leurs armes avaient encore plus de peine, parce que, ne pouvant se conduire , ils étaient emportés dans des gouffres , qu’ils n'évitaient qu’en abandonnant leurs fardeaux. Cependant les monceaux de hardes flottant ça et lù en faisaient tomber plusieurs; et, comme chacun tâchait de reprendre ce qui lui appartenait , ils se causaient plus d’embarras les uns aux autres qne ne leur en causait le fleuve. Le rci avait beau crier qu’on sauvât seulement les armes , et qu1l rendrait tout le reste , on n’entendait ni son conseil ni ses ordres, tant on faisait de bruit, et tant le tumulte était grand. Enfin ils passèrent par l’endroit où le gué était plus aisé et l’eau moins impétueuse ,' et l’ou ne trouva à dire en tout qu’un peu de bagage.

Il est certain que cette armée pouvait être taillée en pièces , s’il y eût eu quelqu'un qui eût osé vaincre , c’est-à-dire qui eût osé ap- |)ortcr la moindre résistance à leur passage. Mais Mazée , qui pouvait les défaire aisément s’il fût survenu lorsqu’ils passaient la rivière en désordre , n’arriva qu’après qu’ils se furent

mis en bataille. Un pareil bonheur ava'it toujours accompagné ce prince jusque-là , et lors-' qu’il traversa le Granique à la vue de tant do milliers d’hommes de cheval et de pied qui l’attendaient sur le rivage, cl lorsque dans les rochers de la Cilicie il trouva ouverts et sans défense des défilés où un petit nombre de troupes pouvait l’arrêter tout court. Et c’est ce qui rend moins étonnant cet excès de hardiesse', qui était son caractère particulier, et qui lui faisait aflronter aveuglément les plus grands dangers , puisque, étant toujours heu-, reux , il n’eut jamais lieu de soupçonner qu’il eût été téméraire.

Le roi , ayant campé deux jours près du fleuve, commanda que le lendemain on se tint prêt pour la marche. Mais, environ les nimf ou dix heures du soir , le ciel étant clair et serein , la lune pehlit premièrement sa lumière , et parut après toute souillée et comme teinte de sang. Et parce que cela arrivait sur le point d’une si grande bataille, dont l’événement donnait déjà assez d’inquiétude , l’armée fut touchée d’on sentiment de religion , et ensuite saisie de frayeur. Ils criaient < que le ciel leur 0 faisait paraître les marques de son courroux,

« et qu’on les traînait , contre la volonté des « dieux , aux extrémités de la terre : que les O rivières s’opposaient à leur passage , que les a astres leur refusaient leur clarté accoutu- « mée , et qu’ils ne voyaient plus que des dê- « serts et des solitudes : que pour l’ambition « d’un seul homme tant de milliers d’hommes « répandaient leur sang , et encore pour un a homme qui dédaignait sa patrie , qui désa- « vouait son père , et qui prétendait se faire U passer pour un dieu. »

Ces murmures allaient à une sédition tout ouverte , lorsque Alexandre, qui ne s’étonnait de rien , fit appeler dans sa tente les officiers de l'armée, et commanda aux devins égyptiens qui étaient les plus versés en la science des astres de dire ce qu’ils en croyaient. Ils savaient bien quelle était la cause naturelle des éclipses de la lune: mais, sans entrer dans ces raisonnements de physique, ils se contentèrent de dire que le soleil était pour les Grecs , et la

■ « Auduia auoqne , qui mulini vlgult , rtUo mlnni « po(cs( : quia nunquajxi In dcacrtmcD venu, an (cnefà a fKliMt. B (Q. CvnT )

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lune pour les Perses , et quelle ne s'éclipsait jamais sans les menacer de quelque grande calamité, dont ils rapportaient plusieurs exemples qu’ils donnaient pour certains et indubitables. La superstition a une force merveilleuse pour remuer les esprits de la populace. Quelque emportée et inconstante qu’elle soit , si elle a une fois l’esprit frappé d’une vainc image de religion , elle obéira micui i des devins qu’à ses chefs. La réponse des Égyptiens, étant divulguée parmi les troupes , releva leur espérance et leur courage.

Le roi , oour profiter de cette ardeur , décampa apres minuit. Il avait à sa droite le Tigre, et à sa gauche les montagnes appelées Gardiennes. Au point du jour les partis qu’il avait envoyés pour reconnaître les ennemis lui rapportèrent que Darius marchait à lui. .\ussitét, ayant rangé ses troupes en bataille, il se mit à leur tête. Mais il se trouva que ce n’était qu’un détachement de mille chevaux qui allaient à la découverte , et qui se retirèrent bientét vers le gros de l’armée. Cependant le roi eut nouvelles que Darius n’était plus qu’à cent cinquante stades'.

On avait surpris , quelque temps auparavant , des lettres de Darius , par lesquelles il sollicitait les soldats grecs à tuer le roi ou à le trahir. Rien n’est plus capable de faire détester la mémoire de ce prince qu’une tentative de cette sorte , si pleine de lâcheté et de noirceur , et réitérée plus d’une fois. Alexandre fut en doute s’il devait lire ces lettres en pleine assemblée, ne comptant pas moins sur raffcction et la ndélité des Grecs que sur celle des Macédoniens. Mais Parménion l’en dissuada, en lui représentant qu’il était dangereux de faire naître de telles pensées aux soldats; qu’il n’en fallait qu’un pour faire un mauvais coup, et qu’il n’y avait rien dont l’avarice ne fût capable. Il suivit un si sage conseil, cl fit marcher son armée.

Quoique Darius eût déjà demandé deux fuis la paix en vain, et qu’il crût n’avoir plus de ressource que dans les armes , cependant , vaincu par tout ce qu’il avait appris de la bonté d’Alexandre à l’egard de sa famille , il lui entoya dix des principaux de scs parents pour

■ 8«plouhuU Heun.

lui proposer de nouvelles conditions de paix , encore plus avantageuses que les premières , et pour le remercier des bons traitements qu’il avait faits à sa famille. Il lui avait d’abord abandonné toutes U's provinces juqu'au fleuve Ilalys ; il y ajoutait maintenant tout ce qui est entre riicllespont et rKuphratc, c’est-à-dire tout ce qu’il possédait déjà. Alexandre leur fit cette réponse : a Dites à votre maître que les « rcmercîraents sont superflus entre gens qui « se font la guerre : et que, si j’ai usé de clé- « mence et de bonté envers U-s siens , c’a été « pour moi-mème, et non pour lui ; pour sui- « vremon inclination, et non pour lui plaire. Je s ne sais ce que c’esl que d’insulter aiu miséo râbles. Je ne m’attaque ni aux prisonniers , a ni aux femmes. Je n’en veux qu’à ceux qui a ont les armes à la main. Si c’était de bonne a fui qu’il me demandât la paix , je délibérea rais sur ce que j’aurais à faire. Mais , puis- « qu’il ne cesse par lettres et par argent de a solliciter mes soldats à me trahir, et mes a amis à me tuer, je su’is résolu de le (loura suivreà toute outrance, non plus comme un a ennemi , mais comme un empoisonneur et a un assassin. Il a bonne grâce de m’offrir ce a que j’ai déjà entre h*s mains. S'il se conten- « taitid'étrc le second après moi sans vouloir a aller de pair, peut-être l’éi'outerais-je. Ditesa lui que le monde ne peut souffrir ni deux a soleils , ni deux maîtres : qu’ainsi il eboia sisse, ou de se rendre aujourd’hui , ou de a combattre demain , et qu’il ne se promette a pas un meilleur succès que par le passé. » Les propositions de Darius ne paraissent pas certainement raisonnables : mais la réponsr; d’Alexandre l’est-elle beaucoup plus?ün voit dans le premier un prince qui ne sent point encore sa faiblesse , ou du moins qui ne |>eut SC résoudre à l'avouer; et dans l’autre on en voit un enivré de sa fortutie, et qui porte l’orgueil jusqu’à un excès de folie qui n’a point d’exemple : Le monde ne peut souffrir ni deux soleils, ni deux maiires. Si c’est là grandeur et non enllnre, je ne sais pas ce qui pourra jamais mériter ce dcniier nom. Les ambassadeurs, ayant eu leur congé, s’en retournèrent , et déclarèrent à Darius qu’il fallait se préparer à la bataille. Celui-ci se campa avec toutes scs forces près du village de Gau-

gamélc et Je la rivière de Boumelle, dans une rase campiigiic , à une assez grande distance d'Arbelles. Il avait fait nplanir auparavant le terrain qu'il avait choisi pour le champ de bataille, alin que ses chariots et sa cavalerie pussent agir plus librement , se souvenant que les défilés de Cilicie avaient été cause de la perte du combat qu’il y donna ; et en même temps il avait fait préparer des cbausse-trappes' contre la cavalerie des ennemis.

Sur CCS nouvelles, Alexandre séjourna quatre jours au lieu où il était pour laisser reposer son armée , et ferma son camp de fossés et de palissades; car il avait résolu d’y laisser tout le bagage et l’attirail avec les soldats inutiles, et de mener le reste contre l’ennemi sans autre équipage que leurs armes. 11 partit donc sur les neuf heures du soir pour combattre au point du jour Darius, qui sur ces nouvelles avait rangé scs troupes eu bataille. Alexandre marchait aussi eu bataille rangée; car les armées n’étaient éloignées que do deux ou trois lieues. Quand il fut arrivé jusqu’aux montagnes, d’où il pouvait découvrir toute l’armée des ennemis , il fit halte ; et , ayant assemb'é ses olficiers généraux, tant macédoniens qu’étrangers, il mit en délibération s’il donnerait sur l’heure la Imtaille , où s’il camperait à cet endroit. Ce dernier avis ayant été suivi, parce qu’oujugea nécessaire de reconnaitre le champ de bataille et l’ordonnance des ennemis, l’armée campa dans le même ordre où elle était ; et cependant Alexandre prit son infanterie légère avec ses compagnies royales, et lit le tour de la plaine où se devait donner le combat.

Quanü il fut de retour, il assembla une seconde fois ses officiers généraux , et leur dit qu’ils n’avaient pas besoin de harangue, parce que leur courage et leurs belles actions étaient pour eux un assez puissant aiguillon de gloire; qu’ils représentassent seulement aux troupes qu’il n’était pas ici question de la Phénicie ou de l’Égypte , rpais de toute l’Asie , à qui cetle bataille donnerait un maître ; et qu’aprrss avoir traversé tant de provinces , et laissé derrière eux tant de fleuves et de montagnes , ils ne

Chausse-lrappe c$i ud instrument garni de pointes de fer. On en seme plusieurs dans un champ où la cavalerie doit passer . aBo qu elles se fichent dans les pieds des cbevauiel les enclouent- ^Dictionn. de Trévoux.)

pouvaient s’assurer le retour dans leur pays que |iar une vieloirc complète. Il leur duiiua ordre ensuite d’aller prendre du repos.

On dit que Parmèiiion lui conseilla d’attaquer l’ennemi de nuit, parce qu’il serait aisé de le défaire dans la surprise et à la faveur des ténèbres. Il rèi>undil , de sorte que tous les assistants purent l’entendre, qu’il ne convenait point à Alexandre de dérober la victoire, et qu’il voulait combattre et vaincre en plein jour. Cette réponse était fière, mais en même temps elle marquait de la prudence ; car c’était beaucoup hasarder que d’attaquer de nuit une armée si nombreuse, et dans un pays inconnu. Darius, qui craignait une surprise, parce qu’il n’avait pas retranché son camp, demeura toute la nuit avec son armée sous les annea , ce qui lui nuisit le plus dans le combat.

Alexandre, qui, dans les grandes crises des affaires , avait toujours coutume de consulter les devins et de pratiquer scrupuleusement tout ce qu’ils lui ordonnaient pour se rendre les dieux favorables, se voyant près de donner un couibat qui allait décider de l’empire , lit venir .Aristaudre, en qui il avait une confiance entière, s’enferma avec lui pour faire quelques saerificcs secrets, et immola des victimes à la Duur', sans doute afin qu’elle empécbét scs troupes de prendre l’épouvante à la vue de l’armée formidable des ennemis. Le devin, en habit de cérémonie, portant des verveinesù la main et la tête voilée , prononçait le premier les prières que le roi devait adresser à Jupiter, à .Minerve, à la Victoire. Après que tout fut achevé, Alexandre se mit au lit pour reposer le reste de la nuiL Repassant en lui -même , non sans quelque émotion, les suites du combat qui allait se donner, il ne put reposer d’abord. Mais, le corps étant comme accablé par les inquiétudes de l’esprit , il dormit , contre sa coutume, le reste de la nuit, d’un profond sommeil; de sorte que les généraux, s'étant assemblés à la pointe du jour devant son pavillon pour prendre ses ordres , furent fort surpris de ce qu’fl n'était pas encore éveillé , et d’eux mêmes ils donnèrent aux troupes f ordre de prendre de la nourriture. Parménioii enfin l’ayant éveillé, et lui témoignant sa sur.

< Il faut lire dauii Plulerqae, au lieu de foiCiu.

vr;;ogle

prise de ce qu’il dormait si tranquillement sur le point d’une bataille où il s’agissait de tout pour lui : Eh! comment ne serions-nous pas tranquilles, dit-il , l’ennemi venant se livrer lui-méme entre nos mains? Il prit aussitôt ses armes, monta à cheval , et parcourut les rangs, exhortant les troupes è soutenir, et même , s’il se pouvait, à surpasser leur ancienne réputation et la gloire qu'ils s’étalent acquise jusque-lé. Dans nn jour d’action les soldats croient lire sur le visage du général le sort du combat. Jamais Alexandre n’avait paru si tranquille, si gai , ni si résolu. La sérénité et l’assurance qu’on remarquait en lui étaient 'comme des garants sûrs de la victoire.

Les deux armées étaient bien dilTércntes pour le nombre , et encore plus pour le courage. Celle de Darius était composée au moins de six cent mille hommes de pied et de quarante mille chevaux ; l’autre de quarante mille hommes de pied, et de sept à huit mille chevaux. Mais ici tout était force et nerf; au lieu qtie du côté des Perses c’était un grand assemblage d’hommes, non de soldats, vain épouvantail plutôt qu’une véritable armée ’.

L’ordre de bataille était à peu prés le même de part et d’autre. Les troupes furent rangées sur deux lignes ; la cavalerie sur les ailes , et l’infanterie au milieu , l’une et l’autre sous la conduite particulière des chefs de chacune des différentes nations qui les composaient, et commandéesen général par les principaux officiers de la couronne. Le front de la bataille des Perses était couvert de deux cents chariots armés de faux , et de quinze éléphants. Darius se plaça au centre de la première ligne. Outre ses gardes, qui étaient l’élite de ses troupes, il s’était fortifié encore de l’infanterie grecque , qu’il avait rangée près de lui , la jugeant seule capable de tenir tète à la phalange macédonienne. Comme son armée avait beaucoup plus d’étendue que celle des ennemis, son dessein était de les envelopper, et de les attaquer en même temps de front et par les flancs.

Alexandre avait pourvu à cet inconvénient en donnant ordre aux commandants de ta seconde ligne, s’ils étaient attaqués par derrière,

< Plusieurs historiCDS la foDk monter à plus d'un million d Fiommes.

• « Nomina verlùi quàm auiilia. u (Q. Cour.)

de faire tête de ce côté-là, ou de mettre leurs troupes en potence pour couvrir leurs ailes en cas que les ennemis vinssent les prendre en flanc. Il avait placé devant le front de sa pre mière ligne la plus grande partie des archers des frondeurs, des gens de traits, pour s’opposer aux chariots armés de faux , et pour épouvanter les chevaux en lançant sur eux une grêle de flèches , de traits et de pierres. Ceux qui conduisaient les ailes avaient ordre de les étendre le plus qu’ils pourraient, sans trop affaiblir le corps de bataille. Pour le bagage et les prisonniers, entre lesquels étaient la mère et les enfants de Darius, on les laissa dans le camp avec peu de troupes pour les garder. Parménion commandait la gauche , comme il avait accoutume, et Alexandre la droite.

Quand les deux armées furent en présence, Alexandre, à qui l’on avait montré les endroits où les ennemis avaient caché des chausse-trappes , s’allongeait toujours sur sa droite pour les éviter, et les Perses de leur côté s’avançaient aussi à proportion. Darius , craignant qu’on ne le tirât du terrain qu’il avait fait aplanir, et qu’on ne le conduisit dans un autre inégal et raboteux où ses chariots armés ne pourraient agir, ordonna à la cavalerie de son aile gauche, qui débordait de beaucoup la droite des ennemis , de marcher en avant et de se replier sur le flanc des àlacédoniens pour les empêcher de s’étendre davantage. Alors Alexandre envoya contre eux la cavali^ rie qui était à sa solde, commandée par Ménidas ; mais, comme elle n’était pas en état de résister à l’effort des ennemis , qui l’emportaient pour le nombre, il les fit soutenir par les Péoniens, que commandait Arétas, et par la cavalerie étrangère. Les barbares plièrent d’abord; mais ils revinrent bientôt à la charge, et rétablirent le combat. Outre l’avantage du nombre, ils avaient celui de l’armure , qui les mettait eux et leurs chevaux bien plus en sûreté. La cavalerie d’Alexandre eut beaucoup à souf- frir ; mais elle soutint avec courage leur choc, et vint à bout enfin de les mettre en fuite.

Alors les Perses lâchèrent leurs chariots armés de faux contre la phalange des Macédoniens, pour la mettre en désordre ; mais ce fut avec peu de succès. Le bruit que firent les phalangites en frappant leurs boucliers avec

leurs piques, cl les traits qui volaient de toutes parts, cfrarouchèrent les chevaux, cl en tirent tourner un grand nombre contre leurs propres troupes. D'autres, saisissant les rênes des chevaux, tiraient à bas ceux qui étaient montés dessus, et les égorgeaient. Une partie des chars perça entre les bataillons , qui s'ouvrirent pour leur faire place, comme il leur avait été commandé, et par ce moyen n'en souffrirent presque aucun dommage.

Alexandre , voyant que Darius ébranlait toute sa bataille pour tomber sur lui, employa la ruse pour encourager scs soldats. Dans le plus fort de la mêlée, et lorsque les Macédo. niens étaient exposés au plus grand danger , le devin Arislandrc, revêtu de sa robe blanche et un laurier à la main, s'avance dans les troupes, de concert avec le roi et par son ordre ; et, s'écriant qu'il voyait voltiger un aigle au-dessus de la tête d' Alexandre , présage certain de la victoire , il montre de In main l'oiseau prétendu aux soldats, qui, s'en rapportant à la bonne foi du devin, crurent aussi le voir, cl retournèrent à la charge avec plus d'ardeur cl de gallê que jamais. Alors le roi, s'apercevant qu'Arélas, après avoir chargé et mis en désordre la cavalerie qui venait pour envelopper son aile droite, avait commencé à se faire jour é travers les premiers rangs du corps de l'armée, des barbares , se mit en marche pour suivre Arétasavec l'élite desès troupes, acheva de rompre la gauche des ennemis ; et , sans, s'abandonner à la poursuite des troupes qu'il avait mises en désordre, il se replia sur sa gauche pour tomber sur le corps où était Darius. l.a présence dc's deux rois inspira une nouvelle ardeur de part et d’autre. Darius était sur un chariot, et Alexandre à cheval, tous deux environnés d’olllciers cl de soldats d'élite, qui ne songeaient qu'à sauver chacun leur prince aux dépens de leur propre vie. Le combat fut opiniâtre et sanglant. Alexandre ayant percé d'un coup de javeline l'écuyer de Darius, cl Perses et Slacédoniens, tous crurent que c’était le roi qui avait été tué. Les cris et les hurlemciiLs des Perses jetèrent la consternation dans toute leur armée. Les parents de Darius, qui étaient à sa gauche , s’enfuirent avec scs gardes, abandonnant le chariot ; mais ceux qui étaient à sa droite le reçurent au milieu de

leur troupe. On dit que ce p,i.,ce, ayant tiré son cimeterre , délibéra s'il ne devait point éviter une fuite honteuse par une mort volontaire : mais, voyant de dessus son chariot que les siens soutenaient encore le combat , il eut honte de les abandonner; et comme il balançait entre l’espérance et le désespoir, lc,i Perses lâchèrent le pied peu à peu et éclaircirent leurs rangs. Ce n’était plus un combat, mais un carn.agc. Alors Darius , tournant son chariot, prit la fuite comme les autres , et le vainqueur ne songea plus qu’à le poursuivre.

Pendant que tout cela se passait à l’aile droite des Macédoniens , où la victoire n’était pas douteuse, l’aile gauche , où commandait Parménion, était en grand danger. Un détachement de la cavalerie des Perses , des Indiens et des Parthes, qui était la meilleure de toute l'armée persane, ayant percé à travers, l'infanterie de la gauche , s’avança jusqu’au bagage. Dès que les prisonniers les virent arriver dans le camp, ils s’armèrent de tout ce qui se rencontra sous leur main , et , joints à leur cavalerie, sc jetèrent sur les Macédoniens, qui sc trouvaient attaqués en même temps par devant et par derrière. Ils firent savoir en même temps à Sysigambis que Darius avait gagné lu bataille ( car iis le croyaient ainsi ] , que tout le bagage était pillé, et qu’elle allait recouvrer sa libcTlé. Cette sage princesse , quelque intérêt qu’elle eût à la nouvelle qu’on lui nnnonçuK, n’y ajoutant pas foi légèrement, et ne voulant pas irriter par une joie prématurée son vainqueur, qui l’avait si bien traitée, ne fit paraître aucune émotion, ne changea point de visage, et ne laissa échapper aucune parole; mais, demeurant tranquille et dans sa situation ordinaire , elle attendit en repos que l’événement lui apprit son sort.

Parménion, au premier bniit de cette attaque, avait envoyé vers Alexandre pour l’avertir du danger où était le camp, et pour recevoir ses ordres, o Qu’il sc donne bien de garde,

« dit le prince, d’alfaiblir son corps de ba- « taille ; qu’il laisse là le bagage, et qu’il ne « songe qu’à bien combattre. La victoire non- « seulement nous restituera ce qui est à nous, a mais nous rendra maîtres de tout ce qui est « à l’ennemi. » Les oHiciers généraux qui commandaient l'infanlcric du centre de la se-

eonde ligne , voyant que les ennemis allaient s’emparer du camp et des bagages, firent demitour à droite comme il leur avait été commandé, et donnèrent à dos aui Perses, dont plusieurs furent tués, et le reste obligé de se retirer ; mais, comme c’était toute cavalerie, l’infanterie macédonienne ne put pas les suivre.

Bientôt après , Parmènion lui - même se trouva exposé à un bien plus grand danger. Marée, étant venu fondre sur lui avec toute sa cavalerie , prit les Macédoniens en liane , et commençait à les envelopper. Parmènion aussitôt fit savoir à Âleiandrc l’état où il se trouvait, et que, s’il ii’élait promptement secouru, il ne pouvait plus contenir ses troupes. Ce prince était actuellement à la poursuite de Darius, et, se croyant tout prés de le prendre, faisait une diligence extraodinaire. Il se flattait de terminer absolument la guerre, s’il pouvait se rendre maître de sa personne. Sur cette nouvelle, il tourna tout court pour aller au secours de son aile gauche, frémissant de colère de se voir ainsi arracher des mains sa proie et la victoire, et se plaignant que Darius côl la fortune plus favorable pour fuir que lui ne l’avait pour le poursuivre.

Alexandre, dans sa marche, rencontra la cavalerie ennemie qui avait pillé le bagage, laquelle revenait en bon ordre, et faisait sa retraite, non comme vaincue, mais presque comme Victorieuse. Le combat fut opiniMre, et plus rude qu’il n’avait encore été : car, les l>arbarcs marchant serrés en colonne, en ordre de marche, et non pas de combat, il était difficile de les percer et de les rompre ; et il ne s’amusaient pas à lancer le javelot , ni à faire des caracoles selon leur manière ordinaire, mais, combattant d’homme à homme , ils faisaient effort chacun pour renverser son adversaire de dessus le cheval. Alexandre y perdit environ soixante de ses gardes. Ephestion , Cœnus et Ménidas y furent blessés; mais il demeura le maître, et il ne se sauva des barbares que ceux qui se firent jour à travers ses escadrons.

Pendant ce temps-là , Mazée avait appris la défaite de Darius. Alarmé de cette nouvelle, et abattu par le malheur de son parti, quoique de son côté il eût tout l’avantage, il ne pressait plus si vivement l’ennemi, qui était en désordre. Parmènion ne pouvait concevoir pour-

quoi le combat s’était ralenti tout à coup; mais, en habile capitaine qui sait profiter de tout . uniquement occupé à ranimer scs troupes, il leur fit regarder la terreur répandue parmi les ennemis comme un signe avant-coureur de leur défaite, et leur fil sentir quelle gloire ce serait pour elles de mettre la dernière main à In victoire. Ce discours leur rendit l’espérance et le courage. Transformés tout d’un coup en d’autres hommes, ils poussèrent leurs chevaux à toute bride , et chargèrent les ennemis avec une fureur qui les mit entièrement en désordre et les obligea de prendre la fuite. Alexandre arriva dans ce momenl-là même ; et, ravi de trouver tout rétabli et l’ennemi entièrement vaincu, il se remit à poursuivre Darius; et Parmènion l’accompagna. Il courut jusqu’à Arbelles, où il pensait le trouver avec tout son équipage ; mais il n’avait fait que passer, laissant ses trésors à la merci de son ennemi avec son arc et son bouclier.

Telle fut l’issue de cette fameuse bataille, qui décida de l’empire. Arrien dit que les Perses y perdirent prés de trois cent mille liommes, sans compter les prisonniers; ce qui prouve au moins que de leur côté la perte fut très-considérable. Elle fut très-médiocre du côté d’Alexandre, et, selon le même Arrien, ne monta pas à douze cents hommes, dont la plus grande partie fut de la cavalerie. Celte bataille se donna ', au mois d’octobre ‘, à peu près au même temps que s’était donnée , deux ans auparavant , celle d’issus. Comme Gaugamèle en Assyrie, où elle s’était donnée, était I un trop petit lieu et trop peu connu , on l’appela la bataille d' Arbelles, parce que c’était la ville la plus proche du champ de bataille.

g IX. — ALEXASDBK h BISD HAITU D'AUBLLBt , D« BaBTLOSE. de ScZE , DE PcBSÉt-OCIS. ET THOL'VK DASS CES VIL}.CS DES BICIIESSES IMMESSBS. 1l BBDLB LE PALAIS DELA DEBIOEBE DASS t.SS PABTIE DE dC- EACCHE.

Le premier soin d’Alexandre *, après la vic-

> An. M. aanisv.X. C.33I.

* Le iDoU ippelS chez les Grecs boédromion ntpoDd CD psctle à DOtte Biols d’oclobre.

s Diod. lib. 17. psg. 53S-&10 — ArrlsD. Ilb. 3, psg. 127- 133. - Plut lo Aies. psg. 683-688. - Q. Curt. Ilb. &, cap 1 7. — Justiu. lib 11, cap. 11.

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toire, fut d’en rendre grAces aux dieux par des sacrifices magnifiques. Ensuite il récompensa ceux quis'étaient le plus distingués dans le combat, les combla de richesses , et leur donna à tous des maisons, des charges, des gouvernements. Mais, SC piquant surtout de reconnaissance envers les Grecs, qui l'avaient nommé généralissime contre les Perses, il ordonna que toutes les tyrannies qui s’étaient élevées en Grèce seraient abolies, les villes remises en liberté et rétablies dans tous leurs droits et privilèges. Il écrivit en particulier aux Platéens qu’il voulait que leur ville fût rcbAtie, en considération du zèle que leurs ancêtres avaient autrefois témoigné pour la défense de la liberté commune, il envoya aussi aux Crotoniates, en Italie, une partie des dépouilles pour honorer, cticore tant d’années après, la bonne volonté et le courage de rathlètc Phayllc ', leur citoyen, qui, du temps des guerres des Mèdes, lorsque tous les autres Grecs établis en Italie avaient abandonné les véritables Grecs,' les croyant entièrement perdus, équipa lui-mème une galère A scs frais, et se rendit à Salamine pour partager le péril avec ceux de la nation : tant, dit Plutarque, Alexandre était ami et rémunérateur de toute vertu, et se regardait chargé, pour ainsi dire, de conserver la mémoire de toutes les belles actions, pour en faire revivre le mérite et les proposer en exemple è la postérité!

Darius, après sa défaite, accompagné de peu de gens, avait pris le chemin de la rivière Ljeus. L’ayant passée , plusieurs lui conseillaient de rompre le pont, parce que l’ennemi le poursuivait. Mais il répondit généreusement qu’il n’estimait point assez sa vie * pour la vouloir conserver au prix de celle de tant de milliers de sujets et d'alliés fidèles, qui demeureraient à la merci des ennemis; qu’ils avaient le même droit que leur prince A ce passage, qui devait leur être ouvert comme A lui. Après avoir traversé assez de pays toujours en fuyant, il arriva sur le minuit A Arbellcs. De lA il prit sa route vers la Alédie, à travers les montagnes

• nCrodole louche celle histoire en deui mois , Uv. 8, eh. 47.

e « Non lu se selull su» relie consullum , ut lot inillu « sociorum hosti objiclit : debere et aliii fugu viam patere, a quit patuecH sibl. a (Ji'ST }

d'Arménie, suivi de sa noblesse et d’un petit nombre de gardes. Deux mille Grecs le joignirent aussi bientôt dans le chemin. Il prit cette route, parce qu’il crut qu’Alexandre prendrait celle de Babylone et de Susc pour y jouir du fruit de sa victoire. D’ailleurs c’était- un chemin où l’on ne pouvait le suivre avec une grande armée; au lieu que l’autre était aisé pour les chevaux et les chariots , et dans un pays fertile.

Peu de jours après , Arbelles se rendit A Alexandre , qui y trouva quantité de meubles de la couronne, de riches habits, et d’aulres choses précieuses, avec quatre mille talents' (douze millions), et toutes les richesses de l’armée , que Darius, comme on l’a dit , en marchant contre Alexandre , y avait laissées. Il en fallut bientôt sortir A cause des maladies qui se mirent dans le camp par l’infection des corps morbs dont toute la campagne était coiiverle. Ce prince s’avança par les plaines vers Babylone, et en quatre jours de marche il arriva A Memnis, où l’on voit dans une caverne la fameuse fontaine qui jette le bitume en si grande quantité , qu’on tient que les murs de Babylone ont été bâtis avec ce ciment.

Il admira surtout un gouffre d’où coulaient continuellement des ruisseaux de feu comme d'une source inépuisable , et un torrent de naphte, qui, se débordant A cause de sa grande abondance, faisait un grand lac assez près de ce gouffre. Cette naphte ressemble parfaitement au bitume ; mois elle a cela de plus, qu’elle est si prompte et si facile A s’enflammer , qu’avant que de toucher A la flamme elle prend feu A la simple lueur qui cnxironne celte flamme , et embrase tout l'air qui est entre deux. Les barbares, voulant faire voir au roi la force et la subtilité de cette matière , en répandirent des gouttes çA et IA , après qu’il fut arrivé A Babylone , dans la rue qui conduisait A son logement. Ensuite, se tenant au bout de la rue , ils approchèrent des flambeaux des endroits où il était tombé de ces gouttes , car il était déjà nuit. Ces premières gouttes ayant d’abord pris feu , en un clin d’œil la flaname eut gagné l’autre bout , de sorte que la rue entière parut un embrasement continu.

' Quatre mille laleii» asiJliquca font 15 milllant ». <lemi de trance. E. B.

Quand Alexandre fui près de Babylone, Hazèc, qui s'y ëlait retiré après la bataille d'Arbelles , se vint rendre à lui avec scs enfants déjà grands, et lui mit la ville entre les mains. Le roi fut bien aise de sa venue; car ce n'aurait pas été une petite entreprise que le siège d'une ville de cette conséquence, cl si bien pourvue de tout. Outre qu'il était homme de condition et vaillant , il avait encore acquis beaucoup d'honneur dans la dernière Journée , cl il pouvait , par son exemple, engager les autres à faire comme lui. Il entra dans la ville à la tète de son armée , comme s'il allait au combat. Les murs de Babylone étaient tout bordés de monde, quoique la plupart fussent sortis au-devant de lui impatients de voir leur nouveau maître , dont la réputation l'avait précédé de beaucoup. Bagophane , gouverneur de la forteresse , et gardien du trésor , pour ne pas témoigner moins de zèle que Mazèe , fit joncher les chemins de fleurs, et dresser, des deux côtés, des autels d'argent , qui ne fumaient pas seulement d'encens ,.mais de toutes sortes de bonnes odeurs. Après lui , suivaient les présents qu'il devait faire au roi; savoir, des troupeaux de bêtes, et un grand nombre de chevaux , avec diîs lions et des panthères qu'oa portait dans leurs cages. Les mages marchaient ensuite, , entonnant des hymnes à leur mode ; puis les (Chaldèens , et avec eux les devins et les musiciens de Babylone. Ceux-ci avaient accoutumé de chanter les louanges du roi sur leurs instruments , et les Cbaldéens d'observer le mouvement des astres et la vicissitude des saisons. La cavalerie babylonienne venait la î dernière, en un si pompeux appareil, homimes et chevaux, qu'il passait toute magnificence. Le roi fit marcher le peuple à la queue de son infanterie , et, au milieu de scs gardes , entra sur un cliar dans la ville , et de là au palais , comme en triomphe. Le lendemain il SC fit représenter tous les meubles et tout l'argent de Darius. De l'argent qu'il trouva à Babylone il fil compter, pour récompense extraordinaire, à chaque cavalier macédonien six mines' (trois cents livres), à chaque cavalier étranger deux mines ' (cent livres), à

> »62 fr. E. B.

« lot fr. E. B.

chaque fantas.sio de Macédoine deux mines, et à chacun des autres deux mois de leur paye ordinaire. Il ordçnna , selon l’avis des mages, avec qui il eut plusieurs conférences, qu'on rebâtit les temples que Xerxès avait démolis, et entre autres celui de Bélus , qui est le dieu le plus respecté à Babylone. Il donna le gouvernement de la province à Mazée, et le commandement des troupes qu’il y laissait à Apollodore d'Amphipolis.

Alexandre , au milieu du lumuUe des guerres , conservait toujours du goût et de la curiosité pour les sciences. Il s'entretint souvent avec les Chaldéeus, adonnés de tout temps à l’élude de l'astronomie , et qui s’étaient acquis dans cette matière une grande réputation. Ils lui présentèrent ‘ des observations astronomiques que leurs prédécesseurs avaient faites , qui renfermaient l'espace de dix-neuf cent trois, ans, et remontaient par conséquent jusqu’au temps de Nerarod. Callisthène, qui accompagnait Alexandre, les envoya à Aristote.

Le roi demeura plus longtemps à Babylone qu'en ancun autre lieu ; et ce séjour Ut un tort considérable à la discipline militaire de ses troupes. Le peuple, par principe même de religion , s’y livrait aux plaisirs , aux voluptés, aux débauches les plus infâmes, sans que les dames, même les plus qualifiées , gardassent aucune mesure ni aucune réserve dans leurs déréglements, dotil elles faisaient gloire, loin d’en rougir ou de les cacher. Il faut avouer que cette armée victorieuse de l'Asie, après s’ètrc amollie de la sorte et comme détrempée dans les délices de Babylone l’espace de trente-quatre jours, se serait trouvée bien ail'aiblie pour fournir au reste desos exploits, si elle eût eu un ennemi en tète: mais les recrues qui lui venaient de temps en temjis faisaient qu'elle se sentait moins de ces dè.sordrcs; car Amyntas amena six mille hommes de pied , et cinq cents chevaux macédoniens, envoyés par Antipater, et six cents chevaux Ihraces , avec trois mille cinq cents fantassins de la même nation , sans com])ter quatre mille hommes soudoyés venus du Péloponèse avec près de . quatre cents chevaux.

< rorpbjr. >pud Slmpl. ia lib. 2, de Coelo.

I.c m^mc Amyntas avait encore amené au roi cinquante jeunes Macédoniens, enfants dos plus grands seigneurs du pays , pour la garde du corps. Ce sont ceux qui le servaient à table, qui lui menaient ses chevaux dans les armées, qui l'accompagnaient à la chasse, et qui faisaient garde tour à tour à la porte de sa chambre. Et c’étaient là comme les premiers degrés pour monter aux plus hautes charges de la milice et de l'état.

Après qu’Alexandrc eutquiltéUabylone , il entra dans la province Sitacène, pays fertile et abondant en toutes sortes de biens , ce qui Qt qu'il y séjourna plus longtemps. Et , de peur que l’oisiveté ne ramollit le courage de ses gens , il proposa des prix pour les plus vaillants d’entre eux; et, pour décider sur les actions de ceux qui disputeraient cet honneur, ii nomma des juges , témoins des preuves de bravoure que chacun avait données dans les batailles précédentes, car c'est sur quoi l'on devait adjuger les prix. Aux huit qui se trouveraient les plus braves, il donna, à chacun, un régiment de mille hommes, et de là on les appelait chWarquet. C’était la première fois qu'on avait fait les régiments si forts; auparavant ils n’étaient que de cinq cents hommes, et n’avaient point encore été le prix de la valeur. Les soldats accoururent pour assister à cet illustre spectacle , non-seulement comme témoins des faits des uns et des autres, mais comme juges des juges mêmes ; parce qu’il serait aisé de voir si les récompenses seraient données au mérite ou à la faveur ; discernement sur lequel ii u'est pas possible de tromper les soldats. Il parait que la distribution se flt avec beaucoup d’équité.

Il changea aussi très-utilement dans la discipline militaire plusieurs choses établies par s('s prédécesseurs ; car il réduisit toute sa cavalerie en un corps sans considérer la différence des nations , et lui donna des commandants tels qu’il les voulut choisir ; au lieu qu’auparavant chaque nation se rangeait sous sa cornette à part , et n’était commandée que par un colonel de son pays. Le signal de la marche était de sonner de la trompette ; mais, parce qu’on avait souvent de la peine à l'entendre à cause du grand bruit qui se fait en décampant, il ordonna qu'on élèverait sur sa tente un

étendard qui serait vu de tout le monde. Il établit aussi le feu pour signal durant la nuit , et la fumée durant le jour,

Alexandre marcha ensuite vers Suse , et y arriva vingt jours après son départ de Babylone. Comme il en était proclie, Abutite, gouverneur de la province, envoya son fils au di*vant de lui, avec promesse de lui rendre la ville, soit que ce fût de sou mouvement , ou par ordre de Darius pour amuser Alexandre par le butin. Le roi fit grand accueil à ce jeune seigneur, qui le conduisit jusqu’au fleuve Choaspe, dont l’eau est si célèbre' pour être exquise et délicieuse à boire. Les rois de Perse n’en buvaient point d’autre; et, quelque part qu’ils allassent , on en portait toujours à leur suite dans des vases d’argent , après l’avoir mise sur le feu. Ce fut là qu’Abulite le vint trouver avec des présents dignes d’un roi, entre lesquels il y avait des dromadaires d'une vitesse incroyable, et douze éléphants que Darius avait fait venir des Indes. Etant entré dans la ville, il tira du trésor des sommes immenses, et pour cinquante mille talents d’argent * en masse et en lingots, sans compter les meubles et mille autres choses d’un prix infini. Ces richesses étaient le fruit de bien des vexations qui avaient été faites aux peuples, depuis plusieurs siècles, pour tirer de leurs sueurs et de leur indigence des revenus énormes. Les rois croyaient les avoir amassées pour leurs enfants et pour leur postérité : une seule heure les mit au pouvoir d’un prince étranger , qui en sut faire un bon usage ; car il semblait qu’il ne fût que le dépositaire des richesses immenses qu'il trouvait dans les trésors de Perse , et qu’il ne les conservât que pour en faire le prix de la valeur et la récompense du mérite.

Entre autres choses, un y trouva cinq mille quintaux de pourpre’ d’IIermione*, qui était la plus précieuse , qu'on y avait amassée peo-

> Ilcnxl Itb. 1 . cap. 188.

■ Cent etnquanta imtttoiu. i:» 192 mtllloni et dent do tr.

a On comprendra quelle Immense richesse cYialt.' quand on saura que celle pourpre sc rendait Juiqn a ccnl écus la livre Le quintal est le poids de cent livres de Paris. = Cinq mille quintaux, c’est .à- dire talenU asiatlqura. équivalent à 90000 kilogrammes. E. B.

• llermione . ville d'ArgoUde , où K' faisait la mellloura leinlorc de la pourpre.

danl l’espace de cent qnalre-vingl-dix ans, et qui conservait encore toute sa fleur et tout ^n lustre.

On y trouva aussi une partie des raretés que Xorxès avait emportées de la Grèce, et cnirc autres les statues d'airain d'ilarmodius et d'Aristogiton,qu’Alexnndre renvoya depiiisii Athènes, où elles SC voyaient entore du temps d’Arrien

Ce prince, voulant passer dans la Perse, étatdit, pour gouverneur de la ville de Suse, Arelielaos, avec une garnison de trois mille hommes; pour gouverneur de la citadelle , Wazare, l'un des seigneurs de sa cour, avec mille vieux soldats macédoniens qni étaient trop pesants pour lo suivre. Il donna le gouvernement de In Susiane à Abutite.

Il laissa à Suse la mère et les enfants de Darius; et ayant reçu de Maeédoifie quanlilé d’étolfes de ponrpre et de riclies vêtements a la mode du pays, il les donna à Sysigarnbis avec les ouvriers qui les avaient faits ; car il lui rendait toutes sortes d’honneurs, et ne l'aimait pas moins tendrement que s’il eût été son lils. Il lui nt dire aussi que, si elle trouvait ces ouvrages à son gré, elle pouvait faire apprendre il ses petites-tilles à en travailler de pareils liour se divertir et pour en faire des présents. A ces mots, les larmes qui lui tombèrent des yeux tirent assez eonnaitre combien ce présent lui était désiagréable et ce compliment injurieux , parce qu’il n’y a rien que les femmes de Perse tiennent à plus grande honte que de travailler en laine. Ceux qui portèrent ces présents ayant fait entendre nu roi que Sysigambis n’en était pas contente, il se crut obligé de lui en faire d(*s excuses et de l’aller consoler. Il fut donc la voir, et lui dit : « Ma mère, « cette élolTe dont vous me voyez vêtu n'est « pas seulement un présent de mes sœurs , « mais c’est l'ouvrage de leurs mains. Par là « jugez, s'il vous plaît, que la coutume de « notre pays m'a trompé , et n'imputez point « mon ignorance à outrage. Je ne |)ense pas O jusqu’ici avoir manqué en rien de ce que j'ai Cl su être de vos mœurs et de vos coutumes.

« J’ai appris que parmi vous c'est une espèce

1 Ce qu'Arrien attribue ici à Alcxantlrc, .-tu sujet des statues ii'born.oiJiüS cl d'Aristoaiton , est attribue i».ir d'uiitres histor ens a d'autres pritiees.

« de crime à un fils de s'asseoir en la présence B de sa mère, sans .sa permission. Vous savez « comme j’en ai usé, et si je l’ai jamais fait B que vous ne me l'ayez commandé; et toutes « les fois que vous avez voulu vous prosterner B devant moi, vous savez encore si je l’ai soufu fert. Pour dernière marque de mon respect B je vous ai toujours donné le doux nom de B mère, qtii n’appartient qu’à Olympias seule, K à qui je dois la itaissance. »

Le récit que je viens de faire donne lieu à lieux réflexions bien naturelles, ce me semble, mais bien importantes.

Kn premier lieu, nous voyons jusqu’où les Perses, nation d'ailleurs si Hère et si vaine, portaient le respect pour les pères et les mères. On se souvient sans doute que le grand Cyrus, au milieu de ses conquêtes et dans le temps le plus brillant de sa fortune, ne voiilnt point accepter l’olfre avantageuse que lui faisait son oncle Cyaxare de lui ilonner sa fille en mariage et la Médic pour dot, sans avoir auparavant consulté son père et sa mère et sans avoir obtenu leur consentement. Ici l'iiistoirc nous apprend que, chez les Perses, un lils ', quelque grand et quelqiie puissant qu'il fût, n'osait s’asseoir en présence de sa mère sans une permission' expresse ; et qii’cn user autrement, eût été regardé comme un crime. Combien sommes-nous éloignés de telles mteurs !

Je remarque, en second lieu, dans ce même récit, des traces précieuses de l'heureuse simplicité des temps anciens où les dames, même les plus qualifiées, s’exerçaient à des travaux utiles et quelquefois même pénibles. Personne n’ignore ce que nous dit sur cela l’Ecriture sainte au sujet de Ilébccca, de Raehel, et do plusieurs mitres. On voit dans Homère des princesses aller puiser de l’eau aux fontaines, et laver elles-mêmes le linge de la maison. Ici les sœurs d’.VIexandre, c’est-à-dire les filles d’un puissant prince, paraissent occupées du soin de faire de leurs mains des habits à leur frère’. La fameuse Lucrèce travaillait à filer de la laine au milieu de scs femmes. Auguste, le maître du monde, pendant un assez long

I « Srio apud VOS filium in conspcclu mnlris nofas Pue « fonsiiicic . ni>i quum ilia porniisit. » (Q.

'* hiinc vestom. <]iiâ (mililus sura. sororum

« non ÿolùni (Junum , srJ pliam opus vides. » ( Q. Cdrt. }

temps, ne porta point d'outrcs habits que ceux que sa femme et sa sœur lui avaient faits de leurs propres mains. C’était une coutume dans le Nord, il n’y a pas encore b(?aucoup d’années, que dans chaque repas il y eût toujours plusieurs mets préparés par la princesse ré-gnante. En un mot, l’occupation, le travail, les soins domestiques, une vie sérieuse et retirée, c'est le partage des femmes; et c’est à quoi la Providence les a destinées. La corruption du siècle a attaché à ces usages, presque aussi anciens que le monde, une iilée de bassesse et de mépris. Mais qu’a-t-ellc substitué à ces durs et vigoureux exercices dont une saine éducation rendait le sexe capable, à cette vie laborieuse et utilement occupée dans l’iiiléricur de la maison? Une molle indolence, une stupide oisiveté, de frivoles conversations, de vains amusements, une passion pour les spectacles, une fureur pour le jeu. Que l’on compare ensemble ces deux sortes de caractères, et que l’on juge de quel côlé se trouve le bon esprit, le solide jugement, et le goût du vrai et du naturel. Il faut pourtant avouer, à l’honneur du sexe et de la nation, qu’il y a parmi nous beaucoup de dames, même de la plus haute condition, qui se font un devoir et un jilaisir de travailler de leurs mains à des ouvrages, non frivoles, mais solides, et de se préparer elles-mêmes une partie de leur ameublement. Je pourrais ajouter qu’il y en a aussi un grand nombre attentives à cultiver leur esprit par des lectures agréables et en même temps sérieuses et utiles.

Alexandre, ayant laissé Sysigainbis extrêmement satisfaite, arriva sur le bord d’une rivière que ceux du pays appellent l’asi-Tigre '. L’ayant passée avec neuf mille hommes de pied et trois mille chevaux, tant des Agriens que des (irecs soudoyés, et un renfort de trois mille ïhraces, ii vint à la contrée des Uxiens. Elle est voisine de Suse, et s’étend jusqu’à la frontière de la Perse, ne laissant qu’un petit délilé entre elle et les Susiens. Madate commandait dans cette province. Ce n’était point un homme qui réglât son zèle sur les temps ni qui suivît la fortune; tidéle à son maître, il était résolu de tenir jusqu’à l’extrémité. Il s’était retiré dans

* C’est une rivière c'IlTércnledu Ti^'rc.

* c llaud Minè temporum homo ; quippe ullima piofkJc « eipcriri dccreverat. » :Q. Crnt.)

sa ville, située sur des rochers escarpés, et environnée de précipices. Y ayant été forcé, il se réfugia dans la citadelle, d’où les assiégés envoyèrent trente députés au roi pour lui demander grâce. Ce ne fut que par l’entremise île y sigambis qu’ils l’oblinrenl. Il ne se coiilen pas de pardonner à Madate, qui était .illi.' près à cette princesse, il donna la libcrtc , les prisonniers et à tous ceux qui s’étaicn. r ndus, les niainlint en leurs privilèges, sauva lu ville du sac, et leur laissa labourer leurs terres sans taille et sans tribut. Qu’eùt-elle pu obtenir davantage de son propre fils, s’il eût été victorieux?

Après que les Uxiens furent subjugués, Alexandre, ayant donné une partie de son armée à Parmènion, lui commanda de la mener par la plaine. Pour lui, avec les troupes armées à la légère, il traversa les montagnes qui régnent jusque dans la Perse. Il arriva, le cin- ! quième jour, au pas de Suse. Ariobarzane,

[ avec quatre mille hommes de pied et sept cents chevaux, avait occupé ces rochers escarpés de toutes parts, et posté les barbares au sommet , hors de la portée du trait. Il avait ; aussi élevé un mur dans ces défilés, et s’était i campé nu pied avec ses troupes. Dès qu’Alexnndrc se fut avancé pour l’attaquer, les barbares SC mirent à rouler du haut de la montagne, des pierres d’une grosseur énorme, qui, faisant plusieurs bonds sur les ruchers, en tombaient avec plus de violence, et écrasaient des bandes entières. Le roi, effrayé d’un tel siieclacle, fit sonner la retraite, il se voyait avec douleur arrêté tout court à ce passage, sans qu’il parût aucun moyen ni aucune espérance de pouvoir le forcer.

Pendant qu’il s’occupait de ces tristes pensées, un prisonnier, (îrec de nation, s’offrit à lui, et promit de le conduire au sommet de la montagne par un autre chemin. Il lais,sa à Cratère le soin du camp et de l’armée, lui commanda de faire allumer qimntité de feux pour mieux persuader aux barbares que le roi y était en personne ; et, ayant pris avec lui des troupes d’élite, il se mit en chemin, prenant les détours que son guide lui montrait. Mais, outre que ces routes étaient très-dilTiciles, et les rochers si glissants qu’on pouvait à peine y asseoir le pied, on était encore fort incommodé

des neiges que le vent avait amassées, et qui étaient si hautes, que les soldats tombaient et cnroni'aicnl dedans comme dans des fosses; et quand leurs cximpagnons entreprenaient de les en retir(;r, ils étaient bien souvent entraînés eux-mêmes. D'ailleurs, l'horreur de la nuit, un |>ays inconnu, et un guide dont la Hdélité n’était pas trop assurée, redoublaient leur appréhension. Après beaucoup de peines et de dangers, ils gagnèrent enlin le haut de la montagne. Puis, en étant descendus, ils découvrirent le corps de garde des ennemis, et parurent armés à leur dos lorsqu’ils s’en doutaient le moins. Ceux qui se mirent en défense, et il y en eut peu, furent taillés en pièces; de sorte que d’un côté les cris des mourants, et de l’autre l’effroi des fuyards qui regagnaient leur gros, y mirent une telle épouvante, qu’ils prirent la fuite avant que de tenter le combat. A ce bruit. Cratère s’avance, comme Alexandre en partant le lui avait recommandé, et se saisit du défilé, qu’il n'avait pu auparavant cmliorter; et en même temps Pbilolas, donnant |iar un autre endroit avec Amyntas, Ccenus et Polysperchon, acheva de rompre les barbares, qui se voyaient attaqués de tous cétés. Ils furent presque tous taillés en pièces ; le reste, cherchant à SC sauver, tomba dans des précipices. Ariobarzane se sauva avec quelque cavalerie à travers les montagnes.

Alexandre, par un effet du bonheur qui le suivait partout , s'étant tiré heureusement du danger qu'il venait de courir, marcha vers la Perse sans perdre de temps. Sur sa route il reçut des lettres de Tiridate , gouverneur de Persépolis , par lesquelles il lui mandait que les habitants de cette ville , sur le bruit de sa venue , voulaient piller les trésors de Darius , dont il avait la garde , et qu'il se hfttât pour s’en saisir : qu’il n’avait que l’Araxc ‘ à passer, et que du reste c’était tout chemin aisé. Ayant laissé scs gens de pied , il marcha toute la nuit avec sa cavalerie, harassi'e d’une si longue traite , et passa l’Araxe sur le pont qu’il avait l'U la précaution de faire construire quelques jours auparavant.

Mais, comme il approchait de la ville, il vit 'paraître une grande troupe, exemple mémora-

ble d’une extrême misère. C’étaient environ huit cents Grecs ', prisonniers de guerre, déjà fort Agés, sur qui les Perses avaient exercé leur cruauté par diverses sortes de supplices. Aux uns ils avaient coupé les mains, aux autres les pieds, aux autres le nez et les oreilles; puis, leur ayant imprimé sur le visage, avec ie feu, des caractères barbares, ils les avaient gardés pour un objet de risée , dont ils repaissaient leurs yeux et leur cruaulé. Ils ressemblaient plutôt A des fantômes qu’à des hommes, ne leur étant presque resté que la parole à quoi on prtt les reconnaître. Alexandre, à cette vue, ne put retenir ses pleurs; et, comme ils s’écrièrent tous ensemble pour implorer sa miséricorde, il les exhorta d’avoir bon courage, les assurant qu’ils reverraient encore leurs femmes et leur patrie. Cette proposition , qui devait , ce semble , les remplir de joie , les jeta dans le trouble et l’embarras , les sentiments se Irouvant partagés, o Quelle apparence, di- 0 soient les uns, d’aller nous montrer en specta- « de à la Grèce dans l’horrible état où nous « sommes, dont nous devons avoir encore plus « de honte que de déplaisir? Le meilleur <i moyen de supporter sa misère, c’est de la caa cher; et il n’ést point de patrie si douce pour a les malheureux que la solitude, et que l’oua bli de leur félicité passée. D’ailleurs nous a est-il possible de faire un si long voyage? a I.oin de TEuropc , confinés aux extrémités a de l’Orient , cassés de vieillesse, et tronqués a de la plupart de nos membres , supportea ron.s-nous des travaux qui ont lassé une ara mée même triomphante? I.e seul parti qui a nous reste est de cacher notre misère, et a d’achever notre vie parmi ceux qui sont déjà a tout accoutumés à nos malheurs et à nos dis- 0 grâces. » D’autres, en qui l’amour du pays natal étouffait tout autre sentiment , représentaient a que U's dieux leur offraient ce qu’ils a n’eussent pas même osé souhaiter, leur pa- 0 trie, leurs femmes, leurs enfants, et toutes a les choses pour lesquelles les hommes eslia ment la vie et méprisent la mort : qu’ils a avaient assez longtemps porté le triste joug a do la servitude; et qu’il ne pouvait leur ara river rien de plus heureux que d’aller eiiDii

C‘c^l on luire Deuve que celui de l'Armiïnle.

< Q. Curceen mel tCOO.

« rospiror un nir libre, reprendre leurs anci dénués nururs, leurs lois et leurs sacrifiées, O et mourir sous les yeux de leurs femmes et CI de leurs enfants, s

I.C premier sentiment prévalut. Ils demandèrent par grrtcc au roi qu’il leur permît de demeurer dans le pays où ils avaient déjà passé plusieurs années. 11 y consentît, et leur fit distribuer à chacun trois mille dragmes'; cinq habits pour homme , et autant pour femme ; deux couples de bœufs pour labourer leurs terres, du blé pour les ensemencer. Il ordonna au gouverneur de la province d’avoir grand soin qu’on ne les molestât en rien , et voulut qu’ils fussent exempts de tout tribut et de toute itnposition. C’est là véritablement être roi. Alexandre ne pouvait pas leur rendre les membres dont la cruauté des Perses les avait privés; mais il leur rend la liberté, la Iranquillilé, l’abondance. Heureux les princes qui sont sensibles au plaisir de faire du bien , et qui ont lies entrailles de compassion pour les malheureux !

Alexandre , le lendemain , ayant assemblé lis généraux de son armée, leur représenta U qu’il n’y avait jamais eu de ville plus fatale U aux Grecs que l’crsépolis, l’ancien siège a des rois de Perse et la capitale de leur em- (I pire : que c’était de là qu’étaient venus tous O ces déluges d’armées qui avaient inondé la a Grèce , et d’où premièrement Darius, et B Xerxès ensuite, avaient apporté le flambeau U de la plus détestable guerre qui eût désolé B l’Luropc ; qu’il fallait venger les m-ànes de B leurs ancêtres. » Déjà les Perses l’avaient abandonnée, chacun s’étant retiré où sa peur l’avait conduit. Alexandre y entra avec sa phalange. Le soldat vainqueur trouva de quoi assouvir son avarice , et fit main-basse d’abord surtout ce qui était resté ; mais bientét le roi lit cesser le mas.sacre , et défendit d’attenter à la pudicité des femmes. Il avait pris par force ou par composition plusieurs villes d’une opulence incroyable; mais ce n’était rien en comparaison des trésors qui se trouvèrent ici. Les barbares y avaient assemblé, comme en un , magasin, loutes les richesses de la Perse. L’or et l’argent n’y étaient que par monceaux, sans

• Quinze ccoti livrei. = Trois mille drograes uialiqucs roui eaoo tr. K. u.

parler des habits et des meubles , qui montaient à un prix infini , car c’était lù le règne du luxe. lisctrouvadausic trésor sLx-vingt mille talents ', qui furent destinés aux frais de la guerre. A une somme si considérable il ajouta encore six mille talents* de la prise de Pasargade. C’était une ville que Cyrus avait bâtie, et où , dans la suite, se faisait le sacre des rois de Perse.

Pendant qu’.Mexandre était encore à Persépolis, et lorsqu’il était sur le point d’en partir pour marcher contre Darius , il fit un grand festin à scs amis, où l’on but avec excès. Parmi les femmes qui y furent admises était la courtisane Thaïs, née dans l’.àttique , et pour lors maîtresse de Ptolémée, qui, dans ta suite, fut roi d’Egypte. Sur la fin du repas, pendant lequel elle avait pris à tâché de louer le roi d’une manière fine et délicate ( adresse asseï ordinaire à ces sortes de personnes), elle dit d’un ton gai et plaisant b qu’elle aurait une B joie infinie si , pour finir noblement cette B fête, elle pouvait brûlerie magnifique palais B de Xerxès qui avait brûlé Athènes, et, le B llambcau à la main, y mettre elle-même le B feu en présence du roi, afin qu’on dît par B toute la terre «lue les femmes qui avaient B suivi Alexandre a son expédition d’Asie a avaient bien mieux vengé la Grèce de tous B les maux que les Perses lui avaient faits, que a tous les généraux qui avaient combattu pour B elle et par terre et par mer. » Les convives applaudissent à ce discours. Le roi se lève de table, une couronne de Heurs sur la tête, et , le Hambeau à la main, s’avance pour exécuter ce grand ex|)loit. Toute sa troupe le suit avec de grands cris en dansant et en sautant, et environne le palais. Tous les autres Macédoniens, entendant ce bruit, accourent en foule avec des Hambeaux allumés, et y mettent le feu de tous cûtés. Alexandre s’en repentit bientôt, et donna ordre qu’on éteignit le feu ; mais il n’en était plus temps.

Comme il était nalurellemcnt très-libéral, .ses grands succès augmentèrent encore en lui cette inclination bienfaisante ; et il accompa- -gnait ses présents de marques de bonté et de

> Troll «ot solunle 101111001 = Sli vingt mille UleoU ulatlquei valent tas mlllioiu de fr. E. B.

* Dix huit inillijDS. c= 23 milliooi de fr Ë. U.

manières obligeantes qui eu augmentaient infiniment le prix. Il en usait ainsi surtout à l'égard de ces cinquante jeunes seigneurs de Macédoine qui lui serraient de gardes. Sa mère Olympias trouvait que ses libéralités allaient trop loin, et elle lui ér-rivit sur ce sujet ; € Je ne vous blâme pas , disait-elle, de faire « du bien à vos amis ; c'est agir réritable- « ment en roi : mais il y a des Iwrnes qu'il a faut garder. Vous les liiites tous égaux i « des rois, et, en les enricliissant , vous leur a donnez les moyens de faire beaucoup d'ao rais, que vous vous ôtez à vous-méme. » Et, comme elle lui écrivait souvent la même chose, il tenait ses lettres secrètes et ne les montrait à personne, hors un jour qu'en ayant ouvert une, et s'étant mis à la lire, Ephestinn, s'approcha et lisait avec lui par-dessus son épaule. Il ne l’empêcha point; mais tirant seulement son anneau de son doigt , il on mit le cachet à la bouche de son favori pour lui recommander le secret.

Il envoyait de magnifiques présents à sa mère ; mais il ne voulut jamais souffrir ni qu'elle se mêlât des affaires , ni qu’elle entrât en aucune sorte dansie gouvernement. Comme elle s’en plaignit en des termes fort aigres, il supporta sa mauvaise humeur avec beaucoup de douceur et de patience. Antipaler lui ayant écrit un jour une grande lettre contre elle , après l’avoir lue il dit : Antipater i(jnore qu'une seule larme d'une mère efface dix mille lettres comme celle-là. Cette conduite et cette réponse font voir qu'Aleiandre élait en même temps bon fils et bon politique , et qu’il comprenait parfaitement combien il est dangereux d’abandonner l’autorité royale â nue femme du caractère d’OIympias.

DARirS QCITTB ECBATAXR. Il E!tT TRAfll ET CHARCè DE CIIAl.XeS PAR CflCF DES BaC-

niEMS. Celui-ci , aux approches d'Alexatidre ,

PREND LA rClTE, APRES AVOIR COLVERT DP. BLESSU- RES DaRUS. qui EXPIRE un MOMENT AVANT OU'A- LEEANDRE N'ARRIVB. 1L ENVOIE SON CORPS A SVSI- GAJHBIS.

Apr^slaprise dePersépolis et dePasargade',

I An. M. 3fî7i: ar. J. C. 330. = Dloil. lïh. 17. pag. olO-üia. Arrian. lib. 3 , pag. 133 137. Plul. in Alex.

Alexandre résolut de poursuivre Darius, qui était déjà arrivé à Ecbatane , capitale de la Médie. Il restait encore à ce prince fugitif ta'iite mille hommes de pied , entre lesquels il y avait quatre mille Grecs, qui lui furent fidèles jusqu'à la fin. Il avait , outre cela, quatre mille frondeurs ou gens de Irait , et plus de trois mille chevaux, presque tous Bactriens, que commandait Bessus, satrape de la Bactriane. Darius , avec scs troupes , s’écarta un peu du grand chemin, faisant passer devant le bagage ; et ayant assemblé ses principaux ofiTiciers, il leur parla en ces termes : « Chers <1 compagnons, de tant de milliers d’hommes U qui composaient mon armée vous êtes les U seuls qui ne m’avez point abandonné dons U tout le cours de ma mauvaise forlutic ; et « il n’y a bientôt plus que votre fidélité et U votre constance qui me fasse croin; que je <1 suis roi. Les transfuges et les IraUm rè- « gnent dans mes villes, non qu’on les juge a dignes de l’honneur qu’on leur fuit, mais afin O que leur récompense vous tente et ébranle a vos courages. Vous avez pourtant mieux « aimé suivre ma fortune que celle du vain- « queur : en quoi vous avez mérité que les « dieux vous en récompensent ; et ne doutez « point qu’ils ne le fassent, si je ne puis moia même le faire. Avec de telles troupes et de « tels officiers, j’affronterai sans crainte l’cn- 0 nemi , quelque redoutable qu'd paraisse.

U Quoi I voudrait-on que je m’abandonnasse « à la discrétion du vainqueur, cl que j’atten- 0 disse de lui, pour prix de ma lâcheté et de O ma bassesse , le gouvernement de quel- 0 que province qu’il voudrait bien me laisser? 0 S’on, non ; il ne sera jamais au pouvoir de <i personne ni de m’ôter ni de me donner le « diadème que je porte. Une même heure O verra la fin de mon règne et de ma vie. Si tt vous avez tous ce même courage et cette « même résolution, comme je n’en puis dou- 0 ter V je vous réponds de votre liberté , et a que vous n’aurez point à souffrir le faste « et les insultes des Macédoniens. Vous avez » dans vos mains de quoi venger ou terminer a tous vos maux, a Tous répondirent, avec

pag. as9. — Q. Cort. lib. 5, cap. 8-il. — Juilla. Mb. 11, cap. 15.

CjOOgk

de grands cris . qu’ils étnient prêts à le suivre partout , et à têpsiidre leur sang pour sa défense.

C'était le sentiment des troupes. Mais Nnbarzane, l’iin des plus grands s<-igneurs de Perse et général <le la cavalerie , avait tramé avec Bessus, général des Bactriens , le plus grand de tous les crimes, ayant résolu d'arrêter le roi et derencliaîner; ce qu'ils pouvaient exécuter facilement par le moyen des troupes qu'ils commandaient l'un et l'autre. Leur dessein était , s'ils se voyaient poursuivis par Alexandre, de se racheter en lui livrant Dariusen vie; et s'ils échappaient à sa poursuite, de s’emparer du royaume après avoir tué Darius, et de recommencer la guerre. L«‘s traîtres n’eurent pas de peine à gagner les troupes en leur représentant qu’on les trainail nu précipice ; qu’ils sc verraient hieidèt accalilés sous les ruines d’un empire tout prrè de tomber, pendant que la Bactriane leur était ouverte et leur tendait les mains en leur oITrnnt des richesses immenses. Quelque sourdes que fussent des menées, Darius en fut averti, mais ne put les croire. Patron, qui commandait les Grecs, l’exhorta inutilement à faire dresser sa tente dans leur quartier, et A confier la garde de sa personne à des troupes de In fidélité de.squclles il était sùr. Il ne put se résoudreà faire cet affront aux Perses , et ré[H>ndit « qu’il a aurait moins de peine à eu être trompé « qu’à les condamner; qu'il aimait mieux a souffrir parmi les siens tout ce que la fora tune lui préparait, que de chercher sa sda reté parmi des étrangers, quelque fidèles a et hien affectionnés qu’il les crût ; qu’aussi a hien il ne pouvait plus mourir que trop a tard, si les .soldats qui étaiimt de sa nation a le jugeaient indigne de vivre. » Il ne fut pas longtemps sans éprouver combien étaient vrais les avis qu’on lui avait donnés. Les traîtres le saisirent, le lièrent avec des chaines d'or, comme pour faire honneur à sa qualité de roi, et prirent le chemin de la Bactriane, le conduisant dans un rhariot couvert.

Quand Alexandre fut arrivé à Ecbatane , il apprit que le roi de Perse en était parti il y avait cinq jours. Il lavmmanda à Parménion de mettre tous les trésors de la Perse dans le château d'Ecbatane, sous une bonne garde

qu’il y laissa. Ces trésors montaient , selon Strabon*, à cent quatre-vingt mille talents* (cinq ceid quaraide millions) , et selon Justin’, à dix mille taleids de plus (trenic millions). Il lui ordonna de marcher ensuite vers riljTcanie par la contrée des Cadusiens, avec les 'fhraces, les étrangers, et le reste de la cavalerie , à la réserve des compagnies rojales. Il écrivit .à Clitus, qui était demeuré malade A Suse , qu’aussitét qu’il serait arrive A Ecbatane, il prit les troupes qu’on y avait laissées, et qu'il vînt le trouver dans le pays desParthes.

Alexandre, avec le reste de ses troupes, se mit A la poursuite de Darius, et arriva le onzième jour à Ithages *, qui est A une grande journée des portes t'jvspiennes; mais Darius avait déjà passé les défilés. Alexandre, désespérant de le pouvoir atteindre , cpielque diligvMice qu'il pèl faire , séjourna là cinq jours pour laisser rc|irendri' baleine à ses troupes; ensuite il marcha vers les Parthes, et campa, le premier jour, vers les portes tiaspicnnes, et les passa le leinlemain. Il apprit bienUH que Darius avait été arrêté par les traîtres; quiv Bessus le faisait traîner sur un chariot, et lui avait fait prendre les devants pour être plus si'ir de sa personne; que toute l’armée lui obéissait, A la réserve d'Artabazo et des Grecs, qui, ne pouvant approuver une si noire perfidie, et n’étant pas assez forts pour l’empêcher, avaient (|uitté le grand chemin et s’étaient retirés vers les montagnes.

Ce fut |)our lui une nouvelle raison de hâter sa marche. Ix:s barbares, à son arrivée, prirent l’épouvante, quoique la partie n’eùt pas j été égale si Bc'ssuseiU eu autant de résolution I pour le combat que pour le parricide; car ils surpassaient les ennemis en nombre et en force, et étaient tous frais contre des gens fatigués d’une longue marche : mais le nom et la réputation d’Alexandre, motif tout-puissant A la guerre, les étonna tellement, qu’ils prirent la fuite. Bessus et scs complices, ayant atteint Darius, l’exhortèrent de monter A cheval et de se sauver des mains de son ennemi. Il leur réponilit que les dieux étaient prêts A le

' Slr«h lib. 13. pog. "31.

s 0Ü3 millions de (r. K. D.

* Justin, lib. 12. rap. 1.

* C'est la \iile dont il est parlé dans Tobic .3,7

Vïijvj^lc

Tenger; et, implorant la justice d’Alesandre, il refusa de suivre des parricides. Us entrèrent alors dans une telle fureur, que, lançant leurs dards contre lui, ils le laissèrent tout couvert de blessures. Après un parricide si détestable, ils se séparèrent, pour laisser en divers lieux des vestiges de leur fuite, et tromper par ce moyen l’ennemi s’il voulait les suivre, ou l’obliger du moins à diviser ses forces. Nabarzane tira vers l’Hyrcanie, et liessus vers la Bactriane, suivis tous deux de peu de gens à cheval. Les barbares destitués de chefs, se dispersèrent çà et là, selon que la peur ou l’espérance les guidait.

Après plusieurs recherches, on trouva Darius par hasard dans un lieu écarté, le corps loui percé de javelots, couché sur son char et touchant à sa lin. Cependant avant que d’expirer il eut encore la force de demander a boire. Un Macédonien, nommé Polystrale, lui en apporta. Il avait avec lui un prisonnier persan, qui lui senit de truchement. Darius, après avoir bu, dit, en se tournant vers le Macédonien. n que dans l’état déplorable de sa « fortune il avait au moins cette consolation, « de parler à une personne qui l’entendrait, « et que ses dernières paroles ne seraient point « perdues ; qu’il le chargeait do dire à Alexan- « dre que, sans l’avoir jamais obligé, il moua rait son redevable; qu’il lui rendait mille O grâces de tant de bontés qu’il avait eues pour a sa mère, pour sa femme et pour ses enfants ; « ne s’étant pas contenté de leur sauver la vio, « mais leur ayant laissé tout l’éclat de leur pre- « mière grandeur : qu’il priait les dieux de ren- « dre ses armes victorieuses, et de le faire mo- 0 narque de l’univers: qu’il ne croyait pas avoir « besoin du lui demander qu’il vengeât l’exécrau ble parricide commis sur sa personne, parce a que c’était la cause commune des rois, n Puis, prenant la main de Polystrate, « Tou- « chc'-lui pour moi dans la main , lui dit-il, com- « me je touche dans la tienne ; et porte-lui de a ma part ce seul gage que je puis lui donner de « mon affection et de ma reconnaissance. » En ünissant ces mots, il expira. Alexandre arrive auprès de lui en ce moment ; et. voyant le corps de Darius, il pleure amèrement, et, par les marques de la douleur la plus sensible, fait voir combien il était touché de l’infortune de

ce prince, qui méritait un meilleur sort. II détacha d’abord sa cotte d’armes, la jeta sur le corps de Darius ; et, ayant fait embaumer et orner son cercueil avec une magnificence royale, il l’envoya à Sysigambis pour le faire ensevelir à la façon des rois de Perse et le mettre au tombeau de ses ancêtres.

Ainsi mourut Darius ', la troisième année de la ili' olympiade, après avoir vécu prés de cinquante ans, et en avoir régné six : prince d’un caractère doux et pacifique, dont le règne, si on en exempte la mort de Charidème, avait été sans violence et sans cruauté, ou par inclination naturelle, ou parce que la guerre continuelle qu’il eut à essuyer contre Alexandre, depuis son avènement à la couronne, ne lui permit pas d’en user autrement. Avec lui flnit l'empire des Perses, qui avait duré deux cent six ans, depuis le commencement du règne du grand Cyrus, son fondateur, sous treize rois, savoir : Cyrus , Cambysc, Smerdis le mage, Darius lils d’Hystaspe, Xcrxès I", Artaxcrxc Longuemain, Xcrxès 11, Sogdicn, Darius Nothus, Artaxerxe Muémon, Artaxcrxe üchus, Arsès, Darius Codoman.

$ XI. — Tic» «ci ost exesi la DicADcaci n Kirm LA KCISE DIS l'eHDIBB D» PebSES.

La mort de Darius Codoman peut bien être regardée comme l’époque , mais non comme la cause unique de la destruction de la monarchie persane. Quand on jette une vue générale sur l’histoire des rois dont je viens de faire le dénombrement, et que l’on considère avec quelque attention leurs différents caractères, et leur manière de gouverner, soit dans la guerre, soit dans la paix, il est aisé de reconnaître que cette décadence était préparée de loin, et qu’elle fut conduite à sa Qn par des degrés marqués, qui annonçaient une ruine totale.

On peut dire d’abord que l’affaiblissement de l’empire des Perses, et sa dernière chute , venaient de son origine même et de sa première institution. Il avait été formé par la réunion de deux peuples bien différents d’inclinations et de moeurs. Les Perses étaient sobres, laborieux , modestes : les Mèdes ne respiraient

I An.M.3C7t|Av.J.r;.330.

qae le faste, le luxe, fa mollesse et la volupté. L’exemple de la frugalité et de la simplicité de Lyrus, et la nécessité de vivre continuellement sous les armes pour faire tant de conquêtes et pour se maintenir au milieu de tant d’ennemis, suspendirent pendant quelque temps la contagion de ces vices; mais, après que tout fut dompté et soumis, le penchant naturel des Médes pour la magniflccnce et les délices affaiblit blentét la tempérance des Perses, et devint en peu de temps le goût dominant des deux nations.

Plusieurs autres causes y concoururent. Babylone conquise enivra ses vainqueurs de sa coupe empoisonnée, et les enchanta par les charmes de la volupté. Elle leur fournil les ministres et les instruments propres à favoriser le luxe et à entretenir les délices avec art et délicatesse; et les richesses des provinces les plus opulentes de l’univers, exposées à la discrétion des nouveaux maîtres, les mirent en étal de satisfaire tous leurs désirs.

Cyrus môme, comme je l'ai déjà observé ailleurs, y donna occasion sans en prévoir les suites, et y tourna les esprits par la fête superbe qu’il donna après avoir terminé ses conquêtes, cl dans laquelle il se monira au milieu de ses troupes, compagnes de scs victoires, avec la pompe la plus capable d’éblouir. Il commença à leur inspirer de l’admiration pour le faste, qu’elles avaient jusque-là méprisé. Il leur Qt comprendre que la magniliccnce et les richesses étaient dignes de couronner les plus glorieux exploits, et qu’elles en étaient le terme et le fruit; et, en inspirant à ses sujets un violent désir pour des choses qu’ils voyaient si fort estimées par un prince si accompli, il les autorisa par son exemple à s’y livrer sans retenue.

11 étendit encore ce mal en obligeant les juges, les officiers, et les gouverneurs de provinces, de paraître avec éclat aux yeux des peuples, et d’y vivre dans la splendeur, afin de mieux représenter la majesté du prince. D’un côté, ces magistrats et ces commandants prirent aisément celte décoration de leurs charges pour l’essentiel, ne songeant à se distinguer que par ces dehors fastueux ; et, de l'autre, les plus riches dans les provinces se les proposèrent pour modèles, cl furent bicniôl suivis par

les gens d'une fortuite médiocre, qUe les petits s’cITorcèrent d’égaler.

Tant de causes d’affaiblissement réunies et autorisées publiquement détruisirent en peu de temps l'ancienne vertu des Perses. Ils ne succombèrent pas comme les Romains, par de.s déclins imperceptibles, longtemps prévus, et souvent combattus. A peine Cyrus fut-il disparu, que l’on vit paraître comme une autre nation, et des rois d’un caractère tout différent. On n’entendit plus parler de cette éducation forte et sévère de la jeunesse persane, de ces écoles publiques de sobriété, de patience et d’émulation pour la vertu ; de ces exercices laborieux et guerriers : il n’en resta pas la moindre trace; une jeunesse élevée dans l’éclat et dans la mollesse, qu’elle voyait en honneur, se dégoAta aussitôt de l’heureuse simplicité de ses pères, et forma, dans l’espace d’une génération, une race toute nouvelle avec des mœurs, des inclinations et des maximes contraires aux anciennes. Ils devinrent hauts, vains, mous, inhumains, perfides dans les traités, et eurent pour caractère particulier, d’être de tous les peuples, les plus livrés au luxe, à la somptuosité à la bonne chère, et à l’ivrognerie même : de sorte qu’on peut dire que l’empire des Perses a été, presque dès sa naissance, ce que les autres empires ne sont devenus que par la succession des années, et qu’il a commencé par où les autres finissent. Il portait dans son sein le principe de sa destruction, et ce vice interne ne fit qu’augmenter de règne en régne.

Après le succès malheureux des expéditions (le Darius et de Xerxés contre la Scythie et contre la Grèce, les princes qui vinrent ensuite renoncèrent à l’ambilion de faire des conquêtes, et se livrèrent à l’oisiveté, à la mollesse et à l’indolence. Ils négligèrent la discipline militaire, et substituèrent une multitude confuse de milices, tirées par force de leur pays, à des troupes exercées et endurcies aux travaux de la guerre. On a pu remarquer, en plus d’une occasion, que toute la force et la ressource presque un’ique de l’armée des Perses était dans les Grecs qu’ils tenaient à leur solde ; qu’à proprement parler ils ne comptaient que sur eux, et qu’ils avaient grand soin de les opposer toujours aux meilleuics troupes des ennemis. Ils furent les seuls, dans l’armée de Darius,

qui firpnl bien leur devoir, cl qui lui dcmcuri^reiit fidèles jusqu’à la fin; el l'on a vu que le siml grand capitaine qu’Alexandre ail eu en tète est Meinnon lu Kliodien.

Au lieu de choisir, pour commander leurs Iroupw, des olficiers <|ui eussent de l'eipèriencectdes talents, ils prenaient les plus considérables de chaque nation, qui n'avaient souvent d’autre mérite que celui de la naissance, des richesses cl du crédit, et qui ne se distiiiguaient que par la somptuosité de leurs tables, par la magnificence de leurs équipages, par la foule de leurs gardes, des domestiques, des eunuques et des femmes. Tout cet assemblage, plus fait pour l'ostentation et pour une vaine montre que pour des expéditions militaires, chargeait de bouches inutiles une armée déjà trop nombreuse, la rendait pesante dans scs marches et dans ses mouvements par trop d’équipages, el la mettait hors d’étal de subsister longtemps dans un pays et de suivre jusqu’au bout de grandes entreprises en présence de l’ennemi.

Les rois de l’erse, se renfermant dans l’intérieur de leurs palais pour se livrer aux délices, cl ne su communiquant guère au dehors, donnaient toute leur confiance, et par là toute l’autorité, à des eunuques, à des femmes, à des esclaves, à des courtisans flatteurs occupés uniquement à écarter tout vrai mérite qui leur faisait ombrage, à faire tomber Ic-s récompenses des services sur leurs créatures, et à con- , fier les plus importantes charges plulét aux personnes dévouées à leurs vues d'iiitérél et d’ambition qu’à des sujets capables de bien servir l’état.

lin autre caractère de ces princes, qui n’est que trop ordinaire, contribua beaucoup à la ruine de l’empire. Ils étaient accoutumés dés leur cufance à de fausses louanges, à des complai- .sances excessives, à des soumissions aveugles. On les élevait dans une si haute idée de leur propre grandeur, qu'ils se persuadaient aisément que le reste des hommes n’élail fait que pour les servir el pour leur plaire. On ne prenait pas soin de les instruire de leurs devoirs, des maximes d'un bon et sage gouvernement, des principes pour juger du solide mérite et pour discerner Ic^s hommes capables de gouverner sous eux. Ils ignoraient que le pouvoir

] souverain ne leur était confié que pour protéger leurs sujets et pour les rendre heureux. On ne leur faisait pas sentir le plaisir touchant d’élre les délices de leurs peuph-s et la source publique de la félicité d’un si vaste empire, comme l’avait été le grand Cyrus, que chaque famille aimait comme son père, et dont on avait regardé la perle comme une désolation publique. On faisait consister la grandeur du prince à être craint, et à pouvoir satisfaire impunément toutes scs passions.

Une si mauvaise éducation ne pouvait former que di's princes faibles ou vicieux. Us n’étaient pas en état de soutctiir le poids il’un si grand empire, ni d'embrasser toutes les parties d’un gouvernement si étendu et si pénible, l-a paresse el l’amour du plaisir les rendaient inappliqués et ennemis des alTaires, et ils sacrifiaient les plus grands intérêts à leurs amusements. Quelques-uns avaient naturellement d’assez heureuses dispositions pour devenir bons princes, s’ils n’avaient été amollis par les charmes d’une vie voluptueuse et livrés à la séduction d’une puissance trop absolue et d’une trop grande prospérité. La flatterie les avait rendus incapables d’entreprendre dans leurs conseils aucune parole libre, ni de sontfrir In moindre résistance à leurs volontés.

Il ne faut pas s'étonner s’ils n’étaient guère aimés de leurs sujets , puisqu’ils n’aimaient que leur propre grandeur el étaient accoutumés à y sacrifier tout le reste. Darius, dans son malheur, fut alvandonné de scs généraux d’armées , de ses gouverneurs de provinces , de scs oDlciers , de ses domestiques , de ses peuples , et ne trouva nulle part une alTcction sincère et un véritable attachement à sa personne et à ses intérêts. L’éclat éblouissant de la monarchie dt>s Persc-s cachait une faiblesse réelle: celte puissance énorme , accompagnée de laul de faste cl de hauteur , n’avait aucune ressource dans le cœur des peuples. Au premier coup qu’on porta à ce colo.sse , il fut renversé.

-c^ by Googli

«*Cf> 2«7

8 XII. — LACàoftXOHE SB AÉTOLTB COTrTBB LES MaCÉ* IK>!(IBI«8 AVEC PHRSOIB TOUT LE PÊLOPOK.VfcSE. An- 'TIPATEB Y ACCOÜBT , DÉFAIT LBS EX?(CIIIS DANS r!1B BATAILLE OU ACIS EST TUÉ. AlEXANDBE MABCIIE CON*

TBE Dessus. Thalestbis. reine des Amaiones, VIENT DB fort loin POUR LE VOIR. DE RETOUR DANS LA PARTIIIB. IL SE LIVRE AU PLAISIR ET A LA DÉ- RAUCIIE. Il CONTINUE SA MARCHE CONTRE DESSUS.

Prétendue conspiration de Piiilotas contre.le ROI : il est mis a mort , AUSSI BIEN QUE PARMÉNION BON PERE. Alexandre DOMPTE PLUSIEURS PEUPLES. Il ARRIVE enfin danslaBactrianb. On lui .vméne.

Bemcs.

Pendant que les choses se passaient ' dans l’Asie comme nous l'avons vu , il y eut quelques mouvements dans la Grèce et dans la Macédoine. Meinnon’, qu'.\leiandre avait envoyé en Tlirace, s’y étant révolté, et, par sa réhellion , ayant attiré de ce côté-lè les forces d’Aiitipater , les Lacédémoniens crurent que c’était une occasion favorable de secouer le joug de la Macédoine , et attirèrent dans leur parti presque tout le Péloponnèse. Sur cette nouvelle, Antipater, après avoir accommodé les affaires de la Thrace le mieux qu’il lui fut possible, revint i la hâte en Grèce, et dépêcha sur-le-champ des courriers & Alexandre pour lui donner avis de ce qui s'y passait. Dès qu’il eut atteint l’ennemi, il résolut de combattre. L’armée des Lacédémoniens n’était composée que de vingt mille hommes de pied et de deux mille chevaux, sous la conduite d’Agis leur roi: celle d’ Antipater était plus forte du double. Agis, pour rendre ce grand nombre inutile , avait choisi un terrain étroit et resserré. La mêlé-e fut rude d’abord, chaque parti faisant des efforts extraordinaires de bravoure pour soutenir l’honneur de sa nation. Les uns animés par leur anciennne gloire, les autres par leur grandeur présente, combattaient avec un égal courage , ceux-là pour la liberté , ceux-ci pour l’empire. Tant qu’on demeura dans le terrain où la bataille avait commencé , Agis eut l’avantage ; mais, quand , par une fuite simulée , .Antipater eut attiré les ennemis en plaine campagne , alors, déployant toutes ses forces, il devint supé*-

< An M. 3e7t;«v.J.C. 330.-Diod. Ilb. n pag. 5Ï7. — Q Curl. iib. 6, Mp. 1.

> C'ett un autre que le célèbre Memnon dont U a été parlé auparavanl. I

rieur et sut bien profiter de son avantage. Agis se faisait remarquer par ses armes, par sa bonne mine , et encore plus par son courage. Le fort du combat fut autour de lui : il fit des prodiges de valeur. Enfin , blessé de plusieurs coups , les siens l’emportèrent sur son bouclier. Ils ne perdirent point courage; et , s’étant saisis d’un poste avanlageni où ils SC tenaient serrés dans leurs rangs, ils soutinrent vigoureusement le choc des ennemis. Après une longue résistance , les I.acédémnniens commencèrent à plier , ne pouvant plus qu’à peine soutenir leurs armes toutes trempées de sueur; puis ils lâchèrent le pied, et prirent enfin tout à fait la fuite. Le roi , .se voyant vivement poursuivi , fit encom quelques elforls, malgré sa faiblesse, pour se défendre contre les ennemis. Intrépide et invincible jusqu’à la fin, mais accablé par le nombre , il mourut les armes à la main.

Il périt dans ce combat , du cété des Lacédémoniens , plus de trois mille hommes , et mille tout au plus des Macédoniens ; mais à peine y en eut-il un seul de ceii.x-ci, qui retournât sans blessures. Cette victoire ne ruina pas seulement la puis.sancc de Sparte et de scs alliés , mais l’espérance de ceux qui n’attendaient que l’issue de cette guerre pour se déclarer. .Antipater en manda anssitdt la nouvelle à Alexandre ; mais , en sage courtisan , il le fit de la manière du monde la plus modeste, la plus mesurée, et la plus propre à amortir l’éclat d’une victoire qui pouvait l’exposer à l’envie, il connaissait la délicatesse de son maître sur le point d’honneur , qui lui faisait regarder la gloire d’autrui comme une diminution de la sienne. En effet ' , il ne put apprendre cette nouvelle sans laisser échapper quelques roots qui témoignaient sa jalousie. Antipater n’osa disposer de rien par lui-méme. Il permit seulement aux Lacédémoniens d’envoyer une ambassade au roi pour apprendre de sa bouche leur sort. 11 leur pardonna, à la réserve des auteurs de la révolte, qu’il fit put'ir.

La mort de Darius ' n’empécba pas Alcxan-

' « Aleianclcr bovin vIncI volnerat ; Antlpalruin vl- « cISBO,' ne taçUua quidem indignabalur , vue domptuoi a glorlcexUlimans quidquld ceasUKt alicoe. a (Q. Cvar.)

a Q. Curl. Ilb. 0, cap. 2-1.

S»S <«Sh»

dre de poursuivre Bessus, qui s'était retiré dans la Bactriane , où il avait pris le titre de roi et le nomd’Artaxcrie; mais, voyant ciiQn qu’il n'y avait pas moyen de l’atteindre, il retourna dans le pays des Parthes. Il séjourna quelques jours à Hécatompjie, et commanda qu’on y amenit des vivres de tous célés.

Pendant ce séjour, il se répandit un bruit, dans toute l’armé-e, que le roi , content de ce qu’il avait fait jusque-là , se préparait à retourner en Macédoine. Dans le moment même, les soldats , comme si on eût donné le signal du départ , courent comme des insensés dans leurs tentes, se mettent à plier bagage, se hâtent de charger les chariots , et remplissent tout le camp de tumulte. Le bruit en vint bientôt aux oreilles d’Alexandre. Effrayé de ce désordre , il fait venir les ofliciers dans sa tente, cl, les larmes aux yeux, il se plaint de ce qu’au milieu d’une carrière si glorieuse il se voit tout à coup arrêté et contraint de retourner en son pajs plutôt en vaincu qu’en victorieux. Les ofliciers le consolent et te rassurent ; ils lui représentent que ce mouvement subit n’est qu’une saillie et une fougue passagère qui n’aura point de suite; ils lui répondent de l'obéissance des soldats , pourvu qu’il veuille leur parler lui-même , mais avec bonté et douceur. Il promit de le faire. Ce qui avait donné lieu à ce faux bruit, c’est qu’il avait licencié quelques troupes grecques après les avoir richement récompensées ; de sorte que les Macédoniens crurent la guerre finie pour eux comme pour les autres.

Quand Alexandre eut assemblé l’armée, il lui parla en ces termes : « Je ne m’étonne « point, soldats, si, après les grandes choses « que nous avons faites jasqu’ici, vous êtes « rassasiés de gloire et ne cherchez plus que « le repos. Je ne ferai point ici le dénombre- « ment des nations que nous avons domptées ; « nous avons conquis plus de provinces que « les autres n’ont pris de villes. Si je croyais « nos conquêtes bien assurées parmi des peu- « pies vaincus si promptement, je ne le dis- « simule point, je penserais comme vous; et « je me hâterais d’aller revoir mes dieux do- « mestiques, ma mère, mes soeurs et tons mes « sujets, et jouir, dans le sein de ma patrie , « de la gloire que j’ai acquise avec vous. Mais

« cette gloire , elle s'évanouira bientôt, si nous « n’y mettons le dernier sceau. Pensez-vous « que tant de peuples, accoutumés à une « autre domination , et qui n’ont avec nous O nulle conformité ni de religion, ni de mœurs, « ni de langage , aient été domptés au même « temps que vaincus , qu’un retour si préci- « pité ne leur remettra pas les armes à la « main ? Que deviendront les autres qui res- « tent encore à subjuguer ? Quoi ! faute de « courage, laisserons-nous notre victoire impar- > faite? mais ce qui me touche bien plus vi- « vement, laisserons-nous le crime et l’attentat « de Bessus impuni ? Pourrez-vous voir pas- « ser le sceptre de Darius dans les mains « meurtrières de ce monstre, qui, après l’avoir « chargé de chaînes comme un captif, l’a en- « fin assassiné pour nous ravir la gloire de le K sauver ? Pour moi , il me tarde que je ne « le voie à un infâme gibet payer à tous les « rois et à tous les peuples de la terre la « juste peine de son exécrable parricide. Je « ne sais si je me trompe, mais il me semble « que je lis sur vos visages l’arrét de sa mort, « et que la colère qui étincelle dans vos yeux « m’annonce que vous tremperez bientôt vos « mains dans le sang de ce traître. »

Les soldats ne laissèrent pas achever Alexandre ; et , battant des mains, ils s’écrièrent tous à l’envi qu’il les menât où il lui plairait. C’était l’cITet ordinaire des discours de ce prince. Dans quelque découragement qu’ils fussent, une seule parole sortie de sa bouche les ranimait sur-le-champ, et leur inspirait cette galté et cette ardeur martiale qui paraissait toujours sur son visage. Le roi , profilant de cette heureuse disposition on il voyait toute l’armée, traverse le pays des Parthes , et arrive en trois jours sur la frontière de rifycarnie, qui se soumit. Il subjugua après cela les ^lardes, les Ariens, les Drangiens, les Arachosiens, et plusieurs autres nations encore, où scs armées victorieuses passaient avec plus de rapidité que d'ordinaire on ne voyage. Souvent il poursuivait l’ennemi, des jours et des nuits entières, sans donner presque aucun repos à ses troupes. Par cette rapidité prodigieuse il surprenait des peuples qui le croyaient encore bien loin , et il les accablait avant qu’ils eussent eu le temps de se mettre en état de défense. C’était l’idée

qu’avait donnée de ce prince , plusieurs siècles auparavant , le prophète Daniel , en le représentant sous l'image d'une panthère, d'un léopard, d’un bouc qui s’élançait avec une si grande vitesse, que ses pieds semblaient ne pas toucher la terre.

Nabarzane', complice de Dessus, qui avait auparavant écrit k Alexandre , vint se rendre à lui sur sa parole quand il le sut & Zadracarte, capitale de l’IIyrcanie, et entre autres présents lui amena l’eunuque Bagoas , qui, depuis, eut un grand crédit sur l’esprit de ce prince, comme il l'avait eu sur celui de Darius.

Dans le même temps arriva Thalestris, reine des Amazones. Un ardent désir de voir Alexandre fit sortir cette princesse de scs états, et lui fit parcourir beaucoup de terres pour satisfaire sa curiosité. Quand elle ftit assez proche du camp , elle envoya l’avertir qu’une reine qui le venait visiter, et qui mourait d’envie de le connaître, était arrivée, et n’était pas bien loin de là. Alexandre lui ayant donné une | réponse favorable , elle commanda à son train de s’arrêter, et vint avec trois cents femmes ; et , dès qu’elle eut aperçu le roi, elle se jeta en bas de son cheval , portant deux lances à la main droite. L’habit des Amazones ne leur couvre pas tout le corps ; car du côté gauche elles ont le sein découvert, et tout le reste est caché , hors que leur robe, troussée avec un nœud , ne leur passe pas le genou. Elles gardent une de leurs mamelles pour nourrir leurs filles, et brûlent la droite pour mieux bander l’arc et lancer le javelot ; d’où leur est venu le nom d’ Amazones*. Thalestris regardait le roi sans s'étonner*, et, le considérant attentivement , ne trouvait pas que sa taille répondit à sa renommée ; car les barbares sont fort touchés d’un air maje.stueux , et n’estiment capables des grandes choses que ceux que la nature a favorisés des avantages du corps. Elle ne lui dissimula pas qu'elle était principalement venue pour avoir de sa posté-

* Q. Cart. lib. 6, cap. 5.

* C'csl uti mol grec qui stgnifle . tans mameUet.

* « iDlerrilo vullu rcgemTbaleslrUinlnebalur, habitam I ejus baudquaquam rerum f&ma paretn oculU perlus- H tram : quippe omnibus barbaris in corporum roajetiaie « veneraüo est, magnorumque operum non alios capaces « puuiit, quàm quoi eitmil specie donare natura dignaia « aitvP (Q. Coït.)

rité , ajoutant qu’elle se croyait digne de donner des héritiersà son empire. Cette demande obligea Alexandre de séjourner là quelque temps, après lequel Thalestris retourna en son royaume, et le roi en la province des Parthes. Voilà ce qu’en dit Quinte-Curce. Mais cette histoire, aussi bien que toute celle des Amazones, parait à des auteurs fort sensés entière^ ment fabuleuse'.

Alexandre se livra, dans la suite, tout entier à ses passions, changeant en orgueil et en débauche la modération et la continence qui l’avaient fait admirer jusquedà, vertus bien nécessaires dans une grande fortune. Il n’était plus le même. Invincible aux dangers et aux fatigues de la guerre, il ne le fut point à la douceur du repos. Dès qu’il eut un peu de relâche, il s’abandonna aux voluptés; et celui que les armes des Perses n’avaient pu vaincre fut vaincu par leurs vices. Ce n’était plus que jeux , que parties de plaisir , que femmes, que festins désordonnés où il passait les jours et les nuits à boire. Ne se contentant pas des troupes de bateleurs et de jouours d’instruments qu’il avait fait venir de Grèce, il faisait chanter à des femmes captives, qu'il avait à sa suite, des chansons à leur mode. Dans la troupe de ces femmes il en vit une plus triste que les autres , et qui , par une modeste honte accompagnée de dignité , témoignait plus do répugnance à se laisser produire en public. Elle était d’une grande beauté, à laquelle sa pudeur ajoutait de nouvelles grâces ; car elle tenait les yeux baissés, et faisait ce qu’elle pouvait pour se couvrir le visage. Le roi se douta bien, à son air, qu’elle n’était pas d’une naissance commune ; et , s’en étant informé d’elle-méme , elle répondit qu’elle était la petite-fille d’Ochus , peu auparavant roi de Perse, et fille de son fils ; qu’elle avait épousé Hystaspe, parent de Darius , et général d’une grande armée. Alexandre , touché du sort d’une princesse issue du sang royal et réduite à un si triste état , ne la mit pas seulement en liberté , mais il la rétablit dans tous ses biens, et fit chercher son mari pour la lui rendre.

Ce prince avait naturellement un fonds de . bonté et d’humanité qui le faisait compatir

vr;;ogle

* Q. Curl. ilb. 6« (âp. 6

aux maux des personnes même de la plus basse condition Un jour, un pauvre Macédonien conduisait devant lui un mulet chargé d’or pour le roi ; le mulet était si las, qu’il ne pouvait plus ni marcher ni se soutenir ; le muletier, prenant la charge , la porta, avec beaucoup de peine, un assex long espace de chemin. Le roi, le voyant accablé sous le poids , et prêt à jeter le fardeau à terre pour se soulager ; i\V te lasse pas encore, mon ami, lui dit-il, IdcAe de fournir te reste du chemin , et de porter cette charge dans ta tente , car je te la donne.

Dans une marche forcée que Ht Alexandre* au travers de lieux arides, avec un petit corps de cavalerie, pour atteindre Darius, il rencontra des Macédoniens qui portaient, sur dm mulets, de l’eau dans des peaux de chèvre. Les Macédoniens, ayant vu ce prince demimort delà chaleur extrême et de la soif ardente qui le consumaient, car c’était vers l’heure de midi , remplirent promptement un casque d'eau , et coururent la lui présenter. Alexandre s’informa d’abord à qui iis portaient cette eau. Iis répondirent : Aous la portons à nos enfants ; mais ne vous inquiétez point, seigneur : pourni que vous viciez, nous en autans assez d'autres, si nous perdons ceujc-ci, A ces mots, Alexandre prend le casque, et, regardant tout autour de lui , il voit tous ses cavaliers, qui, la tête penchée, et les yeux avidement attachés sur cette boisson, la dévoraient par leurs regards. Il la rend è ceux qui la lui avaient présentée en les remerciant et sans en boire une goutte. Il n’y en a pas assez pour toute ma troupe, dit-il; et,. si je buvais seul, les autres en seraient encore plus altérés, et mourraient de langueur et de défaillance. Scs cavaliers , touchés jusqu’au vif d’une magnanimité et d’une tempérance si ad- ’mirables, lui crièrent de les mener partout où il voudrait sans les ménager ; qu'ils n’étaient plus las, qu’ils n’avaient plus soif, et qu’ils ne te croyaient plus des hommes mortels pendant qu’ils auraient un tel roi.

De tels sentiments d’une bonté généreuse et compatissante font bien plus d’honneur à

' Pliil. In .tiei. pi(;. 667.

» la. Ibirt.

un prince que tontes les victoires et que tontes les conquêtes. Si Alexandre les avait toujours conservés, il aurait véritablement mérité le titre et le surnom de grand : mais une prospérité trop éclatante et trop suivie, qui est nu poids au-dessus de ta force humaine, l’en dépouilla peu à peu, et lui lit oublier qu’il était homme. Plein d'un mépris dédaigneux pour les coutumes de son pays, comme si elles n’eussent plus convenu au maître du monde, il quitta l’habillement, les mœurs et la manière de vivre des rois de Macédoine, où il trouvait trop de simplicité, et qui lui paraissaient audessous de sa grandeur. Il alla jusqu’à affecter le faste des rois de Perse par l’endroit même par lequel ils semblaient s’égaler aux dieux, en exigeant que les vainqueurs des nations se prosternassent à ses pieds et lui rendissent des hommages et des services qui ne conviennent qu’à des esclaves. Il avait fait un sérail de son palais, l’ayant rempli de trois cent soixante concubines , autant qu’en avait eu Darius, avec, des troupes d’eunuques, les plus infâmes de tous les hommes. Non content d’avoir pris lui-même la robe persane , il obligeait aussi ses capitaines , ses amis , et tous les grands de sa cour, de s’habiller de la même sorte : ce qui leur causait une douleur sensible ; mais personne n’osait se plaindre , ni le contredire.

Les vieux soldats de Philippe, éloignés de toutes sortes de voluptés, détestaient tout haut ce luxe si prodigieux et tous ces vices dont l’armée s’était infectée dans Sure et dans Ecbatane. C’était même un langage tout commun dans l’armée , « qu’on avait plus perdu

que gagné par la victoire : que c’étaient « les Macédoniens en effet qu’on pouvait dire <1 vaincus , de prendre ainsi les coutumes et « les mœurs des étrangers;que tout le ii uu uc a leur longue absence serait donc de retourner a en leur patrie dans l'équipage et l’habit des a barbares : qu’Alexandre avait honte d’eux et a les dédaignait ; qu’il aimait mieux ressema hier aux vaincus qu’aux victorieux, et que a de roi de Macédoine ii était devenu satrape a de Darius, a

Le roi n'ignorait pas le mécontentement de sa cour et de son armée, et il essaya d'en regagner l’estime et l’amitiè par ses bienfaits

<*«(> «Bi <$»«.

et les largesses: miis lo servitude', à quelque haut prix qu’on la mette, ne peut plaire à des hommes libres. Il crut que le remède le plus sur était de les occuper, et pour (cla il les mena contre Dessus. Mais , parce que l’armée était si chargée de butin et d’attirail inutile , qu’elle ne pouvait qu’à peine su remuer, il fit porter au milieu de la place publique tout son bagagepremièrement, ensuite celui de scs troupes , à la réserve des choses nécessaires ; puis fit porter le tout de là sur des chariolsdans une grande campagne. Tout le inonde était en peine de ce qu’il voulait faire. Après avoir renvoyé les chevaux, il mit le feu lui-mème à ses propres hardes, et commanda qu’on en fît autant à toutes les autres. Les Macédoniens allumaient donc eux - mêmes le feu, et brûlaient ces riches dépouilles, qui étaient le prix de leur sang , et qu’ils avaient bien souvent tirées du milieu des flammes. Un tel sacrifice devait leur coûter beaucoup ; mais l’exemple du roi étouffait toutes les plaintes, et la perte de leur bagage semblait les toucher moins que celle de la discipline. Une courte harangue du prince apaisa toute leur douleur ; et, se trouvant désormais plus libres pour leurs fonctions, ils partirent avec joie , et prirent leur marche vers la Bactriane. Ils trouvèrent dans cette marche des difficultés qui auraient rebuté tout autre qu’Alexandre : mais rien n’était capable de l’effrayer ni de l’arrêter ; et il comptait fermement sur son bonheur , qui , en effet , ne l’abandonna jamais , et le tira de mille dangers où lui et son armée auraient dû naturellement périr.

Quand il fut arrivé dans le pays des Drances*, un nouveau genre de danger lui causa beaucoup d’inquiétude et d’alarme : c’était le bruit d’une conspiration contre sa personne. Un certain Dymnus, peu considéré à la cour, en avait formé le dessein pour quelque mécontentement particulier. 11 en avait fait part à un jeune homme appelé Nicomachus , qui s’en ouvrit à Cébalinus son frère. Celui-ci le déclara aussitôt à Philotas, et le pria instamment

• O Seü , ut opinor, llberu preUam terviluUs Ingratum « est. » (Q. Cuit.)

< üiod Ub 17, pag. 550, S31.— Q. Curl. lib. 6, cap. 7- 11 ; cl lib. 7. cap. 1, 11. — Arrlao, Ub. 3. pag. 111, 112, — nul. to Alex. pag. 002, 093.

d’en donner avis au roi, parce que le temps pressait, et que dans trois jours ce criminel des.sein devait être mis à exécution. Philotas, ayant loué sa fidélité , rentre de ce pas chez le roi, avec qui il s’entretint longtemps de toute autre chose, sans lui d re un mot de ce qu’il venait d’apprendre. Sur le soir, Cébalinus, le prenant à la sortie, et lui demandant s’il avait fait ce dont il l’avait prié . il lui répondit qu’il n’avait pu en parler au roi , et passa outre. Le lendemain ce jeune homme se présenta encore à lui comme il entrait au palais , et le conjura de se ressouvenir de ce qu’il lui avait communiqué le jour de devant. Il lui dit qu’il n’avait garde d'y manquer, et toutefois il n’en parla point encore. Alors Cébalinus commença à se défier de lui , et , craignant que , si ta chose venait à se découvrir par un autre , on ne lui fît un crime de son silence, la fil savoir à Alexandre par une autre voie. Le prince, ayant appris de la bouche même de Cébalinus tout ce qui s’était passé et les instances réitérées qu’il avait faites à Philolas, commença par ordonner qu’on lui amenât Dymnus. Celui-ci , se doutant bien pourquoi le roi le mandait , se passa son épée au travers du corps. Les gardes, l’ayant empêché de s’achever , l’emportèrent au palais. Le roi lui demanda quelle raison il avait eue déjuger Philotas plus digne que lui du royaume do Macédoine. Mais il avait déjà perdu la parole ; de sorte qu’après un profond soupir, tournant la tête de l’autre côté, il rendit l’esprit.

Le roi ensuite fil venir Philotas, et lui parlant seul à seul et sans témoins , il s’informa de lui-même s’il était vrai que Cébalinus l’eût i pressé à diverses reprises de lui parler d’une conspiration formée contre lui. Philotas, sans faire paraître de trouble, l’avoua ingénument, mais s’excusa sur ce que l’auteur de cet avis lui avait paru peu digue de créance. Il ajouta néanmoins que la mort de Dymnus lui faisait connaître qu’il avait eu grand tort de garder un si long silence dans une affaire de cette nature; et , SC reconnaissant coupable , il embrassa les genoux du roi, et le supplia d’avoir plus d’égard à sa vie passée qu’à la faulequ’il vcnaitde commettre, non par aucune mauvaise intention, mais dans la crainte d'alarmer mal à propos le roi par un avis qui lui paraissait sans fondement. Il n’est pas aisé de dire si Aleian-

dre le crut, ou si alors U dissimula. Quoi qu’il en soit, il lui donna la main en signe de réconciliation, et lui dit qu’il voulait bien croire qu’il avait plutôt méprisé l’avis qu’il ne l’avait célé.

Philolas avait beaucoup d’envieux et d'ennemis à la cour; et il était diflicile que cela fût autrement , parce qu’entre tous les courtisans il était un de ceux qui avaient le plus de faroiliarilé et de crédit auprès du roi. Au lieu de tempérer et d’amortir l’éclat d’une faveur si brillante , par un air de douceur et de bonté et par une sage modération, il semblait au contraire ne chercher qu’à irriter l’envie par l’alTectation d’un faste insensé qui dominait généralement dans ses vêtements , dans son train, dans scs équipages, dans sa table , et encore plus par des manières pleines de hauteur et de fierté qui le faisaient haïr de tout le inonde. Parménion, son père, choqué de cet air fastueux, lui dit un jour: Mon fils, faistoi plus petit'. Ce mot est plein de sens, et marque un homme qui connaissait parfaitement la cour. Il lui donnait souvent de pareils avis; mais une trop grande prospérité rend sourd et aveugle , et l'on ne croit pas qu’une faveur si bien établie puisse jamais changer. Philotas éprouva bien le contraire.

Alexandre avait d’anciens sujets de plainte contre lui. Il se donnait * la liberté de parler peu respectueusement du prince , et flère- 4nenl de lui-mème. Ouvrant un jour son cœur à une femme qu’il aimait ( elle s'appelait Antigona ) , il sc mit à vanter insolemment les services de son père et les siens. « Qu’aurait « été Philippe, disait-il, sans Parménion? et « que serait Alexandre sans Philotas? Que de- « viendrait sa prétendue divinité , et son père a Ammon , si nous nous opposions à cette fa- « hle? » Tous ces discours furent rapportés à Alexandre, et le fait fut constaté par ta déposition même d’Antigona. Il l’avait néanmoins dissimulé jusque-là, sans que jamais il eût laissé échapper contre lui aucune plainte à ce sujet dans le vin et dans la débauche ; et il ne s’en était ouvert à aucun de ses amis , pas même à Éphestion , pour qui il n’avait rien de secret. Maisl’accusation ré-cente fit revivre tous les anciens mécontentements.

* Il fxfu yivov.

• FlQL dv Ibrlaat Aies. or. S, pH. 338

Aussitôt après l'enlreticn qu’il avait en avec Philolas, il tint conseil avec scs principaux confidents. Cratère, qui était fort bien dans son e.sprit, et qui, par cette raison-là même, portait d’autant plus d'envie à Philotas, crut que c’é>tait là une belle occasion de supplanter son rival. Cachant donc sa haine sous une apparence de zèle, il fit sentir au roi « combien il avait à « craindre et de la part de Philotas même. « parce que le pardon ne change point n i « cœur qui a pu concevoir un parricide si exé- 0 erable, et de celle de Parménion, son père, O qui ne pourra, disait-il, soutenir cette pen- (I sée, qu’il doit au prince la vie de son fils. Il « est des bienfaits qui deviennent à charge, et (I dont on ne cherche qu’à abolir la mémoire, CI quoi qu’il en doive coûter. D’ailleurs, qui O peut nous répondre que tous deux ne soient O point entrés dans le complot? Quand il s’aa git du salut du prince, tout est important, et O tout devient preuve, jusqu'aux plus légers O soupçons. Peut-il entrer dans l’esprit qu’un « favori, comblé de grâces par son roi, de- « meure tranquille sur un avis de cette impor- O tance? Mais, dit-on, c’étaient de jeunes « gens peu dignes de foi qui faisaient ce rap- « port. Pourquoi donc les tenir deux jours B comme s’il eût ajouté créance, et leur prou mettre toujours d’en parler au roi? Qui ne U voit que c’était pour les empêcher d’arriver a à lui par une autre voie? Sire, votre intérêt, « et celui de l’état demandent qu’on mette à a la question Philotas, pour s’assurer du fait, a et pour connaître les complices. » Ce fut l’avis de tous ceux qui assistaient au conseil , et le roi s’y rendit. Il les congédia après leur avoir recommandé le secret ; et, pour mieux cacher sa résolution , il fit publier le départ pour le lendemain. Il convia même Philotas à souper.

Au commencement de la nuit, différents corps-de-gardc ayant été disposés où il était nécessaire, on entra chez Philotas. Il dormait d’un profond sommeil. S’élanl éveillé en sursaut, comme on lui mettait les fers aux mains, il s’écria : AhI seigneur, la rage de mes ennemis a prévalu sur votre bonté. Après quoi on lui couvrit le visage, et on l’emmena au palais, sans qu’il dit un seul mot. Le lendemain, les Macédoniens avant eu ordre rie s’y rendre

en armes, il s’y en trouva au nombre de six mille. C'était une ant-ienne coutume, qii’cn temps de puerre l’armée connaissait des crimes capitaux, et en temps de paix le peuple : de sorte que la puissance du prince n’avait point de lieu , si elle n’était autorisée de l’un ou de l’aulre; et il fallait que le roi commençét par persuader avant que de pouvoir user de son pouvoir

On exposa d’abord le corps de Dymnus, la plupart ne sachant ce qu’il avait fait, ni par quelle aventure il était mort. Puis le roi vint à l’assemblée, la douleur peinte sur le front , et toute sa cour de même, chacun attendant où aboutirait ce funèbre appareil. Le roi tint longtemps les yeux baissés contre terre comme tout interdit. Enfin, ayant repris scs esprits, il parla de la sorte : <■ Peu s’en est fiillu, U soldats, que je ne vous aie été ravi par la trao hison d’un petit nombre de scélérats : mais « me voici encore plein de vie par la provi- « dence et la miséricorde des dieux : et je pro- « teste que rien ne m’anime davantage i la « poursuite des parricides que la vue de celte « assemblée, dont l’intérêt m’est plus cher « quesna propre conservation : car je ne sou- « haite de vivre que pour vous ; et le plus doux « fruit de ma vie, pour ne pas dire l’unique , « est la salisfaelioii que j’aurais de pouvoir a reconnaître les services de tant de braves a hommes à qui je dois tout. » A ces mots, il fut interrompu par les cris et les gémissements des soldats, qui se prirent tous à pleurer. « Hé! que sera-ce donc, poursuivit-ii, quand « je vous aurai nommé les auteurs d’un si exé- O crabic attentat’? Je n’y puis penser sans fréa mir. Ceux que j’avais le plus comblés de mes « bienfaits, i qui j’avais le plus témoigné d’a- « mitié, enqui j’avais mis toute ma confiance, a et qui étaient les dépositaires de mes secrets a les plus intimes , Parménion et Pbilolas. » A ces noms tous les soldats se regardaient l’un l’autre , n’osant s’en rapporter au témoignage de leurs yeux et de leurs oreilles, ni croire ce qu’ils voyaient et ce qu’ils entendaient. On fil venir Nieomachus, Métron etCébalinus, qui déposèrent tout ce qu’ils savaient. Pas un d’eux ne chargeait Philotas d’avoir part à la conju-

* «Nlbll iKitesUi regnm valvbal , nlil piliu vslulswl < «oclorllw. v (Q. Coax.J

ration. L’assemblée, dans un trouble et un saisissement qu’il est plus facile de concevoir que d’exprimer, gardait un triste et morne silence.

On amena Philotas, qui avait les mains liées derrière le dos, et la tête couverte d’un méchant linge tout usé. Quel spectacle! Tout hors de lui-même, il n’osait ni lever les yeux, ni ouvrir la bouche. Puis , les larmes lui coulant des yeux en abondance, il s’évanouit entre les bras de celui qui le tenait. Et. comme on lui essuyait les pleurs dont il avait le visage baigné , le cœur et la voix lui revenant peu à peu , il semblait vouloir parler. Le roi lui dit que les Macédoniens seraient ses juges, et il se retira. Il ne fut pas dillicile à Philolas de se justifier. Aucun des témoxis , et de ceux qui furent mis à la question, n’avait déposé contre lui comme complice de la conspiration. Dymnus, qui en était l’auteur, ne l’avait nommé à aucun des conjurés ; et , s’il y eût eu part, et qu’il en eût été le chef comme on le prétendait, il n’aurait pas manqué de le nommer à la tête de tous les autres, pour les engager plus sûrement dans son complot. Si Philotas s’était senti coupable, sachant que Cébalinus , instruit de tout , cherchait avec empressement à en faire donner avis au roi , était-il vraisemblable qu’il fût demeuré tranquille deux jours entiers sans prendre aucune mesure ou pour se défaire de Céhalinns, ou pour mettre à exécution son projet ce qui lui eût été très-facile? Il mit ces preuves et beauconp d’autres dans tout leur jour, et n’oublia pas les raisons qui lui avaient fait mépriser l’avis qu’on lui avait donné, comme imaginaire et sans fondement. Puis, tournant tout d’un coup son discours vers Alexandre comme s’il eût été présent: « Seigneur , dil- « il, quelque part que vous soyex (car ou a « cru qu’il écoutait tout, caché derrière un « rideau), si j’ai failli en ne vous communi- « quant point l’avis que j’avais reçu, je vous « ai confessé ma faute , et vous me l’avez par- « donnée. Vous m’avez donné votre main B royale pour gage, et vous m’avez même B fait l’honneur de m’admettre à votre table. O Si vous m’avez cru, je suis innocent: si B vous m’avez pardonné , j’ai ma grâce. Je B m’en liens â votre jugement. Quel nouveau

-'3 Qï é';;ogle

O crime ai-je commis depuis? Je dormais « d’un profond sommeil quand mes ennemis U m’ont éveillé en me chargeant de chaînes. « Est-ce là l’état d’un homme qui se sent « coupable du plus horrible des crimes? Ma « conscience et votre parole , seigneur , me « procuraient cette tranquillité. Ne souffrez « pas que l’envie de mes ennemis l’emporte « sur votre clémence et sur votre justice. »

Le résultat de l’assemblée fut que Philotas serait mis à la question. C’étaient ses ennemis les plus déclarés qui y présidaient. Il n’y eut sorte de torture qu’on ne lui fit souffrir. Il montra d’abord beaucoup de fermeté et de constance : les tourments ne purent lui arracher aucune parole , pas même un seul soupir. Mais eiiQn , vaincu par la douleur , il s’avoua coupable, nomma plusieurs complices, et chargea même son père. Le lendemain , on fit lecture des réponses de Philotas en pleine assemblée , lui présent. Il fut condamné tout d’une voix, et, aussitôt après, assommé à coups de pierres avec quelques autres conjuré, selon la coutume de Macédoine.

On jugea aussi en même temps, et l’on fit mourir Lynceste Alexandre, qui avait été convaincu de conspiration contre le prince, et qui, depuis trois ans , était retenu en prison.

La condamnation de Philotas entraîna celle de Parménion, soit que le roi le jugeât effectivement coupable, soit qu’il crût avoir tout à craindre de sa part après la mort de son fils. Polydamas, l’un des seigneurs de la cour, fut chargé de cette exécution ; il avait été un des plus intimes amis de Parménion , si l’on peut donner ce nom à des courtisans qui o’aimeut que leur fortune. C’est ce qui le fit choisir, comme ne pouvant donner aucun soupçon à celui contre qui on l’envoyait. Il partit pour la Médie , où Parménion commandait l’armée, et avait la garde des trésors du roi , qui montaient à cent quatre-vingt mille talents, c’est-à-dire cinq cent quarante millions. Le roi l’avait chargé de plusieurs lettres pour Cléandre , lieutenant du roi dans la province, et pour les principaux officiers. Il en avait deux pour Parménion, l’une d’Alexandre, l’autre scellée du cachet de Philotas, comme s’il eût été encore vivant , afin que le père ne

se doutât de rien. Polydamas fit le chemin en onze jours, et descendit de nuit chez Cléandre. Toutes les mesures nécessaires ayant été prises , ils allèrent ensemble le lendemain , bien accompagnés, trouver Parménion. Il se promenait dans son parc. Du plus loin que Polydamas l’aperçut , il courut l’embrasser, faisant éclater la joie sur son visage; et, les compliments faits de part et d’autre mêlés de beaucoup de caresses, il lui donna la lettre qu’Alexandre lui écrivait. En l’ouvrant , il lui demanda ce que faisait le roi. Il répondit qu’il l’apprendrait par sa lettre. Et Parménion, après l’avoir lue , lui dit : a Le roi se prépare « à marcher contre les Arachosiens. Quel ad- « mirable prince, il ne se donne point de rc- « pos! Il serait pourtant bien temps qu’il son- « ge.1t à SC ménager, après avoir acquis tant « de gloire. » Ensuite il prit la lettre écrite au nom de Philolas ; et , à en juger par son visage , il la lisait avec plaisir. Dans ce moment, Cléandre lui plonge le poignard dans le flanc , puis lui porte un autre coup à la gorge, et les autres lui donnèrent même plusieurs coups après sa mort.

Ainsi finit ce grand homme, illustre dans la paix comme dans la guerre, qui avait fait plusieurs belles actions sans le roi, au lieu que le roi n’avait jamais rien fait de grand sans lui. 11 était homme de tète et d’exécution, aimé des grands, et plus encore des gens de guerre, qui avaient en lui une entière confiance, et qui se tenaient sûrs de la victoire quand ils marchaient sous sa conduite , tant ils comptaient sur son habileté et sur sou bonheur. Il était âgé pour lors de soixante-dix ans, et avait jusque-là servi le prince avec un zèle et une fidélité inviolables , dont il fut mal payé, son fils et lui ayant été mis à mort sur un simple soupçon, assez léger et destitué de toute preuve réelle, qui fit néanmoins oublier en un moment tous les grands services qu’ils avaient rendus l’un et l’autre à leur patrie.

Alexandre sentit bien que ces cruelles exécutions pouvaient aliéner de lui les esprits', et

• An. M. 3(rr.'>;iv. J. C. 33S -Arrian. lib. 3, pag. It3> 118. — Q. Curt. lib. 7. cap. 3-5.— Diod. lib 17, pag. 552- 53t.

il le connat clairemeut par des lettres que ses soldats écrivaient en Macédoine, et qu'il intercepta. Jugeant à propos de séparer du reste dej'arméeceux qui s'étalent le plus distingués par leurs murmures et leurs plaintes, de peur que leurs discours séditieux n'y répandissent le même esprit, il en lit un corps à part , auquel il donna pour chef Léonidas,sans les punir autrement que par cette espèce d'ignominie. ils y furent très-sensibles, et traviiillércnt à en effacer la honte par uu courage , une fidélité et une soumission qui ne se démentirent plus dans la suite.

Pour éviter les suites de ce secret mécontentement, Alexandre se mit en marche, et continua la poursuite de Bessus. Ce ne fut pas sans de grandes peines et de grands dangers. Après avoir traversé la Drangiane, l'Arachosie , le pays des Arimaspes , oü tout céda à ses armes, il arriva à une montagne appelée Paropamisus , qui fait partie du Caucase , où son armée essuya d'incroyables fatigues , i cause de la lassitude , de la disette , du froid , des neiges, qui firent périr un grand nombre de soldats. Bessus ravagea tout le pays qui était entre lui et le Caucase, pour mettre Alexandre, par la disette de vivres et de fourrages , hors d'état de le poursuivre. En effet , il eut beaucoup à souffrir ; mais rien n'était capable de le rebuter. Ayant fait reposer son armée à Drapsaque, il s'avança vers Aorneet Bactres, les deux plus puissantes villes de la Bactriane , et s'en rendit maître. A l'approche d'Alexandre , les Bactriens, au nombre de sept ou huit mille, qui, jusque-là, avaient paru fort attachés à Bessus, l'abandonnèrent tous, et se retirèrent chacun chez eux. Bessus, avec le petit nombre de troupes qui lui étaient demeurées fidèles , passa le fleuve Oxus, brûla tous les bateaux dont il s'était servi , dans la' vue d'en rendre le passage impraticable à Alexandre, et se retira à Nautaque, ville de la Sogdiane, résolu d'y lever une nouvelle armée. Alexandre ne lui en laissa pas le temps. N'ayant point trouvé d'arbres ni de buis pour construire des barques cl des radeaux , il s'avisa de distribuer aux soldats quantité de peaux pleines de paille et d'autres matières sèches et légères, sur lesquelles s'étant couchés, ils traversèrent le fleuve; et ceux qui étaient

passés les premiers se mettaient en bataille pendant que les autres suivaient. Il fit passer de cette sorte toute son armée en six jours.

Cependant Spitamène , qui était le grand confident de Bessus , forma contre lui une conspiration avec deux autres de scs principaux officiers. S'étaut saisis de sa personne, ils le chargent déchaînes, lui arrachent sa tiare de sa tète, mettent en pièces la robe royale de Darius, dont il était revêtu, et lefontmonter sur un cheval pour le livrer à Alexandre.

Ce prince arriva à une petite ville où habitaient les Brancliidcs. C'était une famille d'habitants de Milct, que Xerxès, à son retour de Grèce, avait autrefois fait pas.ser dans la haute Asie, et qu'il y avait richement établis , pour les récompenser de ce qu'ils lui avaient livré les trésors du temple d'Apollon surnommé Pidymien, dont ils étaient les gardiens. Ils reçurent le roi avec de grandes déinonslrations de joie, et se rendirent à lui eux et leur ville. Alexandre fit venir les Milésiens qui étaient dans son armée, lesquels conservaient contre les Branchides une haine héréditaire, à cause de la perfidie de leurs ancêtres. Il laissa à leur choix, ou de venger l'injure qu'ils en avaient autrefois reçue, ou de leur pardonner en considération de leur commune origine. Etant partagés de sentiments entre eux, et ne pouvant s'accorder, Alexandre prit sur lui la décision. Le lendemain il donna ordre à sa phalange d'environner la place, et, dès qu'on en aurait donné le signal, de saccager ce repaire de traîtres, et de les faire tous passer au fil de l'épée. Cet ordre inhumain fut exécuté avec la même barbarie qu'il avait été donné. Tous les citoyens, dans le temps même qu'ils allaient audevant d'Alexandre pour lui rendre leurs hommages, furent égorgés par les rues et dans leurs maisons, sans qu'on eût aucun égard à leurs cris et à leurs larmes, et sans qu'on fit aucune distinction ni de sexe ni d'âge : on arracha même les fondements des murs pour n'y laisser aucun vestige de ville. Quel était donc le crime de ces malheureux habitants? Etaientils res|)onsables de celui qu'avaient commis leurs pères il y avait plus de cent cinquante ans? Je ne sais si l'histoire fournit quelque autre exemple d'une barbarie si brutale et si forcenée.

Peu (le temps après on amena à Alexandre Bessus, non-seulement lié et garrotté, mais tout nu. Spitaméne le tenait attaché avec une chaîne qu'on lui avait passée au cou ; et l’on n’eût su direà qui cet objet était plus agréable, aux barbares ou aux Macédoniens. En le présentant au roi , il lui dit : « Enfin je vous ai « vengés, vous et Darius, mes rois et mes mat- « très. Je vous amène ce scélérat, qui a assas- « siné son seigneur, et qui est traité mainte- « nant selon l’exemple qu’il en a lui-même « donné. Hélas ! que Darius ne peut-il être té- 0 moin d’un tel spectacle! » Alexandre, après avoir fort loué Spitaméne, se tournant vers Bessus , lui dit : « Quelle rage de tigre s’est « emparée de ton cœur pour avoir osé chartt ger de chaînes, puis égorger ton roi et ton « bienraiteur? Retire4oi de devant mes yeux, « monstre de perfldie et de cruauté ! » Il n’en dit pas davantage ; et, ayant fait venir Oxathre, frère de Darius , il lui remit Bessus entre les mains, pour lui faire essuyer toute l’ignominie qu’il méritait, différant néanmoins son supplice, dans la vue de le faire juger dans l’assemblée générale des Perses.

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