‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 4)Chapitre 17 sur 61 · CI · texte numérisé non relu

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Néchao, comme je l'ai marqué ailleurs Puis il songeail, après avoir abaissé l’orgueil de Cartbage , contre laquelle il était fort irrité , à passer en Espagne , que les Grecs appelaient ibérie, du nom du fleuve Ibérus; ensuite il devait franchir les Alpes, et raser toute la cAte d’Italie, d’où il n’eOt eu qu’un petit trajet jusqu’en Épire, et de là dans la Macédoine. Il envoya , pour cet elTet , ordre aux vice-rois de Mésopotamie et de Syrie, de taire construire en plusieurs endroits sur l’Euphrate , et surtout à Tbapsaque, le nombre de vaisseaux nécessaire pour cette entreprise; et il (U couper, sur le mont Liban, des arbres qu’on devait transporter dans la ville que je viens de nommer. Mais cc dessein, avec bien d’autres qu'il roulait dans son esprit, échoua par sa mort prématurée.

En continuant son chemin, il passa à Pasargade , ville de Perse. Orxinc était le gouverneur du pays. C’était le plus grand seigneur detoutes ces contrées. Il descendait de Cyrus, et, outre les richesses de ses ancêtres, il avait luiméme amassé de grands trésors , étant depuis longtemps maître d’une étendue considérable de pays. Il avait rendu un service considérable au roi. Celui qui commandait dans la province, pendant l’expédition d’Alexandre dans l’Inde, vint A mourir; Orxine, voyant que, faute de gouverneur, tout y allait tomber dans le désordre et dans la confusion , prit le maniemeut des alTaires, les remit en bon ordre , et les y conserva jusqu’à l’arrivée d’Alexandre. 11 alla au-devant de lui avec toutes sortes de présents , tant pour lui que pour scs officiers . c’était un grand nombre de beaux chevaux tout dressés, des chariots enrichis d’or et d’argent, des meubles précieux, des pierreries, des vases d’or d’une pesanteur énorme, des robes de pourpre, et quatre mille talents d’argent monnayé Cette généreuse magniflcence lui coûta cher ; car, ayant fait des largesses à tous les principaux de la cour au delà de tout ce qu’ils pouvaient souhaiter, il omit l’eunuque Uagoas, qui était favori du roi; et ce oc fut point par oubli , mais par mépris ; et comme

> Tome I (le ccUe Iliel.. peg. 89 [Tome I, pag. 17 de celte ]

* Dou^e mllliofu. Qiialre tnilie U>nl« rl'argcnt uialiifiiw v«knt 15 roillioni et demi de frinct. K. B.

quelqu’un l’eut averti de l’affection que le roi lui portait , il répondit qu’il honorait les amis du roi , mais non pas un inféme eunuque. Cette parole ayant été rapportée à Bagoas, il employa tout son crédit A la ruine de ce prince, issu du plus noble sang de l’Orient , et de qui la vie était sans reproche. Il suborna des hommes de sa suite même, leur donnant des instructions pour se rendre dénonciateurs quand il en serait temps; et cependant, lorsqu'il était seul avec le roi , il lui remplissait l'esprit de soupçons et de défiance , jetant , comme an hasariî et sans dessein , des mots couverts contre ce seigneur, et dissimulant avec grand soin le sujet de son mécontentement. Le roi néanmoins su.spendait encore son jugement; mais il paraissait ne plus faire tant de cas d’Orxine, qui ne savait rien de ce qui se tramait contre lui , tant l’alTairc se conduisait secrètement; et l’eunuque , dans ses entretiens familiers avec Alexandre, ne cessait de l’accuser, tantôt de rapine , et tantôt de trahison.

Le grand danger des princes est de se laisser ainsi prévenir et surprendre par leurs favoris : danger si commun, que saint Bernard ', écrivant au pape Eugène , lui déclare que , s’il est ciem))! de ce défaut, il peut se vanter d’être le seul parmi les hommes; et cc que je dis ici des princes regarde toutes les personnesqui sont en place. Le calomniateur est, pour l’ordinaire, écouté favorablement par les grands, parce qu’il se couvre des apparences d’affection et de zèle qui flattent leur orgueil. La calomnie fait toujours quelque impression sur les esprits les plus équitables, et y laisse des traces sombres et tristes, qui disposent aux soupçons , aux ombrages , aux détiances. Le calomniateur artificieux est persévérant et hardi, parce qu’il est sûr de fimpunité, et qu’il sait qu’il risque peu en nuisant beaucoup. Du côté des grands, ils approfondissent rarement les calomnies secrètes, par paresse, par distraction , par la honte de la bassesse qu’il y a A paraître soupçonneux , timides et déliant : enfin par la peine d’avouer qu’ils se sont laissé tromper, et qu’ils se sont livrés A une crédulité précipitée. C’est ainsi que la vertu la plus pure et la fidélité la plus irréprochable sont souvent accablées.

< De (;uD>ld. lib. 2. ca|i. It.

ôoi 4^

On en voit ici un triste exemple. Bagoas , eprès avoir bien pris de loin toutes scs mesures, fit enfln éclore son dessein. Alexandre , ayant fait ouvrir le tombeau de Cyrus pour rendre aux cendres de ce conquérant des honneurs funèbres, il n’y trouva qu'un vieux bouclier tout pourri , deux arcs à la fai'on des Scythes, et un cimeterre ; au lieu qu’il croyait le trouver plein d’or et d’argent , comme les Perses en faisaient courir le bruit. Le roi mit une couronne d’or sur son urne, et la couvrit de son manteau, s’étonnant qu’un prince si puissant et si renommé ne fût point enseveli plus somptueusement que si c’eût été un homme d’nne condition commune. Sur ces mots , Bagoas, prenant son temps, « Faut-il s'étonner, « dit-il , si les sépulcres des rois sont vides , < puisque les maisons des satrapes regorgent « de l'or qu’ils en ont tiré? Pour moi, je n’a- « vais jamais vu ce tombeau ; mais j’ai oui « direà Darius qu’il renfermait des richesses « immenses : et de là sont venues ces profu- « sions d’Orxine; afin qu’en donnant ce qu’il SC ne pouvait garder sans se perdre, il s’en fit « un mérite auprès de vous. » Cotte accusation n’avait pas le moindrefondement. Cependant on mit è la question les mages à qni la garde du sépulcre était commise, sans qu’on pût rien découvrir du prétendu vol. Leur silence devait faire l’apologie d’Orxine auprès d’Aieiandre; mais les discours adroits et insinuants de Bagoas avaient fait une forte impression sur son esprit , et y avaient préparé un accès libre et facile à la calomnie. En effet, les accusateurs que Bagoas avait apostés , ayant choisi un moment favorable , vinrent se déclarer contre lui, et le chargèrent de plusieurs faits odieux, et, entre autres, du vol des trésors du tombeau. Pour lors la chose ne parut pins douteuse, ni avoir besoin de plus grands éclaircissements ; de sorte que cet infortuné prince se vit dans les fers avant qu’il se doutât seulement qu’on l’eût accusé; et il fnt mis à mort sans avoir été entendu , ni confronté avec ses accusateurs : déplorable sort des rois , qui n’écoutent et n’examinent rien par eux-mémes , et à qui mille exemples d’une pareille trahison , car l’histoire en est pleine , n’ouvrent point les yeux !

J’ai déjà dit qu'il y avait auprès du roi un

Indien nommé Calanus, célèbre entre tous les sages de son pays, lequel, faisant profession d'une sévère philosophie, s’était néanmoins laissé persuader, dans son extrême vieiliesse, de SC mettre à la suite de la cour. Cet homme' , ayant vécu l’espace de quatre-vingt-trois ans .sans avoirjamaisétéincommodé d'aucune sorte de maladie, et se voyant travaillé d'une rude colique quand il fut arrivé à Pasargade, résolut de se faire mourir. Ne voulant pas souffrir que la parfaite santé dont il avait joui durant tout le cours de sa vie fût altérée par de longues douleurs, et craignant aussi de tomber entre les mains des médecins et d'étre tourmenté par la multitude de leurs remèdes, il pria le roi de commander qu’on lui dressât un bûcher, et que, quand il serait dessus, on y mil le feu. Leroi s’imagina d’abord qu’il serait aisé de le détourner d’un si terrible dessein ; mais, voyant que, quelque chose qu’il lui pût dire, il demeurait ferme et inflexible dans sa rè.solution, il fut enfin contraint de lui accorder ce qu’il demandait. Calanus se rendit donc à cheval au pied de ce bûcher, fit scs prières aux dieux, Qt répandre sur soi les mêmes effusions et observer toutes les mêmes cérémonies dont on a coutume d’user aux funérailles dcsmorls, coupa une touffe de scs cheveux comme on coupait les crins aux victimes, embrassa ceux de .ses amis qui étaient présents, les pria dese réjouir ce jour-là, de boire et de faire bonne chère avec Alexandre, et les assura qu’il reverrait dans peu ce prince à Babyloue. Après avoir prononcé ces paroles, il monta gatment sur le bûcher, sc coucha, se couvrit le visage; et, quand la flamme vint le saisir, il ne fit pas le moindre mouvement ; mais, avec une constance qui étonna toute l’armée, il demeura dans la même posture où il s’élail mis, et acheva son sacrifice en s'immolant selon la coutume des sages de son pays.

On fil divers jugements de celle action, dit l'historien '. Les uns la condamnèrent, comme l’action d’un homme furieux et insensé : les autres crurent que ce qu’il en avait fait n’avait été que par vaine gloire, pour se donner en spectacle , et s’acquérir la réputation d’une

' Ariian. lib. 7, pn$. 276. — DIod. lib. 17, pag. 573, 571. - Plut, in Alet pag. 703.

• Diofiorf.

o Dy

prodiKicase constance (el Us ne se Irompaienl pas) : d'autres enfin louèrent cette Fausse grandeur de courage, qui l'avait ainsi fuit triompher de la douleur el de la mort.

Alexandre, étant relournè chez lui après eellc affreuse cérémonie, pria k souper plusieurs de s<’s amis el de ses capitaines ; et, pour obéir à Calanus et lui faire honneur, il proposa une couronne |>our prix à celui qui boirait le mieux. Olul qui but le plus fut Promachus, qui avala jusqu'à quatre mesures de vin qui tenaient en tout dix-huit ou vingt pintes. Ayant reçu le prix, qui était une couronne estimée un talent ', il ne survécut à sa victoire que de trois jours. Du nombre des autres convives, il y en eut quarante-un qui moururent de cette débauche : digne clôture du spectacle que ('.alanus venait de donner I

De Pasargaile Alexandre alla k Persépolis •; el, en voyant les restes de l'incendie, il fut au désespoir de la folie qu'il avait faite d'y mettre le feu. De là il s'avança vers Suse. Néarque, pour exécuter ses ordres , avait commencé à remonter l'Kuplimle avec sa flotte; mais, sur l'avis qu'il reçut qu'Alexandre allait à Suse, il redescendit jusqu'à l'embouchure du Pasitigris , et remonta cette rivière jiisqn'à nu pont oit Alexandre la devait passer. L'armée de terre et les troupes de la flotte se rejoignirent. Alexandre offrit à scs dieux des sacrifices en actions de grâces pour sou heureux retour, el l'on fit dans le camp de grandes réjouissances. Néarque reçut les honneurs qu'il méritait pour avoir si bien conduit sa flotte, et jKvur l'avoir ramenée jusque-là en bon état au travers d'une infinité de dangers.

Alexandre trouva à Suse toutes les captives de qualité qu’il y avait laissées. Il épousa la princesse Statirn , fdle aînée de Darius, et donna la plus jeune à son cher Kplicstion ; cl, afin qu’en rendant ces alliances communes on trouvât son mariage moins étrange, il persuada aux plus grands seigneurs de la cour et à ses principaux favoris d’en faire autant, ils choisirent donc pour femmes, dans les plus nobles familles de Perse, environ quatre-vingts filles. Il prétendait, par ces alliances, cimenter

' Mille écus, - axa^rr. B.B.

* Arrian. de Indit*, pag. 3j7, 3Ti8.

si bien l'union des deux nations, qu ehes n en deviendraient qu'une sous son empire. Les noces furent célébrées à la façon des Perses. Il fil aussi un festin à tous les autres Macédoniens qui s’étaient déjà mariés dans le pays. On dit qu’à ce festin il y eut jusqu'à neuf mille conviés, et qu’il fil donner à chacun une coupe d'or pour faire les libations.

Non content de cette largesse, il voulut acquitter les dettes de ses soldats ; mais, comme il vil que plusieurs ne voulaient pas les déclarer, craignant que ce ne fût un artifice pour savoir ceux qui faisaient trop de dépense, il établit des bureaux dans son camp, où l'on payait sans prendre le nom du créancier ni du débiteur. Celle liliéralitë fut considérable cl causa un sensible plaisir ; on dit qu’elle montait à prés de dix mille talents ‘ ; mais la faveur qu'il fil de n'obliger personne à dire son nom fut encore plus agréable. Il fit des reproches aux soldats de ce qu’ils semblaient douter de la foi du prince, cl leur dit qu'un roi ne derail jamais manquer de parole à ses sujets ’,ni les sujets soupçonner qu'unroifùt eapabled'une sihonteuse prévarication. Maxime vraiment royale, qui fait la sûreté des peuples el la plus solide gloire des princes , mais à laquelle un seul violemenl de (larole peut donner atteinte pour toujours ; ce qui est, en matière de gouvernement, la faute la plus essenliellc.

En ce temps aussi arrivèrent à la ville de Suse trente mille jeunes hommes persans, et presque tous de même âge, qu'on appelait epigones, c'est-à-dire successeurs, comme venant relever les vieux soldats de leurs factions et de leurs longues fatigues. Un les avait tous choisis les plus forts et les mieux faits qu’on eût pu trouver dans toute la l’erse, cl on les avait mis entre les mains des gouverneurs des villes qu'Alexandre avait nouvellement bâties, ou de celles qu’il avait conquises. Il les avaient dressés aux exercices militaires, leur enseignant tout ce qui était du métier de la guerre,

■ Trtnu^ millioniL. = Dix mille utenu ulaUquet ou mitlioas cl ilcmi de tr. F.. B,

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cl ils élaicnl tous proprcmciil vi'tiis et armés A la macédonienne. Ils vinrent piauler leur camp devant la ville, où, s'élanl mis en bataille, ils passèrent en revue et firent reverciee devant le roi, qui en fut très-satisfait, et leur fil de grands biens dans la suite; mais ce ne fut pas sans donner une grande jaiousic aux Macédoniens. En effet, Alcxandrc,vojant qu’ils étaient las et ennuyés de la longueur de la guerre, et qu'il leur arrivait souvent aui assemblées de s’emporter en plaintes et en murmures, voulut faire ces nouvelles troupes pour les opposer nui vieilles et réprimer leur licence. Il est bien dangereux de mécontenter toute une nation , et de donner une préférence trop marquée A des étrangers.

Cependant Harpalus *, qu’Aleiandre, pendant son expédition des Indes, avait établi gouverneur de Babylonc, quitta son service. Sv' flattant que ce prince, engagé dans la conquête des Indes, n’en reviendrait jamais, il s’était abandonné A toutes sortes de licences, et avait consumé dans ses infAmes débauches une partie des richesses qui lui avaient élé confiées. Quand il eut appris qu’ Alexandre, revenu de son voyage des Indes, chAtiail sévèrement ses lieutenants qui avaient abusé de leur pouvoir, il songea A se mettre A couvert, et, pour cet effet, il ramassa cinq mille talents, c’e$t-A-dire quinze millions, assembla six mille hommes de guerre, se retira dans l’Attique, et aborda A Athènes *. D’abord tous ceux qui avaient coutume de s’enrichir de leur métier d’orateur coururent A lui A l’envi, tout prêts A se laisser corrompre, et deJA corrompus par l’espérance. Uarpalus ne manqua pas de leur donner quelque petite partie de ces grands trésors pour les amorcer ; mais il fit offrir A Pbocion sept cents talents ', mettant d’ailleurs tous ses autres biens et sa personne même en sa disposition et sous sa sauvegarde. Il connaissait le crédit infini qu’il avait auprès du peuple.

C’était la réputation de sa probité, elsurlout de son désintéressement, qui lui avait acquis ce crédit. Les députés de Philippe lui offrant

* Plut. In TVmosth. pég. 857, 858.

* Plut, in Phoc. pag.751.

^ Sept rpDt mille écus. =» Sept cents Ulcnls ou i milllnnn. E D.

de grosses sommes de la part de ce prince, et le pressant de les accepter, sinon jvour luiméme, du moins pour ses enfants, que leur exiréme pauvreté mettrait hors d’état de soutenir la 'gloire de son nom, S’iU ttu rtuembirni répliqua-t-il , le petit fond, de terre dont j’ai re'cu jusqu'ici, et qui m’a conduit d celle gloire dont cous parlez, leur suffira aussi pour les nourrir ; sinon, je ne prétends point, par les biens que je leur laisserais, entretenir et augmenter leur luxe. Alexandre de même lui ayant envoyé cent talents *, Phodon demanda A ceux qui étaient chargés de celle commission pour quelle raison et dans quelle vue Alexandre le choisissait lui seul, parmi un si grand nombre d’Athéniens‘, pour lui envoyer une si grosse somme. Cesl, lui répondirent-iis, qu Alexandre vous juge seul homme de bien et vertueux. Qu’il me laisse donc, repartit Phocion, passer pour tel, et l’être en effet.

On Juge bien qu’il ne roful pas mieux les députés d’ilarpnlus. Il leur parla très-durement, et leur déclara qu’il alLiit prendre des mesures très-violentes contre lui, s’il ne cessait de corrompre sa ville. Harpalus perdit toute espérance de ce côlé-lA.

Démosthène, au commencement, ne lui fut pas plus favorable. Il conseilla aux Athéniens de le renvoyer, et de se donner bien de garde de jeter leur ville dans une guerre pour un sujet très- injuste et sans aucune nécessité.

Quelques jours aprt's, Harpalus, comme on faisait l’inventaire de ses biens, s’élanl aperçu que Démosthène prenait plaisir A considérer une coupe du roi, et qu’il en admirait la figure et la beauté de l’ouvrage, il le pria de la soupeser, pour juger lui-méme du poids de l’or. Démosthène , l’ayant prise , fut étonné du poids, qui était considérable, et demanda combien elle pesait. Harpalus lui répondit en souriant ; Elle peut bien être de vingt talents *: et, le soir même, il lui envoya vingt

< . Si met simiirsrninl, Mrm hic, Inquil. agclluiino, « tld. qui me ad haac dignitalem perduilt : sin dlsfhnllet « luQt fuiuri, Dolo melf Unpcmt» Ulonim tU lugerique « luxuriam. . (Cornu. Nir. in Phoe. cap. 1.)

X Ont mine Sent. = 575 mille te. E. B.

> Plut, in Phoe. p. 7i9,

a Vingt mille écul. m 115 000 tV. E. R.

lalen(!i avec la conpe ; car Harpaliis avait une sagacité merveilleuse pour dérouvrirà la mine, et à certain coup d’œil, le faillie d’un homme éprisde l’amour de l’or. Démosthéne ne résista point ; mois, vaincu par te présent, et n’élant plus maître dé lui il passa tout d’un coup dans le parti d'Ilarpalus; et, dés le lendemain matin, le cou bien enveloppé de laines et de bandelettes, il se rendit ù l’assemblée. Le peuple lui ordonna de se lever et de parler; mais il le refusa, faisant signe qu’il avait une extinction de voix. Quelques plaisants dirent tout haut que leur orateur avait été surpris la nuit, non d'une esqumancie *, mais d’une argyrande, pour faire entendre que c’était l’argent d’Harpalus qui lui avait éteint la voix.

Le lendemain le peuple, ayant été informé du présent qu'il avait reçu, entra dans une grande colère contre lui, et refusa d’écouler sa jusiifleation. Harpalus fut chassé de lu ville ; et, pour découvrir ceux qui avaient reçu de l’argent, on fit une visite juridique dans toutes les maisons, excepté dans celle de Cariclés, marié depuis peu, qui seule fut exempté de cette recherche, par respect pour la nouvelle épouse qui y était. Cette attention et cette honnêteté font honneur à Athènes, et ne sont pas toujours observées.

Démosthéne, pour prouver son innocence, proposa un décret qui ordonnait que le sénat de l’Aréopage informerait de cette alTaire. Il y fut jugé le premier, et condamné comme coupable & une amende de cinquante talents ’, pour le paiement desquels il fut mis en prison. Mais il trouva le moyen de s’en échapper, et se retira. Il supporta son exil avec beaucoup de faiblesse, passant la plupart du temps à Égiue on è Trézéne; et, toutes les fuis qu’il jetait ses regards sur l’Atliquc, son visage était baigné de larmes, et il laissait échapper des paroles qui n’étaient point d’un homme con-

* L’eipresiloo grecque eit belle et énergique. Plutarque compare l’or qu'avait accepté DénKMthcne a une garnison ennemie qu'aurait reçue dans sa place un gouverneur, qui dûs lors u'en serait plus maître. llÀTsyriç

ùoxiac , CiQKtp fra^aoiâr/fAiVoç

* Le Jeu et l'agrément des mots grecs ne peuvent se

rendre. o’vvîr/;r»>ç Typaço», «aà «w dtpyv—

>'jxr»p TÔv SnfÀCtybiycv.

* Cloquante mille écus. *227 000 fr. E. B.

stant et ferme, et qui répondaient peu aux choses hardies et généreuses qu’il avait faites pendant son administration. On a reproché à Cicéron la même faiblesse pendant son exil : ce qui marque que les grands hommes ne le sont pas, ni toujours, ni en tout.

Il serait é souhaiter, pour l’honneur de l'éloquence ', que ce que rapporte Pausanias pour la justification de Démosthéne fût vrai , et rien n’cmpéche de le croire. Il dit qu’Ilarpalus, après s’être sauvé d’Athènes, tomba entre les mains de Philoxène de Macédoine ; et que , dans la question qu’on lui donna pour nommer ceux des Athéniens qui s'étalent laissé corrompre par scs présents, il ne fit aucune mention de Démosthéne ; et il ne l'aurait pas ménagé devant Philoxène, ennemi particulier de cet orateur, s’il avait été coupable.

Sur le premier bruit de la retraite d’Hàrpalus à Alhèncs, Alexandre , résolu d’aller luimême en personne punir et Harpalus et les Athéniens , avait donné ordre d’équiper une flotte. Mais , quand il sut que le peuple, s’étant assemblé, lui avait fait commandement de sortir de la ville, il ne songea plus é passer eu Europe.

Alexandre , ayant eu encore la curiosité de voir l’Océan , descendit de Suse par le fleuve Eulée, et, après avoir rasé le côté du golfe Persique jusqu’à l’embouchure du Tigre, il remonta par CO dernier fleuve vers l’armée, qui campait sur ses bords, près de la ville d'Opis, sous la conduilc d’Éphestion.

En y arrivant , il fit déclarer dans le camp que tous les Macédoniens qui, à cause de leur âge, de leurs blessures, ou de quelque autre infirmité , se trouveraient hors d’état de supporter plus longtemps la fàtigue du service, pourraient s'en retourner en Grèce, déclarant que son intention était de leur accorder leur congé, de leur faire du bien, cl de les renvoyer honorablement et sûrement chez eux. Il avait prétendu par celle déclaration les obliger et leur marquer sa bonne volonté. Tout le contraire arriva. Comme ils étaient mécontents d’ailleurs, surtout à cause de la préférence visible qu’Alexandre donnait aux étrangers , ils s'imagiiièrenl qu’il voulait établir le siège de

' Paus«n. iib. 2, pag. 118

Di- ,zi 'r.

son empire datis l'Asie el se passer des Macédoniens , et qu'il ne les congédiait que pour faire place aus nouvelles troupes qu’il avait levées dans les pays conquis. Il n’en fallut pas davantage pour les mettre en fureur. Sans garder aucune mesure ni aucune discipline, et sans vouloir écouter les remontrances de leurs officiers , ils abordent le roi avec insolence , ce qu’ils n’avaient jamais fait , et demandent, avec des cris séditieux, qu'il les licenciât tous : que, puisqu'il méprisait ses soldats, qui lui avaient fait remporter toutes ses victoires, lui et son père Ammon n’avaient qu’à faire la guerre comme ils l’entendraient; que, pour eux, ils ne voulaient plus absolument le servir.

Le roi, sans s’étonner el sans délibérer, saute en bas de son tribunal, fait prendre sur l’heure les principaux mutins, qu’il désigna luiméme à ses gardes, et en envoie treize au supplice. ün peut dire que cette action de vigueur et d’autorité, dont ils furent frappés comme d’un coup de tonnerre, les atterra et les accabla. Tout horsd’eux-mêmes, et n’osant presque se regarder les uns les autres, ils tenaient les yeux baissés, et étaient dans un saisissement et dans un tremblement qui ne leur laissait l’usage ni de la rélleiion ni de la parole. Quand il les vit en cet état, il remonta sur son tribunal ; et là, après leur avoir représenté , avec un visage sévère cl d’un ton de voix menaçant , tous les bienfaits dont Philippe son père les avaitcomblés , toutes les marques de bonté et d’amitié que lui-méme leur avait données, il Unit en leur disant: «Vous a me demandez tous votre congé ; je vous le • donne. Allez publier par toute la terre, ■ que vous avez abandonné votre prince à la « merci des nations qu’il avait vainenes , qui a lui ont témoigné plus d’affection que vous. » Après leur avoir ainsi parlé, il rentre brusquement dans sa tente, casse son ancienne garde, en nomme une autre à sa place , toute tirée des troupes persanes, et se tient renfermé quelques jours sans vouloir écouter personne.

Quand on aurait prononcé un arrêt de mort contre chacun des Macédoniens, ils n’auraient pas été plus consteniés qu’ils le furent par cette affiigeante nouvelle, que le roi avait confié la garde de sa personne aux Perses. Ils ne purent plus contenir leur douleur. Ce ne furent que cris , que gémissements , que plain-

tes. Ils accourent tous ensemble à la tente du roi, jettent leurs armes par terre se reconnaissant par là coupables, avouent leur faute avec larmes et soupirs, marquent que la perte de la vie leur sera moins sensible que celle de l’honneur, et protestent qu’ils ne sortiront pas de là que le roi ne leur ait pardonné. Alexandre ne put résister plus longtemps à des témoignages si touchants de douleur et de repentir. Quand, au sortir de sa tente, il les vit dans cet état, il ne put lui-mème retenir scs larmes ; et, après quelques légers reproches, tempérés par on air de bonté et de tendresse , il dit d’un ton fort haut , pour se faire entendre de tous, qu’il leur rendait son amitié. C’était leur rendre la vie; et leurs cris de joie le témoignaient

BS.SCZ.

Il congédia ensuite ceux des Macédoniens qui n’étaient pins propres à porter les armes, et les renvoya dans leur patrie avec de riches présents. Il donna ordre aiLssi qu’aux spectacles des jeux publics on leur assignât les premières places du théâtre, où il seraient assis couronnés; et il voulut que les enfants de ceux qui étaient morts à son service reçussent la paye de leurs pères pendant leur bas ége. Combien de tels secours et de tels honneurs , accordés aux anciens et aux vétérans, sont-ils capables d’ennoblir la profession militaire! Un état ne peut pas enrichir chaque soldat, mais il peut l’animer et le consoler par des marques de distinction, qnl inspirent plus d'ardeur pour les armes , plus de constance dans le service , plus de noblesse dans les sentiments et dans les motife.

Alexandre donna à ces soldats pourconduclenr Cratère , qu’il pourvut du gouvernement de la Macédoine, de la Thessalie et de la Thrace, qu’avait Antipater, el celui-ci eut ordre de venir avec les recrues en la place de Cratère. 11 y avait longtemps qu’ Alexandre était fatigué des plaintes de sa mèâe et d’Antipater, qui ne pouvaient s’accorder. Elle accusait Antipater d’aspirer à la tyrannie; et l’autre se plaignait de l’humeur aigre et inlrait.ablc d’OIympias, et avait souvent écrit qu'elle ne se conduisait pas dans toute ht bienséance de sa dignité. Ce ne fut pas sans peine qu’Antipater se vil contraint de quitter son gouvernement.

D’Opis', Ak'iaiidrc arriva à Ecbatauc, dans la Médic. Après y avoir expédié les affaires du royaume les plus pressées, il se mit encore à célébrer des jeux et des fêtes ; il lui était venu de Grèce trois mille baladins, machinistes , et autres bons ouvriers pour ces sortes de divertissements. 11 arriva malheureusement, pendant la célébration de ces fêtes, qu'Ephestinn mourut d'une maladie que lui -même s'était attirée. Alexandre s’étant livré aux excès du vin , toute sa cour suivait son exemple, et quelquefois ils passaient plusieursjours et plusieurs nuits entières dans ces débauches. Ephestion y perdit la vie. C'était l’ami le plus intime du roi, le conOdent de tous scs secrets, et , pour tout dire en un mol , un autre luimême. Cratère seul semblait pouvoir le lui disputer. En mot qui échappa un jour au prince marque la différence qu’il mettait entre ces deux courtisans. Cratère , dit-il , aime le roi, mais Ejiheslion aime Alexandre. Ce mot signifie , si je ne me trompe , qu’Ephestion était attaché , d’une manière tendre et affectueuse , à la personne d’Alexandre : mais que Cratère l’aimait comme roi , c’est-à-dire s’intéressait à sa réputation , et avait quelquefois moins de complaisance pour ses volontés que de zèle pour sa gloire et pour ses intérêts ; excellent , mais rare caractère !

Ephestion n’était pas moins aimé de tous les autres que du roi même. Modeste , égal , bienfaisant , sans orgueil , sans avidité , sans jalousie , il ne savait ce que c’était que d’abuser de SOI) crédit , ou de se préférer aux officiers que leur mérite rendait nécessaires à son maître. Il fut regretté de tout le monde ; mais a perte causa à Alexandre une douleur excest ve , à laquelle il se livra d’une manière peu :onvenablc à un prince comme lui. 11 parut ac trouver de consolation que dans les honneurs extraordinaires qu’il fit rendre à son ami quand il fut arrivé à Babylonc, où il chargea Perdiccas de faire porter son corps.

Pour éloigner par l’occupation les tristes idées que la mort de son favori lui mettait continuellement devant les yeux, Alexandre mena son armée contre les Cosséens , nation belliqueuse des montagnes de Médie, que

• An.M 3680; av. J. C 3-21.

jamais aucun des rois de Perse n’avait pu dompter. Il en vint à bout en quarante jonrs , pn.ssa ensuite le Tigre, et prit la roule dt Babylone.

8 XVIII. — ALVXAVDaE ESTRK A ll.tHLOSE HALCRt LESaiSISTRESPRAniCTIOSa DES MAGES BT DBS AUTRE/ bIfVMS. Il % POMME DIVKES PKOJET& DE VOYAGES F.^ DECONQUf^TES. 1l TRAVAILLE A RÉPARER LA RUPTURE DES DIGUES DK L'EuPIIBATB ET A REBATIE LB TEMPI.1 DE BÉLVS. IlSBLITRBA DESBXCfcS DB VI5 QCI CAU- 6BRTSA MORT. DOULEUR CRIVERSRLLB DE TOUT L E.M- MRB SysIGaMRIS NB PEUT LUI SURVIY’RE. On SE PRÉ* PARE A PORItB LE CORPS D’ALEXANDRE AD TBMPLJB DK Jl’PITEB AMMON EN LiBYB.

Alexandre étant arrivé à une lieue et demie de Babylone ', les Chaldéens, qui se piquaient de connaître l’avenir par l’inspection des astres, députèrent vers lui quelques-uns de leurs anciens pour l’avertir qu’il courait grand risque de sa vie s’il entrait dans la ville , et l’exhortèrent vivement à passer outre. La grande réputation des astrologues babyloniens lit une étrange impression sur son esprit, et le remplit de trouble et de frayeur. Ayant envoyé plusieurs des grands seigneurs de sa cour à Babylone, pour lui il prit une autre route ; et, après avoir fait environ dix lieues ’ de chemin , il s’arrêta quelque temps au lieu où il avait fait camper son armée. Les philosophes grecs , ayant su le fondement de sa crainte et de ses scrupules, allèrent le trouver; et, mettant dans tout leur jour les principes d’Anaxagore, dont ils suivaient les dogmes , ils lui montrèrent par de fortes preuves la vanité de l’art des astrologues , et lui inspirèrent un tel mépris pour toute divination , et surtout pour celle dont usaient les Chaldéens , que sur-lechamp il marcha vers Babylone avec toute son armée ’. Il savait qu’il était venu dans celle ville des ambassadeurs de tous les pays du monde qui attendaient sa venue, toute la terre étant si remplie de hi terreur de son nom , que les peuples venaient à l’envi lui rendre leurs hommages , comme à celui qui devait

* ArrUn. lib. 7, pag. 20i-309, — Q. Curt. lib. 10, cap. 4'7. — Plut, in Alex. pag. 7(^707.

• '200 stade».

» DIoü. Ilb. il, pag. 577-£83. — JdsUr, lib. It. rap. 13-16.

(tre leur maître. Celle >-ue , qui flattait agréablement la plu» vive de toutes ses passions, aida beaucoup à étouffer en lui toute autre pensée , et à lui faire négliger tous les avis qu’on lui donnait ; de sorte qu'il se bâta d'arriver à cette grande ville pour y tenir comme les états généraux de l’univers. Après une superbe entrée , il donna audience à tous les ambassadeurs avec toule la dignité et tout l’air de noblesse qui convient à un grand roi , et en mèroetempsavec l'affabilité et lesmanières gracieusesd’un prineequi veuls’attacherles cœurs. Il chargea ceux d’Epidaurc de présents pour le dieu qui préside â leur ville et qui préside aussi è la santé, mais avec quelques reproebes; Esculape , dit-il , m'a été peu favorable , de n’acoi'r pas saucé la vie à un ami que j'aimais comme moi-mime. Il témoigna en par- Ikulier beaucoup d’amitié aux députés de la Grèce qui venaient le féliciter sur ses victoires et sur son heureux retour ; et il leur Bt rendre toutes les statues et les autres raretés que Xeriés avait emportées de la Grèce , qui se trouvèrent dans Suse , dans Babylone , dans Pasagarde , et en d’autres endroits. On dit que les statues d’Harmodius et d’Aristogiton étaient de ce nombre, et qu’elles furent repoi^ tées à Athènes.

Ceux de Corinthe lui ayant offert de la part de leur ville le droit de bourgeoisie , il se mit à rire d’une ôffre qui lui paraissait iiiBuiment au-dessous de lui dans le souverain degré de grandeur et de puissance où il était parvenu. Mais, quand il eut appris que Corinthe n’avait accordé c« privilège qu’à Hercule seul, il l’accepta avec joie, se piquant de marcher sur ses traces , et de lui ressembler en tout. Hais, s’écrie Sénèque , en quoi ce jeune insensé ' , à qui son heureuse témérité tenait lieu de courage , ressemblait-il à Hercule ? Celui-ci , sans aucune vue d’intérêt pour Ini-ménie, parcourut le monde en faisant du bien à tous les peuples chez qui il passait , et purgeant

* « Quid iili slmlle babebit fciani» adokacens , cul pro a \irtule crut klli lemeritaiYHercotcuiiibil libi vieil. Or- « bi'iD terramm trausiTli. non concuplveeudo . aed rüxJi- « caudo... maioniiD hosUs. bonoram vlndex, terrarum « marlMiuc pacator. At hic a puerilU lairo gcntiumi]ue m vasutor... summum bonum duiH. (errori esac cudcUs « moriallbui • (Sbji. de Bentf. lib. 1. cap.

l’univers des voleurs qui l’infestaient. Au contraire, Alexandre, appelé justement le brigand des nations , mit sa gloire à porter partout la désolation et à se reudre la terreur de tous les mortels.

Il écrivit en même temps une lettre qui devait être lue publiquement dans l’assemblée des jeux olympiques, par laquelle il ordonnait à toutes les villes de la Grèce de rétablir les exilés, hors ceux qui étaient coupables de sacrilège ou de quelque crime digne de mort ; et il chargeait Antipater d’employer la force des armes contre les villes qui refuseraient d’obéir. Cette lettre fut lue dans l’assemblée. Les Athéniens et les Etoliens ne se crurent point obligés d’exécuter des ordres qui leur semblaient contraires à leur liberté.

Alexandre, après tous ces soins, se trouvant de loisir, songea aux funérailles d’Ephestion. Il les célébra avec une somptuosilé qui passe tout ce qu’on a jamais vu dans ce genre. Occupé du soin de cette pompe funèbre, il ordonna à toutes les villes voisines de contribuer de tout leur pouvoir à ce qui pourrait en relever la magoiflcence. Il commanda aussi à tous les peuples de l’Asie d’éteindre le feu que les Perses appellent le feu sacré , jusqu’à ce que la cérémonie des funérailles fût achevée ; ce qui fut pris à mauvais augure , parce que cela ne se pratiquait eu Perse qu’à la mort des rois. Tous les olllciers et tous les courtisans , dans la vue de plaire au prince, ürent dresser des représentations de ce favori, d’or, d’ivoire, et d’autres matières de grand prix.

Pendant ce temps-là le roi , ayant assemblé un grand nombre d’architectes et d’habiles ouvriers , Ut d’abord abattre environ dix stades ' du mur de Babylone; et ayant fait amasser de la brique , et fait aplanir le terrain qui devait couteuir le bûcher, il y Ql élever un catafalque superbe.

Cette place fut distribuée en trente parties , dans chacune desquelles fut construit un bàliment uniforme , dout il Ht couvrir le luit de grosses pièces de bois de palmier. Le tout ensemble formait un carré parfait, dèceré dans son pourtour avec une magniUceucc extraordinaire. Chaque côté était d’un stade , c’est-à-

< lu Tonl uiK'detnVIicue.

dire de cent toises. Au bas et au premier rang furent employées deux cent quarante-quatre proues de vaisseaux dor^, portant sur leurs oreilles* ou arcs-boutants deux archers, un genou en terre, figures hautes de quatre coudées deux autres statues en pied, armées de toutes pièces, figures plus grandes que nature, et hautes de cinq coudées *. Les vides d'entre les proues étaient tendus et garnis de draps de couleur pourpre. Au-dessus de ces proues régnait une colonnade de grandes torches , dont les fûts étaient de quinze coudées * de hauteur, garnies de couronnes d'or à la poignée , c'està-dire à l’endroit par où on les prend. La flamme de ces torches, aboutissant au liaul, se terminait vers des aigles qui , tête baissée et ailes déployées, servaient de chapiteau. Des dragons posés prés de la base , ou sure la base même , levaient la tête vers les aigles. Celte colonnade était surmontée d'une troisième, dans la base de laquelle on voyait en relief une chasse d'animaux de toute espèce. A l’ordre supérieur, c’est-à-dire au quatrième, on avait représenté en or les combats des Centaures. Enfin, le cinquième était chargé de figures d’or, représentant des lions et des taureaux alternativement placés. Tout l’édifice se terminait par des trophées d’armes , à la manière des Macédoniens et des barbares, symbok» de la victoire des premiers et de la débite des autres. Les entaMcments et le bitage étaient chargés de sirènes , dont les corps vides et creux renfermaient , sans qu’on s’en aperçût, les musiciens qui chantaient des airs lugubres et des lamentations en l’honneur du mort. Tout cet édifice avait de hauteur plus de cent trente coudées, c’est-à-dire plus de cent quatre-vingtquinze pieds.

La beauté du dessin de ce catafalque , la singuhrité et la magnificence des décorations et de tous les ornements , pa.ssaicnt tout ce qu’on peut s’imaginer de plus accompli , et étaient d’un goût exquis. Il avait choisi pour entrepreneur Stasicralc *, grand architecte et grand

* ÿicuriJx , oritllu, tont deoi piitcf de boit en MilUe a druiie et à gauche do la proue.

■ Six

* Sept picUs fl demi.

* Yiugl-dcui piedi cl demi.

» Vilnivc r«|»pcllc Dinocmc.

machiniste, qui dans toutes ses inventions et dons tous ses dessins faisait paraître non-seulement beaucoup de magnificence , mais une hardiesse surprenante et une grandeur dont rien n’approchait.

C’était le même qui ', s’entretenant avec lui quelque temps auparavant , lui avait dit que, de toutes les montagnes qu’il connaissait, le mont Athos dans la Thrace était le plus propre à être taillé en forme humaine : que , s’il voulait donc lui en donner l’ordre, il lui ferait de ce mont la plus durable des statues, i‘t celle qui serait b plus exposée aux yeux de l’univers ; de sa main gauche elle soutiendrait une ville peuplée de dix mille habitants, et de sa droite elle verserait un grand fleuve qui irait porter ses eaux dans la mer. Cette proposition était bien, ce me semble, du goût d’Alexandre, qui cherchait en tout le grand, l’extraordinaire ; il la rejeta néanmoins, et il eut b sagesse de répondre que c’était assez qu’il y eût déjà un prince dont le mont Atho» annonçât et éternisât b folie. ( Il entendait Xerxés, qui, ayant entrepris de bire percer l’isthme d’Athos, écrivit à cette monbgne une lettre pleine d’un bste insensé *. ) Pour moi , dit Alexandre, le mont Caucaee, le fleuve Tanaït la mer Caspienne, que f ai passé» en vainqueur, seront met monuments.

La dépense du superbe tombeau que ce prince fil bâtir à l’honneur d'Épheslion , jointe à celle de toute b pompe funèbre , monta à plus de douze mille talents *, c’est-à-dire à plus de trente-six millions. Y eut-il jamais une proftision plus folle et plus outrée? Tout cet or, tout cet argent, c'était le sang des peuples et la suhsbnce des provinces, dont on sacrifiait b ruine et l'épuisement à une vaine ostenbtion.

Pour satisfaire pleinement le zèle d'Alexandre à l’égard de son ami , il manquait aux honneurs qu’il lui bisait rendre quelque chose

< Plm. de âirtiint Al», lemi 1 , pag. 335.

* Superbe Alhot, qui porte» U léte jiuqu'eu ciel, ne to> pu »1 berdi que d'oppecer à ow» Irevailleura de» pierre» et de» rochen qn'iU ne puiweot couper ; «itrcment je le couperai lot-meiiH en entier, et le prScipllerai dans la mer. ;Pi.CT. da frd cohiS. pag. 455.

> Il faut anlcodre par ce root l'Iaxarte.

• Doiuc mille talents aaiatlqiM't, ou U million» de Fr.

Digilizea oy Cloogle

quilesélevAt au-dessus derhuioain.etc’estce qu’il SC proposait. Il avait envoyé, dans celte vue , au Icmple d’Ammon un homme aflldé ( Il s’appelait Philippe) pour savoir la volonté du dieu : elle se régla sans doute sur celle d’Alexandre ; et la réponse fut qu’on pouvait offrir des sacriflees à Epheslion comme à un demi -dieu. Ils ne furent point épargnés. Alexandre le premier en donna l’exemple , et fit un magnifique repas où il se trouva plus de dix mille personnes. Il écrivit en même temps à Cléomène, gouverneur de l'Égypte , de bâtir un temple à Éphestion dans Alexandrie cl un autre dans l’Ile de Pharos. Dans cette lettre, que l’on a encore, pour exciter sa diligence et hâter l’ouvrage il accorda â ce gouverneur, décrié généralement pour ses injustices et ses concussions, un pardon universel de ses fautes passées, présentes et à venir, pourvu qu'à son retour il trouvât et le temple et la ville achevés. Ce ne furent de tous côtés que nouveaux autels, nouveaux temples, nouvelles fêtes. On ne prêta presque plus serment qu’au nom du nouveau dieu. Douter de sa divinité était un crime capital : il pensa en coûter la vie à un ancien officier ami d’Ephestion, qui, en passant devant son tombeau, l’avait pleuré comme mort ; et il n’obtint sa grâce que parce qu’on fit entendre à Alexandre que , si cet officier avait pleuré, ce n’était point qu’il doutât de la divinité d’Ëphestion , mais que c’était un reste de tendresse. Je ne sais si Alexandre vint à bout de faire croire à qui que ce fût la divinité d’Éphestion : mais il paraissait lui-même , ou du moins voulait paraître, en être réellement persuadé ; et il se glorifiait non-seulement d’avoir un dieu pour père, mais de faire lui-même des dieux. Quel jeu !

Pendant prés d’un an qu’ Alexandre passa à Babylone , il roula plusieurs projets dans sa lélc : le tour de l’Afrique par mer, la découverte complète de toutes les nations qui sont autour de la mer Caspienne et celle des côtes de cette mer , la conquête de l’Arabie , la guerre coutre Carthage, le dessein de se nmdre maître du reste de l'Europe. La seule idée de repos le fatiguait. Il fallait toujours une nouvelle pâture A la vivacité du son imagination, aussi bien ([u'ù celle de son ambition ;

et, s’il avait pu conquérir le monde entier ', il en aurait cherché un nouveau pour satisfaiée l’avidité de ses désirs.

Il s’occupa beaucoup aussi du dessein d’embellir Babylone. 'Voyant qu’elle surpassait en grandeur, en commodité, et en tout ce qu’on peut désirer pour la nécessité ou le plaisir de la vie , toutes les autres villes de l’Orient , il résolut d’en faire le siège de son empire ; et pour cela il voulait y ajouter toutes les commodités et tous les ornements qu’elle était capable de recevoir.

Cette ville , aussi bien que le pays d’alentour, avait beaucoup souffert de la rupture des digues de l’Euphrate à la tête du canal qu’on nommait Pallacopa. Le fleuve, étant sorti de son lit ordinaire par celte ouverture , inonda tout le pays ; et , à force de couler par cet endroit, la brèche devint , avec le temps, si large, que, pour la réparer , il aurait fallu faire presque autant de frais qu’en avait coûtés la construction de la digue : il resta même si peu d’eau dans le lit de la rivière à Babylone, qu’à peine suffisait-elle à porter quelques petites barques; ce qui fut un surcroît de dommage pour cette ville.

Alexandre entreprit de remédier à cet inconvénient ; et pour cet effet il se transporta lui-même sur les lieux en s’embarquant sur l’Euphrate. Ce fut alors que, d’un ton railleur et insultant, il reprocha aux mages et aux Chaldéens qui l’accompagnaient la vanité de leurs prédictions, puisque, malgré tous les mauvais augures dont on avait essayé de l’épouvanter, comme si l’on avait eu affaire à une femme crédule , il était entré dans Babylone et en était sorti sain et sauf. Uniquement attentif pour lors à l’objet de son voyage, il visita l’endroit où la digue était rompue, et ordonna d’y faire les ouvrages nécessaires pour la rétablir dans son premier état.

Le di^sein d’AIexuiidre était fort louable ; ce sont là de ces entreprises- qui sont véritablement dignes de grands princes , et qui font un honneur éternel à leur nom , parce qu’elles ne sont point roffet d’une folle vanité, mois quelles ont pour unique but le bien pubUc.

• Cdus prilæo juvenl non sofflcil orbli.

(Jures.) '

Di . d by - 'gU

Tar là il eût gagné une province tout entière que cette innondation avait submergée ; et il eût rendu la rivière plus navigable , et par conséquent beaucoup plus utile aui Babyloniens, en la faisant toute passer dans son lit comme elle faisait autrefois.

Ce travail , après avoir été poussé l’espace de trente stades ( une lieue et demie ) , fut arrêté par des difficultés qui venaient de la nature du terrain ; et la mort de ce prince , qui arriva bientôt après, mit Dn à ce projet, comme à bien d'autres qu'il avait formés. Une cause supérieure, inconnue aux hommes, en empêcha l'exécution. Le véritable obstacle au succès était l’anathème de Dieu, prononcé conire celte ville impie , anathème qu’aucune puissance ne pouvait ni détourner ni regarder. Je perdrai ' le nom de Babylone , avait dit cl juré le Seigneur des armées plus de trois ccnls ans auparavant ; je la rendrai la demeure des hérissons : je la réduirai à des marais d'eaux bourbeuses... et les pasteurs n'y viendront point pour s'y reposer. Le ciel et la terre auraient plutôt passé, que le dessein d’Alexandre eût été exécuté. Il fallait que Babylone n’eût plus de rivière , que ses environs fussent inondés et convertis en marais inhabitables , qn’on n’en pût approcher à cause du limon et de la boue , et que la ville de Babylone et les campagnes voisines demeurassent sous des eaux mortels qui en rendissent l’accès impraticable*. C’est l’état où elle est aujourd’hui, et tout devait se disposer à l’y réduire pour l’accomplissement parfait de la prophétie. C'est le Seigneur des années gui ia ordonné avec serment : gui pourra s'y opposer^ Rien ne marque plus clairement le poids de cette malédiction invincible, que les cITurts du plus puissant prince qui fut jamais , et le plus opiniâtre dans ses projets , qui n’avait été arrêté dans aucune de scs entreprises , et qui n’est arrêté que dans celle-ci, et pour la première fois, quoiqu'elle parût moins difficile.

I n autre projet d’Alexandre , et celui qu’il avait le plus à cneiir, était de réparer le temple de Bélus. Xerxès l'avait démoli à son retour de Crèce; et il était toujours demeuré

• lui. rtp. Il, V. 22 et 23, et r^p. 13. v. 20.

« Vo>iz cequi en dU dîna nilaluire di* (iyru«. 1. I.

t l«ai, 14. 27,

en ruines depuis ce tcmps-là. Alexandre voulait non-seulement le rebâtir , mais même en faire un beaucoup pluè magniBque que le premier. Il flt emporter tous les décombres ; et , trouvant que les mages, è qui il avait commis le soin de cet ouvrage , le faisaient trop lentement , il y employa scs troupevs. Quoique dix mille hommes y travaillassent tous les jours pendant deux mois, lorsque ce prince mourut, l’ouvrage n’était pas encore achevé , et il demeura imparfait , tant les ruines de cet édifice étaient considérables. Quand le tour des Juifs ' qui servaient dans son armée fut venu pour y travailler comme les autres, on ne put jamab les engager à y mettre la main. Ils représentèrent que, leur religion défendant l’idolUrie, il ne leur était pas permis de rien faire au bétiment d’un temple destiné à un culte idolâtre ; et pas un ne se démentit. On employa inutilement la violence et tes punitions pour les y obliger. Alexandre admira leur constance, leur accorda leur congé, et les renvoya chez eux. Cette délicatesse des Juifs est une leçon pour bien des chrétiens, qui leur apprend qu’il ne leur est point permis de prendre aucune part ni de coopérer à rien qui soit contraire à la loi de Dieu.

On ne peut s’empêcher ici d’admirer la conduite de la Providence. Dieu avait brisé par la main de Cyrus son serviteur l’idole de Bélus, le dieu rival du Seigneur d’Israël ' : il démolit ensuite son temple par Xerxès. Ces premiers coups de la main du Tout-Puissant sur Babylonc annonçaient la ruine que la ville devait attendre pour elle-même : et il n’élait pas plus possible à Alexandre de réussir à relever ce temple, qu’à Julien dans la suite de rétablir celui de Jérusalem.

Malgré tout ce que je viens de dire des occupations d’Alexandre pendant son séjour à Babylone, la plus grande partie de son temps fut employée à jouir des plaisirs que cette ville lui fournissait ; et il parait que le principal but, tant de scs travaux que de ses divertis-sc'mcnts, était de s’étourdir lui-mèrae, et d’écarter de son esprit les tristes et affligeantes pensées d’une mort prochaine, dont il était menacé par

' Jos. contra Àppion. lib. 1, cap. 8.

* Dieu l'appciU' aillai tiaiH laaiv

U 1. C.j.jgle

toutes les prédictions di-s mnges et des autres devins: car, quoique dans certains moments il eût paru ne faire aucun cas de tous les avis qu'on lui donnait , il en était néanmoins sérieusement occupé en lui-méme , et ces pensées lugubres lui revenaient sans cesse dans l'esprit. Elles lui causaient un tel effroi et un tel trouble, que de la plus petite cho.se qui arrivait, pour peu qu'elle parftt extraordinaire ou étrange, il en fuLsait d'abord un monstre, et en lirait un présage sinistre. I.e palai.s était plein de gens qui sacriliaient , d'autres qui faisaient des expiations et des purKicalions, d'autres eidln qui se vantaient de pénétrer dans l'avenir et de prédire ce qui devait arriver. C'est un spectacle digne certainement d'attention, de voir un prince, la terreur de tout l'univers, livré lui-méme aux dernières frayeurs: tant il est vrai, dit IMutarque, que, si c'est un grand malheur que le mépris des dieux et l'incrédulité qui porte à ne rien croire et à ne rien craindre, la superstition aussi, qui asservit les rtmes aux plus basses craintes et aux plus ridicules folies, est un autre malheur non moins funeste et non moins redoutable! Il est manifeste que Dieu , par un juste jugement , a pris plaisir à dégrad<‘r, à la face de tout l'univers et de tous les siècles , et è rabaisser midw.sous du commun dre hommes celui qui avait affecté de se mettre au-dessus de la nature humaine et de s'égaler à la Divinité. Ce prince avait cherché dans toutes ses actions la vainc gloire des conquêtes , que les hommes admirent le plus et à laquelle ils attachent plus qu'4 tout le reste l'idée de grandeur; et Dieu le livre à une ridicule .superstition , que les hommes de bon sens cl de bon esprit méprisent le plus , et où en effet il y a le plus de petitesse , de bassesse et de faiblesse.

Alexandre célébrait donc toujours de nouvelles létes et était toujours dans les festins, où il s'abandonnait sans réserve é son intempérance pour le vin. Après une nuit passée entièrement dans la débauche, on lui avait proposé une nouvelle partie. Il s’y trouva vingt convives : il but la santé de chacune des personnes de la compagnie, et lit ensuite raison à tous les vingt l'un après l'autre. Après tout cela, se faisant encore apporter la couped'ller-

cule, qui tenait six bouteilles, il la but tonte pleine, en la portant A un Macédonien de la compagnie nommé Protéas ; cl un peu après il lui fit encore raison de celle énorme rasade. Dès qu'il l'eut bue, il tomba sur le carreau. Voili donc, s'écrie Sénèque en marquant les funestes effets de l'ivrognerie , ce héros', invincible à toutes les fatigues des voyages, à tous les dangers des sièges et des combats, aux plus violents excès de In chaleur et du froid; le voilà vaincu par son intempérance, et terrassé par celle fatale coupe d'Hen-uIel

Dans cet état , une violente lièvre le saisit; et on le transporta chez lui à demi mort. La fièvre ne le quitta point, mais lui laissait de bons intervalles, pendant lesquels il donna les ordres nécessaires pour le départ de la flotte et de l'armée, comptant sur une prompte guérison. Enfin, quand il se vil sans espérance, et que la voix commençait à lui manquer, il tira son anneau du doigt et le donna à Perdiccas, lui commandant de faire porter son corps au temple d'Ammon.

Quelque faible qu'il fût il fit un effort, et, se soutenant sur le coude, il donna sa main mourante à baiser à ses soldats, à qui il ne put refuser celle dernière marque d'amitié. Puis, comme les grands de la cour lui demandèrent à qui il laisail l'empire, il répondit : Au plus digne : ajoutant qu'il prévoyait que sur ce différend on lui préparait d'étranges jeux funé»bres. El Perdiccas lui ayant demandé quand il voulait qu'on lui rendit les hontKurs divins , Lors, dit-il, que roui serez heureux. Ce furent ses dernières paroles, et bientôt après il rendit l'esprit. Il avait vécu trente-deux ans et huit mois, cl en avait régné douze. Sa mort arriva au milieu du printemps , la première année de la Iti' olympiade *.

< « Alexandrum toi ilinera , lot prs*!!» . toi hiemni. per « quas. vlctl temporum locorumqupUinkultilc. transie* « ra(. toc flumina ex ignolo cadenlia . lot maria tulum din miserunl: inlemperaotia bibendi, cl illc herculaneusoc • hlalis 8CT|itauscondidit. N (Sb!«. Kpist.iU,)

* « Quanquaro vi(rienti4 morbi dilabebalur. In culdUiiiL « tamen creclus, dextram omnibus, qui eam comingoro ' a vellent. porreiU.Quisautcininam useulail non currrrci. a quai jam falo oppressa, maximi cxercitùs compiexui a humsnilale quàm spirilu >i\iüiorc. suOixit! » (Yai^ Max. Ub. b. cap. i.)

» AD.M.30(W;av.4.C.321.

Il n'y eut personne, selon Plutarque et Arrien , qui sur l'heure sou|)çounAt du poison ; et cependant c'est le temps où ces sortes de bruits ont coutume de se répandre. Une preuve du contraire fut l'état même du corps mort ; car, tous les principaux officiers éUmt entrés en dissension, ce corps, laissé là sans aucun soin ni aucune précaution, demeura quelques jours sans se corrompre dans un pays aussi chaud que la Babylonio. Le vrai poison qui le lit mourir fut le vin, et il en a tué bien d'autres. On crut pourtant, depuis, qu’Alexandre avait été empoisonné. Quinte-Curcc et Justin assurent ' , dans les mêmes termes , que la vraie cause de sa mort fut le poison, et que le pouvoir suprême des successeurs d'Alexandre, dont quelques-uns étaient complices de cet attentat, donna lieu au bruit qui se répandit que l'excès du vin l'avait fait mourir, pour couvrir par ce bruit l’horreur d'un crime si affreux. On (lit qu’il fut commis par le ministère des fils d'Anlipater; que Cassandre, l'atnë de ses enfants, avait apporté le poison * de Grèce ; qu'Iolas, son cadet, étant ëchanson, le mil dans la coupe d’Alexandre, et qu’il choisit habilement l'occasion de la débauche dont il a été parlé , afin que la quantité prodigieuse de vin qu'il avait bu cachai mieux la véritable cause de sa mort. Les circonstances où se trouvait Anlipater autorisaient ces soupçons. Il était persuadé qu'on ne l'avait mandé que pour le perdre, à cause des malversations qu'il avait commises pendant sa vice-royauté; et il n’était pas hors de vraisemblance qu'il eût fait commettre à scs enfants un crime qui lui sauvait la vie en l’étant à son maître. Ce qu’il y a de sûr, c’est que jamais il ne put se laver de celle tache , et que , tant qu’il vécut , les Macédoniens le détestèrent comme le traître qui avait tmpoisouné Alexandre. Un jeta même quel-

* a Atnici, causam morbl . intempeHem ebrleiatU

« viilgàrunl. Revera «utum fberunt ; quanim In»

H ratnluni surcessorum potenlia oppreuit a (Q. CemT. |ih. m, cap. 4; JiaTt:« l.b. 12, câp. 13 )

* On pxt^icml que ce poUuo f^uit une eau extrémemesl froide, qui coule gouue a goutte d'un rocher en Arcadie iiommi^ .yonacrit. 11 en tombe fort peu, et elle eit al 4cre, qa'HIo lierre tous les valS'Caux où on la met, exceplé ceux qui sont faits de la corne du pied d'un mulet. Aussi dit-on que ce fut dans un ixrlit vase de cette espèce qu'on rapporta de rece à loiiv (lour ce coup Ki^lèrat.

ques soupçons sur Aristote, mais sans beauconp de fondement.

Soit que ce fût par le crime d’Anlipater, ou par l'excès du vin, qu’Alexandre muurot, on est étonné de voir la prédiction des magv^ct devins sur sa mort, qui devait arriver à llabylone , accomplie si eioctemcnl. II est certain et iocoulestable que Dieu s’est réservé h lui seul la connaissance des choses fulun»; cl, si les devins ou les oracles ont prédit quelquefois des choses qui sont effectivement arrivées, ils n’ont pu le faire que par le commerce impie qu’ils avaient avec les démons, à qui leur pénétration et leur sagacité naturelle fournil plusieurs moyens de percer jusqu’à un certain point dans l’avenir par rapport é des événements prochains , cl de faire des prédictions qui paraissent au-dessus des forces de l’intelligence humaine, mais qui ne passent point udics de ces esprits de malice et de ténèbres. La connaissance qu'ils ont de toutes les circonstances qui précédent un événement et qui y préparent ; la part même que souvent ils y ont, en inspirant aux méchants ' qui leur sont livrés la pensée et le désir de faire telle et telle action, de commettre tel et tel crime, inspiration a laquelle ils sont assurés que ces m4cbanls consentiront : tout cela met les démons en état de prévoir et de prédire certaines choses. lis se trompent souvent dans leurs conjectures ; mais Ilicu permet aussi quelquefois qu’ils y réussissent ', pour punir l'impiété de ceux qui, malgré scs défenses, consultent ces esprits de mensonge pour connaître ce qui doit arriver.

Dès que le bruit de la mort d’Alexandre se fut répandu , tout le palais retentit de cris el de gémissements. Victorieux cl vaincus, tous le pleurèrent également, La douleur de sa mort , rappelant toutes ses bonnes qualités , faisait oublier ses défauts. Les Perses fapiveloienl le plus juste el te plus doux malire qui

■ « Demones pcrver»li (lolent) nulcfacu Mudere . rfo « quorum nioribus cerli sunl qu6J stot eis Ulia suadenll^ « bus copaeusuri. Suadeot aulrm mirls tt loYtsiblIibiis « modls H (S. Al’gl’st. tU Diiinal. Démon. pag.bOtf.)

a « Fai-ilc rit et iioo iocongruiun, qt omulpoiem cl jua- « tua. ad eorum prrnam qulbus UU prcdicuntur... occuIiq K apparalu minislerioruni suorum eliam spirUibus talüms « aliquid ül\iiialioii's inipcrlial. » ( S. AicusT. de IXi't-* ual. Oiieu. ad. Stivp.'ic Ub. 2, Queit, 3.)

leur eâl jamais commande, et les Macédoniens le meilleur et le plus vaillant prince de la terre ; murmurant les uns et les autres contre les dieux, de ce que, par envie, ils l’avaient ravi aux hommes à la fleur de son fige et de sa fortune. Les Macédoniens croyaient voir encore Alexandre d’un air assuré et intrépide les mener au combat, assiéger les villes, monter sur les murs, et distribuer des récompenses à ceux qui s’étaient distingués. Ils se repn> chaient alors de lui avoir refusé les honneurs divins, et se confessaient ingrats et impies de l’avoir frustré d’un nom qui lui était dù à si juste titre.

Après lui avoir payé cet hommage de respects et de larmes, ils tournèrent toutes leurs pensées et leurs réflexions sur eux-mêmes , et sur le triste état o(i la perle d’Alexandre les laissait. Ils considéraient qu’étant partis de Macédoine, ils se trouvaient au delà de l’Euphrate sans chef, et au milieu de leurs ennemis, qui ne souffraient point sans peine une nouvelle domination. Le roi étant mort sans avoir nommé de successeur, un affreux avenir s’ouvrait à leurs yeux, cl ne leur montrait que divisions , que guerres civiles, et qu’une fatale nécessité de verser encore leur sang, et de rouvrir leurs vieilles plaies, non pour conquérir le royaume de l’Asie , mais pour lui donner un roi , et pour placer sur le trône , peut-être un vil officier, ou même quelque scélérat.

Un si grand deuil ne demeura pas renfermé dans les murs de Babylone : il se répandit dans toutes les provinces, et la nouvelle en vint bientôt à la mère de Darius. Elle avait auprès d’elle une de scs pelilt^fllles , encore tout éplorée de la mort d’Éphestion , .son mari , et qui , dans cotte calamité publique , sentait renouveler ses douleurs particulières. Mais Sysigambis pleurait elle seule toutes les misères de sa maison , et cette nouvelle aflliction lui rappelait toutes les autres. On eôt dit que Darius ne venait que de mourir , et que cette mère infortunée faisait tout i la fois les funérailles de deux Qls. Elle pleurait également et les morts et les vivants. Çui aura soin, disait-elle, de mes filles? Où trouverons-nous un autre Alexandre? Il lui semblait qu’elles étaient devenues une seconde fois captives , et qu’elles venaient encore de perdre leur royaume, avec

cette diflérence , que la mort d'Alexandre les laissait absolument sans ressource et sans espérance. Enfin elle succomba i la douleur. Cette princesse, qui avait supporté avec patience la mort de son père , celle de son mari , de quatre-vingts de ses frères massacrés en un jour par Üchns , et , pour tout dire en un mot , celle de Darius son fils , et la ruine de sa maison . n’eut pas assez de force pour supporter la perle d’Alexandre. Elle ne voulut plus prendre de nourriture, et se laissa mourir de faim pour ne pas survivre à ce dernier malheur.

Il arriva , après la mort d’Alexandre , de grands désordres parmi les Macédoniens pour la succession au trône, comme on le verra à la suite de cette histoire. Au bout de sept jours de confusion et de dispute , on convint qu’Aridée, frère bttard d’Alexandre, serait déclaré roi; et, que si Roiane, qui était grosse de huit mois, accouchait d’un fils, il serait joint i Aridée , et mis sur le Irône avec lui ; et que Pordiccas serait chargé de la personne de l’un et de l’autre, car Aridée était un imbécile qui avait autant besoin de tuteur qu’un enfant eu bas Age,

Après que les Égyptiens et les Chaldéena eurent embaumé A leur manière le corps du roi, Aridée fut chargé du soin de le faire transporter au temple de Jupiter Ammon. L’appareil de ce magnifique convoi dura deux ans entiers'; ce qui donna lieu à Olympias de plaindre le sort de son Qls, qui, ayant voulu se faire mettre au nombre des dieux , était privé pendant lant de temps de la sépulture , privilège accordé généralement aux plus vils des mortels.

g XIX. — Quel jdceueht oe doit roBTE* d’Alexamusic.

On ne serait pas content de moi , si , après avoir fait un long récit des actions d’Alexandre, je ne marquais ici ce qu'on en doit pen- .scr ; d’autant plus que les jugements que l’on

portés de ce prince se trouvent tout à fait opposés : les uns l'ayant loué et admiré avec une espèce d'extase , comme le modèle d’un héros parfait, et c’est l'opinion qui parait avoir

< ÆIïid. lib. 13, cip. 30.

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préralu; d'autres, au contraire, l’ayant représenté sous des couleurs qui ternissent bcouconp, si elles u’eOaccut pas l'éclat de scs victoires.

Cette diversité de sentiments nuirque celle des qualités d'Alexandre ; et il faut avouer qu(‘ jamais prince ne fut plus mêlé que lui de bien et de mal ', de vertus et de vices. Il y a plus; on doit mettre une grande différence dans Alexandre même , selon les différents temps où on le considère: c'est Tite-Live qui nous donne cette ouverture. Dans l’examen qu'il fait du sort qu’auraient eu ses ormes s’il les avait tournées du cOté de l’Italie , il distingue en lui, pour ainsi dire, un double Alexandre*: l’un sage, tempérant, judicieux , brave, intrépide , mais pleiu de prudence et de circonspection ; l’autre plongé dans tous les excès d’une prospérité fastueuse , vain , fier , arrogant, emporté, amolli par les délices, livré é l’intempérance et aux débauches , en un mot , devenu plus semblable à Darius qu’à Alexandre, et , par le nouvel esprit et les nouvelles manières qu’il avait prises depuis ses vktoires, ayant fait dégénérer ses Macédoniens dans tous les vices des Perses.

Je m’arrêterai è ce plan dans l’examen qui me reste à faire d’.\lexnndre , et je le considérerai sous deux faces , et comme sous deux époques : d’abord, depuis ses commencements jusqu’à la bataille d’issus, et au siège de Tyr, qui la suivit de près; ensuite, depuis cette victoire jusqu’à sa mort. La première partie noos présentera de grandes qualités avec peu de défauts , je parle selon l’idée des païens ; la seconde , des vices énormes , et , j’ose le dire malgré l’éclat de tant de victoires, peu de vrai et solide mérite, même par rapport aux actions guerrières, si pourtant l’on en excepte quelques batailles où il soutint sa réputation.

■ a Luitiriâ. induslriS, tonillate, ■imaaolià. malls bo- « nlsqae jrlibus minus, m (Tac.)

* « £t loquiiDur de Alexaudro nondûm merso secandU « rebus, quanim oemo iiilolerantior fuit. Qui si ei h<iüilu <* oovr forluiic. uovlqur. ut lia dicam, ifiKenli , quod sUtl « Victor Inducral, spcrlclur. Dario magis similis quàni

• Alciandro In Ilallam vcoisset . et esercilum Maeedonb*

• oblitura. degeneranlrmqur jam in Pcrsaruni mores ad-

• duxhset. • (Liv. Iib. U, n. 18 )

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