‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 4)Chapitre 3 sur 61 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ce chapitre renferme l’histoire du second Denys, tyran de Syracuse, lils du premier, et celle de Dion , son proche parent.

* Cic. Tuscui. quxsL llb. 5, n. G1 , 02.

fil. — DB5TS LB JECIVE StJCCfeDB A SON PfcBB. DiON L'ETIGAfiB A FAIRE VENIR PlATON A LA COVR ; MEB> VEILLEVX CnANGBMKNT QCB SA PRÉARNCl Y CAUSE ; CONSPIRATION DES COURTISANS POUR BN PRÉVENIR LES SUITES.

Denys fancien eut pour successeur ' un de ses fils qni porta le même nom que lui, et que l’on appelle ordinairement Denys le jeune. Après lui avoir fait des funérailles magnifiques*, il assembla le peuple, et le pria d’avoir pour lui les mêmes bontés qu’il avait témoignées à son père. Il était bien éloigné de son caractère ’ ; car autant que le premier Denys avait été vif et entreprenant , autant celui-ci était-il paisible cl tranquille; ce qui n’aurait pas été un malheur pour son peuple , si cette douceur et cette tranquillité avaient été l’effet d’un esprit sage et modéré, non d’une paresse cl d’une nonchalance nalnrcllcs.

On est étonné de voir Denys le jeune recueillir paisiblement , après la mort de son père , la succession à la tyrannie comme un patrimoine héréditaire, malgré la pente naturelle aux Syracusains pour la liberté, réveillée par une occasion si favorable, et malgré la faiblesse d’un jeune prince sans mérite connu et sans expérience. Il parait que les dernières années de Denys l'ancien , qui s’appliqua , sur la fin de sa vie, à faire goûter à ses sujets les douceurs du gouvernement , les avaient en quelque sorte réconciliés avec la tyrannie, surtout depuis que , par ses grands exploits sur terre et sur mer ,.il s’était acquis A lui-même une grande renommée, et avait infiniment relevé la gloire de fempire de Syracuse, qu’il avait su rendre formidable à CarÜiage même , aussi bien qu'aux plus puissants peuples de fllalie cl de la Grèce. D’ailleurs ils avaient lieu de craindre que , si l'on entreprenait de changer de gouvernement , les suites funestes d’une guerre civile ne leur fissent perdre tous ces avantages ; au lieu que le caractère doux et humain du jeune Denys ne leur montrait dans l'avenir que de favorables espérances. Il monta donc tranquillement sur le Irène de son père.

I An. M. 3032; aï. J. C. ara.

< IHod. Mb. 15 , pas. 383.

I V Diod. Mb. 10. i»g. lit).

-1 i . tïnnglf

ac 4^

On a ru quelque chose de semblable eu Angleterre. Le fameux Cromwell mourut aussi paisiblement dans son lit qu'aurait fait le meilleur prince , et son corps fut enseveli avec les memes honneurs et la meme pompe que ceux des rois légitimés. Les Anglais elevèrent Richard , son Gis , à la dignité de protecteur ; et ils lui demeurèrent aussi soumis qu’iis i’at aient été au père, quoiqu'il n'eùt aucune de ses grandes qualités.

üion ' , le plus brave aussi bien que le plus sage des Syracusains , et qui était beau-frère du jeune Denys, aurait pu lui être d'un grand secours , s'il avait su proiiler de scs avis. A la première assemblée que tous les amis du prince tinrent chez le jeune Denys , Dion parla avec tant de sens de ce qui était utile et expédient dans la conjoncture où l'on se trouvait , qu'ii Gl voir qu'en prudence tous les autres n'étaient auprès de lui que des enfants , et qu'en franchise et liberté de parler ils n’étaient que de vils esclaves de la tyrannie, lâchement occupés de l’unique,soin de plaire au prince. Mais ce qui les surprit et les étonna plus que tout , c’est que Dion, voyant tous ces courtisan.s saisis de crainte â la vue de l’orage déjà formé du côté de Carthage et prêt à fondre sur la Sicile, eut le courage de promettre que , si Denys voulait avoir la paix, il s'embarquerait dans te moment, irait en Afrique, et conjurerait celte tempête à .sa satisfaction ; et que , s'il aimait mieux faire lu guerre , il lui fournirait et entretiendrait à ses dépens cinquante galères à trois rangs tout équipées.

Le jeune Denys , admirant et élevant jusqu'aux nues une magnanimilé si généreuse , lui témoigna beaucoup de reconnaissance de son afl'ection et de sa bonne volonté ; mais les courtisans , qui regardaient la magniGcenec de Dion comme un reproche pour eux , et sa grande puissaiKe comme une diminution de la leur , tirèrent d'abord de là un prétexte de le calomnier, et n’épargnércnl aucun des discours qui pouvaient le plus aigrir contre lui le jeune prince. Ils lui faisaient entendre qu'en se rendant fort sur mer il s’ouvrait un chemin à la tyrannie; et qu’avec scs vaisseaux il pensait à transporter toute la puissance aux Gis d’Arislomaque , qui étaient scs neveux.

• Plut, in Dign. pig. C60, wt.

Mais ce qui les indisposait le plus contre Dion , c’est la vie qu'il menait , qui était une censure perpétuelle de ta leur; car ces courlisans , s'étant d'abord emparés de l’esprit du jeune tyran , qui avait été très-mal élevé , ne pensaient qu’à lui fournir sans cesse de nouveaux amusements, le tenant toujours occupé à des festins, abandonné à des femmes, et livréà tous les autres plaisirs les plus honteux*. Dés le commencement de son règne, il Gl des débauches qui duraient des trois mois entiers; et pendant loul ce Icmps-là son palais, fermé à loul ce qu'il y avait de gens sages, était plein d’ivrognes ; et tout retentissait du bruit de farces et de plaisanteries obscènes , de chansons impudiques, de danses, de mascarades et de toutes sortes de dissolutions. Il n’y avait donc rien de si importun pour eux , comme on le peut penser, ni qui leur fût tant à charge, que la présence de Dion , qui ne donnait dans aucun de ces plaisirs. C’est pourquoi , prêtant à ses vertus les couleurs les plus apparentes du vice , ils trouvèrent le moyen de le calomnier auprès du prince, et de faire passer sa gravité pour arrogance cl .sa liberté de parler pour une insolence séditieuse. S'il voulait donner quelques sages conseils , on le traitait de sévère pédagogue, qui s’ingérait mal à propos de faire des leçons cl des reproches au pririce ; et , s’il refusait de faire la débauche avec les ■ autres, c’était, disait-on , un misanthrope et un atrabilaire, qui du haut de sa vertu méprisait tous les autres, et s'érigeai^ en censeur du genre humain.

Aussi faut-il avouer qu'il avait naturellemont dans l’air et dans les manières quelque chose d’austère et de dur, qui sentait la hauteur, et qui était capable de rebuter non-seulement un jeune prince nourri continuelli^ ment de Gatteries et de complaisances, mais les meilleurs même de ses amis, et ceux qui lui étaient le plus fortement attachés. Pleins d’admiration pour sa droiture, sa fermeté et sa noblesse de penser, ils lui représentaient que, pour un homme d’état qui a besoin de savoir manier les esprits pour les conduire à son but, il avait dans l’humeur quelque chose de trop rude et de trop sauvage. Platon, dans la suite, travailla à le corriger de ce défaut, en le * AlbCD. Ub. 10. pag. 435.

liant particuliérement avec un philosophe qui avait du jeu et de l’agrément dans l’esprit , cl qui était fort propre A lui inspirer des manières douces et insinuantes'. Il l’cn flt aussi souvenir dans une lettre qu’il lui écrivit , on il lui parle ainsi : « Faites réflexion, je vous prie, « qu’on trouve que vous manquez de douceur « et d’alTabililé ; et mettez-vous bien dans l'es- « prit que le moyen le plus sûr de faire réus- « sir les affaires, c’est de se rendre agréable à « ceux avec qui l’on a à traiter. I,a fierté « écarte le monde et réduit un homme A la « solitude. » Malgré ce défaut, il ne laissait pas d’étre fort considéré A la cour, où la supériorité de ses lumières et un mérite transcendant le rendaient absolument nécessaire, surtout dans un temps où l’état était menacé de grands orages.

Comme il croyait que tous les vices du jeune Denys ‘ venaient de la mauvaise éducation qu’il avait eue, et de la profonde ignorance où il était de ses devoirs, il sentit bien que le premier pas qu’il y avait A faire était de le lier , s’il était possible , avec des hommes d’esprit dont la conversation solide, mais agréable, pût l’instruire en le divertissant; car ce prince, par lui-même, n’avait point un mauvais fonds.

La suite fbra voir que Denys le jeune avait delà di^osilion pour le bien et pour la vertu. Il ne manquait pas de goûl et d’ouverture pour les arts et pour les sciences. Il savait faire cas du mérite et des talents qui distinguent les hommes. Il aimait la conversation des gens habiles; et par le commerce qu’il eut avec eux il se rendit capable des connaissances les plus élevées. Il vint jusqu’à familiariser le trône avec des sciences qui ne sont pas en possession d’en approcher do si près; et, en les rendant de la sorte comme scs favorites, il les enhardit , et , par une protection qui leur tenait lieu de lettres de noblesse, il les mit en honneur. Il n’élail pas insensible non plus aux

* * Plat Epist. 4.

* HS aùOâS«(«, ipitfttec Çvvotxo;. M. Dacler tradoit ainsi ces mou : La Herté ut toujours compagno <2« ta so* litude. J'sl montré sitieursen quoi celte version éult vicieuse. Manière dsnteigner.

* Plut, in Dion, peg.962. — Plel. EpUt. 7, pag. 327,

douceurs de l’amitié. Dans l’intérieur de sa maison, il était bon parent cl bon maître, et il se faisait aimer de ceux qui l’approchaient. Son naturel ne le portait point A la violence, ni à la cruauté; cl l’on peut dire qu’il était lyran par succession et par héritage plutôt que par goût et par inclination.

Tout cela montre qu’on aurait pu faire do lui un assez bon prince, si d’abord on avait pris soin de cultiver les heureuses dispositions qu’il avait apportées en naissant. Mais son père, A qui tout mérite, jusque dans sesenfanls mêmes, faisait ombrage, s’était appliqué à étouffer en lui'loule semence de bien, tout sentiment de noblesse et d’élévation, par une éducation basse et obscure, afin que, dans la suite, il ne pût tien entreprendre contre lui. Il s’agissait donc de lui trouver un homme do caractère que j’ai marqué, ou plutôt de lui inspirer à lui-méme le désir de le chercher.

C’est A quoi Dion travailla avec une merveilleuse dextérité. Il lui parlait souvent de Platon , le plus habile cl le plus illustre des philosophes, dont il avait connu le mérite par lui-méme, et A qui il était redevable de ce qu’il savait. Il fiiisait valoir la beauté de son génie, l’étendue de ses connaissances, la douceur de son caractère, l’agrément de sa conversation ; surtout il le lui représentait comme l’homme du monde le plus capable de le former dans l’art de régner, d’où dépendait son propre bonheur et celui des peuples. Il lui faisait entendre que ses sujets gouvernés désormais avec douceur , comme une Ihraille est gouvernée par un bon père, rendraient volontairement A sa modération et A sa justice les devoirs qu’ils ne rendaient que malgré eux à la force et A la violence, et que par IA il deviendrait de tyran un roi juste, A qui fout.se soumettrait par amour.

Il est incroyable combien ces discours, jetés de temps en temps dans la conversation comme par hasard, sans affectation, et sans qu’il parût de dessein prémédité , allumèrent dans l’esprit du jeune prince un désir ardent de connaître Platon et de l’entretenir. Il lui écrivit des lettres également pressantes et obligeantes. Il dépécha A Athènes courriers sur courriers pour hAter son voyage. Platon, qui en crai-

ni. ■ 6c!

gnail les soiles e( qui n’en espérait pas beaucoup de fruit, traînait l'aBaire en longueur, et, sans refuser absolument, il Ciisait assez sentir qu'il aurait de la peine à se délerminer. Les obstacles et les difllcultés qu'on opposait ù la demande du jeune prince, loin de le rebuter, ne servirent, comme il arrive ordinairement, qu'à entlammerscs désirs. Les philosophes pythagoriciens, établis dans la grande Grèce en Italie, joignirent leurs prières aux siennes et à celles de Dion , qui de son côté redoubla ses instances, et employa les raisons les plus fortes po^r vaincre la répugnance de Platon. « 11 s'agit, lui disait-il, non d'un simple por- « ticulier, mais d'un prince puissant, dont le « changement entraînera celui de tous ses « états, et vous en connaissez l'étendue. C'est n lui-méme qui fait toutes les avances , qui « vous pre.sse et vous sollicite de venir à son a secours, et qui emploieauprésde vous lecrë- « dit de tous vos amis. Quelle conjonetnre plus U favorable pouvops-nous attendre que celle que « la divine Providence nous offre'? Ne crai- « gnez-vouspointquevQsdéiaisncdonncntaux « Hatleurs qui enviroiuicnt le jeune prince le « temps de l'attirer à eux et de le faire chan- « gerde résolution? Quels reproches auriez- « vous à vous faire, et quel déshonneur même « serait-ce pour la philosophie, si l'on disait « un jour que Platon, pouvant, |Kir les con- « seils qu'il aurait donnés à Denys , établir « dans la Sicile un gouvernement sage et mo- « déré , l'a replongée dans tous les maux de « la tyrannie par la crainte d'essuyer les fati- « gués d'un voyage, ou par je ne sais quelles « autres difficultés imaginaires ! n

Platon ne put résister à de si vives sollicitations*. Vaincu parla considération de ce qu'il se devaità lui-méme, comme il nous l'apprend dans ses écrits, et pour ne pas donner aux hommes un prétexte de lui reprocher qu'il n'était philosophe qu'en paroles, et que jamais il n'avait rois la main à l'œuvre pour paraître tel par ses actions, cl d'ailleurs envisageant le grand bien que son voyage pourrait procurer à la Sicile, il se laissa persuader.

Les llaltcurs. qui étaient à la cour de Denys, effrayés de la résolution qu’il avait prise mal-

gré leurs remontrances , et redoutant la présence de Platon, dont ils prévoyaient toutes les suites, se liguèrent ensemble contre lui comme contre un ennemi commun. Ils jugeaient bien que, si , selon les maximes du nouveau gouvcracraent , tout se réduisait au v rai mérite , et qu’il n'y eût plus de bienfaits à attendre de la part du prince que pour les services rendus à l’état , ils n’auraient plus de part à la faveur, et ne feraient que se morfondre à la cour. Ainsi ils dressèrent une forte batterie pour empêcher l’effet du voyage, qu’ils ne pouvaient traverser : ce fut d’engager le prince à rappeler d’exil Philistc , non-seulement homme de guerre, mais grand historien , très-éloquenl , |

fort versé dans les lettres , et zélé partisan de | la tyrannie, pour avoir en lui un contre-poids capable de contre-balancer Platon et toute sa philosophie. 'Exilé par le vieux Denys pour quelque mécontentement personnel , il s'était retiré dans la ville d’ Adria ; et l'on croit qu'il y composa la plus grande partie de ses écrits. Il avait fait l'histoire d'Égj-pto en douze livres celle de Sicile en onze , et celle de Denys le tyran en six. Il ne nous est rien resté de tous ces ouvrages. Cicéron lui donne de grands éloges ’, jusqu’à dire qu’il était un petit Thucydide, pené pusillus Thucydides, pour faire entendre qu’il l'imitait et qu’il en approchait.

Il fut donc rappelé. En même temps les couivlisons adressèrent à Denys des plaintes contre Dion , l'accusant d’avoir eu des conférences avec Théodole et Iléraclide, ennemis secrets du prince, pour chercher avec eux les moyens de détruire la tyrannie. .

Les affaires étaient en cet état , quand Platon arriva en Sicile Il y fut reçu avec des caresses infinies ctavec les plus grands honneurs.

A la déscente de sa galère , il trouva un des cliars du prince , attelé et paré magniliquement. Le tyran offrit un sacriQce comme pour

• Dkid.lib.t3. pag.2£i.

■ « Ilunc ( Tbucydidem ) consccuius est Syracusius « Pbitbuu; qui quant DIonysii lyraimt ramiliarissiinul « etsel» oUum suuni coDSumpsU in bistoriâ sciibcndà, a maiiinèquc Thucydidom est, sicul tnibl videlur, imi- O Ulus. B (Clc. de Orat. lib. 2 n. 57.)

« Sirulus üle. crell^r, aculus. brevis, penè puûüitf.

« Thucydides. » (Id. EpUt. 13 ad Q. frai. lib. 2.)

3 Plut, lu Dion. pag. W3, OGi.

) Plut, in Dion. pag. 9G2.

un très- grand bonheur qui lui était arriré. 11 ne se trompait pas ; un homme sage et capable de donner de bons conseils é un prince , est un trésor précieux et inestimable pour tout un royaume ; mais il est rare qu’on en connaisse le prix , et encore plus rare qu’on en fasse l’usage qu’on devrait.

Platon trouva les plus heureuses dispositions du monde dans le jeune Denys, qui se livra sans réserve à ses leçons et à ses conseils: mais, comme il avait lui-méme inriniment prolité des avis et des exemples de Socrate, son maître , le plus habile homme qu’ait eu le paganisme pour faire goûter la vérité , il eut soin de manier l’esprit du jeune tyran avec une adresse merveilleuse , évitant de heurter de front ses passions, travaillant tt gagner sa confiance par des manières douces et insinuantes , et surtout s’étudiant à lui rendre la vertu aimable pour la rendre en même temps victorieuse du vice , qui ne retient les hommes dans ses liens qu’à force d’attraits, de douceurs et de délices.

Le changement fut prompt et étonnant. Le jeune prince, plongé jusque-là dans l’oisiveté, dans la mollesse et dans l’ignorance de tous ses devoirs, qui en est une suite inévitable , sortant comme d’un sommeil léthargique , commença à ouvrir les yeux , à entrevoir la beauté de la vertu, à goûter les douceurs et les charmes d’une conversation également solide et agréable ; et il se livra avec autant d’empressement au désir d’apprendre et de s’instruire, qu’il en avait eu auparavant d’éloignement cl d’horreur. La cour, qui est le singe des princes et qui suit en tout leurs inclinations, entra dans les mêmes sentiments. Toutes les salles du palais, comme autant d'écoles de géométrie, étaient pleines de la poussière dont les géomètres se servent pour tracer leurs figures et en très-peu de temps f élude de la philosophie cl des plus hautes sciences devint le goût dominant et général.

Le grand fruit de ces études , par rapport à un prince , h’esl pas seulement de lui remplir l’esprit d’une inDuilê de connaissances Iréscurieuscs, très-utiles et souvent très-nécessaires, mais encore plus de le retirer de l’oisiveté, de findolence, et des vains amusements de la cour ; de l'accoutumer à une vie appli-

quée et sérieuse ; de lui faire naître le désir de s’instruire des devoirs de la royauté, et de connaître ceux qui ont excellé dans l’art de régner ; en un mot, de le mettre en état de gouverner par lui-méme, cl de voir tout par ses propres yeux, c’est-à-dire d’être véritablement roi. Mais c’est à quoi les courtisans et les flatteurs s’opposèrent de concert , comme cela arrive ordinairement.

Ils furent sérieusement effrayés d’un mot qui échappa à Denys , et qui montrait quelle impression avaient déjà faite sur son esprit les discours qu’on lui avait tenus sur le bonheur d’un roi qui est aimé tendrement de ses sujets comme un père, et sur la vie malheureuse d’un tyran qui en est haï et délesté. Quelques jours après l’arrivée de Platon , échut le temps d’un sacriflee solennel que fon faisait tous les ans dans le palais pour la prospérité du prinec. IJl, le héraut ayant prononcé à haute voix, selon la coutume, cette prière : qii'il plût aux dieux de maintenir longtemps la tyrannie et de. eonserver le tyran, Denys, qui était tout proche, et à qui ces noms commençaient à devenir odieux , lui dit tout haut : Ne eesseras-tu point de me maudire ? Celle parole alarma iuflnimenlPhiliste et son parti. Ils jugèrentdc là que le temps et une longue habitude rendraient invincible et insurmontable le pouvoir de Platon surfespril de Denys, puisque un commerce de peu de Jours avait déjà changé entièrement f esprit de ce jeune prince. Ils songèrent donc à dresser contre lui des machines encore plus fortes qu’auparavant.

Ils commencèrent par jeter du ridicule sur la vie retirée qu’on faisait mener à Denys, et sur les éludes auxquelles on l’appliquait , comme s’il se fût agi d’en faire un philosophe. Ils allèrent plus loin , cl travaillèrent de concert à lui rendre suspect cl même odieux le zèle de Dion et de Platon, en les lui représentant comme d’incommodes censeurs et d’impérieux pédagogues ', qui prenaient, sur- lui une autorité qui ne convenait ni à son âge ni à son rang. Il n’est pas étonnant * qu’un jeune

' a Tristei et «upercltloso» allen» vil» ceraore» , publi- « COB pftdagogos. tt (S£sec. Epitt 123.)

• a Vli irlibu» honesUs pudor retinctur , nednm Inler « certamlna viUorum pudidlla an! modestla , anl quid-

prince comme Denys, qai , avec le plus excellenl naturel et au milieu des meilleurs exemples, aurait eu bien de la peine à se soutenir, ait enfin succombé à une tentation si délicate dans une cour infectée depuis longtemps, où il n’y avait d'émulation que pour le vice, et où il était environné d'une troupe de Batteurs qui ne cessaient de le louer et de lui applaudir en tout.

Le principal soin des courtisans fut de décrier la personne et la conduite de Dion même, non plus séparément ni en secret , mais tous ensemble et à découvert. Ils disaient hautement, et ÿ quiconque voulait rentendre, que c'était une chose toute visible qu’il se servait de l'éloquence de Platon pour enchanter et pour ensorceler Denys, afin que, ce prince venanl à quitter volontairement le tréne, il s’en saisit et y établit les enfants d’Aristomaque , qui étaient ses neveux. Ils répandaient publiquement qu’il était bien lécheux de voir que les Athéniens, étant venus autrefois en Sicile avec de grandes forces et par terre et par mer, y avaient tous péri sans avoir pu prendre Syracuse, et que maintenant avec un tel sophiste ils vinssent à bout de détruire la tyrannie de Denys, en persuadant i ce prince de casser les dix mille étrangers qui composaient sa garde, de se défaire des quatre cents galères qu’il tenait toujours armées , de congédier les dix mille hommes de cheval, et de réformer la plus grande partie de son infanterie , pour aller chercher dans l’Académie (c'était le lieu où Platon tenait ses assemblées] un prétendu souverain bien qu’on n’expliquait point, et pour se rendre heureux en idée par l’étude de la géométrie, en abandonnant è Dion et à ses neveux une félicité réelle et solide, qui consiste dans la domination , dans les richesses , dans le luxe et dans les plaisirs.

S II. — Exil de Dioe. Fed de temps apbEs , Platoe

QUITTE LA COUE. ET nBlOOR^IE EK GnfcCB. l)lOK g’V

FAIT ADMiaCB PAR TOUS LES SAVANTS. TBOISIEME

voTAfiB DE Platon a Sybacusb.

jeune prince ; et , couvrant leur secret dessein d’une apparence de zèle pour ses intérêts, et d'une modération affectée à l’égard de Dion, ils ne se lassaient point de l’exhorter à prendre de sages mesures pour mettre son trOne et sa vie en sûreté. Tous ces discours produisirent d’abord dans l’esprit de Denys de violents soupçons contre Dion , qui dégénérèrent bientût en une furieuse colère, et éclatèrent par une rupture ouveKe. On apporta secrètement à Denys des lettres que Dion écrivait aux ambassadeurs de Carthage, dans lesquelles il leur mandait que , quand ils voudraient traiter de paix avec Denys ils tte fissent point leurs conférences qu'il n'y fût présent , parce qu'il leur aiderait à faire leur traité plus ferme et plus solide. Denys lut ces lettres i Philiste ; et , ayant concerté avec lui ce qu’il devait faire, il amusa et trompa Dion par les dehors d’une feinte réconciliation , le mena seul au-dessous de la citadelle sur le bord de la mer, lui montra ses lettres ', et l’accusa de s’ètre ligué contre lui avec les Carthaginois. Dion voulut se justifier *, mais il refusa de l’entendre; et à l’heure même il le fit monter sur i un brigantin , et ordonna aux matelots de le mener sur les eûtes d'Italie , et de l’y laisser. Dion , aussitûl après, fit voile de là au Péloponnèse.

Un traitement si dur et si injuste ne pouvait pas manquer de faire un grand éclat, et de révolter toute la ville, surtout le bruit s’étant répandu, quoique sans fondement, qu’on avait fait mourir Platon. Denys, qui en craignait les suites', s’appliqua à adoucir les esprits et à étouffer les plaintes. Il donna aux parents de Dion deux vaisseaux , afin qu’ils y chargeassent toutes scs richesses et toute sa maison , car il avait un équipage de roi , et qu'ils l’allassent trouver dans le Péloponnèse.

Dès que Dion fut parti , Denys fit changer de logement à Platon , et le fit passer dans la citadelle, en apparence pour lui faire honneur, mais en effet pour s'assurer de sa personne , et pour l’empêcher d’aller joindro-Diou. Sa

Les courtisans attentifs à profiter de tous les moments favorables, obsédaient sans cesse le

« quim probi moria wrvtrelur. » (Tacit. annal. Ilb. 4, cap. 115.)

a Diod. Ilb. 16, pDg. 410.

a [PluUrcb. in Dion, g 14.) a PluL pag. 961.

* put. cpUI. T [pag. 329].

vue aussi, en rapprochant de lui, pouvait être de se mrtlre en état de l'entendre plus souvent et plus commodément; car , charmé par In douceur de sa conversation , et cherchant luiméme à lui plaire en tout et A s'on faire aimer, il avait conçu pour lui une estime , ou plulùl une passion qui allait jusqu'A la jalousie, mais une Jalousie violente , qui ne pouvait souffrir ni compagnon U i rival. Il voulait le posséder tout seul , régner seul dans son esprit et dans son cœur, en être seul estimé et aimé. Il paraissait disposé à lui céder tous ses trésors et toute son autorité, s'il voulait l'aimer plus que Dion , et ne pas préférer l'amitié de Dion A In sienne. Plutarque a raison d'appeler cet amour un amour tyrannique Platon avait beaucoup A souffrir, car cette passion avait tous les symptômes de la jalousie la plus marquée*; tantôt c'étaient des marques d'amitié, des caresses, et une effusion de cœur sans borne et sans fin ; tontôt des reproches, des menaces et des emportements furieux; bientôt après des repentirs , des larmes , et d'humbles prières pour obtenir son pardon.

Dans ce temps-IA il survint , fort A propos pour Platon , une guerre qui obligea Denys A le renvoyer, A lui rendre sa liberté. A son départ, il voulut le combler de présents, que Platon refusa , se contentant de la promesse qu'il lui fit de rappeler Dion, le printemps suivant ; mais il ne tint pas sa promesse , et lui envoya seulement ses revenus, priant Platon , dans ses lettres, de l'excuser s'il avait manqué au temps préfii, et d'en accuser la guerre seule. Il loi donna sa parole qu’aussitôt que la |>aix serait conclue, il ferait revenir Dion , A condition pourtant qu'il se tiendrait en repos, qu'il ne se mêlerait de rien, et qu'il ne le décrierait point dans l'esprit des Grecs.

Platon , s'en retournant en Grèce , passa A Olympie pour voir les jeux. Il se trouva logé avec des étrangers considérables. Il mangeait avec eux, passait avec eux les journées entières, et vivait d'une manière très-simple et

' TvsffWtxôv rpora.

• In amorc bcc omnia insunl vitia , injuriK , Sttspkiones, tnitnIcHic. iodaciA,

BeMum . pai rursùm. (Teib?it. In Kimu«h.}

Inamorif bnc iunt mala . belium,

l*ai rursùm. (IIorat.)

très-commune, sans jamais leur parler ni de Socrate ni de l'Académie, et sans leur ftiire connaître de lui autre chose sinon qu'il s'appelait Platon. Ces étrangers étaient ravis d'avoir trouvé un homme si doux et si sociable ; mais comme il ne parlait que de choses fort ordinaires, ils ne crurent jamais que ce fût ce philosophe dont la ré|iutation faisait tant de bruit. Les jeux finis , ils allèrent avec lui A AIhéncs.où il les logea. Ils n'y furent pas plutôt, qiv'ils le prièrent de les mener voir ce fameux philosophe qui portait même nom que lui, et qui était disciple de Socrate. Platon leur dit en souriant que c'était lui-même ; et ces étrangers, surpris d'avoir possédé un si riche trésor sans le connaître , se surent mauvais gré A eux-mêmes, et se firent de secrets reproches de n'avoir pas discerné tout le mérite de ce grand homme A travers les voiles delà simplicité et de la modestie dont il le couvrait , et l'cn admirèrent encore davantage.

Le temps que Dion passa A Athènes ne lui fut pas inutile ' ; il l'employa principalement A l'étude de la philosophie, pour laquelle il avait un grand goût, et qui était devenue sa passion. Il sut pourtant *, ce qni n’est pas aisé, la renfermer dans de justes bornes, et il ne s'y livra jamais au dépens de son. devoir. Ce fut pour lors que Platon le lia d'une amitié particulière avec Speusippe, son neveu, qui, joignant A la gravité d'un philosophe les manières aisées et insinuantes d'un homme de cour, savait mêler agréablement les jeux et les plaisirs honnêtes aux occupations les plus sérieuses, et qui, par ce caractère asseï rare dans un savant, était plus propre que personne A adoucir ce qu'il y avait de trop oustére dans l'humeur de Dion.

Pendant 'que Dion était A Athènes , le tour de Platon vint de donner des jeux et de faire représenter des tragédies A la fête de Bacchus ; ce qui se faisait avec beaucoup de magnificence et A grands frais, par l'émulation extraordinaire qui s’y était introduite. Dion fournit A toute la dépense ; Platon, qui ne cherchait qu'A le faire paraître, ayant bien voulu lui

■ Plut. In Dion. pag. 96f . '

> ■ RrliDUlIquc , quod ut diffirlIUmam , ei upicnIIS « modum. » ;Tacit in Àgric. n. 4.)

^ sa ^

céder cet honr.enr, aOn que sa magniflcence le fil encore plus aimer et estimer à Athènes.

Dion visita aussi les autres villes delà Grèce, se trouvant à toutes les fêtes et à toutes les assemblées, et s’entretenant avec les plus excellents esprits et les plus profonds dans la politique. Ce n’élait point par une fierté et une hauteur assez ordinaire aux personnes de son rang qu’il se distinguait dans les compagnies , mais au contraire par un air simple et modeste, et plus encore par la beauté de son génie, l’étendue de ses connaissances et la sagesse de ses réflexions. Toutes les villes lui rendirent de grands honneurs, jusque-là que les Lacédémoniens le déclarèrent citoyen de Sparte, sans se mettre en peine de la colère de Dcn j s, quoique actuellement il leur donnai un secours trèsutile dans la guerre qu’ils avaient contre les Thébains. Tant de marques d’estime cl de distinction réveillèrent la jalousie du tyran : il cessa d’envoyer à Dion les revenus de scs terres, et les fit régir par scs propres receveurs.

Après que Denys eut fini la guerre ' qu'il soutint en Sicile, dont l’histoire ne nous apprend aucune circonstance, il craignit que le traitement qu’il avait fait à Platon ne le décriai parmi les philosophes, cl ne le fit passer pour leur ennemi. C’est pourquoi il fit venir à sa cour les plus savants hommes d’Italie, et il tenait dans son palais des assemblées oit il s’efforçait, par une folle ambition, de les surpasser tous en éloquence et en profondeur de savoir, débitant mal à propos les discours qu’il avait retenus de Platon. Mais comme ces discours n’élaicnl que dans sa mémoire, cl que le coeur n’en avait point été louché , la source en fut bientôt tarie. Alors il sentit ce qu’il avait perdu de n’avoir pas mieux profilé du trésor de sagesse qu’il possédait chez lui , et de n’avoir pas écoulé jusqu’au bout les admirables leçons du plus grand philosophe qui fût au monde.

Comme tout est violent et fougueux dans les tyrans, Denys se sentit saisi tout à coup d’une impatience démesurée de revoir Platon , et il mil tout en oeuvre pour y réussir. Il obligea Archilas et les autres philosophes pylhagori-

• put. epUt. 7. lug 33S-310. -Plut, in Dion. pag. 961-

ciens à lui écrire qu’il pouvait venir en tonte sdrclé, et à SC rendre caution qu’on lui tiendrait toutes les paroles qu’on lui avait données. Ils envoyèrent de leur part Archidémus à Platon ; cl Denys fit partir en même temps de son côté deux galères à trois rangs de rames, avec plusieurs de scs amis, pour obtenir de lui par leurs prières ce qu’il désirait. Il lui écrivit aussi des lettres de sa main, où il lui déclarait nettement que, s’il ne se laissait persuader de venir en Sicile , Dion ne devait rien attendre de lui; au lieu que, s’il venait, il n’y avait rien qu’il ne fût disposé à faire en sa faveur.

Dion reçut par la même voie plusieurs lettres de sa femme et de sa sœur, qui le pressaient d’obtenir de Platon qu’il fil ce voyage, qu’il contentât l’impalicncc de Denys , et qu’il ne lui donnât point de nouveaux prétextes d’en user mal â son égard. Quelque répugnance qu’eût Platon pour ce voyage, il ne pul'résister à de si vives sollicitations ; et il se détermina â aller pour la troisième fois en Sicile , à l’âge de soixante-dix ans.

Son arrivée releva les espérances de font le peuple , qui se flattait que sa sagesse vaincrait enfin la tyrannie ; et Denys en témoigna une joie qui ne se peut exprimer. 11 le lit loger dans l’appartement des jardins , qui était le plus honorable ; et eut en lui tant de confiance, qu’il le laissait approcherà toute heure sans le fouiller, faveur qu’il n’accordait â aucun de ses meilleurs amis.

Après les premières caresses, Platon vôntnt entamer l’affaire de Dion, qui lui tenait fort nu cœur, et qui était le principal motif de son voyage. Denys usa d’abord de remises ; ensuite ce ne furent que plaintes et brouilleries, qui n’éclataient point encore au dehors. Le tyran avait grand soin de les cacher, s’efforçant par toutes sortes d’autres honneurs , et par toutes les attentions et les complaisances possibles , de le détourner de l’amitié qu’il avait pour Dion. Platon , de son côté, dissimulait; et, quoiqu’il fût extrêmement choqué d’un manque de parole si indigne, il ne le faisait pas sentir.

Comme ils en étaient en ces termes, et qu’ils pensaient que personne n’avait pénétré leur secret, Hélicon de Cyzique, un des amis particuliers de Platon, prédit qu’il y aurait, un

tel jour, une éclipse de soleil. Cette éclipse étant arrivée comme il raroil dit, et à l’heure marquée, Denys en fut Icllement surprise! évnerveillé (preuve qu’il n'était pas grand philosophe), qu’il lui donna un talent Arislippc, badinant sur cette avenlure avec tes autres philosophes, dit qu'il avait aussi quelque chose i prédire de fort incroyable et de fort extraordinaire. Comme on le pressa de s’expliquer : « Je vous prédis , leur dit-il , « qu’avant qu’il soit peu, Denys et Platon , « qui vous paraissent si bien ensemble, sc- « Font ennemis, a

En effet, Denys, las de se contraindre, lit vendre toutes les terres et tous les effets de Dion, et en retint l’argent. En même temps il fit quitter à Piatnn rapparlement des jardins, et te logea hors du chéteau, au milieu de ses gardes qui le haïssaient de longue main, et qui cherchaient é le tuer, parte qu'il conseillait à Denys de renoncer h b tyrannie et de les casser pour vivre sans autre garde que l’amour de scs peuples. Platon reconnaît qu’il fut redevable de sa vie i l’amitié du tyran, qui orréta la fureur des gardes.

Architas, célébré philosophe pithagoricien, qui tenait le premier rang à Tarente, et y exerçait la première magistrature, n’eut pas plu- (Al appris le grand danger oh était Platon , qu’il envoya promptement des arebassadonrs et une galère i trente rames pcmr redemander Platon à Denys, et pour le faire souvenir qu’il n’était venu i Syracuse que sur sa caution et surcelle detonsles philosophes pythagoriciens, qui luiavaient réponduqu’il n’avait rienàcraindre; qn’ainsi il ne pouvait ni le retenir malgré lui, ni souffrir qu’on lui fit aucune insulte, sans manquer ouvertement à sa parole, et sans se décrier absolument dans Tesprit de tous les gens de bien. Ces justes remontrances réveillérent un reste de pudeur dans l’Ame du tyran, qui permit aifln i Platon de retourner en Grèce.

I.a philosophie et la sagesse partirent avec lui du palais*. Aces conversations aussi agréables qu'utiles, h ce goût empressé pour les arts et pour les sciences, à ces entretiens gra-

■ Minelnii. — UnUkntaMque vaalSlJOrr.E. B.

* Plut, in Moral, pag. tri.

ves et judicieux d’une sage politique on vit succéder de vains discours ', de frivoles amusements, et une stupide indolence, ennemie de tout ce qui était sérieux. La crapule et les débauches reprirent à la cour leur ancien empire, et la changèrent, d'école de vertu qu’elle avait été sous Platon , en vraie étable de Circé.

I III. — Dios rauT aotm DALivan STuaccau. Pioan ■T UEcaaiix auccka du aos usniniui. IIomibls iNGUATnToR DUS SvaAcosatsa. BostA isouii db Dios a lbcs Agabd , n a l'Aoabd bb sbb raca cBVBia Bss'aaia. Sa mobt.

Quand Platon eut quitté la Sicile*, Denys ne garda plus de mesure , et maria sa soeur Arête, femme de Dion, A un de ses amis, nommé Timocrate. Un si indigne traitement fut comme le signal de la guerre. Dès ce moment. Dion résolut d’attaquer h forces ouvertes le tyran, et de se venger de toutes les injustices qu’on lui avait faites. Platon fit tout ce qu’il put pour le détourner de cette pensée; mais, voyant que scs efforts étaient inutiles, U lui prédit les malheurs qu’il allait causer, et lui déclara qu’il ne devait attendre de hii ni secours ni conseil : que, puisqu’il avait enl’bonneur d'étre commensal de Denys, de loger dans son palais, et de participer aux mêmes sacrifices, il se souviendrait toujours des devoirs auxquels l’hospitalité l’engageait ; et que, pour satisfaire d’ailleurs A l’amitié qu’il avait pour Dion, il demeurerait neutre, toujours prêt A faire les fonctions d’un bon médiateur pour les réconcilier , et toujours également opposé A leurs desseins quand ils chercheraient A se détruire.

Soit prudence ou reconnaissance , ou conviction que Dion ne pouvait légitimement entreprendre de détrôner Denys, Platon pensait ainsi. D’un autre côté, Speusippe et tous les autres amis de Dion rexhortaicnl continuellement A aller affranchir la Sicile, qui lui tendait les bras, et qui le recevrait avec une extrême joie. Telle était véritablement la dis-

* Tà lapttv, ifiovvia, IbAb, ivaSiia,

« An. M. 3613; av. l. C. 361.-P1ol. In Dion. pag. »6S.

(tosition de Syracuse, que Spcnsippe, dans le séjour qu’il y avait (ait avec Platon, avait reconnue par luiméme. Ce ii' était qu'un cri de tout le inonde, qui pressait et conjurait Dion de venir : qu'il ne se mit point en peine de ce qu’il n’avait ni vaisseaux, ni inrosterie, ni cavalerie; qu’il montât seulement sur le premier vaisseau marchand qu’il trouverait, et qu’il vint prêter sa personne et son nom aux Syracusains contre Deiiys.

Dion n’hésita plus à prendre ce parti, qui d’un certain côté dut lui coûter beaucoup. Depuis que Denys l’avait obligé de quitter Syracuse et la Sicile, il menait dans son ex il la vie la plus agréable qu’il soit possible d’imaginer pour un homme qui a bien goûté une lois la douceur de l’élude : jouissant tranquillement de la conversation des philosophes; assistant i leurs disputes; brillant d’une manière toute particulière par la beauté de son génie et par la solidité de son jugement; parcourant les villes de la docte Grèce pour y voir et y entretenir l’élite des savants et des beaux esprits, et pour y consulter les plus habiles politiques; laissant partout des marques de sa libéralité et de sa magnillcencc; également aimé et respecté de tous ceux qui le connaissaient ; et recevant , dans tous les lieux où il passait , des honneurs extraordinaires, qu’on cendail encore plus â son mérite qu’à sa naissance. C’est du milieu d’une vie si douce qu’il s’arracha pour aller secourir sa patrie, qui implorait sa protection , et pour la délivrer du joug de la tyrannie, sous lequel elle gémissait depuis longtemps.

Jamais peut-être entreprise ne fut ni Tormée avec tant de hardiesse , ni conduite avec tant de prudence. Dion commença à lever en secret des troupes étrangères , par des personnes interposées, pour mieux cacher son dessein. Gn grand nombre de personnes considérables, et qui étaient à la tète des aOiiires, SC joignirent à hii. Mais, ce qui est étonnant , de tous ceux que le tyran avait l>annis, et qui n’étaient pas moins de mille, il n’y en eut que vingt-cinq qui raccompagnèrent à celte expédition , tant la Trayeur avait saisi les esprits. Le rendez-vous fut dans l’Ile de Zacynlhe , où les troupes s'assemblèrent au nombre de près de huit cents hommes , mais

tous éprouvés dans de grandes occasions, tons merveiilensemcnt exercés et robnstes, toas d’une audace et d'une expérience au-dessus des plus braves et des plus aguerris, et enfin Irès-capables d’enflammer le courage des soldais que Dion espérait trouver en Sicile, cl de les porter à combattre arec toute la valeur que demandait une si noble entreprise.

Mais, quand il fui question de partir, et qu’on sot que cet armement était destiné contre la Sicile et contre Denys, car jusque-là oii ne l’avait point encore déclaré, ils furent tous consternés, et se repentirent de s’élre engagés dans une entreprise qu'ils ne pouvaient s’em- (léclier de regarder comme l’effet d’une lëinérité folle et insensée, qui dans un dernier désespoir croit devoir tout hasarder. Dion eut besoin ici de toute sa fermeté et de toute son éloquence pour ranimer le courage des troupes et pour dissiper leur crainte. Mais, après qu’il leur eut parlé, et que d’un (on assuré , quoique modeste, il leur eut (ait entendre qu’il ne les menait point à celle expédition comme suldab, mais comme ofliciers, pour les mettre à la lélc de lous les Syracusains et de tous les peuples de Sicile préparés à la révolte depuis longtemps, la consternation et le morne silence se changèrent en cris de joie et d'allégresse , et ils ne demandèrent plus qu’à partir.

Dion, ayant préparé un sacriflee magniBquc pour l’olfrir à Apolllon , se mil à la télé de ses troupes armées de pied eu cap , cl marciia ainsi en procession vers le temple. Ensuite il lit un grand feslin à toute sa troupe. A la Bn du repas, «près les libalious et les prières solennelles, tout à coup la lune vint à s’éclipser. Dion, qui était bien instruit , rassura les soldats, que ce phénomène avait d’abord effrayés. Ils s’ embarquèrent le lendemain sur deux vaisseaux de charge. Us étaient suivis d’un troisième vaisseau qui n’éfail pas fort graud, et de deux barques à trente rames.

Qui aurait jamais cru, dit un historien ' , qu’un homme, avec deux vaisseaux de charge, eût osé attaquer un prince qui avait quatre cents nayiraa * de .guerre , cent mille hommes

> Dk>d. Ub. IG. pog. 113.

* On a de U itfinc à coir|ircndrc coinincnl les deux De-

de pied , diï miHc chevaux , une aussi grande provision d’armes et de blé , et autant de rirhesscs qu'il en fallait pour entretenir et pour soudoyer des troupes si nombreuses ; qui , outre cela, était maître d’une des plus grandes et des plus fortes villes qu’il y eût alors; qui avait des ports, des arsenaux , des citadelles imprenables, et qui était soutenu et fortifié par un grand nombre d’alliés trèspuissants ? L’événement nous apprendra si la force cl la puissance sont des chaînes de diamant pour lier un empire, comme le vieux Denys s’en était flatté , ou plutôt si la bonté , l’humanité , la justice des princes et l’amour dessujcts,ne sont pas des liens infiniment plus forts et plus indissolubles.

Dion s’étant mis en mer avec sa petite troupe, ils naviguèrent douze jours par un vent faible et petit*, et le treizième ils arrivèrent i Pachyne, qui est un cap de Sicile , éloigné de Syracuse d’environ douze ou quinze lieues. Dès qu’ils y curent touché, le pilote cria qu’on descendit promptement à terre , craignant une violente bourrasque, si l’on s’éloignait de la côte. Mais Dion, qui craignait de faire sa descente si près des ennemis, et qui aimait mieux aborder plus loin , doubla le cap de Pachyne. Il ne l’eut pas plutôt passé , qu’il s’éleva une furieuse tempête, accompagnée de ploie, d’éclairs et de tonnerres, qui les poussa sur la côte orientale d’Afrique , où ils coururent grand risque d’étre brisés sur la pointe des rochers. Heureusement pour eux , un vent du midi s’étant levé tout é coup, contre leur espérance, ils déployèrent toutes leurs voiles , et , après avoir fait leurs prières aux dieux, ils s’avancèrent en pleine mer pour gagner la Sicile.

ny» ont po cnuvlcnir de >1 grande* forte* do lcrre cl de mer . trnr domaine ne >>lendani que sur une partie de la Siicile. el par conséquent eianl n-nfenne dans de* bornes rori «rollc*. Il e*l vrai qne Sjrarnse élall une ville qnc le eommerteavaK rendue fort riche et tertopnienle. Cesdenx princes Uraienl sans doule de grosses contributions des rllles qui étaient de leur dépendance . soit dans la Sicile . soit dans ritalie. M.iis on ne comprend pas auemenl comment tout cela a pu sulDre ans dépenses énormes que faisait Denys l'ancien pour équipée de grandes floue* , pour lever et entrelenir de nombreuses armées . pour construire de magnibqucs bâtiments, il serait à souhaiter que tes historleos nous donnassent plus de lumières sur cet article.

• IHut in Dion pag. Ofldin^.-Diod. Ilb. ifl. pag. <lt- 41"

Ils coururent ainsi quatre jours fort légèrement , et le cinquième ils entrèrent dans le port de Minoa, petite ville de Sicile , el de la domination des Carthaginois , dont le commandant , nommé Synalus , était ami particulier el hôte de Dion. Ils y furent parfaitement bien reçus , el y seraient restés quelque temps pour se rafraîchir, el pour se délasser des rudes fatigues qu’ils avaient essuyées pendant la tempête, s'ils n’eussent appi is que Denys se trouvait alors absent , et qu’il s’était embarqué peu de jours auparavant cl avait pris la route d’Italie avec quatre-vingts vaisseaux. Les soldats dcmanilèrcnl avec instnnee qu’on les fil partir snr-le-cliamp ; et Dion , ayant prié Synalus de lui envoyer ses bagages quand il en serait temps, marcha droit é Syracuse. «

A mesure qu’il s’avançait , sa Iroupc grossissait considérablement par le grand nombre de ceux qui venaient de tous côtés se joindre ô lui. I-e bruit de sa venue s’étant répandu promptement dans Syracuse, Timocrate, qui avait épousé la femme de Dion , soeur de Denys, cl h qui il avait laissé le commandement de la ville en son absence, lui dépêcha un courrier en Italie , avec des lettres qui lui apprenaient l’arrivée de Dion. Mais ce courrier, près d’arriver, se trouva si fatigué , ayant couru une bonne partie de la nuit, qu’il fut forcé de s’arrêter pour dormir quelques moments. Cc|)cndanl un loup , attiré par l’odeur d’un morceau de chair qu’il avait attaché à son sac , accourut , el emporia la chair el le sac où étaient les lettres. Ainsi Denys ne put apprendre que lard cl par d’autres la nouvelle de l’arrivée de Dion.

Quand celui-ci fut pri’-s de l’Aiiapc, qui n’est qu’à une demi-lieue de la ville . il fit halle , offrit un sacrifice sur le bord de la rivière , et adressa ses prières au soleil levant. Tous ceux qui étaient présents , voyant Dion couronné d’un chapeau de fleurs qu’il avait pris à cause du sacrifice , se couronnèrent aussi en même temps , comme animés par nn seul el même esprit II n’avait pas avec lui moins de cinq mille hommes de ceux qui l’avnicnt joint dans sa marche. Il s’avance avec eux vers la ville. Les plus considérables des habiUtnls qui y étaient restés vont au-devant de lui , vêtus de

Di

cdles robes blanches , pour le recevoir aux poi les. Dans le même temps le peuple alla se jcler sur les amis du lyran , et enlever ceux qui faisaient le métier d’espions et de délateurs, gens maudits , ennemis des dieux et des homrmes ' , dit Plutarque, qui couraient journellement la ville, et, se mêlant avec les citoyens, s’ingéraient dans toutes leurs affaires , el rapportaient au lyran ce qu’ils avaient dit et ce qu’ils avaient [icnsé , cl souvent ce qu’ils n’avaient ni pensé ni dit. Ceux-là furent les premières victimes de la fureur du peuple; on les assomma sur l’heure à coups de bâton. Timocrale, n’ayant pu se jcler dans la citadelle , prit un cheval el sortit de la ville.

Dans ce moment , Dion parut à la vue des murailles. Il marchait à la tête de ses troupes, magnit^uemcnl armé , ayant d’un côté son frère Mégaclés , el de l’antre l’Alhénien Callippe, tons deux couronnés de chapeaux de fleurs. Après loi marchaient cent soldats étrangers Irè^bien faits, qu’il avait choisis pour scs gardes. Les autres suivaient en bel ordre de bataille , conduits par leurs capitaines et par leurs officiers. Les Syracusains les voyaient avec une satisfaction merveilleuse, et les recevaient comme une procession sacrée, que les dieux mêmes voyaient avec plaisir, cl qui leur ramenait la démocratie el la liberté quarantehuit ans après qu’ellc's avaient été bannies de leur ville.

Après que Dion fut entré , il fit sonner les trompettes pour apaiser le tumulte elle bruit; el, dés qu’on eut fiiit silence, il fit publier pur un héraut que Dion et JUégaclés, venus pour abolir la tyrannie, affranchissaient les Syracusains et tous les peuples de la Sicile du joug du lyran. El , voulant haranguer luimême le peuple, il monta au haut du la ville par le quartier de l’Achraditic, Partout où il passait , les Syracusains avaient dressé , des deux côtés des mes , des tables el des coupes , el préparé des victimes; el à mesure qu’il passait devant leurs maisons , ils jetaient sur lui toutes sortes de fleurs, et lui adressaient leurs voeux el leurs prières comme à un dieu. Telle a été la souite de l’idolàlrie, qui rendait des honneurs divins à ceux qui avaient (ait de

^ k'iOf.itncvç Rvoffiouf, x«t Otoïç

grands biens aux peuples. El en est-il un qui leur soit plus doux el plus cher que la liberté? Au ])ied de la citadelle , cl au-dessous du lien •appelé Pentapyle , il y avait une horloge solaire fort élevée que Denys avait fait bâtir. Dion y monta , harangua de là le peuple répandu tout autour, et l’exhorta à faire tous ses efforts pour recouvrer el pour conserver sa liberté. Les Syracusains , ra> is de l’enlciidre , et voulant lui marquer leur reconnaissance el leur affection . l’élurent, lui cl son frère , capitaines générauxavec une autorité souveraine, et, de leur consentement el à leur prière même , ils leur joignirent vingt des citoyens les plus considérables, dont la moitié était de ceux qui, ayant été chassés par le tyran, étaient revenus avec Dion.

Ensuite , ayant pris le château d’Êpipole , il délivra tous les citoyens qui y étaient prisonniers, el l’environna de bonnes murailles. Sept jours après, Denys arriva d'Italie, et entra par mer dans la citadelle. Le même jour un grand nombre de chariots apportèrent à Dion les armes qu’il avait laissées à Synalus , el d’abord il les distribua aux citoyens qui n’en avaient point. Tous les autres s’armèrent et s’équipèrent le mieux qu’ils purent , se montrant tous pleins d’ardeur el de bonne volonté.

Denys commença par envoyer des ambassadeurs à Dion cl aux Syracusains. Ils flrenl des propositions qui paraissaient fort avautageiises. La réponse fut qu’avant tout il (allait abdiquer la tyrannie. Denys ne s’en montra pas éloigné. On en vint à des entrevues el à des pourparlers. Ce n’était qu’une feinte: il cherchait à gagner du temps , et à ralentir i’ardeiir des Syracusains par l’espérance d’un accommodement. En effet , ayant retenu el fait prisonniers les députés qu’on' lui envoyait pour négocier, il attaqua tout d’un coup avec une grande partie de ses troupes le mur dont les Syracusains avaient euvironné la citadelle , el y ût plusieurs brèches. Une attaque si vive , à laquelle, ceux-ci ne s’attendaient point , jeta le trouble et la confusion parmi leurs soldats , qui prirent aussitôt la fuite. Dion fll de vains efforts pour les arrêter. Il crut que l’exemple serait pluscflicace que les discours, et se jeta, tête baissée, au milieu des ennemis. Il soutint leur choc avec un courage intrépide , et (Il on

gnnd caillage. Il fui blessÆ k la mai» d'un coup de pique ; sa cuirasse pul k peine rdsisler k Ions les traits qu'on lançait contre lui ; et, son bouclier étant percé de piques et de javelines , il fut enün porté par terre. Scs soldats renlevérent , sur l'heure, du milieu des ennemis. Il leur laissa Timonide pour les commander , cl , montant k cheval , il courut par toute la ville, arrêta la fuite des Sjracusains, et, ayant pris les soldats étrangers qu'il avait laissés pour garder le quartier de l’Achradinc , il les mena tout frais contre les troupes de Denys, déjk fatiguées, cl entièrement rcbutéw d'une si vigoureuse résistance , k laquelle ils ne s’étaient point attendus. Ce ne fut plus un combat, mais une déroule. Grand nombre de ces soldats demeura sur la place , le reste se sauva avec peine vers la citadelle. Celle victoire fut éclatante et glorieuse. Les Sj racusains, pour récompenser la valeur de ces soldats étrangers, leur donnèrent k chacun une somme asseï considérable; et ccs soldats honorèrent Dion d’une couronne d’or.

Aussitôt après, il vint de la part de Denys des hérauts chargés de plusieurs letlrcj pour Dion de la part des femmes de sa maison, et d’une aussi de Denys même. Dion les fil toutes lire en pleine assemblée. Celle de Denys était tournée en forme de prière et de justification, mêlée cependant de terribles menaces contre les personnes qui devaient être les plus chères k Dion, contre sa sieur, sa femme cl son fils. Elle était écrite avec un art et une adresse merveilleusement propres k rendre Dion suspect. Denys le faisait souvenir de tout ce qu’il avait fait autrefois avec tant d’ardeur et de ïélc pour le maintien de la tyrannie. Il l’exhorlail en termes couverts et cachés, mais nsseï clairs pour être entendus, k ne pas l’abolir entièrement, k la garder pour lui-même, k ne pas remettre en liberté des hommes qui dans le fond du cœur ne l’aimaient point, cl k ne lias abandonner au caprice d’une multitude inconslaidc cl violente son propre salut, et celui de ses amis et de ses parenU.

La lecture de celle lettre produisit l’effet que Denys s’élail proposé. Les Syracusains ‘, sans être touchés de la bonté de Dion pour oui, et

< Plut. 972-Ï75. - Diod. Ub. 16, pvg. U»-»i2

de la grandeur d’âme qui lui faisait oublier ses plus chers intérêts et étouffer la voix du sang et de la nature pour leur procurer la liberté, prirent ombrage de sa trop grande autorité, et conçurent contre lui d’hijustcs soupçons. L arrivée d’Héraclide acheva de les déterminer. C’était un des bannis, homme de guerre cl fort connu dans les troupes par les commandements considérables qu’il avait eus sous les tyrans, plein de hardiesse et d’ambition, cl ennemi secret de Dion, avec qui il avait eu quelque différend dans le Péloponnèse. 11 était arrivé k Syracuse avec sept galères k trois rangs de rames, et trois autres vaisseaux, non pour se joindre k Dion , mais résolu de marcher avec ses seules forces contre le tyran. Il le trouva réduit k se tenir enfermé dans sa citadelle. Il chercha d’abord k gagner les bonnes grâces du peuple, k quoi son air insinuant et ouvert le rendait fort propre, au lieu que l’austère gravité de Dion rebutait la multitude, surtout depuis que, devenue encore plus Gère et plus difficile k manier par la dernière victoire, elle prétendait être traitée comme un état populaire *, avant même que d avoir été rendue un peuple libre ; c’esl-k-dire, pour développer la force du mol grec, qu’elle voulait être traitée avec complaisance, avec ménagement, avec flatterie, avec déférence pour tous scs caprices.

Quelle reconnaissance peut-on attendre d un peuple qui ne consulte que sa passion et son emportement? Les Syracusains, de leur chef, courent sur-le-champ k l’assemblée, et choisissent Iléradide pour leur amiral. Dion, étant survenu, se plaint hautement, et dit que la charge dont ils venaient de revêtir Héracliilc était un démembrement de celle qu’ils lui avaient donnée, et qu’il ne serait donc plus généralissime si un autre commandait sur mer. Ces remontrances obligent les Syracusains, malgré eux, k ôter k Hémclide la charge dont ils venaient de l’honorcr. Au sortir de l’assemblée Dion le mande, et, après lui avoir fait quelques légères réprimandes sur l’étrange conduite qu’il gardait k son égard dans une conjoncture si délicate, où la moindre division entre eux pouvait tout perdre, il convoque lui-

* n/>i TOV JtUOf IÏV«I, TO SAovTIf.

' . CjJ- l^lc

même une nouvelle asicmblêe, et, en présence du peuple, il nomme Uôraclide amiral, et lui fait donner des gardes comme il en avait luimême.

Il prétendait vaincre i force de bienfaits la mauvaise volonté de son rival, lléraclide, en paroles et dans tout ce qui paraissait ou dehors, faisait la cour à Dion, confessait les obligations qu’il lui avait, promettait une éternelle reconnaissance, était petit et soumis devant lui, et exécutait scs ordres avec une promptitude et une ponctualité qui montraient unhonuiie entièrement dévoué à son service et qui ne cherchait qu'à lui plaire. Mais sous main, par scs brigues cl par scs cabales, il soulevait les esprits contre lui, cl le traversait en tout. Si Dion consentait que Deiiys sortit delà citadelle par un traité, ou l'accusait de l’épargner et de vouloir le sauver. Si, pour leur plaire, il continuait le siège sans vouloir prêter l’oreille à aucune proposition d’accommodement, ils ne manquaient pas de lui reprocher qu’il était bien aise de faire durer la guerre afin de commander plus longtemps, cl de tenir toujours ses citoyens en respect et en crainte.

Pbilistc, qui était arrivé de la Pouilic au secours du tyran avec plusieurs galères, ayant été défait et mis à mort, Denys envoya offrir à Dion de lui remettre la citadelle, les armes qui y étaient, et les troupes, avec tout Fargent nécessaire pour les soudoyer pendant cinq mois, si l’on voulait, par un traité, lui permettre de se retirer en Italie pour y passer le reste de scs jours, et lui accorder le revenu de certaines terres dans le voisitiagc de Syracuse, qu’il désignait. Les Syracusains, qui espéraient de prendre Denys en vie, rejetèrent ces propositions. Denys, déchu de cette espérance, laissa la citadelle entre les mains de son fils aillé Apollocrate ; cl. ayant observé le moment d’un vent favorable, il embarqua sur des vaisseaux scs trésors les plus précieux et les personnes qui lui élaienl les plus chères, et fil voile vers l'Italie.

On sut bien mauvais gré à lléraclide , qui commandait les galères, de l’avoir laissé échapper par sa négligence '. Pour regagner les bonnes grâces du peuple, il fait proposer dans rassemblée un nouveau partage des terres, in- • .Vn. XI. 361V; ST. J. C. 300.

sinuant que le commencement de la liberté c’était l’égalité, comme la pauvreté était le commencement de la servitude. Dion s'opposant à ce décret, Hêraclidc persuada au peuple de retrancher la paye aux soldats étrangers, dont le nombre était de trois mille, d’ordonner de nouveaux partages, et de créer de nouveaux capitaines, en se délivrant pour une bonne fois de l’insupportable sévérité de Dion. Les Syracusains le firent, et nommèrent vingtcinq nouveaux officiers, du nombre desquels fut Héraclide.

En même temps ils envoyèrent secrètement solliciter les soldats étrangers d’abandonner Dion, et de se ranger de leur côté, promettant de leur donner part dans le gouvcniement de la ville comme aux citoyens naturels. Ces généreux soldats n’écoutèrent point ces offres : au contraire, mettant Dion au milieu d’eux avec une fidélité et une affection dont il y a peu d’exemples , et lui faisant un rempart de leurs corps cl de leurs armes, ils le menaient hors de la ville sans faire le moindre mal à'personne , mais reprochant vivement à tous ceux qu’ils rencontraient leur ingratitude et leur perfidie. Les Syracusains, qui méprisaitmt leur petit nombre, et attribuaient à crainte et Mchelé leur modération, commencèrent à les charger, ne doutant point qu’ils ne tes défissent tous dans la ville, et qu’ils ne les passassent tous au fil de répéc jusqu’au dernier.

Dion, réduit â la triste nécessité ou de combattre contre scs citoyens, ou de périr avec ses troupes, tendaient les mains aux Syracusains , employant les prières les plus tendres et les plus affectueuses, et leur montrant la citadelle pleine d’ennemis qui contemplaient avec joie tout ce qui se pas.sait. Les voyant sourds et insensibles à toutes ses remontrances, il commanda i ses soldats de marcher serrés sans faire la moindre charge. Ils obéirent , se contentant de faire grand bruit de leurs armes, cl de pousser de grands cris, comme s’ils allaient se jeter sur les Syracusains. Ceux-ci furent si effrayés de ce mouvement, qu’il n’en resta pas un seul, et qu’ils s’enfuirent tous par toutes les rues , sans que personne les poursuivit. Dion obligea ses soldais a presser leur marche, et il les mena vers les terres des Léunlins.

Lm oITlcicrs des Syracusoins, devenus l'objel des railleries et des risées de toutes les femmes de la ville, et voulant réparer leur hrfiite, lirent reprendre les armes é leurs troupes, se remirent à poursuivre Dion, et, l'ayant atteint au passaKe d'une rivière, ils firent approcher leur cavalerie pourescarrooucher. Mais, quand ils virent que Dnm son^jiil sérieusement à repousser leurs insultes, et que, plein de feu, ii faisait tourner tète à ses soldats, ils furent saisis de frayeur, et, s'abandonnant A une fuite plus honteuse encore que la première , ils se bâtèrent de regagner la ville.

les lArnlins reçurent Dion avec de grandes marques de distinction et d'honneur Ils firent aussi des largesses A ses soldats, et les déclarèrent citoyens. Peu de jours après ils envoyèrent des ambassadeurs aux Syracusains leur denuinder justice pour ces troupes qu'ils avaient si maltraitées : ceux-ci , de leur côté , envoyèrent aussi des députés aux l>éonlins pour se plaindre de Dion. Syracuse était dans i’cnivrcmcnl d'une joie aveugle et d'une prospérité insolente, qui ne laissait aucun lieu A lu réOexion ni au jugemenl.

Tout conspirait A nourrir et à enficr leur orgueil. I.a fbminc était si grande dans la citadelle, que les soldats de Denys, après avoir beaucoup soulTert, se résolurent enfin de la livrer aux Syracusains. ils envoyèrent, la nuit, bdre celte proposition, et ils devaient se rendre le lendemain malin. .Mais , au point du jour, comme ils se préparaient A exécuter le traité , Nypsius , général plein de prudence et de valeur , que Denys avait envoyé de Naples pour porter du blé et de l'argent aux a.ssiégés, parut avec ses galères, et aborda près d'Arélhose. 1,'abondance succédant tout d'un coup A la disette, Nypsius mit A terre ses troupes, convoqua une assemblée, cl, parlant aux soldats conformément A la conjoncture présente, il les disposa A s'exposer A toutes sortes de dangers. Ainsi la citadelle, sur le point de se rendre, fut sauvée contre toute espérance.

Pendant ce temps- IA les Syracusains montent A la liAte sur leurs galères , et vont attaquer la lloUc ennemie. Ils coulèrent A font! quelques galères, en prirent quelques autres,

V riul. psg. g7AA81. - IHod. pig. 42A-(23.

et poursuivirent le reste jusqu'A terre. Mais ce fut cette victoire même qui devint la cause de leur perte. Abandonnés A eux-mémes et A leur propre conduite , sans chef qui eôl- de l'autorité sur eux , sans conseil , les officiers comme les soldats, tous se livrent Ale joie, aux festins, A l'ivrognerie , A la déhanche, et A toute sorte de licence. Nypsius sut bien profiter de cet enivrement général, il allaque la muraille qui environnait la citadelle. S'en étant rendu maître, et l'ayant abattue en plusieurs endroits, il lAche scs soldats dans la ville, et la leur abandonne au pillage. Tout était dans la confusion et dans le désordre. Ici les citoyens, A demi endormis, sont égorgés : IA les maisons sont, pillées ; d'un autre côté, on emmène les femmes et les entants, et on les fait entrer dans I» citadelle malgré leurs pleurs et leurs cris.

lin seul homme jiouvait remédier A ce malheur, et sauver la ville. Tous l'avaient également dans l'esprit, mais personne n'osait le proposer, tant ils étaient honteux de la manière indigne dont ils l'avaient chassé. Comme lo danger augmentait de raomeid en moment, et qu'il approchait déjA du quartier de l'Achradine, dans l'extrémité et le désespoir où l'on se trouvait , on entendit tout d'un coup une voix qui vint du côté des alliés et de la cavalerie , qu'il fallait rappeler Dion, et faire venir ht ttoupes du l’èloponnèse qui étaient dans ht terret det léonlin». Dès que quelqu'un eut eu le courage de hasarder celle parole, ce ne fut plus qu'un en des Syracusains , qui, avec des larmes de joie et de douleur, se mirent A prier les dieux qu'ils voulus-sent le leur ramener. L'espérance seule de le revoir leur rendit le courage, et les mit en état de tenir télé aux ennemis. Les députés partirent sur-le-champ A toute bride, et arrivèrent A la ville des Léontins A l'entrée de la nuit.

Ils metlcnt pied A terre, et, se jetant d'abord aux pieds de Dion, tout baignés de larmes, ils lui exposent l'extrémité où sont les Syracusains. DéjA quelques Léontins et plusieurs soldats du Péloponnèse, qui les avaient vus arriver, s'étaient amassés autour de Dion ; et ils se doutaient bien, A voir leur emprcs.sement et leur posture humiliée, qu'il était survenu quelque chose de bien extraordinaire. Dés que Dion les eut entendus , il les conduisit A Tas-

semblée qni se fon» d«M le momeiit ; car teot le peuple y accourut avec beaucoup de télé. Les deut principaux députés, étant introduits, expliquèrent en peu de paroles la grandeur de leurs maux, et conjurèrent les troupm étrangères « de venir proinpleineai secourir les Sy- « racusains, et d’oublier Im mauvais traite* « ments qu’ils en avaient reçus, d’autant pins « que ces infortunés en portaient une peine « Üen plus grande qu’aucun des plus maltrai- « lés n’auraieot voulu leur imposer, a

Ges députés ayant Qui , un morne silence régna dans tout le théétre où se tenait l’assemblée. Dion SC leva : mais , dés qu’il eut commencé à parler, un torrent de larmes lui coupa la parole. Les soldats étrangers lui criaient d’avoir bon courage , et compatissaient à sa douleur. Enfin , s'étant un peu remis, il leur parla en ces lcrines : ■ Hommes péloponoé- « siens, et vous nos alliés, je vous ai assemblés « ici afin que vous délibériex sur ce qui vous « regarde : car, pour moi , il ne m’est plus « permis de délibérer dés que Syracuse est en « danger. Si je ne puis la sauver, je vais périr • avec elle et m’ensevelir sous ses ruines. « Mais, pour vous , si vous êtes résolus de « nous secourir encore cette fois, noos qui « sommes les plus imprudents et les plus mal- « heureux de tous les hommes, venei relever « et sauver la ville de Syracuse , qui est votre « ouvrage. Que si les justes sujets de plainte « que vous avei contre les Syraensains vous « portent à les abandonnner ^ns l’état où ils « se trouvent , et à les laisser périr, pnissiez- « vous au moins rtn evoir dus dieux une digne « récompense de rafTeelion et de la fidélilé ■ que vous m’avez témoignées jusqu'ici. Au « reste, souvenez-vous toujours de Dion, qui, « en premier lieu , ne vous a point abondon- « nés quand vous avez été maltraités par ses « citoyens, et qui ensuite n’a pas abandonné « ses citoyens quand ils sont tombés dans « l’infortune.»

Il n’avait pas encore cessé de parler, que les soldats étrangers se levèrent avec de grands cris, et le pressèrent de les mener et de marcher dans le moment au secours de Syracuse. Les députés des Syraensains, ravis de joie, les saluent, les embrassent, et leur souhaitent é Dion et é eux toutes sortes de biens et de

prospérités de la part des dieux. Quand le tumulte fol apaisé , Dkm ordonna à ses Iroupca d’aller se préparer au départ, et , dés qu'elica auraient soupé, de se rendre avec leurs armi» dans ce même lieu, parce qu’il était résolu de partir, celte même nuit, pour voler au secoua» de sa patrie. --

Cependant , i Syracuse, les officiers de Donys, après avoir Ciit pendant tout le jour l« pii» de mal qu’fis avaient pu b la ville , dé» que la nuit fol venue, s’étaient retirés dans la eitadeHe avec perte de quelques-uns de leur» soldats. Ce petit répit redonna courage aux orateurs séditieux des Syraensains. Se flattant que les ennemis deroenreinieiil en repos apres ce qu’ils venaient de faire , ils exhortèrent les habUauls à laisser là Dion , à ne pas le recevoir,s’fi venait à leur secours avec ses troupes étrangères, à ne pas leur céder en courage, cl à sauver eux-mém^ par leurs seules forces leur vHIc et leur liberté. Il part donc sur-iectianip de nouveaux députte vers Diou : du cété des officiers généreux, pour l'empécher de venir; de relui des principaux habitants et de ses amis, pour te prier de hâter sa marche. Ce partage de sentiments , celte variation de nouYcUes, furent cause qu’il ne marcha que lentement et au petit pas. -

Quand la huit fut fort avancée, cm» «|Û halsuient Dion se saisirent des portes de la ville pour I cmpèrlier d'y entrer. Dans ce moment, Nypskis, bien averti de tout ce qui se passait dans Syracuse, fait soctirde la citadelle ses soldais en plus grand nombre et encore plus déterminé qu’auparavanL Ils achèvent d’abattre la muraille qui les enfermait , courent par toute la ville, et la saccagent. Ce n’ètait partout que mcurlte et que sang répandu. Peu s’amusaient an pillage : on ne pensait qu’à tout ruiner et à tout détruire. Il semblait que le fils de Denys, que son père avait laissé dans la cilodelle, réduit au désespoir, et plein d’une haine envenimée contre lesSyracusains. voulait comme enterrer la tyrannie sous les ruines de la ville. Pour prévenir le secours de Dion , ils eurent recours à la plus prompte des désolations et des ruines , qui est le feu ; brûlant de leurs propres mainsaveedes torches et des flambeaux de paille allumée tous les endroits où ils pouvaient atteindre , et lançant

sur les autres des dards enflainnu^. I.es Syracnsains, qui fuyaient pour éviter les llammes, étaient égorgés dans les mes , et rem qui , pour ériler l’épée meurtrière se retiraienldans les maisons, en étaient chassés par les llammes ; rar il y avait déji bcenroup de maisons embrasées, et qui tombaient sur les passants.

Ce furent ces flammes mêmes qui ouvrirent la ville h Dion , en obligeant les citoyens de s’accorder pour lui en ouvrir les portés. On lui envoya courriers sur courriers pour hiUcr sa marche. Iléraclide lui -même , c’est-àdire son plus déclaré et son plus mortel ennemi, lui députa son frère, et ensuite son oncle ’Théodote, pour le conjurer de venir promptement le secourir, n’y ayant plus personne qui pût faire tête à l’ennemi, lui-même étant blessé, cl la ville presque entièrement ruinée et réduite en cendres.

Cesnouvelles furent apportées à Dion comme il était encore à soixante stades ‘ des portes. Ses soldats tirent en celle occasion une si grande diligence, et marquèrent tant de bonne volonté, qu’il arriva trés-promplement aux portes de la ville. Il entra dans le quartier appelé lUcatompédon. Là , il détacha ceux qui étaient légèrement armés, et les envoya contre les ennemis, afin que les Syracusains , en les voyant , reprissent courage. Cependant il mit en bataille son infanterie pesamment armée avec ceux des citoyens qui arcouraicnl de tous cotés et venaient se joindre à sa troupe. Il lt>s sépara par petits corps, auxquels il donna plus de profondeur que de front , et les mit chacun sous dilférents cliefs, afin qu’il pOl feire tète en plus d’endroits cl paraître plus fort et plus redoutable.

Après avoir tout disposé de celte manière , et fait ses prières aux dieux , il marcha au travers de la ville contre l’ennemi. Par tontes les rues où il passait c’étaient des acclamations, des cris de joie et des chants de victoire mêlés de prières cl d’exhortations de la part de tous les Syracusains, qui appelaient Dion leur sauveur et leur dieu , et ses soldaLs leurs concitoyens et leurs frères. Dans ce moment il n’y eut pas un seul homme de la ville qui aimât assez la

* Df ux ou iroU noues, u Soiuule sudes , 2 lieues et ilenile. E. B.

vie pour n’élre pas beaucoup plus en peine du salulde Dionquedn sien propre, et pour ne pas plus craindre pour lui que pour tous les autres ensemble , le voyant marcher le premier à un si grand péril , an travers du sang, du feu et des morts , dont les rues et les places étaient toutes couvertes.

De l’autre côté la vue des ennemis n’était pas moins terrible ; car la rage et le désespoir les animaient, et ils étaient en bataille le long de la muraille qu’ils avaient abattue , et dont les débris rendaient l’accès Irés-diflicilc et Irés-périlleui. Ils s’étaient rèduitsèla défense de la citadelle , qui faisait leur sûreté et leur retraite, n’osant pas s’en écarter, dans la crainte que la communiialion ne leur en fût coupée. Mais ce qui était le plus capable de troubler cl d’elTraycr les soldats de Dion, et qui rendait leur marche trés-pénible, c’élail le danger des feux ; rar, de quelque côté qu’ils tournassent, ils marchaient à la lueur des flammes qui dévoraient les maisons; et il fallait qu’ils passassent sur des ruines au milieu des feux , qu’ils s’exposassent à être écrasés par de grands pans de murailbts, par des planchers cl par des toits qui croulaient à demi consumés par les flammes, cl que, s’ouvrant un chemin au travers d’uno fumée alTrcusc mêlée de poussière, ils conservassent leurs rangs.

Quand ils eurent joint les ennemis, il n’y en eut qu’un Irés-petit nombre des deux côtés, qui purent en venir aux mains, à cause de la petitesse du lieu cl de riiiégalilé du terrain. Mais enfin les scddals de Dion , encouragés et forliliés par les cris cl par l’ardeur des Syracusains, flrcnt de si grands efforts , que ceux de Nypsius furent forcés. \ji plupart se sauvèrent dans la citadelle , qui était fort proche ; et ceux qui demeurèrent dehors, s’étant dissipés, furent taillés en pièces par les troupes étrangères qui les poursuivirent.

Le temps ne permit pas que l’on goûtât sur l’heure le fruit et la joie de celte victoire, ni qu’on fil les réjouissances que mérilail un si grand exploit, tous les Syracusains étant allés au secours de leurs maisons, et étant occupés toute la nuit à éteindre le feu, dont ils ne vinrent à bout qu’avec beaucoup de peine.

Dés que le jour fut venu, aucun de tous les autres orateurs séditieux n’osa rester dans .'s

ville ; mais , se cumlamiianl eux - mêmes, ils prirenl lous la fuite pour se dérober au thàlimeitl qui leur était dû : il n'y eut qu'Uéraelide et Tliéodotc qui vinrent se remettre entre les mains de Dion, avouant qu'ils en avaient trèsmal usi't avec lui, et le conjurant de ne pas les imiter; qu'il était séant et convcnalileà Dion, su|>érieur comme il était dans tout le reste aux autres hommes, de se montrer tel aussi |Nir sa grandeur d'ûme, en domptant sa colère, et accordant i des ingrats un pardon dont euxmémes s'avouaient indignes.

Hémclide et Théodote ayant fait ces supplkalinns, les amis de Dion lui conseillaient de ne pas épargner des hommes si m('“chaiiLs et remplis d'une si noire envie, mais d'abandonner lléraclide aux soldats.et d'exterminer du gouvernement cet esprit de sédition et de cabale , maladie qui tient véritablement de la fureur, et qui n'est pas moins à craindre ni moitis funeste que ta tyrannie même. Mais Dion, pour les adoucir , leur disait : ■ Que « les autres capitaines boniaienl ordinaire- « ment leur application à ce qui pouvait les « mettre eai étal de vaincre les ennemis ; que, € pour lui, il avait passé un fort long terni» à « l'Académie i apprendre l’art de dompter la « colère , l’envie et tout esprit de dispute ; n que la marque de la victoire que l'on a rem- « portée sur ses passions n’est pas d'être doux « et alfable A ses amis et aux gens de bien , « mais de se montrer humain à ceux qui nous « ont fait injustice, et toujours prêt à leur par- « donner : qu’il ne cherchait |>a.s tant à parai- « tre supérieur A lléraclide en puissance et « en prudence qu’en bonté cl en justice ; car R c’est en cela que consiste la supériorité véri- « table et solide ; que, si lléraclide est un « méchant, un envieux , un perfide, faut- il « que Dion souille et déshonore sa vertu par « un lAche ressentiment? 11 est vrai que, selon « lus lois humaines, il parait moins d'injustice « A se venger d’une injure qu’à la faire le pre- « mier: mais, si on consulte la nature, on Irou- « vera que l'une et l'autre viennent de la « même faiblessv*. D'ailleurs il n'y a point de « férocité qui soit indomptable , et qui ne « puisse vaincre A force de bienfaits. ■ Dion , conduit par ces maximes, ^ordonna A Héraclide.

lise remit ensuite à enfermer la ciUuieUc d'une nouvelle enceinte, et ordonna A tous les Syracusains d’aller couper chacun un pieu , et de l'apporter. El, quand la nuit fut venue , il fit travailler ses soldats |>endanl que les Sy racusains reposaient. De cette manière il eut environné la citadelle d'mie bonne palissade avant qu'on s’en fût aperçu ; de sorte que, h; lendemain matin , quand on vit la grandeur de l'ouvrage et la prvMnplitudc de l’cxéculioti, ce fut un sujet d'admiration pour tout le monde, autant pour les ennemis que pour les citoyens.

Sa palissade achevée , il enterra les morts ; et, ayant mis en liberté ceux qui avaient été pris sur les ennemis, il convoqua une assemblée. I.A lléraclide, s’étant avancé , proposa d'élire Dion généralissime , avec autorité souveraine sur terre et sur mer. Tous les plus gens de bien et les citoyens les plus considérables reçurent favorablement cette proposition, cl voulaient qu’elle fût autorisée par les suffrages du pvmple. Mais la troupe des mariniers et des artisans, lâchée de voir sortir la cliargc d’amiral des mains d'Héraclide » et persuadée qu’cncore qu’il fût peu estimable en toute autre chose, il serait au moins plus populaire que Dion, s'y apposa de tout son |)ouvoir. Dion , |M)ur ne point aigrir les esprits, se relâcha suc et! point, et remit A lléraclide le commandement général sur mer. Mais l'obstacle qu'il apporta au partage qu'ils voulaient faire des terres et des maisoiu en rossant et annulanl loutre qui avait été ordonné sur cette matière, les brouilla avec lui sans retour.

lléraclide , profilant de ces dispositions si favorables à ses vues, ne manqua pas de recommencer ses cabales et ses intrigues contre Dion. Elles éclatèrent même ouvertement par une entreprise qu’il fit pour se rendre maitcc de Syracuse et en fermer les portes A son rival : mais elle ne lui réussit pas. Un Spartiate, envoyé au secours de Syracuse, moycnna encore le raccommodement d’Héraclide avec Dion , sous les serments les plus forts, et les plus grandes assurances de soumission et d’obéissance de la part du premier : faibles licn.s pour un homme qui est sans probité et sans bonne fui I

I.es Syracusains, ayant congédié leurs troupes de mer, qui leur étaient devenues inutiles.

(lunn^-rcnl looii leurs soins an si^gc de la citadelle en rebAlissanI la muraille qui avait abattue. Comme personne ne venait au secours des assiégés , que le pain coromeii(ail i leur manquer, et que les soldats devenaient mutins et n’obsenaient plus de dis<-ipline, le lils de Uenys, se voyant sans espérance et sans ressources, Kt une capitulation avec Dion, par laquelle il lui remit la citadelle nve<^ toutes les armes cl toutes les autres prov isiuns de guerre. Il emmena avec lui sa mère et ses sœurs, remplit cinq galères de ses elTeLs et de ses gens, et alla trouver son |)érc : car Dion lui donnait tout moyen de se reliivr en sftreté. Il est aisé de concevoir quelle joie ce dé|»art causa à toute la ville. Femme , enranls , vieillards , tous s'empressèrent de venir au port [mur repaître leurs yeux d'un si agréable spectacle, et |iour solenniser un si beau jour , on, après tant d'années de servitude, le soleil levant commençait à éclairer pour la première fois la liberté de Syracuse.

Apollocrate ayant fait voile, et Dion marchant pour entrer dans In citadelle, les princesses qui y étaient n'attendirent pas qu'il y fat arrivé , et sortirent au-devant de lui jusqu'aux portes. Aristomaque menait avec elle le nis de Dion : Arête sa femme marchait après, les yeux baissés et fondant en larmes. Dion embrassa d'abord sa sœur, et ensuite son lils. Alors Aristomaque lui présentant Arête : « Ces larmes que vous voyez couler de ses « yeux, lui dit-elle, pendant que votre pré- « sence nous rend la joie et In vie, celle honte « peinte sur son visage , son silence même cl « son déconecriemeni, vous marquent assez « de quelle douleur elle est |>énétrée & la vue a d'un époux à qui malgré elle on en a sub- « stitué un autre, mais qui seul a toujours « possédé son cœur. Vous saluera-t-elle com- II me son oncle? vous cmbrasscrn-l-ellc com- « me son mari? » Aristomaque ayant ainsi parlé. Dion , le visage baigné de pleurs, embrassa tendrement sa femme, lui remit entre les mains son fils, et lui ordonna d'aller dans la maison où il habitait, parce qu'il avait jugé à propos d'abandonner la citadelle aux Syracusains pour plus grande marque de leur liberté.

l’our lui, après avoir rè'Comi>cnsé avec une

magnilicence vraiment royale tous ceux qui avaient eu part à scs heureux succès, chacun selon son rang et son mérite, comblé de gloire et d'honneur, exposé en spectacle, non-seulement Il la Sicile, mais à Carthage et à In Grèce entière, qui le regardaient comme le plus sage et le plus fortuné capitaine qui eût jamais été, il conserva toujours son aïK-ienne simplicité ; aussi modeste dans scs habiLs, dans son équil>age et dans sa table, que s'il eôt vécu dans l'Académie avec Plalmi, et mm pas avec des gens de guerre , des ofliciers et des soldats , qui souvent ne respirent que les plaisirs et la magnilicence. Kn eOTet, (H'iidanl que i’Iaton lui écrivait ' que la trrre enliére n'avait In yeux attaehéi que sur lui teul, |)eu louché de celte admiration générale , il tournait les siens continuellement vers l'Académie , cette école de sagesse et de vertu , où l'on jugeait des grandes actions et des grands succès, non |)ar l'éclat extérieur qui les accompagne, mais |iar l'usage modéré cl sage qu'on en sait faire.

Le dessein de Dimi était d'établir è Syracuse nn gouvernement composé de celui de l.acédèmone et de celui de Crète, mais où l'aristocratie dominerait toujours et déciderait des plus grandes alfaires, par l'autorité qu'il prétendait donner au conseil des anciens. Il trouva encore ici de l'opposition du cété d'Iléraclidc, toujours turbulent et séditieux à son ordinaire, et uniquement ov'cnpé A gagner le peuple par ses nalleries et ses caresses, l'n jour que Dion l'avait envoyé appvder nu romseil , il répondit qu'il n'irait |>oinl; et qii'èlanl simple particulier, il se trouverait à l'assemblée avec les autres citoyens quand elle serait convoquée. Il voulait par là faire sa cour au peuple, et rendre Dion odieux. Celui-ci, las de .souffrir tant d'insultes, lâcha In main à ceux qu'il avait autrefois empêchés de le tuer, et leur permit de le faire. Ils allèrent donc dans sa maison , et SC délirent de lui. Un verra bientôt le jugement que Dion lui-méme |>orla de cette action.

les Syracusains furent fort affligés de cette mort; mais, comme Dion lui fit des funérailles magnifiques, qu'il suivit son convoi avec toute son armée, et qu'ensuite il harangua le peu-

• [F.pl^l. l.pag.xn.]

pic, ils s’apaisèrent, cl lui pardonnèrent ce meartre , persuadés qu'il n'ètail pas possible que la ville n’eût été conlinucllenMnt agitée de troubles et de séditions tant qu'HéracUde et Dion auraient gouverné ensemble.

Depuis ce meurtre Dion ne goûta plus de joie, et n’eut point de repos Un bntûme atfreux qui se présenta i lui pendant la nuit le remplit d’un trouble effrayant et d’une noire mélancolie: c'était unefemme d’une tailleénorme, qui par son appareil , par son air et son visage hagard , ressemblait à une furie, et qui balayait avec violence sa maison. La mort de son fils, qui pour quelque chagrin particulier s'était pr^ipité du haut d’un toit, passa pour l'accomplissement de cette apparition, et fut le prélude de ses malheurs. Callippe y mil le comble. C’était un Athénien avec qui Dion avait lié une amitié intime pendant qu’il logeait chei lui é Athènes, et pour qui depuis il avait toujours en une entière ouverture et une confiance sans bornes. Callippe s’étant livré h des vues d’ambition , et songeant à se rendre maître de Syracuse, ne compta plus pour rien les droits sacrés de l’amitié et de l’hospitalité, et entreprit de se défaire de Dion , qui seul pouvait mettre obstacle à ses desseins. Quelque soin qu’il eût pris de les tenir cachés, il en transpira quelque chose jusqu’aux oreilles de la soeur et de lu* femme de Dion, qui ne perdirent point de temps et travaillèrent é s’assurer de la vérité du fait par une exacte recherche. Pour en prévenir l’effèl il alla les trouver, fondant en larmes et paraissant inconsolable de ce qu’on avait pu le soupçonner d’un tel crime, et le croire capable d’un si noir allenlal. Elles exigèrent de lui qu’il fit ce qu’en appelait It grand serment. Celui qui le prêtait , revêtu de la mante de pourpre de la déesse Proserpine, et tenant ils main une torche allamée, prononçait contre lui-même dans le temple les excécrations les plus terribles qu’il soit possible d’imaginer.

Le serment ne lui coûta rien, mais il ne rassura pas les princesses. Il leur venait tous ,les jours de nouveaux indices de plusieurs côtés aussi bien qo*li Diôn,el tousses amis t’exhortaient A prévenir le crime de Callippe par une juste et prompte punition. Il ne put

• Ptm. pig. g8i4«3. - niod. p.ig. t3-2.

jamais s’y résoudre. Le menrtre d'HéraclMler qu’il regardait comme une tache horrible A sa réputation et A sa vertu , se présentait sans cesse A son imagination alarmée, et renouvelait par des frayeurs continuelles sa douleur et son repentir. Déchiré jour et nuit par ce cruel souvenir, il dit qu’il aimait mieux mourir mille fois et tendre le cou à quiconque voudrait le tuer, que de vivre obligé tous Ica jours de se précaulionner, non-seuleiDeDt contre ses ennemis, mais encore contre les meilleurs de ses amis. '

Callippe ne méritait pas ce nom ‘. Il se hâta d’exécuter son crime, et fit assassiner Dio» dans sa maison , par des soldats zacynlhieoa qui lui étaient entièrement dévoués. I.a steur et la femme de ce prince furent mises en prison , oû celle-ci sccourha , et mil an mondeun fils qu’elle résolut d’y nourrir. - •

Après ce meurtre , Callippe fut quelquetemps dans une fortune éclatante, s’étant rendu maître de Syracuse par le moyen des troupes, dont H disposait A son gré, et qn’it avait gagnées A force de présents. Les païens croyaient que la divinité devait punir en celte vie, d’une manière prompte et édatanle, les grands crimes. Aussi Plutarque observe-t-il que l'heureux succès de Callippe excita de violentes plaintes contre les dieux, comme s’ils souffraient paisiblement et sans indignation que le plus scélérat des hommes se fût élevé A une si grande puissance par une voie si détestable et si impie. I21 Providence ne fut pas longtemps sans se justifier, et Callippe porln bientôt In peine de son crime. Etant parti avec des troupes pour se rendre maître de Calanc , Syracuse se révolta contre lui, et secoua le joug d’une si honteuse servitude. Il alla ensuite attaquer Messine, où il perdit beaucoup de inonde , et en particulier tons les soldats lacynlhiens qui avaient tué Dion. Aucune ville de Sicile ne voulant le recevoir, mais toutes le détestant comme un homme exécrable, il se retira A Hhége. Après y avoir traîné pendant quelque temps une vie malheureuse, il fol tué par latine et par Polysperchon , et l’on prétend que ce fiit avec le même poignard dont on s’était servi pour assassiner Dion.

L’histoire fournit peu d’exemples où l'on

• .tn. M. 36tfl;av. J.C.3:>8

voie uucatlenlion si marquée de la Pruvidence à punir les grands crimes, tels que sont le meurlre, la perfidie, la trahison ; à les punir, dis-je, soit dans les auteurs de ces crimes, qui les ont commandés ou exécutés, soit dans les complices qui y ont trempé en quelque manière que ce soit. Iji justice divine se fait sentir ainsi de temps en temps, pour prouver son attention, et pour empêcher le débordement des crimes qu'une entière impunité entretiendrait : mais elle ne fait pas toujours pendant cette vie ces punitions éclatantes, pour avertir les hommes qu'elle leur en réserve de plus grandes dans une autre.

Pour Aristomaque et Arête, dès qu'elles furent sorties de prison, Icétas de Syracuse, qui élait un des amis de Dion , les reçut chez lui et en prit d'abord un grand soin avec une fidélité et une générosité qui auraient toujours été proposées en exemple, s'il avait persévéré; mais enOn, gagné par les ennemis de Dion, il leur fit préparer un vaisseau, et, les ayant fait embarquer comme s'il les envoyait au Péloponnèse, il donna ordre à ceux qui les menaient de les tuer sur la route et de les jeter dans la mer. Il ne fut pas longtemps non plus sans recevoir le châtiment de sa noire perlidie ; car , ayant été pris par Timoléon, il fut mis à mort. Les Syracusains , pour achever la vengeance de Dion , firent encore mourir les deux tlll(^s de ce traître.

Les parents et les amis de Dion , aussitôt après sa mort , avaient écrit à Platon ' pour le consulter sur le parti qu'ils devaient prendre dans l'état présent de trouble et d'agitation oti SC trouvait Syracuse, et pour savoirquellc sorte de gouvernement il jugeait qu'oo dût y établir. Platon , qui savait que les Syracusains n'étaient ca|iables ni de porter une entière liberlé, ni de souffrir une entière servitude, les exhorta fortement à paciOer toutes choses autant qu'ils pourraient , et pour cela è changer la tyrannie, dont le nom seul était odieux , en une royauté légitime , qui rendit f obéissance douce et agréable. Il conseillait (et selon lui c'avait été l'avis de Dion) de créer trois rois, savoir ; Hipparinus , Bis de Dion , un autre Ilipparinus, frère de Denys le jeune, qui pa-

< rial. riiM. 8.

raissait fort bien Intentionné pour le peuple ; et Denys lui-méme, supposé qu’il voulût accepter les lois qu'on lui ira|>oserait, et de leur donner à peu prés la même autorité qu'avaient les rois de Sparte. On devait aussi nommer trente-cinq magistrats pour veiller à l'observation des lois, lesquels , en temps de paix et de guerre, auraient un grand pouvoir, et serviraient comme d'équilibre à celui des rois, du sénat et du peuple.

Il ne parait pas que cet avis ait été suivi, et il avait de grands inconvénients*. On sait seulement qu'Hipparinus, frère de Denys, étant abordé à Syracuse avec une flotte et des troupes considérables, en chassa Callippc,ct y exerça le souverain pouvoir pendant deux ans.

L'histoire de Sicile, que j'ai rapportée jusqu'ici , comprend environ cinquante ans, depuis le comnoencemeut du premier Denys, qui en régna trente- huit, jusqu’à la mort de Dkm.

g IV. — CxiACTt» Dx Dioa.

Il est difllcilc de trouver réunies dans une seule personne autant d'excellentes qualités qu’on en voit dans Dion. Je ne considère point ici son goût merveilleux pour les sciences, l'art de les associer avec les plus grands emplois de poix et de guerre, d'y puiser des règles de conduite et des maximes de gouvernement , et de s'en faire un délassement aussi utile qu'honorable : je m'attache à l'homme d'état; et combien de ce cûté-là est-il admirable! Grandeur d'âme, noblesse de sentiments, générosité à répandre ses biens, valeur héroïque dans les combats, accompagnée d'un sang-froid et d'une prudence peu commune , un esprit vaste et capable des plus grandes vues , une fermeté inébranlable dans les plus grands dangers et dans les revers de fortune les plus inopinés ; un amour de la patrie et du bien public porté presque jusqu’à l’excès , voilà une partie des vertus de Dion. Le dessein qu’il forma de délivrer sa patrie du joug de la tyrannie, la hardiesse et la sagesse en même temps avec lesquelles il le mil à exécution , font voir de quoi il était capable.

< Diod. lib. ta , pas. MO.

Mais re qne jr Irouve de plus beau dans la vie de Dion , de plus digne d'admiralion , et , s'il était permis de parler ainsi , de plus audessus de l'humain, c'est cette grandeurd'dme et cette patience inouïe avec laquelle il souffrit l'ingralitude de scs citoyens. Il avait tout quitté et tout sacrifié pour venir h leur secours ; il avait réduit la tyrannie aux abois, et touchait au moment où il devait les rétablir dans une entière liberté. Pour prix de tant de services, ils le chassent honteusement de leur ville, accompagné d'une poignée de soldats étrangers, dont ils n'ont pu corrompre la fidélité ; ils le chargent d'injures, et ajoutent é la perfidie les plus durs outrages. Il n'a , pour punir ces ingrats et ces rebidles, qu'à faire un mouvement; il n'aqu'à laisser agirl'indignation de ses soldats ; maître de leur esprit comme du sien, il arrête leur impétuosité; et, sans désarmer leurs mains , il met un frein à leur juste coli re, ne leur permettant, dans le feu même et dans l'ardeur du combat , que d'effrayer et non de tuer ses ennemis, parce qu'il les regardait toujours comme sesconcitoyens et comme scs frères.

On ne pouvait , re semble , reprocher à Dion qu'un défaut , c'est qu'il avait quelque chose de dur et d'austère dans l'humeur, qui le rendait moins accessible et moins sociable, et qui èloignail un peu de lui jusqu'aux plus gens de bien , et jusqu'à ses meilleurs amis. Platon , et ceux qui s'intéressaient véritablement à sa gloire , l'en avaient souvent averti. Malgré lesreproches qu'on lui taisait de la gravité trop austère et de l'inflexible sévérité avec laquelle il traitait le peuple , il se piqua toujours de n'en rien relâcher, soit que son naturel fût entièrement éloigné des attraits de l'insinuation et de la persuasion, soit que, dans le dessein qu'il avait de corriger et de ramener les Syracusains gâtés et cormmpus juir les discours flatleurs et complaisants des orateurs, il crût devoir employer des manières plus fermes et plus n^les.

Dion se trompait dans le point le plus essentiel du gouvernement. A compter depuis le trône jusqu'à la dernière place de l'état , quiconque est chargé du soin de gouverner et de conduire les autres, doit , avant tout , étudier l'art de manier les esprits , de les fléchir, de

les tourner à son gré', de les amener à son point ; ce qui ne se fait point en voulant les maîtriser durement, en leur commandant avec hauteur, en se contentant de leur montrer la régie et le devoir avec une rigidilé Inflexible. Il y a , dans le bien même et dans la vertu , et dans l'exercice de toutes les charges , une exactitude et une fermeté , ou plutôt une sorte de roideur, qui souvent dégénère en vice , quand elle est poussée trop loin. Je sais qu'il n'est jamais permis de courber la règle: mais il est toujours louable, et souvent nécessaire, de l'amollir et de la rendre plus maniable; ce qui se fait surtout par des manières douces et insinuantes, en n'exigeant pas toujours le devoir avec une e> tréme rigueur, en fermant les yeux sur beaucoup de petites fautes qui ne mérihmt pas d'étre relevées, en avertissant avec bonté de celles qui sont plus considérables ; en un root , en tâchant , par tons les moyens possibles, de se foire aimer, et de rendre la vertu et le devoir aimables.

lü permission de tuer Héraclide, qu'on obtint de Dion avec peine, ou plutôt qu'on lui arracha par force et contre son naturel, aussi bien que contre ses principes, lui coûta cher, et jeta dans tout le reste de sa vie un trouble et une amertume qui durèrent jusqu'à sa mort, et qui en furent la principale cause.

S T. — DeTITS le JE07IE BKMORTf-. SCB LE TE05E. Sv> EACl'ftE IMPt.OEE LE SECOVE« DES COEPfTHIETIS . QL'I LDI B!«VOIE!<T TlllOLiOE. CeLL'I’CI. IIALCBÉ LES RI-'> rOETE O'IcttTAE . EfTTEB DAHS SYILACOSB. DenTE S£ KSED A LDI . ET SB mETIBB A CoillTITUB.

Callippe, qui avait fait égorger Dion', et qui s'était foit substituer à sa place, ne la conserva pas longtemps. Treize mois après, llipparinus, frère de Denys, étant survenu à Syracuse avec une flotte nombreuse, le chassa de la ville, et recouvra le trône paternel, qu'il tint pendant deux ans.

Syracuse et toute la Sicile, agitées par différentes factions et par une guerre intestine,

* C'fvt ce qa'wi ancien poêle appelait , /Uxanima atfMC omntiun raginn rerum oratio, a (Cic. de ih'rtn. , lUi. t, n.M.)

• An. M. MIT ; av. J. C. a»7. - Wod. Ilb. là . pag. Mâ ettao.

élaieni dans un pitoyable étal Denys, profilanl de res lro\ibles, dix ans api+s avoir été obligé de quitter le Irène, avait rassemblé quelques troupes étrangères; et, ayant chassé Nypsins, qui s'élail rendu maître de Syracuse, il s'élail remis en possession de scs étals.

I*ctil-élre était-ce pour remercier les dieux deson rétablissement ', otpourleurmarquersa reconnaissance, qu'il envoya à ülympie et i Delphes des statues d'or cl d'ivoire d'un fort grand prix. Les galères qui les transportèrent furent prises par tpbicrate, qui était pour lors près de Corryre* avec une flotte. Il écrivit & Athènes pour savoir quel usage il devait faire de celle proie sacrée. On lui répondit de ne point examiner scrupuleusement à quoi elle -était destinée, mais de s'en servir pour faire subsister scs soldats. D<-nys s'en plaignit amèrement aux Athéniens dans une lettre qu'il leur écrivit, où il leur fait de vifs et de justes reproches sur leur avarice et leur impiété sacriiége.

Un clief de pirates * en avait usé bien plus noblement et plus religieusement ù l'égard des Romains, environ cinquante ans auparavant. Ceux-ci, après la prise de Vêles, dont le siège . avait duré dix ans, envoyèrent h Delphes une coupe d'or. Les députés qui portaient ce présent furent pris par les pirates du Lipare, et conduits dans celte ile.

La coutume était de partager entre les citoyens toutes les prises qui sé faisaient com- ' me un bien commun. L'ile avait alors pour ' premier magistrat un homme plus semblable

aux Romains qu’à ceux qu'il gouvernait. Il s'appelait ïimasitbèe. On va voir qu’il remplit

I < An. M.3l»t:aT. J.C.SüO.

I > DIod. lib. 16,pig.453.

I , * Corfou.

, « T. Uv. f. Hb. 5, cap. Ï8. - Dted. lih. i%.

1 pus. 30T.

' * « Jtfos «rat dviUUs , vêlai puUloo Ulrocioio panam

I « predam dhidere. Foné co anoo la suinmo magislratu « eral Tima»Uhcus(|ui(iam . Roiiianis tlrBlmilIorqaàm « suis : qui legalurum nomen , dooumque , et dpum cui « mltlerfiur. H doid causani venu» Ipi*. molilludi.trm ff quoque, que smper fermé rrgeDli est slmtlis, rrligiuni» « jusUaifflplevK; adductosque io publlcuoi bospltlum fe- 1 a galos , rum prcsidlo eüaro navlum Dcipbus proscculus.

* « Roniam indè sosplfes reslUuU. Ilospliium mm eo sena-

m tosconsulto est faetam, dôoaque pabücé data. > (Tir.

» Mv.)

bien la signiflcalion de son nom '. Plein de considération pour le caractère des envoyés, |Kiur le don sacré qu’ils portaient, pour le motif de l’oITrande, et plus encore pour la majesté du dieu à qui elle était destinée, il inspira les mêmes sentiments de respect cl de religion à la multitude, qui, pour l'ordinaire, se conforme aux vues de ceux qui la conduisent. Les envoyés furent donc reçus avec toutes les marques possibles de distinction, et défrayés aux dépens du public. Timasilhèe les conduisit luimême avec une bonne escorte jusqu'à Delphes, et l(*s ramena de même à Rome. On juge aisément combien les Romains furent touchés d’un si noble pro<!édè. Par un décret du sénat, ils comblèrent Timnsithée de présents, et lui accordèrent le droit d’hospitalité; et, plus de cent cinquante ans après, quand les Romains prirent la même Ile de Lipare sur les Carthaginois, pleins d'une reconnaissance aussi vive que si l'action se fot passée tout récemment, ils se crurent obligés d'honon-r encore la famille de leur bienfaiteur, et ils voulurent que tous ses desT'endants fussent à perpétuité exempts du tribut imposé aux autres luibitants de nie.

Voilà certainement, de part et d'autre, du beau et du grand ; mais le cunlraste ne fait pas d’honneur aux Athéniens.

Pour revenir à Denys, s’il montra du respect pow les dieux, il ne Ut |X)int |iaraltre d’humanité à l'égard de ses sujets : ses malheurs passés, loin de le corriger et d'adoucir son humeur, n’avaient servi qu'à l'irriter et à le rendre encore plus féroce.

Les plus gens de bien et h» plus puissants de la ville, ne pouvant souffrir cette dure servitude, avaient eu recours à Icétas, roi des Léontins*; et, s'étant abandonnés à sa conduite, ils l'avaient élu pour leur génèrol, non qu'il fut en rien meilleur que les tyrans les plus déclarés, mais parce qu'ils n’avaient point d'autre ressource.

Sur ces entrefaites, les Carthaginois, qui étaient presque toujours en guerre avec les Syracusains, étant abordés en Sicile avec une grosse flotte, y avaient déjà fait des progrès

V Timatithéè signiOe . qui honort tu dtnx.

> Diod. Mb. <à,|Mig.4je-Wt.-Ptut. inTImal.m-^

Digilized by Go^îe

Irès-coDsidirable*. Les Siciliens, cl ceux de Syracuse, juslemenl cITrayès d'un succès si rapide, résolurent d’envoyer une ambassade en (irèce pour demander du secours aux Corinthiens, de qui ceux de Syracuse tiraient leur origine, et qui s’èlaicnt toujours déclarés ouvertement contre les lyrans en laveur de la lilierlé. Icélas, qui se proposait pour (in de son génèralat de se rendre maître de Syracuse, et nullement de ralTrauchir, traitait sous main / avec les Carthaginois, pendant qu'en public il Mouail les sages mesures des Syracusains, et qu’il envoyait même ses députés avec les leurs.

Corinthe reçut ' parfaitement bien Icsambassadeurs, décerna du secours pour Syracuse, et nomma sur-le-champ pour général Timoléon. Uetiré de|)uis plus de vingt ans, il ne se mêlait idus des affaires publiques, et il était bien éloigné de croire qu’é l’ége cl dans l'état oii il se trouvait on dût songer 6 loi.

Il était d'une des plus «oUes familles de Corinthe; il aimait passionnément sa patrie, cl montrait en tout une douceur singulière, excepté contre les lyrans et contre les méchants; il était excellent capitaine; cl comme dans sa jeunesse il avait eu toute la maturité d’un Age avancé, il cul dans sa vieillesse tout le feu et tout le courage de l'Age le plus bouillant.

Il avait eu un frère atiié, nommé Timoptiane, qu'il aimait tendrement; et il le Ht bien voir dans un combat, où il le couvrit de sa personne et lui sauva la vie au péril de la sienne; mais il aimait encore plus sa patrie. Ce frère s’en étant rendu le tyran, une si noire pcrfldic le perça de douleur ; il employa tous les moyens possibles pour le ramener A son devoir; douceur, amitié, tendresse, remontrances, menaces même; mais, voyant que tous ses eUbrls étaient inutiles, et que rien ne pouvait vaincre la dureté de ce coeur livré A l’ambition, ü (U assassiner son frère en sa présence par vieux de ses amis el de scs proches, et crut qu’en cette occasion les droits de la nature devaient le céder A ceux de ta patrie.

Celle action fut admirée el applaudie par les principaux citoyens de Corinthe, et par la

< AD.M.38»;av.J.C.3».

plupart des philosophes, qui b regardabal comme le plus noble effort de b vertu humaine, et il semble que Plutarque en porte le même jugement. Tout le monde n’en jugea pas de la sorte, el on la lui reprocha comme un parricide abominable, qui lie manquait pas d'altirersur lui la vengeante des dieux. Sa mère surtout , pénétrée de h plus vive douleur , prononça contre lui les malédictions et les imprécations les plus effroyables ; el . quand H vint pour la consoler , ne pouvant souffrir la vue dif meurtrier de son (ils , elle le rejeta avec indignation, et ferma sa porte sur hii. ' il sentit alors tonte l'horreur de son crime. Livré A de cruels remords, qui ne lui bisaient plus envisager dans 'Timophane un lyran , mais un frère, il résolut de renoncer A la vie, el prit le parti de se bisser mourir en s'abstenant de manger. Ses amis eurent bien de b peine A le faire renoncer A celle funeste résolution.'Vaincu parleurs prières et leuniMbl»' ces, il consentit A prendre de b nourritufe, mais se condamna A passer le reste de ses jours dans b solitude. Dès eo moment il renonça A toutes les afbires publiques; el pendant les premières années il ne venait jamais A b ville, mais allait errant dans les Ueux les plus déserts, toujours dévoré par son cfaagfb el plongé dans une noire mélancolb P taal.4 est vrai que ni les louanges des flatteurs, ni les faux raisonnements des politiqoea, ne peuvent étouffer oe cri de b conscience, qui est en même temps le témoin, le juge et le bourreau de ceux qui osent violer les droib les plus ancrés de b nature ! 'V-.

Il passa vingt ans dans cet ébU A la vérflé ! dans les derniers temps il était revenu A Co- I rinlhe , mais il y vivait en simple parliculier, toujours retiré et sans se mêler du gouvernement. Ce ne. fut point sans beaucoup de répugnance qu’il accepb le génèralat ; mais il ne crut pas qu’il lui fût permis de se refuser A sa patrie , el son devoir l’emporb sur son inclination. .-

Pendant que Timoléon assemblait ses tronpes et qu’il se préparait A bire voile, les Corinthiens reçurent d'Icébs des lettres par lesquelles il leur mandail, « qu’il n'ébil plus « besoin qu'ils fissent des levées, et qu’ils se con- « sumassciit en frais pour venir en Sicile s’ex-

« poser à an danger (videnl. » Il leur reprèscntail « que les Carthaginois, avertis de leur n dessein, altcndaicnl avec un grand nombre « de vaisseaux leur escadre sur son passage, O et que leur lenteur à envoyer leurs troupes « l’avait forcé à oppeler ces mêmes Cartha- « ginois à son secours, et à les employer con- « Ire le tyran. » Il avait fait avec eux un traité secret, |iar lequel il stipulait qu'aprés qu’il aurait cliassé Denysde Syracuse, U occuperait sa place.

La lecture de ces lettres, loin de refroidir le zélé des Corinthiens, ne fit que les irriter encore davantage, et hâta le départ de Timoléon. Il s’embarqua avec dix galères , et aborda heureusement sur la cétc de l’Italie ; mais, quand il y fut arrivé, des nouvelles venues de Sicile le jetèrent dans une grande perplexité, et abattirent extrêmement le courage de scs troupes. On apprit qu’Icétas venait de battre Uenys ; que, s’étant rendu maître de la plus grande partie de Syracuse , il avait obligé le tyran à se renfermer dans In riladelle et dans le quartier appelé Ylle , oi’i il le tenait assiégé ; et qu'il avait donné ordre aux t^irthaginois d’empêcher Timnléon d’approcher et de prendre terre , afln que , quand ils l'auraient forcé de se retirer, ils pussent tranquillement partager entre eux toute la Sicile.

En cITet , les Carthaginois avaient envoyé à Rhége vingt galères. Les Corinthiens, y étant arrivés , y trouvèrent des ambassadeurs de la part d’IcMas, qui déclarèrent â Timoléon qu’il pouvait venir a Syracuse, et qu’il y serait fort bien reçu , pourvu qu’il eût renvoyé ses troupes. La proposition était tout à fait injurieuse, et encore plus embarrassante. Il paraissait impossible de battre les vaisseaux que les barbares avaient fait avancer sur leur passage, car ils étaient plus forts du double. Se retirer, c’était abandonner à un sort malheureux toute la Sicile , qui allait être visiblement pour Icélas le prix de sa trahison, et pour les Carthaginois la récompense de l’appui qu’ils auraient donné à la tyrannie.

Dans cette conjoncture si délicate, Tiraolèon demande une conférence avec les ambassadeurs et les principaux officiers de l’escadre carthaginoise en présence de ceux dej

Rhège ; c’était, disait-il, uniquement pour sa propre décharge et pour sa sêreté, afin que sa patrie ne pdt point l’accuser d’avoir contrevenu â ses ordres et trahi ses intérêts. Les gouverneurs et les magistrats de Rhége étaient d’intelligence avec lui. Ils ne demandaient pas mieux que de voir les Corinthiens dominer dans la .Sicile, et ne craignaient rien tant que le voisinage des barbares. Ils convoquent donc une assemblée cl ferment les portes de la ville, sous préleile d’empêcher les citoyens de sortir. afin qu’ils pussent vaquer uniquement à cette affaire.

Le peuple étant assemblé , on fait de longs discours qui n’aboutissent à rien, chacun traitant la même matière , et rcbaltanl les mêmes raisons ou en ajoutant de nouvelles, le tout pour traîner en longueur la délibération , et pour gagner du temps. Cependant neuf galères des Corinthiens partirent, et les vaisseaux des Carthaginois les laissèrent passer, croyant que cela se faisait de concert avec leurs officiers qui étaient dans la ville, et que ces neuf galères s’en retournaient à Corinthe, la dixiéme demeurant pour mener Timoléon à Syracuse, à l’armée d’Icétas. Quand on eut dit â l’oreille k Timoléon que ses galères étaient en mer, il se roula doucement parmi la foule, qui, pour favoriser son évasion, se pressait extrêmement autour de la tribune. Il gagna le rivage, s’embarqua très-promptement, et , ayant rejoint ses galères, ils arrivèrent ensemble à Taurominium, ville de Sicile, où ils furent reçus à bras ouverts par Andromaqne, qui en était maître , et qui joignit ses citoyens aux troupes de Corinthe pour remettre la Sicile en liberté.

On comprend aisément qucile fut la surprise et la honte des Carthaginois de se voir ainsi trompés. Mais, leur disait-on, étant Phéniciens (ils passaient pour les plus grands fourbes du monde), les ruses et les fourberies ne devaient pas tant les étonner, ni leur déplaire si fort.

Sur la nouvelle de l’arrivée de Timoléon, Icétas, effrayé, fit venir la plupart des galères des Carthaginois. Ils avaient cent cinquante vaisseaux longs, cinquante mille hommes de pied et trois cents chariots armés. Les Syracusains perdirent toute espérance de sa-

lut , voyant les Carlhagiiiois saisis du port , lestas maître de la ville, Denys barricadé dans la citadelle, et Timoléon qui ne tenait i la Sicile que par un petit coin de sa lisière, où il occupait la petite ville de Taurominium avec lrès-pe« d’espérance, et encore moins de forces : car scs troupes ne montaient en tout qu’à mille soldats, et à peine avait-il les provisions nécessaires pour les nourrir. D’ailleurs, les villes ne se fiaient point à lui;les maux qu’elles venaient de souffrir par les extorsions et par des cruautés qu’on y avait exercées, les avaient aigries contre tons les commandants de troupes; surtout depuis l’horrible perfidie de Callippe et de Pharax, qui, étant venus tous deux, l’un d’Athènes, et l’autre de Lacédémone, pour affranchir la Sicile et pour chasser les tyrans, leur avaient fait paraître la tyrannie douce et désirable, tant étaient dures les vexations dont on les avait accablées. Elles craignaient d’essuyer encore les mêmes traitements de la part de Timoléon.

Les habitants d’Adrane, petite ville de Sicile au-dessous du mont Etna , étant divisés entre eux, les uns avaient appelé Icétas et les Carthaginois , et les autres avaient envoyé vers Timoléon. Les deux chefs arrivèrent presque en même temps près d’Adrane. I.e premier avait avec lui prés de cinq mille hommes, et l’antre n’en avait que douze cents. Malgré celte inégalité, Timoléon, qui se doutait bien qu’il trouverait les Carthaginois en désordre , occupés à prendre leurs logements et à dresser leurs tentes, fait avancer sa troupe, et, sans perdre de temps à se reposer comme lesolBciers . le lui conseillaient, va fondre sur l’ennemi, qui sur-le-champ se met à fuir. Cela fut cause qu’on n’en tua pas plus de trois cents, et qu’on ne fit que deux fois autant de prisonniers : mais on prR leur camp et tout leur bagage. Les Adranites ouvrent en même temps leurs portes, et se rendent à Timoléon : d’autres villeslui envoyérenlaussilét leurs députés pour faire leurs soumissions.

Denys lui-méme, qui renonçait à ses vaines espérances, et qui se voyait à la veille d’étre forcé, plein de mépris pour Icétas, qui s’était laissé vaincre avec tant de honte, et pénétré d’admiration et d’estime pour Timoléon , envoya à ce dernier des ambassadeurs pour se

rendre aux Corinthiens, et pour leur remettre la citadelle. Timoléon, profitant d'un bonheur si inespéré, fil filer dans le château Euclide et Télémaque, deux officiers corinthiens, avec quatre cents soldats, non pas tout à la fois, ni en plein jour, car cela était impossible, les Carthaginois étant maîtres du port, mais par peloton et à la dérobée. Ces troupes, s’étant donc toutes glissées heureusement dans la ciladclle, s’en saisissent, et s’emparent de tons les meubles du tyran, et de toutes les provisions qu’il avait faites; car il y avait quantité de chevaux , toute sorte de machines de guerre et de traits, et on trouva jusqu’à soixante-dix mille paires d’armes, qu’on y avait amassées de longue main. Denys avaitenrorc deux mille soldats de troupes réglées, qu’il livra à Uraoléon avec tout le reste; et pour lui, prenant son argcnl.el quelques-uns de ses amis en petit nombre, il s’embarqua sans être aperçu des troupes d’Icétas, et se rendit au camp de Timoléon.

Ce fut pour la première fois de sa vie qu’il parut dans l’état vil et abject d’un simple particulier et d’un suppliant, lui qui était né dans le sein de la tyrannie , et qui s’était vu maître du plus puissant royaume qui ait jamais été usurpé par des tyrans. Il l’avait possédé dix ans entiers avant que Dion prit les armes contre lui ; et après encore il le posséda quelques années, mais toujours parmi les guerres et les combats. Il fut envoyé* à Corinthe avec une seule galère , sans escorte , et avec très-peu d’argent. Il y servit de spectacle , et tons accouraient vers lui, les uns avec une secréte joie pour repaître leurs yeux de la vue des maux d’un homme que le nom de tyran rendait odieux, les autres touchés d’une sorte de compassion en comparant l’étal d’où il était déchu avec le profond abîme de misères où ils le voyaient plongé.

La manière dont il se conduisit à Corinthe n’excita plus à son égard que des sentiments de mépris et d’indignation. Il ]MSsait les journées entières on dans les boutiques de parfumeurs, ou dans les cabarets, ou avec des femmes de mauvaise vie, ou avec des comédiennes et des chanteuses , disputant avec elles sur les

< An.M. 3057; «v.I.C. 317.

règles de l« musique cl l'harmonie du chant. Quelques-uns onl cru qu’il en usait ainsi par politique, pour ne se point rendre suspect aui Corinthiens, cl pour ne laisser entrevoir de sa part aucune pensée ni aucun désir de recouvrer scs étals. Mais c'est lui faire trop d’honneur ; et il parait bien plus vraisemblable que, nourri cl élevé dans la crapule et dans les débauches, il ne faisait ici que se livrer à son penchant, et qu’il vivait , dans celle espèce d’esclavage où il était tombé , à peu près comme il avait vécu sur le trône , ne trouvant point dans son infortune d’autre dédommagement ni d'autre consolation.

On a écrit que Textrème pauvreté' où il se trouva réduit à Corinthe l’obligea d’y ouvrir une école, et d’apprendre à lire aux enfants , peut-être , dit Cicéron , sans doute en plaisanlant , pour se conserver encore une espèce d'empire * , et ne pas renoncer absolument à l'habitude et au plaisir de commander. Qu’il ait eu’ cette pensée ou non, il est bien certain que Denys , qui s’élail vu maître de Syracuse et de presque toute la Sicile, qui avait possédé d’immenses richesses , qui avait eu sous ses ordres de nombreuses tlollcs, de grandes armées et une puissante cavalerie ; que ce Denys, réduit maintenant presque i la mendicité* , et de roi devenu maître d'école, était une grande leçon pour les personnes élevées en dignité , qui leur apprenait 4 ne point trop se fler à leur grandeur , et à ne point trop compter sur leur fortune. C’est l’avertissement* que les Lacédémoniens donnèrent quelque temps après à Philippe. r>: prince leur ayant écrit d'un air fort haut et fort menaçant , ils lui mandèrent pour toute réponse ; Denys à Corinthe.

ün mol qu’on nous a conservé de Denys, s'il est vrai , donnerait lieu de croire que ce prince sut faire un bon usage de son adversité, cl mettre ses maux 4 profit ; ce qui serait pour lui un grand éloge, mais contraire à ce que j’en ai rapporté auparavant. Dans son séjour 4

* Cic. Tum’uI. Quc«L lib. 3. ru 27.

* « ük>ny»kui Corioibi pueros doerbât . asque «de6 iro> « perk) carerc doo poteral. •

a Vaicr. Max Hb. G,cap. 9.

* «TanU mutatione majores natu, ne quU Dirais fora luoc crederel , magUter ludi Caclus ex tjranno docuiL > (Val. Max.)

* Dcmelr. l*baler. de Elocat. lib. 8 [8^].

Corinthe', un étranger, qui le raillait mal 4 propos et avec une indiscrète grossièreté sur le commerce qu’il avait eu avec les philosophes pendant qu'il était dans sa plus grande splendeur , lui demanda , comme par insulte ,

4 quoi toute la sagesse de Platon lui avait servi : Trouvez-vous donc, répliqua-l-il, que je n'aie tiré aucune utilité de Platon , en me voyant porter mon infortune comme je fais?

I VI. — TiMOLKOIV, APKkS ATOIB BEMPOaTK FLVSlRtBS TtCTOlBKS . BEHU LA LIBEETÉ A STEACCSB , BT T ÉTA- BUT DE SAG/S LOIS. U 8B dIcBET DE SON AUTOHITft . RT PASSE LE BESTE DE SA TIE DANS LA BETBAITE : IL T MBCBT. ilONNEL'BS RENDUS à SA MÉMOIBJ!

Depuis la retraite de Denys*, Icétas pressait vivement la citadelle de Syracuse, et la serrait de si près , que les convois qu’on envoyait aux Corinthiens ne pouvaient y entrer qu’è peine. Timoléon, qui était 4 Catanc, y en faisait couler de temps en temps. Pour leur ôter cette ressource , Icétas et Magon partirent ensemble, dans le dessein d'aller assiéger cette place. Pendant leur absence, Léon le Corinthien, qui commandait dans la citadelle , ayant remarqué du haut de ses remparts que ceux qu'on avait laissés pour continuer le siège se tenaient mal sur leurs gardes , fit tout 4 coup une furieuse sortie sureux pendant qu'ilsélaient disiiersés , en tua une partie , mit l’autre en fuite, cl SC saisit du quartier de la ville appelé Achradint . qui était le quartier le plus fort , et celui que les ennemis avaient le moins maltraité. l.éon en fortifia l’enceinte 4 la hâte , et la joignit 4 la citadelle (lar des ouvrages qui servaient de communication.

Cette fâcheuse nouvelle fil revenir promptement Magon et Icétas. Dans le mémo temps , un corps de troupes que Corinthe avait envoyé entra heureusement en Sicile, ayant trompé In vigilance de l’escadre carthaginoise qui gardait les passages. Quand elles furent débarquées , Timoléon les reçut avec joie ; et , après s’étre saisi de Messine, il marcha en bataille contre Syracuse. Il n’avait pas avec lui plus de quatre mille combattants. Dés qu'il fut près de la ville,

• Plul. inTtinol. pag. iU.

• An. M. 3638; av. J. C. 3M. — Hul. In Tlmol pag. ÎW-2V8. - Diod. lib. 16 , pag 4(&i74

son premier soin fut d'envoyer des émissaires parmi les soldats qui portaient les armes pour leétas. Ils leur repiésenlcrenl qu'il élail bien lionleuv que des Grecs comme eux travaillassent à livrer Syracuse et toute la Sii ile aux Carthaginois , les plus méchants et les plus cruels de tous les barbares ; qu'lcélas n'avait qu'à se joindre à Timoléon , et que de concert ils opprimeraient l'ennemi commun. Ces soldats, ayant semé tout aussitôt ces propos dans tout le camp , donnèrent à Magon de furieux soupçons qu'il était trahi ; outre qu'il y avait déjà quelque temps qu'il ne cherchait qu'un prétexte pour se retirer. C'est pourquoi , malgré les prières et les vives instances d'icétas , il leva l'ancre , et fit voile en Afrique, abandonnant honteusement la conquête de la Sicile.

Le lendemain , Timoléon parut en bataille devant la place, et l’attaqua par trois endroits avec tant de vigueur et de succès, que les troupes d’icétas furent renversées partout et mises en fuite. Ainsi , par un bonheur qui a peu d’exemples, il emporta de force en un instant Syracuse, une des plus fortes villes qui fussent alors. Quand il s'en vit maître, il ne fil pas comme Dion, et n’épargna pas comme lui les forteresses et les édifices publics, à cause de leur beauté et de leur magnificence. Pour éviter de donner les mêmes soupçons qui avaient décrié , quoique sans fondement, et enfin perdu ce grand homme , il fit publier à son de trompe que tous les Syracusains qui voudraient venir avec des outils n’avaient qu'à SC mettre à démolir les forteresses des tyrans. A ce cri , tous les Syracusains, regardant celle publication et celte journée comme un heureux commencement de leur liberté , accourent en foule, et ne rasent pas seulement la citadelle, mais tous les palais des tyrans , et fouillent jusqu’à leurs tombeaux, qu’ils renversent et dissipent.

La forteresse étant rasée, et la place rendue tout unie, Timoléon y fit bâtir des tribunaux pour y rendre la justice au nom du peuple, afin que ce même lieu , d'où , sous les tyrans, on avait vu partir tous les jours des édits sanglanU , devint l’asile et le rempart de la liberté et de l’innocence.

Timoléon était maître de la ville, mais il manquait d'habitanb pour la peupler ; car, les

uns étant péris dons les guerres et dans les séditions, et les autres ayant pris la fuite pour éviter la domination des tyrans, la ville de Syracuse était devenue un désert, où l'herbe était crue si haute que les chevaux y paissaient. Il en était de même de presque toutes les villes de Sicile. Timoléon et les Syracu.sains trouvèrent donc à propos d’écrire àCorinihe qu'on leur envoyât de Grèce des hommes pour peupler Syracuse; qu’autrement le pays ne pourrait jamais se remettre, d'autant plus qu’il était menacé d'une nouvelle guerre : car ils avaient eu avis que, Magon s’étant tué lui-même les Carthaginois , irrités de ce qu’il s’était si mal acquitté de sa charge, avaient fait mettre son corps en croix , et faisaient de grandes levées pour revenir en Sicile, avec une armée encore plus forte , au commencement du printemps.

Ces lettres étant arrivées avec les ambassadeurs de Syracuse, qui conjuraient les Corinthiens d’avoir pitié de leur ville, et d’en vouloir être les fondateurs pour la seconde fois , les Corinthiens ne regardèrent point la calamité de ce peuple comme une occasion de s’agrandiret de se rendre maîtres de leur ville, selon les maximes d'une basse politique; mais, envoyant à tous les jeux sacrés de la Grèce et dans toutes les assemblées , ils firent publier par des hérauts que les Corinthiens, après avoir éteint la tyrannie dans Syracuse et chassé le tyran , déclaraient libres et indépendants les .Syracusains et tous les peuples de Sicile qui voudraient retourner dans leur pays, et qu’ils les exhortaient à en aller partager entre eux les terres avec une entière et juste égalité. En même temps ils dépêchent des courriers en Asie, et dans toutes les Iles où un grand nombre de ces fugitifs s’étaient retirés , pour les inviter à se rendre promptement à Corinthe . qui leur fournirait à ses frais des vaisseaux , des capitaines, et une escorte sûre pour les ramener dans leur patrie.

Dès que cette publication fut Ihite , Corinthe se vit combler de louanges et de bénédictions, qu’elle méritait à juste titre. On publia partout qu’elle avait délivré Syracuse des tyrans, qu’elle l’avait tirée des mains des barbares,et qu’elle l’avait redonnée à ses citoyens. Il n’est pas nécessaire ici d’insister stir U

fraudeur cl sur la noblesse d'une action si hcllc cl si (çi^irfreuse. Au simple récit de celle histoire , chacun seul l'impression que fait sur son cœur le beau et le grand , et l'on reconnaît que jamais conquête ni triomphe n'égalérent la gloire qu'un si parrail désintéressement acquit alors aux Corinthiens.

Ceux qui se rendirent à Corinthe , n'étant pas en assez grand nombre , demandèrent qu'on leur doniiAl dos hommes de Corinthe <-t de toute la Grèce , pour grossir cette nouvelle espèce de colonie. L'ajant obtenu, et se voyant bien dix mille au moins , ils s'embarquent pour Syracuse , où ils trouvèrent un grand peuple, qui , de toute l'Italie et de la Sicile, s'était déjà rendu auprès de Timoléon; on prétend que le nombre en montait à plus de soixante mille hommes. Timoléon leur partagea gratuitement les terres : mais il vendit les maisons, dont il fit une très-grande somme, laissant aux anciens habitants la faculté de racheter les leurs; et par ce moyen , il assembla un fonds considérable pour le peuple, qui était pauvre , qui n'avait ni de quoi subvenir à ses nécessités, ni de quoi soutenir la guerre.

On vendit aussi à l'encan les statues de tous les tyrans et de tous les princes qui avaient gouverné Syracuse ; mais auparavant elles furent citées en justice, et on leur fit leur procès dans les formes. L'nc seule échappa à la rigueur de celle recherche , et fut conservée , ce fut celle de Gèlon , qui avait remporté une célèbre victoire sur les Carthaginois près d'Hinière, cl qui avait gouverné les peuples avec bouté cl justice, et dont, par cette raison , la mémoire était encore chérie et respectée. Si l'on faisait subir une pareille enquête à toutes les statues, je ne sais s'il y en aurait beaucoup qui demeurassent sur pied.

L'histoire nous a conservé un autre jugement prononcéaussiàrégardd'uncstatue.maLsd'une espèce bien dilTèrenle'. Le fait est très-curieux, et fera excuser lu digression. Nicon , fameux athlète de Thase*, avait été couronné comme vainqueur jusqu'à quatorze cents fois* dans les

< Suidai , In Pausan. lih. 6 , pag. 3GI.

' Thaïe était anc lie de la mer Kgée.

> Ce nombre parait suipect. Peut-être faut-il Ure dans tes deus auteura cités » quatre canti ; encore esKe beaucoup.

jeux solennels de la Grèce. Un homme de ce mérite ne manqua pas d'envieux. Après sa mort , un de scs rivaux insulta sa statue, et la frappa de plusieurs coups , peul-èire pour se venger de ceux qu'il avait œçus autrefois de celui qu'elle représentait. Maislaslalue.comme si elle eût été sensible à ccl outrage, tomba tout de son haut sur l'auteur de l'insulte cl le tua. Les fils de l'homme écrasé poursuivirent la statue juridiquement , comme coupable d'homicide et punissable en vertu de la lui de Dracon. Ce fameux législateur d'Athènes, pour inspirer une plus grande horreur de l'homicide, avait ordonné qu'on exterminât les choses même inanimées dont la chute causerai! la mort d'un homme. Les Thasiens , conformément à cette loi , ordonnèrent que la slaluc serait jetée dans la mer. Mais quelques années après , étant afiligës d’une grande famine , et ayant consulé l'oracle de Delphes, ils la firent retirer de la mer, cl lui rendirent de nouveaux honneurs.

Syracuse étant ainsi comme ressuscitée , et de tous rélés des gens y accourant en foule pour l'habiter, Timoléon, qui voulait aussi affranchir les autres villes, cl achever entièrement de déraciner de la Sicile la tyrannie et les tyrans, se mil en marche avec des lrou|ics. Il força Icétas à renoncer à l’alliance desCar- Ihaginois, et l'obligea à raser scs forteresses, et à vivre en simple parlirulier dans la ville des Léontins. Leptine, tyran d’ApolIonie et de plusieurs autres villes et châteaux, se voyant en danger d'élre pris par force , se rendit. Timoléon lui sauva la vie, el l’envoya à Corinihe; car il Irouvail qu'il n'y avait rien de plus beau ni de plus honorable que de faire voir à toute la Grèce les tyrans de la Sicile réduits dans l’humiliation cl vivant comme des bannis.

Il retourna ensuite à Syracuse, pour travailler à la police el y établir les lois les plus importantes el les plus nécessaires, conjointement avec Céphale el Denys, deux législateurs que les Corinthiens lui avaient envoyés; car il ti'avail pas la faiblesse de vouloir se rendre maître de tout, et dominer seul. Mais en parlant, pour faire gagner quelque chose aux troupes qu'il avait à sa solde, et pour les tenir aussi en haleine par ce moyen, il les envoya ,

sous la conduite de Dinarque et de Déroarate , dans tous les lieux qui obéissaient aux Carthaginois. Ces troupes débauchèrent plusieurs villes à ces barbares, vécurent toujours dans l’abondance , llrent un grand butin , et rapportèrent même beaucoup d'argent monnayé, qui fut d'un très-grand secours pour soutenir la guerre.

Sur ces entrefaites , les Carthaginois arrivèrent ' i Lilibée, sous la conduite d’Asdrubal et d'Amilcar, avec une armée de soixante-dix ' mille hommes, deux cents vaisseaux de guerre, et mille vaisseaux de charge qui portaient les machines, les chariots armés, les chevaux, et toutes sortes de munitions de guerre et de bouche. Ils ne se proposaient rien moins que de chasser tous le» Grecs de la Sicile. Timoléon ne crut pas devoir les attendre ; et quoiqu'il n’eftt pu lever que six ou sept mille hommes, tant la terreur avait saisi les esprits , il marcha a>ec celle petite troupe contre l’armée formidable des ennemis, et remporta près du fleuve Crimise une célèbre victoire. Un en peut voir le détail dans Thistoirc des Carthaginois*. Timoléon retourna à Syracuse au milieu des cris de joie et des applaudissements publics.

Il était parvenu auparavant à vaincre et à réduire les tyrans de Sicile, mais il ne lesavait point changés, et ne leur avait point Oté l'humeur tyrannique. S'étant unis ensemble, ils formèrent contre lui une puissante ligue. Timolëon sc mit aussitôt en campagne , et en vint aisément à bout. Il leur lit soufl'rir à tous la juste peine de leur révolte. Entre autres , Icétas cl son lils furent punis de mort, comme tyran et comme traîtres. Sa femme et ses filles ayant été conduites i .Syracuse, et présentées à l’assemblée du peuple, un les condamna aussi à mort, et elles furent exécutées. Le peuple sans doute voulut par là venger Dion, son premier libérateur ; car c’était Icétas même qui avait jeté dans la mer Arête, femme de Dion, sa soeur Aristoroaque, et son fils encore enfant.

Il est rare que la vertu n'ait point d'envieux. Deux accusateurs appelèrent 'limoléon en jugement, et, l'ayant assigné à comparaître à

■ 1338 : ». J. C.J — Plut. In Timol. p>(.

* Toni. I [psg. as de celle ddit-I.

certain jour, lui demandaient des cautions. Le peuple témoigna beaucoup d'indignation , et voulait dispenser un si grand homme des formalités ordinaires. Il s'y opposa fortement; et sa raison élait qu’il n’avait entrepris tant de travaux que pour faire observer les lois. On l’accusait de malversation jiendant son géiiéralat. Timolèon ne s’amusa pas à réfuter ces caiomnies, mais il s’écria « qu'il rendait grà- « ces aux dieux de ce qu'ils avaient exaucé « ses prières, et de ce qu’eufiti il voyait les « Syracusains jouir de la pleine liberté de tout « dire; liberté qui sous les tyrans était absolu- « ment inconnue, mais qu'il élait bon de cona tenir dans de justes bornes. »

Ce grand homme avait donné à Syracuse de sages lois , avait purgé toute la Sicile des tyrans qui l’avaient si longtemps infestée, avait rétabli partout la sûreté et la paix, et fourni aux villes ruinées par la guerre tous les moyens de se relever. Après de si glorieuses actions , qui lui avaient donné un crédit sans bornes, il se démit lui-méme de son autorité pour vivre dans la retraite. Les Syracusains loi avaient donné la plus belle maison de la ville, pour reconnaître les grands services qu’il leur avait rendus. Ils lui donnèrent aussi une maison de campagne très-belle et très-agréable, où il sc tenait la plupart du temps avec sa femme et ses enfants, qu’il avait fait venir de Corinthe : car il ne retourna point dans son pays, et Syracuse était devenue sa pairie. 11 eut la sagesse, en renonçant à tout, de se soustraire aussi totalement à l’envie, qui ne manque pas de s'attacher aux places éminentes, et qui ne respecte pas même le mérite le plus solide. Il évita un écueil où souvent les plus grands hommes, par une soif insatiable d'honneurs et de puissance, vont se briser; qui est de s’engager jusqu'à la fin dans de nouveaux soins et de nouveaux troubles dont Fàge les rend incapables, et d’aimer mieux succomber sous le poids que de le déposer '.

Timoléon , qui connaissait tout le prix d*un noble et glorieux loisir *, n’en usa pas ainsi. Il passa le reste de sa vie en simple particulier, goûtant la douce satisfaction de voir tant de

* 0 Malant defirerc quàm (fesinere. » (Qcihtil.)

5 a Otium cum digniutc. » (Cic. [dt Oratore , § IJ.)

•*€f» üiJ

villes el laiit de rnillicrs d'hommes lui devoir le repos el la rtlicilè dont ils jouissaient. Mais il fui toujours respecté el eonsultë comme l'oracle commun de la Sicile. Il n'y avait ni traité de paix, ni établissement de loi, ni partage de terres, ni réglement de police, qui parussent bien faits, si Timoléon ne s’en était mélé, el s'il n'y avait mis la dernière main.

Sa vieillesse fut éprouvée par une aflliction bien sensible, qu’il supporta avec une patience étonnante ; je veux dire par la perte de la vue. tiet accident, loin de rien diminuer de la considération et du respect qu'on avait pour lui , ne servit qu'à les augmenter. Les Syracusains ne SC contentèrent pas de lui rendre de fréquentes visites, ils lui menaient encore à In ville el i la campagne tous les étrangers qui passaient chez eux , afin qu'ils vissent leur bienfaiteur el leur libérateur. Quand ils avaient à délibérer dans rassemblée publique sur quelque affaire importante , ils l’appelaient à leur secours ; et lui , sur un char à deux chevaux , il traversait la place, se rendait an théâtre, et , monté sur ce char, il était introduit dans t’assemblée avec des cris el des acclamations de joie de tout le peuple. Après qu’il avait dit son avis, qui était toujours religieusement suivi, ses domestiques le ramenaient au travers du théâtre , et tous les citoyens le reconduisaient jus<|ue hors des portes , avec les mêmes acclamations et les mêmes battements de mains.

On lui rendit encore de plus grands honneurs après sa mort. Rien ne manqua à la magniriccnce de son convoi , dont le plus bel ornement furent les larmes mêlées aux bénédictions dont chacun s'empressait d’honorer sa mémoire. Ces larmes n’étaient ni accordées à la coutume et â ta bienséance, ni commandées par une ordonnance publique, mais coulaient de source, cl parlaient d’une affection sincère, d’une vive reconnaissance, et d’une douleur inconsolable. Il fut ordonné qu'â l’avenir, toutes les années, le jour de sa mort, on célébrerait en son honneur des jeux de musique et des jeux gymniques, et qu’on ferait des courses de chevaux. Maiscequ'ilyeulde plus honorable pour la mémoire de ce grand homme, c’est le décret par lequel le peuple de Syracuse arrêta que, toutes les fois que la Sicile serait en guerre

avec les étrangers, elle prendrait un général à Corinthe.

Je ne sais si l'on voit rien dans l'histoire de plus grand ni de plus accompli que ce qu’elle nous apprend de fimuléon. Je ne parle pas seulement de ses exploits guerriers , el de l’heureux succès de toutes scs entreprises. Plutarque y observe un caractère qui, selon lui, distingue Timoléon de tous les plus grands hommes de son temps , et il se sert pour cela d’une comparaison très-remarquable. Il y a, ditil, en fait de peinture el de poésie, des ouvrages excellents en cui-mémes, et que l’on reconnaît, au premiercoup d’œil, partir de main de maître, mais dont les uns font sentir qu'ils ont coOté beaucoup de peine cl de travail, au lieu qu’on voit dans les autres un air aisé el une grâce naturelle qui en relèvent de beaucoup le prix ; et il met dans ce dernier rang les po<^ sies d’Homère. Il en est de même , continuet-il , des exploits d’Épaminondas et de ceux d’Agésilas, quand on les compare à ceux de Timoléon. Un sent, dans les premiers, qu’ils ont été faits à force et avec d’innombrables difRcultés ; mais dans ceux-ci on voit une aisance et une facilité qui montrent clairement que c’est l’ouvrage, non de In fortune, mais de la vertu que la fortune a pris plaisir â seconder. C’est toujours Plutarque qui parle ici.

Mais, sans parler des exploits guerriers de Timoléon, ce que j’admire de plus en lui , c’est son amour vif et désintéressé pour le bien public, ne se réservant que le plaisir de voir les autres heureux par scs services ; c’est son extrême étoignemenl de tout c8j)rit de domination et de hauteur, son honorable retraite à la campagne, sa modestie, sa modération, sou | indiÔércnce pour les honneurs, el, ce qui est encore plus rare, son aversion pour toute flal- Icric, et même pour les plus justes louanges. Quand on relevait en sa présence sa sagesse , son courage, el la gloire qu’il avait eue do chasser les tyrans', il ne répondait autre chose, sinon qu’il se sentait obligé de témoigner une

( a Quum suas laudes audiret pmtlrart. nunquam aliad a dIxU , quâm H ID el re maiimai diô graliaa agere alque a habere , qudd , quum SIclllain reereara conallluiiaenl , a tùm M poUssimiiin ducem eaae votulaaenl. Nihil enhn a rerum bumananim aine deorum nuroine agi pulabiL a (t'OKSEL. Nep. in Timol. cap. 4.)

<«4:^ ftfl

grande reconnaissance envers les dieux de ce qu'ayant résolu de rendre i la Sicile la paix et la liberté, ils avaient bien voulu le choisir préférablement à tout autre pour un si honorable ministère : cor il était bien persuadé que tous les événements humains sont conduits et réglés par les ordres secrets de la providence divine. Quel trésor, quel bonheur pour un état qu'un tel ministre !

Pour en mieux connaître le prix, il ne faut que comparer l’état où se trouve Syracuse sous Timoléon , et celui où elle avait été sous les deux Denys. C’est la même ville, ce sont les mêmes habitants et les mêmes peuples : mais quelle différence y voit-on sous les deux sortes de gouvernement dont nous parlons ! Les deux tyrans ne songeaient qu’à se faire craindre,et qu’à abattre leurs sujets pour les rendre plus soumis. Ils étaient craints en effet comme ils le voulaient être, mais en même temps ils étaient hais et détestés ; et ils avaient encore plus à craindre de leurs sujets que leurs sujets n’avaient àcraindre d’eux. Timoléonau contraire, qui s’est regardé comme le père des Syracusains,etqui n’a songéqu’à les rendre heureux, goûte le plaisir d’en être aimé et respecté comme un père l’est de ses enfants ; et sa mémoire est parmi eux en hénédiclion, parce qu’ils ne peuvent sentir la paix et la joie dont ils jouissent, sans se souvenir que c’est un sage législateur qui leur a fait ces riches présents.

Les maux horribles qu’éprouvèrent bientéi après les Syraeusains sons le tyran Agathocle' leur firent encore mieux sentir la grandeur de la perle qu’ils avaient fiiile, et leur donnèrent lieu de regretter le gouvernement pacifique et modéré de Timoléon. J’ai exposé assez au long , dans Thisloire des Carthaginois*, tout ce qui regarde les expéditions et les aventures d’Agathoclc. J’insérerai ici les principaux événements de ce qui reste de l’hisloirc de Syracuse jusqu’à la prise de celle ville par Harcellus , où Syracuse et tout le domaine d’Hiéron devinrent province romaine, comme l’était déjà tout le reste de la Sicile.

< An M.36S5i«v.J. C. 319.

> Tom. I [p<s. 96 de cette édtl.]

I VU — lliàsos, iiooan ne non . nsr cnout rari)

CAVITAISE céstKAL A SvaACI'W. ET •lEKTOr trlES

IlOHMà EOl. Il fait alliascb avec les Rohaiis

AD CODaESCEMEST DE LA HEmEaE SOEBEB FCTI- QDB. Il FBOFITE de L'IIAEILETÉ d'AECBUSEDE . SOS FADEST , ODI LCI FAIT COSSTBLTDE CSE ISFIHIlè DE MACUISBS FEOPEBS FOt:B LA DÉFESBE D'CSE PLACE. iLMECET FOET AGÉ. ÜIÉEOSTME. SOS PETIT-FILS. LDI SCCCÉDB , ET LE FAIT BEGBETTEB PAE PEE VICES BT FAB BBS CBDALTËS. Il EST TCÉ DAM l’BB COBGPI- BATIOB. MeDBTBB FUNESTE DFS PBINCBSSES. IIlPPO- CBATE ET ÉpICVDE s'EHPABENT DE l'aDTOBITÊ A Sv- ■ACeSE, ET SE OÉCLABBNT POCB LES CaBTHAIUNOIS. COailSE l'avait fait IllÉBONVaE.

La Sicile, livrée en proie, et aux ennemis du dedans qui étaient les tyrans ‘, et à ceux du dehors qui étaient les Carthaginois, avait appelé à son secours Pyrrhus, dans l’espérante qu’il rétablirait scs affaires; mais son prompt départ la replongea dans scs anciens maux. J’exposerai celle histoire plus au long quand Je parlerai de Pyrrhus.

Iji dissension s’étant mise entre les i.iloycns de Syracuseel leurs troupes *, celles-ci élurent pour chefs Arlémidore et Hiéron. Le dernier était alors fort jeune, mais d'une prudence et d’une maturité qui annonçait quelque chose de grand pour l’avenir : onl’availélevé avec un soin particulier. Il descendait de la famille deGélon. qui avait autrefois régné à Syracuse avec beaucoup de gloire ; et la mémoire d’un prince si estimable et si aimé de ses sujets était trèscapable de lui attirer la faveur des Syracusains.

A peine l’armée reul-cllc mis à sa tête, qu’il entra dans la ville par le moyen de quelques amis; et il s’y conduisit avec tant de douceur et de grandeur d’âme , que les Syraeusains , quoique mécontents de la liberté que s’étaient donnée les soldats de se choisir des chek , ne laissèrent pas de le nommer capitaine général d’un consentement unanime.

Dès ses premières démarches, il fut aisé de juger ce qu’on en devait attendre dans la suite. Le désordre du gouvernement passé avait laissé dans la ville une disposition toujours prochaine à la révolte. Anssitél qnc les troupes en étaient sorties , elle était troublée par

I Ad. M. 3723;i».J,C.S81.

• An. XI. 3727; «». J. C. 277. - Potjh. Hli. 1. p»« .

— JwitD. lib. '13, (’8p. %,

*»«** iî7

(U** psprils s^ililiciu cl nmnlour* de la nonvcnult. Hièrün voyant que I.cpline, distinfiul^ pnr son rrètiil cl sa probilÿ avait pour lui Iniil le peuple, il ^jHiusa sa fille, pour avoir toujours dans la ville , par celle alliance, un homme sur lequel il pni compter lorsqu’il serait obligé de marcher A la télé des armées.

Mais c’élail contre celle armée même qu'il crul devoir prendre de plus grandes précautions. Klle était composée en partie do vieux soldats étrangers, qui s'étaient altriliué un pouvoir exorbitant, jusqu’à nommer de leur seule autorité des généraux et des magistrals. Hiéron comprit aisément qu’il n’en sendt jamais le maître, parce qu'ils étaient trop bien unis ; que, s’il entreprenait de punir les plus coupables, leur châtiment ne manquerait pas d’irriter le reste; et que l'unique moyen de faire ct'sser les troubles était d'exterminer entièrement cette milice fadieuse, dont In licence et l'esprit de rébellion ne poux aient que corrompre les autres. Trompé |>ar un faux zèle et un amour aveugle du bien public, il crut devoir en venir, pour le salut de sa patrie, à cette dure cl fâcheuse extrémité, qui était contraire à son caractère, mais qui lui parut nécessaire dans la conjoncture présente, l'our se défaire de ces troupes sédilicus<!s , il se mil en campagne sous prétexte d'attaquer les Mamertins ' ; et quand il fut arrivé à la vue des I ennemis, il partagea son armée en deux. Il

I rail d’un côté les soldats qui étaient Syracu-

sains, et de l’autre les étrangers; et laissa ceux-ci exposés aux Mamerlius. qui les laillé- I renl en pièces. Il retourna pour lors Iran

I (piillement à Syracuse avec les troupes du la

I ville.

I L’armée ainsi purgée de tout ce qui pouvait I y causer des troubles et des séditions, il leva I par lui-méme on nombre suffisant de troupes à la solde, et remplit ensuite paisiblement les I devoirs de sa charge. Les Mamertins , fiers de I leurs premiers succès , se répandant dans la campagne, il marcha contre eux avec les trou- I pes syracusaincs qu’il aiail bien armées et

I bien aguerries, et leur livra bataille. Une

I grande partie des ennemis resta sur la place ,

> VojrxcequiaélCdildcsSUDicrtiDS. loin. I, pag. fOZ tie ccHl' Oiihiuii.

et les généraux furent faits prisonniers. A .son retour ', toutes les villes qui formaient le corps de l’étal syracusain concoururent à le nommer roi.

I.a perte de cette bataille afiiiiblil beaucoup les Mamertins. La divivision .se mit dans .Messine. Les unscurentreenurs aux Carthaginois, auxquels ils se livrèrent eux et leur citadelle : les autres, demeurés maîtres de In ville, appelèrent les Romains à leur secours. J'ai marqué , en expli(|uant les causes de la première guerre punique, ce qui détermina les Romains à secourir cette ville. A l'arrivée d'Appius Claudius, fiin des consuls, la citadelle lui fut livrée. I.es Carthaginois ne tardèrent |ias à venir avec une armée de terre et de mer pour reprendre Messine. Hiéron se joignit à eux. Mais, dès la seconde année de bi guerre, jugeant par les premiers succès des Romains que la supériorité leur resterait , et , de (dus, croyant pouvoir compter sur une plus grande fidélité de leur part à entretenir une alliance solide et durable , il envoya aux consuls qui étaient en Sicile des ambassadeurs pour traiter de paix et d’alliance. On ifeul garde de refuser ces offres. On craignait trop que les Cairthaginois, tenant la mer. ne fermassent tous les pas.sages pour les vivres : à quoi une alliance avec Hiéron remédiait pleinement *. On y donna donc les mains. Les conditions furentque le roi rendrait aux Romains sans ran- (;nn ce qu’if avait fait sur eux de prisonniers , et qu’il leur paierait cent talents d’argent

Depuis ce temps, Hiéron, toujours attaché aux Romains, à qui dans l’m'casion il envoyait des secours, régna paisiblement à Syracuse , gouvernant en roi qui ne cherche et n’ambitionne que l'estime et l’amour de .ses sujets. Jamais prince ne s'est rendu plus recommandable. et n’a joui plus longtemps des fruits de sa sagesse et de sa prudence. Depuis ce Imité avec les Romains jusqu’à sa mort, c’est-à-dirc pendant près de cinquante ans, il sc; tint constamment attaché à leurs intérêts, elleur donna toutes les marques de la plus sincère amitié dans des conjonctures où il est mre que la fi-

> An. Xl.3733;av. J.C. Sïl.

• An. M.î«39;«ï. J.O.aiV».

X Cenl mille éeiu. a Cent latenb cuboiqucs nudralcnt .185 M tr. E. B.

sa ^

di'lilè des alliés sc soutienne, cl ne sc laisse point ébranler par la crainte des maui dont elle est menacée.

Les Romains sentirent, en plus d’une occasion, pendant la première guerre punique, et surtout dans le siège d'Agrigente, qui en fut comme l’ouverture, de quel secours était pour eux l’alliance faite avec Hiéron, qui leur fournit abondamment des vivres dans des temps où l’armée romaine, sans loi, aurait été exposée à une extrême disette.

L’intervalle entre la fin de la première guerre punique et le commencement de la seconde, qui est environ de vingt -cinq ans, fut pour Hiéron un temps de paix et de tranquillité, pendant lequel il est peu parié des actions de ce prince.

Polybe seulement nous apprend que les Carthaginois ', dans la l&cbeuse guerre qu'ils curent à essuyer contre les étrangers ou mercenaires, qui fut appelée la guerre d'Afrique, se voyant extrêmement pressés, eurent recours à leurs alliés, et surtout an roi Hiéron , qui leur accorda tout ce qu’ils demandaient de lui. Ce prince comprit que, pour se maintenir en Sicile, il était de son intérêt que les Carthaginois eussent le dessus dans cette guerre , de |ienr que, si les étrangers, qui avaient déjà remporté plusieurs avantages contre les Carthaginois, venaient à prévaloir entièrement, ils ne trouvassent plus d'obstacles à leurs projets, cl qu’ils ne songeassent à porter leurs armes victorieuses dans la Sicile. U'ailleurs , CQpame il était excellent politique, il crut devoir se tenir en garde contre la trop grande puissance des Romains , qui seraient devenus maîtres absolus, si les Carthaginois eussent succombé dans la guerre contre les révoltés.

Il parait qu’Hiéron, exempt du tumulte et des embarras de la guerre, donna toute son attention h rendre ses peuples heureux, h répandre l'abondance dans scs étals, A entretenir et à augmenter la fertilité naturelle du pays, puisqu’il se donna la peine de composer luimême * un traité sur la manière de cultiver et de faire valoir les terres. Ce soin a toujours été regardé comme une des parties les plus essentielles d'une solide politique, et comme un des

• An. U. S7S3 ; iv. J. C. ïtt. -Poljb. lib. i , pag. 81.

• Plln. Ilb. 18 cap. 3.

caractères les plus marqués dPun sagegoovernement. En effet, la culture des terres , outre qu’elle occupe et met en mouvement une infinité de mains qui sans cela demeureraient oisives et engourdies, attire dans un royaume, par la traite des grains, les richesses des peuples voisins, et les fait couler dans les maisons des particuliers par un commerce qui sc renouvelle tous les ans, et qui est le fruit légitime de leur travail et de leur industrie.

Quoique Hiéron parût tout occupé des soins de ta paix et de l'intérieur du royaunte ‘ , il ne négligeait peint ceux de la guerre , persuadé que le plus sûr moyen de conserver la tranquillité de ses états est de se tenir toujours prêt A faire la guerre aux voisins injustes qui tenteraient de la troubler. Il sut profiter de l’avantage qu’il avait de posséder dans ses états le plus savant géomètre qui fût dans l’univers t on voit bien que je veux parler du fameux Archimède. Il était illustre non-seulement |>ar sa grande habileté dans la géométrie, mais par sa naissance , puisqu’il était parent d’Uièron. Uniquement sensible aux plaisirs de l’espril, et plein de dégoût pour le tumulte des aOaircs eldu gouvernement, il s’était livré tout entier A l’étude d’une sciencedont lesspéculalionssublimes sur des vérités purement intelligibles et spirituelles, et tout à fait séparées de lu matière, ont un attrait pour les savants du premier ordre, qui ne leur laisse presque pas la liberté de s’appliquer A aucun autre objeL Hiéron eut pourtant assex de pouvoir sur l’esprit d’ Archimède pour l’engager A descendre de ces hautes spéculations A l’excrcirc de cettemécanique qui dépend de la main, et A lui faire faire plusieurs sortes de machines et de batteries, tant pour la défense que pour l’attaque des places. Ce n’est pas qu’il songeât A s’en servir pour lui-même; car, comme je l’ai déjA observé, son régne fut toujours fort tranquille. Mais, eu prince sage et prévoyant * , il crut devoir, pendant La paix, travailler aux préparatifs nécessaires pour la guerre. Noua verrons bienlût de quelle utilité toutes ces machines furent pour Syracuse.

Il était grand et magnifique en tout, dans la construction des palais, des arsenaux, des lem-

I Plut. In MarcHI. pâg. 30&-906.

* « In paccp ut upicDs aptàrilidoDcabelIo.nfllonAT.^

|ilcs. Il fU bAlir un nombre innni de vaisseaux (le tonies sortes de graiidenrs pour le transport des bU's. commerce qui faisait presque seul toute la richesse dcl'lle. On parle d’une galère liittie par son ordre, sous la direction d’Architn^'dc '.qui a Ht" l’un des plus fameux batiments de l’antiquité. On fut l’espJtce d’un an i le construire. Hiéron pas.sait lui-méme les journées entières parmi les ouvriers pour les animer par sa piésence.

I.e navire était S vingt rangs de rames. Cette masse énorme fut affermie de tous côtés avec de gros clous de cuivre qui pesaient dix livres et plus.

Le dedans ovait trois corridors, dont le plus bas conduisait au fond de cale, oh l’on descendait par des degrés; un autre conduisait aux appartements; le dernier et le plus haut menait nu logement des .soldats.

Au corridor du milieu, on trouvait ô droite cl à gauche des appartements au nombre de trente , dans chacun desquels il y avait quatre lits pour des hommes. L’appartement des patrons et des matelots avait quinze lits et trois salles à manger, dans la dernière desquelles , qui était i la poupe, on faisait la cuisine. Tous les pavés de ces appartements étaient composés de petites pierres rapportées de différentes couleurs, oh était représentée l’Iliade d’IIomére. Les planchers, les fenêtres, et tout le reste , étaient travaillés avec un art merveilleux, et embellis de toutes sortes d’oniements.

Au plus haut corridor, il y avait un gymnas(!, c’est-à-dire un lieu d’exercice, et des promenades proportionnées à la grandeur du navire. Un voyait là des jardins et des plantes de toute espèce, d’un arrangement merveilleux. Des tuyaux, les uns de terre cuite, les autres de plomb, portaient l’eau tout autour pour les arroser. On y voyait, outre cela, des berceaux de lierre blanc et de vigne, dont les racines étaient dans de grands tonneaux pleins de terre. Os tonneaux étaient arrosés de la même manière que les jardins. .Les berceaux faisaient ombre aux promenades.

Ensuite on trouvait l’appartement de Vénus à trois lits , dont te pavé était composé d’aga-

' A(iicD. Itb. 5, log. 20G-â09.

tes, et d’autres, pierres précieuses, les plus belles qu’on avait pu trouver dans l’Ilc. Les murailles et le toit étaient de bois de cyprès. Ia» fenêtres étaient ornées d’ivoire , de peintures , et de petites statues. Dans un autre appartement il y avait une bibliotliéque, au haut de laquelle , en dehors , on avait placé un cadran .solaire.

Il y avait au.ssi un appartement à trois lits pour le bain, oh se voyaient trois grandes chaudiéns d’airain , cl une baignoire faite d’une seule pierre de différentes couleurs. La baignoire contenait deux cent cinquante pintes. A la proue était un grand réservoir d’eau , qui contenait cent mille pintes.

Tout autour du navire on voyait, en dehors, des Atlas de six coudées ( neuf pieds) de haut, qui soutenaient les hauts bords: ces Atlas étaient à une égale distance les uns des autres. Le navire était onié tout autour de peintures. On y voyait huit tours , proportionmies à sa grosseur : deux à la pou|>e, deux d’égale grandeur à la proue, et quatre au milieu ilu vaisseau. Sur CCS tours étaient des parai>eLi par lesquels on pouvait jçter d(-s pierres sur les vaisseaux ennemis qui auraient trop approché. Chaque tour était gardée par quatre jeunes hommes armés de picsl en cap, et par deux archers. Tout le dedans dus tours était plein de pierres et de traits.

Sur le bord du vaisseau bien planc.héié était une espèce de remjiarl , sur lc(|uel était une machine à jeter des pierres , faite par Archimède : elle jetait une pierre du poids de trois cents livres , et une (!('•< lie de douze coudées [ dix-huit pieds ) , à la distance d’un stade , c’est-à-dire à cent vingt-cinq pas de là.

Le navire avait trois mâts, à chacun desquels étaient deux machinc^s chargées de pierres. I.Ù étaient aussi des crocs cl des masses de plomb, pour jeter sur ceux qui approcliaient. Tout le navire était environné d’un rempart de fer, pour empêcher ceux qui voudraient venir à l’abordage. Tout autour du navire étaient disposés des corbeaux de fer, qui, étant lancés par des machines, accrochaient tes vaisseaux (les ennemis et les approchaient du navire , d’oh on les pouvait accabler facilement. Sur cliacun des bords se tenaient soixante jeunes hommes armés de pied en cap ; il y en

CO

nvail loul aiiUinl autour des mâts et di-s machines à jeter des pierres.

Quoique In sentine fùl exlr(?memcnt profonde , un seul homme la vidait avec une machine à vis, inventa par ArchimMe. l'n poste athénien ( il s’appelait ArchiméU ) fit une épi- (;rammc sur ce superbe navire. Il en fut bien payé. Hiéron lui envoya en récompense mille médimnes de blé et les fit conduire jusqu’au port de Pirée. Le médimne, selon le P. Montfaucon , est une mesure de six setiers. Cette épigrammeest parvenue jusqu’à nous. On connaissait alors le prix des vers à Syracuse.

Hiéron, ayant appris quil n’y avait point de port en Sicile qui pût contenir ce vaisseau , hors quelques-uns on il ne pouvait être sans péril , résolut d’en faire présent au roi Ptolémée*, et de l’envoyer à Alexandrie. Il y avait alors disette de blé dans toute l’Égypte.

Plusieurs autres vaisseaux de charge de moindre grandcuraccompagnaient ce grand navire. On mit dans ces vaisseaux soixante mitle muids de blé , dix mille grands vases de terre pleins de poisson salé , vingt mille quintaux pesant de chair salée, et vingt autres mille grands fardeaux de diflércntcs hardes , sans comprendre les vivres pour tout l'équipage.

Pour éviter une trop grande longueur, j’ai retranché quelques parties de la description qu’Âthénée nous a laissée de ce grand navire. Je souhaiterais que, pour nous en donner une plus juste idée , il en eût marqué précisément toutes les dimensions. Un mot aussi ajouté sur les rangs de rames aurait éclairci et décidé une question qui demeurera toujours obscure et douteuse.

Ce fut dans la seconde guerre punique qu’Hiéron donna des preuves éclatantes de son attachement aux Romains’. Dés qu’il eutappris l’arrivée d’Annibal dans l’Italie, il alla avec sa llotte tout équipée , au-devant de T. Sempronius, qui était arrivé à Messine, pour offrir scs senices au consul, cl l’assurer que, dans l’Age avancé où il était , il ferait paraître le môme zélé pour les intérêts du peuple romain , qu’il avait montré autrefois, encore tout jeune, dans

* Utile médimnet Talent &18 bccloltlm. F. B.

* Il y a Ueu de croire que c’éiait Ptolémée Pbiladciphc.

> Ad. M. 3786; av. J. C. 218. - LIv. Ilb. 21, n. SO

elM.

la première guerre contre les Cartbaginoi.s. Il se chargea de fournir gratuitement du blé et des habits aux légions du consul, et aux troupes des alliés. Sur la nouvelle qu’on reçut, dans le moment , de l’avantage remporté par la Oolte romaine sur celle des Carthaginois, le consul remercia le roi de ses offres avaalageuses , et n’en fit point alors d’usage.

Aussilût après la défaite des Romains ' près du lac de Trasiméne , Hiéron leur envoya * trois cent mille boisseaux de blé , deux cent mille d'orge , et trois cent vingt livres pesant d’or , non en espèces monnayées , car il connaissait la délicatesse du peuple romain , qui n’aurait pas voulu recevoir un tel présent, mais sous la ligure d’une Victoire, qu’il était persuadé que le peuple romain n’oserait pas refuser dans la crainte de s’attirer par ce refus un mauvais augure. Yalérc Maxime fait remarquer ici la noble et prudente libéralité de ce prince, d’abord dans le généreux dessein qu’H forme de faire ce présent aux Romains , puis dans l’industrieuse précaution qu’il prend pour prévenir et empêcher leur refus. En effet , le sénat, quoique tout récemment il eût refusé l’or que quelques villes lui avaient fait offrir , se crut obligé d’accepter le présent d’Hiéron , qui était pour les Romains d’un si bon augure et marqua sa reconnaissance pour ce prince , dont l’affcclion et la fidélité pour les Romains, depuis qu’il était devenu leur allié, ne s’étaient jamais démenties pendant un si grand nombre d’années.

Celle fidélité fut mise à une rude épreuve après la sanglante défaite des Romaiiis à la bataille de Cannes, qui fut suivie de la défection presque générale de tous leurs alliés Mais

> Liv. lib. 22, n. 37. — Valer. Max. lib. I, Mp. 8.

* aTrecenU mitlia modiùm irlllci, et ducenU niillia a bonJei , suriqueduceDta etquadraginU pondo urLi no«o 1rs muncri misit. Neque ignarus vercrundis majorum « noslrorum quùd nolicnl accipere, inhabilum Id Yicto> a risrorma\U. ol eos rcligtone moios , muDincenlii

« uU cogercl : volanlate mitiendi piiàit. ilcrùni pro\idcii-> « tiAcAvendi ne remiUerclur , liberalis. » (Val. Max.)

* R Ab »onalu Ua responsum régi est: Yirum bnnum « egregiumque Miciuin Ilioroncm ckm* , atqoe uno Icnore , a ex qiio in amicUiam populi romani vcncrlt . lidem co- « laisse , ac rem romanam omni lempore ac loco muniiicè « adjuvisse. n (Liv.)

« An.M.3788iar. J C.210. - Lir.Üb.22, o. 50.

Di.

«»4|> Cl <1^

1(! ravage tnôitic de ses lcrres par les troupes carihaginoises que leur lloUe y avait dtbarquiVs ne fut pas capable de l’ébrauler. Il eut seulenu'nt la douleur de voir que celte contagion universelle avait pénétré jus<|ue dans sa propre maison. Oelon , l’alnè de scs rds', qui d’ailleurs avait de bonnes qualité, méprisant la vieillesse de son père, cl ne faisant plus de ras de l’alliance avec les Romains depuis la funeste journée de Cannes, se déelarn ouvertement pour les Carthaginois; et son exemple aurait peut-être entraîné une bonne partie de la Sicile, si sa mort, arrivée fort à propos , n’en avait arrêté les suites.

Elle fut suivie de près de la morld'Hiéron , qui fut pour la Sicile , cl pour Rome même , un véritable malheur *. Gdon avait eu de Néréide, nile de Pyrrhus, un fds qui fut nommé Uiéronyme, et qu’il laissa en bas Age : jeune prince incapable d'user sagement de la liberté loin de pouvoir résister à la séduction de la puissance souveraine. Iji crainte qu’avait Iliéron que le bon étal où il laissait son royaume ne changeât bientôt sous un roi enfant , lui lit naître la pensée et le désir de rendre la liberté aux Syracusains. Mais scs deux fdles s'opposèrent de tout leur crédit à ce dessein, dans l'espérance que le jeune prince n'aurait que le litre de roi, et qu’elles en aumicnl toute l’autorité avec leurs maris Andranodorc et Zotppc, qui tiendraient le premier rang entre scs tuteurs. Il n’était pas aisé ' A un vieillard nonagénaire de leidr contre les caresses et les artiliccs de ces deux femmes, qui l'obsédaient jour et nuit, de conserver la liberté de son esprit au milieu de leurs insinuations pressantes et assidues, eide sacriGer avec courage l’intérêt de sa famille à celui du public.

Pour prévenir autant qu’il lui était possible les maux qu’il prévoyait, il lui nomma quinze tuteurs qui devaient former son conseil , et les

• Lir. lib 23 , D. 30

• An. M. 37ü»;«t.J. C.SIS. -Lly. Ilb. 2»,n *-7.- Polyb. I . pa«. T81-T85.

> « Pueniro , vixdùm liberlatem , nedùai Jonilnatio* « upin . luodké Uturum. » (Ideui.)

• « Non facUe rral nonngesimam jam agent! anniim , « circuiuioMO (Iles noctesque maAe brtbus biandiins , llbecr rareanimum, etcoDverteread publicam prlvaiacaram »

pria instamment en mourant de ne jamais sc départir de l’alliance avec les Romains , à laquelle il avait été inviolablemenl attaché pendant cinquante ans , et d’apprendre au jeune prince, leur pupille, A marcher sur scs traces, cl A suivre les principes dans lesquels il avait été élevé jusque-IA.

Le roi étant mort après ces dispositions , on lit ses funérailles ', qui furent moins célèbres par la magninccnce de leur pompe que par l’amour de ses sujets, qui le pleurèrent comme un père. Peu de temps après, Andranodorc écarta tous les autres tuteurs, sous prétexte qu’Iliéronyme était en Age de gouverner par lui -même, il avait alors près de quinze ans ; et, s’étant démis de la tutelle qui lui était commune avec sc's collègues, il attira par IA A lui seul toute l’autorité. I.es dispositions les plus .sages des princes mourants sont souvent peu respectées après leur mort, et rarement exécutées.

Le meilleur prince et le plus modéré *, succédant A un roi aimé de scs sujets comme l’avait été Iliéron, aurait eu bien de la peine A les consoler de la perle qu’ils venaient de faire. .Mais Uiéronyme, comme si par ses vices il eût cherché à faire encore regretter davantage son aïeul , ne fut pas plutôt le maître, qu’il lit voir combien tout était changé. Au lieu qu’IIiéron cl Gélon, son fils, ne s’élaieiil jamais distingués du reste des citoyens ni |>ar les liabilIcmenLs, ni par aucune autre marque extérieure , on vil tout d’un coup paraître iliéronyme vêtu de pourpre, le front ceint d’un diadème , environné d’une troupe de gardes armés ; quclt)uefois même il alTectait d’imiter Denys le tyran , en sortant du palais sur un char attelé do quatre chevaux blancs.

Ses mœurs et sa conduite répondaient parfaitement A ce superbe appareil et A cet extérieur. Il témoignait du mépris pour tout le monde. Il écoulait avec un air dédaigneux

• «Faoui fU rrslum. nugif amorc rivlumel rarililc , « quÀm curA suonim ct'kbre. »

* « VU qulclem ulll bono nxsleratoque rrgi UrilU er»t « (SvorapudSyraruMtKM fuccedrnli unie cariutl lllero- « pis. Verùm pnim vvrd lUrronyma». vHul suU vÜtMdc- « sideriblkm Ftltcvre vtlIeUvuin, primo iltUm cooipeclu « oniola qaam dbparU esornt oMeodil. • iLiv. Ub.gt, n. 5.)

coni qui lui psrlaienl. Toutes ses réponses eiaionl injurieuses. On ne l'abordait qu'à peine, non-seulement les etrangers, mais ses tuteurs mêmes. Celaient tous les jours de nouvelles débauches, accompagnées d'une cruauté inhumaine. I.a frayeur saisit tellement tous les Syracusains, que quelques-uns même de scs tuteurs crurent ne pouvoir prévenir les supplices que par une mort voloutoirc , ou par une fuite précipitée.

Trois hommes seulement, Andranodore cl Zolppc, tons deux gendres d’Iliéroii , et un certain Thrason, avaient les entrées plus libres aupri's du jeune roi. Il les écoulait peu sur tout le reste : mais, comme les deux premiers étaient ouvertement déclarés pour les Carthaginois, et le troisième pour les Romains, cette différence de sentiments, et les disputes souvent très-vives qui en étaient la suite, attiraient sur eux l'attention du prince.

Il arriva, à peu prés dans ce temps-là, qu’on découvrit une conjuration contre la vie d'Hiéronyme. On dénonça un des principaux conjurés, nommé TModolt. Appliqué à la question, il avoua le crime pour lui-méme ; mais la violence des supplices les plus cruels ne fut pas capable de lui faire trahir ses complices. Ëntin, comme s'il eût cédé à la force des tourments, il chargea les meilleurs amis du roi, quoique innocents, entre lesquels il nomma Thrason , comme le chef de toute entreprise, ajoutant qu'ils n'anraicnl eu garde de s'y engager, s'ils n'avaient eu à leur tête un homme de son crédit. Iji chaleur que celui-ci avait toujours fait paraître pour la cause divs Romains rendit l'indice vraisemblable. Ainsi il fut puni de mort. Aucun des complices , pendant qu'on faisait souffrir la torture à leur compagnon, ne prit la fuite ou ne se caclia ; tant ils comptaient sur le courage et sur la fidélité de Théodote , et tant celui-ci avait de force pour tenir ce secret caché !

mort de Thrason, qui seul était le lien cl le noeud de l'alliance avec les Romains , laissa le champ libre aux partisans des Carthaginois. Uiéronyrae envoya des ambassadeurs à Annibal, qui lui envoya à son tour un jeune gentilhomme carthaginois, nommé Annibol comme lui , avec Hippocrate et Kpicyde , natifs de Carthage, mais originaires de Syracuse. Après

le traité conclu avec Hiéronyme , Annibal retourna vers son général ; les deux autres demeurèrent auprès du roi , avec la permission d'Annibal. Les conditions du traité étaient qu'aprés qu'ils auraient chassé les Romains de In Sicile, sur quoi ils comptaient certainement, le fleuve Hiraéra , qui partage presque toute nie, séparerait la province des Carthaginois de son royaume. Hiéronyme, enflé des louanges de scs flatteurs, demanda même , quelque temps après , qu'on loi cédât toute la Sicile , laissant aux Carthaginois, pour leur part, l'Italie. La proposition parut folle et téméraire ; mais Annibal y fli peu d’attention, ne songeant qu’à tirer le jeune roi du parti des Romains.

Sur le premier bruit de ce traité , Appius, préteur de Sicile, envoya des ambassadeurs à Hiéronyme, pour renouveler l'alliance que les Romains avaient eue avec son aïeul. Ce prince orgueilleux les reçut avec beaucoup de mépris, leur demandant d'un ton railleur et insultant ce qui s'était passé à la journée de Cannes; que les ambassadeurs d’Annibal en racontaient des choses incroyables; qu'il était bien aise d’en savoir la vérité par leur bouche, afln de se déterminer sur le choix de ses alliés. Les Romains lui répondirent qu'ils reviendraient vers lui quand il aurait appris à recevoir sérieusement des ambassadeurs; et , après l’avoir averti, plutél que prié, de ne point changer témérairement de parti , ils se retirèrent.

Enfin , sa cruauté et les autres vices auxquels il se livrait aveuglément lui attirèrent une fin malheureuse : ceux qui avaient formé la conspiration dont il a été parle , suivirent leur plan , et , ayant trouvé une occasion favorable d’exécuter leur entreprise, le tuèrent dans un voyage qu’il faisait de Syracuse au |iays et dans la ville des Léonlins.

On voit ici sensiblement la différence qu'il y a entre un roi et un tyran , cl que ce ne sont point les gardes et les armes qui mettent un prince en sûreté, mais l’affection des sujcLs. Hiéron , persuadé que ceux qui ont dans les mains les lois pour gouverner les peuples doivent toujours se gouverner eux-mémes par les lois, se conduisait de telle sorte, qu’on pouvait dire que c’était la loi, et non Hiéron, qui régnait. Il ne se croyait riche et puissant

.«41» (iô 4^

que jtonrfeire du bien el pour rendre les autres lieureux. Il n'avait pas besoin de se précauliouner pour la sûreté de sa vie : il avait toujours autour de lui la plus sûre garde, qui est l'amour des peuples ; et Syracuse ne craignait rien tant que de le perdre. Aussi sa mort fut pleurée comme celle du père commun de l ét.nt. Les bouches , et encore plus les cœurs , longtemps après, étaient remplisde son nom , et ne cessaient de bénir sa mémoire. Hiéronyme, au contraire, qui n'avait d'autre règle que la violence , qui regardait tous les autres hommes comme ités uniquement pour lui, qui SC piquait de commander non à des sujets, mais à des esclaves , menait la vie du monde la plus triste , si c'est vivre que de passer scs Jours dans des frayeurs continuelles. Comme il ne se fiait à personne , pcr.sonuc ne pouvait se lier à lui. Ceux qui approcliaieut le plus prés de sa personne étaient les plus exposés à scs soujiçons el à sa cruauté, et ils crurent ne pouvoir mettre leur vie en sûreté qu'eu finis- .sant la sienne. YoiUi où se termina un régne très-court , mais rempli de désordres, d'injuslices et de violences.

Appius, qui prévoyait les suites de cette mort, donna avis de tout au sénat, et prit toutes les précautions nécessaires pour conserver la province du peuple romain.

Les Romains, voyant qu'il s'élevait dans la Sicile une guerre qui n'était pas à mépriser', chargèrent du soin de cette province Marcellus, l'un des consuls.

Au moment qu'Uiéronyme fut tué, les soldats songéreut d’abord à venger sa mort sur les conjurés : mais le doux nom de la liberté , dont on les flatta ; l'espérance qu'on leur donna de leur distribuerd^argent du tyran , et de leur payer une meilleure solde ; el le récit de scs crimes affreux cl de ses houleuses débauches; tout cela apaisa leur première impétuosité el changea Icllcmcul leurs dispositions, qu'ils laissèrent sans sépulture le corps de ce prince, qu'ils venaient de regretter si fort un moment auparavant.

Dès qu'on cul appris ce meurtre à Syracuse, Andranodore s'empara de file, qui était uue dus parties de la ville , de la citadelle, el d'au-

• Ad.M. 3TtXliav. J. C. 21t. - Liv. Ilb. 2t , n. 21-32.

1res endroits propres a s'y défendre; el il y mil de bonnes garnisons. Théodole et Sosis , chefs de la conspiration , ayant laissé leurs ' complices à l'armée pour contenir les soldais, arrivèrent à la ville bicntûl après. Ils se rendirent maîtres du quartier d’Achradine , où , en montrant au peuple la robe sanglante du tyran avec son diadème, el l'exhortant à prendre les armes pour défendre sa liberté , ils se virent bientôt à la télé d'une nombreuse multitude.

Toute la ville était en confusion. Le lendemain, a la pointe du jour, tout le peuple, tant armé que sans armes, accourt à l'Achradine , où SC tenait le sénat, qui, depuis la mort d'Iliéron , n'avait été ni assemblé ni consulté sur aucune affaire. Polyéné , l'un des sénateurs , parla au peuple avec beaucoup de liberté el de rooilération. Il leur représenta que , connaissant par expérience les indignités et les misères de la servitude, ils en étaient vivement frappés ; mais que , pour ce qui est des maux que la discorde civile entraîne après elle , ils en avaient plutôt entendu parler à leurs pères, qu'ils n'en étaient instruits par eux-mémes ■ qu'il les louait d’avoir pris promptement les armes; et qu’il les louerait encore daianlage , s’ils ne s’en servaient que dans la dernière nécessité ; que , pour le présent , il était d’avis d'envoyer des députés à Andranodore , pour lui déclarer qu’il eût à se soumettre au sénat , à ouvrir les portes de l’ilc , et à en retirer sa garnison ; que, s’il persistait dans son usurpation , il fallait le traiter plus rigoureusement encore qu’on n’avait fait Iliéronyrae.

(/:11e ambas.sadc fit d'abord impression sur son esprit : soit qu’il conservât encore quelque respect pour le sénat , cl qu’il fût louché du consentement général des citoyens ; soit i,uc la partie de file la mieux fortifiée, qui lui avait été enlevée par trahison cl livrée aux Syracusains, lui donnât de l’inquiétude. .Mais sa femme Démarate', princesse fière el ambitieuse, l'ayant tiré à part, le fil souvenir de celte parole célèbre de Denys le tyran , qu'il

■ « Srd nocalum euro »b legalli Deroarau uior . filia • llieroois, lDllaUa<lbuc rcgttianimla ac nuUebrt apltiio, a aüroooet aepé usurpalc Utoniaii tjnnni vocla: qui, a pedibui iractum . ooo IiuiUculein eqoo , telioquere ty-

a ranDidemdUerUdcbere.a(Llv.]

ne fallait point sortir du trône qu'on n'en fût arrache par les pieds : qu'on pou\nil en un moment renoncer à une grande fortune , mois qu’il en coûtait beaucoup de temps et de )ieinc pour y parvenir ; que le parti le plus sape , |iour le présent , était d'obtenir des ambassadeurs quelque temps pour délibérer, pendant lequel il ferait venir des soldats de cher, les Léontins; qu'en leur prometlant de partaper entre eux les trésors du roi , il se rendrait maître de tout.

Il ne rejeta pas entièrement ces conseils , mais il ne Jupea pas ii propos d'en faire usage sur-le-champ; et il crut que le moyen le plus sûr d'arriver au but qu'il se proposait était de céder pour le présent II promit donc de se soumettre à l'autorité du sénat ; et , le lendemain, ayant ouvert les portes de l'ile dés le malin , il se rendit il l'Achradine; et là , après s'étre excusé devant le peuple de son délai et de sa résistance , sur la crainte qu'il avait eue qu'on ne l'enveloppât , comme allié , dans la punition du tyran , il déclara qu'il venait remettre sa personne et scs intérêts entre les mains du sénat. Puis , se tournant vers les meurtriers du tyran , et apostrophant Théodote et Sosis; « Vous avez, leur dit-il, fait une « mémorable action; mais, croyez-moi, votre « gloire n'est que commencée , cl n'est point a encore parvenue à son comble : si vous ne « songez à établir la paix cl la concorde parmi « les citoyens, la république court grand ris- « que d'expirer et de périr dans le moment « même qu'elle commence à goûter les doux « fruits de la liberté. » Après ce discours , il mil à leurs pieds les clefs de l'ile et des trésors du roi. Ij) joie se répandit dans toute la ville ; et les temples furent remplis, pendant tout ce jour, d'une foule inlinic de peuple, qui allait remercier Icsdieux de cet heureux changement.

Le jour suivant, le sénat s'élanl assemblé selon l'ancienne coutume , on créa des magistrats, parmi lesquels on nomma .Andranodorc des premiers, avec Théodole et Sosis, et quelques autres conjurés qui étaient absents.

D'un autre célé, Uippocralc et Epicyde, se voyant , à la nouvelle de la mort du tyran , abandonnés des soldats qu'ils commandaient , s'en revinrent à Syracuse , où ils demandèrent une escorte pour retourner sûrement auprès

d'Annibal, n'ayant plus rien à foire en Sicile depuis la mort de celui à qui ce général les avait envoyés. On n'était pas fâché de se délivrer de ces deux étrangers , dont l'esprit était inquiet et remuant , et qui avaient beaucoup d'expérience dans la guerre. Mais la négligence qu'on apporta à régler le temps de leur départ leur donna lieu de s'insinuer dans l'esprit des soldats , qui les estimaient à cause de leur habi- Iclé, et de les indisposer contre le sénat et contre les citoyens les mieux intentionnés.

Andranodorc , à qui l’ambition de sa femme ne donnait point de repos , et qui jusque-là avait usé de dissimulation pour mieux couvrir ses desseins , croyant qu'il était temps de les faire éclore, conspira avec Thémisle , gendre de Gélon , pour s'emparer de la royauté. Il communiqua ses vues à un comédien , nommé Arislon, pour qui il n'avait rien de caché. Celle profession n'était point infâme chez les Grecs, et était exercée par des gens d'une condition honnête. Arislon, pour qui les droits de la jia- Iric étaient plus sacrés que ceux de l’amitié, découvrit la conspiration. Andranodore et Tbémiste sont tués aussildl par l’ordre des autres magistrats , en entrant dans le sénat. Le peuple SC soulève, et menace de venger leur mort; mais on l'effraie en jetant les cadavres des deux conjurés hors du sénat. Puis on l'instruit de leurs mauvais desseins , auxquels on attribue tous les maux de la Sicile plutût qu’à la méchanceté d'iliéronyme , qui n’étant qu’un enfant, ne s’élail conduit que par leurs conseils ; que ses tuteurs et ses maîtres avaient régné sous son nom ; qu’ils auraient dû être extmininés avant lliéronyroc , ou du moins avec lui ; que l'impunité les avait poussés à de nouveaux crimes, et les avait portés à aspirer à la tyrannie; que, n'nyanl pu y réussir par la fore-e, ils avaient employé la dissimulation et la perfidie : qu'on n’avait pu vaincre à force de grâces et de faveurs la mauvaise volonté d’Andranodorc, en le nommant à la première magistrature parmi les libérateurs de la patrie, lui qui était l’ennemi déclaré de la liberté ; qu’au reste , celle ambition de régner leur avait été inspirée par les princesses du sang royal qu’ils avaient épousées , l’une fille d'iliéron , et l’autre fille de Gélon.

A cette parole , il s’élève un cri de toute

Page 1