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Dès le lendemain de la mort de Pcrdiccas *, Ploleméc passa le Nil, et entra dans le camp des Macédoniens. Il y justifia si bien sa conduite, qu’ils se déclarèrent tous en sa faveur. Quand on reçut la nouvelle de la mort de Cratère, il sut si habilement profiter de leur affiietion et de leur colère , qu’il leur fit faire un décret par lequel Eumène et cinquante
< DIod lib. 18, pag. 0104119
antres du mené parti Furent déclarés ennemis de l’état macédonien ; et ce décret autorisait Antipatcr et Antigone i l«ir faire la guerre. Quoique ce prince Ttt un penchant général à lui donner la régence vacante par la mort de Perdiceaa, il n’eut garde de prendre ce parti. Il voyait clairement que les pupilles n’avaient qu’un vain litre , précaire et sans réalité ; qu’ils ne pourraient jamais soutenir le poids de ce vaste empire , ni réunir sous leur autorité tant de gouverneurs accoutumés à l’indépendance : que, par l’inclination et l’intérél des oihciers, autant que par la situation des affaires, tout tendait é un délabrement inévitable ; que tout ce qu’il pourrait acquérir en attendant tournerait an profit des pupilles: qn'en paraissant occuper le premier rang , il ne poâéderait en effet rien de flse, de 'solide et de propre ; qu’après le temps de la régence expiré, il se trouverait sans gouvernement, sans établissement réel , sans armée , sans appui ni retraite , pendant que tous ses collègues se verraient dans une possession tranquille des plus riches provinces , et profiteraient seuls des conquêtes communes. Préférant donc à ce nouveaù titre le poste qu’il avait , comme moins hasardeux et moins exposé à l’envie , il fit tomber le choix sur Python et sur Aridée.
Le premier avait commandé avec distinction dans tontes les guerres d’Alexandre. Il avait suivi le parti de Pcrdiccas jusqu’à la méchante manœuvre qu’il lui vit faire au passage du Nil, qui le lui lit abandonner pour s’attacher à Ptoléméc.
Pour Aridée, il n’est pas parlé de lui dans l’histoire qu’à la mort d’Alexandre, où il parait chargé du soin de ses funérailles ; et nous avons vu comment, après deux ans de préparatifs, il s'était acquitté de celte triste mais honorable fonction.
Cet honneur de la tutelle ne leur dura pas longtemps. Eurydice , femme du roi Aridée , qu’on n'appellera plus désormais que Philippe, voulant se mêler de toutes les affaires , et les Macédoniens l’ayant soutenue dans ses prétentions, les deux r^ents furent si dégoûtés de leur emploi, que, quand ils eurent ramené l’armée à Triparadis en Syrie , ils s’en démirent volontairement. et il fut donné à Antipater seul.
Aussitét qu’il s’en vit revêtu, il fit un nou-
i veau partage des provinces de fempire, dans lequel il donnait l’exclusion à tous ceux qui avaient été du parti de Perdiccas et d’Eumène, et rétablissait tous ceux de l’autre qui avaient été dépossédés. Dans cette nouvelle division de l'empire, Séleucus, à qui le commandement de la cavalerie donnait, comme je l'ai déjà dit, une grande autorité, eut le gouvernement de Babylone , et devint dans la suite le plus puissant des successeurs d'Alexandre. Python eut le gonvernemenl de la Médie : mais Atropate qui en était le gouverneur se maintint dans une partie du pays , cl s’en fit roi , sans vouloir reconnaitre l’autorité des Macédoniens; et cette partie de la Médie fut désormais ap|)eléc la Médie atropaténe. Les affaires étant ainsi réglées, Antipater envoya Antigone contre Enmène , et retourna en Macédoine : il laissa son fils Gassandre, en qualité de général de la cavalerie , auprès d’Antigone , pour être informé de tontes ses démarches.
laddus*, le grand prêtre des Juifs, mourut cette année ; et Onias, son fils, lui succéda. Le pontificat de ce dernier dura vingt et un ans. Je fais ici celte remarque, parce que dans la suite l’histoire des Juifs se trouvera fort mêlée avec celle des successeurs d’Alexandre.
Antigone * se mit de bonne heure en campagne contre Euroède. Il se donna un combat à Orcynium en Cappadoce. Enmène y fut battu , et y perdit huit mille hommes. Ce fut par la trahison d’Apollonide, un des principaux olBciers de sa cavalerie *, qui, gagné par Antigone, passa, au milieu du combat, dans le parti de l’ennemi. Le traître en fut bientôt puni ; car Euméne le prit et le fil pendre sui^ le-champ.
Il aurait pu, dans une occasion qui suivit de prés la perte de cette bataille, se saisir des bagages d'Antigone, s’emparer de tontes ses richesses, faire un grand nombre de prisonnier ; et sa petite troupe dévorait déjà des yeux un butin si considérable : mais, soit crainte qu'une si riche proie n’amolltt le cœur
• SIrab. Ub. 11, pag. S33.
• An. M. 3683; av. J. C. 331.— iowpb. AnUq, Ub. 11, cap. &
» An. M. 3n8ï ; av. J. C. MO. - l)tod. Mb. <8. pag. «1»- 021. •— Ptut. in Kufn. pag. S88-590.
• Cornd. Ncp. io Eameae , cap. 5.
de ses soldats, contraints alors d’errer çà et là ; soit considération pour Antigone, qui autrefois avait été lié avec lui d'une amitié particulière , il fit donner avis sous main au commaadant du danger qu’il courait , et quand il fit miue d’attaquer les bagages, ils étaient en sûreté.
Eumène depuis sa défaite, fut obligé, pour SC sauver, de changer presque continuellement de retraite : et l^n admirait la tranquillité et la constance qu’il faisait paraître dans cette vie errante et fugitive à laquelle il était réduit ; car, dit Plutarque, il n'y a que l’adversité qui mette la grandeur d’àme dans tout son jour, et qui fasse véritablement connaître ce que sont et ce que valent les hommes, au iieu que souvent la prospérité couvre d’un voile apparent de grandeur leur petitesse réelle et leur peu de mérite. Eumène enOn , après avoir congédié presque tout ce qui lui restait de troupes, se renferma avec cinq cents hommes, déterminés à périr avec lui, dans le château de Nora , situé sur les frontières de la Cappadoce et de la Lycaonie , et qui était extrêmement fortiüé; et il y soutint un siège d’un an.
Il s’aperçut bientôt que rien n’incommodait tant sa garnison que le petit espace qu’elle occupait, renfermée dans de petites maisons serrées , et dans un terrain qui n’avait pas plus de deux cents toises de circuit, où l’on ne pouvait ni se promener ni faire le moindre exercice, et où leurs chevaux, ne pouvant presque 'seremucr, devenaient pesants et incapables de servir. Pour remédier à cet inconvénient, voici -ce qu’il imagina : de la plus grande maison du lieu , et qui n’avait en tout que quatorze coudées (vingt et un pieds], il en fit comme une salle d’exercice qu’il donna aux hommes , leur commandant de s’y promener d’abord tout doucement, et de doubler ensuite le pas peu à peu, et enfin de faire les mouvements les plus violents. Et pour les chevaux, il les suspendait les uns après les autres avec de grandes sangles qu’il leur mettait au poitrail et qu’il passait dans des anneaux attachés au plancher de l'écurie; ensuite, par le moyen de quelques poulies, il les élevait en l’air de manière qu’ils n’étaient appuyèsquesur les pieds de derrière, et que des pieds de devant iis pouvaient
à peine toucher la terre du bout de la pince. Dans cet état, les palefreniers leur donnant de grands coups de fouet , ces chevaux se tourmentaient si fort , et se donnaient de si violentes agitations pour appuyer à plein leurs pieds de devant , qu’ils étaient tout couverts de sueur et d'écume. Après cet exercice, trèspropre à les fortifier, à les tenir en haleine, et à leur rendre les membres souples et dispos, on leur donnait leur orge bien mondé et pilé, afin qu’ils pussent le digérer plus promptement et avec moins de peine. L’iuibileté d’un bon général s’étend à tout, et parait jusque dans les moindres choses.
Le siège, ou plutôt le blocus deNora ', n’envpècha pas Antigone de faire une expédition en Pisidic contre Alcétasel Attale. Le dernier fut fait prisonnier dans un combat , et l’autre tué par trahison dans une place où il s’était retiré.
Pendant que ceci se passait en Asie* , Ptolémée, voyant de quelle conséquence étaient la Syrie, la Phénicie et la Judée, soit pour couvrir l’Égypte, soit pour attaquer par ce côtélà rite de Cypre, sur laquelle il avait des vues, résolut de se rendre maître de ces provinces , qui avaient pour gouverneur Laomédon. Il envoya Nicanor en Syrie avec une armée de terre, pendant qu’il allait lui-même avec la flotte attaquer les côtes. Nicanor baltit Laomédon, le fil prisonnier, et se rendit maître de tout le dedans du pays. Ptoléméc eut un pareil avantage sur la côte ; de sorte qu’il se vit maître absolu de ces provinces. Un si rapide succès alarma les princes qui lui étaient alliés : mais Antipater se trouva trop éloigné, étant alors en Macédoine, et Antigone trop occupé contre Eumène pour s’opposer à cet agrandissement de Ploiëroée, qui leur causait beaucoup de jalousie.
Après la défaite de Laomédon les Juifs furent les seuls qui firent quelque résistance. Ils sentaient, comme ils le devaient , l’obligation du serment qu’ils avaient prêté à leur gouverneur, et ils étaient résolus à lui demeurer fidèles. Ptolémée entra en Judée, et forma le siège de Jérusalem. La place était si forte par sa si-
• An.M. SeaSlav. jr. C.3I9.
• Diod. pag.esi.ai2.
> Jo«epli. Anüq. Ub. IS» cap.
tuatioii avanttgense et par les ouvrages de l'art, qu’elle aurait tenu longtemps contre lui, sans la religieuse crainte qu’avaient alors les Juifs de violer la loi s’ils se défendaient le jour du sabbat. Ptoléinëe ne fut pas longtemps à s’en apercevoir; et, pour proOter d’uu si grand avantage qu’ils lui donnaient, il choisit ce jour- Ui pour faire donner un assaut général. Personne n’osant se défendre, il n’eut pas de peine à emporter la place.
Il traita d’abord Jérusalem et la Judée assez «lurement, car il en cinmena plus de cent mille habitants captifs en Égypte. Dans la suite , considérant la fermeté avec laquelle ils avaient gardé, et dans l’occasion présente et dans beaucoup d’autres , la fidélité qu’ils avaient jurée à leurs princes et à leurs gouverneurs, il les en trouva d’autant plus dignes de sa confiance. Il en choisit trente mille des plus distingués et des plus propres pour le service, et leur donna la garde des places les plus importantes de scs états.
Vers ce même temps’, Antipater tomba malade en Macédoine. Les Athéniens souffraient avec peine la garnison qu’il avait laissée dans leur ville , et ils avaient souvent pressé Phocion d’aller à sa cour solliciter le renvoi de cette garnison. Il s’en était toujours défendu , soit qu’il désespér&t d’y réussir, soit qu'il crût que le peuple, pour se contenir dans le devoir, avait besoin d’être tenu en bride par la crainte que cette garnison lui inspirait. Démade ne se nMntra pas si difficile : il se chargea avec joie de la commission , et partit aussitôt avec son fils pour la Macédoine ; il ne pouvait pas y arriver dans une conjoncture plus triste pour lui. Antipater, comme je l’ai déjà dit, était attaqué d'une violente maladie-, et Cassandre son fils, maître absolu des affaires, venait d’intercepter une lettre que ce même Démade écrivait à Antigone dans l'Asie pour le presser de venirproraptement se rendre maître delaGrèce et de la Macédoine, qui ne tenaient plus, disait-il, qu’à un filet, et encore à un filet vieux et pourri, en se moquant ainsi d’ Antipater. Dès que Cassandre les vit arriver à sa cour , il les fit arrêter l’un et l’autre : et , prenant d’abord le fils, il l'égorgea sous les yeux de son
• Diod. lib. 18, e>8' 623, 32G.— Plul. in Phoc. pag. 733.
père, et si près de lui, que le sang rejaillit sur ses habits et qu’il en fiit tout ensanglanté; ensuite, après lui avoir reproché son ingratitude et sa perfidie, et l’avoir accablé d’injures, il le tua aussi lui-même sur le corps de son fils. On ne peut s’empêcher de détester une cruauté aussi barbare que celle-là ; mais on n’est guère porté à plaindre un scélérat comme Démade, qui avait dicté le décret par lequel Démosthène ctllypéridc étaient condamnés à mort.
Antipater mourut de sa maladie. En mourant , il pensa à pourvoir aux deux grandes places qu’il occupait ; et , quoique Cassandre son fils les souhaitât fort et s’attendit à les remplir, il nomma Polysperchou régentdu royaume et gouverneur de Macédoine ( c’était le plus ancien des capitaines d’Alexandre qui restaient), et se contenta de lui associer Cassandre.
Je ne sais s’il y a rien de plus grand ni de plus estimable que le trait que je viens de rapporter en peu de mots ; il n’y a rien certainement de plus rare, et l’histoire en fournit peu d’exemples. Il s’agissait de donner un gouverneur à la Macédoine , et un régent à l’empire. Antipater, qui connaissait l’importance de ces deux places , crut que son honneur et sa propre gloire, mais plus encore que cela, l’intérêt de l’état et la conservation de la monarchie macédonienne , demandaient qu’il nommât un homme d’autorité, et respectable par son âge, par son expérience , par ses services. Il avait un fils qui ne manquait pas de mérite. Qu’il est rare et difficile , mais qu’il est beau de ni^ chercher dans un tel choix que le plus digne et le plus capable de bien servir le public , d’étouffer la voix de la nature , et d’être sourd à toutes ses remontrances ; de ne se laisser point séduire ni aveugler par l’amour paternel , et de demeurer assez maître de son discernement pour rendre justice à un mérite étranger, pour le préférer hautement à celui d’un fils, et pour sacrifier au bien de l’état tous les intérêts de sa maison I L’histoire a conservé une parole de l’empereur Galba , I|ui lui fera honneur dans tous les siècles: Auguste ', dit-il , s'est choisi un successeur dans sa famille, et moi dans tout l’empire.
1 a Aagustus in aomo successorem qussivtt : ego la > rcpubllct. » (Tac. Hiit. Ilb. 1, cap. 15.)
<*«!> 5se ^
Cassandrc fut étrangement «utré du sanglant alfront qu'il prétendait lui avoir été fait par ce choix. Il pensait en cela comme la plupart des hommes , qui sont en possession de regarder les charges comme héréditaires ; qui se comptent pour tout, et l’état pour rien ; qui n’examinent pas ce que ces charges exigent, et s’ils ont de quoi les remplir , mais si elles conviennent à leur fortune. Cassandre, ne pouvant digérer que son père lui eût préféré un étranger , cabala pour se faire un parti contre le nouveau régent. Il s’assura de toutes les places qu’il put dans son gonvernement , tant en Grèce qu’en Macédoine , et il ne se proposait rien moins que de le déposséder de tout.
Pour cet circt',il tâcha d'engager dans son parti Ptolémée et Antigone , qui tous deux y entrèrent par les mêmes vues et par les mêmes motifs. Ils avaient également intérêt de détruire ce nouveau régent et d’abolir avec hii la régence même , qui les tenait en brassière ; qui les avertissait continuellement de leur dépendance; qui leur reprochait tacitement d’aspirer à la souveraineté; qui faisait toujours vivre les droits des deux pupilles ; qui laissait l’état de ces gouverneurs incertain , et qui leur faisait craindre sans cesse d’étre un jour renversés : tous deux crurent pouvoir aisément réussir dans leurs projets , si les .Macédoniens étaient occupés chez eux à une guerre civile.
Antigone se trouvait, par la mort d’Antipater , le plus puissant de fous les capitaines qu’Alexandre avait laissés. Il avait une autorité absolue sur toules les provinces de l’Asie Mineure , avec le litre do généralissime , et une armé-e de soixante et dix mille hommes et de trente éléphants, à laquelle il n’y avait alors , dans l’empire, aucune puissance capable de résister ; il n’est pas surprenant qu’avec celte supériorité il formât le dessein d’engloutir la monarchie tout entière. Pour y réussir, il commença par faire une réforme dans tous les gouvernements des provinces de sa dépendance, déplaçant tous ceux dont il se défiait, et y mettant ses créatures. 11 ôta ainsi à Aridée le gouvernement de la petite Phrygie et de l'Hellespont, et à Clitus celui de la Lydie.
Polysperchon, de son côté, ne négligea rien
• DICKl.lib. 18.ps;!. CâO.
de ce qui était nécessaire pour fortifier son parti '. Il songea â rappeler Olympias , qui , sous la régence d’Antipater, s’était retirée en Ëpire , et lui oITrit de partager avec elle l’autorité. Cette princesse envoya un courrier à Eumène pour le consulter sur la proposition qu’on lui faisait: il lui conseilla d’attendre quelque temps pour voir le train que prendraient les affaires ; que , si elle se déterminait à retourner en Macédoine, il lui recommandait surtout d’oublier les injures qu’elle prétendait avoir reçues, de ne point gouverner avec hauteur , et de ne faire sentir aux autres son autorité que par des bienfaits et non par de mauvais traitements : du reste, il lui promit pour elle et pour la famille royale un inviolable attachement. Olympias ne suivit en rien de si sages conseils ; elle se hâta de partir pour la Macédoine: et, quand elle y fut arrivée, elle ne prit conseil que de sa passion et du violent désir qu’elle avait de dominer et de se venger.
Polysperchon, qui avait beaucoup d’ennemis sur les bras , travailla à s’assurer de la Grèce, dont il prévoyait que Cassandre tâcherait de se rendre maître. Il prit aussi des mesiuxs par rapport aux autres parties de l’empire, comme je le marquerai dans la suite.
Pour s’attacher les peuples de la Grèce*, il fit un décret par lequel il rappelait les exilés , et rétablissait toutes les villes dans leur ancienne liberté cl dans tous leurs droits. Il écrivit en particulier aux Athéniens des lettres qui portaient que le roi leur rendait leur démocratie et leur ancien gouvernement, par lequel tous les Athéniens , sans distinction , étaient admis aux charges. C’était un piège qu'il tendait â Phocion : car , voulant se rendre maître de la ville d’Athènes, comme cela parut bientôt après , il désespéra d’en venir à bout s’il ne trouvait moyen de faire chasser Phocion, qui avait favorisé et introduit l’oligarchie sous Autipater; or il ne doutait pas qu'il ne lÜt chassé, dès que ceux qu’il avait exclus du gouvernement seraient rétablis dans leurs anciens droits.
' Diod. Ilb. 18, pig. aâ&.63l.— Corn. Ncp. In Eamtoe.
Mp 6.
* Diod. ibid. pag. 631 . 633.
I V. ~ Pfl0C105 CORDAMKi A «OBT PAB LES AtUÉ* BIBN8. CaSSABDBB SB BBND MAITBB t»’ÀTUk?IBS. 1l T ÉTABLIT DÉMÉTBIVS BB PuALBBB POUR OOUVEBBBB LA BÈPUBLIQÜE : SACESSB DR SON GOUVERNEMENT. EcMÉNB sort de NoBA. DlPriRENTES EXPÉDITIONS B'ÀZrriGOIfB, DE SÉLEUCUS, DB PTOLÉMÉB. BT D*AU> TBBS CHBPS CONTBB LUI. OlTMPIAS FAIT HOUBIM ABIDBÊ ; ELLB-MÊMB EST MISE A MOBT PAR OBDRB
pbCamanobb. Guerre de celui-ci contre Polv- SPERCHON. Rétablissement de ThEbes. Ecménb
BST TBABtPAB BBS TROUPES, LIVRÉ A ANTIGONE, ET MU A MOBT.
Cassandre* , avant que la nouvelle de In mort d’Antipaler fût arrivée à Athènes , y avait envoyé Nicanor pour succéder i Ménylle dans la garde de la forteresse de Munychia, et bientôt après il s’était rendu maître du Pirée. Phocion , qui comptait sur la probité et sur la fidélité de Micanor, en quoi U se trompait, avait de grandes liaisons avec lui et de fréquentes conversations , et c'est ce qui le rendit plus suspe<'t que jamais au peuple.
Dans ce moment arriva Alexandre , fils de Polysperchon , qui venait avec une grosse armée sous prétexte de secourir la ville contre Nicanor, mais en elfet pour tâcher de s'en saisir lui-raéme , s’il lui était possible, en profitant de la division où elle était. Il s’y tint une assemblée tumultueuse , dans laquelle Phocion hit déposé de sa charge de général ; Démétrius de Phalère, et d’autres citoyens, qui appréhendaient le même sort , prirent promptement le parti de sortir de la ville. Phocion , qui avait la douleur de se voir accusé de trahison , se réfugia vers Polysperchon , qui le renvoya au jugement du peuple. On convoqua sur-le-champ l’as.semblée, dont ori n’exclut ni esclave, ni étranger, ni homme noté d’infamie ; ce qui était contre toutes les régies. Phocion et les autres prisonniers furent présentés au peuple. Les plus gens de bien , à ce spectacle, baissèrent la vue, et, se couvrant la tête , versèrent des larmes en abondance. Quelqu’un ayant eu le courage de demander qu’on fit sortir de l’assemblée les esclaves et les étrangers , la populace s’y opposa , et se mil i crier qu’il fallait plutôt lapider ces partisans de l'oligarchie , CCS cnnemb du peuple. Phocion entreprit plusieurs fois de plaider sa cause et de
< Dtod. lit). 18, pag. 638-612. — Plut, in Pboc. pag. 755- 7S9.
SC défendre, mais inutilement; il fut toujours interrompu. C'était la coutume à Athènes , que l’accusé déclarât , avant le jugement , de quelle peine H se trouvait digne. Phocion dit, à haute voix, qu’il se condamnait lui-méme à la mort, mais demanda qu’on épargnât les autres. On fut aussitôt aux suffrages, et d’une commune voix on les condamna tons â perdre la vie , et ils furent conduits au cachot. Démétrius de Phalère et quelques autres , quoique absents , furent enveloppés dans la même condamnation. Les compagnons de Phocion , attendris par les lamentations de leurs parents et de leurs amis, qui venaient les embrasser dans les rues et leur dire les derniers adieux . marchaient en déplorant avec larmes leur malheureuse destinée ; mais Phocion avait le même visage et la même contenance que lorsqu'il sortait de l'assemblée pour aller commander les armées , et que les Athéniens en foule l’accompagnaient chez lui par honneur au milieu des louanges et des acclamations.
Un homme du peuple, plus insolent que les autres , vint par devant , et lui cracha au visage. Phocion ne lit que se tourner vers les magistrats , et leur dit : Quelqu’un ne veut-il point empêcher cet homme de commettre det choies si indignes? Quand il fut arrivé à la prison , quelqu’un de ses amis lui ayant demandé s’il avait quelque chose à mander à son fils : Out , certes, dit-il ; c'est de ne point se souvenir de l'injustice des Athéniens. Après ces paroles , il prit la ciguë et mourut.
C’était le jour d’une procession publique. En passant devant la prison , les uns ôtèrent leurs couronnes de dessus leurs têtes; les autres , jetant les yeux sur les portes de cette prison, fondirent en larmes; et tous ceux h qui il restait quelque sentiment d’humanité et de religion, et qui n’avaient pas l’âme entièrement corrompue et aveuglée par la colère ou par l’envie , trouvèrent que c’était une grande inhumanité, et en même temps une grande impiété ù la ville , de n’avoir pu s'abstenir de faire mourir dans une fête si solennelle un citoyen si généralement estimé, qu'on l’avait surnommé', par admiration pour scs rares vertus, t homme de bien\
■ • Oh IntegrUainn vUa bonui cil apDcIUtiu. »
• Corn. Ncp.
'igiiizeo oy (ioogle
Punir les plus grandes vérins comme des furruils ' , et payer les services les plus imporlanls par les traitements les plus cruels , c’est un crime condamnable en tout lieu, mais surtout à Athènes, où il y avait action contre les ingrats. Les règlements de son sage législateur subsistaient encore , mais pour la condamnation de ses citoyens , et pour montrer combien leurs mœurs étaient changées.
Les ennemis de Phocion , non contents du supplice qu’ils lui avaient fait souffrir, et trouvant qu’il manquait encore quelque chose à leur triomphe , firent ordonner par le peuple que son corps serait porté hors du territoire de l’Attique , et qu'aucun des Athéniens ne donnerait du feu pour honorer d’un bûcher ses funérailles. On lui rendit ces derniers devoirs sur les terres de Mégarc. Une dame du pays , qui assista par hasard ù ses funérailles avec ses servantes , lui éleva dans le même «'iidroit un cénotaphe , c’est-à-dire un tombeau vide , sur lequel elle fit les effusions accoutumées ; et mettant dans sa robe les os , qu’elle recueillit avec grand soin , elle les porta la nuH lians sa maison , et les enterra sous son foyer en lui adressant ces paroles: Cher et sacré (ui/er , je te confie et je mets en dépit dans Ion sein ces précieux reste d'un homme de bien. Conserve-les fidèlement pour les rendre un jour au tombeau de ses ancêtres , quand les Athéniens seront devenus plus sages.
Quoique plusieurs autres jugements irréguliers, tumultueux , injustes, cruels, rendus à Athènes en différents temps contre de vertueux citoyens , dussent peut-être nous avoir préparés à celui dont je parle, on est cependant toujours surpris de voir qu’un peuple entier , dont il reste dans l’esprit , après tant de belles actions, une grande et noble idée , soit capable d’une si étrange perversité ; mais il faut se souvenir que désormais c’est la lie d’une vile populace, sans honneur, sans pro-
* a Qiikt obfsl quin pubitca demtntfa sH existhnanda . a xurnoiaconsensu mAxlniis Tirtutc» quasi gravissima de- « lieu punira, beneficiaque iojuriU reprndere? Quod « quum ubique, lùm pr^rcipuc Atbenis iutolcrabiJe vider! M (Icbel, in qui urbe adversùs liigrulos acliu cunsUtula «f est... Quanlam ergo reprehensionem memitur, qui N quum equissima jura, aod iniquissima babcreiit Ingonla. «I moribus suis, quàm legtbus, uli rnaUicrum?» ; Val. Uax. lib. 5, cap. 3.)
bilé, sans règle, qui domine à Athènes. Ce n’est point sans fondement que Platon et Plutarque pensent que le peuple, lorsqu’il n’a point de guides ou qu’il ne les écoute plus, qu’il est sans mors et sans frein qui le retiennent, et qu’il est entièrement livré à ses caprices et à ses emportements, doit être regardé comme un monstre aveugle, furieux, intraitable , sanguinaire , prêt à passer en un moment aux extrémités les plus funestes et les plus opposées, et mille fois plus à craindre que les plus cruels tyrans. Que pouvait-on attendre d’un tel tribunal? Quand on est déterminé à ne suivre que sa passion , à ne garder aucune formalité, à violer ouvertemeot toutes les règles , le plus homme de bien , le plus juste, le plus innocent, succombe toujours sous les efforts d’une cabale ennemie et dominante. Socrate l’avait éprouvé. Près de cent ans après, Phocion est traité de la même sorte.
C’est un des plus grands hommes que la Grèce ait portés , et qui avait réuni en sa personne plus de sortes de mérites. Élevé dans l’école de Platon et de Xénocrate , il forma ses mœurs sur le plus parfait modèle de la vertu païenne, et y conforma toujours ses actions.
Il est difficile de porter plus loin qu’il le fit le désintéressement; l’extrême pauvreté où U mourut après tant de commandements en est la preuve. Que d’occasions de s’enrichir a ua général toujours à la tête des armées , contre des ennemis riches et opulents, souvent dans des contrées abondantes, et qui semblaient inviter ou pillage! Il aurait trouvé de la bassesse à revenir de ses campagnes chargé d'autre chose que de la gloire de ses belles actions, et des bénédictions dont le comblaient les peuples et les pays qu’il avait épargnés.
Phocion , avec toute sa sévérité , qui le rendait en quelque manière intraitable quand il s’agissait des intérêts de la république , était dans le (ond si doux et si humain , que ses ennemis mêmes le trouvaient toujours disposé à les secourir. On aurait dit qu’il y avait en lui un double homme , composé de qualités toutes différentes , et en apparence tout à fait opposées : l’homme public , armé de force , de fermeté, de zèle, quelqucfo^ même d’une vive indignation et d’une sorte de roideur , inflexible pour maintenir la discipline dans
toute sa vigueur; l'homme priv6, plein de douceur, d'affabilité, de condescendance, de patience , et orné de toutes les vertus qui rendent le commerce de la vie agréable. Ce n’est pas un petit mérite , surtout pour un hmnme de guerre, de joindre ensemble ces deux personnages de telle sorte , que ni la sévérité nécessaire au bon ordre ne dégénère en dureté qui attire la haine , ni la douceur et l'indulgence en mollesse et relâchement qui attire le mépris.
On l’a fort loué d’avoir corrigé l’usage moderne de son pays , qui faisait de la guerre et de la politique deux professions séparées , et d'avoir repris la manière de gouverner d’Aristide et de Périclès , eu réunissant en lui ces deux talents.
Persuadé que l’éloquence est un instrument nécessaire à un homme d'état , surtout dans un gouvernement républicain , il s’y exerça avec soin et avec un grand succès: la sienne était concise, solide, pleine de force et de sens, et ne s’écartant jamais du but. Il regardait comme indigne d’un homme d’état d'employer un style mordant et satirique, et ne répondait à ceux qui en employaient un pareil contre lui que par le silence et la patience, lin orateur, l’ayant interrompu pour lui dire force injures', il le laissa parler tant qu’il voulut, puis reprit son discours froidement comme s’il n’ettt rien entendu.
C’est une chose bien glorieuse pour Phocion d’avoir été élu quarante-cinq fois général par un peuple qu’il songeait peu à ménager , et, ce qui est remarquable , d’avoir été éki toujours absent , sans l’avoir jamais demandé ni solHcité. Sa femme comprit bien quelle gloire c’était pour lui. Un jour qu’une dame considérable d’Ionie, qui l’était venue voir et qui logeait chez elle, lui montrait avec faste et complaisance ses bijoux d’or, ses pierreties , ses bracelets , elle lui dit d’un ton modeste : Pour moi, mon seul ornement , c’est Phocion , qui , depuis vingt ans, est toujours élu général des Athéniens.
Sa vie réglée et frugale ne contribua pas peu é lui procurer une vieillesse saine et robuste. Agé de P us de quatre-vingts ans , il
1 Phit. (le ger. Rrp. p^g. 810
commandait encore les armées, et soutenait toutes les fatigues de la guerre comme un jeune officier.
Un des grands principes de la politique de Phocion , c’est que la paix doit être le but de tout gouvernement sage ; et , dans cette vue , il s’opposait à toutes les guerres ou imprudentes ou sans nécessité. 11 craignait môme les plus justes et les plus nécessaires , parce que toute guerre affaiblit et épuise un état , lors naéme qu'on remporte les plus grandes victoires; et qu’avec quelques avantages qu’on la commence, on n’est jamais sûr de la Unir sans être exposé aux plus tragiques renversements de fortune.
Jamais les vues domestiques ne balancèrent dans son esprit celles de l’intérêt public. H re ‘ fusa constamment de solliciter et d’agir en faveur de son gendre Chariclès, appelé en justice pour rendre compte de sommes qu’il avait reçues d’Harpalus, et il lui dit alors ce beau mot : Je t’ai fait mon gendre, mais pour choses bonnes et honnêtes. Il faut avouer que les hommes de ce caractère paraissent bien incommodes et bien insupportables dans le commerce de la vie. Toujours pleins de difficultés quand on leur propose quelque affaire', ils ne savent point rendre service de bonne grâce. Il faut toujours examiner avec eux si ce qu’on leur demande est juste ou ne l'est pas. Les amis et les parents n’ont pas plus de pouvoir sur eux que les inconnus et les étrangers. Ils opposent presque toujours ou leur conscience, ou certains devoirs , â une ancienne connaissance , â la parenté , à l’avantage de leur lamille. 'Voilà jusqu’à quelle délicatesse Phocion portait la probité poTenne.
On pourrait lui appliquer avec justice ce que Tacite dit d’un célèbre Romain ; c’est Helvidius Priscus. Doué d’un solide génie comme lui^ Phocion s’adonna d’abord à la philoso-
• O H»c prima lez Id tmlcltii saociatur» al neqiio rogett mus res turpes, nec fadarous rogati. Turpis enim eicu- « satio esl, et miolmè accipicnda . quiun in ccteris pecca- « lis, tùm si qui» coolra rcmpublicam te amlci causA « ffecisse ftilcalur, » (Cic.de Amtcil. n. 40 )
* « Ingcntum illustre aliloribus siurliis juvenis admi>- « dùm dedit : non ut Domine magnifleo segne otium vola- « rel , sed quô . fimilor adver.sus forlulla rempubUcam « capcsserct. Docloret tapicntiar spcutus est, qui sola bona « quie bonrsla. ntala laniûm qiur inrila, potentiam^.
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pliiti , non pour couvrir son oisiveté du litre magniflque de sage , mais pour entrer dans le maniement des affaires avec plus de force et de résolution contre les accidents imprévus. Il suivait l’opinion de ceux qui ne reconnaissent d’autre bien ni d’autre mal que la vertu et le vice , et qui mettent tout ce qui est hors de nous, biens, puissance, noblesse, an rang des choses indifférentes. Bon ami , bon mari , bon sénateur, bon citoyen, il remplissait également tous les devoirs do la vie civile ; ferme dans le bien jusqu'à une sorte de roideur, et méprisant la mort aussi bien que les richesses.
Voilà une partie des grandesqualilés de Pho- ( ion , qui aurait mérité une plus heureuse fin. .Sa mort y mit le comble et le sceau. La constance, la douceur, l’oubli des injures, qu’il y lit paraître , sont au-dessus de toutes ses autres louanges , et en relèvent infiniment l’éclat, d’autant plus que désormais nous ne verrons plus rien de pareil dans la Grèce.
Sa patrie, aveugle et ingrate, ne reconnut que quelque temps après sa mort la faute qu'elle avait commise. Les Athéniens lui élevèrent une statue de bronze , et enterrèrent honorablement ses os aux dépens du public ; et ses accusateurs subirent la juste peine qu'ils méritaient. Mais les juges eux-roémes n’en méri- Inient-ils pas une plus grande? Ils punissent dans les autres leur propre crime, et s’en croient quittes pour une statue de bronze; prêts à commettre do nouveau la même injustice contre d’autres aussi innocents, qu'ils condamircnt pendant leur vie , et qu’ils ne s'avisent d'absoudre qu’après leur mort.
Cassandre ' ne manqua pas de profiter du trouble qui était dans Athènes, et entra dans 1e Pirée avec une flotte de trente-cinq vaisseaux que lui avait donnée Antigone. Les Athéniens, voyant qu'ils n’avaient aucun secours à espérer , ordonnèrent , d’un commun consentement , qu’on enverrait à Cassandre des députés pour savoir à quelles conditions on pourrait faire la paix. Ou convint , de part
•i nobiliutem , esteraque eitra anlmum , ocque boois a neque malU adnumeraiil... Clvit, senator, maritus, amU « eus. cunclis vit« oflicüi equabilU, opum contemplor , « reclèpenicax. consums advenus metus. > (Tac. Hist. « lib. 4, cap. 5.)
• Üiod. lib. 18. pag. G4-2.
et d’autre, que les Athéniens demeurenden maîtres de la ville , des terres , de leurs revenus et des vaisseaux. Quant à la citadelle, U Alt réglé qu’elle resterait au pouvoir de Cassandre jusqu’à ce qu'il eOt terminé la guerre avec les rois. Et par rapport aux affaires de la république, il fut résolu que ceux qui posséderaient dix mines de revenu , qui font mille dragmes ' , anraient part au gouvernement; ce qui était la moitié moins que lorsque Aatipater se rendit maître d’Athènes. Enfin les Athéniens permirent à Cassandre de choisir un citoyen tel qu’il lui plairait pour gouverner la république. Démétrius de Phalère lut choisi pour remplir cette dignité, sur la fin de la troisième année de la 116' olympiade. Et c'est du commencement de l'année suivante, qu'il fout compter les dix ans de gouvernement que Diodore et Diogène donnent à Dënaétrins.
Il gouverna la république en paix, et agit avec ses concitoyens d'une liMniére pleine de douceur et d’hnmanité. Les historiens ' conviennent qu’elle ne fut jamais mieux conduite que sous Cassandre. Le caractère de ce prince paraissait porté à la tyrannie; mais les Athéniens ne s’en ressentirent point. Quoique Démétrius, qu’il avait donné pour chef à la république, eût une espèce d’autorité souveraine, non-seulement il n’abolit point la démocratie, mais même il la rétablit. D agissait de telle façon qu'on ne s’apercevait point qu’il fttt le maître. Comme il réunissait dans sa personne l'homme d’état et l’homme de lettres, son éloquence douce et persuasive fit voir la vérité de ce qu'il disait souvent, que le discours avait autant de force dans le gouvernement que les armes dans la guerre. Son habileté dans la politique n’éclata pas moins ; car il tira la philosophie spéculative de l’ombre et de l’inaction des écoles et sut la produire au grand jour et la familiariser avec les affaires tumultueuses; en sorte qu'il n’était pas facile de trouver quel-
* Cin<i cents livres. B 968 flra>c$. E. B.
• Slrâb. Ub. 9. pag. 398. - DIog. Uerl, In Deoietr.
’ « Mirabililer doctrlnam ex umbraeulis eruditorua « otioque. iioiunodô in solom aique pulvcirm. sed in ipo fium dlscrimcn acicmque perduxit. Qui utrâque rc eiccl- « leret, ut el doclrin» studHs , el regendâ civiute princep» n rsseU quls facile prêter hune iiivenlrf poteal? » (Cic. de J.eg. Ub. 3, n. 15. )
qu’un qui eût excellé comme loi, et dans l’art do gouvernement, et dans l'étude des sciences.
Ce fut pendant ces dix années de gouvernement, qu’il acquit cette réputation qui l’a fait regarder comme un de ces grands hommes qu’Athènes a prodnils. Il augmenta les revenus de la république , et il embellit la ville d’Athènes d’édifices. Il s'appliqua û diminuer le luxe et les dépenses qui n’étaient que pour le faste. Ainsi il désapprouvait celles qu’on faisait pour les théâtres ', les portiques et les nouveaux temples. Il blâmait ouvertement Périclès d’avoir employé une prodigieuse somme d’argent aux magnifiques portiques do temple de Pallas, qu’on appelait Propylœa. Mais*, dans les fêtes publiques que l'antiquité avait consacrées, ou lorsqu’à l’occasion de quelques cérémonies saintes le peuple voulait faire de la dépense, alors il lui permettait d’user de sa liberté et de ses richesses.
La dépense était excessive à la mort des grands , et la somptuosité et la magnificence des sépulcres égalaient celles qui furent en usage à Rome du temps de Cicéron Démé- Irius fil une loi pour abolir cet abus passé en coutume. Il imposa des peines contre ceux qui y contreviendraient , et ordonna que les cérémonies lugubres des funérailles se feraient la nuit. Il fut défendu de mettre aucun omejnenl aux tombeaux, si ce n’était une colonne haute de trois coudées , ou une simple table, mensam; et il commit un magistrat en particulier pour faire observer cette loi.
Il fit aussi des lois pour régler les mœurs *. Il voulait que les jeunes gens eussent à la maison du respect pour leurs parents , dans la I ville pour ceux qu’ils rencontraient, et pour eux-mémes lorsqu’ils étaient seuls.
I Les pauvres citoyens furent encore l’objet de ses attentions. Il y avait alors à Athènes quelques descendants d’Aristide ', ce général athénien qui , après avoir possédé les plus
^ * « Theatra. porUcua. nova lempia , Yereeundlùs re-
« prebendo propler Pofupeiuio : sed docüssiml impro*
« banL..utPba)ereu) Demelrius, qutPerickm, prlocipcm « Gracie, viiuperabat quùd laniam pccuniam in praclara 41 lUa propytea conjeceril. > (Cic. de Offic. lib. n. 60. ) i * Plut. U). Praccpl. Reip. ger, pag. 818.
! > Cic. dcLrK. lib. 2,0.83.66.
* Diog. Larrt.
> Plut- in VHâ Arist. pag 530.
grandes charges de la république et gouverné longtemps les finances, mourut si pauvre, qu’il fallut que le public payât les frais de ses fiinérailles. Démétrius prit soin de scs descendants , qui étaient pauvres , et leur assigna par jour une certaine somme pour leur subsistance.
Ce fut ainsi , dit Élien ' , que se passa le temps du gouvernement de Démétrius de Pha- 1ère, jusqu’à ce que l’envie, si naturelle aux Athéniens , l’obligea de sortir d’Athènes , comme nous le dirons dans la suite.
Le témoignage avantageux que les auteurs les plus estimés dans l’antiquité rendent, nonseulement à ses rares talents et à son habileté dans le gouvernement , mais à la sagesse de sa conduite et à sa vertu , est une pleine réfutation de tout ce qu’Athénéc , sur le rapport de l’historien Duris, dit de ses déréglements; et confirme la conjecture de M. Bonamy , qui croit que Duris ou Athénée ont mis sur te compte de Démétrius de Phalère ce qui ne convient qu’à Démétrius Poliorcète , fils d’Antigone, à qui Elien attribue précisément les mêmes choses qu’Aihénée cite de Duris. On peut voir la dissertation de M. Bonamy , dont j’ai fait un grand usage*.
Pendant la 115* olympiade , Démétrius de Phalère fit faire le dénombrement des habitants do l’Attique. On trouva vingt et un mille citoyens » , dix mille étrangers * , et quarante mille domestiques
Je reviens à Polysperchon. Dès qu’il eut appris que Cassandre s'était rendu maître d’Athènes , il ne tarda pas à l’y venir assiéger *. Mais , comme le siège traînait en longueur, y ayant laissé une partie de son armée, il passa avec l’autre dans le Péloponnèse pour forcer la ville de Mégalopolis à se rendre. Elle fit une longue et vigoureuse résistance, qui obligea
^ ÆHan. Ub, 3, cap. 17.
* Mém. de l'ac. de* DeUe**Lellref, t. 8.— Atheo. lib. 8 pag. 272.
* Adqvatou;.
* Mcffoîxovf.
t.e leile porte fivptà^aç xtovvpÛKvmtt ^ quadragînta tnyriadat. Ce qai signitie quatre cent mille ; c'rst vUiblemcDl uno fiiule ; U but lire «oui doute rieottoa; , quatuor myrindat, quarante ntiUe.
* Diod. lib. 18. pag. 612-616.
i’ulysperchon de tourner ses soins et ses forces ailleurs, où des besoins plus pressants l'appelaient. Il envoya Clitus vers l’IIellespont pour empêcher les troupes ennemies de passer d’Asie en Europe. Nicanor partit aussitôt du port d'Athènes, alla l'attaquer, et fut vaincu prte de Byzance.
Mais Antigone étant survenu h propos répara avantageusement cette perte , battit Clitus, prit sa flotte entière, excepté le vaisseau que montait Clitus, qui eut bien de la peine à se sauver.
La plus grande dilllculté ' et le plus grand embarras pour Antigone était de venir à bout d'Eumène, dont la valeur, la sagesse, et la science dans l'art militaire, lui étaient plus formidables que tout le reste, quoiqu’il le tint bloqué et assiégé depuis un an dans le château de Nora. Il voulut donc essayer une seconde fois de l'engager dans ses intérêts, car il l’avait déjà tenté avant que de former ce siège. Il chargea de cette commission Jérôme de Cardie, son compatriote, fameux historien * de ce temps-lè, qui eut ordre de lui faire des ouvertures d’accommodement. Eumène conduisit cette négociation avec tant de dextérité et d’adresse , qu’il se délivra du siège dans le temps qu’il était réduit aux abois, sans s’engager à rien de ce qu’Antigonc prétendait; car , au lieu que, dans ce qu’Eumène devait jurer en conséquence de cet accommodement, Antigone avait rais qu’il s’engagerait à avoir pour amis et pour ennemis ceux qui le seraient d’Antigone, il changea cet article, et jura qu’il aurait pour amis et pour ennemis tous ceux qui le seraient d’OIympias et des rois, aussi bien que d’Antigone. Il consentit que les Macédoniens qui étaient au siège décidassent laquelle des deux formules était la meilleure. Les Macédoniens suivirent le penchant qu’ils avaient pour la famille royale , et se déclarèrent sans balancer pour la formule d’Eumène. Il la jura, et on leva aussitôt le siège.
Quand Antigone apprit comment l’affaire s’était terminée, il eu fot si mécontent, qu’il ne voulut pas ratilier le traité, et donna ordre de recommencer incessamment le siège. Ces
■ Plut, io Eumen. pag. SW.
* Il »«! hil l'hiilolre de ccui qui avaicnl partagé entre cui les étata d'Alexandre et de kurx xuorexicuri.
ordres arrivèrent trop tard ; car Eumène dès qu’il avait vu les troupes ennemies retirées de devant la place, l’avait quittée ; et, avec les cinq cents hommes qui lui restaient, il s’était sauvé dans la Cappadoce , où il s’assembla bientôt auprès de lui deux mille de ses vieux soldats. U y Gt tous les préparatifs nécessaires pour soutenir la guerre, qu’il vit bien qu’on allait recommencer contre lui.
La révolte d’Antigone contre les rois ayant éclaté , le régent Polysperchon envoya à Eu-r mène, au nom des rois, une commission qui le déclarait capitaine génécal de l’Asie Mineure; et des ordres à Teutame et à Antigène, colonels des argyraspides, de le joindre, et de servir sous lui contre Antigone. On expédia aussi les ordres nécessaires à tous ceux qui avaient la garde des trésors des rois, de lui payer, argent comptant, cinq cents talents ' pour rétablir ses propres affaires, et de lui fournir toutes les sommes dont il aurait besoin pour les frais de la guerre. Olympias accompagna tout cela de ses lettres, de même teneur que les ordres du régent.
Eumène ’ sentit bien que tous ces honneurs accumulés sur la tète d’un étranger ne manqueraient pas d’exciter contre lui une terrible envie, et de le cendre odieux aux Macédoniens. Cependant sans eux il ne pouvait rien , et le bien du service même demandait qu’il fil tous ses efforts pour les gagner. Il commença paf refuser les sommes qu’on lui avait accordées pour son propre usage, ajoutant qu’il n’en avait pas besoin , parce qu’il ne songeait en particulier â aucun établissement pour lui, ni à aucune entreprise. Il s’étudia â traiter tout le monde, officiers et soldats même, avec bonté et douceur , pour éteindre , s’il se pouvait, ou du moins pour amortir par des manières honnêtes et prévenantes, une jalousie à laquelle sa qualité d’étranger donnait un prétexte plausible , quoiqu’il lâchât de ne point se l’attirer par lui-méme.
Mais un obstade-encoro plus invincible, ce semble, le tenait en- échec, et lui causait de cruelles inquiétudes. Antigène et Teutame,
■ cinq cent mille écox. = S B7& OW IV. E. K
> An. M. 3680 ; ae. J. C. 318. -Dkxl. lib. 18, pag. <35. 636 et 663. — Fini. In Eum. pag. 561-583. — Corn. Kep. cap T.
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qui commandaient les Argyraspides, croyaient que c'était déshonorer la nation que de se soumettre à un étranger, et ils refusaient d'aller tenir le conseil chez lui. De son côté, il ne pouvait, sans déroger aux droits de sa place, leur céder sur ce point, cl consentir à sa dégradation. Une fiction ingénieuse le tira d'embarras ; et il appela à son secours la religion, ou plutôt la superstition , motif puissant sur les esprits et qui a presque toujours son effet. Il leur dit U qu' Alexandre, revêtu de scs habits royaux, « élait apparu à lui pendant son sommeil, et a qu'il lui avait montré une tente magniflque- « ment parée, dans laquelle il y avait un trône, « et qu'il lui avait déclaré que, tant qu'ils ticn- « draient le conseil dans cette tente pour y dé- (I libérer de leurs affaires, il y serait présent; « qu’assis sur ce trône il donnerait scs ordres « à scs capitaines, et qu’il les conduirait dans « tous leurs desseins et dans toutes leurs cn- « treprises, pourvu qu’ils s'adressassent tou- « Jours & lui. » Il n'en fallut pas davantage. Le ])rofnud respect pour la mémoire du prince entraina tous les esprits. Il fut arrêté sur-lechamp « qu’on dresserait une tente magnifi- « que ; qu’on y éleverait un trône, lequel serait « appelé fe trône d’Alexandre ; qu’on y pla- €> cerait son diadème, sa couronne, son scep- •< tre et scs armes; que tous les malins tous « les cheft s’y rendraient pour lui offrir des a sacrifices; qu'ils tiendraient le conseil prés « de ce trône , et qu’on recevrait les ordres « au nom du roi, comme vivant encore et pre- <1 nanl soin de son royaume, » Il apaisa les disputes par ce moyen, qui accommodait tout le monde. Personne n'était mis au-dessus des autres ; chaque prétendant demeurait dans tous ses droils , jusqu’à ce que de nouveaux événements en décidassent d’une manière plus positive.
Comme l’argent ne manquait point à Eumcnc ', il eut bientôt levé un corps de troupes assez considérable, et au printemps il eut une armée de vingt mille hommes. Il n’en fallait pas davantage, avec Eumène à leur tête, pour jeter la terreur parmi scs ennemis. Ptolémée vint par mer sur les côtes de la Cilicie, et employa toutes sortes do moyens pour lui débau-
< Uiod. lib. 18. (>«g. 636.038.
cher les Argyraspides. Antigone, de son côté, faisait les mêmes tentatives par les émissaires qu’il avait dans son camp. Mais ni l’un ni l’autre ne purent alors y réussir ; tant Eumène avait su gagner les esprits, et tant on avait pris confiance en lui.
Il mena ces troupes si affectionnées dans In Syrie et dans la Phénicie, pour reprendre ces provinces, que Ptolémée avait enlevées avec la dernière injustice. La marine de Phénicie, jointe avec ce que le régent avait déjà de vaisseaux, les eût rendus maîtres absolus de la mer; et ils eussent pu s'envoyer réciproquement les secours nécessaires. S’il eût pu réussir dans ce dessein , c’eût été un coup de partie ; mais la flotte de Polysperschon ayant été entièrement déIruUepar la faute de Clitus, qui la commandait, ce malheur fit échouer son projet. Antigone, qui l’avait battu, aussitôt après cette victoire marcha par terre pour accabler Eumène avec une armée beaucoup plus nombreuse que la sienne. Eumène se relira prudemment, traversa la Célé-syrie, passa l'Euphrate, et vint prendre des quartiers d'hiver à Carres, en Mésopotamie.
Pendant le séjour qu’il y fit ', il envoya vers Python, gouverneur de Médie, et vers Séleucus, qui l’était de Babylonc , pour les presser de se joindre à lui contre Antigone, et leur fit montrer les ordres des rois qui le leur commandaient. Ils répondirent qu’ils étaient prêts à assister les rois; mais que, pour ce qui le regardait, ils ne voulaient rien avo'ir à démêler avec un homme qui avait été déclaré ennemi public parles Macédoniens. Ce n’était là qu’un prétexte, lïu motif bien plus puissant les faisait agir ainsi. S’ils avaient reconnu rautorité d’Euméne , et qu’ils lui eussent obéi en se rendant auprès de lui et en lui soumettant leurs forces, ils auraient reconnu le pouvoir souverain du régent et de ceux qui étaient les maîtres de ces rois pupilles, et qui se senaient de leur nom ponr étendre leur propre puissance; et, par une conséquence nécessaire. Python et ^•leucns auraient avoué qu'ils ne tenaient leurs gouvernements que de ces rois, et qu’il» pouvaient en être dépouillés selon leur bon plaisir et sur le premier ordre. Or,
I • Diod. lib. 19, |Mg. 660, 661
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c'était renverser d'un seul coup toutes leurs prétentions ambitieuses.
Presque tous les oHieiers d’Alexandre, qui , après sa mort, avaient partagé entre eux les gouvernements de l'empire, pensaient, chacun en particulier, à se rendre souverains dans le département qui leur était échu. C’est pour cela qu'ils avaient choisi un imbécile et un enfant, i qui ils donnèrent le titre de souverain, afin d’avoir le temps, sous un gouvernement si faible, de laisser alfermir leurs usurpations. Toutes ces mesures eussent été rompues, s'ils eussent laissé prendre à Eumène un ascendant sur eux et un air de supériorité jusqu'à leur donner des ordres. Il le faisait, à la vérité, au nom des roie : mais c’est ce qu'ils voulaient éviter, ut ce qui lui attira tant d’ennemis et tant de traverses ; outre qu’ils craignaient le mérite et le génie supérieur d’Eumène, capables des plus grandes et des plus difficiles entreprises. Il est certain que de tous les capitaines d’Alexandre c’était le plus sage, le plus vaillant, le plus ferme dans ses résolutions, et le plus fidèle à tous æs engagements ; car jamais on ne l’a vu manquer à aucun , quoique les autres ne gardassent pas avec la ménie fidélité la foi qu’ils lui avaient donnée.
Au printemps, Eumène marcha du côté de Babj'lonc. Il pensa perdre son armée dans cette marche, par un stratagème de Séleucus. Elle était campée dans une plaine, prés de l’Euphrate. Séleucus, en faisant couper les digues de ce fleuve , inonda toute la campagne d’alentour. Eumène fit tant de diligence, qu’il gagna une éminence avec scs troupes : et le lendemain il trouva le moyen de faire une saignée à l’inondation, qui fit écouler l’eau; de manière qu’il en sortit, presque sans aucune perte.
Alors Séleucus ‘ fut obligé de faire une trêve avec lui, et de lui permettre de passer paisiblement sur les terres de sa province pour se rendre à Suse, où il alla mettre ses troupes dans des quartiers de rafraîchissement, pendant qu’il faisait solliciter de tous côtés les gouverneurs des provinces de la haute Asie de lui envoyer du secours : il leur avait auparavant notifié les ordres des rots. Ceux qu’il avait
■ Diod. Ilb. 19, psg. 66^061. — Plut, la Euinonc, psg. SOI.
chargés de cette commission les trouvèrent tous assemblés à l'issue d’une guerre qu’ils avaient faite de concert contre Python, gouvemenr de Médie, et qu’ils venaient de terminer. Ce • Python, faisant dans la haute Asie précisément la même chose qu’Antigonc dans la basse, avait fait mourir Philotas et s’était emparé de son gouvernement. Il en allait faire autant t tout le reste, si l’on ne s’y fût opposé par cette ligue que l’intérêt commun fit faire contre, lui. Peucestc, gouverneur de la province de Perse, fut celui à qui l’on donna le commandement en chef. Il battit Python, le chassa de la Média, et l’obligea à aller à Babylonc implorer la protection de Séleucus. Les confédéré étaient encore tous au camp après cette victoire, quand la députation d’Eumène arriva, lis se mirent aussitôt en marche du côté de Suse pour le joindre ; non qu’ils fussent véritablement attachés au parti royal, mais parce qu’ils craignaient encore plus de se soumettreà Antigone victorieux et actuellement à ta tète d’une puissante armée, qui dépossédait les gouverneurs suspects , ou les réduisait à l’état de simples officiers, amovibles et punissables à son gré.
Ils lui amenèrent toutes leurs troupes , qui faisaient une armée de plus de vingt-cinq mille hommes'. Avec ce renfort, non-seulement il se trouva en état de faire tète à Antigone, qui venait à lui , mais il lui était même beaucoup supérieur. La saison était trop avancée quand Antigone arriva sur les bords du Tigre; et il fut obligé d’entrer en quartiers d’hiver en Mésopotamie , où , avec Séleucus et Python, qui étaient alors dans son parti, il prit des mesures pour les opérations de la campagne suivante.
Il arriva une grande révolution pendant ce temps-là en Macédoine*. Olympias, mère d’Alexandre-le-Grand, que Polysperchon y avait rappelée, s'étant rendue la maîtresse des affaires, fit mourir Aridéc, ou Philippe , qui portait depuis six ans et quatre mois le litre de roi. Sa femme Eurydice eut le môme sort, ülympias lui envoya un poignard, une corde, et de la ciguë, ne lui laissant que le choix de la mort. Elle choisit la corde, et s’étrangla, après avoir prononcé mille imprécations contre sud
J An. si. 30a7;av.J. C. 3t7.
• Diod. lib. 19, pag. 039, 000.
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ennemie et sa menririèie. Nicanor, frère de Cassandre et cent des principaux amis de ce dernier fürcnt aussi mis à mort.
Tant de cruautés ne demeurèrent pas impunies. Olympias s’était retirée dans Pydna, et y avait mené avec elle ic jeune roi Alexandre, avec Roxane sa mère, Thessalonice, sœur d’Alexandre-le-Grand , et Déidamie , fllle d’Éacide roi des Épirotes, et sœur de Pyrrhus. Cassandre ne perdit point de temps , et vint l’y assiéger par terre et par mer. Eacide se préparait è porter du secours aux princesses, et était déjà en marche; mais la plus grande partie de l’armée, qui allait malgré elle à cette expédition , se révolta contre le roi , et, étant retonrnée en Épire , le condamne à l’exil. Ils tuèrent tons ses amis , et en auraient fait autant de Pyrrhus, fils d’Éacide, qui n'était qu’un enbnt , si de fidèles domestiques ne l’avaient heureusement dérobé à leur fureur. L’Épire aussitèt se déclara en faveur de Cassandre , qni y envoya Lyeisque pour prendre soin , en son nom , des affaires et du gouvernement. Il ne restait pinsde ressource à Olympias que du cété de Polysperchon , qui était actuellement en Perrhébie, petite province sur les confins de l’Étoile , et qui était prêt à aller la secourir; mais Cassandre envoya contre lui Callas , un de ses généraux , qui lui débaucha la plus grande partie de ses troupes, et l'obligea de se retirer dans Naxie , ville de Perrhébie , oii il l’assiégea. Olympias , qui avait souffert avec un courage invincible tmis les maux d’une famine extrême , ayant perdu toute espérance de secours, fiit enfin contrainte de SC rendre à discrétion.
Cassandre , pour s’en défaire d’une manière moins odieuse, inspire aux parents des principaux officiers qn’OIympias avait fait mourir pendant sa régence, de l’accuser dans l’assemblée des Macédoniens , et de demander vengeance des cruautés qu'elle avait exercées. Ils lie firent , et , après qu’on les eut ouïs , elle fat (condamnée, quoique absente , à mourir , sans que personne prit sa défense. L’arrêt de mort ainsi prononcé, Cassandre lui fit proposer par quelques amis - de se retirer à Athènes, promettant de lui fournir une galère , quand elle voudrait, pour l’y transporter. Son dessein était de la faire périr dès qu’elle serait en mer , et
de publier par toute la Macédoine que les dieux , irrité de ses horribles cruauté , l’avaient abandonnée à la merci des flots; car il craignait unretourdela partdes Macédoniens, et il voulait rejeter sur la Providence ce que sa perfidie avait d’odieux.
Soit qu’OIympias fût avertie du dessein de Cassandre, ou ipe , par un sentiment de grandeur si naturel aux personnes de son rang , elle crût pouvoir calmer l’orage par sa pr^ sence seule, elle répondit fièrement qu’elle n’était point femme à prendre la faite , et demanda à plaider sa cause dans l’assemblée publique , ajoutant que c’était la moindre grêce qu’on pût accorder à une reine, ou plutôt que c’était une justice qu’on ne pouvait refuser aux personnes de la plus basse condition. Cassandre n’avait garde d’y consentir, ayant tout lieu de craindre que le souvenir de Philippe et d’Alexandre, pour qui les Macédoniens conservaient un souverain respect , ne les fit changer tout à coup de sentiment. Il envoya donc sur-le-champ deux cents soldats, dévoués à sa passion, pour la tuer. Mais, quelque déterminés qu’ils fussent, il ne purent soutenir l’éclat de majesté qui partait des yeux et du visage de la princesse, et ils se retirèrent sans avoir exécuté leurs ordres. Il fallut employer pour ce meurtre les parents de ceux qu’elle avait fait mourir, qui furent ravis de satisfaire leur vengeance particulière en faisant leur cour à Cassandre. Ainsi périt la fameuse Olympias , fille , sœur , femme et mère de rois, qui s’était é la vérité justement attiré une fin si tragique par tous ses crimes et toutes ses cruautés, mais qu’on ne peut voir périr ainsi sans détester la scélératesse du prince qui lui ûte la vie d’une manière si indigne.
Cassandre ', se voyait déjà an chemin ouvert et assuré pour monter sur le trône de Macédoine ; mais il crut devoir prendre encore d’autres mesures pour s’y maintenir contre la vicissitude des temps , le caprice des Macédoniens , et la jalousie de ses compétiteurs. Thessalonicc , sœur d’Alexandre-le-Grand , pouvant . par sa naissance illnslre et son autorité dans la Macédoine , lui concilier l’amitié des grands et des peuples du royaume , il espéra
( Diod.lib. 10, pag. G05-007.
qu'en l'éponsant il se les attacherait d’une manière parliculière , par l’estime et le respect qu’il témoignerait pour la famille royale.
Il restait encore un obstacle à vaincre, sans quoi Cassandre aurait toujours passé pour un usurpateur et un tyran. Le jeune prince Alexandre, Gis d’Alexandre-le-^rand et de Roxane , était en vie. Il avait été reconnu roi et légitime héritier du trône. II fallait se défaire de cet héritier et de sa mère. Cassandre, enhardi par le succès du premier crime ', était bien déterminé à y en ajouter un second qui devait lui en faire tirer tout le fruit : mais la prudence voulait qu’auparavant il pressenlit les Macédoniens sur la mort d’OIympias. Car, s’ils se montraient insensibles à la perte de cette princesse, l’on pouvait s’assurer que celle du jeune roi Alexandre et de Roxane sa mère ne les toucherait pas plus. Il jugea donc à propos de ne rien précipiter, et d’aller lentement et comme par degrés dans l’exécution de son projet. Il commença par les faire conduire avec une bonne escorte au château d’Amphipolis, sous la garde de Glaucias, capitaine qui lui était entièrement dévoué. Quand ils y furent arrivés, on les dépouilla de tous les honneurs du trône; et ils n’y furent plus traités que comme des personnes privées , dont il était important de s'assurer.
Ensuite, pour déclarer ouvertement qu’il prétendait agir en souverain dans la Macédoine , et pour rendre la mémoire d’OIympias , encore plus odieuse , fl Gt faire avec beaucoup de pompe et de magniflccnce les obsèques du roi Philippe ou Aridéc , et de la reine Eurydice sa femme , qu’OIympias avait fait égorger. Il commanda le deuil accoutumé dans ces cérémonies , et Gt porter leurs corps aux tombeaux * destinés à la sépulture des rois , affectant, par ces dehors d’une douleur feinte ' de montrer du zèle pour la famille royale , pendant qu’il était tout occupé du dessein de faire périr le jeune roi.
Polysperchon , en conséquence des nouvelles qu’il reçut de la mort d’OIympias, et des
* « llaud Igoarm lumma Keiert locipi cum periculo,
« peragi cum prsmio. u (Tacit.)
* Cci tombeaux étalent dans la ville d’Éges.
* U PeracUt trUtiUa Imllamentis. a (Tacit.) [Àn^ noM3.4l.
mesures que prenait Cassandre pour monter sur le trône de Macédoine , s’était sauvé de Naxie , ville de Perrbébie, où il était assiégé , et en était sorti avec une très-petite escorte , pour passer en Thessalie , et s’y joindre à quelques troupes d’Eacide , et de là en Etolie où il était fort considéré. Cassandre le suivit de près , et entra avec son armée dans la Béolie. On voyait les anciens habitants de Thèbes errer çà et là sans demeure et sans retraite. Il fut touché du sort malheureux de cette ville ,
^ autrefois si puissante, et qu’ Alexandre avait fait raser et détruire de fond en comble. Il entreprit au bout de vingt ans, de la rétablir et de lui rendre sa première splendeur. Les Athéniens s’offrirent de rebâtir une partie desnuirailles à leurs frais. Plusieurs villes et citoyens de la grande Grèce en Italie , de la Sicile et de la Grèce proprement dite, y contribuèrent volontairement par des sommes considérables d’argent. Ainsi, en très-peu de temps, Thébes recouvra son ancienne opulence et devint plus riche que jamais par les soins et la magniGcence de Cassandre , qui en fut regardé avec raison comme le père et le restaurateur.
Cassandre , après avoir donné ses ordres pour le rétablissement de Thèbes, s’avança dans le Péloponnèse contre Alexandre , Gis de Polysperchon, et Gt marcher scs troupes droit à Argos, qui se rendit sans faire de résistance. Toutes les villes des Messéuiens suivirent soa exemple , à la réserve d’Ilbome. Alexandre , effrayé de la rapidité de ses conquêtes, tâcha de les arrêter par un combat. Mais Cassandre, qui était beaucoup inférieur en forces , ne voulut point hasarder une bataille , et jugea plus à propos de se retirer en Macédoine après avoir laissé de bonnes garnisons dans les places qu’il avait prises.
Comme il connaissait le mérite d’Alexandre, il essaya de le tirer du parti d’Antigone *, et de se l’attacher , en lui offrant le gouvernement général dn Péloponnèse et le commandement des troupes qui s’y trouvaient. Alexandre n’hésita pas à accepter une offre si avantageuse; mais il n’en jouit pas longtemps, ayant été tué malheureusement, quelque temps après, par
■ Dlod. Ilb. 10, pig. T05-70S.
quelques citoyens de Sicyone, où il demeurait actuellement, lesquels avaient conjuré sa perte. Cetle conspiration n’eut pas les suites qu'ils en avaient attendues. Cralésipolis, femme d’Aleiandre, dont le cœur n'avait rien que de mâle et de grand , ne fut point consternée à la vue de cet accident funeste. Chérie des soldats, honorée des officiers qu’elle avait toujours obligés et servis , elle prit le commandement des troupes , réprima l’insolence des Sicyoniens , les défit dans une bataille, après laquelle elle en fit attacher trente des plus mutins au gibet , apaisa tous les troubles que les séditieux avaient excités dans la ville, y rentra victorieuse, et la gouverna avec une sagesse qui lui attira l'admiration de tous ceux qui en entendirent parier.
Pendant que Cassandre faisait tons ses efforts pour s'assurer le trône de Macédoine', Antigone, d'une autre part, travaillait à se délivrer d’un dangereux adversaire. S’étant mis en campagne au printemps, il se rendit à Babylone , où il grossit son armée des tronpes que lui donnèrent Python et Séleucus. Il passa ensuite le Tigre pour attaquer Euméne. Ce dernier, de son côté n’avait rien oublié pour le bien recevoir; et il se trouvait fort supérieur à Antigone en nombre de troupes , et surtout en habileté, quoique celui-ci n’en manquât pas, car, après Eumène , c'était assurément le meilleur général et le plus habile politique de son temps.
malheur d’Eumène était que ', l'armée qu’il avait étant composée de différents corps que lui avaient amenés les gouverneurs des provinces , chacun de ces gouverneurs prétendait au commandement en chef. Eumène n’étant pas Macédonien , mais Thrace de naissance , il n’y avait pas un d’eux qui ne crût par cette raison lui devoir être préféré. D’ailleurs le faste , l’éclat , la magnificence , semblaient mettre une distance infinie entre lui et ces gouverneurs , qui se conduisaient en vrais satrapes. Par une ambition tout à fait mal entendue et mal placée ‘ , mais assez or-
• An. M. 3088; av. J. C. SlS.-Dlix]. lib. IV. pag.MS- £68.
' DIod. llb. 19, pag. 66V67V. — PlaU in Eumena, ag. SVl.biH.
> < NondeerantaalambiUonailolliU... luiuriosot ap-
dinairc aux grands, ils croyaient que donner des repas somptueux et y joindre toutes les amorces du plaisir foisait partie des devoirs d’un homme de guerre; et, mesurant le degré de leur mérite sur celui de leurs revenus et de leurs dépenses , ils se flattaient qu'ils avaient acquis par lè un grand crédit et une grande antorité sur les troupes , et qu'elles avaient pour eux toute l'estime et toute la considération possible.
Il arriva une occasion qui dut bien les détromper'. Comme les soldats marchaient pour aller cliercher l'ennemi, Eumène , tombé dans une maladie dangereuse, se faisait porter en litière assez loin de l’armée pour kre plus éloigné du bruit , à cause d’une grande insomnie qui ne lui laissait point de repos. Quand ils eurent fait quelque chemin , et qu’ils commencèrent à apercevoir l’ennemi qui paraissait sur les hauteurs, ils s'anétèrent tout court , et se mirent à crier qu’on fît venir Eumène. En même temps ils mirent leurs boucliers à terre , et déclarèrent à leurs officiers qu’ils ne marcheraient point qu’Eumène ne fût venu pour les commander. Il vint en toute diligence , hétant les esclaves qui le portaient ; et, ouvrant dos deux côtés les rideaux de sa litière, il tendait la main aux soldats, et leur marquait sa joie et sa reconnabsancc. Dès que les soldats le virent, ils le saluèrent en langage macédonien , relevèrent leurs boucliers , et les frappant avec leurs piques, ils se mirent è jeter des cris de victoire et à défier les ennemis , comme ne craignant plus rien puisqu’ils avaient leur capitaine à leur tète.
Antigone , sur la nouvelle qu’il avait eue qu’Eumène était fort mal et qu’il se faisait porter en litière à la queue de l'armée , venait dans l'espérance que sa maladie lui livrerait les ennemis entre les mains. Mais lorsque , s'étant avancé pour les reconnaître, il eut vu leur belle contenance , la disposition de leur armée , et cette litière qu’on portait de rang en rang, alors, se prenant à rire avec de grands éclats, selon sa coutume, il dit aux officiers qui l’environnaient ; Voj/ez-voui cetle litière ? c’est celle gui a rangé ces troupes
V paratus coaWvioruin et irritamenla libidiDom ut initro- O menta bclli mercareolur. a (Tacit.)
i An.M.36R9;av.J.C.3l5.
eonlrriwu$, et qui va noui comballrt; et, ^«wns perdre un moment, il fit sonner la re- ' traite , et retourna dans son camp.
Plutarque obsene que les Macédoniens , dans cette occasion , firent connaître très-évidemment qu’ils jugeaient tous les autres satrapes très-propres à donner de magnifiques festins et à bien ordonner de grandes fêtes , mais qu’ils estimaient Eumène seul capable de conduire une guerre et de bien commander une armée; rènexion solide et sensée, qui donne lieu à bien des applications, et qui fait toucher au doigt le mauvais gofit pour la gloire, et le peu de jugement des ofliciers et des commandants qui ne songent à se distinguer à l’armée que parla magnificence des repas, et qui font consister leur principal mérite à l’empo»ter sur tous les autres en luxe, et souvent à se ruiner gratuitement par de si folles dépenses ! Je dis gratuitement ; car personne ne leur en sait gré, et l’état en est plus mal servi.
Les deux -armées ‘ s’étant séparées sans combat, campèrent à trois stades* l’une de l’autre . une rivière et des ravins entre deux. Et , comme elles souffraient de grandes incommodités , parce que tout le pays était mangé , Antigone envoya des ambas.sadeurs aux satrapes et aux Macédoniens de l'armée d’Eumène pour les porter à quitter Euméne et à se rendre à lui, leur faisant è tous de magnifiques promesses. Les Macédoniens rejetèrent ses propositions , et renvoyèrent les ambassadeurs , en leur faisant de grandes menaces s’ils osaient jamais leur faire de pareilles propositions. Eumène , après les avoir loués de leur fidélité , leur dil cet apologue fort ancien :« L'n jour un K lion, devenu amoureux d’une jeune fille, a la demanda en mariage à son père. Celui-ci a répondit qu’il tenait cette alliance à grand n honneur, et qu’il était prêt à lui donner sa « fille ; mais que ses grands ongles et scs dents a tranchantes lui faisaient peur, et qu’il crai- « gnait qu’après son mariage , sur la moindre « querelle qui surviendrait dans leur ménage,
O il ne les appliquât sur sa fille un peu trop ru- « dement. Le lion, qui était passionné pour la s jeune fille, sc fit arracher sur l’heure les
• Di«l. lib. 19, pns. G7-1.
• Trob cenli iol»es
< ongles et les dents ; après quoi le père prit un « bâton, et se défit du prétendu gendre. Voilé, « ajouta-t-il , ce que prétend Antigone. Il vous a fait de grandes promesses pour se rendre « maître de toutes vos forces , après quoi il K vous fera sentir scs ongles et scs dents. «
Quelques jours après', des déserteurs d’Antigone ayant rapporté à Eumène que ce général se préparait à partir la nuit suivante sur ^ la seconde veille [vers les neuf ou dix heures du soir) , Eumèue sc douta d’abord que son dessein était de gagner la province de Gabène , qui était un pays gras et capable de nourrir de grosses armées , et d’ailleurs trèscommode et très-sèr pour des troupes, à cause des rivières et des ravins dont il est traversé; c’est pourquoi il résolut de le prévenir. Dans cette vue, il persuada à force d’argent à quelques soldats étrangers d’aller comme déserteurs dans le camp d’Antigone, et de dire qu’Eumène devait les attaquer à l’entrée de la nuit. En même temps il fit partir les bagages , et donna ordre aux troupes de prendre de la nourriture et de se mettre en marche. Antigone, sur ce faux avis qu’Eumène venait l’attaquer, tint son armée sous les armes ; cependant Eumène avançait chemin. Antigone sut bientôt de ses coureurs qu’Eumène avait décampé : et , connaissant qu’il avait été surpris par son ennemi , il ne laissa pas de continuer dans son premier dessein ; et , ayant commandé aux troupes de lever le camp, il fit tant de diligence, que sa marche avait l'air d’une poursuite. Mais , voyant qu’il lui était impossible de joindre avec toute son armée Eumène , qui avait au moins six henres d’avance , il laissa son infanterie sous les ordres de Python : et , prenant sa cavalerie , il marcha à toute bride , de manière qu’au point du jour il atteignit l’arrière-garde des ennemis , qui descendait une colline. Il s’arrêta sur la hauteur. Eumène , qui vit cette cavalerie, ne douta point que toute l’armée n'y fût, et s’arrêta pour se mettre en bataille. Ainsi Antigone rendit la pareille à Eumène , et l’amusa à son tour; car il l’empêcha de continuer sa marche , et donna ù son infanterie le temps d’arriver.
< Diod. Mb. 19, pig. C72, 003.
Alors les deux arméi's se rangèrent en bataille Celle d'Eumène avait trcnlc-cinq mille hommes de pied , plus de six mille r.hevaux , et cent quatorze éléphants; celte d'Antigone , vingt-huit mille hommes de pied, huit mille cinq cents chevaux, et soixante-cinq éléphants. Le combat Tut rude et opiniâtre , et poussé bien avant dans la nuit, car c'était pleine lune ; cependant la perte ne fut pas fort considérable ni d'un cAté ni d'un autre. Antigone perdit de son infanterie trois mille sept cents hommes , et de sa cavalerie cinquante-quatre; il eut plus de quatre mille hommes de blessés. Eumène perdit cinq cent quarante hommes de pied, très-peu de cavaliers, et eut plus de neuf cents hommes de blessés. La victoire était réellement du cèté d'Eumène; mais, comme ses troupes , quelques instances qu’il leur en fit, ne voulurent point revenir sur le champ de Ivataille pour enlever les corps , ce qui , chez les anciens, était la preuve et comme le sceau de la v'ictoire, elle fut attribuée au parti d'Antigone, qui y revint et ensevelit ses morts. Le lendemain, Eumène envoya demander par un héraut la permission d'enterrer les siens, qui lui fut accordée, et il leur ht rendre les honneurs funèbres avec toute la magnificence possible.
Dans cette cérémonie ', arriva une dispute fort singulière. Parmi les morts se trouva un officier indien qui avait amené avec lui ses deux femmes, dont il avait épousé l’une tout récemment. La loi du pays , et l’on prétend qu’elle subsiste encore, ne permettait pas é One femme de survivre à son mari ; et, si elle refusait d’être brûlée avec lui sur son bûcher , elle était deshonorée pour toujours, obligée de demeurer veuve tout le reste de sa vie, et condamnée à une sorte d’excommunication, ne pouvant plus assisteraui sacrifices ni é aucune autre cérémonie de la religion. La loi ne parlait que d’une seule femme. Ici il s’eu trouvait deux, dont chacune prétendait devoir être préférée b l’autre. L’ancienne faisait valoir son droit d'antiquité ; la jeune répondait que la loi même donnait exclusion à sa rivale, parce qu’actuellemcnt elle était grosse. En effet, la chose fut ainsi jugée. La première se retira
• DM. iib.it, psg. S7a«re.
• DM. Ub. 19. PH- <RM80
fort triste , baignée de larmes, déchirant ses habits, et s’arrachant les cheveux, comme s'il lui était arrivé un grand malheur. L’autre, an contraire, triomphant de joie , accompagnée . d’un nombreux cortège de parents et d'amis, parée de ses plus riches ornements comme dans un jour de noces , s'avance avec gravité vers le lieu de la cérémonie. Lé, après avoir distribué ses pierreries et tous ses bijoux A ses parents et à ses amis, et leur avoir dit les derniers adieux, placée sur le bûcher par la main de son propre frère, elle expire an milieu des louanges et des acclamations de presque tous les spectateurs, quelques-uns pourtant, dit l’historien, traitant d'inhumanité et de barbarie une si étrange coutume. C'était en effet un véritable homicide, contraire aux lois les plus inviolables de la nature , qui défendent d'attenter sur sa propre vie, d'en disposer selon son caprice, d’oublier qu’elle n'est qu’un déjièt qu’il ne faut rendre qu'à celui dont on le tient. Loin qu’un tel sacrifice dût entrer dans les marques de respect et d’amitié que l’on doit à un mari, c’était en faire une idole sanguinaire et impie que de lui immoler de si précieuses victimes.
Pendant toute cette campagne ' la guerre fut opiniâtre des deux cûtés : la Perse et la Médie en furent le théâtre. Les marches et les contre-marclies firent parcourir aux armées ces deux grandes provinces. On employa de part et d'autre toute l'adresse, la ruse et les stratagèmes que peut fournir la plus grande capacité jointe A une longue expérience dans le métier de la guerre. Quoique Eumène eût une armée mutine et très-malaisée A gouverner, il remporta néanmoins pendant cette campagne plusieurs avantages sur les ennemis; et, quand il fut question d’entrer dans des quartiers d’hiver, Eumène eut encore l'habileté de prendre les meilleurs dans la province de Gabène, et d'obliger Antigone à en aller chercher dans le nord, en Médie, où l'on ne pouvait arriver qu’après vingt-cinq jours de marche.
Les troupes dXumène étaient si peu soumises*, qu’il n’y eut pas moyen de les obliger à
< DM. Iib.19, ptg.flBOOai.
• Id. Ibid. ptg. 089488. — PlnL In Eamen. gag. SOS. — Corml. N»p. cap. 8dt.
se tenir assez proche les ânes des autres pour se rassembler promptement en cas de besoin. Kllcs voulurent absolument des quartiers fort éloignés, et qui occupaient toute l'étendue de la province, oRn d'étre plus commodément et d’y avoir tout en plus grande abondance. Enfin CCS troupes étaient si écartées, qu’il leur fallait plusieurs jours pour se rassembler en corps. Antigone, qui en fut informé, vint, au coeur de l’hiver, de fort loin, dans l’espérance de tomber inopinément sur ces différents corps ainsi dispersés.
Hais Éuffléne n’était pas homme à se laisser surprendre. Il avait eu la précaution d’envoyer en divers endroits des espions sur des dromadaires, l’animal de tous le plus léger, pour être instruit, à propos, de tous les mouvements de l’ennemi, et les avait si bien placés, qu’il eut avis de cette marche avant qu’Aiitigone pdt arriver à aucun de ses quartiers ; ce qui lui donna le moyen de sauver l’armée par un stratagème, lorsque tous les autres géiiérauv la regardaient déjà comme perdue. Il fit poster sur les montagnes, du cété d’où venait l’ennemi, les troupes qui se trouvèrent le plus à portée; et, la nuit suivante, il leur fit allumer un aussi grand nombre de feux que si toute l’armée y eût été campée. Antigone eut aussitôt avis, par ses gardes avancées, qu’on voyait ces feux dans un grand éloignement. Il crut qu’Euméne y était campé avec toutes ses troupes et en état de le recevoir. Pour ne pas exposer son armée , fatiguée par scs longues marches, à une action avec des troupes fraîches, il fit halte, afin de donner à ses gens le temps de se remettre un peu ; et Eumène eut par là tout le temps nécessaire pour assembler scs forces avant que l’ennemi fût sur lui. Alors Antigone, voyant que son coup était manqué, plein de douleur de s’ètre laissé ainsi abuser , résolut d’en venir à une bataille.
Les troupes d’Euméne , s’étant toutes rassemblées auprès de lui, admiraient sa grande prudence et sa grande habileté, et voulurent qu’il les commandât seul. Les deux capitaines des compagnies des argyraspides , Antigène et Teutame, au désespoir de cette distinction, qui lui était si glorieuse , résolurent de le faire l^rir, et entraînèrent dans leur complot la plupart des satrapes- et dés premiers oRIciers.
L’envie est une maladie qui se guérit rarement, et que les remèdes mêmes, pour l’ordinaire, ne font qu’aigrir. Toutes les précautions de sagesse, de modération, de condescendance , qu’Eumène avait employées, ne purent amollir ces cœurs barbares , ni éteindre leur jalousie. Pour l’apaiser, il aurait fallu qu’il eût renoncé à son mérite et à sa vertu, qui en étaient la seule cause. Il plaignait souvent en lui-mème son malheur, d’avoir à vivre, non parmi des hommes, disait-il, mais parmi des bêtes féroces. On avait déjà formé plusieurs conspirations contre lui, et il se voyait, tous les jours, exposé au même danger. Pour en détourner l’effet, s’il était possible, il avait imaginé d’emprunter, sous différents prétextes de besoins pressants, des sommes considébles de ceux qui paraissaient les plus déclarés contre lui, afin de les retenir au moins par la vue de leur propre intérêt , et par la crainte de perdre les sommes qu’ils lui avaient prêtées, s’il venait à périr.
Ici ses ennemis, déterminés absolnment à le perdre , tinrent conseil pour délibérer oû, quand et comment ils exécuteraient leur entreprise. Ils convinrent tous qu’il fallait se servir de lui pour la bataille qu’on était près de livrer, et s’en défaire d’abord après le combat. Eudame, qui commandait les éléphants, et Phédime allèrent sun-le-champ rapporter à Eumène cette résolution , non par aucune bonne volonté qu’ils eussent pour lui , mais uniquement par la crainte oû ils étaient de perdre l’argent qu’ils lui avaient prêté. Ils les remercia, et les loua extrêmement de leur affection et de leur fidélité.
Etant rentré dans sa tente, il fit son testament, déchira et brûla tous scs papiers et toutes les lettres qu’on lui avait écrites , ni voulant pas qu’après sa mort ceux qui lui avaient donné des avis secrets fussent exposés aux accusations et aux calomnies. Après avoir ainsi disposé de ses affaires, et se trouvant seul, il délibéra en lui-même sur le parti qu’il avait à prendre. Mille pensées, toutes contraires et opposées, se pimentaient à lui. Devaitil se fier à des officiers et à des généraux qui avaient juré sa perte? Ne lui était-il pas permis d’employer contre eux le zèle et l’affection des soldat, qui lui étaient inviolablemenl attachés?
Diu . Coogli
Mais le parti le plus sûr ne serait-il pas d’aller, CD traversant la Hédie etrArménie.sc jeter dans la Cappadoce, lieu de sa résidence, pour y trouver un asile assuré? Ou plulAt, ne pourrait-il pas, pour se venger de ces traîtres, les abandonner au milieu du combat, et livrer la victoire aux ennemis? car, dans une situation si désespérée, que ne vient-il poiptdans l’esprit à à un homme que des perfides poussent aux dernières extrémités ! Mais cette dernière pensée lui fit horreur, et , résolu de faire son devoir jusqu’au dernier soupir et de combattre jusqu’à la fin pour son prince , qui lui avait mis les armes en main, il abandonna son sort, dit Plutarque, à la volonté des dieux, et ne songea plus qu’à préparer ses troupes au combat.
Il avait trente-six mille sept cents hommes de pied, plus de six mille chevaux, et cent quatorze éléphants. L’armée d’Antigone était composée de vingt-deux mille hommes de pied, de neuf mille chevaux, avec quelque cavalerie mède, et de sdixanteKïinq éléphants. Antigone plaça sa cavalerie sur les deux ailes, son infanterie an centre, les éléphants sur une première ligne tout le long du front de la bataille, et remplit de soldats armés à la légère les vides qui se trouvaient entre les éléphants. Il donna le commandement de l’aile gauche à Python, celui de la droite à Uëmétrius son fils, et il devait lui-méme y combattre en personne avec l’élite de ses troupes. Eumène rangea son armée à peu prés de la même sorte, se plaça à l’aile gauche avec ce qu’il avait de meilleures troupes, pour faire tète à Antigone , et laissa le commandement de la droite à Philippe.
Avant le combat, il exhorta les Grecs et les barbares à bien bire leur devoir; car, pour sa phalange et les argyraspides , bien loin qu’ils eussent besoin qu’il les excitât, ils étaient les premiers à l’encourager, en l’assurant que les ennemis ne les attendraient point. C’étaient les plus vieilles troupes, qui avaient servi sous Philippe et sous Alexandre, tous vieux athlètes couronnés cent fois dans les combats, jusquelà toujours invincibles, et qui n’avaient jamais été battus dans aucune action. C’est pourquoi, allant tète baissée charger les troupes d’Antigone, ils criaient à ces soldats : SciUraU que vous iltt, c’est contre vos pères que vous com-
battez ; et se jetant sur eux avec furie , ils enfoncèrent cette infanterie, aucun des bataillons n’ayant pu soutenir ce choc, et la plus grande partie fut taillée en pièces.
Il n’en fut pas de même de la cavalerie. Le combat s’étant donné dans un terrain sablonneux, le mouvement des hommes et des chevaux y avait élevé de si grands tourbillons de ^ poussière, qu’on ne voyait pas à trois pas de \ soi. Antigone, à la faveur de ce brouillard, fit i un détachement de sa cavalerie , supérieure à celle des ennemis, et leur enleva tout leur bagage sans qu’on s’en aperçût. En même temps il enfonça la cavalerie ennemie, Peucestre, qui la commandait, et qui jusque-là avait donné mille preuves de bravoure, ayant lâché le pied et entraîné avec lui tous les autres. Euméne fit de vains efforts pour les rallier : la déroute fut entière de ce cAté-là , comme l’avantage avait été complet de l’autre. La prise du bagage valut plus à Antigone que la victoire à Eumène ; car les soldats de ce dernier, trouvant à leur retour leur bagage enlevé avec leurs femmes et leurs enfants, au lieu d'employer leurs épées contre l’ennemi pour les recouvrer, ce qui leur aurait été facile, et de quoi Eumène leur répondait, ils tournèrent toute leur furie contre leur propre général.
Ayant pris leur temps, ils se jettent sur loi , lui Aient son épée, et avec sa propre ceinture ils lui lient les mains derrière le dos. Dans cet état, ils le font passer au travers de la phalange macédonienne, rangée en baie sous les armes , pour aller le livrer à Antigone , qui était convenu de leur rendre à ce prix tout leur bagage. « Soldats , leur dit-il en passant, je
> vous en conjure an nom des dieux, tuez-
> moi ici vous-mêmes, car, aussi bien, ma mort
> sera toujours votre ouvrage quand Antigone » me fera mourir. Si vous ne voulez pas prêter » vos mains à ce ministère, rendez au moins t> la liberté à une des miennes ; elle me rendra a le service que vous me refusez. A cette con- » dition, je vous délivre et vous absous de a toutes les peines que vous pouvez craiiia dre delà vengeance des dieux pour le crime B que vous commettez à mon égard. » On bâta sa marche, pour éviter ces sortes d’apostrophes, qui pouvaient réveiller l’affection des troupes.
lüules celles d’Antigone étnient sorties à sa rencontre, et il ne restait presque personne clans son camp. Quand cet illustre prisonnier y fut arrivé, Antigone n’eut pas le courage de le voir , parce que sa prcîscncc seule était un sanglant reproche contre lui. Comme ceux à qui il l’avait donné en garde lui demandaient comment il voulait qu’on le garddt, Comme un éléphant, leur dit Antigone, ou comme un lion; ces deux espèces d'animaux étant des plus è craindre. Mais, quelques jours après, attendri et touché de compassion , il commanda qu’on lui (Uét scs fers les plus pesants , et qu’on lui donneU un de ses domestiques pour le servir; et il permit à ses amis de le voir , de passer î;vcc lui les journées entières, et de lui porter tous les rafraîchissements dont il pourrait avoir besoin.
Antigone fut quelque temps en balance sur ce qu’il devait faire de son prisonnier. Ils avaient été amis intimes en servant sous Alexandre. Le souvenir de cette amitié réveilla quelques sentiments de bonté pour lui, qui combattirent pendant quelque temps contre son intérêt. Son fils Démétrins sollicita fortement aussi en sa faveur, souhaitant avec passion, par pure générosité, qu’on sauvêt la vie à un si brave homme ; mais Antigone, qui connaissait sa fidélité inflexible pour la famille d’Alexandre, sentant quel dangereux ennemi il avait en lui , et combien il était capable de rompre toutes scs mesures s’il s’échappait de ses mains , n’osa pas lui laisser la vie. Il ordonna qu’on SC défit de lui dans la prison.
Telle fut la fin d'un homme des plus accomplis de son siècle en tout genre , et des plus dignes de succéder à Alexandre. Il n’en avait pas la fortune, mais il ne lui était peut-être pas inférieur en mérite : véritablement brave sans témérité , et prudent sans faiblesse. Issu d'une basse naissance , dont il ne rougissait point , il s’avança par degrés jnsqu’aux premières places, et aurait pu aspirer au tréne s'il avait eu plus d’ambition , ou moins de probité. Dans un temps oti les brigues et les cabales , animées par le motif le plus capable de remuer le cœur humain, je veux dire l’envie de régner, ne connaissaient ni sincérité ni bonne foi , ne respectaient ni les liaisons du sang ni les droits de l’amitié, et foulaient anx
pieds les lois les plus sacrées , Ëmneoe conserva toujours pour la famille royale un attachement et une fidélité inviolables, que nulle espérance, nulle crainte, nul renversement de fortune, nulle élévation, ne purent janui» ébranler. Et c’est ce caractère-là même de probité, qui blessait ses collègues ; car il arrive souvent que la vertu s’attire des inimitiés et des haines', parce qu’elle semble faire des reproches à ceux qui pensent autrement, et leur montrer leurs défauts de trop près.
Il possédait toutes les qualités guerrières dans un souverain degré: la science miUtaire, le courage , la prévoyance ,' la fermeté d'àme, une fécondité merveilleuse de ruses, de stra- tagèmes, de ressources dans les périb les pins inopinés et dans les conjonctures les plus désespérantes. Mais je mets au-dessus de tout cela un caractère de probité et les sentiments d’honneur qui dominaient en lui, et qui n’accompagnent pas toujours ces autres qualités brillantes dont j’ai parlé.
Un mérite si éclatant, si universel, et en même temps si modeste , qui devait , exciter l’estime et l’admiration des antres commandants , ne servit qu’à les irriter et à aigrir lear envie; défaut trop ordinaire aux personnes d’une grande qualité ! Ces satrapes, pleins d’eux-mêmes , voyaient avec un œil jaloux , et avec une sorte d’indignation , qu’un otBcier sans naissance , mais plus brave , plus habile, plus expérimenté qu’eux , était arrivé par degrés jusqu’aux places les plus éminentes , qu’ils croyaient n’étre dues qu’à ceux qui portaient un grand nom et qui étaient issus d’une ancienne et illustre famille ; comme si la vraie . noblesse ne consistait pas dans le mérite et dans la vertu ' !
Antigone et toute l’armée célébrèrent les funérailles d’Euméne avec magnificence et lui rendirent les plus grands honneurs , sa mort ayant éteint l’envie et toute crainte. Ils envoyèrent ses os et ses cendres , dans une urne d’argent, à sa femme et à ses enfants, en Cap-
• I Indoslris innæcnlivque <pu>< malls artibni ifir«v- <t $1... Eliam gtorta vlrtui infensoa h^el. ut dinif a c propioqoo dherta ar^ieii*. > (Tacit.)
* NoblIiUsiolaesUtqiieanica virtuf.
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padoce: faible dédommagement pour une veuve et pour des orpliulina désolés !
0 VI. SiLCDCVt, PrOLfcMàl, LTSMAQUE BT CAfSA?«- DB8, rOltllE?(T G7(B LICCB COJITBB ANT140KB. CbLUN Cl E5LfeTB A PtOL^MÉE LA STRIB ET LA PüÉElClE. ET SERERD MAITRE tIB TVR APRES UR LO!<G SIÈGE. DÉ- MÉTMÜS.PILS D'AirriGORE, COMMERCE A SE PAIRE
corraiteb bars l'Asie Mirbl'rb. Il perd grb prb> MIERE bataille. ER GAGRE GRESECORDE. SÈLEOCUS SS BERD MAITRE DE BaBVLORB. TraITÈ DE PAIX ER- TBB LES PPIRCES, QUI EST ROMPU SUR-LE-CUAMP.
Cassardrr fait mourir le jeure roi Alexarobe,
ATBCHOXARB. sa MERE. HkRCULB. AUTRE PILS O'A- LEXARORI-LE^RARO. EST TUÉ AUSSI PAR POLTSPER' CUOR. AVEC SA MÈRE BaHSIRB. ARTIGORB FAIT MOU- RIR Cléopâtre, soeur du même Alexardre. Kê- TOLTE D'OpBELLAS DARS LA LiBTB.
Antigone, se regardant désormais comme le maître' de l’empire d’Asie, pour se le mieux assurer fit une réforme dans les provinces d’Orient. Il cassa tous les gouverneurs dont il se défiait, et mit à leur place des sujets sur qui il croyait pouvoir compter. Il âta même la vie à plusieurs que leur trop grand crédit lui rendait formidables. Python , gouverneur deMédie, et Antigène, général des argyraspides, furent du nombre de ces derniers. Il avait aussi mis Séicucus, gouverneur de Babylone, sur la liste des proscrits ; mais il se sauva , et s’alla mettre sous la protection de Ptolémée , eu Égypte. Pour les argyraspides , qui avaient trahi Eumene, il les envoya dans l’Arachosie , la province de l’empire la plus éloignée , et donna ordre à Syburtius , qui en était gouverneur , de faire en sorte qu’ils y périssent tous et que pas un ne retouruAt en Grèce. La juste horreur qu’il eut de la manière lèche dont ils avaient trahi leur général n’eut pas peu de part à cette résolution , quoiqu’il jouit , sans scrupule et sans remords, du fruit de leur trahison. Une raison encore plus forte le détermina à prendre ce parti. Scs soldats étaient mutins, intraitables, licencieux, sans obéissance , sans d'iscipline , capables par leur exemple de corrompre les autres troupes et de le trahir lui-même. Ainsi il n’hésita point A les faire périr.
■ An. M. mo-, .IV. l. C. 313. - Di*d. lib. I». 68»-
soi, cl 0S7, eus.
Séleucus sut si bien représenter A Ptolémée la puissance formidable d’Antigone', qu’il l’engagea dans une ligue avec Lysimaque et Cassandre , qu’il avait aussi convaincus , par les exprès qu’il avait envoyés , du danger qu’ils avaient à craindre de la part de ce prince. Antigone s’était bien douté que Séleucus ne manquerait pas de les solliciter à prendre des mesures contraires à ses intérêts; et il avait envoyé, è chacun des trois, des ambassadeurs pour renouveler la bonne intelligence avec eux pard&s assurances de son amitié. Quel fond pouvait on faire sur les assurances d’amitié d’un perGde qui tenait de dépouiller ou de faire mourir tant de gouverneurs, par la seule ambition de régner seul aux dépens de tous ses collègues ‘1 Aussi les réponses qu’il reçut lui firent assex comprendre qu’il (allait se préparer à la guerre ; et là-dessus il quitta f Orient , et se rendit dans la Cilicie , portant avec lui des trésors considérables qu’il avait tirés de Babylone et de Suze. Là il lit de nouvelles levées , mit ordre à diverses alTaires dans les provinces de l’Asie Mineure, et marcha ensuite vers la Syrie et vers la Phénicie.
Son dessein était de les enlever àPtolémée*, et de s’emparer des forces de mer de ces deux provinces, qui lui étaient absolument nécessaires dans la guerre qu’il allait avoir avec les confédérés; car, sans être maître de la mer et avoir du moins les ports et les vaisseaux des Phéniciens à sa disposition, il ne pouvait espérer aucun succès contre eux. Il arriva trop tard pour surprendre les vaisseaux. Ptolémée avait déjà emmené en Egypte tous ceux qui s’étaient trouvés dans la Phénicie ; et ce ne fut pas même sans peine qu’ Antigone se rendit maître des ports ; car Tyr , Joppé et Gaza flrcnt de la résistance. Il vint bientôt à bout des deux dernières de ces villes; mais , pour réduire Tyr , il lui fallut un temps considérable.
Cependant, comme il était maître de tous les autres ports de Syrie et de Phénicie, il y (U aussitôt travailler à construire des vais- . seaux. On ût abattre pour cela une infinité d’arbres sur le mont Liban , qui était rempli
' An. S1.30ü0:av. J.C. 3lt.-r)i0d. Mb.l», |as.<»8-
> Ülod. P jg. 700-703.
Diqiîij-:-:-: l. , (.joo^lt
de cèdres et de cyprès d’une beauté et d’une hauteur extraordinaires , et on ies transporta dans les différents ports où l’on devait travailler, ce qui occupa plusieurs milliers d’hommes. Enfin , avec les vaisseaux qui lui vinrent de Cypre, de Rhodes, et de quelques autres villes avec lesquelles il avait fait alliance , il se trouva une Hotte considérable qui le rendit maître de la mer.
O qui contribua à redoubler son ardeur pour cet ouvrage , fut un affront que lui avait fait Séleucus. Pendant qu’il était occupé au siège de Tyr , Séleucus avec une flotte de cent voiles que Ptolémée lui avait prêtée , y vint passer à la vue de son armée pour le braver ; et , en effet , cette insulte avait beaucoup découragé ses troupes , et donné aux alliés d’Antigone une idée de sa faiblesse , qui lui faisait beaucoup de tort. Pour prévenir l’effet de ces impressions désavantageuses, il fit venir les principaux de ses alliés, et les assura que, cet été-là même , il aurait en mer une flotte supérieure à tontes celles de ses ennemis. Il leur tint parole avant la fin de l’année.
Hais ', s’apercevant que , pendant qu’il était ainsi occupé en Phénicie , Cassandre gagnait du terrain sur lui dans l’Asie Mineure , il s’y rendit avec une partie de ses troupes . et laissa arec le reste Démétrins son fils , qui n’avait alors que vingt-deux ans , pour défendre la Syrie et la Phénicie contre Ptolémée. Ce Démétrins sera fort célèbre dans la suite , et je marquerai bientèt quel était son caractère.
Tyr était alors aux abois. La flotte d’Antigone lui coupait les vivres et lui enlevait toutes les provisions*, et la ville fut bientèt obligée de capituler. La garnison que Ptolémée y avait obtint la permission d’en sortir avec tous ses effets, et l'on promit aux habitants qu’ils jouiraient des leurs sans qu’on y touchât. Andronic , qui commandait au siège , fut ravi d’entrer , à quelque prix que ce fût , dans une place si importante, surtout après un siège qui avait si fort fatigué scs troupes , et qui avait duré quinze mois.
Il n’y avait que dix-neuf ans qu’Alcxandre
• An. M. aeaiiav.J. C.313.
> Dlo'l.lib. IV.pag. 703.
avait détruit cette ville d’une manière à faire croire qu’il faudrait des siècles entiers pour la rétablir; et cependant, en si peu de temps, elle fut en état de soutenir ce nouveau siège , qui dura plus d’une fois autant que celui d’Alexandre. On voit par là quelles ressources donne le commerce; car ce flit uniquement par ce moyen qu’elle se releva de ses ruines cl reprit presque tout son ancien éclat. Tyr était alors le centre du commerce de l’Orient et de l'Occident.
Démétrins, qui va commencer à se (aire connaître', et qui sera dans la suite surnommé Poii'orcéla*, c’est-à-dire preneur de miles, était fils d’Antigone. R avait une taille avantageuse et une beauté singulière. On voyait sur son visage de la douceur mêlée de gravité*; quelque chose de serein, et, en même temps, qui inspirait de la terreur; une vivacité de jeunesse tempérée par un air héroïque , et par une majesté véritablement royale. On trouvait le même mélange dans ses mœurs, qui étaient également propres à étonner et à charmer. Pendant qu'il n’avait rien à faire, il était d’un commerce délicieux : rien n’égalait la somptuosité de ses festins , de son luxe , et de toute sa manière de vivre ; c’était le plus magnifique, le plus voluptueux, et le plus délicat de tous les princes. D’un autre côté , malgré ces voluptés et ces délices , quand il était question de quelque entreprise , c’était le plus actif et le plus vigilant de tous les hommes. Rien n’égalait sa vivacité et son courage , que sa patience et son assiduité au travail. Voilà quel sera le caractère du jeune prince qui commence à se mettre sur les rangs.
Plutarque fait observer en lui , comme un trait qui le distinguait des autres princes de son temps , le profond respect qu’il avait pour son père et pour sa mère ; respect qui n’était point simulé ni de simple cérémonie, mais qui
< Plut. InDemetr-, pag. 889, 890.
* Ce mot vient de n^>iop3cc(V , wbmobsidtre, dont bncloe eitiroXi;, arti, et tpio; , leplam, rotlwn, propuffnacujum.
*Tô yûp avTÔ ^étpoc , xni vôCov xnl
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partait du cœur et était sincère et réel. Antigoue , de son cétë , avait pour son Ois une affection , une tendresse vraiment paternelle , qui allait même jusqu’à la familiarité , mais sans rien diminuer de l’autorité de père et de roi , et qui formait entre eui une union et une conOancc exemptes de toute crainte et de tout soupçon. Plutarque en rapporte un exemple. Un jour qu' Antigone était occupé à donner audience à des ambassadeurs , Déraétrius , revenant de la chasse , entra dans la salle , salua son père d’un baiser, et s’assit auprès de lui, tenant encore ses dards dans ses mains. Antigone venait de rendre réponse à ses ambassadeurs, et il les renvoyait. Hais il les rappela, et leur dit à haute voix ; Fous direz de plus à vos maures la manière dont nous vivons mon fils et moi : leur faisant observer qu’il ne craignait point de le laisser approcher de sa personne avec ses armes ' , et que cette bonne intelligence qui régnait entre son fils et lui feisait la plus grande force de scs états , et en même temps sa joie la plus vive et la plus sensible. Il faut revenir à notre sujet.
Antigone*, étant passé dans l’Asie Mineure , eut bientôt arrêté les progrès de Cassandre. Il le pressa même si vivement , qu’il l’obligea à s’accommoder avec lui à des conditions fort honteuses. Aussi , à peine le traité fut-il conclu, qu’il s’en repentit , et le rompit en envoyant demander du secours à Ptolémèe et à Sèleucus et en recommençant la guerre. Les violements de la bonne foi et des traités étaient comptés pour rien par la plupart des princes dont j’écris maintenant l’histoire. Ces indignes moyens, qui déshonoreraient justement des particuliers, leur paraissaient un sujet de gloire.Ils s’applaudissaient de leurs perfidies comme d’une marque d’habileté dans le gouvernement; et ils ne s’apercevaient pas qu’en user de la sorte, c’était apprendre à leurs troupes à leur manquer de fidélité , et s’éter à eux-mémes tout prétexte de se plaindre des révoltes de leurs sujets, qui ne faisaient que les imiter. C’est par ces sortes d’exemples contagieux que tout un siècle se corrompt et
* LnGrtci, non plus que la BoduIi», ne portelcnl da arma que lonqu' il éluit qnalionde l’en servir a la gnerre ou à la cbaaw.
• Diod. Ub. 19 pag. 710.
renonce sans honte aux sentiments d’honneur et de probité , parce que ce qui est devenu commun ne parait plus honteux. Ce renouvellement de guerre retint Antigone plus longtemps qu’il n’aurait voulu , et donna occasion à Ptolémée de remporter sur lui des avantages considérables de l’autre côté.
D’abord il passa arec sa flotte dans l’Ile de Cypre *, et la dompta presque entièrement. Nicoclès , roi de Paphos , l’une des villes de celte Ile , se soumit alors comme les autres ; mais , une année on deux après , il fit alliance secrètement avec Antigone. Ptolémée , eu ayant eu avis, pour empêcher que d’autres princes ne suivissent son exemple , chargea quelques officiers qu’il avait en Cypre de le faire mourir. Ceux-ci, ne pouvant se résoudre à exécuter cet ordre par eux-mémes , pressèrent vivement Nicoclès de le prévenir par une mort volontaire. C’est le parti qu’il prit, et, se voyant sans ressource , il se tua lui-méme. Quoique Ptolémée eût ordonné à ces officiers de respecter la reine Aiithéa et les autres princesses qu’ils rencontreraient dans le palais de Nicoclès , ils ne purent empêcher qu’elles ne suivissent l’exemple de ce roi malheureux. La reine, après avoir tué ses filles de sa propre main et avoir exhorté les autres princesses ses belles-sœurs à ne pas survivre au malheur qui venait d’arriver au roi leur frère, se tua aussi elle-même. La mort de ces princesses fut suivie de celle de leurs époux , qui, avant que de se tuer , mirent le feu aux quatre coins du palais. Telle fut l’horrible et sanglante tragédie qui se passa en Cypre.
Ptolémée, apr^ s’ètre rendu maître de celte Ile, alla faire une descente dans la Syrie, et de là dans la Cilicie, où il fit un grand butin et beaucoup de prisonniers qu’il emmena en Égypte *. Sèleucus, à sou retour, lui communiqua un projet pour regagner la Phénicie et la Syrie, et l’exécution en fut résolue. Il y alla en personne avec une belle armée, après avoir apaisé heureusement une révolte qui s'était excitée parmi les Cyrénéens; et il trouva Démétrius à Gain, qui lui en disputa l’entrée. On en vint à un combat opiniâtre , où Ptolémée
< Diod. Bb.ïO,|MS.«7t.
• An. M. 3099; a«. I. C. 312. - Diod iib. 19, pig. 719- 72t. — Plu. In. Donetr. pag. 891.
remporta enfln la victoire. Démétrins y eut cinq mille hommes tu6s et huit mille faits prisonniers. Il perdit aussi ses tentes, son argent, et tout son équipage. Il (ut obligé de se retirer Ini-méme à Azot, et de là à Tripolis, ville de Phénicie, sur la frontière de la hante Syrie, et d’abandonner à Ptolémée tonte la Phénicie, la Palestine, et la Célésyrie.
Avant que de partir d'Acot, il avait fait demander la permission d'enterrer les morts. Ptolémée ne se contenta pas de la lui accorder : il lui envoya encore tout son équipage , ses tentes, scs meubles, ses amis et ses domestiques sans rançon ; et il Ini flt dire qu’ils ne devaient pas faire la guerre entre eux pour les richesut, mois pour ta gloire. Un païen ne pouvait pas mieux penser ; encore ne peuton pas dire qu’il pensât ainsi réellement. Démétrius, touché d’une générosité si obligeante, pria sur l’heure les dieux de ne pas le laisser longtemps redevable d’un si grand bien&it à Ptolémée, et de lui fournir une prompte occasion de lui rendre la pareille.
Ptolémée envoya le reste des prisonniers en Egypte pour s’en servir sur la Botte; ensuite il poussa ses conquêtes. Toute la cétede Phénicie se rendit â lui , excepté la ville de Tyr. Il flt parler secrètement â Andronic, qui en était gouverneur, et l’un des plus braves officiers d’Antigone et des plus attachés au sei^ vice de son maître, pour l’engager à lui remettre la place de bonne grâce , et à ne pas l’obliger d’en faire le siège dans les formes. Andronic, qui comptait sur l’attachement des Tyrienspour Antigone, répondit avec fierté, et même avec insulte et mépris pour Ptoleroée. U fut trompé dans ses espérances. La garnison et les habitants le forcèrent de se rendre. Alors il se crut perdu sans ressource, et que rien ne serait capable de faire oublier à un vainqueur l’insolence avec laquelle il avait parlé de lui. Il fut encore ici trompé. Le roi d’Égypte, bien loin d’user de repr^illes avec le capitaine qui l’avait si indignement insulté, se flt un devoir de se l’attacher par les amitiés qu’il lui témoigna quand il vint pour le saluer.
La perte de la bataille n’abattit point le courage de Démétrius, comme il aurait pu arriver aisément à un jeune prince à qui sa première
action avait si mal réussi. Avec la fermeté d’an général consommé dans l’art militaire et accoutumé aux inconstances et aux vicissitudes des armes, il se mit à lever de nouvelles troupes et â Bure de nouveaux préparatife. Il s’assura des villes et exerça continuellement ses soldats.
Quand Antigone reçut la nouvelle de la perte de cette bataille, il n’en fut pas fort ému, et dit froidement : PloUmée a vainru des jeunes gens , bientôt il combattra contre des hommes. Ne voulant point rabattre ni arrêter le courage et l’audace de son Gis , il ne s’opposa point à la demande qu’il lui flt d’éprouver encore ses forces contre Ptolémée, et il lui en donna la permission.
Peu de temps après. Cilles, lieutenant de Ptolémée ‘ , arrive avec une armée très-nombreuse, se tenant bien assuré de chasser de la Syrie Démétrius, qu’il ne regardait qu’avec mépris depuis sa dèfute. Mais Ihknétrius, qui avait su mettre son malheur à profit, et qui en était devenu plus circonspect et plus attentif, tomba sur lui lorsqu’il s’y attendait le moins, le mit en fuite , s’empara de son camp et de tous ses bagages , flt sur lui sept mille prisonniers, le prit et l'arrêta lui-même, et emporta un très-riche butin. Il fut moins touché de la gloire et des richesses que lui apportait sa victoire, que du plaisir de se voir en étal de s’acquitter d’une dette â l’égard de son ennemi et de lui rendre le bienfeit qu’il en avait reçu. Cependant il ne voulut pas le faire de son autorité; il en écrivit à son père, qui lui permit d’en user comme il le jugerait à propos. Il renvoya donc à Ptolémée Cilles et tous ses amis comblés de magnifiques présents, et avec eux tout le bagage qu’il avait pris. Il est beau de disputer ainsi de générosité avec un ennemi ; et c’est une autre disposition encore plus estimable, principalement dans un prince jeune et victorieux , de faire gloire de dépendre en tout de son père , et de ne rien faire sans le consulter.
Séleucus", après . la victoire remportée sur Démétrius près de Gaza, avait obtenu de Ptolémée mille hommes d’infanterie et trois cents
• An. M. 3SB3; IV. J. C. 31t.- DIod. tib. 19. |wg. 739.
* Dtgd. Ub.lU, p«g. 72&-7^.
chcvoux. Avec celle pelilc escorte, il s’en alla dans rOrienl pour lâcher de renlrer dans Babylone. En arrivanl â Carres, en Mésopolamie, il engagea, parlie de force, partie volonlairemenl, la garnison macédonienne â se joindre à lui. Dés qu’on sul qu’il approchait de Bahyione, ses anciens sujets vinrent en grand nombre se ranger sous ses étendards. Il était chéri dans cette province, à cause de la douceur avec laquelle il l’avait gouvernée, et la sévérité d’Antigone y était haïe. On était charmé de son retour, et de l’espérance de le voir rétabli. En arrivant à Babylone il trouva les portes ouvertes, et y fut reçu du peuple avec des acclamations générales. Ceux do parti d’Antigone se retirèrent dans le château. Séleucus, maître de la ville et de l’alTeclion des habitants, s’en saisit bientôt. II y trouva ses enfants, ses amis et ses domestiques , qu’Antigonc y avait retenus prisonniers depuis sa retraite en Egypte.
Il ne fut plus question que de songer à lever une bonne armée pour garder ce qu’il venait de reconvrer. A peine était-il rentré en possession de Babylone, que Nicanor, gouvernenr de Médie sous Antigone, se mit en marche pour l’en chasser. Séleucus, en ayant eu avis, passa le Tigre pour aller au-devant de lui. 11 le surprit dans un poste désavantageux, attaqua son camp de nuit, et mit toute son armée en déroute. Nicanor fut obligé de s’enfuir avec un petit nombre de ses amis, cl de se rendre, en traversant les déserts, auprès d’Antigone. Toutes ses troupes qui échappèrent â la défaite, soit par dégoût pour le service d’Antigone, ou par la crainte du vainqueur, se jetèrent dans le parti de Séleucus. Il se trouva alors à la tête d’une belle armée , dont il se .servit pour s’emparer de la Médie, de la Susiane, et des autres provinces et places du voisinage; et par là il se rendit fort puissant. La douceur de son gouvernement, sa justice, son équité et son humanité pour tous ses sujets , contribuèrent surtout à affermir sa puissance. Il sentit quel avantage c’est pour un prince , que de les bien traiter et de s’en faire aimer. Il était arrivé avec une poignée d’hommes : l’amour des peuples lui tint lieu d'armée, et en amassa bienlôt une autour de lui, non-seuleroenl très-nombreuse, mais invincible |>ar l’affection qu’elle lui portait.
C’est è celle entrée dans Babylone' quo commence l’ère fameuse des Séleucidcs, dont tout l’Orient s’est servi; car, païens, juifs, chrétiens, mahomélans, tous l’ont employée. Les Juifs l’appellent l’ére des contrais, parce que , lorsqu’ils tombèrent sous le gouvernement des rois syro-macédoniens, ils furent! obligés de s’en servir dans toutes les dates des contrats et des autres pièces civiles. Les Arabes la nomment l'ire du bicomu, désignant par lâ, selon quelques auteurs, Séleucus, que les sculpteurs* représentaient ordinairement avec deux cornes de boeuf à la tète , parce que ce prince était si fort, qu’en prenant un taureau par les cornes il l’arrêtait tout court. I.cs deux livres des Machabées l’appellent l'ire du royaume des Grecs, et tous deux l’emploient dans leurs dates, avec cette différence pourtant, que le premier de ces livres la fait commencer au printemps, et l’autre à l’automne do la même année. Les trente et une années du règne qu’on donne â Séleucus, commencent
Antigone* était à Célènes en Phrygie lorsqu’il reçut la nouvelle de la victoire que Démétrius son fils avait remportée sur les troupes de Plolémée. Il partit aussitôt pour la Syrie , afin de tirer de cette victoire tous les avantages quelle lui présentait. Il passa le mon' Taurus, et joignit son fils qu’il embrassa étrnï tement à la première entrevue , versant des larmes de joie et de tendresse. Ptolémée, ne se trouvant pas asseï fort pour faire tête aux troupes du père et du fils jointes ensemble , prit le parti de faire démolir les fortifications d’Ace, de Joppé, de Samarie et de CaM, et de SC retirer en Égypte , emportant avec lue presque toutes les richesses du pays , et emmenant aussi un grand nombre des habitants; ainsi toute la Phénicie, la Judée et la Célésyrie retombèrent sous la domination d’Antigone.
Les habitants de ces provinces*, qu’emmena Ptolémée, le suivirent plus par choix que par force. Sa douceur naturelle, et la clémence et
• Ad M.aixi3;iv. J.C.3H.
' Apflian de UclL S|r. pag, 121.
9 Diixl. lib. 19. [iag.7'29.
* Josc|ih Anliq.Hb. 18,lc«p.;e4c«artAppian Mb.l
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rbomanité avec laquelle il avait toqjoura traité ceux qui s'étaient trouvés sons son gouvernement , leur avait si fort gagné le cœur, qu’ils aimèrent mieux vivre sous sa domination dans un pays étranger, que de demeurer dans le leur propre sous celle d’Antigone, dont ils n’attendaient pas un traitement si doux, lis étaient encore fortiOés dans cette résolution par les avantages du parti que leur proposait Ploléméc : car, ayant alors le dessein de faire d’Alexandrie la capitale de l’Égypte, il était bien aise d’y attirer des habitants, et il offrait pour cela de beaux privilèges et de grandes immunités : aussi fut-ce là qu’il établit presque tous ceux qui le suivirent dans cette occasion , parmi lesquels il y avait beaucoup de Juifs. Alexandre y en avait déjà établi plusieurs; Ptolémée, au retour d’une première expédition, y en avait amené encore un beaucoup plus grand nombre qu’Alexandre : ils y trouvaient un bon pays et une protection puissante. Le bruit de tous ces avantages, qui s’était répandu dans la Judée, avait donné envie à beaucoup d’autres d’aller s’établir à Alexandrie , et ils exécutèrent ce dessein dans celte occasion.Comme Alexandre avait accordé aux premiers Juifs qui s’y établirent sous lui les mêmes privilèges qu'aux Macédoniens , Ptolémée avait fait la même chose pour eux : enfln il s’y en jeta un si grand nombre, que le quartier des J uifs é Alexandrie formait presque une ville ; plusieurs Samaritains s’y établirent aussi sur le même pied que les Juifs, et y multiplièrent beaucoup.
Antigone, après avoir repris' la Syrie, la Phénicie et la Judée sur Ptolémée, envoya Athénée, un de ses généraux, contre les Arabes Nabathéens. C’était un canton de voleurs qui avaient lait plusieurs courses dans les pays dont il venait de faire de nouveau la conquête,
1 et qui en avaient emporté depuis peu un fort gros butin. Leur principale ville était Pétra, ainsi nommée par les Grecs parce qu'elle était sur un roc élevé au milieu d’un pays désert ; Athénée s’en était saisi, et de tout le butin qui y était; mais comme il se retirait, les Arabes l’attaquèrent par surprise, déOrent une bonne partie de ses troupes, le tuèrent lui-mème,
• IMod.Ub.».|it(.7»>-m
reprirent tout le butin , et rentrèrent dans Pétra, d’où ils écrivirent à Antigone en syriaque une lettre de plaintes sur l’injuste entreprise d’Athénée contre eux. Antigone d’abord la désavoua ; mais quand il eut rassemblé ses troupes, il les donna à son fils Démétrius pour aller châtier ces voleurs. Celui-ci, ne pouvant les forcer dans leur retraite, ni reprendre Pétra, se contenta de faire le meilleur traité qu’il put avec eux et retourna sur ses pas.
Sur l’avis que Nicanor donna à Antigone des succès de Séicucus en Orient’, il y envoya son fds Démétrius à la tète d’une armée, pour le chasser de Babylone et reprendre sur lui cette province; et pour lui, il alla vers les eûtes de l’Asie Mineure pour s’opposer aux efforts des princes confédérés dont le pouvoir s’y fortifiait : il ordonna à son fîLs de l’y revenir trouver dès qu'il aurait exécuté sa commission en Orient. Démétrius, suivant les ordres de son père, prit l’armée à Damas, et la mena du cété de Babylone ; et Sélencus étant alors en Hédie, il entra sans opposition dans la ville. Patrocle, à qui Séleucus avait laissé le commandement, ne se trouvant pas assez fort pour résister à Démétrius, s’était retiré avec scs troupes dans les marais, où, à cause des rivières, des canaux et des marécages qui le couvraient, il n'y avait pas moyen d’approcher de lui. En partant de Babylone, il eut soin aussi d’en faire sortir les habitants ; ils se sauvèrent tous, les uns de l’autre i:èté du Tigre, d’autres dans les déserts, et quelques-uns dans des places de sûreté.
Démétrius lit attaquer les châteaux. Il yen avait deux grands à Babylone , avec de bonnes garnisons sur les deux bords opposés de l’Euphrate : il en emporta un , et y mit une garnison de sept mille hommes; l’autre soutint le siège jusqu'au temps qu’Antigone avait ordonné à Démétrius de revenir le joindre. 11 laissa donc à ArchélaQs , un des principaux officiers de l’armée , mille chevaux et cinq mille fantassins pour continuer ce siège, et emmena le reste de son armée dans l’Asie Mineure pour renforcer Antigone.
Mais , en quittant le pays de Babylone, il le pilla , ce qui Qt grand tort aux affaires de
• An. H. aaSStav.J. C.SII. -Diod. Db. 19, png.TSS, 736. — Phil. In Urmelr. pag. W1 .
«on père , et attacha plus que jamais les habilants à Séleucus. Ceux mêmes qui jusque-lè avaient été du parti d'Antigone conclurent que ses troupes ne leur auraient jamais tant fait de mal , si elles eussent compté d’y revenir ; et , regardant ce pillage comme un acte de désertion et une déclaration formelle qu’il les abandonnait, ils songèrent à s’accommoder avec Séleucus et embrassèrent tout de bon son parti. Ainsi , quand celui-ci revint immédiatement après le départ de Démétrius , il eut bientôt chassé le peu de troupes que ce jeune prince y avait laissées , et repris le château dont elles étaient en possession . après cela il établit si solidement son autorité, que rien ne fut plus capable de l’ébranler ; aussi est-ce là l’époque on les Babyloniens firent commencer la fondation de son royaume , quoique tontes les autres nations de l’Asie la missent six mois plus tôt et dans l’année qui précède celle-ci.
Démétrius, en arrivant dans l'Asie Mineure ', fit lever le siège d’Halicarnas.se que Ptolémée avait formé ; et cet événement fut suivi d’un traité de paix entre les princes confédérés et Antigone. Par ce traité , Cassandre devait avoir le maniement des affaires de la Macédoine , jusqu’à la majorité d’Alexandre , fils de Roxanc; Lysimaque, la Thrace; Plolémée , l’Egypte et les frontières de la Lybie et de l’Arabie ; Antigone , toute l’Asie : toutes les villes grecques devaient jouir de la liberté. Mais cet accord ne dura guère. Il est étonnant que ces princes , se connais.sant si bien , et sachant que de part et d’autre la sainteté des serments n’était employéeque pour se tromper mutuellement, espérassent quelque succès d’un moyen si usé et si décrié. A peine ce dernier traité était-il conclu , que chaque parti prétendit qu’il s’y était fait des infractions; et les hostilités recommencèrent. La véritable raison était la grande puissance d’Antigone , qui , s’accroissant tous les jours , devenait trop formidable aux trois autres pour leur permettre de demeurer en repos qu'ils ne l'eussent abattue.
Il était visible qu’ils ne travaillaient tons qu’à leur intérêt particulier , sans songer à la famille d’Alexandre. Mais les Macédoniens commen-
cèrent à se lasser , et à dire qu’il était temps de faire paraître le jeune Alexandre , qui était parvenu à l’àgedc quatorze ans, et de le tirer de prison pour lui donner connaissance des affaires. Cassandre, qui aurait vu par là toutes ses espérances ruinées , fit mourir secrètement le jeune roi avec sa mère Boxanc dans le château d’Amphipolis , où il les tenait renfermés depuis quelques années.
Polysperchon', qui gouvernait dans le Péloponn^e, prit cette occasion de se déchaîner partout contre Cassandre , et de faire sentir la noirceur de cette action pour le rendre odieux aux Macédoniens et s'en attirer l’affection. Comme il songeait à rentrer dans la Macédoine , dont il avait été chassé par Cassandre , il affectait de paraître fort zélé pour la maison d’Alexandre : et , pour en donner des preuves, il fit venir de Pergame Hercule, autre fils qu’Alcxandre avait eu de Barsine, veuve de Memnon , qui pouvait alors avoir dix-sept ans, et, s’étant avancé avec une armée contre Cassandre, il proposa aux Macédoniens de le mettre sur le trône. Cassandre en fut effrayé : et , dans une entrevue qu’il eut avec lui , il lui représenta qu’il allait lui-méme se donner on maître ; qu’il ferait bien mieux de se défaire d’Hercule et de s’emparer de la Grèce, et il loi offrait pour cela son secours. II n’eut pas de peine à le faire consentir à lui sacrifier ce jeune prince, dans la mort duquel il lui faisait envisager de grands avantages. Ainsi , l’année suivante , Hercule et sa mère eurent le même sort entre scs mains', qu'avaient eu Roxane et son fils entre celles de Cassandre ; et ces deux scélérats assassinèrent, chacun à leur tour, un héritier de la couronne afin de la partager entre eux.
En effet, comme il ne restait plus de prince de la maison d’Alexandre , chacun d’eux retint son gouvernement en souveraineté , et se sut bon gré de se l’être assuré pour toujours par le meurtre des princes qui seuls paraissaient y avoir un droit légitime , et d’avoir étouffé dans leur cœur un reste de respect pour la mémoire d’Alexandre leur maître et leur bienfaiteur , qui jusque-là les avait retenus. Qui
■ An. M. 3601; n. J. C. 310. -DIod. lib. 20, pa|. 760, 761, 61766.767.
• An H. 3605 n. J. C 300.
• Dkx). lib. 19 . png. 739. — Fini. In Dcmvtr. pag. 892.
3ÎÎ0 <§»(*
pen( soutenir sans saisissement et sans horreur la vue d’une Icllc perfidie , si honteuse et si lâche des deux côtés ? Mais l’aveugleincnl est tel de part et d’autre , qu’on se félicite également du succès d’une confédération scélérate , qui se termine â répandre le sang de ses maîtres. Les crimes les plus noirs ne coûtent rien â des ambitieux , pourvu qu’ils les conduisent i leur but.
Ptolémée , ayant recommencé la guerre ' , enleva plusieurs villes .i Antigone dans la Ci- ’licie et ailleurs. Démétrius reprit bientôt ce qu’on avait enlevé â son père dans la Cilicie ; et les autres généraux 4'A'digonc eurent le même succès ailleurs contre ceux de Ptolémée, qni n’était pas venu en personne à cette expédition. Il n'y eut que l’ilc de Cypre , où Ptolémée conserva ses conquêtes ; parce qu’en faisant mourir Nicoclès , roi de Paplios , il avait absolument terrassé le parti d’Antigone dans cette Ile.
Pour SC dédommager* de ce qu’il venait de perdre dans la Cilicie , il fit une invasion dans la Pamphylie, la Ljcic, et quelques autres provinces de la côte de l’Asie Mineure , où il enleva à Antigone plusieurs places.
De là, entrant dans la mer Egée, il prit nie d’Anilros ’, et passant au continent , il sc renilil maître de Sicyoue , de Corinthe et de quelques autres villes.
Pendantle séjour qu’il fit dans ces quartierslà, il lia correspondance avec Cléopâtre, sœur d’Alexandre. C’était celle qui avait épousé Alexandre, roi d’Epire. Depuis la mort de son mari , tué dans les guerres d’Ilalie, elle était toujours demeurée veuve ; et, depuis plusieurs années , elle faisait sa résidence à Sardes , en Lydie. Comme Antigone, maître de cette ville, ne ménageait guère cette princesse . Ptolémée ; SC servit avec habileté de son méconlentemcnt i pour l’attirer dans son parti. Il l’invita à le venir trouver, espérant de tirer de sa présence plusieurs avantages contre Antigone. Elle s’était déjà mise en chemin , mais le gouverneur de ^rdes , l’ayant arrêtée , la ramena, et peu de temps après , par ordre d'Anligouc , il
• DM. IH>.iO,(»S.T8a.
* Id. {bid. pag. 7AA.
s An. II. 30U6;av.J C. JÛH. - Üiod. UmU. pag.TTi. Id. {Kig. 775.
la fit mourir secrètement. Antigone , aussitôt après , vint à Sardes , et fit le procès à tontes les femmes qui avaient été les instruments de ce meurtre et qui y avaient prêté leur ministère.
Un voit ici avec surprise et avec admiration combien le bras de Dieu s’était appesanti sur toute la race d’Alexandre, et avec quelle rigueur il en poursuivait les moindres restes et tout ce qui avait eu le malheur d’appartenir à ce fameux conquérant , dont tout l’univers ambitionnait la faveur quelques années auparavant. L’ne malédiction funeste dévorait toute cette famille , et vengeait sur elle toutes les violences commises par ce prince. Dieu se servait de ses courtisans mêmes , de ses officiers, de ses domestiques , pour exercer la sévérité de scs jugements à la vue de toute la terre , qui recevait ainsi une sorte de réparation de tous les maux qu’Alexandrc lui avait laits.
Antigone , ministre et exécuteur de ces ordres pleins de justice du côté de Dieu , n’en était pas moins criminel , parce qu’il ne s’y portait que par des vues d’ambition et de cruauté , dont il sentait lui-même toute l’horreur , et dont il aurait bien souhaité pouvoir dérober la connaissance aux hommes. Il célébra les funérailles de Cléopâtre avec une magnificence extraordinaire, espérant par tous ces beaux dehors éblouir le public et éviter la haine que cette noire action méritait. Mais une profonde hypocrisie, comme celle-ci, découvre pour l’ordinaire le crime qu’elle veut cacher , et ne fait qu'augmenter la juste horreur qu’on a pour ceux qui eu sont les auteurs.
Cette lâche et barbare action n’est pas la seule que commit Antigone. Sélcucus et Ptolémée élevaient l’édifice de leur puissance sur la clémence et sur la justice avec lesquelles ils gouvernaient leurs peuples; et ils établirent, par cette voie , des empires durables qui demeurèrent pendant plusieurs générations dans leurs familles. Le caractère d’Antigone était bien différent. Sa maxime était , si quelqu’uix faisait obstacle à ses desseins , de s’en défaire sans avoir aucun égard à la justice ni à l’humanité. Aussi, cette force brutale et tyranni que , par laquelle seule il s’était soutenu , venant à lui manquer, il perdit l'empire et la vie.
Quelque sage et modéré que fût le gouvernement de Ptoléméc , il ne fut pas à l'abri des révoltes: l'io&délité d’Opliellas, gouverneur de la Lybie et de la Cyrénaïque , qui se souleva A peu prés dans ce temps-ci , lui donna une juste inquiétude, mais heureusement elle n’eut pas de suite. Cet oflicier avait d'abord servi sous Alexandre. Après sa mort, il s'était attaché à Ptolémée et l'avait suivi en Égypte. Ptolémée lui avait donné le commandement de l'armée qu'il envoya pour réduire la Libye 3t la Cyrénaïque, provinces qui lui avaient été accordées, ao.ssi bien que l’Égypte et l'Arabie, parle partage qui se Bt de l’empire. Quand ces deux provinces furent soumises, Ptolémée lui en luissa le gouvernement. Ophellas, le voyant trop occupé contre Antigone et Démétrius pour avoir quelque chose à craindre de sa part, s’était rendu indépendant , et était demeuré possesseur tranquille de son usurpation jusqu’à cette année.
Agathoclc, roi de Sicile, étant venu en Afrique ‘ faire la guerre aux Carthaginois, essaya d’engager Ophellas dans son parti , et lui promit de lui aider à se rendre maître de toute l’Afrique. Ophellas, séduit par une promesse si flatteuse, mena à Agathocle une armée de vingt mille hommes sur les terres des Carthaginois; mais à peine y fut-il arrivé, que le scélérat qui l’y avait attiré se défit de lui et garda son armée. On peut voir dans l’histoire des Carthaginois quel fut le succès de celte noire trahison. Ptolémée, par la mortd’Ophcllas , recouvra la Libye et la Cyrénaïque*. Ce dernier avait pour femme une Athénienne d’une rare beauté , nommée Eurydice , qui était descendue de Hiltiadc. Après la mort de son mari , elle retourna à Athènes , où Dèmétrius la vit, l’année d’après , et l’épousa.
■ An. M. 36W: >v. J. C. 30T.-DI«d. Ilb. M. psg. m.
■ Pim. la Demclr. pag. KH.
gVII. - Dénarnivs, nu n'Aimsosa, Aagtàst tv rnESD ATHknes. «t t krAitiT li souvensïiiEnT DÉMomATiQtm. DàMSrnins ni PnALkfeR, qhi y comhandait. u ntTin a THkSut. Il ht csAnAanÉ a
■ DAT. ET SES ITATDES EENVUtsau. 1l FAAAE EN
EüvrTE. Honnivks ExcEsairs «ue les Atdknien»
EESDENT A ASTIGOTB ET A SON E.I.S DÉMklEILS.
Celui-ci bemedute avec sa flotte une geaniie TICTMEE sua PTOt.kMkE . FBENO SALABINE, ET SE EEND aAlTEE UE L'ILE ENTIkEE DE CVPkB. AnkS CETTE YICTOISB. AntICONE ET DsUlkTEICS PRENNENT LE TITRE DE ROI, ET LES AUTRES PRINCES, A LEUR
ETEiiPLE. Antigone forse une entreprise conter L'ËgTPTE . oui loi RàOSSIT HAU
Antigone et Déinéirins ' avaient formé le dessein d’affranchir la Grèce entière , que Cassandre, Ptolémée et Polysperchon tenaient dans une espèce de servitude*. Ces princes confédérés, pour s’assujettir les Grecs, avaient jugé nécessaire d’établir dans toutes les villes dont ils s’étaient rendus maîtres l’aristocratie, c’est-à-dire le gouvernement des riches et des puissants, qui approchait le plus de celui des rois. Antigone, pour s’attirer ces mêmes peuples , prit une voie contraire en y substituant la démocratie , qui flattait davantage l’inclination des Grecs, et en mettant le pouvoir entre les mains du peuple. C’était un renouvellement de la politiquesi souventemployée contre Lacédémone par les Athéniens et par les Perses , qui avait toujours réussi , et qui no pouvait manquer de réussir encore dans celle occasion , pourvu qu’elle fût appuyée d’une bonne armée. Antigone ne pouvait mieux faire que de donner le signal général de la liberté démocratique en commençant par Athènes, qui en était la plus jalouse , et qui était à la tête des autres républiques.
Quand le siège d’Athènes eut été résolu , un des amis d’Antigone lui dit que , s’il prenait cette ville, il devait la garder pour lui, comme la clef de toute la Grèce. SInis Antigone rejeta hautemimt celte proposition, et lui dit a que la clef la meilleure et la plus forte E qu’il connût, c’était l’amitié des peuples; E et qu’Athènes étant comme le fanal de toute « la terre , elle ferait éclater partout la gloire « de scs actions, r C’est une chose étonnante
• An.M.3C98;0T. J. C. 306.
* Plut. In Dcmclr. pag. 892-891.
D«i *■ • tiy Cj( “
de voir comment des princes très-injustes et très-intéressés empruntent quelquefois le langage de la justice et de la générosité , et cherchent h se faire honneur du dehors de vertus dont ils sont tout è fait éloignés dans le fond.
Uémétrius partit pour Athènes avec cinq mille talents ' et une flotte de deux cent cinquante voiles. Uéméirius de l'halère commandait dans cette ville depuis dix ans, au nom et sous l'autorité de Cassandre. Jamais, comme je l'ai déjà remarqué , cette république ne s'était vue sous un plus juste gouvernement, et elle n'avait jamais joui de plus de repos et de bonheur. Par reconnaissance , on lui avait élevé dans cette ville autant de statues qu'il y a de jours en l'annc-e , c'est-à-dire trois cent soixante ; car pour lors * , selon Pline , l'année n'avait que ce nombre de jours. Pareil honneur n'avait jamais été rendu à aucun citoyen.
Quand la flotte de Dcmétrius approcha, tout le monde se préparait à le recevoir , pensant que ce fussent lesvaisseaux de Ptolémée; mais enfin les capitaines et les principaux ofliciers, étant détrompés, coururent aux armes pour se défendre. Tout était plein de tumulte et de confusion , les Athéniens se trouvant tout à coup réduits à repousser un ennemi qui abordait sans avoir été découvert , et qui fai.sait déjà sa descente. Gar Démétrius était entré dans le port, qu'il avait trouvé tout ouvert; et on le distinguait déjà clairement sur le tiliac de sa galère , d'où il faisait signe , de la main, qu'on se tînt en repos et qu'on lui donnât audience. Le trouble s'étant donc calmé, il leur nt crier par un héraut qu'il mit à scs cétés , « Que son père Antigone l'avait envoyé sous a d'heureux auspices pour mettre les Athéa niens en liberté , pour chasser la garnison « de leur citadelle, et pour leur rendre leurs « lois et leur ancien gouvernement. »
A cette proclamation, les Athéniens, jetant leurs boucliers à leurs pieds, et battant des mains avec de grands cris de joie , prt^ssaient Démétrius de descendre , et l'appelaient leur tauttur et leur bienfaiteur. G;ux qui étaient avec Démétrius de Phalère furent tous d'avis que , puisqu'il était déjà le maître il fallait le
* Qaioze millioDt » 38 750 000 frAnct, E. B.
• « Noudùro anoobuoc oumerum dlenim eicedeolc. »
Fuji. 1U>. 3i, cap. 6.) ^ ^
recevoir, quand même on serait assuré qu’il ne ferait rien de tout ce qu’il promettait; et, sans attendre davantage, ils lui envoyèrent des ambassadeurs pour faire leurs soumissions.
Démétrius les reçut gracieusement, leur donna une audience très-favorable ; et , pour les assurer de sa bonté , en les renvoyant il leur donna comme en otage Aristodème de .Milet, un des plus intimes amis de son père. En même temps, il eut soin de pourvoir à la sûreté de Démétrius de Phalère , lequel , à cause de ce changement arrivé dans l’état, craignait plus ses citoyens que les ennemis. Plein de respect pour la réputation et pour la vertu de ce grand personnage, il le renvoya avec une bonne et sûre escorte à Thèbes, comme il l'avait demandé. Pour lui , il dit aux Athéniens qu’il ne verrait pas leur ville, et qu’il n’y mettrait pas le pied , quelque empressement qu’il eût d’y entrer , qu’il ne l’eût entièrement aflranchie en chassant la garnison qui gênait leur liberté. Et, sur l’heure même, il ouvre un grand fossé , et élève de bons retranchements devant la forteresse de Munychia , pour en rompre toute communication avec la ville, et s'embarque aussitôt pour Mégare , où Cassandre avait mis une forte garnison.
A son arrivée , il apprit que la femme d’Alexandre , flis de Polysperchon , nommée Cratetipolis , et très-célèbre par sa bc'aulé , était à Patres ; et qu’elle désirait passionnément de le voir, et d’être à lui. Il laisse donc son armée dans les terres de Mégare , et , ayant choisi un petit nombre de gens les plus dispos pour l’accompagner, il prit le chemin de Patres. Quand il en fut asseï près , il se déroba de ses gens, et lit tendre un pavillon à l’écart, afin que Cratésipolis ne fût point aperçue quand elle viendrait le voir. Quelques-uns des ennemis , avertis de cette imprudence , marchèrent contre lui lorsqu’il s’y attendait le moins, il n'eut le temps que de prendre un méchant manteau , et de se sauver par la fuite ; et peu s'en fallut qu’il ne fût pris de la manière du monde la plus honteuse, à cause de son incontinence. Les ennemis emportèrent sa tente et toutes les richesses qui y étaient.
La ville de Mégare étant prise, les soldats en demandaient le pillage ; mais les Athéniens in-
tercédèrent pour elle avec de Tortes instances, et la sauvèrent. Démétrius chassa la garnison de Cassamlre , et remit Mégare en liberté. Slilpon célèbre philosophe , demeurait dans cette ville. Il le (U venir , et lui demanda si l'on ne lui avait rien enlevé, et s'il n'avait rien perdu. Rien du tout, lui répondit Stilpon, car je porte avec moi tous met biens. Il entendait par ces mots la justice , la probité , la tempérance, la prudence , et l'avantage de ne point compter au nombre des biens ce qui pouvait lui être enlevé. Que peuvent tous les rois de la terre ensemble contre un tel homme , qui ne desire et ne craint rien , et à qui la philosophie a appris à ne pas regarder la mort même conune un mal ?
Quoique la ville eût été épargnée , tous les esclaves généralement avaient été pris et enlevés par les vainqueurs. Le jour que Démétrius devait partir , après avoir fait beaucoup de caresses à Stilpon, il lui dit qu'il lui laissait la ville entièrement libre. Vous dites vrai . seigneur , lui repartit le philosophe , car vous ne nous avez pas laisse' un seul esclave.
Démétrius, étant retourné à Athènes, prit ses postes devant le port de Munychia, pressa le siège , chassa la garnison , et rasa le fort. Après quoi, les AUiénicos le priant très-instamment de venir se rafraîchir dans la ville . il y entra , assembla le peuple , leur rendit leur ancien gouvernement , leur promit , de plus, que son père Antigone leur enverrait cent cinquante mille mesures de blé , et tout le bois nécessaire pour la construction de cent galères à trois rangs de rames. C’est ainsi que les Athéniens recouvrèrent leur démocratie , treize ou quatorze ans après l’avoir perdue.
Ils poussèrent leur reconnaissance pour leurs bienfaiteurs jusqu’à l'irréligiou et l'impiété , par les honneurs excessifs qu’ils leur décernèrent. Premièrement, ils donnèrent
* « Megan Dem^ua ceperat , col cognoiBeo Pollorcea Us Fuit. Ab hoc SilJpoo phllaaophiu Inlerrogatus , oun a qatd perdldiuel : Nibtl , loquit ; onuila na nique mea a roeenm sunl. Habebal enim hcuid vera t>ona,iD qoe non a eslmaDÙstnjectio.. ilsc suDl,justilia,virlas. temperanUa a pnidenlta; et hoc ipsnm. nthil bonum pularc quod crtpi a posBil... Cogita nunc, an hulc quisquain Faccre injurlam a poult , coi belluni , et hostia ille egreglam ortem quaia sandanini urbium proFesaoaeripere nlhUpotiiit.a (Sbr. de Cmtl. tap. cap 5, et EpUt. 9. )
le nom de rois à Antigone et à Démétrius , nom que ces princes, non plus que les autres, n’avaient osé prendre jusque-là , quoiqu'ils s’en fussent donné toute la réalité et l’effet. Ils les honorèrent du titre de dieux sauveurs. Au lieu de l’archonte qui donnait le nom à l’année , iis créaient tous les ans un prêtre des Dieux Sauveurs , sous le nom duquel se faisaient tous les décrets et tous les actes publics. Ils ordonnèrent , de plus, que leur portrait serait tracé avec celui des autres dieux sur le voile que l’on portait en procession aux grandes fêtes de Minerve, nommées Panathénées. Et, par un excès de flatterie qu’on a peine à comprendre , ils consacrèrent l’endroit où Démétrius était descendu de son char , et y élevèrent un autel qu’ils appelèrent l’autel de Démétrius descendant du char; et aux dix anciennes tribus ils en ajoutèrent deux nouvelles , sous les noms de tribu Démétriade et de tribu Antigonide. On changea aussi les noms de deux mois, en leur faveur. Enfln il fut établi que ceux qu’on enverrait par un décret du peuple vers Antigone ou Démétrius, au lieu du simple titre d’ambassadeurs, seraient appelés (Adores , titre réservé à ceux qui étaient choisis pour aller offrir des sacriUces aux dieux à Déliés on à ülympie au nom des villes. Mais ce qui fut encore plus étrange et plus outré que tous les honneurs dont je viens de parler , ce fut le décret d'un certain Dromoclide, qui proposait < Que, « pour la consécration des boucliers qu’on « dédiait dans le temple d’Apollon à Delphes, » on se transporterait vers Démétrius le dieu U sauveur ; et qu’après lui avoir fait des sacri- « ficcs , on demanderait à ce dieu sauveur « comment on devait se conduire pour faire a le plus religieusement , le plus magniflque- « ment et le plus promptement , la consécra- 0 lion et la dédicace de ces offrandes , et que « le peuple exécuterait tout ce que l’oracle a aurait répondu, b
L’excès d’ingratitude de la -oart des Athéniens à l’égard de Démétrius v — iialère ne fut pas moins outré ni moins criminel qnc l’excès de reconnaissance qu’ils venaient de témoigner à leur nouveau maître, lis avaient toujours regardé le premier comme trop déclaié pour le gouvernement oligarchique , et
sni
lui nvaiunt su mauvais gré 'd'avoir soufTort la garnison des Macédoniens dans leur citadelle (tendant dis ans, sans faire le moindre mouvement auprès de Cassandre pour la faire retirer. Kn quoi il n'avait fait que suivre l'cxem- |)le de Pliocion , regardant sans doute ce frein comme nécessaire (tour arrêter l'humeur in- ((u'iéle et remuante des Athéniens Peut-être aussi , en se déclarant contre lui , s'imaginèrent-ils faire leur cour au vainqueur. Quoi ((ii'il en soit, après l'avoir condamné à' mort |)ar contumace , ne pouvant sévir contre sa personne parce qn’il s'était retiré, ils renversèrent ce grand nombre de statues qu'ils avaient élevées k la gloire de Démétrius de l’halère. Quand il l'eut appris, Au moins, dit-il , il ne sera pas en leur pouvoir de détruire la vertu qui me les a méritées.
Quel cas devait-on faire de ces honneurs , (irudigués dans un temps, révoqués subitement dans un autre ; refusés à la vertu , et (irostitués k des princes vicieux , avec la d'Lspnsition permanente de les leur éter dans le premier mécontentement , et de les dégrader de la divinité avec la même im|>ètuosité avec laquelle on la leur avait décernée? Quelle faibUw et quelle stupidité d'ètre touché de ces honneurs en les recevant , ou de les regretter en les perdant !
Les Athéniens nes'en tinrent (las là : on accusa Démétrius de Phalère d'avoir fait beaucoup de choses contre les lois pendant son gouvernement , et on s'étudia à le rendre odieux. Il fallait bien qu’ils en vinssent jusqu'à cette injustice et à cette calomnie , quelque criantes qu'elles fussent , pour se décharger du juste reproche d’avoir condamné une vertu connue et un mérite éprouvé. Pendant que les statues subsistaient , elles étaient des témoins publics qui dé|H)saicnt cootinuclleinent en faveur de l'innocence de Démétrius contre l'injustice des Athéniens ; c’était leur propre témoignage qui se tournait contre eux, et qu’ils ne pouvaient récuser. .Mais le renversement des statues n’avait pas détruit sa réputation. 11 était donc absolument nécessaire qu'il parût coupable pour que les Athéniens pussent se dire innocents et justes ; et ils cru-
• Dtog. LierL ___
reut qu'une condamnation solennelle et authentique suppléerait à ce qui manquait du cété des preuves et de la régularité de la forme. Ils n’épargnèrent pas même scs amis ; ceux qui avaient eu une plus étroite liaison avec lui furent inquiétés : et peu s'en fallut que Ménandre , ce poète si célèbre, dont Térence n'a fait presque que copier les comédies , ne fût appelé en jugement , par la seule raison qu’il avait été de ses amis.
Il y a de l'apparence que Démétrius, après avoir passé quelque tem[is à Thèbes , se réfugia chez Cassandre , qui connaissait tout son mérite , et en faisait un cas particulier, et qu’il demeura sous sa protection tant que ce prince vécut. Après sa mort, ap|>réhendant tout de la brutalité de son llls Anli|)nter, qui avait fait mourir sa propre mère , il passa en Égypte, et SC retira vers Ptolémée Soter, prince recommandable par sa libéralité à l'égard des gens de lettres, et dont la cour était le refuge et l’asile de tous les malheureux.
Il en fut reçu (varfaitement bien: et, selon Élien', le roi lui donna la fonction de veiller à l'observation des lois de l'état. Il tint le premier rang parmi les amis de ce prince* : il j vécut dans l'abondance de toutes choses , et se trouva en état d’envoyer des présents à ses amis d'Athènes. C'étaient sans doute de ces véritables amis ’ dont Démétrius lui-même disait qu’ils ne venaient dans la prospérité qu’aprés avoir été mandés ; mais que , dans l’adversité , ils se présentaient toujours sans attendre qu'on les en priât.
Il s’occupa, pendant son exil, à composer plusieurs ouvrages sur le gouvernement , sur les devoirs de la vie civile, et sur d'autres matières pareilles ; et cette occupation était pour son es()rit une espèce de nourriture * qui entretenait en lui les sentiments de l’humanité dont il était plein : douce et consolante ressource, dans la solitude ou l’exil, pour un homme de bien qui cherche à mettre son loisir à
■ Ub 3. cap. 17.
■ Mut. de Eill. pag. GOi.
» DloR. I-acrU
* « Mulu i>rccUra In lllo calamitoeo exillo icripdtq « non ad u»um aliquem »uuni, quoerat orbatui ; aed aniBi c cultus lile erat et quasi quidam humanilatis ribos-* (Cic. de Fintb. bon. al mal. lib. 5. n. M.}
4»^ .>85 <fî^
profit et pour lui-même et pour le public !
Le lecteur, sans doute , en voyant la multitude énorme de statues érigées en l’honneur d'un seul homme, a remorqué l'étrange ditférence qui se trouve entre les beaux siècles d’Athènes et celui dont nous parlons; c’est la réflexion d’un auteur bien sensé. Autrefois', dit-il, les Athéniens accordèrent pour toute récompeuse à Miltiade , qui avait sauvé l’état , le privilège d’être représenté dans un tableau, le premier et à la tête des neuf autres généraux , exhortant les troupes au combat ; mais ce même peuple , énervé et corrompu par la flatterie de scs orateurs , décerne trois cents statues , et plus, & Démétrius de Phalère. Des honneurs ainsi prodigués ne sont point la preuve d’un vrai mérite, mais l’effet d’une basse flatterie ; et ce fut une faute considérable à Démétrius de Phalère , de ne s’y être pas fortement opposé , supposé que la chose dépendit de lui’. Caton agit bien plus sagement : il refusa plusieurs marques de distinction qu’on voulait lui accorder; et comme un jour on lui demandait pourquoi on ne lui avait point érigé de statues dans un temps où Rome en était pleine: J'aime mieux, dit-il, gu’on demande pourquoi je n’en ai point, que pourquoi j'en ai.
Le véritable honneur, la véritable distinction , dit Plutarque dans l’endroit que je viens de citer, consistent dans l’estime et l’affection sincère des peuples , fondées sur un mérite effectif et sur des services réels : sentiments qui , bien loin de s’éteindre par la mort , se fortifient et se perpétuent de siècle en siècle ; au lieu que les honneurs prodigués par la flatterie ou par la crainte aux mauvais princes et aux tyrans ne leur survivent point , et souvent même périssent avant eux. Ce môme Démétrius Poliorcète , que nous voyons maintenant consulté et adoré par les Athéniens comme un oracle et comme un dieu , aura bientôt la douleur et la honte de voir qn Athènes lui fermera ses portes , et ne voudra point le recevoir, parce que sa fortune sera changée.
Pendant^ que Démétrius demeurait à Athè-
> Corn. Nep. In. SlIU, cap. G.
a Plui. in Pr«c. Rcip. ger pag. 820.
a Plut, ia Dcmetr. pag. 891.
nés , il y épousa Eurydice , veuve d’Ophellas.
11 avait déjà plusieurs femmes , entre autres , Phila , fille d’Antipater , que son i>ère l’avait forcé d’épouser contre son gré , en lui citant un vers d'Euripide qu’il parodia par le changement d’un seul mot : Tm où il y a du bien ’, là il convient de se marier , même contre son inclination. Cette maxime , quelque ancienne r qu’elle soit , no vieillit point ; et, quelque contraire qu’elle soit aux sentiments de la nature , elle se renouvelle de jour en jour. Démétrius se décria fort à Athènes par d’infàmes débauches.
Peu de temps après’, son père lui fit quitter la Grèce, et l’envoya avec une grosse flotte et une forte armée pour taire sur Ptoléméc la conquête de l’ile de Cypre. Avant que de l’entreprendre, il envoya des ambassadeurs '■ aux Rhodiens pour les inviter à se liguer avec lui contre Ptolémée. Cette tentative fut inutile; ils persévérèrent constamment à demander qu’il leur fût permis de ne point se départir de la neutralité qu’ils avaient embrassée. Démétrius , convaincu que les intelligences de Ptolémée dans Rhodes avaient traversé son dessein , s’avança vers Cypre. 11 y lit sa descente, et marcha vers ^lamine, capitale de rile. Ménélas, frère de Ptolémée, qui y était renfermé avec presque toutes ses troupes, en sortit et livra bataille. 11 fut vaincu, et obligé de rentrer dans la place , après avoir perdu mille de ses gens qui restèrent sur le champ de bataille , et trois mille qui furent faits prisonniers.
Ménélas , ne doutant point que le prince , enflé de cet heureux succès , ne dût entreprendre le siège de Salamine , fit de son côté tous les préparatifs nécessaires pour une vigoureuse résistance. Pendant qu’il y donnait 1 tous ses soins , il envoya des courriers en diligence à Ptolémée pour lui porter la nouvelle de sa défaite , et celle du siège dont il était menacé. 11 le pria de hâter le secours qu’il lui demandait, et de l’amener lui-même s’il le pouvait.
* (îïTOU TO X(/j3oÇ, ÏT«pâ fÛfflV '/«/Xr.TÎ!». 8 J dans Euripide SoijÀcuttov.
t Dlod.lib.20, pag.78ï-'99. — nul. inDem. pag. 895 896. - Justin, lib. 15. cap. 2.