SUC
Uémétrius, de son côlé, après s'èlre fait faire un rapport fidèle de la situation de la place , de ses forces , et de colles de la garnison, persuadé qu’il n'avait pas assez de liéliers ni d’autres machines pour la réduire, fit venir de Syrie un grand nombre d’habiles ouvriers avec une quantité innnic de fer et de bois , aQn de préparer fout ce qui était nécessaire pour l’attaque d’une ville de cette importance. Ce fut pour lors qu’il fit construire pour la première fois la fameuse machine nommée hélepole. J’en donnerai bientùt une exacte description.
Quand tout fut prêt , Démétrius s’approcha de la ville , et commença à en battre les murailles avec toutes ses machines. Comme il était bien servi , elles curent tout l’effet qu’on en attendait. Après plusieurs attaques , les assiégeants vinrent h bout d’abattre de grands pans de muraille , de sorte que les assiégés ne pouvaient pas tenir un jour , à moins de prévenir par quelque hardie entreprise l’assaut que Démétrius y devait donner le lendemain. Peudant la nuit , qui avait suspendu les altaques , ceux de Salamine amassèrent sur leurs murs quantité de bois extrêmement sec et d’autres matières propres à |)rendre feu aisément , et sur le minuit ils jetèrent du haut des murs tout ce bois au pied de l’hélépole , des béliers , et des autres machines , et y mirent le feu avec de longues perches allumées. Il y prit avec tant de violence, qu’en très-peu de temps toutes les machines jiarurent en feu. Les ennemis accoururent de toutes parts pour l’éteindre : ce qu'ils ne purent faire qu’après beaucoup de peine et de temps ; et presque toutes les machines en furent considérablement endommagées. Ce contre-temps ne découragea point le prince.
Ptolém^ , sur la nouvelle du mauvais succès de son frère , dans le combat livré contre Démétrius ,, avait fait équiper en diligence une puissante flotte , et il vint promptement à son secours. La bataille , à laquelle on se préparait de part et d’nuire après de vains pourparlers, tenait, non-seulement ces généraux , mais tous les autres princes et généraux absents , dans une grande attente de l’événement , qui paraissait très-incerlaiii, et qui allait donner sur eux une entière siipériorilé au v ainqueur. IMo-
lèmée, qui était arrivé avec une flotte de cent cinquante vaisseaux , avait donné ordre à Ménélas, qui était à Salamine, qu’après que le combat serait engagé , et la mêlée le plus échauffée , il vînt , avec les soixante vaisseaux qu’il avait , charger l’arrière-garde de Démétrius et la mettre en désordre. Mais Démétrius avait eu la précaution de laisser dix de ses vaisseaux pour s’opposer à ces soixante de Ménélas; car ce petit nombre était suffisant pour garder l’entrée du port, qui était fort étroite , et pour empêcher Ménélas d’en sortir. Et lui cependant, après avoir étendu son armée de terre , et l’avoir répandue sur les pointes qui avançaient dans la mer pour être en état, en cas qu’il arrivAt quelque malheur, de secourir ceux qui seraient obligés de sc sauver à la nage , il prit le large avec cent quatre-vingts galères , et alla charger avec tant d’impétuosité et un si grand effort la flotte de Ptolémée, qu’il la rompit, et que Ptoléraéc lui-même, se voyant défait, prit très-promptement la fuite avec huit galères , les seules qui SC sauvèrent : car , de toutes celles qui restèrent, les unes furent brisées ou coulées i fond dans le combat ; et les autres, au nombre de soixante et dix, furent prises, avec tous les équipages. De tout le reste de son train et de son bagage, comme de scs domestiques, de ses amis, de scs femmes, de ses provisions, de ses armes , de son argent , et des machines de guerre, qui étaient à l’ancre sur des vaisseaux du charge , rien absolument n’échappa A Démétrius; il sc rendit maître de tout, et le Ht conduire dans son camp.
Après cette bataille navale , Ménélas ne résista plus : il se rendit à discrétion è Démé- Irius, avec la ville, tous scs vaisseaux, ettoulc sou armée de terre, qui consistait en douze cents chevaux et en douze mille hommes de pied.
Démétrius rehaussa l’éclat de cette victoire, déjà si glorieuse en soi-même , par la bonté , par l’humanité et par la générosité dont il u.s,i en cette occasion. Il fit enterrer m.igniliquement les morts. Il rendit générousenu'nt la liberté à Ménélas et à Lentisque, le premier frère et l’autre fils de Ptolémée, qui se trouvaient du nombre des prisonniers ; et il les lui renvova sans rançon, avec leurs amis cl leurs
domestiques , et tout leur bagage , pour répondre encore, une fois è l'honnêteté que lui avait faite Ptolémée en pareil cas après la bataille de Gaia : tant alors , dit un historien , entre ennemis et les armes à la main on en usait avec plus de noblesse, de désinlércsscment, de politesse, qu’on n'agit maintenant entre amiset dans le commerce ordinaire de la vie *. Il choisit aussi parmi les dépouilles douze cents armures complètes, qu'il donna aux Athéniens. Pour tout le reste des prisonniers , qui montaient à dix-sept mille hommes , sans compter les matelots pria sur la llotle, il les incorpora dans ses troupes , et par li renforça extrêmement son armée.
Antigone , qui était demeuré en Syrie . attendait dans une violente inquiétude cl avec une grande impatience les nouvelles d’un combat dont l’issue devait décider de son sort et de celui de son fils. Quand le courrier lui eut appris que Démétrius avait remporté une victoire complète , sa joie le fut aussi. Tout le peuple, dans le même moment, proclama Antigone et Démétrius rois. Antigone , sans perdre de temps, envoya à son fils le diadème dont on lui avait ceint la tête, lui donnant le litre de roi dans la lettre qu’il lui écrivit. Dès que cette nouvelle fut portée en Égypte , les Egyptiens proclamèrent aussi Ptolémée roi , pour ne pas paraître avoir le courage abattu par leur défaite, ni en estimer ou en aimer moins Ptolémée. Lysimaque et Séleucus, le premier dans la Thrace , l’autre à Babjione et dans les provinces orientales, suivirent leur exemple et prirent enfin, chacun dans leurs états, le titre de roi , après en avoir usurpé depuis si longtemps toute l’autorité, sans avoir encore osé en prendre le nom. Il s’était écoulé environ dixhuit ans depuis la mort d’Alexandre. Cassandre seul, quoique les autres l’appelassent roi en lui parlant et en lui écrivant, continua d’écrire scs lettres 4 son ordinaire, en mettant son nom tout simplement.
Plutarque obsen'e que ce nouveau titre n’aboutit pas seulement 4 faire augmenter 4 ces princes leur train et leur équipage, mais qu’il leur fit prendre des airs de faste et de hauteur,
* « TiDtiSbonfsUhs tuDc belU gerebantor, qaem nane
€ amicUic coluninr. »(JosTi?i.)
et leur inspira des sentiments de fierté qui n’avaient point paru Jusque-14; comme si, par ce titre, ils étaient devenus tout d’un coup d’une autre espèce que le reste des hommes.
Pendant tous les mouvements ' dont nous venons de parler, la puissance de Séleucus s’était bien accrue dans l’Orient : car , après avoir tué dans une bataille \icanor, qui avait été envoyé contre lui par Antigone , non-seulement il s’était alTcrmi dans la possession de la Médic, de l’Assyrie et de Babylone ; mais, poi^ tant ses armes plus loin, il avait réduit la Perse, la Bactrianc , l’Hyrcanie , et toutes les autres provinces en deçà de l’Indus, dont Alexandre avait fait la conquête.
Antigone ', de son cAlé, pour profiter de la victoire que son fils avait remportée en Cypre, j assembla en Syrie une armée de près de cent mille hommes, qu'il destinait 4 faire une invasion en Égypte. Il se flattait d’une victoire facile. et de dépouiller Ptolémée de ce royaume aussi aisément qu’il lui avait enlevé l’Ile de Cypre. Pendant qu’il conduisait cette grosse armée par terre, Démétrius le suivait avec sa flotte, en côtoyant les bords de la mer, Jusqu’4 ce qu’ils arrivèrent 4 Gaza. L4 ils concertèrent ce que chacun devait exécuter. i.es pilotes conseillaient de laisser passer le coucher des pléiades, parce que c'était un temps où la mer était fort orageuse, et de différer le départ de huit jours seulcihent. Le désir qu’avait Antigone de surprendre Ptolémée, et de prévénir ses préparatifs, lui fil négliger un conseil si salutaire. Démétrius eut ordre d’aller faire une descente 4 une des embouchures du Nil, pendant qu’ Antigone essaierait de s’ouvrir un passage par terre pour entrer dans l’intérieur du pays. Ils ne réussirent ni l’un ni l’autre. Des orages violents firent beaucoup de désordre dans la flotte de Démétrius ; et Ptolémée avait si bien pourvu 4 la garde des bouches du Nil, qu’il ne put y aborder. Antigone, de son côté, après bien des peines qu’il fallut essuyer pour traverser les déserts qui sont entre la Palestine et l’Egypte, trouva de bien plus grandes difficultés
• An. M. 3899; *y. J, C. 30B. - Appian. in Sjr. psg. 12Î. 123.-Ju8Un. Ilb. 15, c«p. ».
• Dion. Ilb. ao, pag. 801-S08. Plat. In Dtœ. pag. 896,
uzea Dy XjOOgle
sao <13^
encore à iturnionlcr, et il ne lui fut pas possible de passer le premier bras du Nil qu’il rencontra , tant Ptolémée avait donné de bons ordres, cl bien posté scs troupis sur tous les passages et k toutes les avenues ; et , ce qui l’aflligeait encore plus que tout le reste , ses soldats désertaient tous les jours en grand nombre.
Ptolémée avait envoyé des batcaui en divers endroits de la rivière où les ennemis venaient prendre leur eau; et il avait fait proclamer dans ces bateaux, de sa )>art, qu'il donnerait à un simple soldat qui déserterait deux mines ‘ ( siï-viiigls livres), et à un officier un talent * (trois mille livres). Une récompense si considérable lui en attira quantité de toutes les sortes , mois surtout d<!S troupes soudoyées. Ce n’étail pas seulement l’argent qui les attirait , ils aimaient beaucoup mieux servir Ptolémée qu’Antigone, vieillard difficile à contenter, fier, chagrin et sévére ; au lieu que Ptolémée se faisait aimer par sa douceur et par scs manières engageantes et pleines de bonté pour tout le monde.
Antigone , après avoir rédé inutilement sur la frontière d’Égypte , jusqu’à ce que ses munitions de bouche commencèrent à lui manquer, voyant qu’il ne pouvait pas entamer l’Egypte, que son armée dépérissait de jour en jour par les maladies et par la désertion ; en un mot , qu’il lui était impossible du faire subsister plus longtemps dans le pays les troupes qui lui restaient , il se trouva obligé de retourner en Syrie d’une manière tout à fait honteuse. Il perdit, dans cette malheureuse expédition , beaucoup de soldats sur terre , et beaucoup de vaisseaux sur mer.
Ptolémée, après avoir offert aux dieux un sacrifice en action de grâce de la protection qu’ils venaient de lui accorder, fil part aussitôt à Lysimaque , à Cassandre et à Séleucus , de l’heureuse issue de celte campagne, et renouvela sa ligueavec eux contre l’ennemi commun. Ce fut la dernière attaque qu’il eut à essuyer pour la couronne d’Égypte; et elle contribua extrêmement à l’y bien affermir, par la manière ITudente dont il s’y coniluisit. (j’esl pourquoi Ptolémée l’astronome fixe ici le commence-
‘ IWfr.E. B.
• 5 75Ufr. E. B.
ment de son règne, et en marque ensuite les années dans son Canon chronologique. 11 commence cette époque au 7' de novembre , diineuf ans après la mort d’Alexandre.
8 X'III. — DÉHiTaics roBMK le siéoe UE Rbodm,
OU'IL LEVE CS AS APEkt PAH CfC THAItE UOSOIAILE A LA VILLE. HElEpoLE, PAHEDAE MACniKE. CnLOlB DE RooflES. PEOTOGEEE, cElHEHE PEI.XTEB, ÉPAEohE pendast le siEge.
Antigone n’avait alors guère moins de quatre-vingts ans ‘ ; et, comme il était devenu furt pesant et peu portatif pour aller à la guerre, il se servait de son fils, qui , par son application, par l’expérience qu’il avait déjà acquise, et par le bonheur qui l’accompagnait, conduisait très-habilement les affaires les plus importantes ; et, pour cette raison, le père n’était blessé ni de son luxe, ni de sa dépense, ni de ses débauches et de ses ivrogneries : car, pendant la paix, Démétrius s’abandonnait aux derniers excès en tout genre, sans garder aucune mesure ni aucune retenue ; pendant la guerre, c’était tout un autre homme, actif, vigilant, laborieux, et invincible à la fatigue. Soit qu’il donnât dans le plaisir , soit qu’il passât à une occupation sérieuse , il se livrait tout enlicr à l’un ou à l’autre , et ne savait ce que c’était que se modérer. H avait l’esprit inventif, curieux , et tourné du côté des arts ; mais il n’employait pas celte industrie, qui lui était naturelle, à des choses frivoles cl de nul usage, comme plusieurs rois, dit Plutarque, dont les uns se piquent d’exceller à jouer des inslniments , les autres à peindre , et quelques-uns à tourner, et qui ont cent qualités de particulier, et pas une de prince. Son application aux arts mécaniques avait quelque chose de grand , de noble, et de vraiment royal. Ses galères à quinze rangs de rames faisaient l’admiration de ses ennemis, qui les voyaient voguer le long de leurs côtes ; et scs machines, appelées hilépoles, étaient un spectacle pour ceux mêmes qu’il assiégeait. Il en fit grand usage dans h guerre contre Rhodes, dont .son père le chargea dans le temps dont nous parlons.
Parmi les îles Sporades, celle de Rhodes le-
I An. M. 3700 ; a». J. C. 301. - Diod. pag. SOB-Slj. K S17-82Ô. - Plut. In Demelr. ptg. 887, 8Ü8.
naît le premier rang , soit par la fertilité de son terroir, soit par la sûreté de ses ports et de ses rades , qui y attiraient de tous cétés ^rand nombre de vaisseaux marchands. Elle formait alors un petit état très-puissant, dont tous les princes recherchaient l’amitié, et qui, de son cété , téchait de les ménager tons en gardant une exacte neutralité, et évitant avec soin , dans les guerres qui .survenaient , de se déclarer pour l’un contre l’autre. Renfermés dans une petite ile, toute leur puissance venait de leurs richesses, et leurs richesses du commerce, qu’il était de leur intérêt capital de se conserver libre avec les étals de la Méditerranée, qui contribuaient tous à le faire fleurir. Les Rtiodiens, par une conduite si sage, avaient rendu leur ville très-florissante ; et comme ils jouissaient d’une paix continuelle, ils s’étaient fort enrichis. Malgré cette neutralité apparente, leur inclination, aussi bien que leur intérêt, les tenait particulièrement attachés à Ptolémée, parce que c’était avec l’Égypte qu’ils faisaient le principal et le plus avantageux commerce. Aussi, quand Antigone, dans la guerre de Cypre qu’il avait entreprise contre ce prince, leur envoya demander des vais.seeux et du secours, ils le prièrent de vouloir bieu ne pas exiger d’eux qu’ils se déclarassent contre Ptolémée , qui était leur ami et leur allié. Cette réponse, quelque sage et quelque mesucée qu’elle fût, mit Antigone en fureur. 11 leur Ql pour lors de terribles menaces; et, à son retour d’Égypte, il envoya contre eux Démé- Irius son tils , avec une flotte et une armée , pour châtier leur téméraire audace, car il l’appelait ainsi, et pour les ranger i son obéissance.
LesBbodiens, qui prévirent bien l’orage prêt à fondre sur eux , avaient envoyé à tous les princes, leurs alliés, surtout i Ptolémée, pour implorer leur secours. Ils Greot représenter nu dernier , que leur attachement à ses intérêts était ce qui leur avait attiré le danger oü ils se trouvaient exposés.
Les préparatifs de part et d’autre étaient immenses. Uéraétrius arriva devant Rhodes avec une flotte très-nombreuse. Il avait deux cents vaisseaux de guerre de différente grandeur ; plus de cent soixante et dix de transport, qui portaient environ quarante mille hommes.
sans compter la cavalerie et les secours des pirates; près de mille barques chargées de vivres, et de tout ce qui est nécessaire à une armée. La vue du butin qu’on espérait de faire dans la prise d’une ville aussi riche que celle de Rhodes avait attiré beaucoup de soldats A la suite de Démétrius. Ce prince, le génie le plus fécond cl le plus inventif qui fût jamais pour l’attaque des places et pour la construction des machines de guerre, en avait amené avec lui un nombre itiflni. Il n’ignorait pas qu’il avait affaire à de très-braves gens, A des commandants très-habillé et irèsr-expérimentés dans la marine , et que les assiégés avaient plus de huit cents machines de guerre presque aussi redoutables que les siennes.
Dès que Démétrius se fut approché de l’ile, il descendit A terre pour reconnaître par quel endroit il pourrait attaquer la place. Il envoya aussi des partis faire le dégât de tous les côtés. Il flt en môme temps couper les arbres etabattres les maisons qui se trouvèrent aux environs de Rhodes, dont il se servit pour forliOer son camp d’une triple palissade.
Les Rhodiens, de leur côté, se préparaient A. une vigoureuse défense. Tout ce qu’il y avait de gens de mérite et de service dans les pays alliés des Rhodiens s’était Jeté dans la ville , autant par l’honneur qu’il y a do servir uno république trés-reconnaissanto et très-célèbre par le courage de ses citoyens, que pour faire montre de leur courage et de leur habileté , dans la défense de cette place contre un des plus grands capitaines, et des plus savants dans l’art des sièges, que l’antiquité ait jamais produits.
Ils commencèrent par faire sortir de la ville la plupart des bouches inutiles. Dans le dénombrement qu’on lit de ceux qui restèrent capables de porter les armes , il se trouva six mille citoyens, cl mille élrangers.On promit la liberté et le droit de bourgeoisie à ceux des esclaves qui auraient fait le devoir de braves soldats , le public se chargeant de payer aux maîtres le prix de chacun de ces esclaves. On déclara , de plus , que la v illc ferait cnlerrcr honorablement ceux qui seraient morts en combattant; qu’elle pourvoirait A la subsistance et A l’entretien de leurs pères , mères, femmes et enfants : qu’elle fournirait aux filles
une dot pour les marier ; et que , quand les garçons seraient en âge de servir dons l’armée, elle leur donnerait en public sur le théâtre , dans la grande solennité des Bacchanales, une armure complète.
Ce décret alluma une ardeur incroyable dans tous les ordres de la ville. Les riches apportaient en foule de l’argent pour le paiement des troupes et pour les antres dépenses. Les ouvriers redoublaient d'industrie dans la febrique des armes, tant pour la promptitude de l’exécution que pour la beauté des ouvrages. Les uns travaillaient aux catapultes et aux balistes , les autres à d’autres machines non moins nécessaires. Quelques-uns réparaient les brèches des murs : plusieurs portaient des pierres sur les murailles, et y en amassaient de grands monceaux. Tout était en mouvement . tous à l’envi cherchaient à se distinguer, et jamais on ne vit un zèle si général ni si empressé.
Les assiégés firentcTabord sortir du port trois bons voiliers contre une petite flotte de vivandiers et de marchands qui apportaient des vivres aux ennemis. Us coulèrent à fond un grand nombrede leurs barques,en brûlèrent plusieurs, et emmenèrent dans la ville ceux des prisonniers qui étaient en état de payer leur rançon. Cette course produisit une somme considérable aux Rhodiens ; car on était convenu , de part et d’autre , que le prix du rachat des prisonniers serait , par tête , de cinq cents livres ' pour une personne libre , et de la moitié pour un esclave.
On prétend que le siège de Rhodes est le chef-d'œuvre de Démétrius , et la plus grande marque de son esprit fécond en ressources et en inventions. Il commença l’attaque du cûté de la mer, pour se rendre maître du port et des tours qui en défendaient l’entrée.
Dans ce dessein il Qt construire deux tortues^, chacune sur deux bâtiments plats joints ensemble, pour approcher de plus près des endroits qu’il voulait battre : l'une , plus forte et plus massive , pour se couvrir des masses énormes que les assiégés lançaient du haut des
1 Mille dragmes anOOBrr. E. B.
* Céuiem de« huues de bota propres à couvrir les sol- <UU.
I tours et des murailles par le moyen des catapultes plantées dessus ; l’autre, bâtie plus légèrement, pour se mettre è l’abri des flèches et des traits. En même temps on éleva deux tours à quatre étages, lesquelles surpassaient en hauteur celles qui défendaient l’entrée dn port : elles étaient destinées à battre celles-ci â coups de pierre et de traits. Chacune de ces tours était posée sur deux vaisseaux joints et liés ensemble.
Il Bt faire, outre cela , devant ces tortues et ces tours , une espèce de barrière flottante , sur une longue pièce de bois , haute de quatre pieds, avec des pieux garnis de grosses pointes de fer. Ces pieux étaient plac^ horizontalement en présentant leurs pointes en avant , afln d’empécher que les vaisseaux du port ne pussent les briser avec leurs éperons.
De plus il choisit dans sa flotte les plus grasses barques qui s’y trouvèrent , sur le côté desquelles il fit dresser comme un rempart de planches, avec de petites fenêtres que l’on pouvait ouvrir. Il y plaça les plus habiles archers cl les plus adroits arbalétriers de l’ile de Crète , qu’il avait dans son armée , avec une infinité d’arcs, de petites batistes ou arbalètes , de catapultes , et d’autres instruments à traits, pour troubler le travail des ouvriers de la ville qui étaient occupés à réparer ou à rehausser les murs du port.
Les Rhodiens , voyant que les assiégeants tournaient tous leurs efforts du côté du port , mirent aussi tous leurs soins pour le défendre. Ils élevèrent sur une hauteur qui en était assez proche deux machines , et en firent dresser trois sur des carroques ', à l’embouchure du petit port. L’on plaça dans cos deux endroits des frondeurs et des archers , avec une quantité prodigieuse de pierres, de dards et de traits de toutes sortes. L’on donna les mêmes ordres pour les carraques qui étaient dans le grand port.
Lorsque Démétrius s’avançait avec ses vaisseaux et tout son armement pour commencer l’attaque des ports , il s’éleva une tempête si furieuse , qu'il lui fut impossible de rien faire pendant tout le jour. Sur le soir la mer étant devenue assez calme , il profita de l’obscurité
* Ll’s evraques »onl üc gros valsseaui üe charge
de la nuit , s'avança près du grand port sans que les ennemis s’en aperçussent, s'empara d'une hauteur qui en était voisine , et qui n’était éloignée de la muraille que d’environ cinq cents pieds , cl y posta quatre cents soldats. Dès qu’ils s’y furent logés , ils s’y fortilièrent de bonnes palissades.
Le jour arrivé , Démélrius fit avancer ses batteries au bruit des trompettes et des cris de toute l’armée. Elles curent d’abord tout l’effet qu’il s’en était promis. Outre le grand nombre de gens qui furent blessés dans cette attaque parmi les assiégés, un Qt plusieurs brèches dans le môle qui couvrait le port. Ces brèches cependant ne furent pas d’une grande utilité pour les assiégants , qui y furent toujours repoussés par les Rhodiens. Après une perle à peu près égale de part et d’autre dans cette attaque, qui dura pendant tout le Jour, la nuit s’approchaut , Démélrius fut obligé de se retirer , avec scs vaisseaux et scs machines, hors de la portée des traits des ennemis.
Les assiégés, qui avaient appris à leurs dépens ce qu’on pouvait entrc|)rendrc pendant l’obscurité de la nuit , firent sortir de leur l>ort, à la faveur des ténèbres, quantité de brûlots , dans le dessein d’aller mettre le feu aux tortues et aux tours de bois des ennemis. Malheureusement pour eux n’ayant pu forcer la barrière flottante qui les couvrait , Us furent contraints de revirer au port. I.es Rhodiens , dans cette expédition, perdirent quelqut^s brûlots que le feu consuma , tandis que les matelots se sauvèrent à la nage.
Le lendemain , le prince lit donner , au bruit des trompettes et des cris de toute l’armée , un assaut général , tant au port qu’aux murailles de la place , pensant par là jeter la frayeur parmi les assiégés. Ceux-ci , bien loin de s’en effrayer, le soutinrent avec une vigueur incroyable, et montrèrent le même courage pendant huit jours que cette attaque fut continuée. Il se fit des actions de bravoure incroyables, de part et d’autre , pendant ce long intervalle.
Démélrius , profitant de la hauteur dont ses troupes s’étaient d’abord emparées, y fit élever une batterie de plusieurs machines , avec lesquelles il fit tirer, contre les tours et contre les murailles des. pierres du poids d’environ
cent cinquante livres. Les tours étant ébranlées et les murailles ouvertes en très-peu de temps, les assiégeants coururent avec furie ])our s’emparer du môle qui défendait l’entrée du port. Comme ce poste était de la dernière importance aux Rhodiens, ils n’épargnèrent rien pour en repousser les assiégeants qui s’y étaient déjà avancés. On le fit par une grêle de pierres et de traits qu’on tira sur eux avec tant de force et de continuité, qu’après avoir perdu beaucoup de monde ils furent obligés de se retirer avec confusion.
Cet écluÆ ne diminua rien de l’ardeur des assiégeants. Plus animés encore qu’auparavant contre les Rhodiens, ils montent à l’escalade en même temps par terre et par mer, et donnent tant d’(Kcupation aux assiégés, qu’ils ne savent à quel endroit courir. Partout on attaque avec fureur , et partout on résiste avec intrépidité. Plusieurs , renversés de dessus leurs échelles , tombent par terre et se brisent ; plusieurs , même des premiers ofliciers , arrivés jusque sur le mur, sont couverts de bkïssurcs et faits prisonniers par les ennemis. 11 fallut enfin que Démélrius , malgré sa valeur , pensât à la retraite pour aller raccommoder ses machines, que tant d’assauts avaient [)resque entièrement ruinées , aussi bien que les vaisseaux qui les portaient.
Dès que le prince se fut retiré de devant Rhodes , l’on prit soin d’y faire inhumer promptement les corps morts. L’on porta aussi" au temple les éperons des navires et les dépouilles qu’on avait enlevées sur les ennemis; et l’on travailla avec toute la diligence imaginable à réparer les brèches des murailles.
Démélrius, aprt“S avoir donné sept jours à radouber ses vaisseaux et à réparer scs machines , remit à la voile avec une flotte non moins formidable que la précédente. Il fit cingler droit au port , qui était l’endroit qui lui tenait le plus au cœur , et par lequel seul il croyait pouvoir réduire la place. Dès qu’il en fut à portée, il lit jeter une quantité extraordinaire de flambeaux de paille et de traits allumés pour brûler les vaisseaux qui y étaient, tandis qu’on battait le môle à coups de pierres lancées par les balistes sans discuntinuation. Les assiégés, qui s’ôtaient attendus à toutes ces sortes d’attaques , travaillèrent avec tant
d'activité et d'ardeur, qu'ils éteignirent promptement le feu qui s’était allumé dans les vaisseaux du port.
Ils firent sortir en même temps trois de leurs plus grands vaisseaux , sous le commandement d’Exaceste, l’un de leurs plus braves ofliciers, avec ordre d’aller attaquer les ennemis , et de faire les derniers efforts pour joindre les bâtiments qui portaient les tortues et les tours de bois , et de les heurter si rudement de la pointe des leurs , qu'ils les fissent couler à fond , on les missent hors de combat. Cet ordre fut exécuté avec une promptitude et une adresse merveilleuse. Les trois galères , après avoir brisé et franchi la barrière flottante dont il a été parlé, donnèrent de leurs éperons avec tant de violence dans le liane des bâtiments ennemis qui portaient les machines , qu'on y vit aussitôt l’eau entrer de tous côtés. Il en était déjà coulé deux à fond , lorsque le troisième, remorqué par des galères, fut conduit et réuni au gros de la flotte. Quelque danger qu’il y eût à l'attaquer dans cet état , les Rhodiens , emportés par ui e aveugle ardeur, osèrent le tenter ; mais comme la partie était trop inégale pour en sortir avec honneur , Exaceste , roflicicrqui commandait sous lui, et quelques autres , après avoir combattu avec toute la bravoure imaginable, furent pris avec la galère sur laquelle ils étaient montés. Les deux autres regagnèrent le port après avoir couru bien des dangers. La plupart des gens d’équipage y arrivèrent aussi à la nage.
Quelque malheureux succès qu’eût en, pour Démétrius , cette dernière attaque , il voulut encore en tenter une. Pour y réussir , il ordonna une machine d’une invention nouvelle, qui avait trois fois plus de hauteur et de largeur que celles qu’il venait de perdre. Dès qu’elle fut achevée , il la fit dresser du côté du port qu’il avait résolu de forcer. Sur le point de la mettre en action, une tempête furieuse s’éleva sur la mer, qui la fit périr sous ses yeux, avec les vaisseaux sur lesquels elle était montée.
Les assiégés, attentifs à profiter de toutes les occasions , se servirent du temps que dura la tempête pour regagner la hauteur voisine du port que les assiégeants avaient emportée dans le premier assaut, et où depuis ils s’étaient
fortifiés. Ils l’attaquèrent et furent repoussés plusieurs fois. Mais enfin les gens de Démétrius , qui la défendaient , voyant qu’ils avaient affaire à des troupes toujours fraîches, et qu’ils ne pouvaient espérer aucun secours, se rendirent, au nombre de quatre cents.
Après cet enchaînement de succès si heureux, il arriva à Rhodes cent cinquante hommes de Cnosse, ville de Crète, et cinq cents d’Égypte , envoyés par Ptolémée , dont la plupart étaient des Rhodiens qu'il avait pris à sa solde dans ses troupes.
Démétrius, fort chagrin de voir que toutes ses batteries, du côté du port, n’avaient eu aucun succès , résolut de les tourner du côté de terre , afin d’emporter la place par assaut, ou de la réduire à capituler. Ayant préparé quantité de matériaux de toute espèce, il fit faire une machine, qu’on appelle hiUpole, qui surpassait en grandeur toutes celles qui avaient paru avant lui. La base en était carrée. Chaque face avait soixante et quinze pieds: sa construction était un assemblage de grosses poutres équaries, liées avec du fer. Toute cette masse portait sur huit roues proportionnées au poids de la machine. Les jantes de ces roues étaient de trois pieds d’épaisseur, et armées de fortes bandes de fer.
Pour faciliter et varier le mouvement de l’hélépole, on y avait mis par-dessous des antislreplei ‘ , par le moyen desquels la machine pouvait être tournée et mue en tous sens.
Aux quatre encoignures il y avait quatre poteaux d’environ cent cinquante pieds de hauteur , inclinés les uns vers les autres. La machine était à neuf étages, qui allaient en diminuant. Le premier était soutenu par quarantetrois poutres, et le dernier par neuf seulement.
Trois des côtés de la machine étaient revêtus de lames de fer, afin que les feux lancés de la ville ne pussent l’endommager.
Chaque étage avait des fenêtres sur le devant, d’une grandeur et d’une figure proportionnées à la grosseur des traits de la machine. Au-dessus de chaque fenêtre était élevé un
• J'ai ei4 oblljé de me semh- du lcrme grec . n'ra connilasanl poinl dans noire langue qui y répomle. Il |«railque celle moehine Clail en grand la m4nie chose que ces rouleltes que Ton mel sous les pic'ds d’un lil . el qui sonl altachées a un pi vol loumanl et mobUc en loul leos-
by Cloogle
fluveot, ou manière de rideau, fait de cuir, garni et rembourré de iainc, lequel s'abaissait par une machine , et contre lequel les coups lancés par ceui de la place perdaient toute leur force.
Chacun des étages avait deux larges échelles, l'une pour y monter, et l'autre pour en descendre.
Trois mille quatre cents hommes faisaient avancer celte machine. C'était l'élite de toute l'armée pour la force et pour la vigueur; mais l'art avec lequel cette machine avait été faite en facilitait beaucoup le mouvement.
Démétriiis Ot construire aussi beaucoup d'autres machines de différente grandeur , et pour différents usages. Il employa les équipages des vaisseaux pour aplanir le chemin par où l'on devait conduire les machines: ce. chemin avait quatre cents toises ' de longueur. Le nombre des artisans et de ceux qui étaient employés à tous ces ouvrages montait à près de trente mille. Aussi furent-ils achevés avec une rapidité inconcevable.
Les Rhodiens , à la vue de ces formidables préparatifs, ne s'étaient pas endormis. Us travaillèrent à élever un contre-mur à l'endroit où Démétrius devait faire battre les murailles de la ville avec l'hélépole; et, pour cet effet, ils firent abattre la muraille qui envirotinait le théâtre, plusieurs maisons voisines, cl même quelques temples , ayant promis aux dieux deleur en construire de plus magnifiques après la levée du siège.
Sachant que les ennemis avaient quitté la mer , ils envoyèrent en course neuf de leurs meilleurs vaisseaux de guerre, divisés en trois escadres , dont ils donnèrent le commandement à trois des plus brave.s officiers de marine qui fussent parmi eux. Ils revinrent chargés d'un riche butin , emmenant avec eux quelques galères et plusieurs barques qu'ils avaient prises, et un grand nombre de prisonniers. Entre autres, ils avaient arrêté une galère richement chargée, dans laquelle Phila avait fait mettre beaucoup de meubles, de tapisseries et de robes d'un grand prix , pour Démétrius son mari, avec des lettres qu'elle lui écrivait. Les Kliodicns envoyèrent le tout, et même les let-
tres , au roi Ptolémée , ce dont Démétrius fut vivement piqué. En cela, dit Plutarque, ils n'imitèrent pas la politesse des Athéniens, qui, ayant pris un jour les courriers de Pliilippe qui leur faisait la guerre , ouvrirent tons les autres paquets, mais ne touchèrent point A ceux d'Olympias, et les envoyèrent à Philippe tout cachetés comme ils étaient. Il y a des règles de bienséance et d'honneur qui doivent être gardées inviolablement , même â l'éga-'a des ennemis.
Pendant que les vaisseaux de la république faisaient en mer les prises dont nous venons de parler, il s'éleva à Rhodes une grande émotion au sujet des statues que l'on avait dressées à l'honneur d'Antigone et de Démétrius, et pour lesquelles on avait eu jusqu'alors une vénération singulière. Les principaux de la ville proposèrent, dans une assemblée, d'abattre les statues de ces princes, qui leur faisaient une si cruelle guerre. Le peuple, plus sensé en cette occasion et plus modéré que ses chefs, voulut qu'on laissât subsister les statues. Une conduite si sage et si équitable, indépendamment de tout événement, faisait beaucoup d'honneur aux Rhodiens ; mais en cas que la ville fût prise, elle pouvait leur servir beaucoup auprès du vainqueur.
Démétrius, ayant tenté sans succès plusieurs mines qui furent toutes découvertes et rendues inutiles par l'attention et l'activité des assiégés , donna les ordres et fit tout préparer pour un assaut générai. On conduisit pour cela l'hélépole A l'endroit d'où l'on pouvait battre la ville avec le plus de succès. Chaque étage de celte formidable machine était garni de catapultes et de balistcs plus nu moins grandes selon la capacité du lieu. Elle était soutenue et fortifiée dans chacun de scs deux côtés par quatre autres petites machines appelées tortues, dont chacune avait une petite galerie couverte, afin que ceux qui entraient dans l'hélépole, ou qui en sortaient pour exécuter différents ordres, pussent le faire en sûreté. On y joignit aussi des deux côtés deux béliers d'une grandeur extraordinaire , faits chacun d'une pièce de bois de trente toises de longueur, armée d'une pointe de fer aussi forte que celle des galères, montés sur des roues, et qui étaient poussés, dans l'attaque contre le* tours
' Quatre sladcs.
ou contre les murs, avec une force et une roi- (Icur incroyable, par près de mille personnes.
Quand tout fut prêt, Démètrius ayant fait sonner la charge par toutes les trompettes, on donna un assaut général de tous les côtés par terre et par mer. Dans le feu de l’uttaque , lorsque les murs étaient déjô ébranlés par les coups de béliers, arrive une ambassade de la part des Cnidiens, qui presse extrêmement Démétrius de suspendre l’attaque, sc Hatlant d’engager les assiégés à accepter une capitulation honnête. La suspension d’armes fut accordée, mais n’eut point de suite, les Kbodiens refusant de capituler sur le pied des conditions qu’on leur proposait. L’attaque recommença donc de nouveau, et avec tant de fureur, toutes les machines étant mises ensemble en mouvement, qu’on abattit une gros.se tour de pierres carrées avec la muraille qu’elle Hanquait. Les assiégés sc battirent à la brèche comme des lions , et repoussèrent les ennemis.
Dans ce même temps, les bêtiments que Ptoléméc envoyait aux Rhodiens, chargés de trois ceul mille mesures de blé avec différents légumes, arrivèrent heureusement dans le port, malgré tous les clfurlsdcs navires ennemis qui croisaient aux environs pour les surprendre. Quelques jours après on y vit encore entrer deux petites flottes, l’une de la part de Cassandre, chargée de dix mille muids d’orge, l’autre de celle de Lysimaque , chargée de quarante mille muids de froment et autant d’orge. Un secours si abondant, et arrivé si à propos lorsqu’on commençait à.manquer de vivres, remplit d’un nouveau courage les assiégés, qui résolurent de ne se rendre qu’à la dernière extrémité.
Ainsi animés, ils entreprennent de mettre le feu aux machines des ennemis. Vers le milieu de la nuit suivante, ils font sortir de la place force soldats armés de torches et de toutes sortes de bois allumés, qui marchent droit aux batteries et y mettent le feu. En même tem|>s un lirait de dessus les murailles une infinité de traits pour soutenir ce détachement contre ceux qui viendraient pour éteindre les flammes; et il y eut beaucoup de ceux-ci blessés, parce qu'ils ne pouvaient, dans l’obscurité de la nuit, ni voir ni éviter les traits qu’on leur
lançait. Quelques plaques de fer étant toMi^ de i’hélépolc pendant l'incendie, les Rhodiens coururent avec impétuosité pour y mettre le feu. Mais , cxvmmo ceux du dedans l’éteignaient avec de l’eau à mesure qu’il s’allumait , ils n’en vinrent pas à bout. Cependant Démètrius, appréhendant qu’à la fin le feu ne prit à toutes les machines, les fit retirer le plus vite qu’il pàt.
Démétrius, ayant voulu par curiosité savoir où pouvaient monter, du côté des assiègés,les machines propres à jeter des traits , fil amas-’ ser tous ceux que l’on avait lancés de dedans la place dans l’attaque de cette nuit. Les traits comptés, et la supputation faite, il se trouva qu’ils devaient avoir plus de huit cents machines, de diverse grandeur, propres à lancer des feux, et environ quinze cents propres à jeter des traits. Ce nombre effraya le prince, qui ne croyait pas avoir affaire à une ville où il y eàt des préparatifs si redoutables. Il fit inhumer ses morts , panser scs blessés, et réparer avec toute la diligence possible les machines qui avaient été démoiilées et mises hors de service.
Les assiégés, pour profiter du relâche que leur laissait l’éloigticment des machines, travaillèrent à sc jirénumir contre le nouvel assaut i|uc les ennemis sc préparaient à leur donner. l’our cela ils commencent à creuser un large et profoml fossé derrière la brèche, pour empêcher qu’on m* pùt passer facilement par là dans la place; puis ils construisent un gros mur en forme de croissant, qui enviroaniit le fossé, et qui demandait une nouvelle attaque.
Attentifs à tout en même temps, ils détachèrent une escadre des meilleurs voiliers qu’ils eussent dans leur port, laquelle prit un grand nombre de bâtiments chargés de vivres et de munitions pour Démétrius, et les amena dans le port. Ils furent bientôt suivis d’un grand i nombre de barques chargées de blé et d’autres munitions que leur envoyait Ptolémée, avec i quinze cents hommes commandés par Antigone de Macédoine.
Démétrius, ayant rétabli ses machines, les lit toutes approcher de la ville. Une seconde ambassade, envoyée par les Athéniens et par d'antres peuples de la Grèce, arriva dans le camp pour le même sujet que la première, et n’eut «as un meilleur succès. Le roi , féronil
«1 moyens et en expédients pour réussir dans ses projets. Bt un détachement de quinze cents hommes de ses mriileures troupes sous la conduite d’Alcime et de Mande, avec ordre d’entrer par la brèche, sur le minuit, en forçant les retranchements qui étaient derrière, et de gagner les environs du théâtre, où ils seraient en état de se maintenir si une fois ils pouvaient s’en rendre les maîtres. Pour faciliter l’exécution d’un ordre si important, mais si dangereux, et pour amuser les ennemis par de fausses attaques , il Bt en même temps sonner la charge par toutes les trompettes et monter à l’assaut par tous les endroits de la place , tant par mer que par terre, aBn que, les assiégés se trouvant obligés de courir partout, les quinze cents hommes pussent forcer les retranchements qui couvraient la brèche , et s’emparer ensuite des postes avantageux aux environs du théâtre. Cette feinte eut tout le succès que le prince en avait esfiéré. Toutes les troupes ayant Jeté en même tempsdetouscôtésde grands cris comme pour un assaut générai, le détachement commandé par Aicimc passa par la brèche, et attaqua si vigoureusement ceux qui défendaient le fossé avec le croissant qui le cour rait, qu’après en avoir tué un grand nombre et mis les autres en dé-sordre ils s’emparèrent des environs du théiUrc, où ils se logèrent.
L’alarme fut grande dans la ville. Les chefs qui y commandaient envoyèrent sur-le-champ défendre à tous les ofBcicrs et aux soldats d’abandonner leurs postes pour faire le moindre mouvement. Après cela, prenant avec eux l’élite de leurs troupes et celles qui étaient arrivées tout récemment d’Egypte, ils vinrent fondre sur le détachement qui s’était avancé jusqu’au théâtre. L’obscurité de la nuit ne leur ayant pas permis de les en chassi'r, le jour paraissait à peine qu’on entendit un cri géné>ral dans tous les quartiers des assiégeants, par lequel ils s’elTorçaicnt d’encourager ceux qui étaient entrés dans la place à se maintenir dans leur poste, où ils ne tarderaient pas d’être secourus. A ce cri terrible la populace, les femmes et les enfants qui étaient restés dans la ville, et qui se croyaient perdus sans ressource, ne répoiuliretd que par des pleurs et des rugissements lamentables. Cependant on SC battait virement prés du théâtre , et les Ma-
cédoniens s’y maintenaient dans leur poste avec une valeur intrépide qui étonnait leurs ennemis. EnBn , le grand nombre l’ayant emporté du cété des Bhodiens , qui revenaient toujours à la charge avec des troupes nouvelles et fraîches , il fallut , après la mort d’Alcime et de Mancie, qui commandaient le détachement , céder â la force et abandonner un poste où il n’était plus possible de tenir. Beaucoup demeurèrent sur la place ; les autres furent faits prisonniers.
Cet échec , loin de ralentir l’ardeur de Démétrius, ne Bt que l’augmenter. Il travaillait â se mettre en état de donner un nouvel assaut, quand on vint lui apporter des lettres d’Antigone son père, par lesquelles il lui mandait de faire tout ce qu’il pourrait pour conclure la paix avec les Bhodiens. Il lui fallait un prétexte plausible pour renoncer au siège.
hasard le lui fournit. Dans le moment même arrivèrent au camp des députés d’Etolie, pour lui renouveler les instances qu’on lui avait déjà faites de donner la paix aux Bhodiens. Ils ne l’en trouvèrent (vas éloigné.
Si ce que Végèce rapporte de l’hélépolc est vrai', et Vilruve semble le confirmer, eu changeant néanmoins quelques circonstance.s ce fut encore un motif qui put contribuer beaucoup è faire entrer Uémétrius dans des dispositions de paix . Ce prince , se préparant û faire avancer son hélépole contre la ville , un ingénieur rhodien imagina un moyen de la rendre tout â fait inutile. Il ouvrit une galerie souterraine qui passait par-dessous les murs de la ville , qu’il poussa sous le chemin par où la tour devait passer le lendemain pour approcher des murailles. Les assiégeants , ne soupçonnant rien du piège qu’on venait de leur tendre, conduisirent la tour jusqu’à l’endroit sous lequel on avait miné. Ce terrain ainsi creusé et miné , ne pouvant supporter le poids d’une masse si énorme , fondit tout à coup sous la machine, qui s'enfonça si avant en terre , qu’il ne fut plus possible de l’cn retirer. Voilà un des inconvénients auxquels ces machines terribles étaient exposées ; il y en avait bien d’autres. Les deux auteurs que j’ai cités disent que cet accident détermina Démé-
I VcgcL de re mllil. cap. 1.
trius i lever le siège. Il csl au moins fort vraisemblable qu’il eul beaucoup de pari à lui faire prendre enfin ce parti.
Les Rhodiens , de leur cAté , ne désiraient pas avec moins d’ardeur que lui un accommodement, pourvu qu’il fût raisonnable. Ptolémée , en leur promettant un nouveau secours plus considérable encore que les premiers , les avait fortement eviiortés à n’en pas manquer l’oc'casion si elle se présentait. Ils sentaient l’evtréme besoin qu’ils avaient de faire linir un siège où ils auraient enfin succomlH'. Ainsi ils écoutèrent avec plaisir les propositions qui leur lurent failra , et bientôt après le traité fut conclu et arrêté sous ces conditions : que la république de Rhodes serait conservée avec tous ses citoyens dans ses droits, privilèges et libertés, sans être soumise A aucune puissance; que l’alliance qu’elle avait toujours eue avec Antigone serait connrméc et renouvelée , avec obligation d’armer pour lui dans toutes les guerres qu’il aurait, pourvu qu’elles ne fussent point contre Ptoléméc ; que, imur sûreté des articles ainsi accordés, il serait donné cent otages de la ville au choix de D<!mélrius. Les otagra délivrés, l’armée décampa de devant Rlnales , après l’avoir tenue assiégée pendant un ati.
Démétrius , ipii s’était réconcilié avec les Rhodiens avant que de partir , voulut leur en donner une marque'. 11 leur fil présent de toutes les machines du guerre qu’ilavaiteinployé'cs h ce siège : ils les vendirent dans la suite pour trois cents talents * (trois cent mille écus] , qu’ils employèrent, avec quelque autre argent qu’un y ajouta , A faire ce colosst' fameux qui passait pour une di’S sept merveilles du monde. C’était une statue du soleil , d'une si énorme grandeur, que les navires pa.ssalent A pleines voiles entre ses jaml>es : elle avait soixante et dix coudées, c’est-è-dirc cent cinq pieds de hauteur ; il y avait peu de gens qui pussent embrasser son pouce. Ce fut l’outrage de Charés de Lindus , qui y employa douze ans. Soixante-six ans après , il fut abattu par un tremblement de terre , comme nous le dirons dans la suite.
• Plia. Hb. 3t, cap. 7.
* 300talenti VBtom 172j000rr. £. B
Les Rhodiens , pour témoigner A Ptolémée leur reconnaissance du secours qu’il leur avait donné dans un dangers! pressant , après avoir premièrement consulté l’oracle de Jupiter .Vmmon pour rendre la chose |>lus éclatante , consacrèrent à Ptolémée un bocage ; et . pour lui faire plus d’honneur , ils y tirent un ouvrage magnifique. Autour du carré qui le renfermait, (tout le tour était de quatre cents toises, ils firent bAtir un portique somptueux, auquel on donna le nom de PtoUméon-, et, par une flatterie aussi impie qu'ordinaire dans ce» temps-IA , un lui rendait, dans cet endroit , des honneurs divins. Enfin , pour perpétuer encore d’une autre manfère la mémoire de leur délivrance dans cette guerre , ils lui donnèrent le titre de Soltr, qui signifie saurcur, dont les historiens se servent ordinairement pour le distinguer des autres Ptolémées qui régnèrent après lui en Egypte.
Pour ne point interrompre la suite et la liaison des divers événements de ce siège , j’ai dilTéré jusqu’ici A en rapporter un qui a fait beaucoup d’honneur A Démétrius : il regarde son goût pour les arts , et l’estime qu’il faisait de ceux qui s’y distinguaient par un mérite singulier; ce qui n’en est pas un petit pour les princes.
Il y avait pour lors A Rhodes un peintre célèbre nommé Protogine, natif de Caune, ville de Carie, qui était dans la dépendance des Rhodiens. Son aUdier était dans le faubourg de Rhodes, et hors de la ville, lorsque Démétrius en forma le siège. I.a présence des ennemis au milieu desquels il se trouvait , et le bruit des arme» qui retentissait sans cesse A ses oreilles, ne lui firent point quitter sa demeure ni interrompre son travail. Le roi en fut surpris; et, comme il lui en demandait un jour la raison , Ctil que je sais, répondit-il, que vous avez déclaré la guerre aiijc Rhmliens, et non aux arts. Il ne se trompait point ; Démé'trius en oITel s’en montra le protecteur. 11 disposa une garde autour de son atelier, afin qu’au milieu du camp même il fut en repos , ou du moins en sûreté; il allait souvent l’y voir travailler, cl ne SC lassait point d’admirer son application A l'ouvrage et son extrême habileté.
1a‘ chef-d’œuv re de ce peintre était Ylalysus. Un appelait ainsi un tableau où il avait
w qtielque histoire de cel Islysiis ' , héros connu seulement dans la fable, et que les Rhodiens respectaient comme leur fondateur; Protogène avait employé sept ans à l’achever. La première fois qu’Apelle le vit , il fut si surpris et si transporté d'mimiration , que la voix lui manqua tout à coup. Enfin, revenu à lui-même, il s'écria: Grand traraii ! œuvre admirable! il n'a pourtant pas ces grâces que je donne à mes ouvrages, et qui tes élèvent jusqu’aux deux. S’il faut en croire Pline, pendant tout le temps que Protogène travailla i ce tableau , il se condamna lui-méme à mener une vie fort sobre*, et même fort dure, pour empêcher que la bonne chère n’émoussât la finesse de son goût et de son sentiment. Ce tableau avait été porté à Borne, et consacré dans le temple de la Paix, où il était encore du temps de Pline; il y périt enfin dans un incendie.
Le même Pline prétend qne ce tableau sauva Rhodes , parce qu’étant dans un endroit par lequel seul Démétrius pouvait prendre la ville, il aima mieux renoncer b la victoire que de s’exposer à faire périr par le feu un si précieux monument de l'art ’. C’aurait été pousser bien loin le goût et le respect pour la peinture. Nous avons vu les véritables raisons qui obligèrent Démétrius de lever le siège.
Il y avait dans ce tableau un chien qui faisait surtout l’admiration des connaisseurs et qui avait coûté beaucoup au peintre, sans que jamais il eût pu être content de lui-même, quoiqu’il le fût assez de tout le reste. Il s’agissait de représenter ce chien tout haletant après
une longue course , et la gueule encore pleine d’écume. Il s’appliqua à cette partie de son tableau avec tout le soin dont il était capable, sans pouvoir se contenter ; il lui semblait que l’art se montrait trop. La vraisemblance n’était point assez pour lui , il lui fallait presque la vérité même. Il voulait que l’écume parût , non être peinte , mais sortir réellement de la gueule du chien. Il y remit souvent la main , y retoucha à plusieurs reprises, et se donna la torture pour arriver à ce simple, è ce naturel, dont il avait l’idée dans l’esprit, mais toujours inutilement. De dépit il jeta sur l’ouvrage l’éponge dont il s’était servi pour effacer , et le hasard fit ce que l’art n’avait pu faire.
On reprochait à ce prûntre d’être trop difficile et de trop retoucher ses tableaux. Apcllc en effet ', quoiqu’il le regardât presque comme son maître, en lui attribuant beaucoup d’autres excellentes qualités, lui trouvait ce défaut, de ne pouvoir quitter le pinceau et finir ses ouvrages ; défaut qui, en matière d’éloquence, comme dans la peinture , est fort nuisible. Il faut en tout*, dit Cicéron, savoir jusqu’où l’on doit aller ; et c’est avec raison qu’Apelle reprochait à certains peintres de ne pas sentir où il fallait s’arrêter.
8 IX. — ElPÉDlTlOÜ DK SiLKOClIS DAI«9 L'IndK. DÉ- M^TBIUS FAIT LEVES A Ca»9A!I DRE LB SliCR D’ATSfe-
HK9. Honneurs kxckssipsdu’il reçoit oan9 cette VILLE. Ligue bntss Ptoléméb. Sêlbvous, Cassar- DAR RT LvblMAQUB , CORTSE ARTIGORE ET 1>IWÉ- TRiL’9. Bataille d'Ipsus . ville de Phrygie , ou
ARTIGORE EST tué . BT DÉVÉTH1U9 Mit BR FUITB
* Il était fils d'Ochimus , qui était né du soleil et de Rhode. laquelle avait donné ion nom à la ville et à I1le.
* H ne vivait que de lupins bouillis , qui apaisaient en même temps et la Caim et la totf.
* « Parcentempictura fugitoccaslo Victoria. »
* a Eût in eà couis miré factus, utquem pariter casus 4< et ars pinieriiit. Non judlcBbat se ciprimere in eo spu> 4f main anbclanits posse , quum in reliquA omni parte « (qiioddirfic)lHinuinerat)sibi Ipae latisfecisset. DIspil* « cebat auteui ars Ipsa.nec mlnnl poterM et videbatur « ninila, ac longiùsa veriUilc discedere. spumaque ilia a pingi . non ex ure nasci . aniio animi cruciatu ; quum <( in picturA vcriim es>e , non verisimlle , vellet Absler- « seratsiepUis mutavcratque penicillum, nullo modosibl « approbans. Posiremô Iralus arü quô<1 Inlelligerelur . « spoogiam eam impetgit invlso loto tabula . et ilia repo- «( suit ablatos colores . qualiter cura optabat : fecUque In « picluri fortuna naturain. s ( Plir. Hb. 35» cap. 10. )
Plus nous avançons dans l'Iiistoirc des successeurs d’Alexandre , plus il est facile de recoiinaltrc l’esprit qui les a toujours animés jusqu’ici , et qui les fait encore agir. D’abord ils se sont caciiés, en nommant des rois imbéciles ou des enfants, pour couvrir leurs prétentions ambitieuses: maiutcuaut que toute la
> . El allant sloriam usurpavil Apellas , quam Proloff tügeiiis opus immcQii Uborti ac cura supra modam « anxla* mirarctur. Üiiitenim omnia sibi cum Ulo paria 9 C9SC , aul ilii meliura , sed uoo sc præâtare quôd maa nuin ille de tabulé nct^rirci tollere : memorabUi pra> « repto, noccresæpcnimtamililigrnüam.M (PLiR.ibid. ) * « In omnibus rébus videndum est quateoùi... In quo « Apcilcs pictores quoque eos peccare dicebat. qui non « sentirent quid cssci salis. » (Orot. n.73.)
famillo d’Alexandre est exterminée , ils lèvent le masque , et se montrent tels qu'ils sont et qu’ils ont toujours été. Ils travaillent tous avec mie ardeur égale à se maintenir chacun dans leur gouvernement ; à s’y rendre indépendants réellement ; à se dnnner une souveraineté absolue . et à étendre les limites de leurs gouvernements et de leurs royaumes aux dépens des autres gouverneurs plus faibles ou moins heureux. Ils emploient pour cet elTet la force des armes, et se liguent ensemble par des traités, toujours prêts à les rompre quand ils trouvent plus d’avantage avec d’autres, et à les renouer avec la même facilité. En un mot, ils regardent les vastes conquêtes d’Alexandre comme un héritage abandonné et sans maître, dont la prudence demande qu’on enlève le plus qu’il est . possible, sans craindre le reproched’usurpatcur dans l’acquisition de pays qui étaient le fruit des victoires des Macédoniens, mais qui n’appartenaient à personne en particulier. Voilà le grand mobile de toutes les entreprises que nous voyons.
Séleucus était', comme on l’a vu, maître de tous les pays qui sont entre l'Euphrate et l’Indus. Il voulut l’être aussi de ceux qui sont au delà de ce fleuve, et pour cx;la proOter de l’heureuse conjoncture du temps où il était lié d’intérêt avec Plolémée, Cassandre, et Lysimaque; où les forces d’Antigone étaient partagées; où Démétrius était occupé au siégede Rhodes et à contenir les républiques de la Grèce, et où Antigone lui-même ne songeait qu'à s’emparer de la Syrie et de la Phénicie et à attaquer Ptolémée jusque dans l’Égypte. Il crut donc devoir mettre à proflt cet alfaiblissement du seul ennemi qu’H avait à craindre , pour porter scs armes contre les peuples de l’Inde, qui faisait partie de son lot dans le partage général, cl dont il espérait s'emparer aisément, en surprenant, par une irruption subite et imprévue, le roi Sandrocotte. C’était on Indien' de fort basse extraction, qui, sous le spécieux prétexte de délivrer son pays de la tyrannie des étrangers, s’était fait une armée, et l’avait si bien grossie avec le temps, que, pcndantquc les successeurs d’Alexandre se fai-
■ An. M. ÎTOl ; »v. J. C. 303.
• Jutlin. lib. 15, rap. 4. — l’Iul in .Alex. pag. 999. — Slnib. lib. 5. pag. 724.
saienl la guerre, U s’était trouvé assez fort pM chasser les Macédoniens de toutes les provinces de l’Inde qu’ Alexandre avait conquises, et pour s’y établir lui-même. C’était pour reprendre ces provinces, que Séleucus passa rindus; mais, quand il vit que Sandrocotte était maître absolu de toute l’Inde, et qu'il avait en campagne une armée de six cent mille hommes avec un nombre prodigieux d’éléphants, il ne jugea pas à propo* d’attaquer i un prince si puissant. Il entra donc en traité { avec lui, et lui céda toutes ses préteotNos sur l’Inde, à condition qu’il lui donnerait cinqcents éléphants : la paix fut conclue sur ce pied-U, Voilà où SC termine la conquête des Indes par Alexandre! voilà le fruit de tant de sang répandu pour satisfaire la folle ambition d’un prince! Séleucus, aussitôt après, mena ses troupes en Occident contre Antigone, comme je le marquerai bientôt. La nécessité absolue où il se trouva d’entreprendre cette guerre fut une des plus fortes raisons qui le portèrent i conclure si promptement la paix avec le prince indien.
Dans le même temps', les Athéniens appelèrent à leur secours Démétrius contre Cassandre, qui assiégeait leur ville. Démétrius mit à la voile avec trois cent trente galères et une grosse infanterie. Il ne chassa pas seulement Cassandre de l’Attique, mais il le poursuivit jusqu’aux Thermopyles , où l'ayant défait il s’empara d’IIéraclée, qui se rendit volontairement, et il reçut six mille Macédoniens qui passèrent de son côté.
A son retour, les Athéniens, quoiqu’iblui eussent déjà prodigué tous les honneurs dont ils avaient pu s’aviser , trouvèrent encore de nouvelles flatteries pour enchérir sur les premières. Ils lui assignèrent pour son logement le derrière du temple de Minerve, appelé Parthénon. Il y logea, et ne rougit point de profaner ce lieu, si saint dans l’opinion des peuples, et la maison d’une déesse regardée comme vierge, par les débauches les plus infâmes et les plus criantes. Ses courtisanes y étaient bief plus honorées que la déesse même; elles étaient les seules divinités qu’il adorât. Et en effet', d
• Diod. tlb. aa, pag. 825«28. - Flot. In Dem^r. pag. 880.
* Alhen fib. 6, pag. 253
599 <ÿÿ«»
leur fit dresser oes autels par les AthL-niciis , qu’il appela à cette occasion det lâches et des malheureux , véritablement nés pour l’esclavage; tant ce prince fut choqué lui-raéme d’une adulation si basse et si indigne, comme Tacite le dit aussi de Tibère*.
Démoclés, surnommé le beau, d’un âge encore fort tendre, pour se dérober à la violence de Démètrius, se jeta dans une chaudière d’eau bouillante qu’on préparait pour le bain, et il y fut étouffé, aimant mieux renoncer à la vie qu’à la pudeur. Les Athéniens, pour apaiser la colère de Uèmétrius eilrèmement irrité d’un certain décret qu’ils avaient fait à son sujet, en tirent un nouveau qui portait , Que le peuple d’Athènes statuait et ordonnait que tout ce que commanderait le roi Démètrius serait tenu pour saint envers les dieux et juste enter* les hommes. Croirait-on qu’on pùt porter la flatterie et la servitude jusqu’à ce point de bassesse, d’extravagance et d’irréligion?
Démétrius entra ensuite dans le Péloponnèse, et enleva à Ptolémée, qui s’y était rendu puissant, les villes de Sycionc, de Corinthe, et I la plupart des autres où il avait des garnisons. Conune il se trouva â Argos dans la grande fête de Junon, il voulut la soicnniscr en y proposant des prix , et en y présidant lui-méme au milieu des Grecs. Pour la mieux célébrer, il épousa, ce jour-lâ même, Déidamic, tille d’Éacide, roi des Molosses, et soeur de Pyrrhus.
I Les états de la Grèce s’étant assemblés dans l’isthme *, et la curiosité y ayant attiré de toutes parts une quantité extrordinaire de monde, Démétrius fut proclame chef de tous les Grecs, comme l’avaient été avant lui Philippe et Alexandre, auxquels il se croyait fort supérieur, tant il était enivré de scs heureux succès et des flatteries outrées qu’on lui prodiguait.
En partant duPéloponn^ pour retourner à Athènes, Il écrivit aux Athéniens qu’à son arrivée il voulait être initié en même temps aux
■ a Memoria prodllur, Tibeiium, qnotlet cuiU egre- « dcrvUjr, grccis Tcrbis in hune moduin cloqui >otilum : M O honunes ad iêri'itutgm parafas / Srinretctiam tl- « luifi . qui Kberlaiem publlram noMet . (am projfoi» ser> a ncmiuiD paUeoÜæ Uaüebal. » (Tac. *4nna/. lib. 3. cap. 65.)
* Plut in Drmetr. pag. 000.
petits et aux grands mystères. Cela n’élait point permis et ne s'était jamais fait; car il fallait garder certains interstices , les petits mystères ne pouvant se célébrer que dans le mois de mars, et les grands que dans le mois d’octobre*. Pour obvier à cet inconvénient et satisfaire un si religieux prince, il fut ordonné que le même mois de mai où l’on était serait réputé d’alvord pour le mois de mars et ensuite pour celui d’octobre ; et par cette rare invention , Démétrius fut dûment cl légitimement initié, sons donner atteinte aux coutumes et aux cérémonies prescrites par la loi.
De tous les abus qui furent commis alors à Athènes , celui qui atlligca et mortifia le plus les Athéniens fut que , Démétrius leur ayant ordonné de fournir et de livrer incessamment la somme de deux cent cinquante talents', et le recouv rement de cette somme ayant été fait sans aucun délai ni la moindre remise, le prince n’eut pas plutét vu tout cet argent ramassé, qu’il le lit donner à Lamia , et aux autres courtisanes qui étaient avec elle, pour leur pommade et leur fard. l.a honte piqua les Athéniens plus que la perte, et l’usage de cette somme plus que la somme même.
Outre celte affreuse dépense , Lamia . voulant donner en son particulier un festin à Démétrius, rançonna, de son autorité privée, plusieurs Athéniens des plus riches. Le festin coûta des sommes immenses ; ce qui donna lieu à une plaisanterie assez ingénieuse d’uu poêle comique de ce terops-lù , qui dit que cette I>amia était une vraie hélépole. On a vu que l’hélépolc était une machine inventée par Démétrius pour attaquer et prendre les villes.
Cassandre se voyant vivement pressé par Démétrius’, et n’en pouvant obtenir la paix qu’à condition de se mettre absolument à la discrétion d’Antigone , Lysimaque et lui convinrent d’envoyer des ambassadeurs à Sèleucus et à Ptolémée pour leur représenter l’état où ils se trouvaient. Cette conduite d’Antigone Dt
* le* Mnlimeau tool parUg<t sur l« mnii où te rélébraienl ce* mytlères.
* Dca* ccnl cinquante mille éeus. 1 138 000 tranrs.
> An. M. 3709; av. J. G. 308. - niad. lib. SO, pag. 800-836. — Plut. In iHnicIr. pag. 800. — JtuUn. lib. 13 , cap. à.
Toir clairement qu’il ne visait à rien moins qu’à déposséder tous les autres successeurs d’Alexandre et à usurper tout l’empire , et qu’il était temps de s’unir étroitement tous ensemble pour abattre ce pouvoir exorbitant : d’ailleurs ils étaient piqués, I.ysimaque surtout , de la manière méprisante dont Démétrius souffrait qu’on traitât les autres rois è sa table s’appropriant à lui cl à son père le nom de rois ; au lieu que Ptolémce n’était, selon ses (latteurs, qu’un capitaine de vaisseau , Sèleucus qu’un commandant d’éléphants , et Lysimaque un garde de trésors. Il se conclut donc une ligue entre ces quatre rois ; et Sèleucus se hâta de se rendre en Assyrie pour se préparer à cette nouvelle guerre.
L’ouverture s’en fit sur la côte de l’Hellespont. Cassandre et Lysimaque avaient jugé à propos que le premier demeurât en Europe , pour la défendre contre Démétrius; et que l’autre , avec autant de troupes qu’on en pourrait tirer de leurs deux royaumes sans les trop dégarnir , allât faire une invasion dans les provinces d’Antigone en Asie. Lysimaque , en conséquence , passa l’Hellespont avec une bonne armée , et de gré ou de force soumit la Phrygie, la Lydie, la Lycaonie , et la plupart des pays qui étaient entre la Propontide et la rivière du Méandre.
Antigone était alors à Antigonie, qu’il venait de faire bâtir dans la haute Syrie , occupé à célébrer des jeux solennels qu’il y avait établis. Cette nouvelle et celle de plusieurs autres révoltes, qui lui vinrent en même temps, lui firent incontinent quitter ses jeux. Il congédia sur-le-champ l’assemblée, et se prépara à marcher du côté de l’ennemi ; et , dés que ses troupes furent réunies , il leur fit passer en diligence le mont Taurus , et entra en Cilicie. A Cuindes , ville de cette province , il prit dans le trésor public l'argent dont il avait besoin , et augmenta ses troupes autant qu’il le trouva nécessaire. Ensuite il les mena droit à l’ennemi, et reprit en passant plusieurs places qui s’étalent révoltées. Lysimaque jugea à propos de SC tenir sur la défensive en attendant le secours qui lui venait de la part de Sèleucus et de Ptolèmée. Ainsi le reste de l’année se passa sans action, et chacun se retira dans scs quartiers d’hiver.
Au commencement de la suivante', Sèleucus forma son armée à Babylone , et la mena en Cappadoce pour agir contre Antigone. Celuici manda aussitôt Démétrius, qui quitta promptement la Grèce , vint à Éphèse , et reprit cette ville et plusieurs autres qui s’étaient déclarées pour Lysimaque à son arrivée en Asie.
Ptolémée profita en Syrie de l’absence d'Antigone. Il recouvra la Phénicie , la Judée, et la Célésyrie, excepté les villes de Tyrct de Sidon , où Antigone avait laissé bonne garnison. Il forma le siège de cette dernière ; mais, pendant qu'il la battait . on lui vint donner avis qu’Antigonc avait défait Sèleucus et Ijsimaque et qu’il venait au secours de la place. Sur ce faux avis il Ut une trêve de cinq mois avec les Sidoniens, leva le siège, et retourna en Égypte.
Ici finit ce qui nous reste de l’histoire de Diodore de Sicile , dans l’endroit le plus intéressant . et dans le moment même où va se donner une bataille qui décidera du sort des successeurs d’Alexandre.
L’armée des confédérés, commandée par Sèleucus et Ly simaque *, et celle d’Antigone et de Démétrius, arrivèrent presque en même temps dans la Phry gie. Elles ne furent pas longtemps en présence sans en venir aux mains. Antigone avait plus de soixante mille hommes de pied , dix mille chevaux , et soixante et quinze éléphants. Les ennemis avaienl soixante-quatre mille liommes d’infanterie, dix mille cinq cents chevaux, quatre cenis éléphants , et six-vingts chariots armés de faux. Le combat se donna près d’une ville de Phrygie nommée Ipsut.
Dès qu’on eut donné le signal , Démétrim, à la tête de sa meilleure cavalerie , fondit sur Antiochus , fils de Sèleucus , et combattit avec tant de valeur, qu’il rompit les ennemis elles mit en fuite. Mais, par un désir téméraire et aveugle de gloire , dont les généraux ne peuvent trop se défier, et qui a été funeste à plusieurs, Démétrius s’étant mis à poursuivre les fuyards trop chaudement et sans songer au reste de l’armée , il se laissa ravir la victoire qu’il tenait déjà dans ses mains, s’il avait sa
< An. M. 3703; BV. J. G. 3M.
■ Plul. In DemoU. pag. tO-2.
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proBter de son avantage ; car , lorsqu'il revint de cette poursuite, il ne trouva plus de passage pour rejoindre son infanterie , les éléphants des ennemis ayant rempli tout l'espace qui était entre deui. Alors Séleucus, voyant les gens de pied d'Antigone dégarnis de leur cavalerie, ne les chargea point, à la vérité, mais fll mine seulement de vouloir les attaquer, tantôt d'un côté et tantôt de l'autre, pour les effrayer, et pour leur donner le temps de quitter le parti d'Antigone et de passer dans le sien. El c'est en effet le parti qu'ils prirent. La plus grande partie de cette infanterie, s'étant détachée, se vint rendre volontairement à lui, et le reste fut mis en fuite. Dans ce moment, une grosse troupe de l'armée de Séleucus SC détacha par son ordre, et alla tomber avec fureur contre Antigone , qui soutint quel-
que temps leur effort. Mais enfin , accablé de traits et percé de coups, U tomba mort par terre, s'étant défendu courageusement jusqu'au dernier soupir. Démétrius , voyant son père mort, rassembla ce qu'il put de troupes, et se relira à Ephèse avec cinq mille hommes d'infanterie et quatre mille de cavalerie. Ce furent les seuls restes de plus de soixante-dii mille hommes que son père et lui avaient au commencement del'action. Legrand Pyrrhus', tout jeune encore pour lors, accompagna partout Démétrius , renversa tout ce qui se présenta devant lui, et fit voir dans cette première action , qui lui servit comme d'apprentissage, ce qu'on devait un jour attendre de son courage et de sa bravoure.
■ Plat ID PtitIio, pag. 38(.
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