‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 4)Chapitre 25 sur 61 · DES SEPTANTE · texte numérisé non relu

DES SEPTANTE

Le tumulte des guerres, que la diversité d’intérêts excitait ’ entre les successeurs d’.Alexandre dans toute l’étendue de leur domination, n'empêchait point Ptolémée Philadelphe de donner tous ses soins à la belle bibliothèque

• Ad. M. 37-29: ev.J(.C.2TS.

« An.M. 3ï27.;aï. J. C.277.

Digiiizea by Guogle

qa’il formait à Alexandrie, et où il faisait ramasser de tous les endroits du monde les livres les plus rares et les plus curieux. Ayant appris que les Juifs en avaient un qui contenait les lois de Moïse et l'hisloirc de ce peuple, il forma le dessein de le faire traduire d’hébreu en grec pour en enrichir sa bibliothi'que. Il fallait pour cela s’adresser au grand prêtre de la nation ; mais il s’y trouvait une grande dilTiculté. Il y avait actuellement dans l’Égypte un nombre très-considérable de Juifs réduits en esclavage par Ptoléraéc Soter dans les invasions qui s’étaient faites de son temps en Judée. On représenta au roi qu’il n’y avait pas d’apparence de tirer dc-s Juifs une copie ou une traduction fidèle de leur loi , pendant qu’il retiendrait un si grand nombre de leurs compatriotes dans l’esclavage. Ptolèméc , qui était extrêmement généreux, et qui avait fort à cœur l’agrandissement de sa bibliothèque , n’hésita pas un moment ; il publia une ordonnance pour faire affranchir tous les Juifs esclaves dans ses états, portant ordre à son trésor de payer vingt dragmes ' par tête h leurs maîtres pour leur rançon. La somme qui y fut employée se monta à quatre cents talents’; ce qui fait voir qu’il y en eut six-vingts mille de rachetés. Le roi ordonna ensuite de mettre aussi en liberté les enfants qui leur étaient nés dans l’esclavage , avec leurs mères; et cette somme monta è plus de la moit'ié de la première.

Après un préalable si avantageux, Ptolèmëe n’eut pas de pe'ine à obtenir du grand sacrificateur ce qu’il lui demandait : il s’appelait Éléazar. Il lui avait envoyé des ambassadeurs chargés d’une lettre très-obligeante de sa part, et de présents magnifiques. Ils furent reçus à Jérusalem avec toutes sortes d’honneurs, et on leur accorda avec joie tout ce que le roi avait demandé. Ils retournèrent donc à Alexandrie avec une bonne copie de la loi de Moïse, écrite en lettres d’or , que le souverain sacrificateur leur donna , et six anciens de chaque tribu , c’est-à-dire, en tout, soixante et douze, pour la traduire en grec.

Le roi voulut voir ces députés, et leur pro-

• DU Uvm. = m dragnw» ptotéinUqiKi valsât SO fr. 60eeoi. E. B.

■ Quatre cent mille écas. » 100 laleoU puttémalquea font svnooorv. E. B.

I posa à chacun une question différente pour»sayer leur capacité. Il fut contenj de leurs réponses, où il parut une grande sagesse; et il les combla de présents et de marques d’amitié. Ils furent ensuite conduits dans l'Ile de Phares et logés dans une maison qui leur avait été préparée, où on leur fournissait en abondance tout ce qui leur était nécessaire. Ils se mirent au travail sans perdre de temps, et l’ouvrage fut achevé en soixante et douze jours; c’est ce qu’on appelle la vertion des StplatUe Le tout fut lu et approuvé en présence du roi, qui admira surtout la profonde sagesse des lois de Moïse, et renvoya les soixante et douze députés avec des présents d’une magnificence extraordinaire, pour eux, pour le grand prêtre, et pour le temple. Des dépenses de celte sorte , quoique fort considérables , ne minent jamais un état , et font beancoup d’honneur à un prince.

L’auteur d’où ces faits sont tirés est Aristéc, qui SC qualifie o/fider aux gardes de Ptolémée Philodeiphe, et qui apporte beaucoup d’autres circonstances , que j’ai omises parce qu’elles paraissent moins vraisemblables. On prétend que les écrivains, soit juifs, comme Aristobule, Philon, Josèpbe; soit chrétiens, comme saint Justin, saint Irénée, saint Clément d’Alexandrie, saint Hilaire, saint Augustin, et quelques autres, qui ont rapporté le fait de la version des Septante, ne Font rapporté que sur la bonne foi d’Aristée, dont on soupçonne que l’ouvrage est supposé. Quelques-uns d’eux y ont ajouté ces circonstances qui ne sont plus maintenant cmes de personne par cette raison-là même qu’elles sont trop merveilleuses. Philon * écrit que dans leurs traductions, qu’ils avaient faites séparément, il ne s’était pas trouvé un seul mot différent, bien loin qu’il y eût aucune différence dans le sens on dans le tour dont ils s’étalent servis pour l’exprimer; d’où il conclut que ce n’étaient pas de simples traducteurs, mais des hommes inspirés par l’esprit de Dieu, qui les conduisait et leur dictait tout sans exception , jusqu’aux moindres paroles. Saint Justin , et, après lui, les autres pères que j’ai cités , supposent que tous les

< On 1e« appelle Seplanti par an compte rond , quoiqu ili ruaenl tepunteeldeai.

> Philo, de VIH MoraU. Uh. S. pas. S68.

L'in-i'- iiy CcO;iJv

soiiante-douïe interprètes travaillaient chacun dans une cellule séparée , n’avaient aucun commerce enlre eux , et que cependant leurs traductions se trouvèrent parfaitement conformes.

J’ai déjà déclaré plusieurs fois que je n’en- Irais point dans ces sortes de disserlalions historiques , qui demanderaient beaucoup d’érudition et de temps, et qui me détourneraient trop de mon principal objet. On peut eonsuK ler M. Prideaux, qui a traité cette matière. Ce qui est certain, et que personne ne conteste, c’est qu’il s’est fait en Egypte une traduction grecque des livres sacrés hébreux , du temps des Ptolémées; que nous avons encore cette traduction ; et que c’est la même que l’on avait du temps de N. S. Jésus-Christ, puisque presque tous les passages que les écrivains sacrés du nouveau Testament citent du vieux , dans Toriginal grec, se trouvent mot à mot dans celte version. Elle subsiste et est encore en usage dans les églises d’Orient, et elle a été la traduction ordinaire et canonique dont i’églisc des premiers siècles s’est servie.

Celte version, qui ouvrait l’intelligence des écritures de l’ancien Teslament à une infinité de peuples, fut un des plus considérables fruits des conquêtes des Grecs; et l’on voit clairement quelle entrait dans le principal dessein que Dieu avait eu en livrant tout l’Orient aux Grecs , et les y maintenant malgré leurs divisions, leurs jalousies, leurs combats, elles fréquentes révolutions qui arrivaient parmi eux. Dieu préparait ainsi une voie aisée à la prédication de l’Évangile, qui était proche; et il facilitait la réunion de tant de peuples , différents de langage et de mœurs, dans une seule société, un même culte et une même doctrine, par une seule langue, la plus belle, la plus féconde, la plus correcte qui fût dans l’univers , et qui devint commune à tous les pays qu’Alexandre avait conquis.

vu. — DircMES nvàoiTiosa DR Ptrrhcs. Es ItauBr docblb combat contbb lbsRomaihb t Ci- NÉAS : EM Sicile : Bif Italie» boue la becobde fois;

TBOISUME combat COKTmELE»IlOMAI?IS, OVPTRBBUS EST VAINCU : EN M ACÉDOINE. DONT IL SE BEND MAITBE POUR UN TKMP8 APRES AVOIR VAINCU AnTICONE.

DANS LE Péloponnèse : il forme inutilement le siEgb de Sparte ; il est tué a celui d'Arsos. Députation DE PUILAUELPIIE AUX ROMAINS » El DBS Romains a Puilaoblpbr.

Le retour de Pyrrhus en Épire *, depuis qu’il avait absolument abandonné la Macédoine, le mettait en état de mener une vie tranquille au milieu de ses sujets, et de goûter les douceurs de la paix * en gouvernant justement ses peuples. Mais un caractère vif et impé’ tneux tel que le sien , et une ambition toujours avide et inquiète, ne pouvaient souffrir le repos ; et il fallait qu’il fût toujours en mouvement , et qu’il y mit les autres : c’était une véritable maladie, une fièvre violente qui ne le quittait point, et qui avait des accès et des redoublements très-fréquents. Il ne pouvait se supporter lui-même , ni vivre avec soi. U se fuyait sans cesse, en se répandant toujours au dehors, et allant chercher de contrée en contrée un bonheur qu’il ne rencontrait nulle part. Ce fut donc avec joie qu'ii saisit la première occasion qui se présenta de se jeter dans de nouvelles affaires.

Les habitants de Tarenle qui étaient en guerre avec les Romains , ne trouvant point dans leur pays de généraux assex habiles pour les opposer à des ennemis si redoutables, tournèrent les yeux vers l’Épire , et y envoyèrent des ambassadeurs de la part , non-seulement desTarentins, mais de tous les Grecs d’Italie , avec de magnifiques présents pour Pyrrhus. Ils avaient ordre de lui dire qu’ils n’avaient besoin que d’un capitaine sage, expérimenté, et de réputation; qu’ils ne manquaient pas de bonnes troupes; et qu’en rassemblant seulement les forces desLucaniens, des Messapiens, des Samnites et des Tarentins, ils mettraient sur pied une armée de vingt mille chevaux et de trois cent cinquante mille hommes de pied.

• Ptal. la Pyrrho , pRf. 390.3ÛI. - Pwmn. 1U>. 1 ,

• Jutlln. Ilb. 18, up.letZ.

» Ad. M.ÏTit J C.280.

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On juge niséiniMit comnienl Pyrrhus reçul une proposition si flatteuse pour lui et si conforme A son caractère. Les Épirotes, k son exemple, conçurent un vif désir et une violente passion de marcher à cette guerre.

Il y avait alors à la cour de Pyrrhus un Thessallen nommé Cinéas , homme d'un grand sens, et qui, ayant été disciple de Dèmosthène, passait alors non-seulement pour être celui de tous les orateurs de ce tcmps-là qui approchait le plus de la force et de l’éloquence de ce grand maître , mais encore pour avoir puisé avec le plus de succès dans une si excellente école les solides principes et les vraies maximes d'mie saine politique. Il s’était attaché à Pyrrhus , et ce prince s’en servait pour l’envoyer en ambassade vers les villes avec lesquelles il avait quelque chose A traiter. Dans tous ces emplois , Cinéas confirma la vérité de ce mot d’Euripide , Que l'éloquence emporte tout ce que le fer ennemi pourrait emporter. Aussi Pyrrhus disait-il que l’éloquence de Cioéas lui avait gagné plus de villes qu’il n’en avait conquis lui-mème par les armes ; c'est pourquoi il avait beaucoup de considération pour lui, le comblait d’honneurs, et l’employait A toutes ses grandes affaires.' lin homme de ce caractère est d’un prix inestimable , et ferait le bonheur du priuce et de ses sujets s’il était écouté.

Cinéas voyant donc que Pyrrhus se préparait A passer en Italie , et le trouvant un jour, de loisir et de bonne humeur , il entra librement en conversation avec ce prince. Vous songez , lui dit-il , à porter vos armes contre les Homains : si Dieu twus fait ta grâce de les vaincre , quel avantage tirerons-nous de notre victoire ? Les Domains une fois cuincus , répondit Pyrrhus , toute l'Italie sera à nous. Et quand nous en serons maîtres, continua Cinéas, que ferons-nous ‘l Pyrrhus, qui ne voyait pas encore où il en voulait venir , Votfà, lui dit-il, la Sicile, qui nous tend tes bras, et vous savez de quelle importance est cette Ile. Mais, ajouta Cinéas, la Sicile prise serat-elle la fin de nos eipéditions"! Non, certainement , répliqua Pyrrhus avec vivacité. Quoi! nous demeurerioM en si beau cheminl Si Dieu vous accorde la victoire , et que nous réussissions, ce ne seront là que les préludes de plus

grandes entreprises. Carthage avec toute l’Afrique, la .Macédoine mon ancien domaine , la Grèce entière , voilà une partie de nos conquêtes futures. — Et, quand nous aurons tout conquis, que ferons-nous? — Ce que nous ferons? Nous vivrons en repos; nouspas.serons les jours entiers en festins, en conversations agréables, en fêtes, et nous ne penserons qu’à nous réjouir. Alors Cinéas l’arrêtant ; i’A.' .sfiÿiif ur, lui dit-il, qu'est-ce qui nous empêche dès aujourd'hui de ricrc en repos , de faire des festins , de célébrer des fêles , et de nous bien réjouir? Pourquoi aller chercher si loin un bonheur que nous avons entre nos mains, et acheter si cher ce que nous pouvons avoir sans peine ?

Ce discours de Cinéas affligea Pyrrhus sans le corriger. Il n’avait rien de raisonnable A y opposer ; mais un sentiment plus vif, plus pénétrant , plus durable , l’entraînait vers un fantôme de gloire qui se montrait toujours A lui sous un dehors brillant et séducteur , et cette passion ne lui laissait de repos ni le jour ni la nuit.

M. Pascal examine celte réflexion de Cinéas dans le chapitre xxvi de ses Pensées , où il explique d’une manière admirable quelle est l’origine de toutes les occupations tumultuaircs des hommes , et de tout ce qu’on appelle divertissement ou passe-temps. « L’âme, ditil , ne trouve rien en elle qui la contente : elle n’y voit rien qui ne l’afflige quand elle y pense; c’est ce qui la contraint de se répandre au dehors , et de chercher , dans l’application aux choses extérieures, A perdre le souvenir de son état véritable. Sa joie consisie dans cet oubli ; et il suffit , pour la rendre misérable , de l’obliger de se voir et d’être avec soi. »

Cela posé , après un grand nombre d’exemples qui démontrent la vérité de cette réflexion, il ajoute ce qui suit : « Lorsque Cinéas disait A Pyrrhus, qui se proposait de ne jouir du repos qu’après avoir conquis une grande partie du monde, qu’il ferait mieux d’avancer lui-même son bonheur en jouissant dès lors de ce repos, sans l’aller chercher par tant de ■ fatigues , il lui donnait un conseil qui recevait de grandes difficultés , et qui n’était guère plus raisonnable que le dessein de ce jeune ambitieux. L’un et l'autre supposaient que l’homme

Diginzed by Ginvyçlc

pûtseconlenterdesoi-mêraectdcsesbiens présents , sans remplir le vide de son cœur d’espérances imaginaires; ce qui est faux : Pjrrhus ne pouvait être heureux ni devant ni après avoir conquis le monde ; et peut-être que la vie molle que lui conseillait son ministre , était encore moins capable de le satisfaire que l’agitalioii de tant de guerres et de tant de voyages qu'il méditait. »

Mais ni le philosophe , ni le conquérant , n'étaient en état de reconnaître ainsi le fond du cœur humain. Pyrrhus envoya donc d’abord Cinéasaux Tarentins, avec trois mille hommes de pied; et bientôt après, quantité de vaisseaux plats , de galères , et tonte sorte de bâtiments de transport étant arrivés de Tarente, il y embarqua vingt éléphants , trois mille chevaux , vingt mille hommes d’infanterie pesamment armée , deux raille archers , et cinq cents frondeurs.

Tout étant prêt , il fit voile. Dès qu’il eut gagné la pleine mer', il s'éleva un vent de nord si impétueux , qu’il l’emporta. D’abord le vaisseau où il était fut obligé de céder à sa violence. Enfin ses pilotes et ses mariniers tirent de si grands eOTurts, qu’il résista et aborda à In côte d’Italie, mais avec des peines infinies et un très-grand danger. Le reste de sa fiotte ne put tenir sa route. Un vent de terre s’étant levé , alors la galère de Pyrrhus , battue par la proue , fut en très-grand dangcT de s’entr’ouvrir par les grandes secousses qu’elle soulTrait. Dans cette extrémité , Pyrrhus ne balança point; il se jeta à la mer. Ses amis et scs gardes s’y jetèrentaprés lui , faisant à l'envi tous leurs efforts pour le secourir et le sauver. La nuit qui était fort noire , et les vagues qui étaient poussées impétueusement contre la côte et repoussées avec un grand mugissement, renbaient le secours trèsslinicile. Enfln,après avoir lutté une partie de la nuit contre les vents et les vagues , le lendemain le vent étant considérablement baissé , le prince fut jeté sur le rivage , le corps entièrement faible et abattu , mais le courage toujours grand , toujours invincible , qui seul l’empêchait de succomber.

En même temps les Messapiens, sur la côte desquels le Ilot l’avait jeté , accoururent pour

V La mer ü'Iunia

lui donner tous les secours qui étaient en 4eur pouvoir. Ils allèrent aussi au-devant de quelques-uns de scs vaisseaux qui étaient échappés, et dans lesquels il se trouva peu de cavalerie, et seulement deux mille hommes de pied , et deux éléphants. Pyrrhus les ayant raissemblés , marcha avec eux à Tarente.

Dès que Uinéas fut averti de son arrivée, il sortit au-devant de lui avec ses troupes. Pyrrhus, arrivé dansTarente, fut élrangemenl surpris d’en trouver les habitants uniquement occupés de leurs plaisirs, auxquels ils étaient accoutumés de se livrer sans ménagement et sans interruption. Ils comptaient que, pendant qu’il combattrait pour eux , ils demeureraient tranquillement dans leurs maisons , ne s’occupant qu’à prendre le bain , è user des parfums les plus exquis, à faire bonne chère et à se divertir. Pyrrhus ne voulut rien faire d’abord par la force, et malgré les Tarentins, jusqu’à ce qu’il eut des nouvelles que ses vaisseaux étaient sauvés, et que la plus grande partie de son armée l’eut rejoint. Alors il parla et agit en maître. Il commença par fermer tous les lieux d’exercices et tous les jardins publics , où il avait accoutumé de s’entretenir de nouvelles, et do régler toutes les affaires de la guerre en se promenant et en causant. 11 leur ôta leurs festins, leurs spectacles, et leurs assemblées de nouvellistes. Il leur fit prendre les armes, et, dans les montres et les revues, il se rendit sévère et inexorable pour tous ceux qui y manquaient ; de sorte qu’il y en eut plusieurs qui , n’étant pas accoutumés à une discipline si exacte, quittèrent la ville, appelant une servitude insupportable de ne pouvoir plus vivre à leur gré dans les délices et les voluptés.

Dans ce temps-là il reçut nouvelles que le consul Lévinos s’avançait contre lui avec une puissante armée, et qu’il était déjà dans la Lucanie, où il brûlait et saccageait tout. Quoiqu’il n’eùt pas encore reçu les secours de ses alliés, comme il trouvait très-honteux de souffrir que les ennemis s’approchassent davanhigeet vinssent faire le dégât jusque sous ses yeux , il se mit en campagne avec le peu de troupes qu’il avait; mais il envoya devant un héraut aux Romains pour leur demander si, avant que de commencer la guerre, ils ne voudraient pas

consentir à terminer à l'amiable les différends qu’ils avaient avec les Grecs d'ilalie, en le prénant pour juge et pour arbitre. Le consul Lévinus répondit au héraut, que les Romains ne prenaient point Pyrrhus pour arbitre , et ne le craignaient point pour ennemi.

Après cette réponse, Pyrrhus s’avança , alla camper dans la plaine qui est entre les villes de Pandosie et d’Héracléc; et, sur l’avis que les Romains étaient fort prés de lui , et qu’ils étaient campés de l'autre côté de la rivière de Siris , il monta à cheval , et s’approcha de la rive pour reconnaître leur situation. Quand il vit la contenance de leurs troupes, leurs gardes avancées, le bel ordre qui régnait partout, et la bonne assiette de leur camp, il en fut surpris; et, s’adressant à un de ses amis, qui se trouva près de lui , Mégaclés , lui dit-il , cette ordonnance des barbares * n'est nullement barbare ; nous verrons si le reste y répondra. Lt, déjà inquiet du succès de l’avenir, il résolut d'atlcndrc l’arrivée de ses alliés, se contentant d’avancer un corps de troupes sur la rivière pour l’opposer aux Romains, s’ils songeaient à tenter le passage; mais il était déjà trop tard. I.’infantcric romaine passa à gué , et la cavalerie partout où elle pouvait ; de sorte que 1e corps avancé de Pyrrhus, ne se trouvant pas assez fort, et craignant d’être enveloppé, fut contraint de regagner avec précipitation le gros de l'armée. Pyrrhus, qui venait d’arriver avec le reste de ses troupes, n’èlait plus à temps de disputer le passage.

Quand il vit, eu deçà de la rivière, briller quantité de boucliers romains, et leur cavalerie marcher contre lui en belle ordonnance,alors il serra ses rangs,et commença l’attaquc,se faisant d’abord remarquer à la beauté et à l’éclat de ses armes , qui étaient très-riches , et donnant à connaître par ses actions, que la réputation qu’il avait acquise n’était pas au-dessus du son mérite. Il se livrait au combat sans s’épargner, et renversait tout ce qui se trouvait devant lui : mais il ne perdait [>as de vue les fonctions de général; et, au milieu des plus grands dangers, il conservait tout son sang-froid, donnait ses ordres comme s’il eût été fort loin du péril, et courait çà et là pour rétablir les afi’ai-

< Lm Gi«ci triilalHit de barbaret tous les aalres peu-

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' res et pour soutenir ceux qui étaient les plus pressés.

Dans le fort de la mêlée, un cavalier italien, la pique à la main, s’attachant è Pyrrhus seul, le suivait partout , plein d’ardeur, et réglait tous ses mouvements sur les siens. Ayant troové un moment favorable, il lui porta un grand coup, qui ne blessa que son cheval. En même temps , Léonat de Macédoine perça de sa pique le cheval du cavalier. Les deux chevaux étant tombés , Pyrrhus fut d’abord environné d’une foule de ses amis , qui l’enlevèrent, et tuèrent le cavalier italien, qui corobatlit avec beaucoup de courage.

Celte aventure apprit à Pyrrhus à se précantionner plus qu’il ne faisait, et à prendre plus garde à lui ; devoir essentiel pour uu général, du sort de qui dépend celui de toute une armée. Voyant sa cavalerie qui pliait, il envoya ordre à son infanterie d’avancer, la mit promptement en bataille, et, après avoir donné sou manteau et ses armes à Mégaclès, l’un de ses amis, et s’étre déguisé sous les siennes, il chargea impétueusement les Romains. Ceuxci le reçurent avec beaucoup de courage. Le combat fut très-opiniâtre , et la victoire longtemps douteuse, ün dit que les uns et les autres plièrent sept fois, et revinrent sept fois à la charge.

Le changement d’armes de Pyrrhus fut fait fort à propos pour lui sauver la vie , mais il pensa lui être funeste et lui arracher la victoire das mains. Les ennemis se jetèrent en foule sur Mégaclès , qu’ils prenaient pour le roi. Un cavalier, qui le blessa, et qui le jeta par terre, après lui avoir arraché son armet et son manteau, poussa à toute bride vers le consul Lévinus, et lui montra cet armet et ce manteau, en lui criant qu’il avait tué Pyrrhus. Ces dépouilles, étant portées dans tous les rangs comme en triomphe, remplirent toute l’armée des Romains d’une joie inexprimable. Tout y retentit des cris de victoire; et, dans l’armée des Grecs ce fut une consternation générale et un découragement universel.

Pyrrhus , qui s’aperçut du terrible effet de cette méprise , parcourut diligemment toutes les lignes, la tête nue, tendant la main à ses soldats, et se faisant connaître à sa voix et à son geste. Le combat étant rétabli, ce furent enfin

les éléphants qui décidèrent principalement du gain de la bataille ; car Pyrrhus, voyant que les Romains étaient rompus par ces animaux, et que leurs chevaux , avant même que de les approcher, en étaient effrayés, et emportaient leurs maîtres, mena promptement contre eux sa cavalerie thcssaliennc pendant qu’ils étaient en désordre, et les mit en fuite après en avoir fait un grand carnage.

Denys d’Halicarnasse écrit qu’il y eul dans cette bataille près de quinze mille Romains de tués, et treize mille du côté de Pyrrhus. D’autres historiens diminuent la perte de part cl d’autre.

Pyrrhus , sans perdre de temps , s’empara du camp des Romains , qu’il trouva abandonné , retira plusieurs villes de leur alliance , ravagea tout le pays, et s’approcha de Rome jusqu’à trois cents stades , c’est-à-dire jusqu’à quinze lieues.

Les Lucaniens et les Samnites l’ayant joint après le combat, il leur fil de vifs reproches sur leur retardement ; mais on voyait bien , à son air, que, dans le fond , il était ravi d’avoir défait avec scs seules troupes et celles des Tarentins , sans le secours des alliés , cette armée des Romains si nombreuse et si aguerrie.

Une perle si considérable n’abattit point le courage des Romains , ils ne rappelèrent point Lévinus; et ne songèrent qu’à se préparer à nue seconde action. Celle grandeur d’âme, pleine de fermeté cl d’audace, surprit et même effraya Pyrrhus. C’est pourquoi il jugea à propos de leur envoyer le premier une ambassade pour les sonder, et voir s’ils ne voudraient pas entendre à quelque voie d’accommodement; cependant il retourna à Tarcnte. Cinéas, étant donc envoyé à Rome, s’aboucha avec les premiers de la ville, et leur envoya à tous, et à leurs femmes, des présents de la part du roi. Il n’y en eul pas un seul qui les reçût ; Hs répondirent tous , et leurs femmes même , que, quand Rome aurait fait publiquement un traité avec le roi , il aurait pour lors tout sujet d’étre content d’eux.

Quand Cinéas eut été introduit dans le sénat, il exposa les propositions de son maître , qui offrait de rendre sans rançon aux Romains leurs prisonniers; qui promettait de leur aider à conquérir toute l’Italie ; et qui ne demandait

I autre chose que leur amitié , et une entière sûreté pour les Tarentins. Plusieurs, dans le sénat, paraissaient incliner à faire la paix; et cette pensée n’était point sans fundemeul, ni sans raison. Ils venaient d’étre vaincus dans une grande bataille ; ils étaient à la veille d’en livrer une plus grande encore : on avait lieu de tout craindre , les forces de Pjrrlius étant considérablement augmentées par la jonction de plusieurs peuples d’Italie , ses confédérés.

Le courage des Romains eut besoin d’étre ranimé dans ces circonslanccs par le célèbre Appius Claudius, sénateur illustre , que son grand âge cl la perle de la vue avaient obligé de se renfermer dans sa famille et de se retirer des affaires. Sur le bruit sourd qui courait dans la ville , que le sénat était disposé à accepter les offres de Pv rrlius , il se fit porter dans l’assemblée, où l’on garda un profond silence dès qu’on le vit paraître. Là , ce vénérable vieillard . à qui le zèle pour l’honneur de sa patrie semblait avoir rendu toute son ancienne vigueur, montra, par des raisons également fortes et sensibles , qu’on allait détruire par un honteux traité toute la gloire que Rome jusque-là s’était acquise. Puis , transporté d’une noble indignation , a Que sont donc devenus, « leur dit-il, ces discours si fiers que vous te- « niez, et qui ont retenti par toute la terre, que, a si cet Alexandre-le-Graud était venu en Italie « du temps de notre jeunesse cl de la v igueur « de l’âge de nos pères , il n’aurait point ac- « quis la réputation d’invincible ; mais que « par sa fuite , ou par sa mort , il aurait ajouté « un nouveau lustre à la gloire de Rome? Quoi « vous tremblez maintenant au seul nom d’un « Pyrrhus qui a passé sa vie à faire la cour » à un des gardes de ce même Alexandre ; qui « erre comme un aventurier de cotitrèe en « contrée pour fuir les ennemis qu’il a dans U son pays , et qui a l'insolence de vous pro- » mettre la conquête de l’Italie avec ces mê- « mes troupes qui n’ont pu le mettre en état (I de conserver une petite partie de la Macé- II doinc? » Il dit beaucoup d’autres choses pareilles, qui ranimèrent la générosité romaine, et dissipèrent toutes les craintes du sénat. D’un commun accord cl d’une voix unanime, on fit cette réponse à Cinéas ; Que Pyrrhus cotnmeii- I çâl par sortir d'Italie; eju'alors, s'il vou!a:l ,

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il envoyât demander la paix-, mais que, tant qu'il serait en armes dans leur pays, les Romains lui feraient la guerre de toutes leurs forces, quand même il aurait battu dix mille Le'vinus.

On dil que Ciiiéns, pendant le séjour qu’il lit à Rome pour ménager u n accommodement , prit grand soin , en liomme habile et sensé , de s'instruire des mœurs et des coutumes des Romains , d’examiner leur conduite lanl publique que particulière , d’étudier la forme de leur gouvernement , et de s’informer , dans le plus grand détail qu’il put , des forces et des revenus de la république. Quand il fut retourné à Tarentc , il Gt au roi un Gdèle rapport de tout ce qu’il avait appris dans les conversations qu’il avait eues avec les principaux de Rome , et lui dit, entre autres choses, que le sénat lui avait paru une assemblée de plusieurs rois : noble et juste idée de cel auguste corps ! Et, sur la grande quantité d’habitants dont il avait vu leurs villes et leurs campagnes peuplées , il lui dit qu'il craignait beaucoup que Pyrrhus ne combattit contre une hydre. En effet , le consul Lévinus avait déjà une armée deux fois plus grande que la première; et il laissait encore ù Rome une iiiGnité d’hommes capables de porter les armes, et de faire plusieurs armées aussi nombreuses que celle qu’il venait de lever.

Le retour de Cinéas à Tarente fut suivi de prés de l’arrivée des ambassadeurs que les Romains envoyaient à l’yrrhus; du nombre desquels était Eabriciiis , dont Cinéas dit au roi que les Romains fai.snientun fort grand cas, comme d’un homme très-vertueux cl très-habile dans la guerre , mais qui était extrêmement pauvre. PjTrlius les reçut avec une trèsgrande distinction , et leur Gt toutes sortes d’honneurs. Les ambassadeurs , dans l’audience qu’il leur donna , dirent tout ce qui pouvait convenir dans les circonstances présentes. Comme la victoire que Pyrrhus venait de remporter pouvait lui enfler le courage, ils lui représentèrent l'inconstance de la fortune , ses caprices , ses revers qu’il n’est pas possible de prévoir : que les plus grandes défaites n’étaient point capables d’abattre le courage des Romains , loin qu'un léger désavantage pOt les alarmer; que l’exemple de tant

I d’ennemis qu’ils avaient vaincus devait faire faire des réflexions é Pyrrhus sur l’entreprise qu’il formait: qu’en tous cas il trouverait des ennemis bien prêts à le recevoir et à se bien défendre. Après ces remontrances, ils lui laissaient le choix , ou de recevoir la rançon des prisonniers de guerre dont il était le maître , ou de les échanger contre ceux de ses soldats qui étaient en la puissance du peuple romain.

Pyrrhus, ayant tenu conseil avec ses amis ', répondit ainsi aux ambassadeurs de la ville de Rome ; a Vous avez mauvaise gréce, Romains, <1 pendant que vous me refusez la paix, de me I « demander les prisonniers que j’ai faits sur « vous pour vous en serv ir ensuite contre moi- « même. Si vous n’avez en vue que vos véri- « tables intérêts et les miens, il ne faut point « chercher tant de détours. Terminez par un « traité d’alliance la guerre que vous me bi- « tes à moi et à mes alliés ; et je vous remets « sans rançon tous les prisonniers de guerre, « tant vos citoyens que vos alliés. Sans cette « condition, ne comptez pas que Pyrrhus « puisse jamais se résoudre à vous relâcher un « si grand nombre de soldats. »

Après avoir répondu de la sorte aux trois ambassadeurs, il prit Fabricius en particulier, et lui dit : « Pour vous, Fabricius, je connais « votre marite. J’apprends que vous êtes un « grand capitaine, que vous entendez parfaia leroent à commander une armée, que la jusu tice et la tempérance font votre caractère , R et que vous passez pour un homme accom- R pli dans toutes les vertus. Mais je sais aussi R que vous êtes sans biens ; et qu’en cela seul <1 la fortune vous a mal parta^, en vous ré- R duisant, pour les commodités de la vie, à R l’état des plus pauvres sénateurs. Pour sup- R plècr è ce qui vous manque de ce côté-là, je R suis prêt à vous donner autant d’or et d’argent R qu’il en faut pour vous mettre au-dessus des R plus opulents de Rome , persuédé qu'il n'est R point de dépense qui fasse plus <f honneur à H un prince que de soulager les grands hom- « mes qui sont contraints par la pauvreté de R mener une vie indignede leur vertu, et que R c'est là le plus noble emploi qu'un roi puisse R faire de ses richesus. Ne croyez pas que,

• Dionyi. üiUcRrn. F.iccrpt. legtL |/<g. 74<-7tS

« pour reconnaissance, je prétende exiger de « vous aucun service injuste ou déshonorant. « Ce que je vous demande ne peut que vous « faire honneur et augmenter votre pouvoir <1 dans voire patrie. Je vous conjure d’abord O de m’aider de tout votre crédit à gagner le « sénat des Romains, qui jusqu’ici s’est rendu « trop dilTlcile, qui n’ajamais voulu donner les « mains à un accommodement, et qui n’a con- « sulté en aucune manière les règles de la mou dération. Faites-lui bien comprendre, je « vous prie , que j’ai donné ma parole de se- « courir les Tarentins et les autres Grecs qui <c habitent cette côte de l’Ilalie, et que je ne a puis en honneur les abandonner, surtout me « trouvant à la tète d’une puissante armée qui « m’a déjà fait gagner une bataille. Cependant « il m’est survenu quelques alTaires pressantes « qui me rappellent dans mes états ; et c’est « ce qui me fait désirer encore plus ardem- « ment la paix. Au reste, si ma qualité de roi « me rend suspect au sénat, parce que plu- « sieurs autres n’ont pas fait difRculté de vio- « 1er ouvertement la foi des traités et des al-

■ lianccs, devenez vons-méme mon garant, et * joignez-vous à moi pour m’aider de vos con- « seils dans toutes mes entreprises , et pour « commander mes armées sous moi. J’ai be- < soin d’un homme vertueux et d’un ami 0- « dèle : vons, de votre côté, vous avez besoin « d’un prince qui, par ses libéralités, vous « mette en état de faire plus dé bien. Ne refu- « sons point de nous aider l’un l’antre et de « nous prêter un mutuel secours. »

Pyrrhus ayant ainsi parlé. Fabrlcms, après un moment de silence, lui répondit en ces termes : « Il est inutile que je dise rien de l’ex- « périence que je puis avoir dans le gouvernett ment des affaires publiques et particulières , « dès que vous en êtes informé d’ailleurs. A « l’égard de ma pauvreté , vous me paraissez U aussi la connaître assez pour que je ne sois « point obligé de vous dire que je n'ai ni ar-

■ gent que je fasse profiter, ni esclaves qui « me produisent des revenus; que tout mon a bien consiste dans une maison de peu d’ap- « parence, et dans un petit champ qui fournit « ix mon entretien. Si vous croyez néanmoins « que la pauvreté rende ma condition infè- « ricure à celle de tout autre Romain et que.

« remplissant les devoirs d’un honnête hum- « me , je sois moins considéré parce que je ne « suis pas du nombre des riches, permettez- 0 moi de vous dire que l’idée qne vous avez | « de moi n’est pas juste et vous trompe, soit « qu’oii vous ait inspiré ces sontimetits, soit U que vous en jugiez ainsi par vous-méme. Si > « je ne possède pas de grands biens, je n’ai ja- 0 mais cru et ne crois point encore que mon « indigence m’ait jamais fait aucun tort , soit 1 « que je me considère comme personne publi- « que, ou comme simple particulier. Ma pa- « trie , à cause de ma pauvreté, m’a-t-clle ja- B mais éloigné de ces glorieux emplois qui ^ B font le plus noble objet de l’émulation de; O tous les grands coeurs? Je suis revêtu des! B plus grandes dignités. On me met à la tête B des plus illustres ambassade.s. J'assiste aux B plus augustes cérémonies. On me confie les B plus saintes fonctions du culte divin. Qiiatid « il s’agit de délibérer sur les affaires les plus B importantc'S, je tiens mon rang dans les cona seils, et j’y donne mon avis. Je vais de pair B avec les plus riches et les plus puissants ; et a si j’ai à me plaindre , c’est d’être trop loué et a trop honoré par mes citoyens. Pour remplir a tousces emplois, je ne dépense rien du mien, a non plus que les autres Romains. Rome ne B ruine point scs citoyens en les élevant à 1a a magistrature. C’est elle qui donne tous les B secours nécessaires à ceux qui sont dans les B charges, et qui les leur fournit avec libéra- B lité et magnificence ; car il n’en est pas de B notre ville ‘ comme de beaucoup d’autres B od le public est très-pauvre, tandis que les B particuliers possèdent des richesses immen- B ses. Nous sommes tous riches dès que la ré- B publique l’est, parce qu’elle l’est pour nous.

B En admettant également aux emplois pu- B blics le riche et le pauvre , selon qu’elle les B en juge dignes, elle égale tous scs citoyens,

B et ne reconnaît entre eux d’autre différence B ni d’autre distinction que celle du mérite et B de la vertu. Pour ce qui regarde mes affaires B particulières , loin de plaindre mon sort , je B m’estime le plus heureux de tous les hom- B mes lorsque je me compare aux riches; et

* Privatas ilUseensuseratbrevU .

CommuDf magnum.

ÜOfur. 1 1. (xl. 15, 13.J)

üüglc

« je sens en moi-mëme, dans ccl état, une B sorte de complaisance , et même de fierté. B Mon petit cliamp, quelque maigre qu’il soit, B me fjurnit tout ce qui m’est nécessaire, B pourvu que j’aie soin de le bien cultiver et B d’en conserver les fruits. M’en faut-il davan- B tage? Tout aliment m’est agréable quand il B est assaisonné par la faim; je bois avec dé- B lices quand j’ai grande soif; je goûte les B douceurs du sommeil quand j’ai bien fati- B gué. Je me contente d’un habit qui me met « à couvert des rigueurs de l’Iiiver ; et, entre B tous les meubles qui peuvent servir à un a même usage, le plus vil est celui qui m’ac- B commode le mieux. Je serais déraisonnable B et injuste si j’accusais la fortune ; elle me H fournit tout ce que demande la nature. B Quant nu superflu , elle ne me l’a point « donné, mais en même temps elle ne m’en a U pas inspiré le désir. De quoi puis-je donc me B plaindre? Il est vrai que, faute de cette abon- B dance , je me vois hors d’état de soulager B CCU.X qui sont dans le besoin, avantage uni- « que qu’on pourrait env ier aux riches. Mais B du moment que je fais part, et à la républi- B <pie, et il mes amis, du peu que je possède, B que je rends à mes citoyens tous les servi- B ces dont je suis capable, et qu’eiiGn je fais « tout ce qui dépend de moi, que dois-je me B reprocher? Jamais la pensée de m’enrichir a ue m’est venue dams l’esprit. Employé de- B puis longtemps dans l’administration de la B république, j'ai eu mille occasions d'amasser B de grandes sommes d’argent sans aucun re- B proche. En peut-on désirer une plus favora- B ble que celle qui se présenta il y a quelques a années? Revêtu delà dignité consnlaire, je a fus envoyé contre les Samnites , les Luca- B niens, les Rrutiens, à la tête d’une nombreuse B armée. Je ravageai une grande étendue de B pays, je vainquis l’ennemi dans plusieurs bafl tailles; j’emportai d’assaut plusieurs villes B pleines de butin et d'opulence, j’enrichis B toute l’armée de leurs dépouilles ; je dédonv- B mageai chaque citoyen de ce qu’il avait fourni B pour les frais de la guerre ; et, ayant reçu les B honneurs du triomphe, je mis encore qua- « tre cents talents dans le trésor public *.

1 Qnntro rcni mille écus. ss 400 (alcDis d'Italie vauiliaieut 2 7G0 U)0 fr. K. B- 1

B Après avoir négligé un butin si considéra- B ble, dont je pouvais prendre tout ce que j’aua rais voulu ; a|irès avoir méprisé des richesses a si justement acquises , et sacrifié à l’amoar « de la gloire les dépouilles de l’ennemi , à a l’exemple de 'N'alérius Publicola et de plua sieurs autres grands personnages , qui , par B leur généreux désintéressement, ont porte B si haut la puissance de Rome, me coiiviena drait-il d’accepter l’or et l’argent que vous a m’offrez? Quelle idée aurait-on de moi? B Quel exemple donnerais-je à mes citoyens? a de retour à Rome, comment soutiendrais-je a leurs reproches , et même leur vue seule? a Nos censeurs , ces magistrats préposés à B veiller sur la discipline et sur les mœurs, ne B m’obligcraient-ils pas de rendre compte de- B vant tout le monde des présents que vous a voulez me faire accepter? Vous garderez, a s'il vous plaît, vos richesses, et moi ma paua vreté et ma réputation. »

Je crois bien que l’historien a prêté ces di.scours à Pyrrhus et i Fabricius; mais il n’a fait qu’exprimer et mettre dans un plus grand jour leurs sentiments , surtout du dernier, car Ici était le caractère des Romains dans ces beaux siècles de la république. Fabricius ' était véritablement persuadé qu’il y avait plus de gloire et de grandeur à pouvoir mépriser tout l’or du roi, qu’à régner.

Le lendemain Pyrrhus *, voulant surprendre l’ambassadeur romain et l’étonner, comme il n’avait encore jamais vu d’éléphant , ordonna au capitaine de scs éléphants d’en armer le plus grand, de le mener dans le lieu où il serait en conversation avec Fabricius, etdcle tenir là derrière une tapisserie pour le faire paraître quand il l’ordonnerait. Cela étant exécuté, cl le signal doimé, on retira la tapisserie, et cet animal énorme parut tout à coup, levant sa trompe sur la tête de Fabricius, et jetant un cri horrible et épouvantable. Fabricius, s’étant tourné tranquillement, sans témoigner ni surprise ni crainte , dit à Pyrrhus en souriant : A'i votre or ne m'emut hier, ni votre éléphant ne m'étonne aujourd'hui.

1 « Fabricius Pyrriii regis auriim repulit . majusqnf « regao Jodlcavlt regias opei posacconiemoere.» (Sn*

J-pisl. 1*20. )

* in Pyrrho, pag. 31*5-317.

. Cooy^U

Le soir , quand on fut & table , ou paria de beaucoup de choses ; et, après avoir parcouru les aSàires de la Grèce et discouru des philosophes, Cinèas fit tomber la conversation snr Épicure et détailla ce que les épicuriens pensent des dieux et du gouvernement des états. Il dit qu’ils fbisaient consister la lin et le souverain bien de l’homme dans la volupté ; qu’ils fuyaient les dignités et les charges comme la ruine et la perte du bonheur ; qu’ils ne donnaient à la Divinité ni amour, ni haine, ni colère ; qn'ils soutenaient qu’elle ne prenait aucun soin des hommes, et qu’ils la reléguaient dans une vie tranquille où elle passait tous les siècles sans affaires et plongée dans toutes sortes de délices et de voluptés. Il y a bien de l’apparence que la vie molle et voluptueuse des Tatenlins donna lieu è cet entretien. Pendant que Cinèas parlait encore , Fabricius , à qui (elle doctrine était nouvelle, s’écria de toute sa force : O grand Hercule , paissent les Sam~ Hiles et Hj/rrhus suier* cette doctrine pendant qu'ils feront la guerre aux Romains!

Qui de nous, ù juger des mœurs anciennes par les nôtres , s’attendrait i voir rouler les propos de table parmi de grands guerriers , non-seulement sur des affaires de politique, mais sur des matières d’érudition ? car les questions de philosophie en faisaient alors le principal objet. De tels entretiens, assaisonnés de réilexions et de réparties spirituelles, ne valent-ils pas bien des conversations qui souvent, depuis le commencement du repas jusqu’à la On , sans beaucoup de dépense d’esprit . se passent presque à louer, à exalter par des acclamations dignesd’épicnriens, la bonté des mets, ta flnesse des ragoûts, l’excellence des vinset des liqueurs?

Pyrrhus, admirant la grandeur d’àme de l’ambassadeur romain , et charmé de sa prudence et de sa sagesse, désira encore avec plus de passion de faire amitié et alliance avec sa ville, au lieu de lui faire la guerre ; et, le prenant en particulier , il le conjura encore une fois de vouloir bien , après qu’il aurait moyenné un accommodement entre les deux états , s’attacher à Ini et vivre dans sa cour, où il aurait la première place parmi tous ses amis et tous ses capitaines. Je ne cous fe conseillerais pas, repartit Fabricius en lui parlant à l’oreille cl en souriant, et vous entende: peu vos inté-

rêts ; car ceux qui cous honorent et vous admirent présentement, s’ils m’avaient une fois connu, m’aimeraient mieux pour leur roi que vous-même.

Le prince, loin de se fâcher de cette réponse, l’en considéra encore plus , et ne conlia qu’à lui les prisonniers, afin que, si le sénat ne voulait pas lui accorder la paix, ils lui fussent renvoyés après qu’ils auraient embrassé leurs parents et leurs amis et célébré la fête des Saturnales. Ils lui furent renvoyés en effet après la fête, le sénat ayant ordonné peine de mort contre quiconque demeurerait et ne se rendrait pas auprès de Pyrrhus.

L’année suivante, Fabricius ayant pris le commandement de l’armée, un inconnu vint à lui dans son camp et lui rendit une lettre du médecin du roi, qui lui offrait d’empoisonner Pyrrhus si les Romains lui promettaient une récompense proportionnée au grand service qu’il leur rendrait eu terminant une si forte guerre sans aucun danger pour eux. Fabricius ', conservant toujours le même fonds de probité et de justice au milieu de la guerre , qui fournit tant de prétextes pour y donner atteinte, et sachant qu’il y a des droits inviolables à l’égard même des ennemis, fut frappé d’une juste horreur à une telle proposition. Comme il ne s’était point laissé vaincre à l'or du roi , il crut aussi qu’il lui serait honteux de vaincre le roi par le poison. Après en avoir conféré avec son collègue Émilius , il écrivit promptement à Pyrrhus pour l’avertir de se précautionner contre cette noire perfidie. Sa lettre était conçue en ses termes :

Caics Fxa>icic< et Qcistik Eiiaics. cou.

AU DOI Pvluuus ,

Silut.

a II parait que vous vous connaissez mal en <( amis et en ennemis : et vous en tomberez

1 « EjuMiemaïUiDl fuit, Aoronon vtncl.vcnononoD viiïo me. AdmlniU iutnus ingenlem virum. quem ooo regIs. a DoacoDtrâregemproniisMfletissenl; boniexempti tena- « cem; quod dlIficilKniuni est . in belto Innocenlem; que « allquod esse crederel eüam in hosle neCta; qui in tummS n pauperUte, quant siM dreus (eceral, non aliter rcfugil « divitias quiuii tciicnuin. s (Sus. Eptit, 120.)

« d’accord quand vous aurez lu la lettre qu’on 0 nous a écrite ; car vous verrez que vous fai- « tes la guerre ù des gens de Lien et d’hon- •I neur , et que vous donnez toute votre con- « fiance à des méchants et à des perfides. Ce « n’est pas, tant pour l’amour de vous que nous <t vous donnons cet avis, que pour l’amour « de nous-mêmes, afin que votre mort ne « donne point une occasion de nous calom- « nier, et que fon ne croie pas que nous • ayons eu recours à la trahison parce que « nous désespérions de terminer heureuse^ « ment cette guerre par notre courage. »

Pyrrhus, ayant reçu cette lettre, et bien avéré le fait qui y était énoncé, fit punir son médecin; et, pour témoigner à Fabricius et aux Romains sa reconnaissance, il renvoya an consul tous les prisonniers sans rançon, et lui députa encore Cinéas |)our lécher de convenir de la paix avec lui. Les Romains, qui ne voulaient point accepter ni une grâce de leur ennemi, ni une récompense pour n’avoir pas commis contre lui la plus abominable des injustices, ne refusèrent pas les prisonniers, mais ils lui en renvoyèrent un pareil nombre des Tarenlins et des Samnites. Ét, pour ce qui regardait le traité d’amitié et de paix , ils ne permirent pas même à Cinéas d’en |>arler que Pyrrhus n’eût regagné l’Epire sur les mêmes vaisseaux qui l'avaient apporté. Mais , comme ses affaires demandaient un second combat , il assembla son armée, se mit en marclte, et attaqua les Romains près delà ville d’Asculum.

Le combat fut rude et opiniâtre , et la victoire douteuse jus<iu’à la fin. Pyrrhus d’abord, ayant été poussé dans des lieux impraticables à la cavalerie et contre une rivière très-dilficile et dont les bords étaient marécageux , fut fort maltraité et perdit beaucoup de monde ; mais , s’étant enfin tiré de ce terrain désavantageux et ayant gagné la plaine, où il pouvait faire usage de ses éléphants , il marcha contre les Romains avec beaucoup d’impétuosité et de roideur , ses rangs bien ordonnés et bien serrés. Comme il trouva une vive résistance , le carnage fut grand, et il fut lui-même blessé dans la mêlée. Ses éléphants , qu’il lâcha â propos, rompirent en plusieurs endroits l’infanterie romaine, sans pouvoir néanmoins la

mettre en déroute. Les deux armées , achainées l’une contre l’autre , firent des efforts e» traordinaires de courage , et ne cessèrent de combattre que lorsque la nuit les sépara. Les Romains se retirèrent les premiers et gagnèrent leur camp , qui était fort proche. lai perte fut à peu près égale, et monta en tout, des deux côtés , â quinze mille hommes. L’avantage néanmoins parut rester du côté de Pyrrhus , qui était demeuré le dernier suc le champ de bataille. Quelqu'un le félicitant sur sa victoire , il répondit ; Si nous en rtmportons encore une pareille , nous sommes ruinés. En effet , ayant perdu dans cette batailU; ses meilleures troupes et ses plus braves officiers, il sentait bien qu'il ne pouvait pas remettre sur pied une nouvelle armée comme les Romains, qui tiraient de leurs défaites mêmes' de nouvelles forces et une nouvelle ardeur pour continuer la guerre.

Pendant qu’il s’occupait de ces tristes pensées ' , ne voyant presque pour lui aucune ressource , ni aucune voie honorable de se tirer d’une entreprise à laquelle il s’était trop légèrement engagé, un rayon d’espérance et de bonne fortune ranima son courage. D'un côté il arrive des députés de Sicile qui viennent lui remettre entre les mains Syracuse, Agrigente et la ville des Léonlins , et le prier de venir chasser les Carthaginois de leur Ile et lo délivrer des tyrans. Dans le même temps il arrive de Grèce des courriers qui viennent lui donner avis que Céraunus avait été tué dans une bataille qu’il avait donnée contre les Gaulois en Macédoine, et que ce royaume semblait lui tendre les mains et lui offrir son trône.

Pyrrhus se trouva dans une nouvelle sorte d’embarras. Un moment auparavant , toute ressource lui manquait ; ici il eu avait trop , et ne savait quel parti prendre. Après avoir longtemps délibéré et pesé mûrement les raisons qui se présentaient de part et d’autre, il se détermina pour la Sicile, qui lui ouvrait un passage dans l’Afrique et lui montrait une plus

1 Per üimina, per rfftics, ab ipso DucU 0|K'6 aJiimumque ferro.

(lloRAT. IIV. OJ. 4.V.593.)

» An. M. 372tt; av. J. C. 278. — Plul. (n Pyrrbo, pag. 3tf7. 398 — Pan^n. lib. i , pag. 22. — Justin, lib. *8,. cap. 2. cl !ib. 2.1. cap. 3.

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ample moisson de gloire. Sans perdre de temps , il envoya devant lui Cinéas pour traiter avec les villes et les assurer de sa prompte arrivée ; puis, ayant laissé dans Tarentc une grosse garnison malgré les habitants, qui voyaient avec peine que Pyrrhus les abandonnait et les retenait néanmoins en servitude , il SC mit en mer.

Quand il Tut arrivé en Sicile , il se rendit maître d'abord de Syracuse , qui lui fut livrée par Soslrate' , qui gouvernait alors cette ville, cl par Thénon, qui commandait dans la citadelle. Il reçut d'eux l'argent du trésor public, et environ deux cents vaisseaux , ce qui lui facilita.la conquête de toute la Sicile. Les manières honnêtes et prévenantes qu'il employa dans les commencements lui gagnèrent tous les cœurs. Avec trente mille hommes de pied, deux mille cinq cents chevaux , et une flotte de deux cents voiles , il allait chassant les Carthaginois devant lui , et ruinant partout leur domination. Il leur enleva la ville d'Éryx , qui était la plus forle place qu'ils eussent dans nie, et la mieux pourvue de gens de défense. Il vainquit dans un grand combat les habilants de Messine, appelés Mamerlim * , qui . par leurs courses et leurs irruptions , infestaient toute la Sicile , et il rasa toutes leurs forteresses.

Des progrès si rapides eCfrayèrcnt les Cartliaginois , à qui il ne restait plus dans toute la Sicile que la seule ville de Lilybéc. Ils lui envoyèrent offrir de l'argent et des vaisseaux , s'il voulait leur accorder la paix et son amitié. Mais , comme il aspirait à de plus grandes choses, il leur répondit qu'ils n'avaient d'autre moyen d'obtenir ce qu'ils demandaient qu'en abandonnant la Sicile et qu'en mettant la mer de Libye pour bornes entre les Grecs et eux. 11 ne roulait dans sa tête que de grands projets pour lui et pour les siens. Il destinait i son llls Hélénus la Sicile , comme un royaume sur lequel il avait droit par sa naissance; car il l'avait eu de la flile d'Agathocle , et il destinait à son autre fils Alexandre le royaume d'Italie, dont il comptait la conquête sûre.

1 Denys d'IIaiicarnasse le nomme Sotitiralê.

t Ce mot signifie martiaux, parce que res iicuplos «iUiieot fort aguerris. Iis étaieni originaires cl'llalic ; et s’é* Uni emparés de Messine, ou j ayant été reçus . Us conscr> vérenl leur nom , ifuoltiue la ^ il!o conscri&t aussi le sien.

Enflé par .<cs prospérités coiitiiiueflcs et par les forces qu'il avait en main, il ne pensait qu'à poursuir re les grandes espérances qui l'avaient attiré en Sicile. La première et la principale était la conquête de l'Afrique. Il avait assez de vaisseaux pour ce grand dessein ; mais il manquait de matelots; et , pour en ramasser, il força les villes, avec beaucoup de rigueur, de lui en fournir, et les châtia très-sévèrement quand elles n'obéissaient pas à ses ordres.

Ainsi il changea bicniêl sa puissance en une domination et une insolence tyranniques '. 11 s'attira d'abord la haine de la famille et des amis d'Agathocle ; il les dépouilla de tous les biens qu'ils avalent reçus de ce prince , et en enrichit ses créatures. Au mépris des coutumes du pays, il donnait les premières dignités et le gouvernement des villes à ses satellites et à ses centurions, qu'il continuait dans la magistrature autant qu'il le jugeait ù propos, sans observer le terme marqué par les lois. A l'égard des procès, des différends, des contestations , et de toutes les autres affaires de cette sorte, ou il s'en rendait lui-même l'arbitre souverain, ou il les abandonnait au jugement et à la discrétion de ses courtisans, qui n'avaient d'autres vues que de s'enrichir par un gain sordide et de vivre dans le luxe et lu débauche.

L'ne conduite si dure et si différente de celle qui lui avait d'abord si bien réussi , aliéna les esprits et mit tout le monde contre lui. S'apercevant qu'il était universellement haï, et que les esprits , irrités par son mauvais gouvernement, ne cherchaient qu'à secouer le joug , il mit dans la plupart des villes des garnisons à sa dévotion, sous prétexte que les Carthaginois se disposaient à lui foire la guerre. Il se saisit des plus illustres citoyens de chaque ville ; et , feignant qu'ils lui avaient dressé des embûches, et qu'iü tramaient quelque traliison , il les fit mourir. De ce nombre fut Thénon, commandant de la citadelle. Les services importants qu'il avait rendus au roi des ÉpiroCes ne le mirent point à couvert de sa cruelle politique. On convenait qu'il avait plus contribué que personne à lui ouvrir le passage, et

< DIoiijs. Hat. ia Kicrpt. pag. Ml.

à réduire l’Ilç sous sa domination. Pyrrhus voulut aussi faire prendre Sosirate ; mais celuici , pressentant les embilches qu'on lui dressait, trouva le moyen de sortir de la ville. On hasarde de tout perdre en perdant l'amitié des peuples, qui est le lieu le plus ferme qui les attache aux princes. L'n trailcment si injuste et si cruel , à l'égard de deux des premiers ci- (oyens de Syracuse qui avaient été les principaux instruments de ses progrès dans cette île, acheva de le rendre odieux et insupportable aux Siciliens^ Tel était le caractère de Pyrrhus. Vif et impétueux dans scs entreprises, il venait assez aisément è bout de gagner des provinces et des royaumes' , mais il n’avait pas l’art de les conserver. La haine que les villes conçurent pour lui fut si grande , que les unes se liguèrent avec les Carihaginois , et les autres avec les Mamertins , pour le détruire.

Dans le temps qu’il ne voyait parlout que révoltes contre lui , que nouvelles enireprises, et qu’un soulèvement général, il reçut des lettres des Samnites et des Tarenlins qui lui mandaient qu’ayant été chassés de toute la campagne, et réduits à se renfermer dans leurs villes, il ne leur était plus possible de soutenir la guerre, à moins qu’il ne vint au plus tôt les secourir. Ces lettres arrivèrent bien h propos pour donner à son départ un prétexte honnête, et pour faire croire que ce n'était ni une fuite, ni un abandonnement de la Sicile, comme s’il eût désespéré d’y réussir.

En s’embarquant à Syracuse, il fut attaqué par les Carthaginois, de sorte qu’il fut obligé de combattre dans le port même contre ces barbares. Dans ce combat il perdit plusieurs de ses navires. Il gagna pourtant ritalie’ avec ceux qui lui restaient; et à son arrivée il trouva les Mamertins qui y avaient passé avant lui au nombre d’environ dix mille, et qui traversèrent fort sa marche en le harcelant fréquemment et en tombant é diverses reprises sur son arrière-garde.

1 n ül ad dcvinccnda rrsna invfctaa habcbalur, ila d«a Tlctia acqulsiUsqaf celertler carebal : lamô meliùs slu- « débat acquircre imperia , quàm rclloere. a (Jcst. IU>. Si, cap. t.)

a Plat, in Pyrrho, pag. 309.— Pauaan. lib. t , png. 22. — Jusün. lib. 23, cap. 3

Tite-Live et Denys d’Ualicarnasse' nous apprennent ici une circonstance qui ne fait pas d’honneur i la mémoire de Pyrrtius. Il y avait alors à Loeres un célèbre temple consacré à ' Proserpine, fort respecté par tous les peuples ' du pays et par tous les étrangers , et auquel personne n’avait jamais osé toucher, quoiqu’on sût quil y avait de riches trésors renfermés dans ce temple. Pyrrhus, qui se trouvait dans une extrême disette d'argent, ne fut pas si scrupuleux. Il enleva tous les trésors de la déesse, et les chargea sur ses vaisseaux. Le lendemain, s’il faut en croire ITiistoire, sa lloltc fut battue d’une violente tempête, et tous les vaisseaux qui portaient le riche et sacré butin furent jetés sur la côte des Locriens. Cet orgueilleux prince , est-il dit dans Tite-Live , instruit par un si cruel désastre qu’il y avait des dieux, fit reporter bien religieusement tous ces trésors dans le temple. Mais cette restitution forcée n’apaisa pas la déesse ; et celui qui rapporte ce fait , dans une harangue, attribue è cette impiété sacrilège tous les mauvais succès qui arrivèrent à Pyrrhus dans la suite , et en particulier le funeste genre de mort qui termina ses entreprises.

Pour lors *, après avoir essuyé cette tempête, il arriva à Tarcnte avec vingt raille hommes de pied et trois mille chevaux ; et , prenant d’abord les meilleures troupes qu’il trouva dans la place , il s’avança à grandes journées contre les Romains, qui étaient campés dans le pays des Samnites

Comme ceux-ci conservaient un secret ressentiment contre Pyrrhus de ce qu’il les avait abandonnés pour courir en Sicile, il y en cul parmi eux très-peu qui se joignissent à lui. Il ne laissa pas de partager son armée en deux corps. 11 envoya Tun dans la Lucanie , pour s’opposer au consul qui y était, et pour l’empêcher de secourir son collègue ; et pour lui, avec le second corps, il marcha contre l’autre consul Mnnius Curius, qui s’était retranché dans un lieu avantageux , près de la ville de Bénévent , pour attendre le secours qui lui venait de la Lucanie.

Pyrrhus , se bêtant d’attaquer ce dernier

■ LIv. Ilb. 29, n. 18. — Dlonyi. Halicarn. io Eicerpl. pig. 5t2.

« An. SI. 3730; ar. J. C. 27»

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avant que l’autre l’cùt pu joindre , choisit ce qu'il avait de meilleur dans ses troupes, el scs éléphants les mieux dressés et les plus aguerris. el se mit en marche sur la brune pour le surprendre dans son camp. Mais, le lendemain matin , les ennemis le découvrirent comme il descendait des montagnes. Manius sortit de ses retranchements avec quelques troupes , et tomba sur les premiers qu’il rencontra. Les ayant renversés el mis en fuite , il jeta la terreur parmi tous les autres ; il y en eut beaucoup de tués , et il y eut même quelques éléphants de pris.

Ce succès donna 4 Manius la hardiesse de sortir de son fort avec toute son armée pour combatlrc en pleine campagne. I.a bataille étant donc engagée, il eut d’abord de l’avantage à l’une de ses ailes, et poussa les ennemis ; maisù l’autre aile il fut renversé par les éléphants, et poussé jusqu’à son camp. Dans cet étal, il appela à son secours les troupes qu’il avait laissées pour garder ses retranchements, et qui étaient en armes et toutes fraîches. Ces troupes s’avancèrent dans le moment, et, à cou|)s de piques et de dards, elles forcèrent les éléphants à tourner le dos et à se renverser sur leurs propres bataillons : ce qui y causa une telle confusion et un si grand désordre , que les Komains remportèrent enfin une victoire pleine , qui leur valut en un sens la conquête de toutes les nations; car le courage qu’ils avaient témoigné dans cette journée , el les grandes choses qu’ils avaient faites dans tous ces combats , ayant en tète un ennemi tel que Pyrrhus , augmentèrent leur réputation , leurs forces , leur confiance , et les firent regarder comme des hommes invincibles. Par la victoire sur Pyrrhus ils devinrent maitres incontestables de toute l’Italie entre les deux , mers. Bicntét après suivirent les guerres contre jCarthage, dans lesquelles ayant abattu cette puissante rivale ils ne virent plus rien qui pût leur résister.

C’est ainsi que Pyrrhus se vil déchu de scs magnifiques espérances sur l’Italie el la Sicile, après avoir employé à toutes ces guerres six années pleines et ruiné entièrement ses affaires. Il est vrai que dans toutes ses disgrâces il conserva un courage invincible, et qu’en expérience pour la guerre , en audace et en valeur,

il passa toujours pour le premier de tous les rois et de tous les capitaines de son temps. Mais ceqn’il avait acquis par ses grands exploits , il le perdait par scs vaines espérances ; car le désir de courir après ce qu’il n’avait pas l’cmpèchait de conserver et de mettre en sûreté ce qu’il avait. C’est pourquoi Antigone le comparait à un homme qui a le dé heureux , mais qui case mal.

Il repassa en Epiro avec huit mille hommes de pied cl cinq cents chevaux'; et, comme il n’avait point de fonds pour faire subsister ces troupes, il cherchait la guerre pour fournir à leur entretien. Ayant donc reçu le renfort de quelques Gaulois qui se joignirent à lui , il se jeta dans la Macédoine, où régnait Antigone , fils de Démètrius. Son dessein était seulement de la piller el d’en emmener un grand butin ; mais, s’élanl rendu maître de plusieurs villes sans aucune peine, el ayant débauché à Antigone deux mille soldats, il se livra à de plus hautes espérances, marcha contre Antigone même , l’attaqua dans des défilés, et mit toute son armée en désordre. D’autres Gaulois qui faisaient l’arriére-gardc d’Antigivnc, en assez grand nombre, soutinrent courageusement ses efforts. Le combat fut fort rude : mais enfin la plupart furent taillés en pièces; et ceux qui commandaient les éléphants, .ayant été enviv loppés, se rendirent cl livrèrent les éléphants. Il ne restait que la phalange macédonienne , parmi laquelle la défaite de son arrière-garde avait jeté le trouble et la frayeur. l’yrrhus, voyant qu’elle paraissait refuser de combattre contre lui, tendit la main aux capilaiiu.'s et aux officiers , les appelant chacun par son nom, et par ce moyen attira à lui toute celle infanterie d’Antigone, qui fut obligé de prendre la fuite pour tâcher de conserver dans l’obéissance quelques places maritimes.

Celte victoire enlla extrêmement le courage de Pyrrhus. On en peut juger par l’inscription des dépouilles qu’il offrit à .Minerve Itonienne Pyrbcs, boi des Molosses, cossacke a Mi-

• Plut. In Pyirho, pas. 400. — Paus. lib. 1, cap. 23. — Justin, lib. 23, cap. 3.

V Mlncn-e fut appelée Itonienne . du nom d'Itonus, flU d'Ampbictyon. Elle avait dem temples sous ce nom : Tua dons la Tbessalie près de lArissc , et c'est celui dont il s’agit ici ; l'autre dans la Hèutic, près de Coronèc.

N8AVE ItONIBXNE CES DOl'CLIERS DES FIERS GaI'LOIS , APRÈS AVOIR DÉFAIT L’aRUÉE F.N- TiÈRE d'Antigone. Qu’on ne s'en étonne PAS , LES ÉaCIDES SONT ENCORE AI’JOCRD'HCI CE QC'lLS ÉTAIENT AUTREFOIS, PLEINS DE COU- RAGE ET DE VALEUR.

Àprùs ce combal, il repril toutes les vHles de JlacÈdoine, et, s’étant rendu maître d’Ége ', il en traita fort durement les habitants, et laissa en garnison dans leur ville une partie de ces Gaulois qu’il avait dans ses troupes, nation avide et insatiable d'argent s’il en fut jamais. Ils n’eurout pas plutôt pris possession de la ville, qu’ils conunencèrcnt à fouiller dans les tombeaux des rois de Macédoine, qui avaient là leur sépulture, enlevèrent toutes les richesses qui )• étaient enfermées, et, par une insolence sacrilège , dissipèrent et jetèrent aux vents les cendres de ces princes. Pyrrhus passa légèrement sur cet attentat , et s’en mit fort peu en peine, soit que les grandes affaires qu’il avait alors sur les bras attirassent ailleurs son attention, soit que, sentant le besoin pressant qu’il avait de ces barbares , il ne voulût pas les aliéner en faisant une recherche fort exacte qui le mettrait dans la nécessité de punir les coupables. Cette connivence criminelle le décria fort parmi les Macédoniens.

Quoique ses affaires * ne fussent pas dans un état de ronsistance et de fermeté qui dût lui inettre l'esprit en repos, il se livra, encore à de nouvelles espérances et à de nouvelles entreprises ‘. Cléonyme, Sparliate, arrixaauprès de lui pour le solliciter de mener son armée contre Lacédémone uct Pyrrhus prêta volontiers l’oreille à cette proposition. Ce Cléonyme était de la race royale ; Cléomène son père , roi de Sparte, avait eu deux fils, Acrofalc et Cléonyme. Acrotate, qui était l'aîné, mourut avant son père , et laissa un fds nommé Aréus. Après la mort do Cléomène, il y eut une dispute au sujet de lu royauté entre Aréus et Cléonyme. Comme celuiK:i |>oraissait homme violent et despotique , il n’était point aimé à Sparte, et il eut la douleur de voir qu’Aréus l’emporta sur lui. Ce même Cléonyme, dans

* ville de la Macédoine, sur le fleuve Allacmon.

• An. M 37aS;ar. J.C. *T2.

» Plul. In Pjrrho , pas. 4IXM03. - Pausan. lib. 1 , |Og. 23 el 21 1 llb. 3 , pag. 1». - Justin. Ilb », cap. 3.

un âge fort avancé , avait épousé une trèsbelle femme appelée Chélidouide, fille de Léotychidas. Celte jeune femme, ayant conçu une violente passbn pour .Verotate, fils du roi Aréus, qui était beau , bien fait et dans la Oeur de sa jeunesse , rendit son mariage nonseulement très-triste , mais encore trés-hoi>leux pour son mari Cléonyme , que l’aiuout et la jalousie transportaient également; car sa honte était publique , et il n’y avait pas un Spartiate qui ne sût le mépris que sa femme avait pour lui. Animé donc d’un vif désir de se venger et de ses citoyens injustes , et de sa femme infidèle, il mena Pyrrhus contre Sparte avec vingt-cinq mille hommes d’infanterie, deux mille chevaux, et vingt- quatre élépliants..

Ce grandapparcil de guerre fit d’abord connaître que Pyrrhus venait moins pour rendre Cléonyme maître de Sparte , que pour se rendre maître lui-inéme du Péloponnèse. Il est vrai que dans scs discours il le nia fortement ; car les Lacédémoniens lui ayant envoyé des ambassadeurs à Mégalopolis , il les assura qu'il n’en voulait point du tout à Sparte , et qu’il n’était venu que pour mettre en liberté les villes qu’Anligone occupait dans le pays. Il leur témoigna même qu’il avait dessein d’envoyer les plus jeunes de ses enfants à Sparte,

' s’ils voulaient bien le permellre , afin qu’ils y fussent élevés dans les mœurs et dans la discipline des Spartiates, et qu’ils eussent ce grand avantage par-dessus tous les autres princes et les autres rois , d’avoir été nourris en bonne école.

Il amusa par ces promesses flatteuses lou< ceux qui venaient à sa rencontre pendant sa marche. Bien imprudent et bien insensé qui se fie aux paroles de ces politiques , dans l’esprit desquels la foueborie passe pour sagesse, et la bonne foi pour imbécillité 1 Pyrrhus ne fut pas plutôt entré dans les terres de Sparte, qu'il se mit à les ravager et à les piller.

Il arriva sur le soir devant Lacédémone. Cléonyme voulait qu’il l’attaquât sans différer un moment, pour profiter du trouble où étaient les habitants, qui ne s’attendaient à rien moius qu’à un siège, et de l'absence du roi Aréus, qui était allé en Crète au secours des Gortyniens. En effet , les ilotes et les amis de Cléu-

nyine s’empressaient déjà à orner et à préparer sa maison , ne doutant point que Pjrrbus n'y vint souper avec lui le soir même. Pyrrhus , qui comptait la prise de cette ville sOre et immanquable , remit t'attaque au lendemain. Ce délai sauva Sparte , et montra qu'il est des moments favorables etdécisifsqu’ilfaut saisir, cl qui ne reviennent plus.

que la nuit fut venue, les Lacédémoniens délibérèrent d’envoyer leurs femmes en Crète ; mais elles s’y opposèrent. Il y en eut une,nommée Archidamie , qui ayant pris une épée , entra dans le sénat ; et , portant la parole au nom de toutes les autres , elle fit ses plaintes et demanda à tous ces hommes qui étaient là assemblés, pourquoi ils avaient si mauvaise opinion d’elles que de s’imaginer qu’elles pussent aimer ou souffrir la vie après la ruine de Sparte.

Dans ce même conseil il fut arrêté qu’on tirerait une tranchée parallèle au camp des ennemis pour leur disputer l’approche de la ville, en garnissant cette tranchée de leurs troupes. Hais , comme dans la surprise où ils se trouvaient, et dans l’absence de leur roi, ils n’avaient point assez de monde pour faire un front égal à celui de l’armée de Pyrrhus et pour la combattre à découvert, ils relurent d’achever de se fermer entièrement en ajoutant aux deux extrémités du fossé une autre espèce de retranchement formé par une chaîne de chariots enfoncés en terre jusqu'aux moyeux des roues , afin qu’ayant une assiette ferme ils arrêtassent les éléphants et empêchassent la cavalerie de les prendre en flanc.

Comme ils étaient occupés à ce travail , les femmes et les filles vinrent se joindre à eux ; et , après avoir exhorté ceux qui devaient combattre à se reposer pendant la nuit , elles mesurèrent la longueur de la tranchée et en prirent pour leur tâche la troisième partie, qu’elles eurent achevée avant le jour. tranchée avait

neuf pieds de largeur , six de profondeur , et neuf cents de longueur.

Dès que le jour parut , les ennemis commençant à se mettre en mouvement , elles présentèrent elles-mêmes les armes à tous les jeunes gens , et , lenr quittant la tranchée qu’elles avaient faite, elles les exhortèrent à la bien garder, et leur représentèrent vivement quelle

douceur ce serait pour eux de vaincre aux yeux I de leur patrie , ou quelle gloire de mourir entre f les bras de leurs mères et de leurs femmes après s'étre montrés dignes de Sparte par leur valeur. Pour Chélidonide, s’élaut retirée en son particulier , eile prépara un cordon , fatal instrument de sa mort si la ville venait à être prise , pour ne pas tomber cotre les mains de son mari.

Cependant Pyrrhus marcha à la tête de son infanterie pour attaquer de front les Spartiates , qui i’attendaienl de l’autre cêté de la tranchée les boucliers bien serrés. Cette tranchée n’était pas seulement ditlicile à passer ; les soldats de Pyrrhus ne pouvaient même s'approcher du bord . ni s’y tenir fermes , à cause que la terre , qui ne venait que d'être remute , s’éboulait facilement. Ce que voyant son fils Ptolémte, il prit deux mille Gaulois et l’élite des Cbaoniens , et , coulaol le long de la tranchée, il s’avança vers l'endroit des chariots pour s'y ouvrir un passage ; mais il ne put y réussir, tant ils étaient serrés et enfoncés avant en terre. Dans cet embarras, les Gaulois s’avisèrent de relever et de dégager les roues pour traîner les chariots dans la rivière voisine.

Le jeune Acrolate s’aperçut le premier de ce danger, traversa promptement la ville avec trois cents soldats qu’il prit avec lui, et, faisant un grand circuit, il alla prendre Ploléméo par les derrières, sans être découvert parce qu’il naarcha par des chemins creux. Il tomba brusquement sur les derniers, elles força de tourner tête pour combattre contre lui. Dans ce mouvement subit , ayant perdu leur rang et étant mis en désordre, Hs s’entre-poussaient les uns les autres, et tombaient la plupart dans le fossé et autour des chariots. Enfin , après un long combat qui leur coûta beaucoup de sang, ils furent repoussés et obligés de prendre la fuite. Les vieillards et la plupart des femmes étaient de l’autre côté de la tranchée, et voyaient avec admiration ce courage intrépide d’Acrolate. Pour lui, couvert de sang et tout fier de sa victoire, il retourna à son poste, an milieu des louanges et des applaudissements des femmes Spartiates, qui relevaient sa valeur et portaient envie à la gloire et au bonheur de Chélidonide ; preuve que les dames de

• ’oci oy CjOOgle

Sparte n'étaient pas fort délicates sur le point de la chasteté conjugale.

Le combat fut encore pins opiniâtre du cété de Pyrrhus, le long du fossé, défendu par l’infanterie lacédémonienne. Les Spartiates y combattirent avec beaucoup de courage. Plusieurs s'y distinguèrent, et, entre autres, Phyllius, qui, après avoir résisté longtemps et tué de sa main tous ceux qui s’étaient présentés devant lui pour forcer le passage , sentant en6n ses forces lui manquer par le grand nombre de blessures qu’il avait reçues et la quantité de sang qu’il avait perdu , appela nn des officiers qui commandaient à ce poste, loi céda sa place, et alla tomber mort au milieu des siens pour ne pas laisser son corps aux ennemis.

La nuit sépara les combattants et mit On ù l’attaque, qui recommença le lendemain dès la pointe du jour. Les Lacédémoniens se défendirent avec un nouveau courage et une nouvelle ardeur. Les femmes ne les abandonnaient point. Elles se tenaient toujours près d’eux, attentives & leur fournir des armes, k donner à boire et è manger & ceux qui en avaient besoin , et à retirer les blessés. Les Macédoniens travaillaient avec une merveilleuse diligence A combler le fossé par quantité de bois et d'autres matières qu’ils jetaient par-dessus les armes et les morts; et les I.acédémoniens de leur • ôté redoublaient leurs effors et leur résistance pour les en empêcher.

Tout à coup ils voient Pyrrhus, qui , ayant forcé l’endroit où étaient les chariots, et s’étant ouvert un passage, poussait à toute bride contre la ville. Ceux qui étaient commandés pour défendre ce poste jettent de grands cris ; les femmes y répondent avec des hurlements effroyables, et se mettent à courir de cété et d’autres. Pyrrhus s’avance et renverse tout ce qui s’oppose à lui. Il était déjà bien près de la ville, lorsque son cheval, percé d’un trait crétois et elfarouché par la douleur, l’emporta bien loin dans la mêlée, et en mourant le jeta par terre. Pendant que ses amis s’empressent autour de lui, les Spartiates accourent, et à coups de traits ils rc|)oussent les Macédoniens au delà de la tranchée.

AussilAt Pyrrhus fit cesser de tous crttés le combat, se llattant que les Ijicédèmnnicns, qui avaient perdu beaucoup de monde , cl qui

étaient presque tous blessés, prendraient le parti de se rendre. En effiet, la ville était réduite aux abois, et paraissait hors d’état de soutenir une nouvelle attaque. Dans ce moment où tout était désespéré, nn des généraux d’Antigone leur amène de Corinthe un corps assez considérable de troupes étrangères. A peine furent-elles entrées dans la ville, qu’on vit arriver de Crète le roi Aréus avec deux mille hommes de pied.

Ces deux renforts, arrivés aux Lacédémoniens dans le même jour, ne firent qu’animer davantage Pyrrhus et rallumer son ambition. Il trouvait qu’il lui serait plus glorieux de prendre la place malgré ses nouveaux défenseurs et sous les yeux de son roi. Après quelques essais, comme il vit qu’il n’en remportait que des blessures, il renonça à son entreprise, et se mit à ravager le plat pays , dans la résolution d’y passer l’hiver ‘. Mais une nouvelle lueur d’espérance l’entraîna bientôt ailleurs.

Il s’était allumé à Argos ’ une grande sédition entre deux des principaux citoyens, Aristéas et Aristippc. Ce dernier paraissait vouloir s’appuyer de la faveur et de la protection d’Antigone; et Arisléas, pour le prévenir, se hâta d’appeler Pyrrhus. Celui-ci, toujours avide de nouveautés, regardant scs victoires comme autant de degrés pour d’autres avantages plus grands , et ses défaites comme des raisons indispensables de recommencer la guerre pour réparer ses malheurs, ne pouvait être fixé, ni par ses bons ni parses mauvais succès, dansune assiette d’esprit tranquille et assurée. Il o’enl donc pas plutôt reçu le courrier d’Aristéas, qu’ilse mit en marche pour Argos. Le roi Aréus lui dressa plusieurs embuscades dans le chemin, et, ayant occupé les passages les plus dif ficiles, il tailla en pièce les Gaulois et les Molosses, qui faisaient son arrière-garde. Ptolémée, que Pyrrhus son père avait détaché pour secourir cette arrière-garde, ayant été tué dans le combat, ses troupes se débandèrent et prirent la fuite. La cavalerie lacédémonienne, commandée par Évalcus, capitaine de grande réputation les poursuivit avec tant de chaleur, que, sans s’en apercevoir, elle se trouva fort

1 An. M. 3733; «V. J.C.27I.

* Plul. In Pyriho, p.ig. IU3-1ÛC. — Pausan. Ilb. t, png.2i. — Justin, lib. '2T>. rap. 5.

t!-Ioigoee de son infanterie, qui n’arait pu la suivre.

Pyrrhus, qui venait d'apprendre la mort de son fils, et qui en ressentait une vive douleur, mena promptement contre eux sa cavalerie de Molosses , et, se jetant le premier au milieu des ennemis, il fut en un moment tout couvert de sang par le carnage qu’il fit des I.acédémoniens. Il était toujours intrépide et terrible dans les batailles; mais dans cette occasion, où la vengeance et la douleur ajoutaient comme une nouvelle pointe à son courage, il se surpassa lui-méme , et par sa force et son audace il effaça tout ce qu’il avait fait dans les autres combats. Il cherchait partout Évalcus dans la raélée : l'ayant aperçu , il pousse son cheval contre lui, le perce de sa javeline après avoir lui-méme couru un grand risque; puis , sautant à terre, il combat à pied, et fait un carnage effroyable de tous les Lacédémoniens, qu'il renverse sur le corps d'Évalcus. Cette perte de ce qu'il y avait de plus braves olficiers et soldats à Sparte fut l’effet de la témérité de ceux qui, ayant remporté une pleine vicloire, se la laissèrent enlever en poursuivant les fuyards avec une aveugle et indiscrète témérité.

Pyrrhus, après avoir comme célébré par ce grand combat les funérailles de Ptolémée , et avoir soulagé en quoique manière son allliction en assouvissant sa colère et sa vengeance dans le sang de ceux qui avaient tué son fils, continua sa route vers Argos. En arrivant il apprit qu’ Antigone occupait les hauteurs qui bordaient la plaine. Il dressa son camp vers la ville de Nauplia ; et le lendemain malin il envoya un héraut ù Antigone, pour lui offrir de vider leur querelle par un combat singulier. Antigone se contenta de répondre que , si Pyrrhus était las de vivre , il trouverait bien des chemins pour courir à la mort.

En même temps il leur vint à tous deux des ambassadeurs d'Argos pour les prier de se retirer, et de permettre que leur ville ne fût assujettie à aucun d’eux, mais qu’elle demeurüt amie de l’un et de l’autre. Antigone reçut volontiers cette proposition, et donna aux Argiens son fils en otage. PyTrhus promit aussi de se retirer, mais, comme il ne donnait aucun gage de sa parole , il fut soupçonné de mauvaise foi.

On ne se trompait point. La nuit venue, il s’approcha des murailles, et, ayant trouvé une porte ouverte par Aristéas, il eut le temps de faire entrer ses Gaulois , et de se saisir de la place avant que d’étre aperçu : mais quand il voulut faire entrer ses éléphants , la porte se trouva trop basse; de sorte qu’il fallut leur Oter les tours qu’ils avaient sur le dos, et, quand ils furent entrés, les leur remettre. Tout cela ne put se faire dans l’obscurité sans beaucoup d’embarras, de désordre et de bruit, et sans une perte de temps considérable , ce qui les fit découvrir. Les Argiens , voyant les ennemis dans leur ville, courent é la forteresse, se retirent dans les lieux les plus avantageux pour s’y défendre, et députent vers Antigone pour le presser de venir à leur secours. Il y marche sans délai et fait entrer dans la ville son fils avec scs officiers et ses meilleures troupes.

En même temps arrive aussi dans Argos le roi Aréus, avec mille Crétois, et ceux des Spartiates qui avaient pu faire le plus de diligence. Toutes CCS troupes, s’étant jointes, chargent avec furie les Gaulois et les mettent en désordre. Pyrrhus accourt pour les soutenir; mais au milieu de la confusion et du tumulte qui régnaient partout pendant I’ol>scurité de la unit, il ne peut ni se faire entendre, ni se faire obéir. Quand le jour parut, il fut bien surpris de voir la citadelle remplie d’ennemis. Pour lors, perdant toute espérance, il ne songea plus qu’à se retirer; mais, comme il craignait les portes de la ville, qui étaient trop étroites, il manda à son fils Hélénus, qu’il avait laissé dehors avec la meilleure partie de son armée, de démolir un pan de la muraille pour laisser une sortie libre à ses troupes. Celui à qui Pyrrhus avait donné cet ordre fort é la hâte, l’ayant mal entendu, en porta un tout contraire. Hélénus, dans le moment même, prenant avec lui sa meilleure infanterie et ce qui lui restait d’éléphanls, entre dans la ville pour aller secourir son père.

Quand il entra , Pyrrhus commençait h se retirer. Pendant que la place put lui donner du terrain, il fit bonnecontenance, tournant do temps en temps visage et repoussant avec courage ceux qui le poursuivaient ; mais , quand il se fut engagé dans la rue étroite qui meniat à la

Go-yk

porte, la confusion , qui était déjà fort grande, augmenta infiniment, par rarrirée des troupes que son fils amenait à son secours. Il avait beau leur crier qu’ils reculassent pour dégager la rue, ils ne l’entendaient point, et allaient toujours en avant. Pour surcroît de malheurs , un des plus grands éléphants , étant tombé de travers au milieu de la porte , la tenait comme fermée , de sorte qu’ils ne pouvaient plus ni avancer ni reculer. L’embarras et le trouble passaient tout ce qu’on peut dire.

Pyrrhus, voyant l'agitation de ses gens poussés et repoussés comme par des Ilots, dta l'éclatante aigrette qui distinguait .son casque et qui le faisait reconnaître, et, se confiant en la bonté de son cheval, il se jeta au milieu des ennemis qui le poursuivaient. Comme il combattait en désespéré, un des ennemis l’approcha et lui donna un grand coup de javeline au travers de la cuirasse. La blessure ne fut ni grande ni dangereuse : Pyrrhus tourne aussitôt contre celui qui l’avait frappé; c’était un simple soldat , fils d’une pauvre femme d’.4rgos même. Cette mère regardait le combat de des- .sus le luit d’une maison, comme toutes les autres femmes.

Voyant donc son fils s’attacher à Pyrrhus , hors d’elle-môme , et saisie de frayeur pour le grand péril auquel il s’exposait , elle prit à deux mains une grosse tuile, et la jeta sur Pyrrhus : elle lui tomba justement sur la tête; cl, le casque n’ayant pu parer le coup , dans le moment d’épaisses ténèbres lui couvrent les yeux , ses mains lâchent les rênes , il tombe de sou cheval sans être remarqué de personne; mais , bientôt après , un soldat qui le reconnut l’acheva en lui coupant la tête.

Le bruit de cet accident fut bientôt répandu. Alcyonée, fils d’Antigone, ayant pris cette tête , poussa à toute bride vers son père , et la jeta à scs pieds. Il en fut fort mal re^u, comme faisant un personnage indigne de son rang. Antigone, rappelant dans sa mémoire le sort de son aïeul Antigone et celui de son père Démélrius , ne put refuser des larmes à un spectacle si lugubre, et fit rendre des honneurs magnifiques au mort. Après s’être rendu maître du camp et de toute l’armée de Pyrrhus, il traita avec beaucoup de bonté et de générosité Hélénus son fils, aussi bien

que tous scs amis, et les renvoya en Épirc.

On ne peut refuser le titre de grand capitaine à Pyrrhus, après l’estime particulière qu’en ont faite les Romains , et surtout après le témoignage glorieux que l’on dit lui avoir été rendu par l’homme du monde le plus digne d’être cru sur ce qui fait le mérite guerrier, et le plus capable d’en juger sainement et avec connaissance de cause. Tite-Live' , sur le témoignage d’un historien qu’il cite sans le garantir , rapporte qu’Annibal , interrogé par Scipion, qui il regardait comme le plus grand et le plus habile général, mit au premier rang Alexandre , Pyrrhus au second, et ne se plaça lui-même qu’au troisième.

Il caractérisa Pyrrhus en ajoutant, « qu’il « était le premier qui eût enseigné l’art des « campements ; que personne n’avait su mieux a que lui prendre scs postes et ranger scs O troupes; qu’il avait eu l’art de gagner les Il hommes et de sc les attacher ; en sorte que O les peuples d’Italie auraient mieux aimé l’a- « voir pour maître , tout étranger qu’il était , « que le peuple romain , qui , depuis tant « d’années, tenait le premier rang dans le n pays. »

Pyrrhus pouvait avoir ces grandes qualités, quoique pourtant j’aie de la peine à comprendre comment Aniiibnl a pu dire qu’il était le premier qui eOt enseigné l’art des campements. Avant lui les autres généraux et rois grecs ne possédaient-ils par cet art-là? Il est vrai qu’il l’a enseigné aux Romains, et c’est à quoi il faut se borner. Mais enfin ces grandes qualités seules ne font pas , ce me semble, le grand capitaine ; elles lui manquèrent même , en plusieurs occasions. Il fut vaincu par les Romains près d’Asculum , pour avoir mal pris son terrain; il manqua la prise de Sparte, pour en avoir différé l’attaque de quelques heures ; il perdit la Sicile, pour n’avoir pas assez ménagé l’esprit des peuples; il se perdit luimême à .\rgos , pour s’être engagé témérairement dans le milieu d’une ville ennemie. On pourrait rapporter beaucoup d’autres fautes qu’il fil , même par rapport à l’art militaire.

N’en est-ce pas une essentielle, indigne d’un grand capitaine et d’un roi , de s’exposer tou-

I Liv. lib 35, n. H.

jOügle

Jours sans m(^nagemcnt comme un simple soldat , de combattre dans les premiers rangs comme un aventurier; de tirer plus de vanité d'une action personnelle, qui montrait seulement beaucoup de force de corps et d’audace , que de la conduite sage et attentive d’un général qui veille à la sûreté du tout, et qui ne confond pas son mérite et ses devoirs avec ceux d'un simple soldat? On a pu remarquer que ç’a été la assez le défaut des rois et des généraux de ce siècle , séduits sans doute par le faux éclat de la témérité heureuse d’Alexandre.

N'cst-ce pas un autre grand défaut dans Pjrrhus, de n’avoir suivi aucune règle dans l’entreprise de ses guerres , de s’y être livré aveuglément .sans réflexion , sans cause, par tempérament, par passion , par habitude , par impuissance de se tenir en repos , et par pure incapacité de faire autre chose que ferrailler? qu’on me pardonne cette expression. Il me semble qu’un tel caractère approche fort d’un héros de roman et d’un chercheur d’aventures.

Mais le défaut qui caractérise davantage Pyrrhus , et qui aura le plus choqué tous m(*s lecteurs, c’était do former des entreprises trop légèrement , de se livrer sans examen aux moindres apparences de succès, de changer de desseins et de vues avec une facilité qui marquait peu de consistance d’esprit et même peu de jugement; en un mot , de tout commencer et de ne rien finir. Toute sa vie n’a été qu’une suite d’incertitudes , de variations, de changements. Transporté , en différents temps, par une ambition inquiète et impétueuse, dans la Sicile, dans l’Italie, dans la Macédoine , dans la Grèce , il ne fut nulle part moins que dans l’Épire, lieu de sa naissance et de son domaine. Donnons-lui donc le titre de grand capitaine , si , pour le mériter , il ne faut que du courage , de la valeur et de l’audace ; car, pour ces qualités, il ne l’a cédé à personne. En le voyant dans les combats, on croirait voir la vivacité, l’intrépidité, et celte ardeur martiale d’Alexandre. Mais certainement il n’a pas eu les qualités d’un bon roi , qui , aimant véritablement ses peuples, fait consister son courage à les défendre , son bonheur à les rendre heureux , sa gloire à leur procurer une paix tranquille et assurée.

Il*

|j> réputation des Romains ' commençant è faire du bruit parmi les nations étrangères , par la guerre de six ans qu’ils avaient soutenue contre Pyrrhus, qu’ils forcèrent enfin & quitter l’Italie pour retourner honteusement en Épire, Wolémée Philadelphe* envoya des ambassadeurs à Rome pour leur demander leur amitié. Les Romains furent charmés de se voir recherchés par un si grand roi.

Pour répondre à scs honnêtetés, l’année suivante ’ ils envoyèrent aussi une ambassade en Égypte. Les ambassadeurs furent, Q. Fabius Gurgès, Cn. Fabius Pictor, Numérius son frère , et Q. Ogulnius. Ils firent voir un désintéressement qui marquait bien leur grandeur d'âme. Ptolémée, dans un régal qu’il leur donna, fit présent à chacun d’eux d'une couronne d’or. Ils la reçurent, pour ne le pas désobliger en refusant l’honneur qu’il leur faisait; mais, le lendemain malin, ils allèrent mettre ces couronnes sur la tète des statues du roi qui étaient dans les places publiques de la ville. A leur audience de congé , le roi leur ayant encore fait des présents considérables, ils Ic's reçurent comme ils avaient fait les couronnes; mais dès qu’ils furent arrivés à Rome, avant que d’aller au sénat rendre compte de leur ambas.sadc, ils les mirent tous dans le trésor public ; et , par ces deux belles actions, ils firent voir qu’en servant le public » les gens de bien ne doivent se proposer d’autre avantage pour eux-mémes que l’honneur de se bien acquitter de leur devoir. La république ne se laissa pas vaincre ici cn noblesse de sentiments. Le sénat et le peuple voulurent qu'on donnât aux ambassadeurs, pour les services qu’ils avaient rendus à l’état, une somme équivalente à ce qu’ils avaient remis dans le trésor public. Voilà un beau combat de gloire et de générosité, où l’on ne sait à quel parti attribuer la victoire! Où trouve-t-on maintenant des hommes qui se dévouent ainsi an bien public sans aucun retour d’intérêt, et qui entrent

* An.M.Xi30;«T. J.C.Zri.

* Lit. Epit. lib. I. — Eutrop. lib. 2. [ 15. ].

* An. M. 3731 ; av. J. C. 273. — Ur et Eutrop. ibid. — Val. Max. Hb. 4, cap. 3. — Dtod. in Eicerpt.

* « De publico sclliecl minisierio afbü ciilqunin preter « lauüembeoé adminUtrali offlcU accederedebcrejudl- « tantes.» (Val. Max. )

4;îo

dons les charges ec dans les emplois sans aucune vue de s’y enrichir? Mais aussi où Irouvct-on des étals et des princes qui sachent ainsi estimer et récompenser le mérite? On voit ici, dit un historien trois beaux modèles, de libëralilë dans Plolëraée, de désintéressement dans les ambassadeurs, d'équité dans le peuple romain.

g VIII. AtiiSsbs auiégéb n pbise pai Ahtioore.

JL'STB PL'.SITIOS de SOTADC, POETE SATIBIQDB. RÊ-

TOLTE DE MaBAA COSTBE PuiLADELPUE UoBT DE

PHILBtEBE.TO.TDATBUE DD EOVADHE DE PbEGABB

Modt d'Afitiocuds Sotee : soK fils Astiochds .

SDBXOMIiB Théut, LDI scccEde, Tbavaux de Pto-

lémBe utiles poub le comme hce. Accommodement

DE MaGAS avec PUILADELPIIE ; MOET DD PEEMIEB.

Odeebe ENTEE Antiocudb ET PtolèmBb. Révolte

DE l'OeIENT CONTEE ANTIOCIIDS. RÉUNION DBS DEDX

BOIS. IIOBI DE PtOLÉMÉE PuII.ADELPME.

Depuis que la Macédoine s’était soumis les Grecs, et les avait rendus dépendants de son autorité, il semble qu’en perdant leur liberté ils avaient perdu ce courage et celte grandeur d'âme qui jusque-là les avait si fort distingués des autres peuples. Ils paraissent entièrement changés , et on ne reconnaît plus leur ancien caractère. Sparte, autrefois si flére, et en possession de dominer sur toute la Grèce, souffre maintenant avec patience le Joug d’une domination étrangère, et se laissera bientôt ass(!rvir nu dedans par des tyrans qui la traiteront avec la dernière cruauté. Nous verrons Athènes, si Jalouse anciennement de sa liberté, et si formidable aux plus puissants rois, courir, pour ainsi dire, à la servitude, et, à mesure qu'elle changera de maîtres, leur prodiguer successivement les plus basses et les plus indignes flatteries. Elles feront l’une et l’autre quelques efforts , de temps en temps , pour se rétablir dans leur ancienne liberté, mais toujours faiblement et sans succès.

Quelques années après la mort de Pyrrhus*, Antigone Gonatas, roi de Macédoine, étant devenu fort puissant et par ceU même formidable aux états de la Grèce, les Lacédémoniens et les Athéniens tirent une ligue contre lui, et

> Valère Moiiidc.

• An. M. 3736; iv. J. G. 368. - Jiultn. lib. 36, cap. 2.

Vausan.io Lacon. psg. 168, cl In Aille, pag. 1.

engagèrent Ptoiémée Philadclphe à y entrer. Antigone, pour dissiper la ligue qu’avaient formée ces deux peuples, et pour en prévenir la suite, commença, sans perdre de temps, par mettre le siège devant Athènes. Pioléaièe aussitôt y envoya une flotte dont il donna le commandement à Patrocle, un de scs généraux ; et Arée, roi de Lacédémone, se mil à la tète d’une armée pour secourir la place par terre. Patrocle , dès qu’il fut arrivé devant la ville, conseilla à Arée d’attaquer les ennemis, cl promit en môme temps de fai e sa dcscenle et de les charger par derrière. Le conseil était sage, et ne pouvait manquer d’avoir un heureux succès; mais Arée, qui manquait de provisions, aima mieux retourner chex lui. La flotte, qui ne pouvait pas agir seule, en fil antant, et s’en retourna en Égypte sans rien faire. C'est l’inconvénient ordinaire des troupes de divers pays , commandées par des chefs qui n’ont entre eux ni subordination ni bonne intelligence. Athènes, abandonnée ainsi par ses alliés , demeura en proie à Antigone, qui y mit garnison.

Patrocle ', en s'en retournant, rencontrât Caune, ville maritime de la Carie , Sotade, poète cnlièremcnl décrié pour la licence effrénée et de scs vers et de ses moeurs. Il n’épargnait dans scs poésies satiriques ni ses meilleurs amis, ni les plus gens de bien , ni même la personne sacrée des rois. Chez Lysimaque, il affectait de noircirpar des médisances atroces la réputation de Ptoiémée ; et quand il était t la cour de celui-ci, il traitait de la même sorte Lysimaque. Il avait composé une satire violente contre Ptoiémée, où U y avait des traits sanglants sur son mariage avec Arsinoé, sa propre soeur. Pour éviter la colère de ce prince, il s’élail sauvé d’Alexandrie. Patrocle crut devoir faire un exemple d’un misérable qui avait fait un si grand affront à son maître. Il lui fil mettre du plomb autour du corps, et le lit Jeter dans la mer. C’est une race bien dangereuse et bien détestable que ces poètes satiriques de profession, qui ont renoncé à toute probité cl à toute pudeur, et dont la plume, trempée dans le fiel le plus amer, ne respecte ni rang ni vertu.

< An. U. 3737; et. J. C.267.-Atb<'n. lib. It. pxg 630

Digitize"’'

Une révolte suscitée en Egypte * par un prince de qui il semblait que Ftolémée n’avail rien de pareil à craindre, loi donna beaucoup d’occupation. Magas , gouverneur de la Cyrénaïque et de la Lybie, ayant levé l’étendard de la révolte contre Ptolémée , son maître et ^ son bienftiiteur, se fit déclarer roi de ces provinces. Us étaient frères de mère ; car il était fils de Béréi\iie et de Philippe , officier macédonien , qu’elle avait eu pour mari avant que d’être à Ptolémée Soter. Aussi fut-ce h sa prière et par son crédit que Magas obtint cette vice-royauté , quand elle revint à la couronne par la mort d’Ophellas, comme il a été marqué ci-devant. U s’y était si bien affertni par une longue possession et par son mariage avec Apamée, fille d’Antiochus Soter, roi de Syrie, qu’il entreprit de se rendre indépendant. Comme l’ambition n’a point de bornes, il poussa ses prétentions encore plus loin. Non content d’enlever à son frère les dem provinces qu’il gouvernait, il voulait même le détrôner. II mena en Égypte pour cet effet une grande armée ; et, prenant la roule d'Alexandrie, il se rendit maître, en passant, de Parétonium, qui est une ville de la Marmarique.

La nouvelle qu'il reçut de la révolte des Marmarides dans la Libye, l’empécha de pousser cette expédition plus loin, il retourna sur ses pas pour y mettre ordre. Celle retraite donnait une belle occasion à Ptolémée , qui s’était avancé sur la frontière à la tête d'une armée , de le charger et de le défaire entièrement : mais un nouveau péril l’appela Iniméme d’un autre côté. Il découvrit un complot qu’avaient fait contre lui quatre mille Gaulois qu’il avait pris à sa solde , qui n'allait pas à moins qu’à le chasser d’ Égypte et à s en saisir eux-mêmes. Pour prévenir leur coup , il revint en Égypte, et mena les conjurés dans une lie du Nil, où il les renferma si bien, qu'il les y lit tous mourir de faim , exceplé ceux qui aimèrent mieux s’entre-tuer que d’y languir ainsi.

Magas *, après avoir mis ordre aux troubles qui l'avaient fait retourner sur ses y as . reprit ses desseins sur l'Égypte; et, pour y mieux

• An. M. 3739; iv. J. C. ÎC5. - Pauun. to Allie. |Mg. 12 ei 13.

• An. .M.37<0;av.J.C.261.

réussir , il engagea sou beau-père Anliochns Soter à y entrer. Il fut résolu entre eux qu’Anliochus attaquerait Ptolémée d’un côté, et Magas de l’autre. Ptolémée, qui ftil averti secrètement de ce traité, prévint Antiochus, et lui donna tant d’occupation dans tontes ses provinces maritimes par les descentes et les ravages qu’y firent les troupes qu’il y envoya , que ce prince ht obligé de demeurer dans ses propres états pour les défendre; et Magas, qui avait compté sur la diversion qu’il ferait , be jugea pas à propos d’entrer en action de son côté quand il vit que son allié ne faisait pas l’effort auquel il s’était attendu.

L'année suivante, mourut Pfailétère ', fondateur du royaume de Pergame, à l’ège de quatrevingts ans. Il était eunuque, et avait eu pour maître Docime, officier de l'armée d'Ant'igone. Docime ayant quitté ce prince pour entrer au service de Lysimaqne, Philétèrelesuivit. Lysimaque, lui trouvant beaucoup de capacité, le prit pour son trésorier et lui confia la ville de Pergame , dans le chAlean de laquelle était le trésor. Il servit Irès-fidélemcnl Lysimaque dans ce poste pendant un grand nombre d’années. Mais son attachement aux intérêts d’Agalhocle , le fils aîné de Lysimaque, que les intrigues de la jeune Arsinoé , fille de Ptolémée Soter, firent périr comme on l’a vu ci-dessus, et la douleur qu’il témoigna de sa mort tragique , le rendirent suspect à cette jeune reine, et elle prit dt's mesures pour le perdre. Pbilélère , qui s’en aperçut, prit le parti de se révolter; et , aidé, dans sou dessein, de la protection de Séleucus, il y réussit, et se maintint dans la possession de la ville et des trésors de Lysimaque, à la faveur des troubles qui survinrent après sa mort et celle de Séleucus, qui arriva sept mois après. Il se conduisit avec tant d’adresse et d’habileté dans toutes les brouilleries des succesaenrs de ces deux princes, qu'il conserva la place et tous les pays d’aleatour, dont il jouit lui-même pendant vingt ans, et qu’il en forma un état qui subsista pendant plusieurs générations dans sa famille et fut l’un des plus putssaiiU états de l’Asie. 11 avait deux frères , Eumène et Altale , dont le premier, qui èUit

t An. M. 37M; ir. I. C. *î3. - ftu»6. Ilb. 13, pas. 82J. Oil. — Pauain. In Au. pas. 13-18.

r*lné, avait un fils nommé aussi Eumènt , qui succéda à son onde et régna viiigt-deui «ns.

C'est ici l’année que commença la première giHTrc punique, qui dura vingt-quatre ans, entre 1er. Romains et les Carthaginois.

Nicoméde, roi de Bitliyiiic', ayant fait bâtir une ville prés det’endroit où était auparavant Astacus, que Lysimaque avait détruite, lui donna le nom de yicomédie. 11 en est beaucoup parlé dans l'histoire du Bas-Empire, parce que plusieurs empereurs romains y Q rent leur r^idence.

Anthiochus Soler voulut profiter de la mort de Philétére, et s'accommoder de ses états; mais Enménc, son neveu et son successeur, avec une belle armée qu'il leva pour se défendre lui livra bataille près de Sardes, et le battit si bien , que non-seulement il garda ce qu'il avait déjà, mais il agrandit même considérablement ses étals par cette victoire.

Antiochus ■ , après cette défaite , revint à Antioche. Il fit mourir un de scs fils*, qui avait remué pendant son absence, et fit proclamer roi l’autre, qui portait le même nom que lui. H mourut fort peu après, et lui laissa tous ses états. Il l’avait eu de Slratonice, fille de Dé‘métrius, qui de sa belle-mère devint sa femme de la manière que l’on a vu ci-dessus.

Ce nouvel Antiochus', quand il parvint à la couronne, avait pour femme Laodicc, sa sœur de père. Il prit ensuite le surnom de Tlteos, qui veut dire Dieu ; et c’est par là qu’on le distingue encore aujourd’hni des autres rois de Syrie qui ont porté le nom d’ Antiochus. Les .Milésiens furent les premiers qui le lui donnèrent, pour lui témoigner leur reconnaissance de les avoir délivrés de la tyrannie de

' An. M. 3712; tr. J. C. 2C>2. - P«u«an. Ellac. 1 . psg. «16. — Eu«b. In Chron. Trebnll. Pollto in GalBen. -Ammiu. Marccli. Ilb. «2. cip.8 - Menia, cap. 2t. — Strab. Ilb. 13. pag. 6iii.

> An. M. 3713; av. J. C. 201. -Trog. In prolog. »b 2B.

• M. de La Naurc prétend qu7I j a errenr dans ce »nimaire de Trogne Pompee. On penl contuller n dlMcrla- Uun.lome Vil det Mémolratde l'Académie dea laactip- Uoiu.

* An. M. 3711 ; ar. y. C. ISO. — Poljan. Siraleg. Ub. 8, cap. SO. — Appkn. in Sir. pag.130. — JiitUn. Ilb. 21, aap. 1.

Timarque. Ce Timarque était un gouverneur de la Carie, sous Plolëmée Philadelphc, qui, outre l’Égypte , avait alors la Célésyrie et la Palestine, et les provinces de Cilicie, Paniphylie, Lycie et Carie, dans l’Asie Mineure. Il s’était révolté contre son maître, et avait choisi Milel pour sa résidence. Pour se défaire de ce tyran, les Milésiens avaient eu recours à Antiochus, qui le défit et le tua. Ce fut pour cela qu’ils lui rendirent des honneurs divins, et lui donnèrent même jusqu’au titre de Dieu ; flatterie impie, fort à la mode dans ces siècles-U pour les princes régnants! car les Lemniens', avaient aussi fait des dieux de son père et de son grand-père, et leur avaient élevé des temples ; les Smyrniens en firent autant pourStratonice.sa mère.

Bérosc , le fameux historien de Babylonc ', vivait AU commencement du règne de ce prince; car il lui déd’ia son histoire. Pline dit qu’elle contenait les observations astronomiques de quatre rent quatre-vingts ans.Babylone ayant pourmattres desMacéilonicns, Bérose apprit leur langue^, et passa premièrement à Cos, célèbre par la naissance d’Hippocrate, et y établit une école où il enseignait l’astronomie et l'astrologie. De Cos il alla à Athènes, où, malgré la vanité de son art, il s’acquit tant de réputation par scs prédictions astrologiques, qu’on lui éleva dans le gymnase ', où se faisaient tous les exercices de la jeunesse , une statue avec une langue d’or. Joséphe et Eusèbe nous ont conservé d’cxccllciits morceaux de cette histoire, qui répandent de la lumière sur plusieurs endroits de l’ancien Testament, et sans lesquels il serait presque impossible de donner une suite exacte des rois de Babylone.

Ptolémé*c *, ayant à cœur d’enrichir son royaume, imagina un moyen d’y attirer tout le commerce de l'Orient qui se faisait par mer. Ia’s Tyriens en avaient été en possession jusque-là. Ils le faisaient par mer jusqu’à Élath, et de la par terre jusqu’à Rhinocorura, et de Ithinocorura encore par mer jusqu’à Tyr. Élath

> Alhsn. lib. 8. pag. 2S5.

• Tutian. in Ural. c»nlr. Gm. psg. 171. — PUa 8b. 7, cap. bC.

• Vitniï. 9. 7.

• Plin. 7. 37.

• An. U.37ij; av. y. r. 2a'>9.

el Rhinocorurn élaicnt deux ports de mer : le premier, sur la côte orientale de In mer Rouge ; et le second, dnnsle fond de la Jlétlilerranée, entre l’Égypte et la Palestine, près de l'embouchure de la rivière d’Égypte.

Pour attirer ce commerce dans son royaume ‘, Ptolèmèe cnit qu’il rallnit faire bittirune ville sur la côte oiTidenlale de la mer Rouge, d’où partiraient les vaisseaux. Il la bètit presque sur la frontière d’Éthiopie, et lui donna le nom de sa mère Bérénice. Le port n’étant pas fort bon, on se servit de celui de Mros-lforraos, qui était tout proche et beaucoup meilleur: et c’était lù que venaient aborder toutes les marchamlises de l’Arabie, de l’Inde, de la Perse et de l’Éthiopie. De lA on les transportait sur des chameaux à Coptos, d’où elles descendaient sur le Nil à Alexandrie, qui les luumissait A tout l’Occident , el renvoyait en échange à l’Orient toutes les marchandises de l’Occident. Mais, comme le chemhi de (ioptos à la mer Rouge traversait des déserts où l’on ne trouvait point d’eau, ni de villes, ni même de maisons pour loger, Ptolèmèe, pour y remédier fit faire un canal qui allait le long du grand chemin, et aboutissait au Nil, dont il tirait son eau; et le long de ce canal il fit bèlir des hôtelleries dans les endroits où les traites le demandaient, afin que les passagers y pussent trouver le couvert et les commodités nécessaires pour eux el pour leurs bêtes.

Il ne se contenta pas de tous ces travaux. Comme son dessein était d'attirer absolument tout le commerce entre le levant et le couchant dans scs états, pour le protéger en même temps qu’il le facilitait, il équipa deux flottes*, l’une dans la mer Rouge, et l’autre dans la Méditerranée. Celle de la Méditerranée était très-belle, et avait des vaisseaux d’une grandeur fort extraordinaire. Il y en avait deux à trente rangs de rames, un à vingt, quatre A quatorze, deux A douze, quatorze A onze, trente A neuf, trentesept A sept, cinq A six, et dix-sei)t A cinq. Ola faisait en tout cent douze vaisseaux. Il en avait une fois autant A quatre et trois rangs , sans compter un nombre prodigieux de petits vaisseaux. Avec une flotte si formidable, non-seu-

' Slnb. Ub 17. pag. 815. - Plin Ub. #, cap 33.

• XkowfU. layH. 17. - Albea. 8b. &. pag. 3U3.

loment il mit le commerce A couvert de foute insulte, mais il tint aussi tant qu’il vécut, dans une entière sujétion, la plupart des provinces maritimes de l’Asie Atincure, comme la Cilicie, la Pamphilie, la l.ycie, el la Carie, jusqu’aux Cyclades.

Magas, roi de Cyréne et de Libye ', se voyant fort Agée! inflrme, lit faire des ouvertures d’accommodement à Plolémée, son frère, et lui fli proposer le mariage de Bérénice, sa fille unique, avec le lils ainé de Plolémée, et de lui donner tous ses étals pour dot. La négociation réussit , et la paix se lit à ces conditions.

Mais, avant l’exécution, Magas vint A mourir, après avoir gouverné cinquante ans la Libye cl la Cyrénaïque *. Sur la fin de ses jours il s’abandonnait aux plaisirs, et surtout aux excès de la table , qui alTaiblirent beaucoup sa. santé. Après sa mort, sa veuve Apamée, que- Justin apiidlc Arsinoé, résolut de rompre le mariage de sa fille avec le fils de Ptolémi^, qui avait été conclu sans son consentement. Pour cet elfel, elle fit solliciter en Macédoine Démé- Irius, frère de père du roi Antigone Gonatas , de venir A sa cour, en l’assurant qu'elle lui donnerait sa fille et la couronne. Il ne tarda pas de s’y rendre. Dès qu’Apaméc l’eut vu, elle conçut pour lui une passion violente, et résolut de le prendre elle-même |>our son époux. Dés ce moment, il négligea la fille pour s’attacher à la mère ; et^ se croyant par sa faveur au-dessus de tout, il commença A traiter la jeune princesse , les ministres et les ofliciers de l’armée, avec tant de hauteur et d'insolence, qu’il se forma une conjuration contre lui. Bérénice elle-même conduisit les conjurés jusqu’A laporte de la chambre de sa mère , où on le tua dans son lit, quoique Apamée fit tous scs elforU pour lui sauver la vie, jusqu’A le couvrit de son propre corps. Après cela Bérénice alla- en Égypte, où son mariage s’acheva avec Ptolémée. Pour Apamée, un la reuvoya àson frère Antiochus Théus, en Syrie.

Elle sut si bien aigrir son esprit contre Ptolémée , qu’eiifln elle le porta A entreprendre *

> An. M. 3716; IV. J. C. 258.

• An. H. 3747 ; tv. J. C. 257. - Albcn. Ub. 13. pag. 550. — iuiUn. hb. 38, cap. 3.

a An. M. 3748 ; iv. J. C. 2M. — liieron. in DaoM

une guerre de longue durée, fort Yiolcute, et qui eut des suites très-fuuestes pour Aotiocbus, comme la suite le fera connaître.

Ptolémée ' ne se mit point lui-mème à la tète de ses armées. Sa santé était trop délicate pour l'exposer aux fatigues d’une campagne , ou aux incommodités d’un camp. Il se con^ tenta d’j^ employer ses généraux. Antiochus, qui était dans la Oeurde l’àge, entra lut-méme en campagne, et mena avec lui toutes les foi^ CCS de Babylone et de l’Urient pour pousser cette guerre avec la dernière vigueur. L’histoire ne nous a pas conservé le détail de ce qui s’y passa; ou peut-être qu’il n’y eut pas de grands avantages remportés de part ni d’autre, ni d’événements fort considérables.

Malgré la guerre*, P tolëmee n’oubliait pas sa bibliothèque : il continuait toujours à l’enrichir de nouveaux livres. Il était aussi fort curieux de portraits et de dessins des bons maîtres. Aratus, le fameux Sicyonien, était un de ceux qui lui en cherchaient en Grèce ; et il le servit si bien dans le goût qu’il avait pour ces raretés , que Ptolémée en conçut de l'amitié pour lui et loi Ot présent de vingtcinq talents*, qu’il employa pour soulager ceux de Sicyone qui étaient dans le besoin, et pour racheter ceux qui étaient retenus captifs.

Pendant qu’Anliochus* était occupé de la guerre d’Égypte , il se lit un grand soulèvement dans les provinces d’Orient , à quoi son éloignement l’empècha de pourvoir asseï promptement. Ainsi la révolte s’augmenta et se forliOa si bien, qu’il n’y eut plus moyen d’y remédier. Ces troublesdonnèrenl lieu au commencement de l’empire des Parthes.

L’occasion de ces troubles fut qu’Agathoclc* , qui était gouverneur du pays des Par- Ihes pour Antiochus , voulut faire violence à un jeune garçon du pays , nommé Téridate. Arsace , frère du jeune garçon , qui était d’une

* An. U. artg; iv. J. C. SS5.- 8(nb. Ilb. 17. pa«. 789. — Uleroo. In Daniel.

* An. U. 7730; st. i. C. 854. — PtnL In Arato. pag. 1031.

* Vingu-cinq mille écut. =* 2i ulenU plol^malques , ' 212 000 fr. E. B.

« An. M. 3TM : et. J. C. 250.

* ArrUa. in Parlb. apu4 Pbol. cod. 56. Syocell. PH- *»•

basse luiissance ' , mais qui avait du courage et de l’honneur, pour délivrer son frère de ta brutalité de ce misérable, ayant ramassé quetque-uns de scs amis , ils se jettent sur le gouverneur , le tuent , et se sauvent avec quelques gens qu'ils assemblèrent pour se défendre contre les poursuites auxquelles un coup aussi hardi les exposait. Leur |iarli se grossit si fort par la négligence d’Antiochus , que , dans très-peu de temps, Arsace se trouva assez puissant pour chasser les Macédooiens de la province et la gouverner lui-mème. Les Macédoniens en étaient toqjours demeurés maîtres depuis la mort d’Alexandre , d’abord sous Eumène , puis sous Antigone, après lui sous Sé- Icucus-Nicator , et en dernier lieu sous Antiochus.

A peu près dans le même temps* , Théodote se révolta aussi dans la Bactriane , et, de gouverneur qu’il était , se flt roi de cette province. Il en soumit les mille villes qu’elle contenait, pendant qu’Antioebus s’amusait à la guerre d’Égypte ; et il s’y fortifla si bien , qu’il ne fut plus possible de le réduire. Cet exemple fut suivi par les autres nations de ce cèté-là , qui secouèrent toutes le joug en même temps ; de sorte qu’ Antiochus perdit toutes les provinces orientales de son empire qui étaient au delà du Tigre. Ceci arriva , selon Justin , lorsque L. Manlius Yulson et M. Alilius’ Régulus étaient consuls à Rome , c’est-à-dire la quatorzième année de la première guerre punique.

Les troubles et les révoltes de l’Orient' firent enfin venir à Antiochus l’envie de se débarrasser de la guerre qu’il avait avec Ptolémée. La paix se fil entre eux, dont les conditions furent qu’Antioebus répudierait Laodice pour épouser Bérénice* , fille de Ptolémée; et que, déshéritant les enfants du premier lit , il assurait la couronne à ceux qui naîtraient de ce mariage. Après la ratification du traité , Antiochus répudia Laodice, quoiqu’elle fût sa soeur de père, et qu’il en eût eu deux fils: Ptolémée s’embarqua à Pëluse , et lui ametia

< Jutlin. Ilb. «, rap. 4.— Straboo lib. il, pag. 5i&.

> JuiUa. et Strab. Ibid.

a Dans tous les fastes U y a C. Alilitu.

s Ad. M. 37&5; av. i. C. 849. — HieroD. In Daniel. U.

s Polyrn. Strateg.lib.S.cap.SO. — Albco.lib.Apag.tô.

sa &ye à Sélencie , port de mer pràs de Kembouchure de fOronle , rivière de Syrie , où Aniiochas la vint recevoir; et le mariage s’y lit avec une grande magnificence. Ptolémëeaimait tendrement sa fille'. Il donna ordre qu'on lui portât régulièrement de l’eau du Nil, afin qu’elle n’en bût point d’autre , la croyant meilleure pour sa santé. Il est rare que des mariages formés uniquement par des vues de politique , et fondés sur des conditions si injustes , ne soient pas suivis de succès malheureux et funesles.

Ce que je viens de rapporter du mariage de la fille de Ptolèmèe avec Ant'iochus avait été clairement prédit par le prophète Daniel. Je répéterai ici le commencement de celte prophétie, qui a été expliqué ailleurs; afin que d’un même coup d’œil on voie et on admire la prédiction des plus grands événements de notre histoire , accomplie à la lettre.

Je vais vous annoncer la ednW*. C’est l’homme vêtu de lin , qui parle de la part de Dieu à Daniel. Jl y aura encore trois rois en Perse : Cyrus , qui régnait actuellement; Cambyse, son fils; et Darius fils d’Hystaspc. ilualriéme s'élèvera , par ta grandeur de ses richesses et de sa puissance, au-dessus de tout ; •< , lorsqu’il sera devenu si puissant et si riche , il animera tous les peuples contre le royaume des Grecs. C’est Xerxès, qui marcha contre la Grèce avec une armée formidable.

Mais il s'élèvera un roi vaillant^, qui dominera avec grande puissance , et qui fera ce qu’il lui plaira. A ces traits on reconnaît aisément Alexandre.

Et , après qu'il sera le plus affermi*, son royaume sera détruit par sa mort ; et il se partagera vers les quatre vents du ciel. Il ne passera point à sa postérité , et son royaume ne conservera point ta même puissance qu'avait eue ce premier roi , car son royaume sera déchiré ; et il passera à des princes étrangers, outre ces quatre plus grands. Nous avons vu le vaste empire d’Alexandre partagé en quatre grands royaumes ^ , sans parler des princes

* Alben.lib.^pag. 45.

* Daniel, cap. 11. v. i.

* Ibid. V. a

* • Tùm mailmum in lerrli Macoütfium regnum do-

étrangers qui fondèrent des royaumes dans la Cappadoce , dans l’Arménie , dans la Bithynie, à Héraclée , et sur le Bosphore. Tout cela est présenté Daniel.

Le prophète passe ensuite au mariage et é la paix dont je viens de parler.

Le roi du Midi se fortifiera'. L'un de ses princes sera plus puissant que lui ; il dominera sur beaucoup de pays , car son empire sera grand. Quelques années après*, ils feront alliance ensemble, et ta fille du roi dn Midi viendra épouserle roi de l'Aquilon pour faire amitié ensemble. Mais elle ne s'établira point par un bras fort, et sa race ne subsistera point. Elle sera livrée elle-même avec les jeutus hommes qui l'avaient amende, et qui l’avaient soutenue en divers temps.

Il faut remarquer qu’ici , et dans toute lasuite du chapitre , Daniel ne fait attention qu’aux rois d’Egypte et de Syrie , parce que ce sont les seuls qui oient fait la guerre au peuple de Dieu.

Le roi du Midi se fortifiera*. Ce roi du Midi est Ptnlémée, fils de Lagus, roi d’Égypte ; et hî roi du Septentrion est Séleucus Nicator, roi de Syrie. En effet, c’est là justement leur situation à l’égard de la Judée ; car elle a la Syrie au nord, et l’Égypte au sud.

Selon Daniel , le roi d’Égypte qui régna le premier après Alexandre, Ptolémée Soter, qu’il appelle te roi du Midi, sera puissant ; confortabitur. Tout ce qu’on en voit dans l’histoire justifie pleincmentia justesse de ce caractère : car il était maître de l’Égypte, de la Libye, de la Cyrénaïque, de l’Arabie, de la Palestine, de la Célésyrie , de la plupart des provinces maritimes de l’Asie Mineure ; de l’tle de Cypre ; de plusieurs des fies de la mer Égée, qu’on nomme aujourd’hui l’Archipel ; et de quelques villes même de Grèce , comme Sicyone et Corinthe.

Après cela, le prophète parle d’un autre des quaires successeurs de cet empire *, lesquels

« menqae, iodé morte Alexaodri distraclum In mulu rcc gfu » dum ad le qulaque opes rapiont lacérantes n'rit bus. » (Lit. lib. 45, n. 9.)

I Daniel, cap. 11. T. 5.

* a Ei de principibus ejus prvraleblt super enm^ et « domiDabilurdUloiie:mullaeDiu donûoaUoejtis. •

<0^ 4Stt

n appelle princes ou gomemeurs : c'est Séleurus Nicator, roi du Septentrion, dont il dit qu’il sera plus puissant que le roi du Midi , et sa domination plus étendue; car c’est ce que veut dire l'expression qu'il emploie , et se fortifiera au-dessus de lut , et il dominera. Que ses états fussent plus grands encore que ceux du roi d'Égypte, c'est un fait bien aisé i vérifier : car il avait sous lui tout l'Orient depuis le mont Taurus jusqu’à l’Indus, et plusieurs provinces de l’Asie Mineure entre le mont Taurus et la mer Égée ; et, un peu avant sa mort, il eut encore, outre cela, la Thrace et la Macédoine.

Immédiatement après , il parle de la venue de la fille du roi du Midi vers le roi du Septentrion et de l'accord ou traite' de paix qui se fera à cette occasion entre les deux rois; ce qui marque visiblement le mariage de Bérénice , Glle de Ptolémée, roi d'Élgypte , avec Antiochus Théus, roi de Syrie, et la paix qui se lit entre eux en considération de celte alliance. Tout arriva précisément comme l'avait prédit le prophète. La suite de l'histoire nous montrera la fin funeste de ce mariage, prédite aussi par üaniel.

Il continue, dans tous le reste du chapitre , à annoncer les événements les plus remarquables dans la suite des temps, sous ces deux races de rois, jusqu'à la mort d’Antiochus Épiphane, le plus grand persécuteur delà nation des Juifs. J’aurai soin, à mesure que ces événements se développeront dans la suite de cette histoire, d'en faire l'application à la prophétie pour en faire voir la justesse.

Mais, en attendant, je ne puis m'empécher de reconnaître ici avec admiration la divinité des Écritures, qui nous annoncent d'une manière si précise et si détaillée des faits si singuliers et si extraordinaires plus de troisccuts ans avant qu’ils arrivent. Quelle chaîne immense d’événements depuis le prophète jusqu’au temps dont il s’agit , dout un seul , venant à manquer , déconcerterait tout le reste ! Mais , pour ne parler que du mariage seul , quelle main a conduit à un même terme tant d’intérêts, tant de vues, tant d’intrigues, tant de

< « Et post fincm annoruin fœderabunlur : fitiaque regU n Au»lri veuicl ad regem AquiloDis focere amiciliam. »

( ÜA5IEL,Cai). 11. Y. 0. )

passions différentes 1 Quelle connaissance a pu prévoir avec lant de certitude des circonstances si arbitraires, et si sujettes, non-seulement à la liberté, mais au caprice? Et qui n’adorera pas le souverain pouvoir que Dieu exerce d’une manière secrète, mais certaine , sur les princes et sur les rois, dont il fait servir les crimes mêmes à l’exéculion de ses saintes volontés et à l’accomplissement de ses décrets éternels, où tous les événements, tant en général qu’en particulier, ont leur temps et leur place marqués, ceux mêmes qui dépendent le plus du choix et de la liberté de l'homme!

I Comme Ptolémée était fort curieux de statues ‘ de dessins et de portraits faits par d’excellents maîtres, aussi bien que de livres, il vil, pendant le séjour qu’il fit en Syrie, une statue de Diane dans un de ses temples, qu’il trouva fort à son gré ; il la demanda à Antiochus , et l’emporta en Égypte. Peu de temps après son retour, Arsinoé tombe malade, et songe que Diane lui apparaît et lui dit que la cause de sa maladie vient de ce que Ptolémée a emporté sa statue du temple où elle avait été consacrée. Là-dessus, on la renvoie au plus tôt en Syrie, on la remet dans son temple, et, pour apaiser la colère de la déesse, on lui fait de riches présents et un grand nombre de sacrifices. Mais tout cela fut inutile : le mal de la reine ne cessa point; elle en mourut même peu do temps après , et laissa Ptolémée inconsolable de sa perte, d’autant plus qu’il croyait en avoir été lui-même la cause par l’indiscrétion qu’il avait eue d’enlever à Diane sa statue.

Ce goût pour les statues, pour les tableaux, pour les pièces rares, quand il ne va que jusqu'à un certain point, peut être louable dans un prince et dans un homme puissant ; mais , quand on s’y livre, il devient une dangeureuse tentation, et porte souvent à de grandes injustices et à de grandes violences .comme Cicéron le montre dans la personne de Verrès, qui exerça une sorte de piraterie dans la Sicile, dont il éta it préteur, pour enlever des maisons particulières, et dt'S temples même, tout ce qui s’y trouvait de plus rare et de plus précieux, àlais, quand on n’emploierait point ces voies criantes , et qu'on achèterait à prix d’argent ce qu’on souhaite

lie

.\B. M. 3"jC;a» J. C. 'iiS. — I.ümu. OrxI. 11.

H'svoir, il y a quelque rhoie, diC Cicéron, de dur el d’offensanl de dire à un honnéle homme' : Yendti-moi ee tableau, celte tialue; car c’est comme si on lui disait ; Yout n’éte$ pat digne <Y avoir une pièce « rare; elle ne convient qu'à une pertonne de mon rang et de mon goût. Je ne parle point des dépenses énormes qu’entraîne cette passion ; car ces pièces rares n'nht d'autre prix que celui qu'y met la cupidité; et la cupidité ne connaît point de bornes *.

Quoique Arsinoé fût plus âgée que Ptolémée, et trop vieille , quand il l'épousa , peur avoir des enfants, il l’aima tendrement et coostamment jusqu’à la 6n. Après sa morl , il lui rendit tous les honneurs qu’il put imaginer ; il donna son nom à plusieurs villes qu’il fit bâtir, et fit plusieurs autres choses extraordiuaires pour marquer combien il l’aimait.

Ce qu'il y eut de plus remarquable * fut le dessein qu’il forma de lui bâtir un temple â Alexandrie, avec un dôme dont toute la voûte devait être d’aimant, pour y tenir une statue de fer, faite pour elle, suspendue en i’air. Ce dessein était de l’invention de Dinocrato , fameux architecte de ce temps-là. Il ne l’eut pas plutût proposé à Ptolémée, que ce prince donna ordre d’y travailler incessamment. On n’eut pas le temps d’achever l’expérience pour voir si elle eût réussi ou non; car, Ptolémée et l’architecte étant morts tous deux fort peu de temps après , leur projet fût abandonné et demeura sans exécution. Ou a longtemps dit et cm que le corps de Mahomet était ainsi suspendu dans un cercueil de fer par un aimant enchâssé dans la voûte de la chambre où il fut mis après sa mort ; mais c’est un bruit populaire qui est sans fondement.

Ptolémée Philadelphe ne survécut guère à sa chère Arsinoé'. Il était d’un tempérament

< m SopfrtNim et non lerfiiduni dicere prvlomn la « provinciâ bomlai boneslo , locui^Mi , tplemlido : Vende « mihi TaM cælau. Hoc esi cnim dicere : Non es dignus • lu, qui babeas que tam bené farta Mnt. Mrs digntlalia <1 iala aunl. » (Cic. Orat. de Sifftiie.n. 45- )

* « Eienlm , qui modas est capidIlalU. idem est rsli* n mallonit. DiflBcileeat enim finem facere preiio, nisi li>

« tidiai feceris. s ( Ibid. n. i4. )

> Plln.Iib.5i. cap. 14.

« An. &I. 3757; av. i. C. 247. - Athcn. lib. 12, püg. 10.

assez délicat. La mollesse dans laquelle il vivait avait encore augmenté la délicatesse naturelle de son tempérament. Les infirmités de la vieillesse, et l'aflliction que lui causa la perte d’une femme qu'il aimait jusqu'à l'adoration , le plongèrent dans un abattement qui l’emporta, la suiiante-truisiémc année de sa vie ', après un régne de Irentc-huit ans. 11 lai.s.sa deux fils et une fille, qu’il avait eus de sa première femme Arsinoé , fille de I.ysimaque , dilTércnte de celle dont j’ai parlé auparavaut, I.'ainé , Ptolémée Évergète , régna après lui. Ix* second porta le nom de son aïeul maternel I.ysimaque, et .sou frère le fit mourir pour rébellion. I.a fille était Bérénice , dont on a vu le mariage avec Antioebus Théus, roi de Syrie.

S IX. — €aiactèhi et QVALnÉ» 01 PioiAvii

PUILAOELMIB

Quoique Ptol^ée Philadelphe ait en de grandes qualités, on ne peut pas néanmoins le proposer comme le modèle parfait d’un bon roi, parce qu’elles étaient contrc-balanc.ées par des défauts non moins considérables. Il déshonora le commencement de son règne par le ressentiment qu’il fit paraître contre un homme d’un rare mérite (c’était Démétrius de Pholérej , parce qu’il avait donné à son père un conseil contraire aux intérêts de Philadelphe, mais conforme â l’équitéetau droit naturel. L’abondance et les richesses extrêmes dont il jouissait enirainèrent bientôt après elles le luxe, la mollesse, et l’amour du plaisir, qui en sont U's suites presque inséparables, et contribnèrent beaucoup à lui amollir le courage. Il cultiva peu les vertus guerrières ,.ce qui n’est pas toujours un malheur pour les peuples.

En récompense , il se distingua particuliérement par l’amour des arts , des sciences et des savants. I>t bruit de ses libéralités attira à sa cour plusieurs poètes illustres , comme Lycophmn , Callimaquc, Théocrite ; celui-ci , dans quelques-unes de ses idylles, en fait de magnifiques éloges. Nous avons vu jusqu’où il porta le goût des livres , n'épargnant aucune dépense pour augmenter et enrichir la biblio.

1 Canon. Plokm. AaUoqoid.

thèque que son père avait commencée , qui leur a fait & l’un et l'autre autant d'honneur que toutes les conquêtes qu'ils ont pu faire. Comme Philadelphe avait beaucoup d’esprit , et que son heureux naturel avait été cultivé avec soin ]iar d’habiles maîtres, il conserva toujours un goût particulier pour les sciences, mais de la manière qui convient à un prince, c'est-è-dire s’y appliquant avec sagesse et retenue, sans jamais s'y livrer avec passion. Pour perpétuer ce goût dans ses états, il établit à Alexandrie des écoles publiques et des académies, qui s’y sont conservées longtemps avec une grande réputation. Il aimait à s’entretenir arec les savants ; et comme tout ce qu’il y avait d'hommes les plus habiles en chaque genre s’empressaient de lui faire leur cour , il tirait de chacun d’eux , s’il est permis de s’exprimer ainsi, comme la quintessence et laOeur des sciences dans lesquelles ils excellaient : avantage inestimable qu’ont les princes et les grands seigneurs, s’ils savaient en profiter, de pouvoir, sans peine et sans travail , apprendre dans d’agréables conversations mille choses , non-seulement curieuses , mais utiles et importantes pour le gouvernement !

On peut regarder comme le fruit de ces entretiens de Philadelphe avec les savants, et du soin qu’il eut de mettre les arts en honneur, tout ce qu’il fit dans la longue durée de son règne pour faire fleurir te commerce dans ses états ; et jamais prince n’y a mieux réussi que lui. Les plus grandes dépenses pour parvenir en ce point au but qu’il se proposait ne l'effrayaient point. Noua avons vu que, pour faciliter et pour protéger le commerce, il construisit des villes entières; qu’il conduisit un canal d’une très-longue étendue dans des contrées désertes et sans eau; et qu'il entretenait dans les deux mers deux flottes très-nombreuses et très-bien équipées, uniquement pour la sûreté des négociants. Sou grand principe était de faire trouver aux étrangers dans ses ports toute la sûreté, toute la commodité , toute la liberté possibles, sans gêner en rien le trafic , ni vouloir le tourner selon ses vues, persuadé qu’il en est du commerce comme de certaines sources, qu'on tarit si l'on veut détourner leur cours.

Voilà des vues dignes d'un grand prince cl

d’un politique consommé. Aussi voyonsooa» que le fruit en a été infiniment salutaire à son royaume , permanent , perpétuel , contumant encore de nos jours sur les mêmes fondements après plus de deux mille ans de durée, apportant sans cesse de nouvelles richesses et de nouvelles commodités en tout genre à toutes les nations, tirant d’elles oontinuellemeul des contributions volontaires, servant de lien entre l'Orient et l'Occident , les unissant par le soulagement mutuel de leurs besoins récipnrques, et formant sur cette base un oommeree qui se perpétue de siècle en siècle sans interruption. Ces grands conquérants, ces fameux héros qu’on fait tant valoir, sans parler ici des ravages qu’ils causent aux peuples, ne laissent presque après eux ancune trace de leurs victoires et des acquisitions qu’ils ont faites pour agrandir leurs empires : ou du moins les traces n’en sont pas fort durables , et les révolutions» auxquelles les plus puissants états sont sujets, leur enlèvent en peu de temps leurs conquêtes, et les font passer à d’autres. An contraire, ce commerce d'Égypte, établi par Pbiladelphe , a été inébranlable , et n’a bit que s'accroître par la succession des siècles, et devenir déplus en plus utile et même indispensable pour toutes les nations : de sorte qu’en remontant à sa première source , on doit regarder ce prinœ comme le bienfaiteur, non-seulement de l’Égypte , mais de tout le genre humain et de toute la postérilé.

Ce que nous avons remarqué dans l’histoire de Philadelphe, que les peuples voisins venaient en foule s’établir en Égypte, préférant le séjour dans une terre étrangère, à l’attachement naturel qu'ont tons les hommes pour leur pays natal, est encore un grand éloge pour ce prince ; car le devoir le plus essentiel des rois, et le plaisir le plus doux qu’ils puissent goûter dans la royauté, est de se faire aimer des peuples et de leur rendre leur gonvernement aimable. En habile politique , il avait compris que c’était là un moyen sûr d'étendre ses étals sans violence, en multipliant ses sujets; de les attacher an gouvernement par intérêt et par inclination ; de procurer aux terres une meilleure culture; de faire fleurir les manufactures et les arts; et d’augmenter en mille manières la puissance du roi cl du royaume ,

dont les »r»ies forte* consistent dans la multitude des hommes.

AftIICLI U.

Ce second article comprend l’histoire de vingt-cinq ans « qui est le temps que dura le règne de IHolémée Évergète.

I I. . AlVTiOCBVt TllÉVt UT ■■POIMSNÉ FA« SA

rvims Laodicc, qci tait déclabia boi SatBUcirs Calluucl'S. Elle fait ausai mocbib Bé:bb- NICI BT bob rus. PrOLtHÊE ÉvKBttfcTK VBB6E LBUB HOBT, FAIT MOCBIB LaoDICB, ET b'BMFABE

b‘oi«b pabtib bb l’Asis. Antiogbds Riébas et

SÉLBUCUS SOB FBtBS S'VBISSBBT COBTBB PtOLA- ■ÉB. HOMT D'ABTIGOBB GoBATAS. BOI DB MaCÉ> ooibb:sob riu P^m^tbius lvi scccbdb. Gccbbe BBTBB LBB DECT FBEBBS. ABTIOCHtrS ET SÉLBVCCS.

Hoir D’EvMtBB. FBiBCB BB Pbboamb : Attalk Lirt SOCCÉM. Êtablisbsmcbt bb l*bmfibb ms Pabtbbs fab Absacb. Abtiochus tvé pab des

VOLEL'BS. SÉLBUCCS CST FAH FBI80BBICB FAB LES PABTBES. CBàDIT DE JOSBPU. BBVSV D'ObIAS. AU-

FBfcS DB PTOLÉMÉS. MoBT DB UÉMeTBICS. BOI DB MACfcDOlMB : ABTIDOBE S'BVFABB DB SOB TBÔBB. MoBT DB SiLBDCCS.

Antiochus Théus n'eut pas plutôt appris la mort de PtelémèePliUadelpbe‘,son beau-pér«, qu'il répudia Bérénice , et reprit Laodice et ses enbnts. l.aodice , qui conuaissait la légèrelé et l’inconstaDce d'Antiochus, craignant que , par un eilet de la même légèreté , il ne retournAt encore è Bérénice, résolut de se servir de l'occasion pour assurer la couronue à son fils. Par le traité bit avec Ptolémée , ses enbnts étaient déshérités et ceux qu'aurait Bérénice devaient succéder , et elle en avait déjà un. Laodice bit donc empoisonner Antiochus; et, quand elle le sut expiré, elle mit dans son lit un nommé Arldmon, qui lui ressembbit beaucoup et pour le visage et pour la voix , afin de jouer le personnage dont elle avail besoin. Il le 61 fort adroitement, et, dans le peu de visites qu'on lui rendit, il eut grand soin de recommander aux seigneurs et au peuple sa chère Laodice et ses enbnts. On publia, en son nom. des ordres par lesquels son aillé Séleucus Callinicus ébit nommé succes-

• An. M. 37»; ». J. C.2M. - HIcroii. InDuiel. - PHo. Ilb.7. cap. IS. — Val. Max. Ub. B.cap. 14. — goliii. cap. 1. — liuUn. Iib. 37, cap. 1.

senr à la couronne. Alors un déebra m mort ; et Séleucus monta paisiblement sur le trône , et l'occupa vingt ans. Il parait par la suite qu'Antiochus, son frère , surnommé lliérax, eut le gouvernement des provinces de l'Asie Mineure , ofi il commandait un corps de troupes asseï considérable.

Laodice, ne se croyant pas assez en sArelé tant que Bérénice et son fils vivraient, songea, de concert avec Séleucus , à s'en défaire aussi. Bérénice en fut avertie, et se sauva avec son fils è Daphné, oé elle se renferma dans l'asile que Séleucus Nicalor y avait bàli. Mais , trompée par b perfidie de ceux qui l'y assiégèrent par ordre de Laodice , premièrement son fils , puis elle ensuite , et tous les Égyptiens qui l'avaient suivie , furent égorgés de b manière b plus noire et la plus indigne.

Par là fut exactement accompli ce que le prophète Daniel avait prédit de ce mariage. La fille du roi du Midi' viendra épouser le roi du Seplenirion, pour faire amiti/ entemble ; mois elle ne t’e'tablira point par un brae fort, et ta race ne lubtittera point. Elle lera livrée elle-même avec let jeunte hommee qui t'avaient amenée , et gui Lavaient toutenue en divert tempe. Je ne suis point étonné que Porphyre , ennemi déebré du christianisme, ait regardé les prophéties de Daniel comme des prédictions bites après conp. En effet , auraient-elles été pins claires s’il avait été luiméme témoin des événements qn'il prédit?

Quelle apparence y avalt-il que l'Égypte et b Syrie , qui du temps de Daniel dépendaient et faisaient partie de l'empire de Babylone, auraient, l'une et l’autre, des rois originaires de la Grèce? Le prophète , plus do trois cents ans auparavant , les y voit déjà ébblis. Il voit ces deux rois en guerre, ensuite réconciliés par un traité de paix dont un mariage est b gage et le sceau. Il voit que c'est le roi d’Egypte, et non celui de Syrie , qui donne sa fille pour être le lien commun de leur amitié. Il b voit conduire d'Égypte en Syrie avec une pompe magnifique, mais qui sera suivie de près d'uno étrange calastrophe. Enfin il voit que sa race, malgré les précautions expresses, prises par le traité , de la bire succéder seule à b couronne

< Dan. CAp. 11. V. G.

à l'excliuion des enfaals du premier li(, nonseulement ne monte point sur le trdne , mais est entièrement exterminée; que la nouvelle épouse succombe elle-même, et est livrée à sa rivale, et qu’elle périt avec tousses officiers, qull’avaieiit conduite d’Égypte en Syrie, et qui jusque-là avaient été sa Torce et son soutien. « O mon Dieu , que vos oracles sont di- « giies d être crus et respectés! • Tulimonia tua crtdibilia (acta tant m'mia.

Pendant que Bérénice était bloquée et assiégée à Daphné, les villes de l’Asie Mineure, qui avaient appris son malheur, en eurent pitié, s’associèrent, et envoyèrent des troupes à Antioche pour la délivrer; et son frère Ptolémée Évergéte Bt toute la diligence qu’il put pour s’y retidre avec une armée formidable : mais Bérénice et son Bis étaient morts avant que les uns ou les autres y arrivassent. Quand ils virent que leurs efforls pour sauter la reine et son fils étaient désormais inutiles, ils ne songèrent plus qu’à venger leur mort d’une manière éclatante. Les troupes d’Asie et celles d’Égypte SC joignirent ; et Ptolémée , qui les commandait , fit tout ce qu’il voulut pour satisfaire sa juste indignation , tant le crime de Laodice et du roi son Qls, qui s’en était rendu complice, avait d’abord aliéné d’eux l’esprit des peuples. Non-seulement il fit mourir I.aodice ; mais il se rendit maître de toute la Syrie et de la Cilicie; ensuite il passa l’Euphrate, soumit tout jusqu’à Babylone cl au Tigre; et .sans une sédition qui l’obligea de retourner en Égypte, il était sur le point de faire la conquête entière de toutes les provinces de l’empire de Syrie. Il laissa donc à Antiochus, un de ses généraux , le commandement des provinces qu’il avait conquises en deçà du mont Taurus , et à Xanthippe celles d'au delà , et retourna en Egypte chargé du butin qu’il avait fait dans les pays conquis.

Il emporta jusqu’à quarante mille talents d’argent ' , et une quantité prodigieuse de vases d’or et d'argent; et des statues jusqu’au nombre du deux mille cinq cents, dont une partie étaient les idoles d'Ëgygte , que Cambyse , quand il en fit laconqu^, avait emportées en Perse. Ptolémée gagna le cœur de ses sujets

* Slx-4ingU niilliofif. 40000 lalcuU plolémalquec v«leatâV7iuillioiu de fr. E. B.

en rendant ces idoles à leurs andens taïqiles, à son retour de cette expédition ; car les Égyptiens , les plus superstitieux et les plus attaebés de tous les peuples à leur idolâtrie, ne savaient comment exprimer suffisamment leur estime et leur reconnaissance pour leur roi, de leur avoir ainsi rendu leurs dieux. C’est delà que lui est venu le litre A' Évergéte , qui veut dire le bienfaiteur; titre infiniment préférable à ceux qu'uae fausse idée de gloire fait prendre aux oonquérants , et qui caractérise vérilablement tes rois dont la solide grandeur consiste à pouvoir et à vouloir faire du bien à leurs sujets. Il serait à souhaiter que Ptolémée l’eàt mérité par de meilleurs endroits.

Tout ceci arriva encore précisément comme il avait été prédit par le prophète Daniel. Il suffit de rapporter le texte 4Lais il lorlira us rejeton delà même tige du roi ' du Midi ; c’està-dire Ptolémée Évergéte, fils de Ptolémée Philadciplie. H viendra arec une grande armée; il entrera dam les provinces du rai du Septentrion ( Séleucus Callinicus ) ; il y fera de grands ravages , et il s’en retuira le maître ; il emmènera en Égyple leurs dieux captifs , leurs statues , et leurs vases tPargetd il d'or les plus précieux: et il remportera toutes sortes d'avantages sur le roi du Septentrion. Le roi du Midi entrera dans son royaume ( de Séleucus ) , et il reviendra eosuite dons son pays , c'est-à-dire dans l’Égypte.

Quand Ptolémée Évergéte partit pour cette expédition* , Bérénice sa femme , qui l’aimait tendrement, craignant les dangers où U allait être exposé dans celle guerre, fit voeu de consacrer ses cheveux s’il eu revenait sans accident. Apparemment que c’était ce qu’elle estimait davantage et à quoi elle était le plus attachée. Quand elle le vit de retour avec tant de bonheur et de gloire , pour s’acquitter de sa promesse elle se les fil couper , et les offiit aux dieux dans le temple que Ptolémée Philadelphe avait fait bâtir à sa chère Arsinoé sur le promontoire Zéphyrion en Cypre , sous le nom de Vénus Zéphirienae. Peu de temps après , ces cheveux consacrés s’élant perdus on ne sait pas comment , Ptolémée aul très-

I Dan cap. il, t. 7-9.

a Hyplnl poel. Aslron. Hb. S. ~ Nonnas, tn Hlst. Sjntg. ” CaluUus. de Com4 Bcren.

maaTsis gré anx prêtres de leur néÿigence , et entra dans nnc grande colère contre eux. Conon de Samos , malhèmaticion et habile courtisan , qui se trouva alors à Alexandrie , s’avisa de dire que ces cheveux avaient été transportés dans le ciel ; et montrant sept étoiles près de la queue du lion , qui jusque-là n’avaient fait partie d’aucune constellation , il dit que c’était la chevelure de Bérénice. D’autres astronomes , soit pour faire leur cour aussi bien que lui , ou pour ne pas choquer le prince , employèrent le même nom , qui est demeuré en usage jusqu’à présent. Callimaque , qui avait été à la cour du père, composa nn petit poème sur la chevelure de Bérénice , que Catulle a traduit en latin. Cette traduction est parvenue jusqu’à nous.

En revenant de cette expédition* , Plolémée passa par Jérusalem , et y offrit an Dien d’Israèl nn grand nombre de sacriflees pour lui faire hommage des victoires qu’il avait remportées sur le roi de Syrie, et lui donna par là visiblement la préférence sur les dieux d’Égypte. Peut-être qu’on lui montra les prophéties de Daniel, et qu’il en conclnt qu'il avait l’obligation tout entière de ses heureux inccés au Dieu qui 1rs avait fiiil prédire si exactement par ses prophètes.

Cependant Séleucus que la crainte des troubles domestiques avait retenu dans son royaume, voyant que Plolémée était de retour en Égypte, partit avec une flotte considérable pour ÔMoire les villes qui s’étaient révoltées. Elle ne fut pas plutôt en mer, qu’One horrible tempête la flt tonte périr, comme si le cieP, dit Justin , eét armé les vents et les flots contre ce roi parricide, (tour venger son crime. Il ne se sauva presque personne que Séleucus lul-méme, et quelques gens de sa suite, qui échappèrent tous nus de ce naufrage général. Ce terrible coup, qui semblait devoir l'ablmcr, servit au contraire à rétablir scs affaires; les villes d’Asie , qui s’étalent révoltées par l’horreur qu’elles avaient contre loi depuis le meurire de Bérénice et de son fils, quand elles apprirent cette grande perte , croyant qu’il

■ Jot. contn Aploo. lit. 3.

* Ad. M. 3730 ; av. J. C. 2i3. — JnsUn. Ub. 37. cap. SL

a a Tclutdlbipabparrtcidluinvindicaiitlbaa. a

avait été assez puni, changèrent leur haine en compaasion , et reprirent son parti.

Ce changement inespéré ' l'ayant remis en possession de la meilleure partie de scs états , il travailla à mettre sur pied une armée pour reprendre le reste ; mais cet effort ne lui réu.ssit pas mieux que le précédent. Sou armee fut battue par Plolémée : il perdit plus de la moitié de scs troupes , et se sauva lui-méme à Antioche avec aussi peu de monde qu’il en avait eu auparavant en échappant du naufrage; comme si, dit riiistorien, triste jouet de la fortune*, il n’avait recouvré son aucienne puissance que pour la perdre une seconde fois avec plus de douleur.

Après ce second écbec, les villes de Smyme et de Magnésie dans l’Asie Mineure, par pure affection pour Séleucus, Brent une ligue par laquelle elles s’obligeaient d’employer toutes leurs forces pour le soutenir. Elles étaient fort attachées à sa BtmiUe, dont apparemment elles ovalent reçu de grands bicnhils, et avaient rendu des honneurs divins à Antiochus Théus son père, aussi bien qu'à Stratouioe, mère de ce dernier. Calliiiicus fut fort sensible ,aux marques d’attachement que lui avaient données ces deux villes, el leur accorda dans la suite de grands' privilèges. Elles firent graver le traité dont nous parlons, sur une grande colonne de marbre qui subsiste encore, et qui est à présent dans la cour du IhéMre d’Oxford. Cette colonne fut apportée d’Asie par Thomas, comte d’Arundel, au commencement du régne de Charles I*' , et donnée , avec d’autres marbres antiques, à l'nniversilé d’Oxford, par Henri, duC de Norfolk, son petit-fils, sous le règne de CharleslI. Toute la république littéraire doit .savoir gré à des seigneurs qui se piquent ainsi de décorer et d’enrichir des universités ; je souhailerois qu’on eOt ici le même zèle pour l’université de Paris, la mère de toutes les autres, et si digne, par son antiquité, par sa réputation , par le nombre et l'habüetë de ses maîtres, et par son dévouement à la personne sacrée des rois , d’être &■vorisée parUculièrcmcnt par les princes et par

< An IU.37a0;».J. G. 311.

I « Quui ad ludlbrium uniùm rartnnBBatnacuel, nee « propler aliud opes régal recepitaM, quam ut eaa aBiii- < lerck a (Jotrur.)

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les f^nds seignenrs : rétablissement d'une bibliothèque dans cet illustre corps ferait un honneur immortel à quiconque en jetterait les premiers fondements.

Séleucns , dans l'extrémité où il s'ëtait trouvé réduit , avait eu recours & son frère Antiochus, et lui avait promis la souveraineté des provinces de l'Asie Mineure qui dépendaient de l'empire de Syrie , pourvu qu'il le vint joindre arec ses troupes pour agir de concert avec lui. Ce jeune prince était alors dans ces provinces, à la tête d'une armée; et , quoiqu'il n'eùt que quatorze ans' , comme il avait déjà toute l'ambition et toute la scélératesse qui ne se trouvent que dans des hommes d'un Age fait , il accepta, sans balancer, les offres qu'on lui faisait, et vint trouver son frère, non pour lui conserver ses états , mais pour s'en emparer lui-méme. Il était d'une avidité si grande, et toujours si prêt à prendre tout ce qui se présentait à lui , sans aucun égard A la justice , qu’on lui donna le surnom d'Hiérax *, qui veut dire un oiseau de proie qui fond sur tout ce qu’il trouve , et à qui tout est bon quand il le peut ravir.

Quand Ptolémée apprit qu’ Antiochus ' se disposait à agir de concert avec Séleucus contre lui , afin de n’avoir pas ces deux princes pour ennemis en même temps, il s’accommoda avec Séleacus , et U y eut une trêve conclue pour dix ans.

Vers ce même temps*, Antigone Grmatas mourut. Agé de quatre-vingts ou quatre-vingttrois ans , après en avoir régné trentequatre en Macédoine et quarante-quatre dans la Grèce. Il eut pour successeur son fils Démétrius ’ , qui régna dix ans , et qui se rendit maître de la Cyrénaïque et de tonte la Libye. Démétrius avait épousé d’abord la sœur d’Antiochus Hiérax ; Olympias, fille de Pyrrhus, roi d'É-

I « Anttochtts, quaiB esMlannosquatuordectanalus»

« tupra ctalcm regni avtdus . occaslonem ooa Uni pk>

« iDiao. quâu offtirebslur, anipult : Md , Utrooh more .

« loiumfralri eripcrecuptenf» poerioeleraUiBvirtlcaïqiM ' auBillaiuladaok ündéliienii est eogooreioatus : quia ,

« ooq boninls. sed ecdpitrU rila , ta aUeiiU erlpienüis m um arcurctur. • (ictTiN.)

• Uo épervicr.

a Ao.il.3701:av.J. C.m « AD. M.976d;ar. J.C.2M.

a Polyb. lib. 9 . pag. 13J. — Justin. Ub. 88, cap. 1,

pire , après la mort d’Alexandre son mari , qii était aussi son frère, engagea Démétrius 1 épouser sa fille Pbtia. La première femme, ne pouvant souffrir cette injure, se retira chei son frère Antiochus , et le sollicita vivement A porter la guerre contre son infidèle mari; mais il avait pour lors d’autres occupations et d'autres vues.

En effet , Antiochus continuait toujours scs préparatifs , comme pour marcher au secours de son frère , selon le traité qu’ils avaient bit ensemble, mais véritablement pour le détréner lui-raème' , cachant sous le nom de frém toute la mauvaise volonté d’un ennemi'. Séleucus comprit alors que c'était A lui qu'il en voulait, passa aussitôt lemontTaurus pour arrêter ses entreprises. Le prétexte d' Antiochus était la promesse qu’on lui avait faite de la souveraineté des provinces de l'Asie Minmre pour assister son frère contre Ptolémée. Séleucus, qui se voyait délivré de cette guerre sans l'assistance de son frère , ne se croyait pas obligé A tenir sa promesse. Antiochus, ne voulant point se désister de ses prétentioos , et Séleucus refusant de les lui accorder , il fallut que les armes en décidassent. On en vint i une bataille prés d’Ancyre en Galatie : Séleucus y fut défait , et eut de la peine A sauver sa pei^ sonne; Antiochus aussi, malgré sa victoire, courut grand risque. Les troupes, A la valeur desquelles il la devait principalement, élaieul des Gaulois qu’il avait pris à sa solde, du n(»ubre de ceux apparemment qui s’étaient établis dans la Galatie. Ces traîtres, sur le bruit qui s’ëtait répandu que Séleucus avait ététuédaus l'action , avaient formé le dessein de se défaire d' Antiochus , comptant qu'aprés la mort de ces deux princes ils feraient ce qu’il leur plairait en Asie. Antiochus fut obligé , pour se sauver, de leur donner tout l'argent de l’armée.

Ëumène , prirue de Pergame^, pour profiter de la conjoncture , marcha avec toutes ses forces contre Antiochus et les Gaulois, dans l'espérance d'accabler les ans et les autres A la faveur de leur division. Un danger si pres-

< Justin. Ilb. ST, cap. 2.

* « Pru «ttXilio bellum . pro frttre *>ostMQ « exbibuli. »

* Jufhn. i»b. 27, c«p. 3

" üzed by Cooglc

uni obHf^ Antlocbns de faire un nouveau traité avec les Gaulois, par le<{uel , au lieu de leur maître qu'il était auparavant, il devint simplement leur allié et fit avec eux une ligue offensive et défensive; mais ce traité n’empécha pas Euraène de les attaquer. Comme il le Ht si brusquement , qu’il ne leur laissa pas le temps de se remettre de leurs fatigues et de faire des recrues , il remporta sur eux une victoire qui ne lui coûta pas beaucoup , et qui lui ouvrit toute l’Asie Blineure.

Après ce succès ' , Eumène s’abandonna aux excès de la table et de l’ivrognerie , et en mourut au bout d'un règne de vingt ans. Comme il n’avait point d’enfants, ce fut Altale, son cousin germain, llls d’Attale, cadet de son père, qui lui succéda ; c’était un prince sage et vaillant , et qui sut bien se maintenir dans les conquêtes qu’on lui laissa. Après avoir entièrement réduit les Gaulois , il se trouva si bien affermi dans ses états , qu'il prit le titre de roi ; car jusque-là ses prédécesseurs , quoiqu’ils en eussent le pouvoir, n'avaient pourtant encore osé en prendre le nom : Altale fut le premier de sa maison , qui le porta , il le lai^ à sa postérité avec ses états, et elle en jouit jusqu’à la troisième génération.

Pendant qu’Eumène , et .Attale après lui , enlevaient ainsi des provinces à l’empire de Syrie vers le couebant, Tbéodole et Arsace en faisaient autant à l’orient. Sur le bruit de la mort de Sèlenens à la bataille d'Ancyre*, Arsace se jeta sur l’Ilyrranie, l’ajouta à la Parlbie, qu’il avait déjà démembrée de l’empire , et se fil un royaume des ces deux provinces , qui devint dans la suite bien formidable à l’empire romain. Peu de temps après, Tbéodote étant mort , Arsace fit une ligue offensive et défensive avec son fils , qui porta le même nom et succéda à son père dans la Baclriane: et par celle union ils se maintinrent tous deux dans ces états. Malgré tout cela les deux frères s’opiniâtraient toujours à se faire la guerre , sans considérer que , pendant qu’ils se disputaient l’un à l’autre l’empire que leur avaient bissé leurs pères , leurs ennemis communs le leur enlevaient pièce à pièce.

t An. M. 3763; av. J. C. 2tl.— Atben. Hb. 10. pag. 415. — Atrab. Ilb. 13, pag. 6SI. — Valer. Eacarpt. ea Poljb.

a JuatlD. Ilb. St.cap. S.

Après plusieurs pertes et plusieurs défaites, Antiochus , vaincu et dépouillé , fut obligé de chercher des retraites, et d’en changer souvent avec les débris de son parti, jusqu’à ce qu’enfln il fut tout à fait chassé de h Mésopotamie; et, ne voyant plus d’endroit où il pût être en sûreté dans tout l’empire de Syrie ', il se réfugia chex Ariaralbe, roi de Cappadoce, dont il avait épousé b fille. Son beau-père, malgré celte alliance, fut bienUU bs d’entretenir un gendre qui lui était à charge, et résolut de s’en défaire. Antiochus , averti de son dessein , se sauva en Egypte. Il aima mieux se mettre entre les mains de Ptolémée, l’ennemi dècbrè de sa maison, que de se fier à un frère qu’il avait si fort offensé. Mais il eut sujet de s’en repentir. Il ne fut pas plutôt en Égypte , que Ptolémée le fit arrêter , et le mit en prison sous bonne garde, où il le retint pendant quelques années *, jusqu’à ce qu'enfin, assisté par uuc courtisane qui le voyait, il s’évada; et, en sortant d’Égypte, il fut assassiné par des voleurs.

Ptolémée ’ cependant , profitant des douceurs de la paix , s’appliquait à cultiver les sciences dans ses états, et à augmenter la bibliothèque de son père , à Alexandrie , de toutes sortes de livres. Gomme il fallait, pour les bien choisir et pour en avoir soin, un bibliothécaire habile, quand Zénodote, qui l’avait été depub le temps de Ptolémée Soter, grand-père du roi ‘, vint à mourir, Evergète attira d’Athènes Eratosthène le Cyrénien , qui était en grande réputation, et qui avait été élève de Callimaque, du même pays. C’était un homme d’un savoir universel. Ses ouvrages ne sont point parvenus jusqu'à nous, excepté le catalogue qu’il a bissé des rois de Thèbes en Egypte, avec les années de leurs règnes, depuis Ménès ou Misraïm, qui peupla l’Egypte après le déluge, jusqu’à b guerre de Troie. Ce catalogue contient une suite sucessive de trente-huit rois , et se trouve encore aujourd’hui dans George le Syncelle.

Séleucus', se voyant débarrassé des troubles

• Ad. M.3T7tiar.J.C.ZW.

• Ad. M 3778; iv. J. C.2M.

• An. M. 3766;ir. J. C. m

• Suld. In voce 7.i;vé3oTOî. Id. Id toc. A’itoIô.ûtioc cl ^oaTovÇiTcf.

• Ad. M. 3763;av. J.C.230,

que son frère lui avait causés, après avoir rétabii l'ordre au dedans , et remédié aux maux qu'avait causés cette pierre, se tourna vers l'Orient pour tâcher de réduire les révoltés : mais il n'y réussit pas ; on avait donné trop de temps ù Arsnce pour se fortifier dans son usurpation. Après de vains elTorts pour remettre etS) provinces dans l'obéissance , Sèleucus fut obligé d'abandonner honteusement son entreprise. Peut-être néanmoins eût-il pu y réussir avec le temps; mais de nouveaux troubles, qui s'élevèrent dans scs états pendant son absence, le contraignirent d'y retourniT en diligence pour les apaiser; ce qui donna le temps à Arsace de se fortifier, et d'établir si bien sa domination , que tous les elTorls qu'on put faire dans la suite ne furent pas capables de l'ébranler.

Sèleucus fit pourtant une nouvelle tentative ' dès que ses autres alfaires lui en laissèrent le temps. Cette seconde expédition fut encore plus malheureuse que la première. Non-seulement il fiit hattu par Arsace dans une grande bataille, mais il y fut même fait prisonnier. Les Parthcs observèrent longtemps le jour de cette victo'u'e d'Arsace, qu'ils regardaient comme le premier Jour de leur liberté, nu lieuqne ce fut véritablement le premier de leur esclavage; car jamais il n'y a eu dans le monde de plus grands tyrans que les rois parthes auxquels ils furent soumis. Le joug des Macédoniens leur eût été bien plus doux que cette tyrannie, s'ils eussent continué à le porter. Alors Arsace commença à prendre le titre de roi, et établit solidement cet empire d'Orient, qui balança, depuis, la paissance romaine, et fut une barrière que les Romains ne purent forcer. Tous les rois qui le suivirent se firent un honneur et une loi de porter le nom d'Arsace , comme les rois d'Egypte conservèrent celui de Ptolémèe tant que la race de Ptolémèe Soter régna dans ce pays-là. Arsace, d'une condition très-basse * élevé sur le trône, et devenu aussi mémorable parmi les Parthes que Cyrus chez les Perses, Alexandre chez les Macédoniens,

> An. M. 3ni;iv. J.C. aao. -JiuUn. ib.41, cap. 4 et 5.

• « Anuiceü. quæsito simul consUtuloque regno, dod « minus memorebilU ParthU(ruil)quAin Permis Cyru% « UacefJoQibus Aleundrr, Romanis Romulus,» (JvsTiiv.)

et Komulus chez les Romains, est une preuve de i;e que dit l'Ecriture *, que le Trét-Bml a la dominalion tur les royaumes des hommes, qu'il les demie à qui il lui plait, et qu'il ilablit roi, quand il veut , le dernier d'entre les hommes.

Onias ’, souverain sacrificateur des Juifi, avait négligé de payer à Ptolémèe le tribut ordinaire de vingt talents * , que ses prédécesseurs avaient toujours payé régulièrement aux rois d'Egypte, comme un hommage qu'ils taisaient à cette couronne. \jet roi envoya Athénion, un de ses courtisans, à Jérusalem, sommer les Juifs de payer les arrérages dont la somme s'était accumulée pendant plusieurs années, avec menace, si l'on y manquait, d'envoyer des troupes qui les chasseraient du pays et lu partageraient entre elles. L'alarme ht grande dans Jérusalem. On députa, vers le roi, Joseph , neveu d'Onias, généralement estimé, quoique jeune encore, poursa prudence, sa probité et sa justice. Athéuion , dans le séjour qu'il (U à Jérusalem, avait fort goûté son caractère, et, étant parti pour l'Egypte avant lui , promit de lui rendre auprès du roi tons les services qui dépendraient de lui. Joseph ki suivit de prés. Il rencontra , sur la route, des gens des plus considérables de la Célésyrie et de la Palestine , qui allaient aussi en Egypte dans le dessein d'y prendre les grandes fermes du revenu de ces provinces. Comme l'équipage de Joseph n'était pas, à beaucoup prés , aussi magnifique que le leur, Us firent peu de cas de lui, et lui trouvèrent peu d'esprit et de mérite. Joseph dissimula , et , dans les conversations qu'il eut avec eux, il en tira, sans paraitre avoir aucun dessein , toutes les lumières qu'il pouvait désirer sur raffaire qui les menait à la cour.

En arrivant à Alexandrie , ils trouvèrent que le roi était allé faire un tour à Memphis. Joseph fut le seul de la troupe, qni , sans perdre de temps, se mit en chemin pour l'y aller trouver. Il eut le bonheur de le rencontrer comme il en revenait avec la reine et Atbé-

> IMD. 4, S t.

< An. M. 3TZI , av. J. C. 133. — Joseph Anllq. Ilh. Si cap. 3 et 4.

• Vingt mille Scus. = 10 lalenis philéinolqnet vatenl 100 000 rrancs. E. B.

nion dins son char. Le roi , qu'Athénion avait fort prévenu en sa faveur , fui ravi de le voir , et le fit monter dans son char. Joseph excusa son oncle, sur son Age et sa lenteur naturelle, avec tant d'adresse et d'habileté , que le roi en fut satisfait, et conçut une grande estime pour l'avocat qui avait si bien plaidé sa cause. Il lui lit donner un appartement dans le palais royal A Alexandrie, et le faisait même manger à sa table.

Quand le jour fut venu , où l’on devait affermer par voie d’enchère les revenus des provinces, les compagnons de voyage de Joseph n'ofTrirent , pour les provinces de Célésyrie , de Judée et de Samarie, que huit mille talents, c'est-à-dire vingt-quatre millions. Joseph, qui, par les conversations qu’ils avaient eues sur ces matières en sa présence , avait découvert que ces fermes valaient plus du double , leur litdes reproches de ce qu’ils mettaient si bas les revenus du roi , et en offrit le double , ou seize mille talents. Ptolémée était bien aise de voir augmenter son revenu si considérablement ; mais il craignit que celui qui portait si haut cette ferme ne fût pas en état de payer la somme qu’il offrait , et il lui demanda quelle caution il lui donnerait. Joseph lui répondit , avec un grand sang-froid, qu’il lui donnerait, pour cautions, des personnes dont il serait content, et contre qui il était sûr qu’il n'avait rien à objecter. On lui dit de les nommer. Il nomma le roi et la reine, et dit qu’ils seraient cautions pour lui l'un et l’autre. Le roi ne put s'empêcher de rire de cette saillie. Elle le mit de si bonne humeur, qu'il lui fit adjuger la ferme sur sa simple parole et sans exiger de lui aucune caution. Il l'exerça pendant dix ans, au grand contentement de la cour et des provinces. Nos riches financiers s’en retournèrent honteux et confus, et durent reconnaître qu’un équipage magnifique est un mérite bien mince.

En Macédoine, mourut le roi Démétrius*. Il laissa un fils nommé Philippe, qui était en très-bas âge. On lui donna pour tuteur Antigone, lequel, ayant épousé la mère de son pupille, monta sur le trône, et régna pendant douze ans. Comme il était magnifique en prn-

■ An. M. 3779; «V. J. C. m - iiulln. lib. 9S.cap.3. — Deiipp. Porpbjr. Euieb.

messes , mais sans effet , on lui donna le surnom de Doson '.

Cinq ou six ans après^, Séleucus Callinicus, qui depuis quelque temps était retenu captif chez les Parthes, y mourut d’une chute de cheval. Arsace, pendant tout le temps de sa captivité, le traita toujours en roi. Sa femme était Laodicc , sœur d’Andromaque, un de ses généraux. Il en eut deux fils et une fille. Il maria la fille à Milhridate , roi de Pont , et lui donna la Phrygie pour sa dut. I.es fils étaient Séleucus et Antiochus. Le premier, qui fut surnommé 6’éraunus, lui succéda.

Nous voici arrivés au temps où la république des Achéens commence à paraître avec éclat dans l'histoire, et soutient des guerres en particulier contre celle de Lacédémone. C’est ce qui m’engage à exposer ici l’état présent de ces deux républiques. Je commencerai par celle des Achéens.

g II. — ÉTXlLHSEaEXT DI U «intlLIODI DE> AchAdss. Abatus délitbe SicTons db la ttban-

nlB : CABACTkBE DB CE JECSE GbEC. AIDA DAB LES LIBéBALIrés DB PrOLÉIléB EyBBGhTB, IL APAISE LA SéOITIOIV PBkS D'iCLATEB DABB SiCVOSE. 1l BNLBTB COBIRTBB A ABTIGOBE, BOl DE MACfeDOIEE. Il FAIT ESTBER PLDEIEDBS VILLES DAES LA LIGCE DES AcnkEEB. MÉGABB.TbÉZEEE. EpIDALRE, MéGALOPO- Lis. Il x'a pas le HÊBE scccBs pab bappobt a Abgos.

La république des Achéens n'était considé^ rablc’, dans les premiers temps, ni par le nombre de ses troupes , ni par la grandeur de ses richesses, ni par l’étendue de son domaine , mais par une grande réputation de probité, de justice, d’amour de la liberté ; et cette réputation était fort ancienne. Les Crotoniales et les Sybarites, pour rétablir le bon ordre dans leurs villes , adoptèrent les lois et les coutumes des Achéens. Après la célèbre bataille de Leuctres, les I.acédémonicns et les Thébains. par estime pour leur vertu , les prirent pour arbitres dans un différend qu’ils avaient entre eux.

Le gouvernement de cette république était

' Ce Dom . en Rrec . signifie un homme qui donnera . c'cet-àHiirc qui promet de donner, et qui ne donne point.

* An. M. 3T7R ; av. J. C. 2â6. Justin. !ib. 7, cep. 3. — Alhen. pag. I.î3.

I ’ Pol)b. Iib,2, pag. lij-130, ^

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démocratique , c’est-à-dire entre les mains du peuple. Elle conserva sa liberté jusqu’au temps de Philippe et d’Alexandre; mais sous eux, et depuis eux , elle fut , ou soumise aux Macédoniens, qui s’étaient rendus maîtres de la Grèce, ou opprimée par de cruels tyrans.

Elle était composée de douxe villes • renfermées dans le Péloponnèse, qui toutes ensemble n'en valaient pas une bonne. Elle ne se signala d'abord par aucune action éclatante , parce que parmi scs citoyens il n'y en avait aucun qui se distinguât des autres par un mérite particulier. On verra, dans la suite , quel changement un homme seul y apporta par ses grandes qualités. Depuis la mort d'Alexandre, cette petite république fut livrée à tous les maux que la discorde entraîne après elle. L'amour du bien public n’y dominait plus ; chaque ville ne songeait plus qu’à scs propres intérêts. Leur état n’avait plus rien de fixe ni de stable, parce qu’elles changeaient de maîtres à mesure que la Macédoine en changeait; soumises d’abord à Démétrius, puis à Cassandre, ut en dernier lieu à Antigone, surnommé Gonalas, qui y laissa dominer les tyrans dont il disposait, atin qu'elles ne pussent pas se soustraire à son autorité.

Vers la 12't' olympiade’, c’est-à-dire à peu près dans le temps de la mort de PtolémécSoter, père de Pliiladciphc, et du passage de Pyrrhus en Italie , la république des Achéens reprit scs premiers usages, et rentra dans l’ancienne concorde. Ceux de Patrècs et de Dymc en jetèrent les premiers fondements. Les tyrans furent chassés des villes. Réunies toutes ensemble comme autrefois, elles ne firent plus qu'un seul cor])s de république. Il y avait un conseil public où se décidaient les affaires. Un grcITier commun en tenait les registres. L’assemblée avait deux présidents, que les villes nommaient tour à tour; mais bientôt après, on jugea à propos de les réduire à un seul.

Le bon ordre qui régnait dans cette petite république, où l’égalité, la liberté, l’amour de la justice et du bien public , étaient les règles fondamentales du gouvernement , y attira

* Oft douze* villes éulcm Paire . Djrma, Pbaræ. Tri* tea , Leonlium , Ægira, Pelicne , Ægium , Bura. Ccrau* nia, Olenus. Ilelice.

*An.M.a7il;av. J.C.280.

plusieurs villes voisines, qui furent associées à ses lois et à ses privilèges. Sicyone fut une des premières qui s’y joignit ; el ce fut par le moyen d’Aratus, l’un de ses citoyens, qui jouera dans la suite un grand rôle , et deviendra fort illustre.

Sicyone ' , qui gémissait depuis longtemps sous le joug des tyrans, venait de faire un effort pour le secouer , en mettant en place Clinias , l’un de ses premiers et de ses plus braves citoyens ; et déjà le gouvernement paraissait se rétablir et prendre une meilleure forme: mais Abantidas , pour se saisir de la tyrannie , trouva le moyen de s’en défaire ; et de tous ses parents ou amis il chassa les uns et tua les autres. Il cherchait aussi Aratus, fils de Clinias, qui n'avait que sept ans, pour le faire mourir : mais, parmi le trouble et le desordre dont la maison était pleine lorsque le père fut tué, cet enfant se déroba avec ceux qui prirent la fuite; et, errant par la ville saisi de frayeur el sans aucun secours, il entra par hasard sans être vu dans la maison de la sœur du tyran. Cette femme, naturellement généreuse , el d’ailleurs persuadée que c’était sous la conduite de quelque dieu que cet enfant s’était réfugié chez elle, le cacha avec grand soin ; et, la nuit venue, elle l’envoya secrètement à Argos.

Aratus , sauvé ainsi d’un si grand danger , sentit dès ce moment s’allumer en lui la haine la plus violente et la plus vive contre les tyrans , et elle s’augmenta toujours avec l’âge. Il fut élevé avec grand soin chez les hôtes et les amis que son père avait à Argos. La tyrannie, en assez peu de temps, avait déjà passé par plusieurs mains à Sicyone, lorsque Aratus, qui commençait à entrer dans l’àgc viril, songea à en délivrer entièrement sa patrie. Il était en grande considération , tant à cause de sa naissance que de son courage , qui était accompagné d’une gravité au-dessus de son âge, et d’un sens ferme et rassis. Ces qualités, qui étaient connues , faisaient q«q^Jcs bannis de Sicyone avaient particulièrement les yeux sur lui , le regardant comme leur ressource et comme leur futur libérateur. Ils ne se trompaient pas.

Aratus ’, âgé de vingt ans, forma une con-

• Plut. In Aralo, pag. 1027-1031.

» An. M.3752;av. J.C.232.

spiration contre le tyran, c’était alors Nicoclès ; et , quoique les espions envoyés por celui-ci à Argos l’observassent de près, il sut si bien couvrir son dessein et le conduisit avec tant de prudence et de secret, qu'il vint à bout d’entrer de nuit dans Sicyone par escaiade. Le tyran fut trop heureux de se sauver de la ville par des conduits souterrains. Comme le peuple s'assemblait en tumulte , ne sachant rien de tout ce qui se passait , un héraut cria , à hante voix , qu’ÀrMus, fiU de Cliniae, appelait lei citoyetu à la liberté. Aussitôt ils courent en foule au palais du tyran , et y mettent le feu. En un moment le palais fut embrasé : il n'y eut pas un seul homme de tué ou de blessé ni de part ni d’autre, le bonheur d'Aratus ayant conservé cette action pure et nette du sang des citoyens , ce qui faisait sa joie et son triomphe. Il rappela les bannis , qui n'étaient pas moins de cinq cents.

Sicyone commençait à jouir de quelque repos; mais Aratus n’était point sans inquiétude et sans embarras. Au dehors il s’apercevait qu'Antigone jetait un œil d’envie sur sa ville, et cherchait les moyens de s’en emparer depuis qu’elle avait recouvré sa liberté: au dedans il voyait , A l’occasion des bannis , des semences de division et de discorde, dont il craignait extrêmement les suites. J’expliquerai bientôt ce qui y donnait lieu. Il crut que, dans la conjoncture délicate où il se trouvait, le parti le plus sage et le plus sùr était d’unir Sicyone à la ligue des Achéens. Il n'eut pas de peine à y réussir , et ce fut un des plus grands services qu'il rendit A sa patrie.

Ce n’est pas que la puissance des Achéens fût grande ; ils n'avaient , comme je l’ai déjA observé , que de très-petites villes ; leur pays n'ètait ni bon ni riche , et ils habitaient le long d'une côte qui n’avait ni port ni abris: mais, avec cette médiocrité et cette faiblesse apparente , il furent ceux qui firent le mieux comprendre que les forces des Grecs étaient invincibles toutes les fois qu’ils avaient de l’ordre et de la discipline, qu’ils demeuraient bien unis, cl qu’ils étaient conduits par un général , sageelexpérimenfé. Aussi ces mêmes Achéens, qui étaient si peu de chose en comparaison de l’ancienne puissance de la Grèce , en prenant toujours de bons conseils , en demeurant étroi-

tement unis ensemble , en n’étouffant point la mérite de leurs concitoyens par l’envie, mais aimant A s’y soumettre avec docilité, non-seulement se maintinrent libres au milieu de tant de villes puissantes, de tant d’états plus forts qu’ils n’étaient, de tant de tyrans, mais encore ils affranchirent et sauvèrent la plupart des étals de la Grèce.

Aratus , après s’être engagé et avoir engagé sa ville dans la ligue des Achéens , alla servir dans leur cavalerie, et il se fit extrêmement aimer de ses généraux par sa promptitude et sa vivacité A exécuter leurs ordres ; car, quoiqu’il eût infiniment contribué au pouvoir et au crédit de la ligue en y apportant sa propre réputation , et toutes les forces de sa patrie , cependant il se montrait en tout aussi soumis que le moindre soldat A celui qui était élu général des Achéens , quelque petite et obscure que fût la ville d’où on l'avait tiré ; grand et salutaire exemple pour les jeunes seigneurs et les jeunes princes, lorsqu’ils servent dans les troupes , qui leur apprend A oublier leur naissance et A ne la faire respecter que par une plus exacte soumission aux ordres des commandants !

On ne se lassait point d’admirer et de louer la conduite et le caractère d’ Aratus’. Il était naturellement honnête et poli, grand et noble dans ses sentiments, uniquement occupé de l’intérêt commun sans songer au sien ; implacable ennemi des tyrans , et n’ayant pour sa haine et pour son amitié d'autre règle que l’utilité publique. C’était , en beaucoup de choses, un homme accompli pour être A la tête des affaires ; parlant bien , pensant juste, se taisant A propos. Il supportait avec douceur les différends qui s’élèvent souvent dans les délibérations. Il ne cédait A personne dans l'art de faire des amis et des alliances. 11 était fort propre A imaginer des entreprises contre les ennemis, A couvrir scs desseins par un secret impénétrable, et A les conduire A une heureuse fin , par sa patience et par son audace. Mais ce même Aratus , A la tète d’une armée , n’était pas reconnaissable ; lent, irrésolu , timide , il ne pouvait soutenir la vue du

' Plul. in Aralo, pag. 1081. — Polyb. lib. A, pag. SfT7, Z78.

danger. Ce n'est pas que réellement il manquât de courage et de hardiesse ; mois ces qualités étaient comme engourdies parla grandeur de l'exécution , et il n'était timide que par occasion et par intervalle. De là vient que tout le Péloponnèse a été rempli des trophées de ses vainqueurs et des monuments de ses défaites. C'est ainsi , dit Polybe , que la nature a mis des qualités différentes et contraires , non-seulement dans les corps des hommes , mais encore plus dans les esprits, et , ce qui est le plus étonnant , souvent par rapport à une même personne , de sorte que le même homme n est plus le mémo : dans une occasion, vif, courageux, hardi; dans une autre, sans vigueur, sans vivacité, sans résolution.

J'aiditquel'affaircdes bannis causait à Aratus une grande inquiétude'. C'était au sujet des terres et des maisons qu'ils possédaient avant leur bannissement , dont une grande partie avait passé des mains des propriétaires entre celtes des gens qui les avaient vendues à d'autres et avaient disparu depuis que le tyran avait été chassé. Il était naturel que tes bannis à leur retour rentrassent dans leurs biens, et ils le demandaient avec instance; mais ces biens se trouvaient occupés pour la plupart par des gens qui les avaient achetés de bonne foi , à qui par conséquent il fallait rendre le prix de ces terres et de ces maisons si on leur en Otait la possession. Les prétentions et les plaintes étaient fort vives de part et d'autre, et Sicyone se trouvait à la veille de son entière ruine par une guerre civile qui paraissait inévitable. Jamais affaire ne fut plus embarra.ssante. 11 n'était pas nu pouvoir d'Aratus de concilier les deux parties, dont les demandes étaient également justes ; et l'on ne pouvait les satisfaire toutes deux en même temps sans qu'il en coûtât des sommes considérables, qu'il n'était pas en état de fournir. Il ne vit d'autre ressource, dans une si pressante extrémité,

' que la bonté et la libéralité de Ptolémée , roi ‘d'Égypte, qu'il avait éprouvée en sa propre personne à l'occasion de ce que je vais raconter.

Ce prince était fort curieux de portraits et

« An. M. 3753; »r. J. C. 251. - Plul. in Aralo, tiag. 1031-1038.

de tableaux. Aratus , qni était connaisseur , assemblait tout ce qu'il pouvait trouver d'onvrages des plus grands maîtres, principalement de Pamphile et de Mélanthe, et l’envoyait au roi. Sicyone était encore alors en grande réputation pour les arts, et pour la peinture surtout , dont le goût s’y était conservé sans altération dans toute son ancienne pureté. On disait qu’.A pelle, déjà admiré de tout le monde , avait été à Sicyone, et s'était attaché à ces deux peintres, à qui il donna un talent ', moins pour apprendre d’eux la perfection de l'art, que pour participer à leur grande réputation. Dés qu'Aratus eut rendu la liberté à sa ville, il effi^'a et détruisit tous Ici portraits des tyrans ; mais, quand il vint à celui d'Aristrate , qui avait régné du temps de Philippe, cl qui était représenté debout sur un char de victoire, il balança longtemps s’il l'effacerait ; car tous les meillours élèves de Mélanthe avaient contribué à la perfection du tableau , et Apeliclui-méme y avait mis la main. Cet ouvrage était si merveilleux, qu’Aratus»' laissa enfin toucher à la beauté de l’art ; mais bientôt après, emporté par la haine qu’il avait pour les tyrans , il ordonna qu'on l'effaçât.

Ce goût pour la peinture avait mis Aratus dans les bonnes grâces de Ptolémée. Il crut donc pouvoir implorer sa générosité dans la fâcheuse conjoncture où il se trouvait. Il s’embarqua pour l'Égypte, où il n’arriva qn'aprcs avoir essuyé bien des contre-temps et des dangers. 11 eut une longue audience du roi , qui l'estima d’autant plus qu’il le connut davantage. Il lui donna pour sa ville la somme de cent cinquante talents*. Aratus en emporia d'abord quarante avec lui en partant pour le Péloponnèse; et , le roi ayant partagé les antres en divers paiements , il les envoya ensuite par parties.

Son retour causa une joie universelle dam Sicyone. On le nomma seul arbitre souverain et maître absolu pour terminer tous les différends des bannis et pour régler leurs partages. Mais , en sage politique , qui ne cherche point à s'attirer à lui seul la décision de toutes les affaires, et qui ne craint point que d’autres

1 Mille (!cus. =3 5750 fr. E. B,

< Ont cinquante mille érus. =s 150 tMeDUptolémil* que.<ill90000fr.K.R.

diminuenl sa gloire en la partageant avec hii, il refusa constammenirhonneur qo'on voulait lai faire, et nomma quinze des citoyens les plus estimés dans la ville, qu'il prit pour adjoinls, et avec lesquels , après un fort grand travail et de longues séances , il parvint à rétablir l'amilié et la paix entre les habitants, ayant restitué aux particuliers le prix des terres ou des maisons qu'ils avaient achetées de bonne foi. On a toujours remarqué que la gloire suit ceux qui la fuient, comme souvent elle fuit ceux qui la cherchent. Aratus , qui avait cru avoir besoin de conseil pour terminer cette importante affaire (et plus on a de mérite, plus on pense de la sorle\ en eut seul tout l’honneur. On le combla de louanges , on lui éleva des statues , et , par des inscriptions publiques, on le déclara le père du peuple et le litiéraleur de la patrie , quaiités bien audessus de celles des plus fameux conquérants.

Un succès si éclatant donna de la jalousie , et même de la crainte à Antigone. Soit qu’il voulût le gagner, ou le rendre suspecté Ptolémée , il un fit un grand éloge dans un repas public , relevant par des louanges extraordinaires la capacité et le mérite de ce jeune homme. Il insinua en termes assez clairs qu’Aratus, ayant connu par lui-mème la vanité du faste égyptien, voulait s’attacher é son service, et que lui, de son cèté , était résolu de l’employer dans ses affaires. Il finit par prier tous les seigneurs de sa cour qui étaient présents de le regarder désormais comme leur ami. Ce discours ne manqua pas d’élre rapporté à Ptolémée. qui en fut surpris et affligé. Il fit faire des plaintes é Aratus d’un changement qui lui était si injurieux ; mais celui-ci n’eut pas de peine é s’en justifier.

Aratas, ayant été élu pour la première fois général des Achéens , alla ravager la Locride et tout le territoire de Calydon. Mais , étant parti avec dix mille hommes pour aller au secours des Béotiens , il n’arriva malheureusement qu’après la bataille qu’ils perdirent à Chéronée ‘ où ils furent battus par les Étolieps.

1 Philippe, pies de quarante ans auparavant, avait remporta près de ia même viiic une célèbre victoire contre iet Athéniens et les Thèbains.

Huit ans après ayant élé élu pour la seconde fois général des Achéens , il rendit nn grand service ù toute la Grèce par une action ' que Plutarque égale aux entreprises les plus fhmeuses des généraux grecs. |

L'isthme de Corinthe, qui sépare les deux mers, unit et joint le continent de la Grèce avec celui du Péloponnèse; et la citadelle de ; Corinthe, appelée Aero-Corinthu$ , qui est si- 1 tuée sur une haute montagne, se trouvant jus- j tement au milieu de ces deux continents, et^ les séparant dans un passage d’ailleurs assez étroit, quand elle est pourvue d'une bonne garnison, rompt et empêche toute communication au dedans de l’isthme par terre et par mer , et rend maître absolu de la Grèce celui qui en est saisi et qui y entretient des troupes. Philippe appelait celte citadelle les entraves de la Grèce. Aussi était-elle l'objet du désir et de la jalousie de tous les voisins, et surtout des rok et des princes.

Antigone , après avoir longtemps cherché avec une inquiétude et un empressement extraordinaires les moyens de se rendre maître de celle place, était enfin venu à bout de l’enlever par surprise , et il se félicitait de ce succès inopiné comme d’un vrai triomphe. Aratus ne perdit pas l’espérance de la lui enlever à son tour; et, pendant qu’il était tout occupé de cette pensée, une espèce de hasard lui fournit une occasion favorable de la mettre à exécution.

Ergine, habitant de Corinthe, était venu i Sicyone pour quelque affaire, et avait fait une liaison particulière avec un banquier fort connu et ami d’Aralus. Dans la conversation, comme ils parlaient de la citadelle de Corinthe, Ergine dit qu’en allant voir Dioclès, son frère, qui était soldat de la garnison, ce qu’il faisait assez souvent, il avait remarqué, dans le côté le plus escarpé, un petit sentier, taillé en travers dans le roc, qui conduisait à un endroit où la muraille de la citadelle était très-basse. Le banquier ne laissa pas tomber celle parole , et lui demanda en riant si lui et son frère seraient d’humeur à gagner une grosse somme d’argent et è faire fortune. Ergine entendit bien ce qu’on lui voulait dire , et promit de souder

I An. M.37«û;av J.C.Îtt.

jur cela sou frère Diodes, l’eu de jours après il revint , et se chargea de conduire Aratus à l’endroit où la muraille n’avait pas plus de quinze pieds de hauteur , et de lui aider avec son frère à exécuter le reste de son entreprise. Aratus , de son cOté , promit de leur donner soixante talents si l’affaire réussissait. Mois, comme il fallait que ces soixante talents fussent déposés chez le banquier pour la sûreté des deux frères, et qu’Aratus ne les avait pas et ne voulait pas les emprunter, de peur de donner du soupçon et d’éventer sou entreprise, il prit la plus grande partie de sa vaisselle d’or et d'argent et les Joyaux de sa femme, et les mil Lii gage chez le banquier pour toute la somme.

Il avait l’Ame si grande, dit Plutarque, et il était enllammé d'une si vive ardeur pour les belles actions, que, sachant qu’Epaminondas et Phocion avaient été estimés les plus justes et les plus gens de bien de toute la Grèce pour avoir refusé les présents qu’on leur offrait et avoir fait plus de cas de la vertu que de toutes les richesses du monde, il s’efforça d’aller encore plus loin qu’eux et d’enchérir sur leur dé-sintéressement et leur générosité. En effet, il y a bien de la différence entre refuser des présents et sacrifier soi-mëme tout son bien pour le service du public. Aratus donne tout le sien , et le donne sans qu’on le sache , et pour une entreprise dont il courra seul le dan- ’ger. Qui est-ce donc, s’écrie Plutarque enthousiasmé de la beauté de cette action, qui n’admirera pas une magnanimité si rare et si surprenante '? Qui est-ce , encore aujourd’hui , qui ne s’intéresse pas à ce grand exploit, et qui ne prend point part au combat de ce grand personnage qui achète si chèrement U[i si grand danger, et qui met en gage tout ce qu’il a de plus pré-cieux pour se faire mener de nuit au milieu des ennemis , où il sera forcé de combattre pour sa vie , sans avoir de son côté d’autre gage que la seule espérance de faire une belle action?

On remarque ici que ce qui perpétuait chez les Grecs le goût de la gloire, du désintéressement , de l’amour du bien public , c’était le souvenir des grands hommes qui s’étaient dis-

I t»oiunlemillflécui. >=315000 fr. E. B. !

tingués dans les siècles passés par ces beaux sentiments. Et c’est là le grand avantage de l’bisloire , écrite comme elle l’était chez le. Grecs, comme aussi le principal fruit qu'on en doit tirer.

Les préparatifs de l’entreprise furent traversés de plusieurs contre-temps fâcheux, dont un seul semblait devoir tout décoiuerter. Enfin , tout étant prêt, Aratus ordonna h toutes scs troupes de passer la nuit sous les armes; et, prenant avec lui quatre cents soldats choisis, dont la plupart ignoraient ce qu’on allait exécuter, et qui portaient avec eux des échelles, ils les mena droit aux portes de la ville le long des murs du temple de Junon. Il faisait un beau clair de lune , qui leur fit craindre avec raison d’étre découverts. Heureusement pour eux il se leva, du côté de la mer, un brouillard épais qui couvrit tous les environs de la ville et y répandit une grande obscurité. Là toutes les troupes s’assirent pour ôter lenn souliers, tant parce qu’on fait moins de bruit, les pieds nus , que parce qu’on monte mieux sur des échelles , et qu’on n’est pas si sujet à glisser. Mais Ergine , et avec lui sept jeunes hommes déterminés , fous équipés en voyageurs , SC glissèrent dans la porte sans être aperçus, et tuèrent d’abord la sentinelle et les gardes qui faisaient le guet. En même temps un appliqua les échelles aux murailles; et Aratus fait monter promptement avec lui cent des plus ré>solus, ordonne aux autres de suivre comme ils pourraient, et, ayant aussitôt retiré les échelles , il descend dans la ville, et, â la tète de scs cent hommes, il marche vers la citadelle, plein de joie comme ayant déjà réussi, parce qu’il n’avait pas été découvert.

En avançant , ils rencontrèrent une garde de quatre hommes qui portaient de la lumière, et dont ils ne furent point aperçus parce qu’ils étaient enfoncés dans l’ombre ; mais , eux, ils les aperçurent de fort loin à la clarté de leur lumière. Aratus et ses gens se tapirent d'abord contre quelques murailles et quelques vieilles masures, comme dans une embuscade , d’où, quand ces quatre hommes vinrent à passer, ils SC jetèrent sur eux, et en tuèrent trois. Le quatrième, blessé d'un grand coup d'épée à la tête, s’enfuit criant que les ennemis étaient dans la ville. Un moment après , les trompel-

tes sonnèrent l'alarme , et toute la ville acconrut au bruit. Déjà toutes les rues étaient pleines de gens qui couraient çà et là, et éclairées d'une infinité de lumières que l’on allumait partout , en bas dans la ville , et en haut sur les remparts de la citadelle ; et de toutes parts on entendait un bruit confus qu’ou ne pouvait déméler.

Cependant Aratus continuait son chemin , et s’eflbrçait de gravir sur ces rochers escarpés , d'abord fort lentement et avec beaucoup de travail et depeine , parce qu’il avait manqué le sentier qui n’aboutissait à la muraille que par une infinilé de tours , de détours et de circuits trés-difliciles. Mais bientôt, comme par une espèce de miracle , la lune , dissipant les nuages , et venant à éclairer tout à coup , lui dévoila tout le labyrinthe de ce sentier jusqu’à ce qu'il fût au pied de la muraille à l'endroit qu’on lui avait marqué : et alors, par un effet du même bonheur, les nuages se rassemblèrent; et la lune, s’étant cachée, replongea encore tout dans l’obscurité.

Les trois cents soldatsqu’ Aratus avait laissés au dehors près du temple de Junon , étant entrés dans la ville qu’ils trouvèrent pleine de tumulte et de confusion et tout éclairée d'une infinité de lumières , et ne pouvant trouver le sentier qu’avait pris Aratus , ni le suivre à la trace , se serrèrent tous ensemble au bas du précipice , à l’ombre d’une grande roche qui les cachait, et attendirent là dans une grande inqniétude et dans une grande détresse. Déjà Aratus était attaché au combat sur les remparts de la citadelle. On entendait bien du bas le bruit des combattants et leurs cris ; mais , comme ils étaient répétés par les échos des ) montagnes voisines , on ne pouvait discerner d’où ils venaient. Ces trois cents soldats ne sa- ' chant donc de quel côté ils devaient tourner , ArchélaUs , qui commandait les troupes du roi Antigone , ayant pris bon nombre de soldats avec lui , monta avec de grands cris et grand bruit de trompettes pour aller charger Aratus en queue, et en marchant il passa devant ces trois cents soldats sanslcsapercevoir.il ne fut pas plutôt passé, que ceux ci se levèrent comme d’une embuscade où ils auraient été placés exprès , tombèrent sur lui , tuèrent les premiers qu’ils rencontrèrent , et , donnant l'é-

I pouvante à tons les autres et à Archclatts même, ils les écartèrent, les mirent en fuite, et les menèrent battant jusqu’à ce i|u’ils se dis persèrent dans la ville chacun de leur côté.

Comme ils achevaient cette défaite, Erginc arrive , envoyé par ceux qui combattaient au haut de la citadelle, pour leur apprendre qu’Aratus était aux mains avec les ennemis, qui sc défendaient avec beaucoup du vigueur ; que le combat était fort vif sur la muraille , et qu’il avait besoin d’étre promptement secouru. Dans le moment ils lui ordonnèrent de les conduire, et, en montant , ils annoncent leur approche par leurs cris pour rassurer leurs amis et pour' redoubler leur courage. La lune, quiétait dans son plein, donnant sur leurs armes, les faisait paraître en plus grand nombre qu'ils n'étaient, à cause de la longueur du chemin par où ils montaient; et le silence de la nuit, rendant les échos plus forts et plus sensibles, faisait paraître leurs cris comme des cris d’une troupe beaucoup plus grosse que la leur. Enrin , s’étant tous joints , iis firent une charge si violeute , qu’ils chassèrent les ennemis , prirent poste .sur la muraille, et se virent entièrement maîtres de la citadelle au point du jour , de sorte que les premiers rayons du soleil éclairèrent leur victoire. En même temps le reste de leurs troupes arrive de Sicyone. Les Corinthiens leur ouvrent leurs portes très-volontiers , et leur aident à prendre les gens d'Antigone.

Dès qu’Aratus eut bien assuré sa victoire , il descendit de la citadelle dans le théâtre , où se rendit une foule innombrahie de peuple attiré par la curiosité de le voir et de l’entendre. Après qu’il eut disposé ses Achéens sur les avenues du théâtre de côté et d'autre, il sortit tout armé du fond de la scène, et s’avança au milieu, le visage extrêmement changé et défait par la fatigue et par le besoin de sommeil. La joie et la fierté que ce grand succès lui inspirait étaient effacées par son grand abattement, et par son extrême faiblesse. Dès qu’il parut , tout le peuple à l’envi, par des battements de mains et des acclamations réitérées, lui témoignait son profond respect et sa vive reconnaissance. Lui cependant , cliangcant sa pique de main, et la prenant de la main droite , il inclina un peu le genou et tout le corps , et,

oogle

iZoo :

s'appuyant sur sa pique , il se titit quelque temps dans cette posture.

Quand tout te théâtre fut calme , alors , ramassant le peu qui lui restait de forces , il fit è ceui de Corinthe un assez long discours sur la ligue des Àebéens , leur persuada d’y entrer eus-mèmes , et leur rendit en même temps les clefs de leur ville , qui, depuis le temps de Philippe, n'avaient point été en leur pouvoir. Pour ce qui regarde les capitaines d’Antigone , il donna la liberté à Archélaiis , qu'il avait fait prisonnier , et lit mourir Théophraste, qui refusait de sortir de la ville.

Aratus se saisit d’abord du temple de Junon, et du port de I-échée , où il prit vingt-cinq vaisseaux du roi. Il prit aussi cinq cents chevaux pour la guerre, et quatre cents Syriens qu'il vendit. Les Achéens gardèrent la citadelle, et y mirent une garnison de quatre cents hommes.

Cette action de hardiesse, suivie d’un si heureux succès , ne pouvait pas manquer d’avoir des suites très-favorables. Les Mégariens, quittant le parti d’Antigone , se joignirent è Aratus. Les Trézéniens et les Épidauriens suivirent leur exemple , et entrèrent dans la ligue des Achéens.

Il y attira aussi le roi Ptolémée , en lui laissant l’intendance de la guerre, en le nommant généralissime de leurs troupes sur (erre et sur mer. Cela acquit i Aratus une si grande réputation et un tel crédit parmi les Achéens, que, comme il était défendu , par la loi , d’élire le même homme capitaine général plusieurs années de suite, au moins on l'élisait de deux années l’une; et que de fait, ou par scs conseils, il commandait toujours sans aucune discontinuation ; car on voyait clairement qu’il n’y avait ni richesses, ni amitié des rois, ni avantage particulier de Sicyone même sa patrie, ni aucun autre bien , de quelque nature qu’il pût être , qu’il préférât â l’avantage et à l’accroissement des Achéens. Il était persuadé qu’il en est des villes faibles par elles-mêmes comme des parties du corps , qui ne se nourrissent et ne vivent que par l’union qu’elles ont entre elles, et qui, dès qu’elles sont séparées , ne prennent plus de nourriture et périssent infailliblement. On voit de même les tilles dépérir par tout ce qui rompt leur so-

ciété ; au lieu qu’elles sc fortiCent et s’accroissent , lorsque , devenues parties d’un grand corps , et liées ensemble par l’unité d’intérêts, elles participent à la prévoyance commune , qui e.st cet esprit de vie qui les anime et les entretient.

Toutes les vues d’Aratus ' , toutes ses entreprises pendant qu’il fut en charge , tendaient à chasser les Macédoniens du Péloponnèse , à abolir toutes les tyrannies , et à rétablir toutes les villes dans leur ancienne liberté et dans l'usage de leurs lois. Et ce fut par ce motif que, tant que vécut Antigone Gonatas, il s’opposa fortement aux entreprises de ce prince.

Il garda la même conduite sons Démét^ius^ qui succéda â Antigone , et qui régna dix ans. Les Éloliens s’étaient joints d’abord à Antigone Gonatas pour ruiner la ligue des Achéens. lisse brouillèrent avec Déméirius, son successeur , qui leur déclara la guerre. Les Achéens, oubliant les mauvais services qu’ils en avaient reçus’, marchèrent à leur secours; et leur union pour lors devint fort étroite , et fut fort utile à toutes les villes voisines.

Il y avait dans l’Illyrie plusieurs petits rois*, qui ne vivaient presque que de rapine , et qui exerçaient une sorte de piraterie sur tous les peuples qui confinaient â leurs états : Agron, Ois de Pleurate, Scerdilède, üémétrius de Phare, ainsi appelé d’une ville d’illyrie qui était sous sa domination. Ces petits princes infestaient tout le voisinage. Ils attaquèrent en particulier ceux de Corcyre ’ et les Acarnaniens Teuta régnait â la place d’Agron, son mari, qui était mort d’un excès de vin , ayant laissé un Dis , encore enfant, qui sc nommait Pinée. Ces peuples, ainsi vexés , eurent recours aux Etoliens et aux Achéens , qui ne manquèrent pas de prendre leur défense. Ces bons services ne furent payés que d’ingratitude. Peu de temps après, les Corcyréens ürent alliance avec les lllyriens, et reçurent dans leur ville Dëraétrius de Phare avec la garnison qu’il y amena.

1 Polyb. lib. 2, pag. 130

• Ad. M. 3702; av. J. C. 212. - Polyb. Ub. 2. pag.

» Appian. de bcllislllyr. pag.TGO — An. M 3770 ;av. J. C.23I.

* An. M. 3772; av. /. C.232.

» Cnrroi).

« An. M. 3776;av. J. C. 228.

îiz " Dv • vüOgle

Ixs Romains ' , mécontents des pirateries que ces peuples exerçaient sur plusieurs de leurs citoyens et de leurs marchands, dépulèrent vers Teuta , pour lui en faire leurs plaintes. Elle Ht assassiner un des ambassadeurs romains, et mellrc l’autre en prison, line insulte si outrageante les détermina à lui déclarer la guerre. Les deux consuls L. Postliumius Albinus et Cn. Fulvius Centumalus , partirent pour aller porter la guerre dans l’Illyrie, avec des armées de terre et de mer. Ceux de Corcyre, de concert avec Démétrius de Phare , livrèrent au consul Fulvius la garnison qu’ils avaient reçue dans leur ville. Les Romains, après avoir rétabli Corcyre dans son entière liberté, poussèrent jusque dans l’illyrie, et s’empart'rcnt d’une grande partie du pays. Ils abandonnèrent plusieurs villes à Démétrius de Phare pour prix de sa trahison.

'leuta, réduite à la dernière extrémité’ , demanda la paix aux Romains. Elle lui fut accordée è ces conditions: qu'elle paierait, tous les ans, un certain tribut; qu’elle abandonnerait toute rillyrie, excepté peu d'endroits qu’on lui laisserait; et, ce qui était l’article le plus intéressant pour les Grecs, qu’elle ne pourrait naviguer nu delà de la ville de Lissus qu’avec deux petits vaisseaux , qui ne seraient point armés en guerre. Il parait que les autres petits rois dépendaient de Teuta. Ils furent compris dans le traité, quoiqu’il n’y soit fait mention que de Teuta.

Les Romains se firent alors respecter cn Grèce par une ambassade solennelle , et ce fut la première fois qu’on y connut leur puissance. Ils envoyèrent des ambassadeurs aux Ktoliens et aux Achéens , pour leur faire part du traité «lu'ils venaient de conclure avec les lllyriens. Ils en envoyèrent d’autres à Corinthe et à Athènes. Ce fut alors pour la première fois que les Corinthiens déclarèrent, par un décret public, que les Romains seraient admis à la célébration des jeux isthmiques comme les Grecs. Les Athéniens ordonnèrent aussi qu’on accorderait aux Romains le droit de bourgeoisie à Athènes , et qu’ils pourraient être initiés dans les grands mystères.

Depuis la mort de Démétrius, qui n’avait

> An. M.37ï8:av.J.C.22B.

• An. M. 37T9 ; av. J C. 22j.

régné que dix ans , Aratus trouva d’heureuses dispositions dans les esprits pour venir è bout de ses desseins. Plusieurs des tyrans que ce prince soutenait de tout son crédit , et à qui il payait de grosses pensions, ayant perdu par sa mort leur appui , prirent le parti de renoncer volontairement à l'autorité qu’ils avaient usurpée sur leurs citoyens; d’autres, intimidés par les menaces d’Aratus , ou gagnés par ses promesses, imitèrent leur exemple. Il leur procurait à tous des avantages considérables, afin qu’ils n'eussent pas lieu de se repentir du parti qu’ils avaient pris.

Aratus ' , voyant avec peine les Argiens soumis au tyran Aristomaque , entreprit de les cn délivrer , et se fil un point d’honneur de rendre à cette ville sa liberté, comme le prix de l’éducation qu’il y avait reçue, et on même temps d’ajouter une ville si puissante à la ligue des Achéens. Son entreprise ne réussit pas pour lors. Peu de temps après , Aristomaque fut tué par scs domestiques ; et , avant qu’on pût donner aucun ordre aux affaires, Arislippc, encore plus détestable tyran que le premier, se saisit de la domination , il eut l’adresse de s’y maintenir, du consentement même des Argiens. Mais, regardant Aratus comme un ennemi mortel , pendant la vie duquel la sienne serait toujours ou danger, il résolut de le faire tuer, avec le secours du roi Antigone Doson, qui s’était prêté à sa vengeance. Déjà il y avait partout des assassins, qui n’épiaient que l’occasion d’exécuter l’ordre sanglant dont on les avait chargés. Mais il n’y a point de si bonne ni de si sûre garde pour un commandant et pour un prince , que la ferme et vraie affection de ceux qui lui sont soumis : car lorsqu’une fois le [veuple et les nobles sont accoutumé-s à ne pas craindre leur prince, mais à craindre pour lui , alors il a un million d yeux pour voir et un million d’oreilles pour entendre tout ce qui se passe. Aratus l’éprouva bien dans l’occasion dont il s’agit.

Ici Plutarque, par un beau contraste, compare les troubles et les agitations d’Aristippc avec la paix et la tranquillité d’Aratus. Ce tyran, dit-il, qui entretenait Uiit de troupes pour la sûreté de sa personne, qui avait répandu le

• pial. ia .Xralo, pig. 1038-1041

oy 'visçlf

474 <fÿ«»

sang de tous ceux qu'il craignait , ne pouvait goûter de repos ni jour ni nuit. Tout l'agitait, tout l'inquiétait, tout le rongeait de soins cui- 'sants. Il avait peur de son ombre. Une garde terrible tenait toujours des épées nues autour de sa maison. Comme sa vie était entre les mains de ses gardes , il les craignait plus que tout le reste des hommes. Il ue souffrait pas qu'ils entrassent dans le palais ; il voulait qu'ils fissent la garde en dehors dans les portiques qui étaient tout autour. D'abord , après le souper , il chassait tous scs domestiques, fermait sur lui la porte de sa cour , et avec sa concubine il se retirait dans une chambre haute qu'il fermait avec une trappe, sur laquelle il mettait son lit où il dormait comme on peut croire que dort un homme dans cet état, toujours dans le trouble, dans les frayeurs, dans les craintes. La mère de la concubine retirait, la nuit, l'échelle par où il montait à celte chambre, et la reportait le lendemain malin. D'un autre côté, Aratus.qui avait acquis, non par la force des armes , mais par sa vertu et par la force des lois , une domination perpétuelle , paraissait devant tout le monde avec une simple robe et un manteau sans rien craindre. El au lieu que parmi tous ceux qui occupent des forteresses, qui entretiennent des gardes, qui mettent au-devant d'eux des armes, des portes, des trappes, comme autant de remparts pour leur sûreté , il y en a peu qui se sauvent d'une mort violente ; Aratus , qui SC montrait partout l'ennemi irré'conciliable'de tous les tyrans, a laissé une postérité* qui dure de nos jours, dit Plutarque, et qui est encore honorée et respectée de tout le monde.

Aratus attaqua à force ouverte le tyran. Dans un premier combat , où l'une des ailes de son armée avait battu les ennemis, il fit paraître peu de prudence, de résolution et de fermeté, ayant fait sonner la retraite mal à propos, et cédé la victoire au tyran, ce qui lui attira bien des reproches. Il répara cette faute dans un second combat, où Arislippe perdit la vie, et où il y eut plus de quinze cents des

< Poircrale, à qui PluUrque adrrsK la vie d Aratus, tItaU un de ses descendanls ; et il avait deux fils . qui conllnuérenl encore sa race, laquelle avait déjà duré 3ü0 ans depuis la mort d’Aratua.

ennemis de tués. Aratus, ayant remporté une victoire si éclatante, et sans avoir perdu un seul homme, ne put pas néanmoins se rendre maître de la ville d'Argos, ni la remettre eu liberté. Agias et le jeune Aristomaque s'y jetèrent avec les troupes du roi , et s'en emparèrent.

11 réussit mieux par rapport è la ville de Mégalopolis, dont Lysiade avait usurpé la domination. Celui-ci n'avait rien du caractère violent et cruel des tyrans, et ne l'était devenu que par une fausse idée qu'il avait con(ue du bonheur et de la gloire qui accompagnent la souveraine autorité. Soit crainte , soit persuasion , sur les remontrances d’Aratus il déposa la tyrannie, et fit entrer sa ville dans la ligue des Achéens. Ceux-ci , touchés d'une action si généreuse , l'élureut sur-le-champ leur capitaine général. Il se piqua d'abord de surpasser la gloire d’Aratus, et fit plusieurs entreprises qui ne paraissaient pas nécessaires ; entre autres, il dé-clara la guerre aux Lacédémoniens. Aratus employa tout son crédit pour s'y opposer ; ses efforls ne parurent que des effets de l'envie. Lysiade, malgré lui , fut nommé à un second généralat , puis à un troisième, et ils commandaient tous deux allcinativement. Mais, quand on vit qu'en toute occasion il contrariait son rival . et que, sans garder de ménagement, il heurtait de front une vertu aussi sincère et aussi solide que celle d'Aratus,ori reconnut que sous le dehors d'un zèle affecté, il cachait une dangereuse ambition, et il fut chassé.

Comme, dans la suite , les Lacédémoniens seront fort mêlés dans les guerres que les Achéens auront à soutenir, il me paraît à propos d'exposer l'état où se trouvait pour lors Lacédémone.

S III- — AOIf. SOI DE SeXETE. EETBEPREIVD DE EÉ- FORHEE CETTE TILLE. ET Dï EAIBE BEVIVEE LE» ADCIEDS fiTABLISSEHESTX DE LTCL'BGUB, Il E5 vaETT A BOLT ET PABTIE. AU BETOCB D'CBE CAM PAGSE OC IL S’ÉTAIT JOIETA ABATCS CGBTBE LBE ÉtoLIETS. IL TBOOVETOCT CUADGÉ A SPARTE. EnPI.-i II ESI COSDAIEEi A MORT, ET EXtcCTÉ.

Après que l'amour de l’or et de l'argent', se < riiiL. in Agide, |iag. 795-fiOI.

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fui glissé dans la ville de Sparte, et qu’à la suite des richesses l’avarice , le Inie , la mollesse , la dépense et la volupté , qui en sont presque inséparables, y eurent trouvé accès en rompant les fortes barrières que la sagesse de Lycurgue y avait opposées, Sparte se vit dé-chue de son ancienne gloire et de son ancienne puissance, et elle fut réduite dans un état d’humiliation et de bassesse qui dura jusqu'aux temps du règne d’Agis et do Léonide , dont nous avons maintenant à parler.

Agis était de la maison des Eurylionides , Ois d’Eudamidas , et le sixième dt*scondant d'Agésilas qui passa en Asie. Léonide, (Ils de Cléonyme , était de la maison des Agides, et le huitième qui régna à Sparte après Pausanias qui avait vaincu Mardonius à la bataille de Platée.

J’ai rapporté ci-devant la dispute qui s’éleva à Sparte au sujet de la royauté entre Cléonyme et Aréus '. Ce dernier l’emporta ; c'est lui qui fit lever le siège de Lacédémone à Pyrrhus. 11 eut pour successeur son fils Acrotate, qui ne régna que sept ou huit ans. Celui-ci laissa en mourant un fils, nommé Aréus, comme son aïeul, encore enfant. Ce prince fut sous la tutelle de Léonide ; et étant mort quelque temps après, Léonide, de régent qu’il était , devint roi.

Quoique tous les Spartiates fussent déj,*! gâtés, et pervertis par la corruption générale où était tombé le gouvernement , il y avait cependant dans Léonide une dépravation plus marquée et un éloignement plus sensible des mœurs et des usages de son pays, comme dans un homme qui avait vécu longtemps dans les palais des satrapes, qui avait fait plusieurs années la cour à Séleucus, qui avait même épousé une femme en Asie contre les lois de sa patrie, et qui ensuite , sans garder ni mesures ni bornes, avait voulu transporter tout ce faste et tout cet orgueil des princes dans un pays libre et dans un gouvernement dont la modération et la justice faisaient la base.

1 Joséphe a remarqué qu’Aréus , roi de Lacédémone . avait envojré des lettres a Onias, grand prêtre des Juifs, par lesquelles H recoonaîssalt qu’il y avait de la parenté cotre les Juifs et les Lacédémoniens. Il n'est pas aUé de démêler l'origine de cette parenté, ni d'accommoder les temps d’ Aréus et d'Onius.

Agis était d’un caractère tout opposé.

N’ayant pas encore vingt ans accomplis, quoiqu’il eût élé élevé dans les richesses el le luxe cl nourri dans les délices d’une maison également fastueuse el vnlnplueuse * , il renonça d’abord à toutes les voluptés, rejeta toules des parures el les vains ornements , et fit gloire d'aller vélu d’une simple casaque , et de rappeler les repas, les bains cl tonie raneicnne manière de vivre de Sparte. Il disait hautement qu'il (If se soucierait pas d’étre roi, s'il n'espérait de faire rerirre les lois et l'ancienne discipline de Sparte ; beau sentiment , qui marque qu’Agis avait une vraie idée el jugeait sainfcment de la royauté , dont le devoir le plus essentiel , la gloire la plus solide est d’établir un bon ordre dans toutes les parties de l’élat en y faisant régner les usages sagement établis par les lois !

Cette discipline avait commencé â déchoir depuis le moment qu’nprés avoir ruiné le gouvernement d’Athènes, Lacédémone commença à SC remplir d’or. Cependant le partage des terres que Lycurgue avait fait, et le nombre des héritages qu’il avait établis, s’étant conservés dans les successions, cl chaque père laissant â son fils sa part telle qu’il l’avait reçue , cet ordre et colle égalité, qui persévérèrent sans interruption , suspendirent et arrêtèrent en quelque sorte le mauvais elTel des autres abus. Mais, dès qu’on eut donné altointe à ce sage établissement, par une loi qui permetlait à tout homme de disposer de sa maison et de son héritage et de les donner de son vivant ou de les laisser par testament après sa mort à qui il voudrait, celle nouvelle loi acheva de saper le plus sûr fondement de la police de Sparle. Un épborc nommé Epilade, pour se venger d'un fils dont il était mécontent , fit passer celle loi.

On est étonné avec raison que tout un état, pour satisfaire la passion d’un seul homme, change si facilement une coutume aussi ancienne et aussi fondamentale que celle dont il s’agit ici. Sans doute que ce qui servit de prétexte à ce changement, fut d'augmenter dans les familles l’autorité paternelle qui n'avait point

^ Plutarque du que samère Agésbtrale ,el »on aïeule Arcbidamic, arateul plus d’or e( plus d’argent que tous les autres Lacédémoniens ensemble.

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de itiolifs pour so fiiirc respecter des cnranls, qui n’en espéraient rien et n’en craignaient rien , puisqu’ils recevaient tous également et directement de la main de l’étal, indépendamment de leurs pères, tout ce qu’ils pouvaient aUendrc de biens et d’établissements. Cet inconvénient domestique, qui intéressait tous les pères, et qui semblait regarder le bon ordre de toutes les familles, fit une forte impression sur ceux qui avaient le plus de part au gouvernement, les éblouit dans le moment, et les rendit distraits sur d’autres inconvénients beaucoup plus considérables qui en devaient naître infailliblement , et dont on ne fut pas longtemps à apercevoir les pernicieux effets.

On voit par là combien il est dangereux de cliangcr les anciennes lois sur lesquelles un étal, une société, ont roulé depuis longtemps*; avec quelle précaution il faut se défendre de l’impression que font quelques inconvénients , dont les lois les plus sages ne peuvent être exemples; combien il faut de prudence, de pénétration dans l’avenir, et d’expérience, pour comparer et balancer les avantages et les défauts des anciens usages avec les nouveaux qu’on veut leur substituer.

On peut dire que la nouvelle loi, qui accordait aux particuliers le pouvoir de disposer des héritages, causa la ruine de Sparte. I.es puissants acquéraient tous les jours de nouveaux fonds en chassant les héritiers des successions qui leur appartenaient. Ainsi, tous les biens se trouvant bienlôt entre les mains d’un très-petit nombre de citoyens , la pauvreté gagna et remplit toute la ville , donna lieu à une basse et honteuse fainéantise, éteignit le goiH de la vertu et de la gloire, qui jusqui^-là avait rendu les Spartiates supérieurs à tous les autres peuples de la Grèce, et ue laissa datis les esprits et dans les cœurs que la haine et l’envie contre ceux qui avaient envahi injustement toutes les possessions.

11 ne restait dans la ville qu’environ sept cents Spartiates naturels, et de ces sept cents il n’y en avait à peu près que cent qui eussent conservé leurs héritages. Tous les autres étaient une populace accablée de pauvreté, qui

V a Adt6 nilill motum ex anUquo prohabile eu ; retee ribus, nisi quœ nrus evidenler arguit, slari malunl. » (1,1V. lib. S»,n. 5t.)

demeurait dans la ville sans y avoir ni revenu ni aucune part aux honneurs , et qui, soutenant à contre-coeur et mollement les guerres contre les ennemis du dehors, où il n'y avait à gagner que pour les riches, épiait sans relâche l’occasion de changer la situation présente des alTaires , et de se tirer de l’oppression.

Tel était l’état de Sparte ' quand Agis songea à remédier à des abus si crianis, dans le temps même qu’Amlus travaillait à délivrer sa patrie. L’entreprise était belle, mais bien hasardeuse. Il trouva d’abord, contre son attente, les plus jeunes disposés à entrer dans ses vues; mais la plupart des vieux , en qui la corruption avait jeté de profondes racines, Iremblèrenl au seul nom de réforme et de Lycurgue. Il commenta par gagner Agésilas , son oncle , homme tort éloquent et fort accrédité, mais possédé de l’amour des richesses, et c’est ce qui le rendit plus favorable aux desseins d’Agis. 11 était accablé de dettes , et il espérait de s’acquitter .sans qu’il lui en coûtât rien en changeant le gouvernement.

11 travailla ensuite à gagner par son moyen sa mère, sœur d’Agésilas, laquelle avait beaucoup de pouvoir dans la ville à cause du grand nombre de scs esclaves, de ses amis et de ses débiteurs , et qui inlluait beaucoup par son crédit dans les affaires les plus importantes. Dès qu’Agis se fut ouvert à elle de son dessein, elle en fut effrayée à la première vue, et fil ce qu’elle put pour le lui faire abandonner. Alais quand Agésilas, joignant ses réflexions à celles du roi, eut fait comprendre à sa sœur de quelle utilité serait pour Sparte l’exécution de ce dessein, et de quelle gloire elle illustrerait à jamais leur famille, alors celle dame, et celles qui lui étaient les plus unies, animées par la noble ambition de ce jeune prince, changèrent tout d’un coup de sentiment, et furent lellcinent frappées delà beauté de ce projet, qu’elles pressèrent elles-mêmes Agis de mettre promptement la main à l’œuvre, et qu’envoyant chercher leurs amis elles les exhorlirentà se joindre à lui.

Elles parlèrent même aux autres dames de la ville , sachant bien que les Lacédémoniens

• An. M.Î756;av. J. C.2«.

avaient de tout temps beaucoup de déférence pour leurs femmes et qu’ils leur laissaient plus de pouvoir et d’autorité dans les affaires publiques, qu’ils n’en prenaient eux-mémes dans les affaires particulières et dans l’intérieur de leurs maisons. Or la plus grande partie des richesses de Sparte- était alors entre les mains des femmes , et c’est ce qui fut un grand obstacle à l’entreprise d’.\gis ; elles s’y oi)posèrent toutes, voyant bien que celte vie simple et sobre qu’on voulait rétablir, et à laquelle on donnait tant d’éloges, allait leur faire perdre, non-seulement leur luxe et leurs délices, mais encore tous leurs honneurs et toute la puissance qu’elles avaient à cause de; leurs richesses.

Dans l’effroi que leur avait causé cette proposition, elles s’adressent à I.éonide, et le conjurent, comme son âge lui donnait de l’ascendant sur Agis, d’employer toute son autorité auprès de son collègue pour le retenir et l’empêcher de passer outre. Léonide était très porté à appuyer les riches; mais comme il craignait le peuple, qui souhaitait fort ce changement , il n’osa pas s’opposer ouvertement ù Agis : il se contenta de le traverser sous main, et d’employer des manœuvres sourdes pour faire échouer son projet : il parlait en secret aux magistrats, et calomniait Agis en disant qu’il offrait aux pauvres le bien des riches, le partage des terres et l’abolition des dettes, comme le prix de la tyianriic qu’il voulait usurper ; et que par là il cherchait à faire, non des citoyens pour Sparte, mais des satellites et dc'S gardes pour sa personne.

Cependant Agis, étant venu è bout de faire élire pour éphore Lysandre, qui était favorable à ses vues, porta d’abord au conseil une ordonnance qu’il avait dressée , et dont les principaux articles étaient : que tous les débiteurs seraient déchargés de leurs dettes ; que de toutes les terres qui étaient depuis la vallée de Pelléne jusqu’au mont Taygètc, au promontoire de Malée et à Sélasie, on en ferait quatre mille cinq cents lots; que de celles qui étaient au delà de ces limites on en ferait quinze mille : que ces dernières portions seraient distribuées à ceux du voisinage qui étaient en état de porter les armes, et que celles qui étaient au dedans seraient pour les Spar-

tiates mêmes , parmi lesquels , pour en suppléer et remiilir le nombre qui était considérablement diminué, on compterait les voisins et les étrangers qui auraient eu une éducation honnête et noble, et qui se trouveraient bien conformés de leur personne et dans la Heur de l’âge : qu’ils seraient tous distribués pour les repas en quinze salles, appelées phidilia, dont la moindre serait de deux cents , et la plus forte de quatre cents"^ et qu’ils observeraient tous la même manière de viv re et la même discipline que leurs ancêtres.

Cette ordonnance ayant trouvé de l’opposition parmi les sénateurs, qui n’étaient pas tous de cet avis, Lysandre fit assi^mblerle peuple, et parla fortement à ses citoyens pour la leur faire accepter. Il fut appuyé par un jeune Spartiate , plein de zèle pour le bien public (il s’appelait jMandroclide),qui leur représenta le plus vivement qu’il lui fut possible les motifs les plus capables de les toucher : le res-* pect qu’ils devaient à la mémoire de Lycurgue, leur illustre législateur; le serment qu’avaient fait leurs ancêtres, en leurnom et au nom de toute leur postérité, de garder inviolablemcnt scs saintes ordonnances ; la gloire et le bonheur dont Sparte avait joui tant qu’elle les avait observées avec exactitude; l’avilissement et la misère où elle était tombée depuis qu’elle y avait donné atteinte; l’état pitoyable des Spartiates, ces anciens maîtres du la Grèce, ces vainqueurs de l’Asie, ces dominateurs sur terre et sur mer , qui avaient fait trembler le grand-roi jusque sur son trône, dépouillés maintenant de leurs biens, de leurs terres, de leurs maisons , par l’avarice insatiable de quelques-uns de leurs concitoyens ; réduits à une extrême pauvreté et à une honteuse indigence, et, ce qui leur était sans doute beaucoup plus sensible, devenus l’objet du mépris et des insultes de ceux à qui ils devaient faire la loi. Il finissait en les priant que, pour complaire à un petit nombre, qui même les foulait aux pieds comme de vils esclaves, ils ne vissent pas d’un œil indifférent ta dignité de Sparte entièrement avilie et perdue , mais qu’ils se souvinssent des anciens oracles qui leur avaient déclaré plus d’une fois que l’amour des richesses serait funeste à Sparte et causerait sa ruine totale.

Alors le roi Agis , s'avançant au milieu de l’assemblée, après un discours très-court, car il crut que l'exemple serait plus efficace , et plus persuasif que toutes les paroles , déclara qu’il mettait en commun tous ses biens , qui étaient très-considérables, et qui consistaient en terres labourables, en pAturages, et en six cents talents d’argent comptant' ;que sa mère et sa grand'mère allaient faire la même chose, aussi bien que ses parents et ses amis, qui tous étaient les plus riches des Spartiates.

Tout le peuple fut étonné de la magnanimité de ce jeune prince , et en même temps ravi de Joie de ce qu'on revoyait eiirin un roi digne de Sparte. Mais alors l.éonide, levant le masque, s’opposa è lui de tout son pouvoir ; car, venant à penser qu’il serait obligé de faire la même chose, et que ses citoyens ne lui en auraient pas la même obligation, mais que, tout le monde mettant également tous scs biens en commun, l’honneur en reviendrait toujours à cclui-lA seul qui avait donné l’exemple, il demanda tout haut à Agis s’il ne pensait pas que Lycurgue fût un homme juste , habile, et bien intentionné pour sa patrie. Agis ayant répondu qu’il le tenait pour tel. « Uù U avez-vous donc vu , repartit Léonide , que « Lycurgue ait jamais ordonné une abolition i< des dettes, ou qu’il ait donné droit de bour- « geoisie aux étrangers, lui qui était trés-per- « suadé que la ville ne pourrait se conserver « saine si tous les étrangers n’en étaient chasa sés?» Agis lui répondit « qu’il ne s'étonnait a pas que lui, qui avait été élevé dans les pays « étrangers , et qui s’était marié dans une « maison de satrape, ne connût pas Lycurgue,

« et qu’il ignorât qu’en chassant de sa ville « l’or et l’argent il en avait banni toutes dettes « actives et passives ; que pour ce qui était a des étrangers qui venaient dans sa ville, il « n’en voulait qu’à ceux qui ne pouvaient n s’accommoder aux mœurs et A la discipline « qu’il établissait ; que c’étaient là les seuls « qu’il chassait , non qu’il fit la guerre à leurs Ik personnes, mais parce qu’il craignait leur « manière de vivre et la corruption de leurs « mœurs, qui pourraient inspirer insensible-

> SImnt mille écus. — 800 uilenis d'irgenl 3 tlO OOa fr.

<1 ment aux Spartiates l’amour du luxe et de « la mollesse et une envie démesurée de « s’enrichir. » Il apportait en exemples des poètes et des philosophes . comme Terpandre , Thalés et Phérécide , qui , bien qu’étrangers, étaient fort estimés et honorés à Sparte, parce qu’ils enseignaient les mêmes maximes que Lycurgue.

Après ce discours , tout le peuple suivit le parti d’Agis , et tous les riches se rangèrent du côté de Léonide et le prièrent de ne les pas abandonner. Ils s’adressèrent aussi aux sénateurs, qui avaient sur cela le principal pouvoir en ce qu’ils avaient seuls le droit d’examiner les propositions avant qu’elles pussent être reçues et confirmées par le peuple ; et ils firent tant par leurs prières et par leurs instances , que ceux qui rejetaient l’ordonnance d’Agis l’emportèrent enfin d’une voix. Mais Lysandre,qui était encore en charge, se mit incontinent à poursuivre Léonide en vertu d’une ancienne loi qui défendait «qu’aucun descen- « dant d’Herculc épousât une femme étran- « gère, et qui ordonnait la peine de mort « contre celui qui , sorti de Sparte, serait allé « s’établir chez les étrangers. On produisait des témoins de tous ces faits contre Léonide, et en même temps on persuada à Cléombrote d’intervenir au procès et de demander la couronne comme étant de la race royale et gendre de Léonide.

Léonide, effrayé de cette poursuite, dont il craignait l’issue, se réfugia dans le temple de Minerve, appelée Chalcioicos ; cl la femme de Cléombrote , quittant son mari , alla solliciter pour son père en se rendant suppliante avec lui. Léonide fut sommé de se pré.scnter ; et , comme il ne comparut point, on lui ôta la royauté, et on la donna à Cléombrote son gendre.

Dans ce temps-là, Lysandre sortit de charge, son temps étant expiré. I.es nouveaux éphores intentèrent un procès à Lysandre et à Mandroclide, sur ce que , contre la loi , ils avaient décerné l’abolition des dettes et le nouveau partage des terres. Lysandre et Mandroclide , se voyant en danger d’être condamnés, persuadent aux deux rois qu’ils n’ont qu’à s’unir , à se bien entendre ensemble , sans se mettre en Dciiicdc tous les décrets des éphores, qui peu-

Dki'

Tont bien décider entre les dour rois quand ils sont de dilTérent avis, mais qui n’ont nul droit de s'ingérer dans leurs affaires quand ils sont d'accord.

Les deux rois, profilant de cette ouverture, se présentent à l'assemblée, fontsortir les éphores de leurs sièges, en établissent d’autres en leur place, du nombre desquels fut Agésilas ; et , ayant fait prendre les armes à quantité de jeunes gens et délivré les prisonniers, ils se rendirent très-redoutables à leurs ennemis, qui crurent qu'ils allaient faire main-basse sur eux. Cependant on ne tua personne ; Agis même, sachant qu’Agésilas voulait faire tuer Léonide comme il s’enfuyait à Tégée , lui donna une escorte qui l’y conduisit en sûreté.

L’affaire était sur le point de .se terminer absolument sons qu'aucun osât s’y opposer , tant la terreur était répandue partout, lin seul homme y mit obstacle. Agésilas possédait une des plus grandes et des meilleures terres du pays, et en même temps il devait de très-grosses sommes. Comme il n’était point en étal de payer ses dettes, ni disposé à abandonner sa terre pour la mettre en commun, il représenta à Agis que le changement serait trop grand, trop violent, et même trop dangereux, s'ils entreprenaient de faire passer en même temps ces deux cliefs, l’abolition des dettes et le partage des terres ; au lieu que, si l’on commençait d’abord à gagner les possesseurs des terres par l’abolition des dettes, ils supporteraient ensuite le partage des terres avec plus de [ douceur et de facilité. Le raisonnement était 1 spécieux, et Agisen fut ébloui. Lysandreméme, trom|>é par,\gésilas, goûta aussi cet expédient. Prenant donc aux créanciers tous leurs contrats et toutes leurs obligations, ils les portèrent à la place publique , les assemblèrent en un monceau , et y mirent le feu. Dés que la flamme s’éleva en l’air, les riches et les banquiers, qui avaient prêté leur argent, s'en reloumérent très-désolés ; et Agésilas, avec un air insultant , dit que de sa vie il n'avait vu un feu si beau ni si clair.

Incontinent après , le peuple demanda qu’on fît aussi le partage des terres, et les rois ordonnaient que cela s’exécutât ; mais Agésilas, faisant toujours naître de nouvelles difficultés pour l’empêcher, et alléguant prélcites sur

prétextes , gagna du temps , jusqu’6 ce qu’Agis fût obligé de partir â la tête d’une armée ; car les Acheens, alliés des Lacédémoniens, leur avaient envoyé demander du secours contre les Etoliens, qui menaçaient d’entrer, par les terres des Mégariens , dans le Péloponnèse.

Aratus , général des Achéens , avait déjà assemblé des troupes pour s’y opposer, et il avait écrit aux éphores. Sur ses lettres, les éphores envoyèrent d’abord Agis. Il partit sans perdre de temps. Les soldats témoignèrent une joie incroyable de marcher sous ses ordres. C’étaient, pour la plupart, de jeunes gens, et de jeunes gens pauvres, qui, se voyant déjà déchargés de toute dette et libres , et espérant encore qu’ils partageraient les terres , s'ils revenaient de cette expédition, se montraient merveilleusement affectionnés pour Agis. C'était un spectacle charmant pour les villes , de voir ces troupes traverser U- Péloponnèse tranquillement , sans y faire le moindre dégât ni le moindre désordre , et sans que le bruit do leur marche fût presque entendu. Les Grecs étaient tout surpris , et faisaient en eux-mêmes celte réflexion : Que ne devaient point être autrefois la discipline et le bon ordre de l’armée de Lacédémone quand elle avait à sa tête Agésilas, ou Lysandre,ou l’ancien Léonide, puisque , commandée par un jeune homme , plus jeune que tous ceux de son camp , elle témoigne pour lui tant de respect et tant de crainte ! Aussi ce jeune homme ne faisait gloire que de vivre dans une grande simplicité, d’aimer le travail , et de n’être jamais ni vêtu ni armé plus magnifiquement que le moindre soldat de son armée.

Agis joignit Aratus près de Corinthe, comme il délibérait dans un conseil de guerre s’il hasarderait la bataille , et quelle disposition il donnerait à ses troupes. Agis était d'avis de combattre , et de ne pas souffrir que la guerre passât le seuil des portes du Péloponnèse : mais il ajouta qu'il ferait ce qu’Aratus jugerait à propos ; qu’il était plus ancien que lui , et d’ailleurs capitaine général des Achéens , au lieu qu’il n’était , lui, que général des troupes auxiliaires , et qu’il n’était pas venu pour leur rien commander , ni pour être à leur tête, mais seulement pour combattre avec eux et les secou-

Digiti.

rir. Il paraît que les officiers d’Aratus le méiiapèrent moins que n'avail fait Agis , et qu'ils lui firent de vifs reproches de ce qu’il ne voulait pas doniier combat , attribuant à timidité ce qui était l’efTet de sa prudence. Mais la vainc crainte d'une fausse infamie ne lui fit point abandonner les vues sages qu'il avait pour le bien public. Il se justifiait lui-méme dans des mémoires qu'il avait lai.ssés où il marquait que, les laboureurs ayant déjà recueilli et serré tou.s les grains et tous les fruits de la terre , il avait jugé plus à propos de lais.ser entrer les ennemis que de hasarder pour lors une bataille qui n'élait pas nécessaire , et où il s’agissait de tout. Dés qu’Aratus eut résolu de ne pas combattre, il congédia scs alliés, après les avoir comblés de louanges. Agis, étonné de cette conduite, partit avec ses troupes, et reprit le chemin de Sparte.

Les Étoliens' entrèrent donc librement dans le Péloponnèse, cl, en passant, se saisirent de la ville de Pcllène, où leurs troupes, occupées uniquement du pillage , se débandèrent toutes en un moment, courant çà et là sans ordre , et en venant aux mains entre elles pour le butin. Aratus.qui en fut averti, ne laissa pas échapper une occasion si favorable. Ce ne fut plus le même homme. Sans perdre un moment, et sans attendre que toutes ses troupes l'eussent joint , il prit ce qu’il avait avec lui, marcha aux ennemis devenus plus faibles par leur vicloire même , les attaqua dans lu place qu'ils venaient de prendre, et les en chassa de vive force après leur avoir tué plus de sept cents hommes. Celle action lui fil beaucoup d’honneur, et changea les reproches injurieux qu’on lui avait faits , et qu’il avait soufferts patiemment, en applaudissements et en éloges.

Cependant , plusieurs peuples et princes s’étant ligués contre les Achéens , Aratus se bêla de faire amitié et alliance avec les peuples d’Étolie. Il n’eut pas de peine à y réussir ; et non-seulement il conclut la paix , mais il moyenna une ligue offensive et défensive .entre les deux nations des Étoliens et des Achéens.

Agis, en arrivant à Sparte*, y avait trouvé

1 Plut. In Arnlo, pag. lOil.

* An. M. 3760; iv. J. C. 2U. - Plul. in Aglde. pag. 802-80t.

un grand changement. Agésilas, qui était éphorc, n’étant plus retenu par la crainte comme auparavant , et ne songeant qu’à satisfaire sou avarice , commettait les violences et les injustices les plus criantes. Se voyant hal et détesté de tout le monde , il prit et entretint des satellites qui lui servaient de gardes lorsqu’il allait au sénat ; et il fit courir le bruit qu’il serait encore éphore l’année suivante. Ses ennemis, pour éviter les maux dont ils étaient menacés, firent veinr ouvertement Léonide de Tégée , et le rétablirent sur le trône , à la grande satisfaction du peuple même, qui était très irrité de voir qu’on l’avait abusé par l’espérance du partage des terres , qu’on n’avait point exécuté.

Agésilas se sauva par le moyen de son fils, qui était généralement aimé ; et les deux rois se réfugièrent. Agis dans le temple de Minerve appelé Chalcioicos , et Cléonibrote dans celui de Neptune. C’était contre celui-ci que Léonide parai.ssail le plus irrité. Aussi , laissant là .Agis, il alla d’abord à l’autre avec une troupe de soldats ; et , étant entré dans le temple , il lui reprocha avec de grands emportements qu’étant son gendre, il s’était élevé contre lui, qu’il lui avait ôlé la royauté, et qu’il l’avait chassé de sa patrie. Cléombrote n’avait rien à répondre à ces reproches; mais il se tenait assis dans un profond silence , cl avec une contenance qui marquait son embarras. Isa femme Chilonidc était auprès de lui avec ses deux enfants à ses pieds, l’un d’un côté, l’autre de l’autre. Fille et femme également infortunée, mais également fidèle, toujours attachée au parti du malheureux, elle avait suivi et accompagné Léonide , son père, pendant tout son exil ; et maintenant elle était auprès de son mari , suppliante comme lui , et le tenant tendrement embrassé.

Tous ceux qui étaient présents fondaient en larmes, et admiraient la vertu et la tendresse de Chilonidc , et la force de l’amour conjugal. Celte malheureuse princesse, montrant ses habits de deuil , et scs cheveux épars et négligés ; Mon père , s’écria-t-elle , ces habiti si lugubres, ce visage abattu, et cette affliction où vous me voyez, ne viennent point de la compassion que j'ai pour Cléombrote : ce sont les restes et les suites du deuil que j'ai

pris pour tous Ut maux qui trous (ont arrivât , ri pour votre fuite de Sparte. A quoi maintenant dois-je me déterminer? faut-il que , pendant que vous régnez à Sparte, et que vous triomphez de vos ennemis , je continue de vivre dans la désolation où je me trouve? Ou faut-il que je prenne des robes magnifiques et royales , lorsque je vois le mari que vous m'avez donné dansmajeunesse , sur le point d'être égorgé par bo( propres mains ? S?il ne peut désarmer votre colire ni vous fléchir par les larmes de sa femme et de ses enfants , sachez qu'il sera puni plus cruellement de son imprudence que vout-mime ne le désirez , lorsqi^il verra mourir avant lui une épouse qui lui est si chère ; car ne croyez pas qu'en cet état je puisse me résoudre à vivre. Comment pourrais -je me trouver encore parmi les autres femmes de Sparte, moi qui n'aurais pu par mes prières loucArr de compassion ni mon mari pour mon père, ni mon père pour mon mari, fille et femme toujours affligée et toujours méprisée par les miens? En flnissant ce triste discours, Chilonide appuya son visage sur la tête de Cléombrote, et tourna sur les assistants des yeux abattus par te tristesse et dont les termes avaient tâni tout l'éclat.

Léonide, après avoir parié un moment avec ses amis , ordonna i Cléombrote de se lever et de sortir prbmptement de Sparte. En même temps il pria instamment sa fille de demeurer et de ne pas abandonner un père après une si grande preuve de tendresse que celle qu'il venait de lui donner en accordant à ses prières la vie de son mari. Mais il ne put la persuader; et , dès que son mari se fut levé, elle lui remit l’un de ses entente entre les bras, prit l’autre entre les siens , et , après avoir fait sa prière à te déesse et baisé son autel , elle alla en exil avec lui. Spectacle bien louchant ! Modèle de l’amour conjugal , digne de l’admiration de tous les siècles! Si Cléombrote, dit Plutarque, n’eût eu le cœur entièrement corrompu par la vaine gloire et par l’ambition démesurée de régner, il aurait trouvé que l’exil avec une compagne si vertueuse était pour lui un bonheur préférable A la royauté.

Après que lAonide eut chassé Cléombrote et déposé les premiers éphores, et qu’il en eut

mis d'autres en leur place, il s’appliqua étendre des embûches à Agis. Il tâcha donc d’abord de lui persuader de quitter son a.sile , cl de venir régner avec lui , lui faisant entendre que ses citoyens lui pardonnaient tout le passé, parce qu’ils voyaient bien qu’étant encore Jeune, passionné pour la gloire, et sans expérience , il s’était laissé tromper par Agésilas. Mais, comme Agis doutait de la sincérité de ses paroles , et qu’il s’opiniâtrait à demeurer dans ce temple, Léonide renonça au dessein de le tromper par desdebors feints et simulés. Ampharès , D^ocharés et Arcésilas, qui avaient accoutumé de loi rendre souvent visite , lui continuèrent leurs soins ; et quelquefois ils le rocnaientdntemplc jusqu’aux étuves, et, après qu’il s’était baigné , ils le ramenaient en sûreté dans le temple, car ils étaient tous trois ses amis particuliers.

Mais cette fidélité ne fut pas de longue durée. Ampharés avait emprunté peu auparavant d’Agésistrata , mère d'Agis, de riches tapisseries cl de te vaisselle d’argent très-m.ngnifique. Ces richesses lui firent naître l’envie de trahir le roi avec sa mère et son aïeule, dans l’espérance qnéces meubles précieux lui resteraient. On dit même que ce fut lui qui , plus que les les deux antres, prêta l’oreille pour ce dessein aux suggestions de Léonide , et qui excita le plus contre Agis les éphores, du nombre desquels il était. Comme Agis sortait quelquefois du temple pour aller au bain, ils résolurent de profiter de l’un de ces moments pour le surprendre. L’ayant donc épié un jour comme il s'en retournait après s’étre baigné, ils allèrent au-devant de lui , l'embrassèrent , et le suivirent en s’entretenant à l’ordinaire avec lui. Au bout de la rue il y avait un détour qui menait h te prison. Quand ils furent à ce coin , Ampharés, en vertu de sa dignité, saisit Agis, et lui dit : Agis, je vous mène aux éphores , afin que vous leur rendiez compte de votre conduite. En même temps Démocharès . qui était grand et fort , lui jetant son manteau autour du cou , se mit è le traîner ; et les autres le poussant par derrière, selon le complot fait entre eux , personne ne paraissant pour le secourir, parce que la rue était déserte , ils lu jetèrent dans la prison.

En même lemi>s arrive Léonide avec grand

nombre de soldais étrangers, et il environne la prison. Les éphores arrivent aussi ; et , après avoir fait venir ceux des autres sénateurs qui étaient dans les mêmes sentiments qu'eux , ils interrogèrent Agis comme dans un jugement juridique, et lui ordonnèrent de se justilier sur ce qu'il avait voulu innover dans la république. L'n des éphores, feignant de lui ouvrir une voie pour se tirer de cette affaire criminelle , lui demanda s'il n’avait pas été forcé par Lysandre et par Agésilas. Il répondit qu’il n’avait été forcé par personne, mais que, plein d’admiration pour Lycurgue, et voulant l’imiter, il avait entrepris de remettre la ville dans le même état où ce législateur l’avait laissée. Le même éphore lui demanda s’il ne se repentait point de ce qu’il avait fait. Le jeune prince répondit qu’il ne se repentirait jamais d'une entreprise si belle , si noble et si vertueuse, quand même il verrait la mort devant ses yeux. Alors ils le condamnèrent i mort , et sur-le-champ ils ordonnèrent aux officiers publics de le mener dans la chambre de la prison, où l’on étranglait ceux qui étaient condamnés.

Démocharès, voyant que les officiers de justice n’osaient mettre la main sur Agis , et que les soldats étrangers se détournaient et ne voulaient point prêter leurministèreàcelte crnelle exécution, les accabla d’injures et de menaces, et traîna lui-même Agis dans le cachot. Déjà le peuple savait qu’il était pris; déjà on s’assemblait devant les portes de la prison, où il y avait un grand tumulte ; déjà toute la rue était éclairée d’un nombre infini de (lambeaux , et la mère d'Agis, et son aïeule, étaient accourues remplissant tout de leurs cris , et priant que le roi des Spartiates eût au moins le privilège de SC défendre et d’être jugé devant scs citoyens. Ce zèle du peuple ne fit qu’animer les meurtriers à hâter davantage l’exécution d’Agis, de peur qu’on ne l’enlevât cette nuitlà même, si l’on donnait au peuple le temps de s’assembler.

0)mme on le menait an lieu où il devait être étranglé, il vit un des exécuteurs, qui pleurait, et qui était touché de son infortune. Mon ami, lui dit-il, cesse de pleurer, car, périssant ainsi contre les lois et la justice , je SUIS plus heureux et plus digne d'envie que

ceux qui m'ont condamné. En finissant et peu de paroles , il donna volontairement son cou au cordon.

En même temps impharès sortit à la porte; et Agésistrata s’éUint d’abord jetée à ses genoux, il la releva et lui dit qu'Agis n’avait i craindre aucune violence ni aucun manvaLs traitement , et la pressa d’entrer, si elle voulait , dans la prison , pour voir son fils. Et comme elle demanda que sa mère pAt entrer aussi avec elle : Bien n’empêche , dit Ampharès ; et , les prenant l’une et l’autre , il les introduisit dans la prison ; et ayant commandé qu’on fermât la porte , il livra à l’exécuteur l’alcuIe Arcbidamie la première, qui était une dame très-avancée en âge , et qui avait vieilli parmi ses citoyens avec autant ou plus de dignité , de réputation et d'estime , qu’aucune dame de son temps. Quand elle eut été cié cutée, il ordonna à Agésistrata d’entrer dans le cachot. En entrant elle vit d’abord sou fils étendu mort à terre, et sa mère attachée encore âu funeste cordon. Elle aida elle-même aux exécutenrsà la détacher; et l’ayant étendue auprès du corps de son fils de la manière la plus décente qu’elle put, elle la couvrit d’un linge. Ce pieux ofilce rendu , elle se jets sar le corps de son fils ; et, le baisant tendrement, elle lui dit : Mon fils, c'est l'excès de ta douceur et de ton humanité, c'est le trop de circonspection et de ménagements qui t'a perdu, et qui nous a perdues avec toi.

Ampharès , qui de la porte entendait et voyait tout ce qui se disait et se passait , entra ; et adressant la parole à Agésistrata, il lui dit avec emportement : Puisque cous avrziu et approuvé les desseins de votre fils , tout souffrirez aussi la même peine. A ces raoU Agésistrata se levant, et courant au-devant du fatal cordon. Au moiru , dit-elle , que ctei puisse être utile à Sparte.

Dès que le bruit de ces exécutions se fut répandu dans la ville , et qu’on vit enqiortcr les (rois corps , l’indignation fut générale ; et l’on convenait que , depuis que les Dorient étaient établis dans le Péloponnèse , il ne s'y était rien fait de si atroce ni de si horrible. En effet , tous les crimes qui font le plus d'horreur à la nature se rencontrent ici, et dans des circonstances qui en augmentent iiifiniment

la noirceur. Mais on peut dire que le meurtre du roi les réunit et les surpasse tous. Une eiécutiou si barbare, malgré le respect que la nature même inspire aux peuples les plus féroces pour la personne sacrée des rois , est pour une nation une taclic que toute la suite des siècles n'est pas capable d'elTacer.

Agis ayant été exécuté '. Léonide ne fit pas assez de diligence pour se saisir de son frère Acliidamus. qui se saura d'abord : mais il prit la femme de ce malheureux prince , qu'il emmena de sa maison avec un petit enfant qu’elle avait eu de lui, et l'obligea par force d’épouser son fils Cléomëoe , qui n’était pas encore eu ige d'élre marié : mais il ne voulait pas que celte veuve tombât entre les mains d’un autre; car Agiatis, c’est ainsi qu’elle s’appelait, avait hérité de son père Gylippe de très-grands biens. D'ailleurs elle surpassait en beauté et ep bonne gréce toutes les autres dames grecques, et se distinguait encore davantage par sa sagesse et par sa vertu. Elle fit tout ce qu’elle put pour ii'ètre point forcée à ce mariage : elle pria , elle conjura , mais tout fut inutile. Étant donc unie à Cléomène, elle eut toujours une haine mortelle pour Léonide , mais beaucoup de bonté, de douceur et de complaisance pour son jeune mari, qui, dès le premier jour, avait conçu pour elle une estime et une affection qui ne se démentirent jamais. Il partageait même avec son épouse, par une sorte de sympathie, la tendre amitié qu’elle conservait pour Agis, et le plaisir qu’elle prenait à s’en souvenir ; jusque-là que souvent il lui faisait raconter tout ce qui le regardait, et qu’il l’écoutait avec une grande attention quand elle lui expliquait les grands desseins et les grandes vues qu’il avait pour le gouvernement.

t IV. — CLÉOakSB IIORTB H» LB TBONB DB SPABTB Il bsgasb la ccbbbe costbb les Acubbm, et beh- POBTESDU ECT Pl.CSIBL'BSATASTAGES. IlbSpOBBE LE GOPVEBVBUEBTDB SPABTB, BTBàTABLITL’AItClBIlRB B18CIPLIBB. Il BEHPOBTB DB DOOVBAUX AVAHTAGBS BOB LES AcakBlIB BT SOB AbATUG. CbLOI-CI APPELLE A LECB SBGOOBS AXTIGOSB, BOI DB UaCSDOINB. QCI LKDB PAIT BBMPOBTBB PLUSIEURS VICTOIRES , BT PBERD PLUSIEURS PLACES SCR LES BIOIBIUS.

Cléomène avait beaucoup de grandeur * üut. la ClEDin. psg. 805.

d'âme, et une violente passion pour In gloire'. Il n’était pas moins porté à la tempérance et à la simplicité qu’Agis; mais il n'avait pas, comme lui, une douceur excessive, accompagnée de timides précautions. La nature , au contraire , avait mêlé dans son tempérament une pointe et un aiguillon de vivacité impétueuse qui le poussait avec ardeur à tout ce qui lui paraissait beau et honnête. Or, il ne trouvait rien de si beau que de commander à ses citoyens de leur bon gré et de leur propre consentement : mais il trouvait aussi qu’il n’était pas contraire à la gloire d'un sage gouvernement d’user de quelque violence pour réduire A ce qui est utile au bien public le petit nombre d'injustes qui s'y opposent pour leur intérêt particulier.

Il n’était point du tout content de l’état où il voyait Sparte. Tous les citoyens étaient amollis par la fainéantise et par les voluptés. Le roi même , content de vivre en paix , négligeait absolument les affaires. Personne n’étant touché du bien public, chaque particulier ne s’occupait que de ses intérêts et du soin d’enrichir sa maison aux dépens de la ville même. Loin qu’on songeât â faire exercer les jeunes gens et à les former à la tempérance , à la patience et à l’égalité, il était très-dangereux seulement d’en parler, cela seul ayant été la cause de la mort d'Agis.

On dit aussi que Cléomène , encore jeune , avait entendu quelques discours de philosophie dans le temps que Sphérus , qui venait des bords du Borysthène, passa à Lacédémone, et s’appliqua avec assez de succès â instruire les jeunes gens. Ce Sphérus était un des principaux disciples de Zénon le Citien *. La philosophie stoïcienne dont il faisait profession , propre â rehausser le courage et à inspirer des sentiments de grandeur, pouvait être dangereuse pour un esprit déjà vif et impétueux par lui même; au lieu que, entée , pour ainsi dire , sur un caractère doux et modéré , elle pouvait lui être fort utile.

Après la mort de Léonide*, qui ne survécut pas longtemps à la condamnation et A la mort

• Plot, in Cltom.pGg. 805-811.

> Il élAll Binii ippclé de üiiiuin, ville deCjpre.

> An. M. Ï76i 1 ET. J. C. iO.

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d’Agis, son fils Lléotnfno lui succéda au Icône. Quoique jeune , il vit avec peine qu'il n'avait que le vain titre do roi ; et que toute l'autorité était entre les mains des éphores , qui abusaient étrangement de leur pouvoir. Il songea dés lors a changer le gouvernement : et comme il SC trouvait peu de personnes disposées à entrer dans ses vues , il crut que la guerre lui en faciliterait l'exécution ; et il travailla à commettre sa ville avec les Achéens, qui heureusement avaient donné à Sparte quelques sujets de plainte.

Aratus avait pensé , dès le commencement de son administration , à faire une ligue de tous les peuples du Péloponnèse, persuadé que, s'il pouvait y réussir: ils n'auraient rien à craindre dts ennemis du dehors, et c'était là l'unique but de sa politique. Tons les autres peuples avaient déjà donné leur consentement, et il ne restait plus que les Lacédémoniens, les Éléens , cl ceux de l'Arcadie qui étaient attachés au parti de Lacédémone. Aussitôt après la mort de Léonide, Aratus commença à harceler les Arcadiens , pour làter le courage des Lacédémoniens , et pour faire connaître en même temps qu'il mépri.sait Cléomène comme un homme fort jeune et qui n'avait aucune expérience.

Dès que les éphores furent informés de cet acte d'hostilité , ils mirent leurs troupes en campagne sons la conduite de Cléomène. Elles n'étaient pas nombreuses, mais pleines de confiance et d'ardeur à cause du général qui les commandait. Les Achéens marchèrent contre lui avec vingt mille hommes de pied , et mille chevaux. Âristumaque avait pour lors le commandement. Cléomène les rencontra près de Pallantium, ville d'Arcadie, et leur présenta la bataille.Mais Aratus, effrayé de cette audace, ne voulut pas que le général hasardât ce combat, et il se retira; ce qui lui attira de violents reproches de la part des siens , et de vives railleries de celle des ennemis qui n’étaient pas en lout cinq mille hommes. Cette retraite enlla tellement le courage à Cléomène, qu’il eu était tout fier parmi ses citoyens; et il les faisait ressouvenir d’un mol d'un de leurs anciens rois, qui disait que les Larédimoniens ne demandcûent jamais combien les ennemis eiaieni, mois où ils liaient. Il battit les Achéens

dans une seconde rencontre: mais Aratus, profitant en habile capitaine de sa déroule même, alla d'abord se jeter sur Manlinéc; et, avant que personne pût s’en douter, il se rendit maître de la ville , et y mit garnison.

Cléomène, de retour à Sparte, songea sérieusement à l’exécution de son grand dessein. Il eut asseï de crédit pour faire revenir de Messène Archidamus, frère d'Agis, qui , étant de l’autre maison royale de Sparte, avait un droit incontestable à la couronne. Il était persuadé cpie l’autorité des éphores serait beaucoup plus faible quand le trône de Sparte serait rempli par ses deux rois, qui, étant bien unis, poue raient la contrebalancer. Mais malheureusement ceux qui étaient coupables delà mort de son frère Agis trouvèrent le moyen de l’assasMner'.

Quelque temps après, Cléomène remporta encore un nouvel avantage sur les Achéens près de Mégalopolis , on Lysiade fut tué pour s'ètre attaché trop vivement à la poursuite des Lacédémoniens, qui d’abordavaieiit été battus. Celte victoire fit un grand honneur an jeune roi. et augmenta son crédit. Il avait communiqué son dessein à un petit nombre d'amis affidés, qui le servirent bien à propos. Quand il revint à Sparte, il avait concerté sa marche de sorte qu’il devait y entrer dans le temps que les éphores seraient à table pour souper. Des gens commandés pour ce meurtre entrèrent, l'èpéc à la main, dans la salle où ilsroao- ' geaient, tuèrent quatre des éphores* et dii de ceux qui avaient pris les armes pour les secourir. Agésilas , qu’on avait laissé pour mort, se sauva. On ne fit plus de violeiKei personne , et c’en était bien assez.

Dès le lendemain , Cléomène fit afficher les noms de quatre-vingts citoyens qui devaient être bannis. Il ôta de la salle d’audience touv les sièges des éphores , excepté un seul où il devait être assis pour rendre la justice; et ayant convoqué une assemblée du peuple, il; déduisil les raisons delà conduite qu'il avait tenue. Il représenta l’abus énorme que les éphores faisaient de leur pouvoir pour anéantir toute autorité légitime, pour chasser leurs rois, ou

r Polybe marque que ce fùl Cldoroéne lui. même qui Ir 01 ajuaalncT. (LIv. &, pag. 303; elllv. 8, pag. Ml. )

• Il ; avait cioq épiiaref.

même poar les faire mourir sans aucune forme dejnstice^et pour menacer ceux qui désiraient de reroir dans Sparte le plus beau et le plus divin des gouvernements. Il ajouta qu'il était aisé de voir qu’ii ne cherchait point son propre intérêt , mais uniquement celui des citoyens, en faisant revivre parmi eux l'égalité et la disciplioe que le sage Lycurgue y avait autrefois établies, et auxquelles Sparte devait tonte sa gloire et toute sa réputation.

Après avoir ainsi parié, il fht le premier qui mit tout son bien en commun. Son beau-père Mèglstone, qui était fort riche, en fit de même. Après lui tons ses amis , enfin tous les autres citoyens , suivirent cet exemple , et tout le pays fut partagé. Il assigna même une portion à chacun de ceux qn'ii avait bannis, et promit de les rappeler dès que les affaires seraient tranquilles. Et après avoir rempli ie nombre des citoyens des plus honnêtes gens des pays circonvoisins , il leva quatre mille hommes de pied , et leur enseigna à se servir de piques à deux mains an lien de javelines, et à porter dK boucliers avec de bonnes ans^ à passer le bras, et non avec des courroies qui s'attachaient avec des boucles.

Ensuite il tourna tous ses soins du cété de l’éducation des enfants , et travailla à rétablir la discipline appelée hicom'que; à quoi le philosophe bphérus l'aida b^iucoup. Bientôt les exercices et les repas reprirent leur ancien ordre et leur ancienoe gravité , la plupart des citoyens embrassant volontairement cette {apon de vivre sage, noble et réglée; et le reste, qui était en petit nombre, s'y rangeant par nécessité. Mais pour adoucir ce nom de monarqu* , et pour ne pas effaroucher les citoyens , il nomma son frère Eoclidas roi avec lui. Et ce lut la première fois que les Spartiates eurent deux rois ensemble de la même bmille.

Cléoméne, se doutant bien que les Achécns et Aratus penseraient indubitablement qu'il n'oserait sortir de sa ville dans le mouvement et le trouble qu'y avaient excité les nouveautés qu'il venait d'introduire dans le gouvernement, crut que rien ne lui serait plus honorable ni plus utile que défaire voir i ses ennemis la bonne volonté des troupes à son égard , et en même temps l'affection de ses citoyens pour lui, et l'assurance où il était que les nouveaux

changements n'avaient point aliéné les (esprits. Il se jeta donc d’abord dans les terres de Mégalopolis , y fit un grand dégét , et amas.s.i un butin très considérable. Au ravage des terres il ajouta l’insulte, faisant célébrer des jeux et représenter un spectacle pendant une journée entière presque sous les yeux des ennemis ; non qu'il y prltancnn plaisirpar lui-méme, mais il faisait voir par ce trait de mépris et de bravade combien il se tenait assuré de les vaincre.

Quoiqu’il fût assez ordinaire pour lors de voir à la suite des autres armées des troupes de comédiens, de farceurs, de danseuses, son camp était pur et net de pareilles dissolutions. Les jeunes gens passaient la plus grande partie de leur temps à s'exercer , et les vieillards à les former et à les instruire. Us ne faisaient consister leurs délassements que dans des entretiens honnêtes , doux , familiers , qu'ils avaient soin d'égayer par des railleries fines et délicates, mais modestes, et Jamais mordantes ni injurieuses. C'était la loi que le sage législateur de Sparte y avait établie pour les conversations.

Cléoméne était lui-même comme le maître qui formait ainsi ses citoyens , moins par des discours que par son exemple, montrant dans sa vie simple, frugale , et qui n'avait rien audessus du moindre de ses sujets , un modèle sensible de sagesse et de tempérance. Et c'est ce qui l'aida infiniment à exécuter les grandes choses qu'il fit en Grèce ; car ceux que leurs affaires attiraient à la cour des autres rois n’admiraient pas tant leurs richesses et leur magnificence , qu’ils détestaient leur fierté et la hauteur avec laquelle ils traitaient ceux qui les approchaient. On n’avait pointdc pareils rebuts à essuyer à la cour de Cléoméne. Avec un habit simple et très-commun , sans gardes , presque sans officiers, il donnait des audiences aussi longues qu'on le voulait , recevait tout le monde agréablement, ne rebutait jamais personne; et par cet air affable et prévenant il se faisait généralement estimer , aimer et respecter. De quel côté trouve-t-on ici la vraie grandeur et le vrai mérite d'un roi?

Sa table était aussi très-simple , très-frugale , et véritablement laconique. Il n'y avait point de musique ni de concert , et l’on n’en désirait point; sa conversation en tenait lieu.

'Od Dy yjijogle

En effet, quand on sait parler, on se passe fort bien d'entendre chanter. Il égayait le repas , lanlOt en proposant quelque question curieuse et intéressante , tanftt en racontant quelque histoire agréable et utile , assaisoisnaut le tout d'un air enjoué et spirituel. Il trouvait peu de mérite et peu de gloire pour un roi , à ne pouvoir s'attacher les hommes que par l'appât des richesses et de la table; au lieu que de les gagner par l'attrait de la parole et par la douceur d'un commerce où régnent la franchise et la bonne foi , c'est ce qu'il jugeait une qualité vraiment royale.

Ce caractère affable et prévenant attachait les troupes à Cléomène ' , les remplissait d'ardeur pour son service , et par là les rendait en quelque sorte invincibles. Il enleva plusieurs places aux Achéens, ravagea les terres de leurs alliés , et s’avança prés de Phères dans le dessein de leur donner bataille , ou de décrier Araitts comme un lâche qui avait fui le combat et livré tout leur plat pays au pillage. Les Achéens s’étant donc mis en campagne avec toutes leur troupes, et s’étant eam]^ dans les terres de Dymes, Cléomène les y suivit, et, en les harcelant et les défiant tous les jours avec audace, il les contraignit cn8n d’en venir nu combat , où il remporta sur eux une grande victoire. Il mit leur armée en fuite , leur tua beaucoup de monde . et flt grand nombre de prisonniers.

Ces grandes pertes abattirent fort le courage des Achéens*. Ils craignaient tout de la part de Sparte , surtout si elle se fortifiait du secours des Étoliens comme le bruit en courait. Aratus, qui avait accoutumé d’étre capitaine général de deux années l’une , quand son tour revint, et qu’on l'eut élu, refusa la charge, et à sa place Timoxène fut nommé général. On blâma fort Aratus , et avec raison , lui qui était le pilote , d’avoir abandonné à un autre le gouvernail de son vaisseau dans un temps d’orage et de tempête où il aurait été convenable et glorieux de s’en saisir comme par force si l’on s’y était opposé , comme l’histoire en fournil plusieurs exemples, et de ne songer ainsi qu’à sauver l étal aux dépens même de

■ .Xd. M. 3770. «ï. J.c. i».

* Plut, in CIvuiii. (iMg. bl I ; iüem ia Aratu , pag. lOil. j

sa vie ; que , s’il désespérait des affaires et des forces des Achéens , il devait plutél céder à Cléoméne, qui était Grec et roi de Sparte, que d’appeler à son secours des étrangers, et de les rendre maîtres du Péloponuése , vomme noos verrons bientôt qu’il le fit. Mais la jalousie étouffe toutes les sages réllexioos; c esi une maladie que la raison seule ue guérit puiot.

Les Achéens ', réduits à l’extrémité, soitaul depuis la dernière bataille dont j’ai parlé, euvoyèrent des ambassadeurs à Cléoméae potir traiter de paix. Cléomène parut d’abord lear imposer des conditions trop dures; mais il envoya lui-même des ambassadeurs de sa part leur proposer seulement de lui accorder le généralat de la ligue achéenne; que, pour le reste , il n’aurait aucuu différend avec eux, et qu’il leur rendrait leurs prisonniers et leurs places. Les Achéens , très-disposés à recevoir la paix à ces conditions , prièrent Uéouièiie de se rendre à Leroe , où ils devaient tenir une assemblée générale pour conclure ce traité. Il s'était déjà mis en chemin pour s'] rendre, linaccident imprévu qui lui arriva rompit l'entrevue; et Aratus maiKeuvra ensuiie pour empêcher que la négocialioa ne se renouât. Il crut qu’ayant eu la principale autorité dans la ligue des Achéens pendant trentetrois ans, il lui serait honteux qu’un jeune homme vint comme s’enter sur lui et lui enlever toute sa glmre et sa puissance , et se mettre en possession d’im coaunaiidemeiil qu’il avait acquis, augmenté et conservé pendant un si long temps. Ainsi il lit tous ses efforts pour empêcher les Achéens d’accepter les conditions qu’on leur proposait: mais, comme les Achéens n’entraient point dans son sentiment parce qu’ils étaient effrayés de faudace aussi bien que du bonheur extraordinaire de Cléomène , et que d’ailleurs ils trouvaient très-juste et trés-raisonnab|e le dessein des Lacédémoniens de remettre le Péloponnèse dans l’état où il était anciennement, il eut recours à un moyen qui ne convenail à aucun des Grecs , mais qui était déshonorant pour un homme de son caractère et de son rang , c’était d’appeler à son secours Antigone , roi de Macédoine, et, par une suite

I Ad. M.srn; av. J.C.-Jbn.

ioé?U»ble, de le rendre maître de la Grèce.

Il n'avait pas oublié qu'Antigone avait de grands sujets d'étre mécontent de lui ; mais il savait que les princes , à proprement parler , n'ont ni ami ni ennemi, et qu'ils mesurent tant sur leur utilité et leur intérêt. Il ne voulait pas entrer à visage découvert dans cette négociation , ni la proposer comme de luiméme, parce que , si elle venait à mal réussir, toute la haine en tomberait sur lui, et que d'ailleurs c'était annoncer ouvertement aux Achéens qu'il désespérait absolument de leurs affaires, que de leur proposer d'avoir recours é leur ennemi déclaré. En habile et rusé politique , il couvrit ses vues , et marcha par des souterrains. La ville de Mégalopolis , comme la plus proche de Sparte , était aussi la plus exposée aoi courses des enuemis ; et elle était fort ennuyée de la guerre , d'autant plus que les Achéens, hors d'état de se défende euxmémes, étaient aussi dans l'impuissance de la soutenir. Deux des citoyens de cette ville, Nicophane et Cercide, qu'Aratas avait gagnés , proposèrent, dans le conseil de la ville, de faire demander aux Achéens la permission d'implorer le secours d'Antigone ; ce qui fut condu-sur-tn-champ, et cette permission leur fut accordée. Ces deux mêmes citoyens furent députés pour en aller faire la proposiüon au roi. Aratus auparavant les avait bien Instruits. Dans l'audience qu'ils eurent d'Antigone , •près avoir louché légèrement ce qui regardait leur ville , ils insistèrent fortement , selon les instructions qu'ils avaient reçues, sur le danger extrême que le roi lui-méme courrait si l'alliance dont on parlait entre les Étolieiis et Cléoméne avait lien. Ils lui représentèrent que, si leurs forces réunies avaient contre les Achéens le succès qu'ils en attendaient, Cléomène , plein d'ambition comme il était , ne sc bornerait pas sans doute à la seule conquête du Péloponnèse; qu'il était clair que ce prince aspirait A l'empire de toute la Grèce, et qu'il a’y pouvait parvenir sans ruiner entièrement l'autorité des Macédoniens.Ilsajontèrent qu’en cas que les Étoliens ne se joignissent point à Cléoméne , les Achéens seraient en état de sc soutenir eux seuls, et qu’ils n’importuneraient

> Po!tb.llb.-2,iu«. 133-140.

point le roi pour lui demander du secours; mais que, si la fortune leur était peu favorable, et que la jonction des deux peuples se fit, ils le priaient de ne pas voir d’un œil indiffèrent la ruine des Pèloponnèsiens , qui pourrait avoir pour lu'hmèmc de lAchcuscs conséquences. Ils ne manquèrent pas d'insinuer qu'Aratus entrerait dans toutes ses vues , et lui donnerait, dans le temps , des gages assurés de sa Qdèlité et de scs bonnes intentions.

Antigone goéla fort toutes les raisons des députés, et il saisit avec joie et empressement l’occasion qu’on lui offrait d’entrer dans les affaires de la Grèce. On a pu remarquer que c'avait toujours été lé la politique des successeurs d'Alexandre , qui tous , eu se déclarant rois, avaient converti tout le gouvernement en monarchie. Ils avaient un intérêt pressant de s’opposer A tous les étals qui conservaient quelque inclination pour la liberté et pour le gouvernement populaire; et partout où ils n’étaient pas assez puissants pour l'éteindre entièrement , ils cherchaient au moins A l'aOaiblir et A le mettre dans l'impuissance de rien entreprendre de grand, en semant la division parmi les républiques et les peuples libres, et en les commettant les uns contre les autres, afin de leur devenir nécessaires , et d'empécher qu’en se réunissant ils ne secouassent lo joug des Macédoniens '. Polybe, un parlant de l'un de ces princes , marque, en termes formels ’, qu'il payait de grosses pensions é divers tyrans de la Grèce qui étaient les ennemis déclarés de la liberté.

Il ne fout donc pas s’étonner qu'Antigone sc prèle si facilement ici à la prière et aux demandes des Mégalopolitains. Il leur écrivit une lettre obligeante, dans laquelle il leur promettait du secours , supposé que les Achéens y conseolissunt. Les habitants de Mégalopolis, charmés de l’heureux succès de leur négociation, envoyèrent sur-le-champ les deux mêmes députés A l’assemblée générale dc.s Achéens, pour leur faire part de la bonne volonté d’Antigone , et pour les presser de le mander au plus tôt, afin de remettre leurs intérêts entre ses mains.

> Ub. a. pag. 131.

" iïluiîTptof «-jra.V o'.omi ytpuyôi X0CÎ ^AffOoOÔTQCa

AralDS se félicitait Ini-méme en secret d’avoir conduit si bobilement et si heareuscment son intrigue , et de voir qn’ Antigone ne paraissait pas mal intentionné à son égard, comme il avait lien de le craindre. Il souhaitait dans le fond n’avoir pas besoin de son secours; mais , si la nécessité obligeait d’y recourir , il ne voulait pas qu’on pût lui attribuer cette résolution , mais qu’elle parût venir des Achéens mêmes sans qu’il y eût aucune part.

Quand les députés de Mégalopolis furent arrivés dans l’assemblée, ils y firent lecture de la lettre d’Antigone , et rendirent compte de la manière obligeante dont il les avait reçus , des marques d'estime et d’affection qu’il avait données i l’égard des Achéens , et des offres avantageuses qu’il leur avait (ailes. Ils finirent par demander , et cela au nom de leur ville , qu’il plût aux Achéens d’inviter Antigone A venir au plus tût dans leur assemblée; et U parut que tout le monde penchait vers cet avis. Aratus alors se leva et prit la parole. Après avoir fait valoir extrêmement la bonne volonté du roi et loué le sentiment de l'assemblée, il représenta que rien n’obligeait encore de SC presser : qu’il était de l’honneur de la république de tacher de soutenir et de terminer par elle-même scs guerres ; que si par quelque fécheux accident, elle se voyait hors d’état de le faire, il serait assez temps pour lors d’avoir recours A ses amis. Cet avis fut généralement approuvé , et il fut conclu que les Achéens n’emploieraient que leurs seules forces pour soutenir la guerre présente.

Elle leur réussit fort mal '. Cléoméne s’empara d’un grand nombre de villes • du Péloponnése,dont Argos était la plus considérable; et enfin il se rendit maître aussi de Corinthe, mais non pas de la citadelle. Alors il n’y eut plus lieu de délibérer dans le conseil des Achéens '. Antigone fut appelé; et il fut résolu qu’on lui livrerait la citadelle de Corinthe, sans quoi il no se serait jamais engagé dans celte expédition : car il lui fallait une place de sûreté ; et il n’y en avait point qui lui con-

< An.XI.3778;»v. J.C.m - Plut. In CIcon. pag. 81t. 815; lücm in Arato, pag. 1017.

*Ophyps, PclI^nc, Vhénét, Pblionlr. Trfzèfie, CUkmes. Kplflftiirc . IliTTiiione.

s An. M. 37Ta;av.J.C.22j.

vint comme œlle-ci, tant A cause de am heureuse situation entre deux mers que pour les fortifications de sa citadelle , qui la rendaieiil presque imprenable, Aratus envoya son fib A Antigone parmi les autres otages. Ce pKnee, sans perdre de temps, s’avança A grandes jour, nées avec son armée , qui était de vingt mille hommes de pied et de quatorze cents chevaux. Aratus, avec les principaux officiers de la ligne, alla par mer au-devant d’ Antigone jnsqu’A la ville de Péges , à l’insu des enuemb. Dès qu’ Antigone fiit averti qu’il arrivait en personne, il s’avança , et lüi rendit tous les hooncurs possibles, comme à un capiiaine d’na rang et d’un mérite distingués. ^ <

Cléoméne ne jugea pas A propos de s’tnéter A défendre le passage de l’i^me, et crut qu’il était plus expédient de fortifier par de bonnes tranchées et de fortes muraille les pis des montagnes Oniennes ', et de harceler les ennemis par de fréquentes attaques, plutAt que de hasarder la bataille contre des troapes très-exercées et trés-aguerries. Par cette conduite, H réduisit Antigone Aune grande extrémité ; car il n’avait pas lait grande provisioa de vivres, et il n’était pas facile de forcer ces passages, que Cléoméne défendait. Antigone, dans cet embarras , ne trouva d’autre expédient que de se rendre au promontoire d Uérée, et de foire passer de IA son armée par mer A Sicyone; ce qui demandait beaocoup de temps, et de grands préparatifs qui n'étaient pas aisés A foire.

Comme il était dans cette perplexité ', B a^ riva le soir auprès de lui des amis d'Aratas qui venaient d’ Argos par mer pour lui apprendre qne les Argtens s’étalent révoltés contre Cléoméne , et qne déjA ils assiégeaient b citadelle. Aratus, prenant d'Antigone quinK cents soldats, se rendit par mer A Épidaure.

Cléoméne, informé de cos nouvelles vers les neuf ou dix heures du soir, détacha sur-lechamp Mégistone avec deux mille soldats pour marcher en toute diligence vers Argos au secours des siens. Pour lui, il s’appliqua A observer les démarches d’Antigone , et A rassurer

t C'éUicnl dçi monlagncs quE B'élcndalciit dflwU lo roflKîrs &‘ironidps surlochcmtn de l’MliqQf. j'iwpi > b ueoUc CI au molli Cylheron. f Stras, lit). H, |iag. 380.,'

I «.Xii. J.C.Î2I.

les Corinthiens en leur fliisant entendre que ce qui vennit d'arriver à Argos n’était qu'une légère émotion causée par un petit nombre de mutins que l’on réduirait sans peine. Mais , après que Mégistone, entré dans Argos, y eut été tué en combattant, et que la garnison des Lacédémoniens, fort pressée, et ne pouvant presque plus résister, lui eut envoyé divers courriers pour lui demander un prompt secours, alors, craignant que, si les ennemis venaient à se rendre maîtres d' Argos et i lui fermer les passages, ils ne pillassent la Laconie sans aucun péril, et ne missent le siège devant Sparte même , qu’ils trouveraient vide et sans défense , il leva son camp, et partit de Corinthe avec toute son armée.

II ne fut pas plutôt éloigné de cette place , qu'Antigone y entra et y mit une bonne garnison. Cléomène arriva à Argos avant qu’on eût eu le moindre vent de son approche, se saisit de quelques quartiers avec des échelles, et mit d’abord en fuite quelques troupes des ennemis ; mais , Aratus y étant entré de son cAté, et le roi Antigone ayant paru de l’autre avec toutes ses forces, Cléomène se retira à Mantinée.

Pendant qu’il était en marche, il reçut le soir même à Tégée des courriers de Lacédémone qui lui apportaient une nouvelle Maquellc il ne fut pas moins sensible qu’à tous ses autres malheurs. Us lui annoncèrent la mort de sa femme Agiatis, dont il n’avait pas la force de se tenir éloigné nne campagne entière dans le temps même de ses plus heureuses expéditions; mais il faisait souvent des voyages i Sparte pour la voir, à cause de l’amour et de l’estime qu’il avait pour elle. Le lendemain an point du jour il prit le chemin de Sparte , où il arriva de bonne heure ; et, après avoir donné quelques moments à sa douleur dans sa maison avec sa mère et ses enfanta, il reprit incontinent le soin des affaires publiques.

En ce temps-là Ptolémée, qui lui promettait du secours, lui envoya demander pour otages sa mère et ses enfants. Cléomène fut asseï longtemps sans oser déclarer à sa mère cette demande du roi d’Égypte; et étant allé souvent chez elle pour lui en parier, lorsqu’il était sur le point d’ouvrir la bouche, il n’en avait pas la force, et se taisait. Sa mère, voyant

son embarras , entra dans quelque soupçon ; car les mères sont bien clairvoyantes sur l’article de leurs enfants. Elle demanda à ceux qui vivaient avec lui dans le plus étroit commerce si son dis ne désirait |>as quelque chose d’elle qu’il n'osât lui déclarer. Enflii , Cléoméne s’étant enhardi, et lui ayant expliqué la chose comme elle était, elle se prit à rire. O Quoi! mon fils, hii dit-elle, c’est donc là ce < qnevons n’osiei me découvrir? Eh! que ne « nous jetez-vous au plus tût dans un vais- « seau, et que ne ro’envoyez-voos, sans diffé- « rer, partout où vous croirez que mon corps « pourra être utile à Sparte, avant que la vicil- « lesse vienne le détruire et le consumer dans « l'inaction et dans la langueur? » Quand tout fut prêt pour le voyage, Cratésiclée (c'était le nom de la mère de Cléoraène), sur le point démonter dans le vais.seau, tira son fils à part, et le mena seul dans le temple de Neptune. Là elle le tint longtemps embrassé; et, le baisant tendrement , le visage baigné de pleurs, elle lui recommanda la liberté et l’honneur de sa patrie. Comme elle sentit qu’il était si ému et si attendri , qu'il fondait aussi en larmes , elle lui dit : « Allons, roi de Lacédémone, csc soyons nos larmes, afin que, quand nous ■ soriirons de ce temple, personne ne nous « voie pleurer ni rien faire d’indigne de Sparte ; « car cela seul est en notre puissance , et les « événements sont entre les mains de Dieu, b Après avoir ainsi parlé, elle rassura son visage , s’en alla au vaisseau tenant son petitfils , et commanda au pilote de partir sans différer.

En arrivant en Egypte elle apprit que Ptolémèe recevait des ambassadeurs d’Antigone, et qu’il écontait ses propositions; et d’un autre côté elle eut nouvelles que son fils Cléoméne , sollicité par les Achéens de conclure avec eux un traité, n’osait terminer cette guerre sans le consentement de Ptolémée , à cause de sa mère qui était en son pouvoir. Elle lui manda de faire hardiment et sans balancer tout ce qui lui paraîtrait utile et glorieux pour Sparte , et de ne pas craindre toujours Ptolémée pour une vieille femme et pour un enfant. Voilà les sentiments dont les femmes mêmes se piquaient à Sparte.

Cependant Antigone . s’étant rendu maître

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de Tégée*. de Mautiaèe, d'Orehoméne, et de plusieurs autres villes, Gléoméue, réduit à détendre la Laconie seule, alTranchit tons les ilotes qui furent en état de donner cinq mines, c'est^-dire deux cent cinquante livres*. De cette contribution il ramassa jusqu’à cinq cents talents’, et arma à la Macédonienne deux mille de ces ilotes pour les opposer au corps des I.Æucaspides d’Antigone, il forma ensuite une entreprise , à laquelle certainement on ne devait pas s’attendre. La ville de Mégalopolis était en ce temps-là trèsconsidéTable, et elle ne cédait à Sparte même, ni en grandeur , ni en puissance. Il songea à brusquer cette place et à l’emporter d’emblée. Antigone avait envoyé la plus grande partie de ses troupes en quartier d’hiver dans la Macédoine , était demeuré à Egium dans l'assemblée des Achéens afin d’y prendre des mesures avec eux pour la campagne prochaine. Ciéomène supposait, et sa conjecture n’était pas mal fondée , que la garnison de la ville n’était pas bien forte, qu'elle serait peu sur ses gardes, ne craignant aucune insulte de la part d’un ennemi aussi faible que lui, et que, pour peu qu’il fit de diligcnce, il mettrait Antigone, qui en était actuellement éloigné de trois journées dechcrain, hors d’état de la secourir. I.a chose arriva comme il l’avait projetée. Etant arrivé de nuit, il escalada les murs, et se rendit maître de la ville presque sans résistance. La plupart des habitants se retirèrent à Messéne avec leurs femmes et leurs enfonts avant qu’on pût penser à les poursuivre. Antigone n’apprit cet accident que lorsqu'il n’était plus possible d’y apporter du remède.

Ciéomène, par une générosité qui a peu d’exemples, envoya un héraut à Messène pour déclarer de sa part aux Mégalopolitains qu’il leur rendait leur ville , à condition qu'ils renonceraient à la ligue des Achéens , et qu’ils ' deviendraient amis et confédérés de Sparte. Quelque avantageuse que fût cette offre, il ne purent se résoudre à l’accepter , et ils aimèrent mieux être privés de leurs terres , des tombeaux de leurs pères , de leurs temples ,

< An. M. 3781; IV. J. C. 2l23.-Pol}b. Ilb.2, pag. 149. — Plul. iD Cleom. pig. 815 817 ; id. in Arato , pag. 1018.

* Cinq mine», 470 fr. E. B.

’ Cinq cent mille écus. n9975000fr. E. B.

en un mot de tout ce qu’ils avaieul de plus cher et de plus précieux dans la vie, que de violer la foi qu’ils avaient jurée à leurs alliés. Le fameux Philopémen, dont il sera beaucoup parié dans la suite, et qui se trouvait actuellement à Messène, ne contribua pas peu à leur faire prendre une si généreuse r^lution. S’attendrait-on à trouver une telle grandeur d’àme et une telle noblesse de sentiments dans la lie de la Grèce? car on peut bien appeler ainsi le temps dont nous parlons ici , en le comparant à ces beaux siècles de la Grèce unie et triompbante, où l’éclat de ses victoires était effacé par celui de ses vertus.

Le refus des Mégalopolitains mit Ciéomène en fureur. Jusqu’au moment de leur réponse, non-seulement il avait épargné la ville, mais il l’avait conservée avei- tant de soin , qu’aucun soldat n’avait osé y faire le moindre désordre. Mais il entra pour lors dans un tel emportement, qu’il l’abandonna au pillage, envoya à Sparte les statues et les tableaux, et,, après avoir détruit et rasé la plus grande partie des murailles et des quartiers les plus forts, il s’en retourna à Sparte avec ses troupes. La désolation de cette ville causa une extrême doulenr aux Achéens, et ils se reprochaient comme un crime de n’avoir pu seconcir de si Gdèles alliés.

Ils reconnurent bientôt qu’en appelant Antigone ils s’étaient donné un maitre, et un maître impérieux, qui leur faisait acheter au prix de leur liberté le secours qu’il leur donnait, il leur fit passer un décret qui portait qu’on n’écrirait à aucun roi, et qu’on n’enverrait aucune ambassade, sans sa permission. Il les obligea à nourrir et à soudoyer la garnison qu’il tenait dans la citadelle de Corinthe, c’està-dire qu’ils payaient eux-mêmes leurs propres liens, car c’était cette citadelle qui les tenait en bride. Ils se livrèrent si bassement à la servitude, qu’ils en vinrent jusqu’à faire des sacrifices , des libations cl des jeux en l’honneur d’Antigone. Aratus luirraêmc ne fut pas plus ménagé. Antigone releva dans Argos toutes les statues des tyrans qu’Aratus avait abattues, et abattit celles qu’on avait érigées à ceux qui avaient surpris la citadelle de Corinthe, hors une seule , qui était celle d’Aratus même. Et quelques prières que celui-ci fît au roi , il ne put jamais l’cn empêcher. Il voyait avec une

peine eitrèroe loot ce qui se passait , mais il n’était plus le maître, et il payait 1a juste peine d'en avoir donné un à sa patrie et à lui-méme. Après qu’Antigone eut pris Mantinée, et que par une barbare inhumanité il en eut tué ou vendu tous les citoyens, il abandonna cette ville aux Argiens pour la repeupler, et chargea de cette commission Aratus , qui eut la tacheté de donner à la ville nouvellement repeuplée le nom ' de celui qui s’en était montré le plus cruel ennemi : triste mais salutaire exemple, qui montre que, quand une fois on a pris l’esprit de servitude, on se voit tous les jours forcé de descendre plus bas, sans savoir oh s’arrêter.

C’est un crime qu’on ne peut pardonner 1 Aratus , et que nulle antre qualité, nulle belle action ne peut couvrir , d’avoir travaillé luiméme à mettre sa république dans les fers , et cela par jalousie pour Cléomène son rival , dont il ne pot souffrir la gloire et la supériorité que donnait à ce jeune prince rbeureui succf» de ses armes. Car enfin , dit Plutarque , que demandait Cléomène aux Achécns pour leur accorder la paix , sinon d’étre élu leur général ? Encore était-ce dans la vue de combler de bienfaits les villes , et de leuc assurer la jouissance de leur liberté, en reconnaissance de ce grand honneur' et d’un si glorieux titre. Or, continue toujours Plutarque, s’il fallait nécessairement choisir entre Cléomène et Antigone , c’est-à-dire entre on Grec et un barbare , car les Macédoniens étaient regardés et trailés de la sorte ; maître pour maître , le dernier citoyen de Sparte n’était-il pas préférable au premier des Macédoniens , du moins pour quiconque sait faire cas de l’honneur et de la noblesse des Grecs? La jalousie étoufifa tous ces sentiments dans Aratus, tant il est dilficile de voir d’un œil tranquille un mérite supérieur.

Pour ne pas paraître le céder à Cléomène , et pour ne pas consentir qu’un descendant d’Uercule , un roi de Sparte , et un roi qui venait d’y rétablir l’ancienne discipline, portât parmi scs titres celui de capitaine général des Achécns, il appelle un étranger, dont il s’était autrefois déclaré l’ennemi mortel : il rem-

plit le Péloponnèse des mêmes Macédoniens qu’il se glorifiait d’en avoir chassés dans sa jeunesse ; il se jette à leurs pieds , et avec lui toute l’Achale , pour exécuter les ordres de leurs satrapes: enfin , d’homme libre qu’il était , devenu un lâche et servile adulateur , il a la bassesse d’ofirir des sacrifices à Antigone , de paraître à la tête d’une procession couronné de fleurs, de chanter des hymnes en son honneur, traitant de dieu un homme, non-aeulement mortel , mais qui portait la mort dans son sein et tombait déjà en pourriture. Il était près de périr de phthisie. Cependant Aratus avait d’ailleurs beaucoup de mérite, et s’était montré un très-grand personnage et Irès-digne de la Grèce. On reconnaît ici, dit Plutarque , un déplorable eflet de la fragilité humaine , laquelle, au milieu de tant de rares et d’excellentes qualités, ne peut former le modèle d'une vertu qui soit exempte de tout blâme.

Nous avons déjà remarqué qu’Anligone* avait envoyé ses troupes dans la Macédoine en quartier d’hiver. Dès que le printemps fut venu , Cléomène forma une entreprise pleine de témérité et de folie , au jugement du vulgaire , mais, dit Polybc , bon juge en ces matières, bien entendue et pleine de sagesse. Sachant que tes Macédoniens étaient dispersés dans leur! quartiers , et qu’Anligone passait l’hiver à Argos avec ses amis , et n’avait avec lui qu’un très-petit nombre de soldats étrangers , il fit une irruption dans les terres d’Argos pour les ravager. Il pensait en lui-méme qu’il arriverait de ces deux choses l’une : que, si Antigone, piqué de honte, hasardait le combat , il serait certainement battu ; on que, s’il refusait de combattre , il se perdrait de réputation dans l’esprit des Achécns , et qu’au contraire les troupes spartaines en deviendraient plus Aères et plus hardies. Cela ne manqua pas d’arriver; car, comme il faisait le dégât dans tous le pays , les Argiens, trè.sfàchés et perdant patience, s’assemblaient à la porte du roi avec plaintes et murmures , le pressant de combattre , ou de céder le commandement à de plus vaillants que lui. Mais

i 1 Plut. in. CleoiD. pag. 813» 817. ~ Poljfb. lib. 2.

' .Viiiigum-c.

Antigone , en capitaine prudent et sage , persuadé que la honte consislait, non é s'entendre dire des injures , mais à s'exposer témérairement et sans raison , et à abandonner le parti le plus sûr pour se livrer au hasard , refusa de sortir, et demeura ferme dans sa première résolution de ne point combattre. Cléomène mena donc ses troupes jusqu'au pied des murailles d'Argos, et, après avoir impunément et sans aucune crainte saccagé et ruiné tout le plat pays , U reprit le chemin de Sparte.

Cette expédition lui lit un grand honneur , et arracha de la bouche même de ses ennemis cet aveu et cette louange , que Cléomène était UD excellent général , irés-digne et très-capable de conduire les affaires les plus grandes et les plus difliciles. En effet, d'avoir résisté avec les forces d'une seule ville b toute la puissance des Macédoniens , à tout le Péloponnèse, malgré les fonds immenses qui leur étaient fournis par le roi , et de n’avoir pas seulement conservé la Laconie entière et hors d'insulte, mais encore d’étre entré dans les terres des ennemis , de les avoir ravagées , et de leur avoir pris de si grosses villes , ce n’esl pas rclfct d’une médiocre habileté dans l'art militaire , ni d'une magnanimité commune. Mais un malheur l’empécha de rétablir Sparte dans son ancienne puissance , comme la suite va le faire voir.

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