‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 4)Chapitre 31 sur 61 · DISTINGUE · texte numérisé non relu

DISTINGUE

La guerre des Oirthaginois et des Romains', c’est-à-dire des deux plus puissants peuples qui fussent alors, attirait l’attention de tous les rois et de tous les peuples de la terre. Philippe , roi de Macédoine , s’y croyait d'auhant plus intéressé , que ses états n’élaient séparés de l'Italie que par la mer Adriatique, que nous appelons aujourd'hui le golfe de Venise. Quand il apprit, par le bruit public, qu’.Annibal avait passé les Alpes , il fut bien aise , à la vérité, de voir les Romains et les Carthaginois en guerre les uns contre les autres ; mais , comme l’événement était incertain , il ne voyait pas encore clairement quel parti il devait embrasser. Trois victoires remportées de suite par AnnibaP ne lui laissèrent plus lieu d’hésiter, et levèrent tous ses doutes. Il lui envoya des ambassadeurs , qui malheureusement tombèrent entre les mains des Romains. Us furent conduits vers le préteur Valérius Lévinus, campé alors près de Lucérie. Le chef de l'ambassade ( il se nommait Zènophane ) sans se déconcerter, répondit, d’un ton ferme, que Philippe l’avait envoyé pour faire alliance

I Liv. Hb. S3 , n. 33. 3i cl 3S • An M.3788;av. J.C.m

et amitié avec le peuple romain, et qu’il avait des ordres pour les consuls , aussi bien que pour le sénat et pour le peuple de Rome. Léviuus, ravi de joie qu’au milieu de la défection des anciens alliés un roi si puissant songeât â faire alliance avec les Romains, traita les ambassadeurs avec le plus d'honnéteté qu’il lui fut possible , et leur donna une escorte pour les conduire. Etant arrivés en Campanie , ils s’échappèrent , et se rendirent au camp d’Annibal, où ils ('.onclurent avec loi un traité dont les conditions portaient : a Que le roi Philippe « passerait en Italie avec une flotte de deux « cents vaisseaux et ravagerait les côtes mari- « times , et qu’il emploierait ses forces par « ten c et par mer pour aidorlcs Carthaginois: 0 que ceux-ci, lorsque la guerre serait termi- « née, demeureraient maîtres de toute ritalie « et de Rome , et que tout le butin serait « pour Annibal : qu’après la conquête de a rilaüe, ils passeraient par mer dans la Grè- « ce ; et y feraient In guerre avec qui il cona viendrait au roi ; et que tant les villes du <1 continent que les îles situées vers la Macéu doinc demeureraient en propre à Philippe « et à son royaume. » Annibal , de son côté , envoya aussi des ambassadeurs à Philippe , pour tirer de lui la ratification du traité. Ils partirent avec, ceux de Macédoine. J’ai remarqué ailleurs, que dans ce traité, dont Polybc ‘ nous a conservé la teneur en entier , il est fait mention expresse d’un grand nombre de divinités des deux peuples , comme présentes à ce traité, et dépositaires des serments qui en accompagnaient la cérémonie. On ne trouve point dans Polybc une grande partie des choses que Tite-Live rapporte avoir été réglées par ce traité.

Les ambassadeurs, qui étaient partis de compagnie, furent malheureusement aperçus et arrêtés par les Romains. Le mensonge de Xénophanc ne lui réussit pas comme la première fois. On reconnut les Carthaginois à leur air, â leur habillement , et encore plus à leur langage. On les trouva chargi's de lettres d'Annibal pour Philippe, et d'une copie du traité. On les conduisit à Rome. Dons l'état où étaient pour lors les affaires des Romains , qui avaient

‘ Poljb, !ib. 7. pAg. bîtt-üOT.

sur les bras Annibal, c’est tout dire , la découverte d’un nouvel ennemi aussi paissant que Philippe devait leurcauseruneextrèmealamie. Mais c’est dans ces occasions que paraissait la grandeur romaine. Sans se troubler ni se déconcerter, ils prirent toutes les mesures nécessaires pour soutenir cette nouvelle guerre, Philippe , ayant appris l’aventure des ambassadeurs, envoya à Annibal une seconde ambassade , qui fut plus heureuse que la première et rapporta le traité. Mais ces contre-temps firent qu’on ne put rien entreprendre celte annéedà, et tinrent encore les choses en suspens.

Philippe n'était plus occupé ' que du grand dessein de porter la guerre en Italie. Il avait auprès de lui Démétrius de Phare, qui ne cessait d’allumer en lui de plus en plus ce désir, moins par zèle pour les intérêts de ce prince que par haine contre les Romains, qui l’avaient dépouillé de scs états, dans lesquels il croyait ne pouvoir se rétablir que par ce moyen. C’est par son conseil qu’il avait fait la paix avex presque tous ses ennemis , pour donner tous ses soins et toute son application à cette guerre , dont la pensée ne le quittait ni jour ni nuit; de sorte que dans tons ses rêves il ne parlait que de guerre et de combats contre les Romains, et se réveillait souvent en sursaut plein de sueur et tous hors de lui-même. Ce prince, encore jeune, était naturellement vif et ardent dans tout ce qu’il entreprenait. Ses heureui succès, les espérances que lui donnait Démétrius , et le souvenir des grandes actions de ses prédécesseurs , allumaient en lui une ardeur qui prenait tous les jours de nouvelles forces.

Pendant l’hiver^, il songea à équiper une flotte, non pour hasarder un combat naval contre les Romains , il n’étalt pas en état de le tenter , mais pour transporter scs troupes en Italie avec plus de promptitude , et surprendre les ennemis lorsqu’ils l’attendraient le moins. 11 Qt donc construire chez les Illyriens cent ou six-vingts barques, et, après avoir exercé pendant quelque temps les Macédin niens à la manœuvre de la chiourme , il se mil en mer. Il s’empara de la ville d’Orique, située au côté occidental de l’Épire. Valérius,

■ Potjb. lih. s, fng. 43U rt M5-M7.

> Uv. lib Sl.n. 40.

ooitmiandaiil de In llelle qui ilail à Rrindes, cil ayant averti, partit sur-le-ehamp avec ec qu'il avait de vaissiviux pr^ls i\ faire voile , reprit le lendemain Urique, où i’Iiilippe n'niait laissé qu’une lépère parnison , et envoya un nsst-z pros détarhement nu secours d’A|M)lluiiie, dont Philippe avait formé le siège. Névins, oITlcier habile et expérimenté, qui commanilnit ce détachement, ayant débarqué ses troupes é rcmbouchure de la rivière d'Aoüs, sur laquelle Apnilonie est située, prit un chemin détourné, et entra de nuit dans la ville sans que les ennemis s’en aperçussent. Les Macédoniens, se croyant sans péril parce qu’ils se voyaient séparés des ennemis par la mer, étaient dans une grande sécurité , et avaient négligé toutes les précautions que la guerre prescrit et qu’une exacte discipline demande. Névius, qui en avait été informé, sortit de nuit du la ville sans faire de bruit, et arriva dans le camp . où tout était endormi. Les cris de ceux qui furent attaqués les premiers ayant éveillé les autres, ils ne songèrent qu'ù fuir et à se sauver. Le roi lui-méme, encore à demi endormi , et presque nu , eut bien de la peine à gagner ses vaisseaux. Les soldats l’y suivirent en foule ; il y en eut près de trois mille pris on tués. Valérins , qui était resté à Urique , à la première nouvelle de cette sortie , avait envoyé sa flotte vers l’embouchure de la rivière pour enfermer la sortie à Philippe. Ce prince SC voyant sans issue et sans restuiurce, après ovoir mis le feu à ses vaisseaux , retourna par terre en Macédoine, menant avec lui les tristes débris de scs troupes presque entièrement désormées et dépouillées.

Il y avait déjà quelque temps que Philippe’, en qui jusque-là l'on avait remarqué et admiré beaucoup de qualités d’un grand roi, avait commencé à changer de caractère et de conduite; et l'on attribuait ce changement aux mauvais conseils de ceux qui l’environnaient, qui , pour lui plaire, nu cessaient de le louer , d'entrer dans toutes ses passions, et de lui faire entendre que la grandeur d'uii roi consistait ù gouverner avec empire et à se faire obéir aveuglément et sans résistance. Au lieu de la douceur , de la sagesse , de la modération qu’il

1 Ptut. in Arato, png. 1M9-105gL — Polyb. lib. 8^ pag.&IH, 5IU.

avait fait parailre jusqutï-là , on le vil irauer les villes et les peuples , non-seulement avec fierté et hauteur, mais encore avec injustice et dureté ; et n’étant plus sensible, comme auparavant , à sa réputation , il s'abanduiina sans retenue à toutes sortes de débauches et de dérèglements; cITet trop ordinaire de lu flânerie, dont le poison subtil corrompt presque toujours les meilleurs princes , cl ruine lût ou tard toutes les belles espérances qu'on en avait conçues!

Il semble que l’échec qu’il avait reçu devant .Apolloiiie . en le couvrant de honte , devait abattre son orgueil et le rendre plus traitable : il ne flt qu’aigrir son humeur ; et l’on aurait dit que ce prince voulait se venger sur ses sujets et sur ses alliés, de l’affront qu’il avait reçu de ses ennemis.

S’étant rendu dans le Péloponnèse peu de j temps après sa défaite, il Gt tous ses efforts pour tromper et surprendre les Messèniens ; mais, ses ruses ayant été découvertes, il leva le masque et ravagea tout le pays. Aratus, qui était plein de probité et d’honneur, ne put tenir contre une injustice si criante, et s’en plaignit hautement. Il avait déjà commencé dés auparavant à se retirer insensiblement de la cour; ici il crut devoir rompre absolument avec un prince qui ne respectait plus le public, et qui ne gardait plus aucune mesure avec lui-méme : car U savait le commerce qu’il avait eu avec sa belle-flile , dont il avait été trèsaflligé : mais il n'en avait rien dit à son Gis , à qui il n’aurait de rien servi de connaître sa boute lorsqu’il était dans l’impuissance de s'en venger.

Comme cette rupture ne put se faire sans éclat, Philippe, à qui les plus grands crimes ne coûtaient plus rien, résolut de se défaire d'uii censeur incommode, dont l’absence même lui reprochait tous ses désordres. La grande réputation d’Aratus, et le respect qu’on avait pour sa vertu, l’empêchèrent de recourir à la force ouverte et à la violence. Il chargea Tanrion , l'un du ses cuuQdcnts, de le faire mourir ]iar quelque voie secrète en son absence. 11 fut obéi. Taurioii, ayant fait amitié avec Aratus, et s'étant insinué dans sa familiarité, l'invita plusieurs fois à manger chez lui ; et dans l'un de scs repas il lui donna du poison, non de ces

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poisons violents et prompts, mnis de ceux qui allument dans le corps un feu lent et qui le consument pou à peu, et qui sont d'autant plus dangereux qu’ils avertissent moins.

Aratus connut fort bien la cause de son mal; mais, comme il n'aorait rien avancé de s’en plaindre, il le supporta patiemment, sanseii dire un mot, comme une maladie ordinaire et commune. Un jour seulement, ayant craché du sang en prikence d'un ami qui était dans sa chambre , comme il vit que cet ami en était surpris : Voilà, mon cher Ce'phalon, dit Aratus, le fruit de Vamitié des rois. Il mourut de cette manière à Egium , lorsqu’il était capitaine général pour la dix-septième fois.

Les Arhéens voulaient qu’il fût enterré dans le lieu où il était mort, et se préparaient è lui élever un tombeau qui répondit à la gloire de sa vie et aux services qu’il leur avait rendus. Mais les Sicyoniens obtinrent cet honneur pour leur ville , dont Aratus était natif ; et , changeant leur deuil en fête , couronnés de chapeaux de Oeurs et vêtus de robes blanches , ils allèrent prendre le corps è Egium, et le portèrent en pompe à Sicyonc en dansant et en cliantant en son honneur des hymnes ét des cantiques. Ils choisirent le lieu le plus éminent, où ils l'enterrèrent, comme le fondateur et le sauveur de leur ville, et ce lieu s’appela depuis Aratium. Du temps de Plutarque, c’est-à-dire environ trois cents ans après, on lui offrait encore tous les ans deux sacrifices solennels : le premier , le jour qu’il délivra la ville du joug de la tyrannie , et ce sacrifice portait le nom de soleria ; et l'autre , le jour qu’il vint au monde. Pendant le sacrifice , des cliocurs de musique chantaient des cantiques sur la lyre; et le maître des chœurs , à la tète des enfants et des jeunes hommes , faisait une procession autour de l’autel. Le sénat, couronné de chapeaux de fleurs , suivait cette procession avec une grande partie dus habitants.

On ne peut nier qu’Aratus n’ait été un des plus grands hommes de son temps. Il peut être regardé en quelque sorte comme le fondateur de la république des Achèens : c’est lui du moins qui lui donna la forme et l’éclat quelle a conservés longtemps depuis , et qui en ont fait un des plus puissants états de la Grèce. Mais il fit une faute cotisidérable en ap-

pelant an secours de celle république les mis de Macédoine, qui en devinrent les maîtres et les tyrans ; et ce fut, comme nous l'avons remarqué, la jalousie contre Clëomènc, roi de Sparte, qui l’engagea dans cette démarche.

Il en fut bien puni parla manière dont Philippe le traita. Son fils Aratus eut un sort eivcore plus déplorable; car ce prince, devenu profondément scélérat, dit Plutarque, et qui affectait d’ajouter l’outrage à la cruauté, employa contre lui, non les poisons mortels, mais ceux qui font perdre la raison et qui jettent dans la démence; et parce moyen il lui lit faire des choses indignes et affreuses, qui l'auraient entièrement déshonoré si elles avaient été volontaires et faites de sens rassis : de sorte que, quoiqu’il fût encore fort jeune et dans la fleur de son Age, la mort fut regardée pour lui, non comme un malheur, mais comme le remède et la fin de scs maux.

'Vers ce temps-là Philippe fil uneexpéditioa contre les lllyriens ', qui eut un heureux succès. Il souhaitait depuis longtemps de se rendre maître de la ville de Lissus ; mais il désespérait de pouvoir prendre le château qui passait pour imprenable, tant il était bien situé et bien forti- Dé.Ne pouvant réussir parla force, il eutrecours à la ruse. Un petit vallon séparait la ville du chAtean. Il découvrit dans cet intervalle un endroit couvert d’arbres , et fort propre à cacher une embuscade. Il y plaça de nuit l’élite de ses troupes. Le lendemain il attaqua la ville d’un autre cAté. Les habitants, qui étaient en grand nombre, se défendirent très-courageusement, et pendant quelque temps l’avantage fut égal de part et d’autre. Enfin ils firent une furieuse sortie, et poussèrent vivement les assiégeants. La garnison du château, qui vil que Philippe SC retirait, crut sa défaite assurée, et, voulant avoir part au butin, sortit en grand nombre et SC joignit aux habitants. Cependant, ceux qui étaient en embuscade attaquèrent le château, et l’emportèrent sans beaucoup de résistance. En même temps , sur le signal dont on ëlait convenu , les fuyards tournèrent visage, et poursuivirent les habitants jusque dans la ville, qui se rendit peu de temps après.

M. Valérius Lévinus’, en qualité de pré-

• Pol;b. lili. 8, pas. 518-521.

> Ad. 51. 5793 ; tv. J. C. 211.

ti.'Ur, avait eu pour déparlemcul la Grèce et la Macédoine. 11 sentit bien de quelle importance il était, pour diminuer les forces de Philippe', de lui débaucher quelques-uns ilc scs alliés. I,es Eloliens étaient les plus puissants de tous. Il commença par sonder, dans des entretiens particuliers, la disposition des principaux de la nation, et. après les avoir gagnés, il se rendit à rassemblée générale. Là, après avoir exposé en quel heureux étal se trouvaient actuellement les aOaires des Romains, et l’avoir prouvé par la prise de Syracuse en Sicile et par celle de Capoue en Italie, il exalta la générosité et la fidélité des Romains envers leurs alliés. Il ajouta que les Etoliens devaient s'attendre à être d'autant mieux traités par les Romains, qu’ils seraient les premiers des peuples d’outre-mer qui auraient fait amitié avec eux : que Philippe et les Macédoniens étaient pour eux des voisins dangereux , de qui ils avaient tout à craindre ; que Rome avait déjà rabattu de beaucoup leur fierté, et qu’elle saurait bien les ré>duire , non-seulement à restituer aux Eloliens les places qu’ils leur avaient enlevées, mais à craindre eux-mémes pour leur propre pays-; que, pour ce qui regardait les Acarnaniens, qui s’étaient détachés du corps et de la société des Etoliens , elle les y ferait rentrer sous les mêmes conditions qui leur avaient été prescrites quand ils y furent admis, ou même les leur soumettrait entièrement.

Scopas , qui occupait alors la première charge chez les Etoliens, et Dorimaque, celui de leurs citoyens qui était le plus accrédité , appuyèrent fort le discours et les promesses du préteur , cl enchérirent beaucoup sur ce qu’il avait dit de la grandeur et de la puissance romaine , parce qu’ils n’étaient pas obligés de garder sur ce sujet autant de retenue que lui, et qu’on était plus disposé à les croire qu’un étranger qui parlait pour les intérêts de sa patrie. Ce qui les touchait le plus , c’était l’espérance de se rendre matlrcs de l’Acarnanie. Le traité fut donc conclu entre les Romains et les Eloliens. On laissa aux Eléens , aux Lacédémoniens, à Atlalc, roi de Pergaroe, à Pleurale et Scerdiléde , tous deux rois , le

■ Lit. lib. 2S, a. 21-30.

premier dans la Thrace, l’autre dans l’Illyrie; on leur laissa , dis-je, la liberté d’entrer , s’ils le voulaient, dans le Ir.iilè aux mêmes conditions. Elles portaient «que les Etoliens feraient a au plus têt la guerre à Philippe ; que les a Romains leur fourniraient au moins vingl- « cinq galères à cinq rangs de rames : que les I villes qu’on prendrait depuis l’ Etoile jusqu’à « nie de Corcyre (Corfou) demeureraient en « propre aux Etoliens , tout le butin et tous « les prisonniers aux Romains ; que les Ro- « mains travailleraient à rendre les Eloliens « maîtres de l’Acamanie : que les Eloliens ne < pourraient faire la paix avec Philippe qu’à a condition que ce princo serait tenu de rc- « tirer ses troupes des terres des Romains et « de celles de leurs alliés ; ni les Romains avec (t Philippe que sous la même clause. » Les actes d’hostilité commencèrent sur-le-champ. Ou prit quelques villes sur Philippe ; après quoi Lévinus se retira à Corfou, bien persuadé que le roi avait assez d’affaires et d’ennemis sur les bras pour être hors d’état de penser à l'Italie et à Annibal. ’

Philippe était en quartier d’hiver à Pclla , quand il apprit la nouvelle du traité des Etoliens. Afin de pouvoir marcher au plus tôt contre eux, il travailla à régler les affaires de la Macédoine , et à la mettre en sûreté contre les insnites des peuples voisins. Scopas, de son côté, se prépare à porter la guerre contre les Acarnaniens, qui, se voyant dans l'impuissance de tenir tête en même temps à deux peuples aussi puissants qu’étaient les Etoliens et les Romains , prirent néanmoins les armes plutôt par désespoirque par raison, et résolurent de vendre bien cher leurs vies. Ayant envoyé dans l’Epire , qui était tout proche , leurs femmes, leurs enfants, et tous les vieillards au-dessus de soixante ans , tous ceux qui restaient depuisquinze ansjusqu’à soixante s’engagent, par serment, de ne revenir de la guerre que vainqueurs, prononcent contre euxmêmes les plus terribles imprécations s’ils manquent à leur engagement , et prient seulement les Epirotes d’enfermer dans un même tombeau ceux qui auraient été tués dans le combat , avec cette inscription : ci-gisext les ACARNAMEXS, QUI SONT MOBTS EN COMBAT- TANT POUR LEUR PATRIE CONTRE LA VIOLENCE

F.T 1,'lNJlISTICR BR CRUX d’rTOI.IR. IMcitlS (IC murage , ils parlent dans lo moment , et vont au-devant de remietni jusqu’aux frontières de leur pays. Une telle résolution effraya les Ktoliens. D'ailleurs, ils apprirent que Pliilippe s’était déjà mis en marche pour venir au secours de ses alliés, lis rebroussèrent chemin , et s’en retournèrent chei eux ; Philippe en fit autant.

Dès l’entrée du printemps, Lévinus assiégea Anlicyre ', qui se rendit peu de temps après. Il l’abandonna aux Étoliens, et retint seulement le butin pour lui. Il y reçut la nouvelle qu'on l’avait nommé consul en son absence, et (]ue P. Sulpitius venait pour prendre sa place.

Dans le traité entre les Romains et ceux d’Utulie^on avait invité plusieurs autres peuples et plusieurs rois à y entrer. Il paraît qu’.\ttale , Plcurate et Scerdilède prolitèrenl de celle invitation. Les Etoliens exhortèrent ceux de Sparte à en faire autant. Chlénéas , leur député, représenta vivement aux Lacédémoniens tous les maux dont les rois de Macédoine les avaient accablés ; le dessein qu'ils avaient toujours eu , et qu’ils avaient encore , d’opprimer la liberté de la Grèce; en particulier, l’impiété sacrilège dont avait usé Philippe en pillant un temple dans la ville de Thcrme, la noire perfidie et la cruauté qu’il avait exercées contre les Messéniens. Il ajouta qu’ils n’avoient rien à craindre de la part des Achéens, lesquels, après toutes les pertes qu’ils avaient faites dans la dernière campagne , se trouveraient fort heureux de pouvoir défendre leur pays ; que, pour Philippe, quand il verrait les Etoliens l’attaquer par terre, les Romains et Attale par mer , il ne songerait point à porter ses armes dans la Grèce. Il conclut en demandant que les Lacédémoniens persévérassent dans l’alliance qu’ils avaient faite avec l’Etolic , ou que du moins ils demeurassent neutres.

Lyciscus , député des Acarnaniens , parla après lui , et se déclara d’abord ouvertement pour les Macédoniens. Il fit valoir les services que Philippe et, après lui, Alexandre, avaient

• ville d'Achale, dans la Phocide.

> Poljb. Hb.9,|»g- 561-571.

rendus à la Grèce en attaquant cl m'inant l« Perses , qui eu étaient les plus anciens et les plus cruels ennemis. Il lit souvenir les Lacédémoniens de la douceur et de la clémence qu’avait montrées à leur égard Antigone lorsqu’il se rendit maître de Sparte. Il insista snr la honte et les dangers qu’il y avait de donner entrée dans la Grèce à des barbares ; il appelait ainsi les Romains. Il dit qu’il était de la sagesse des Spartiates de prévoir de loin l’orage qui commençait à se former en Occident, et qui sans doute éclaterait bientôt, d’abord surli .Macédoine , puis sur la Grèce entière , dont il causerait la ruine. «Pourquoi vos ancêtres, « leur dit-il, précipitèrent-ils dans un puits « celui qui venait de la part de Xerxès les in- « viter à se soumettre et à se joindre à cc « prince? pourquoi Léonide votre roi , avec « ses trois cents Spartiates, affronta-t-il la a mort ? N’élait-ce pas pour défendre la li- « berté commune de la Grèce ? Et maintenant « on vous exhorte à la livrer à d'autres bar- « barcs, d’autant plus dangereux, qu’ils pa- « raisscut plus modérés. Que les Étoliens se U déshonorent, s’ils veulent, par celte hon- « teuse prévaricalion ; elle leur convient à « eux, qui ignorent ce que c’est que la gloire. « cl qui ne sont sensibles qu’à un sordide « intérêt. Pour vous , Spartiates , défenseurs- < nés de la liberté et de l’honneur de la Grèce, « vous soutiendrez jusqu’à la fin un titre si O glorieux.»

Le fragment de Polybe où ces deux harangues sont rapportées en demeure là , et ne marque point quel en fut le succès. La suite de l’histoire fait connaître que Sparte se joignit aux Étoliens, et entra dans le traité commun. Elle était pour lors partagée en deux factions, dont les intrigues et les disputes. pous.sées jusqu’aux dernières violences , excitaient de grands troubles dans la ville. L’une prenait avec chaleur les intérêts de Philippe, l'autre était ouvertement déclarée contre lui. Celle-ci prévalut. Il paraît que Machanidas était à la tête; et que , profitant des troubles qui agitaient pour lors la république , il s’en rendit le maître et eu devint le tyran.

P. Sulpitius et le roi Attale étant arrivés'

> An. M. Î796; «v. J. C. 208. -LIv. Ilb. 27. D. *M3.- Polyb. Ilb. 10, pag.Oiii.

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avec leurllotte au secours des Etoliens, ceux-ci conçurent de grandes espérances, et la terreur se répandit dans le parti contraire, d'autant plus que Machanidas, tyran de S|>arte, attaquait déjà les terres des Achéens, dont il était tout voisin. Aussitôt les Achéens et leurs alliés députent vers Philippe, et le pressent de venir en Grèce pour les défendre et les soutctenir. Il ne tarda pas. Les Étoliens,. sous la conduite dePyrrhias, qui cette année avait été nommé leur général conjointement avec le roi Attale , s’avancent à sa rencontre jusqu'à Lamia*. Pyrrhias avaitavec lui les troupes qu’Attale et ^Ipitius lui avaient envoyées. Philippe le battit deux fois, et les Étoliens furent obligés de se renfermer dans les murs de Lamia.' Philippe se retira à Phalère * avec son armée.

Pendant le séjour qu’il y fit , il arriva des ambassadeurs de la part de Ptoléméc * , roi d’Égypte, des Rhodiens, des Athéniens et des habitants de Chio. Ms étaient chargés de faire tous leurs efforts pour établir une pais solide entre Philippe et les Etoliens. Ce n’était pas tant par bonne volonté pour ceux-ci que par la peine qu’ils avaient de voir Philippe entrer ai fort dans les affaires de la Grèce : ce qui pouvait le rendre plus puissant que leurs intérêts ne le demandaient ; car scs conquêtes sur les Étoliens et sur leurs alliés lui faeditaient le moyen de devenir maître de toute la Grèce, à quoi ses prédécesseurs avaient toujours aspiré, et loi ouvraient même une entrée dans les villes que Ptolémée possédait hors de l’Égypte. Philippe renvoya la délibération sur la paix à l’assemblée prochaine des Achéens, et cependant accorda aux Étoliens une trêve de trente jours. Quand il se fut rendu à l’assemblée, les Étoliens, par les propositions déraisonnables qu’ils firent, ôtèrent toute espérance d’aclommodement. Philippe, indigné que les vainlus prétendissent lui faire la loi.dtelara qu’en venant à l’assemblée il n’avait point du tout compté sur la droiture et la sincérilédes Étolicns, mais qu’il était bien aise de convaincre scs alliés qu’il désirait véritablement la paix, et que les Étoliens seuls y mettaient obstacle. Il partit de là , après avoir laissé aux Achéens

* Vil^deThessaliedaDsla PhUlioliüe.

^ VtlIcauMideTbeuiUc.

> Philopator.

quatre mille hommes pour les soulonir, et se rendit à Argos, où l’on était près de donner les jeux néméens, dont il était bien aise d’augmenter la célébrité par sa présence.

Pendant qu’il était occupé à la célébration de CCS jeux, Sulpitius, étant parti de Naupacte, et ayant débarqué entre Sicyonc et Corinthe , ravagea tout le plat pays. Philippe, sur cette nouvelle , quitta les jeux , marcha promptement contre les ennemis ; et, les trouvant chargés de butin , il les mit en fuite et les poursuivit jusqu’à leurs vaisseaux. De retour aux jeux , il fut reçu avec un applaudissement général , d’autant plus qu'ayant quitté son diadème et sa pourpre royale , il s’égalait et se confondait avec tous les spectateurs; spectacle bien agréable et bien flatteur pour des villes libres. Mais autant que ses manières simples et populaires l’avaient foit aimer, autant bientôt ses débauches énormes le rendirent odieux. Il allait de nuit dans les maisons en simple particulier, et y exerçait toutes sortes de licences. Il n'était pas sùr aux |)èrcs cl aux maris de vouloir s’y opposer, car ils couraient risque de leur vie.

Quelques joursaprès la célébration des jeux , Philippe , avec les Achéens, qui avaient pour capitaine général Cycliade, ayant passé la rivière de Larisse, s’avance jusqu’à la ville d’Élis , qui avait reçu une garnison étolienne. Lu premier jour il ravagea les terres voisines ; puis il s’approcha de la ville en bataille rangée, et üt avancer quelques corps de cavalerie jusqu’aux portes pour engager les Étoliens à faire une sortie. Ils sortirent en effet ; mais Philippe fut bien étonné de voir parmi eux des troupes romaines. Sulpitius , étant parti de Naupacte avec quinze galères, et ayant débarqué quatre mille hommes, était entré de nuit dans la ville d’Élis'. Le combat fut rude. Damophante, général de la cavalerie des Éléeiis, ayant aperçu Philopémen qui commandait celle des Achéens , s’avança hors des rangs , et courut impétueusement contre lui. Ccluki l’attendit de pied ferme ; et , le prévenant , il le renversa d’un coup de pique aux pieds de son cheval. Damophnnte tombé, sa cavalerie prit la fuite. J’ai déjà parlé de Philopémen, et

' Plul. la philop. pag. 361.

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hicnIAt JC le ferai connaître pins en détail. D'un autre côté , rinfantoric éléenne combattait avec avantage. Le roi , voyant que les siens commençaient à plier, pousse son cheval au milieu de l’infanterie romaine. Son cheval, percé d’un coup de javelot, le jette par terre : alors le combat devint furieux, chacun de son cdté faisant des efforts extraordinaires,' les Romains pour se saisir de Philippe , les Macédoniens pour le sauver. Le roj signala son courage en cette occasion, ayant été obligé de combattre longtemps à pied au milieu de la cavalerie. Il se fît dans ce combat un grand carnage. Enfin , ayant été enlevé par les siens et mis sur un autre cheval, il se relira. Il alla camper & cinq milles de 16; et le lendemain , ayant attaqué un château où s’était retirée une grande multitude de paysans avec tous leurs troupeaux , il fit quatre mille prisonniers , et prit vingt mille bétes, tant de gros que de menu bétail ; avantage qui pouvait le consoler de l’affront qu’il venait de recevoir à Élis.

Dans ce moment, il reçut nouvelles que les barbares avaient fait une irruption dans la Maeédoinc. Il partit sur-le-champ pour aller défendre son pays , ayant laissé aux alliés deux mille cinq cenls hommes de son armée. Sulpitius, avec sa flotte, se retira à Éginc, où il se joignit au roi Attale, et y passa l’hiver. Quelque temps après, les Achéens livrèrent un combat aux Etoiiens et aux Eléens , près de Messène, où ils curent favantage.

8 V. — ÉUL'CATIOX ET GRA?«DBS QUALITàl)

DE l*niLOPÊMB!(.

Philopémeii, dont il sera beaucoup parlé dans la suite , était de Mégalopolis, ville de l’Arcadie, dans le Péloponnèse'. Il reçut une excellente éducation par les soins de Cassandre, de Mautinée, qui , ajirès la mort de son père, par reconnaissance pour les services importants qu’il eu avait reçus, servit au jeune pupille de tuteur et de gouverneur.

Au sortir de l’enfance, il fut mis entre les mains d’Ecdémus et de Démopliane, citoyens de Mégalopolis, qui avaient été dans l’école

' l'Iul. in Pliilor- pas-

d’Arcésilas , fondateur de la nouvelle académie. Le but de la philosophie, dans ces temps- 16, était de porter les hommes 6 servir leui patrie et de les former par ses préceptes au gouvernement de la république et au maniement des graudes affaires. C’est l’avantage inestimable que procurèrent à Pbilopémen les deux philosophes dont nous parlons, par où ils le rendirent le bonheur commun de la Grèce. Aussi, comme on dit que les mères aiment plus leurs derniers enfents qu'elles ont dans un âge avancé, la Grèce, comme ayant enfanté Philopémen dans sa vieillesse , et après tous les grands personnages qu’elle avait portés , l’aima singulièrement, et se plut à augmenter sa puissance à mesure qu’elle voyait croître sa réputation. Il fut appelé le dernier des Grecs , comme Brutus, dans la suite , le dernier des Romains ; sans doute pour marquer que la Grèce , après Philopémen , n'avait produit aucun grand homme, ni qui fût digne d’elle.

Ayant pris Épaminondas pour son modèle, il imita admirablement sa prudence à délibérer et 6 résoudre , son activité et son audace à exécuter, et son parfait désintéressement: mais pour sa douceur, sa patience, sa modération dans les différends qui naissent ordinairement dans le gouvernement d’un état, c’est ce qu’il ne put jamais imiter. L'n certain esprit de contention, qui était la suite de son caractère violent et emporté , le rendait plus propre aux vertus guerrières qu’aux vertus pciitiqua.

Aussi , dès son enfance, il n’aimait que les gens de guerre, et il ne s’appliquait volontiers qu’aux exercices qui pouvaient le rendre propre 6 cette profession; à combattre armé, à monter à cheval, à lancer le javelot. El comme il paraissait très-bien constitué et très-bien formé pour la lutte, et que quelques amis particuliers l’exhortaient à s’y appliquer, il Icnr demanda si cet exercice des athlètes était propre 6 faire un bon soldat. Ils ne purent s’empêcher de lui répondre que la vie des athlètes, obligés de garder un régime fixe et réglé , de prendre de certaines nourritures, et toujours aux mémos heures, et de donner un certain temps au sommeil pour conserver leur embonpoint, qui fais.aU In plus grande partie de leur mérite ; que cette vie, dis-je , était toute

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diflËrr.iite île celle des gens de guerre, qui sont souvent dnns la nécessité de supporter la faim et la soif, le froid et le chaud, et qui n'ont point toujours des heures marquées, ni pour la nourriture, ni pour le repos. Depuis cette ré|K>nse il eut un souverain mépris pour les exercices athlétiques, ne les jugeant d’aucune utilité pour le bien public et |H>ur l’état, et les trouvant dès là peu dignes d’un homme qili a quelque élévation, quelques talents, et quelque amour pour sa patrie.

Dès qu'il fut sorti des mains de ses gouverneurs et de scs maîtres, il se mit dans les troupes que la ville de Mëgalopolis envoyait faire des courses dans la Laconie pour piller et pour en emmener des troupeaux et des esclaves. Et, dans toutes ces courses , il était toujours le premier quand on sortait, et le dernier quand on revenait.

Pendant qu’il n’y avait point de troupes en campagne, il occupait son loisir à se rendre robuste et léger par les exercices de la chasse ; nu bien il s’appliquait à cultiver la terre, car il avait un bel héritage à une lieue de la ville , où il allait tous les jours après son dîner ou après son souper. Le soir il se jetait sur une méchante paillasse comme l’un de ses esclaves, et passait ainsi la nuit. Le lendemain, à la pointe du jour, il allait avec ses vignerons travailler à la vigne, ou mener la charrue avec ses laboureurs; après quoi il s’en retournait à la ville, où il vaquait aux affaires publiques avec ses amis et les magistrats.

Tout ce qu’il gagnait à la guerre, il le dépensait en chevaux et en armes, ou bien il l’employait à payer la rançon de ceux de ses citoyens qui avaient été faits prisonniers. Il tâchait d’augmenter son revenu en mettant ses terres en valeur, qui est le plus juste de tous les gains; et il ne se contentait pas de s’y arrêter en passant et pour son seul plaisir, mais il y donnait tous ses soins, persuadé qu’il n’y a rien qui convienne plus à un homme de probité et d’honneur que de faire profiter son bien en s’abstcuant de celui des autres.

Je prie les lecteurs, pour juger sainement de ce que Je dis ici de Philopémen, de vouloir se transporter d’esprit dans les siècles dont Je parle, et de se souvenir de l’estime et de l’usaïe que tontes les uatious policées, les Hé-

breux, les Perses, les Grecs, les Romains, faisaient de la culture des terres et du travail des mains. Tout le monde sait que ces derniers, je veux dire les Romains, après avoir remporté de célèbres victoires, et être descendus du char de triomphe , couronnés de lauriers et de gloire, retournaient aussitôt à leurs métairies, d’où on les avait tirés pour les mettre à la tète des armées, et allaient conduire la charrue et les bœufs avec ces mêmes mains qui venaient de vaincre et de défaire les ennemis. Nos mœurs, nos usages, ne trouvent rien que* de vil et de méprisable dans un pareil exercice;' mais c’est un mallieur pour nous. Le luxe, en corrompant nos mœurs, a perverti notre jugement. Il nous fait regarder comme grand et estimable ce qui n’est digne que de mépris ; et il attache au contraire une idée de mépris et de bassesse à ce qui a une véritable grandeur et une solide beauté.

Philopémen écoutait volontiers les discours des philosophes , et lisait avec plaisir leurs traités ; non pas tous indifféremment , mais seulement ceux qui pouvaient l’aider à faire du progrès dans la vertu. De toutes les grandes idées d’Homère , il ne cherchait et ne retenait que celles qui peuvent aiguiser le courage, et porter aux grandes actions; et ce poète en est plein , jamais écrivain n’ayant peint la valeur avec des traits si vifs. Pour ce qui regarde les autres lectures, il aimait surtout à lire les traités d’Evangélus qu’on appelle tes Tactiques, c’est-à-dire l’art de ranger des troupes en bataille, et les histoires de la vie d’Alexandre; car il pensait qu’il fallait toujours rapporter les paroles aux actions, les préceptes à la pratique, estimaut peu des lectures qui n’ont pour but que de satisfaire une vaine curiosité, ou de procurer un plaisir rapide et passager.

Quand il avait lu les préceptes et les règles des Tactiques, il ne faisait nul cas d’en voir les démonstrations par des plans dressés sur des planches ; mais il en faisait l’application sur les lieux mêmes en pleine campagne; car, dans ses marches, il observait exactement la position dos lieux hauts et des lieux bas; toutes les coupures et les irrégularités du terrain , toutes les différentes formes et figures que les bataillons et les escadrons sont obligés du

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prendre A cause des ruisseaux, des ravins, des dAfilAs, qui les forcent de se resserrer ou de s’étendre; et , après y avoir fait de sérieuses réflexions en lui-mème , il en raisonnait avec ceux qui l’accompagnaient.

II était dans sa trentième année lorsque Clèomène , roi de Lacédémone, attaqua Mépalopolis. Nous avons vu quel courage et quelle grandeur d’Amc il Qt paraître dans cette occasion. Il ne se signala pas moins, quelques mois après, dans la bataille de Sélasie, où Antigone remporta une célèbre victoire sur le même Cléoméne. Ce prince, touché d’un mérite si ér latant dont il avait été témoin par lui-mème, lui (U les offres les plus avantageuses pour rattacher A son service. Il les refusa par l’attacliement qu’il avait pour sa patrie, et parce que d’ailleurs lise sentait une répugnance naturelle pour la vie de la cour, qui exige mille assujettissements, et où il n'est pas possible de conserver sa liberté. Ne voulant pas néanmoins demeurer oisif et sans occupation, il passa en Crète, où il y avait guerre , pour apprendre encore mieux le métier des armes. La Crète fut pour lui une excellente école , où il flt de grands progrès, et où il acheva de se former dans l’art militaire. Il y trouva des hommes très-belliqueux, très-adroits A toutes sortes de combats, très-tempérants, et accoutumés A une discipline ires-sévère.

Après y avoir servi quelque temps, il s’en retourna chez les Achèens avec un si grand nom , qu’A son arrivée, il fut fait général de la cavalerie. 11 commença par examiner l'étal de scs troupes, où il ne trouva aucun ordre , aucune discipline. Il ne put dissimuler ni souffrir ce relAchemenl. Il alla lui-mème de ville en ville, exhortant en particulier tous les jeunes gens, les piquant d'honneur, les animant par la vue des récompenses, employant quel- (ptefüis la sévérité et les chAtiments quand il trouvait des esprits indociles et rebelles. 11 leur faisait faire souvent des exercices , des revues, lies tournois, dans les lieux où il pouvait avoir le plus de spectateurs. Par ce moyen, en trèspeu de temps, il les rendit tous si robustes, si adroits, si courageux, et en même temps si lé-gers et si i)rom|)ts, que toutes les évolutions | et tous les mouvements A droite, A gauche, ou I de la tète A la queue, soit du tous les escadrons I

ensttmble, soit de chaque cavaiierseul , se faisaient avec une adresse et une facilité qui eussent presque donné lieu de croire que toute ccUe cavalerie n'était qu’un seul et roèrae corps qui se remuait d’un mouvemeot libre et volontaire.

Dans le combat près de la ville d’Élis , qui est le dernier dont nous avons parlé, et où il commandait la cavalerie, il se lit un grand honneur ; et tout le monde avoua qu'il n'était ni au-dessous d’aucun soldat pour des coups de main , ni inférieur aux plus vieux capitaines en sagesse et en prudence, et qu’il était également propre et A combattre et A con»mander.

Il est vrai que le premier qui éleva la communauté des Achèens A ce haut degré de gloire et de puissance où elle parvint, ce fut Aralus, Avant lui ils étaient méprisés cl faibles, parce qu’ils étaient désunis, et que choque ville no travaillait que pour elle et pour scs propres intérêts. Aratus les releva en les unissant et en les liguant toutes ensemble; et sa vue élait de faire de tout le Péloponnèse un seul corps et une seule puissance , que cette union aurait rendue invincible. 11 réussit moins dans ses entreprises par son courage et sa hardiesse, que par sa prudence, son adresse, son affabilité, sa douceur; et, ce qu’on a regardé comme un défaut dans son gouvernement , par les liaisons d’amitié qu’il contracta avec les princes étrangers, auxquels par là sa république demeura soumise. .Mais, dès que Philopémen eut commencé à prendre en main le gouvernement, comme il était grand homme de guerre, et qu’il avait fait pencher la victoire de son cAté dans tous ses premiers cumbats.il releva le courage des Achèens, et, les trouvant en état de résister par eux-mêmes A leurs ennemis, il leur lit secouer le joug des puissances étrangères.

Il réforma beaucoup de choses dans les troupes des Achèens, et changea leur ordoiinamc de balaillc et leur armure, qui étaient trèsdéfectueuses. Il leur lit prendre de grands cl forts bniieliers, leur donna de bonnes lances, les arinii de bons casques, de bonnes cuirasses, et de bons cuissards ; et par IA il les accoutuma à eomlialtre de pied ferme et eu gagnant toujours du terrain , au lieu de courir cl de

volliger comme des (roupcs légèn'meiil nrm*^'s qui cscarmouclicnt jdulôl qu’elles ne combnUent.

Il Iravnilla ensuite à une autre réforme , bien plus difficile , mais encore plus importante eu un sens ; ce fut de modérer et de régler leur luxe et leur excessive dépense. Je dis modérer, car il ne crut pas pouvoir déraciner entièrement cette forte passion qu’ils avaient pour la parure et pour l’éclat. Il se contenta d'abord de lui substituer un autre objet, en leur inspirant du goût pour une autre magnilicence qui consistait à se distinguer par leurs chevaux , par leurs armes, et par tout l’équipage de guerre. Celte ardeur passa jusqu’aux femmes, qui n’étaient plus occupéi“S qu’a travailler pour leurs maris ou pour leurs enfants. On ne voyait entre les mains des femmes que des casques qu’elles ornaient de panaches teints dans les plus vivt*s couleurs, et des coites d’armes do cavaliers, et des casaques de soldats qu’elles brodaient. Celte vue seule , nngmentant leur audace , excitait en eux un vif désir d’alTrontcr les plus grands dangers , et une sorte d’impatience d’aller se couvrir de gloire. I.a sompluo.silé dans toutes les autres choses qui attirent les yeux, dit Plutarque, entraîne immanquablement après elle le luxe, et inspire une secréte molles.se û ceux qui b's regardent et qui s’y livrent; les sens, enchantés et éblouis par ces charmes trompeurs, conspirant 6 séduire l’esprit même, cl à l’affaiblir par leurs douces sollicitations. Mais, au contraire. la magnificence qui a les armes pour objet relève le courage et le fortifie.

D’autres grands hommes ont pensé de mémo que Philopémcn. Plutarque observe que Brutus’.qui, dans tout le reste, avait accoutumé les capitaines h fuir toute superfluité, était |>ersiiadé que la richesse des armes que les soldats ont toujours entre leurs mains, et dont ils se couvrent, relève le courage des hommes qui ont du cœur et de l’ambition , et rend plus âpres au combat les avares eu les formant de défendre avec courage des armes qu’ils regardent comme une possession précieuse et honorable. Le même auteur dit que ce qui acquit à Sertorius les bonnes grâces des Espagnols,

> Flul. In Utul. pug. 11X11.

c’est qu'il leur donnait avec profusion de l’or et do l’argent pour dorer leurs casques et enrichir leurs boucliers, ("était aussi le sentiment de César qui avait soin du dounerù ses soldats des armes brillantes d’or et d’argent, luinseulemcnt [lour la pompe et l’éclat, mais imur ^ les rendre plus fermes dans le combat par la crainte de perdre des armes d'un tel |irix.

Il ne faut pas dissimuler que des capitaines d’un aussi grand nom que ceux que je viens de nommer pensaient diversement. Mithridate-, instruit par si’s malheurs de l'inutilité d'une armée magnifique, bannit toutes ces armes dorées et enrichies de pierreries , et il commença à les regarder comme la richesse du vainqueur, et non comme la force de ceux qui les portent. Papirius, ce célébré diclaleur, qui répara si avantageusement par la défaite des Samnites l’alTront que les Romains avaient reçu aux fourches Caudiues, disait à ses troupes qu’il faut que le soldat ait (|uelque chose de hérissé et que la dorure lui sied mal; que le fer et le courage doivent faire sa gloire et sa fierté. Kn effet , ajoutait-il , l’or et l’argent, a parler vrai , sont moins des armes que des dépouilles. Celle parure brille avant l’action et devient hideuse à travers le sang et le carnage. L’ornement du soldat , c’est la bravoure; le reste suit toujours la victoire. Lu ennemi riche est la proie du vainqueur , quelque |)auvre qu’il soit. Tout le monde sait qu’Alexandre-UvCrand *|>arlait ainsi de la richesse et de la magnificence des armes persanes.

Ce n’est pas à moi a déciiler, dans cette variété de sentim(>nLs , lesquels de ces grands hommes pensaient plus juste. .Maison ne peut

* « llahebnt (am riillos mlliiPB. ut argento et auro po- 9 litis artfiii urnarel . siiiml et ad s|K'Ck'm . et quo Itua- « dores caniiii in prælia csscnl iiictu üamnl. » (Subt. il) Jal. ('(TS.. cap. 67.)

* IMul. in Liiruilu, pag.

’ « liorriiium niilUeni e^se dchere, non r>Tlalum auro « argeiiloipie . sed ferro et aniints fretum. Qiiippe Ilia « pnedain tcriùs quàin .nnhi cs^e ; nilcnlia aniè rem.

(t di-romiia inlcr san^uineni cl viilnera. Virimeni esse rid* n luis dpeus , cl Of imia ilia \ ietoriam sequl ; et dilem hos- « (em quamvis pnuperis >lcluris pramiium cs!«c. n (Liv.

lib. 9. n. 40.)

* (t Acicni Bostiurn auio purpmâijue rulgenletn inlueri « julidial, prsü.im non arma goUiiIrm. Ireiit , cl im>

H bcililms fctiiims auium \iri w ((J. CuBi.

lib. 3, rap. 10. )

O'ni/ Z iiy (j(»«

qu’admirer l’habileté cl l’adresse de Philopcmen, qui, trouvant le luxe établi et dominant dans sa nation, ne crut pas devoir entreprendre de l’cxlirper entièrement, et se contenta de lui donner un objet plus louable et plus digne d'hommes courageux.

Quand Philopémen eut accoutumé la jeunesse à chercher sa parure dans ses armes, il l’exerça et la forma lui-méme avec grand soin à toutes les parties de la discipline militaire. Les jeunes gens, de leur cOté, se prêtaient avec grand plaisir aux leçons qu'il leur donnait par rapport aux évolutions militaires, et il y avait entre eux une forte émulation à qui les exécuterait avec plus de facilité et de pronvptitude. L'ordre de bataille qu’il leur enseigna leur plut merveilleusement , parce que des rangs bien serrés leur parurent plus difficiles à rompre; et leurs armes, quoique beaucoup plus pesantes qu’auparavanl , leur devinrent plus aisées et plus légères, parce qu’ils les maniaient et les portaient plus volontiers à cause de leur éclat et de leur beauté, et qu’il leur lardait de les essayer et de les voir teintes du sang de leurs ennemis.

Il faut avouer que Philopémen, de quelque côté qu’on l’envisage, est un grand homme de guerre et un beau modèle pour tous ceux que la Providence appelle A la profession des armes. Je ne puis trop exhorter nos jeunes officiers, et notre jeune noblesse, à étudier avec attention un si parfait modèle, et à s’y conformer en tout ce qui est imitable pour eux. Nos jeunes seigneurs sont pleins de courage, de sentiments d’honneur, d’amour de la patrie, de zèle pour le service de leur prince; la guerre qui vient de s’allumer tout d'un coup dans l’Lurope, et à laquelle ils se portent avec une ardeur incroyable, en est une preuve bien sensible, et encore plus ce qui s’est passé en Italie et sur le Rhin. Ils ont du feu, de la vivacité, de l’esprit, et ne manquent point des talents et des qualités qui peuvent conduire A tout ce qu’il y a de plus grand ; mais ils manquent quelquefois d’une éducation mâle et vigoureuse, seule capable de former de grands hommes en quelque genre que ce soit. Nos mœurs, lournéi.'s malheureusement, par un goût presque général, vers la mollesse, les délices, le luxe, les plaisirs, l'admiration des choses vai-

nes et l’amour d’un faux éclat, énervent leçonrage dès les plus tendres années, et émoussent en nous celte pointe de vertu gauloise qui nous était naturelle.

Si notre jeune noblesse était élevée comme le fut Philopémen, je parle de ce qui est compatible avec nus mœurs ; que de iMnne benre elle prit du goût pour des études solides, pour la bonne philosophie, pour l’histoire, pour la politique; qu’elle se proposAl pour modèles tant de grands capitaines que le dernier siècle a portés ; qu’elle se rendit disciple de ceux qui se distinguent aujourd’hui parmi nous; qu’elle comprit bien une fois que la vraie grandeur ne consiste point A l’emporter sur les autres par le faste et In dépense, mais A s’en distinguer par un solide mérite ; enfin qu’elle mit son plaisir et sa gloire A se former dans l’art militaire, A en étudier toutes les parties, A en saisir le vrai point et le vrai but, et A n’omettre aucun des moyens qui peuvent l’y perfectionner, quels officiers, quels commandants, quels héros la France ne fournirait-elle pas! Un seul homme jeta celle ardeur et cette émulation parmi les Àchéens. Qu’il serait A souhaiter ( et pourquoi ne l’espérerions-nous pas? ) que quelqu’ un de nos princes, grand eu tout, en courage comme en naissance, fit revivre dans nos armées cet ancien goût de simplicité, de frugalité, de générosité, et tournât le goût de la nation vers le beau, le solide et l’Iiounète! Nulle conquête u’approcherait de celle gloire.

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