‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 4)Chapitre 37 sur 61 · LIBERTÉ · texte numérisé non relu

LIBERTÉ

On nomma de nouveaux consuls à Rome '.

Mais, comme on attribuait, et avec raison , le retardement des affaires de Macédoine aux fréquents changements de ceux qui en étaient chargés, on continua Flamininus dans son commandement, et on lui envoya des recrues.

La saison étant déjà avancée * , Quintius avait pris ses quartiers d’hiver dans la PImcidc et dans la Locride, lorsque Philippe lui envoya un héraut d’armes pour lui demander une entrevue. Il ne se rendit pas difficile, et la lui accorda, parce qu’il ne savait pas encore ce qu’on avait résolu à Rome à son sujet, et qu’une conférence lui laissait la liberté ou de continuer la guerre si on lui prorogeait le commandement , ou de porter les choses à la paix si on lui envoyait un successeur. Le lieu et le jour pris, ils s’y rendirent de part et d’antre. Philippe avait avec lui plusieurs seigneurs de Macédoine , et Cycliade , un des principanx des Achéens, qu’ils avaient depuis peu exilés. Le général romain était accompagné d’Amynandre, roi des Athamanes, et des députés de tous les alliés. Après quelques disputes sur le cérémonial, Quintius fil ses propositions ; cha-

• An. M. 3807: av. J. C. 197. - Lir. lib. 39, n. 27. et 28.

> Id. Ibid, n . 32-37. - Foljb. lib. 17, pog. 712-752. - IMut. in FlaïuiD. psg- 371.

cuii (les a[Ii(^s fit aussi ses demaudcs. l’hilippc y répondit; et comme il commençait i s’emporter contre les Ét(diens, Pliénéns, leur magistrat, rinlerrompant , lui dit ; a II ne s'agit « pas ici de paroles; il faut ou vaincre, les ar- « m(îs à la main , ou céder au plus fort. La « chose est claire même pour un aveugle, re- « prit Philippe, en se raillant de Phénéas, qui <( était incommodé de la vue. n Philippe * était naturellement railleur, et ne pouvait se contenir, même en traitant des affaires les plus sérieuses ; ce qui est un grand défaut dans un prince.

tàitle première entrevue s’étant passée en altercations , on sc rassembla le lendemain. Philippe se rendit fort lard au lieu dont ou était convenu. On crut qu’il l’avait fait ciprc-s pour ne point laisser aux Etoliens et eux Achéens le temps de lui répondre. Il s’aboucha avec Quinlius en particulier. Celui -ci ayant rapporté ses propositions aux alliés, nui d’eux ne les agréa , et l’on était prés de rompre tonte conférence . lorsque Philippe demanda qu'on remît la décision au lendemain, promettant de céder de sa part s’il ne venait pasé bout du les persuader. Quand on se fut rassemblé, il pria instamment Quintius et les alliés de ne pas s'opposer à la paix, et il se réduisit à demander du temps pour envoyer à Rome dos ambassadeurs , s’engageant ou à conclure la paix aux conditions que lui-méme proposait, ou à accepter celle qu’il plairait au sénat de lui imposer. On ne put lui refuser une demande si raisonnable , et l'on convint d’une trêve, à condition néanmoins que sur-lechamp il f(‘rait sortir ses troupes de la Phocide et de la Locride. On envoya de part et d'autre des ambassadeurs à Rome.

Quand ils furent arrivés , on commença par entendre ceux des alliés. Ils mallraitcrent fort Philippe sur plusieurs points, mais ils s’attachèrent è démontrer , par la situation même dc's lieux , que , s’il retenait Démétriade dans la Thessalic.Chalcis dans l’Eubée, et Corinthe dans l'Achale, villes qu’il appelait lui-même avec insolence, mais avec vérité, les entraves de la Grèce , elle ne pourrait jamais jouir de

< « iTrat dicacSor Dâtarft quàm reaem deret , cl ne inter « serta i|uidem risu mUs temperaïu. » (Lrv.)

la liberté. On fit entrer ensuite les ambassadeurs du roi. Comme ils commençaient an grand discours , ou leur coupa la paroltî en leur demandant s’ils céderaient ces trois ville ou non. .\yant répondu qu’ils n’avaient poin reçu d’ordre ni d’instruction sur cet article, ils furent renvoyés sans avoir rien obtenu. On laissa Quinlius maître de faire la paix , ou de continuer de faire la guerre. Il comprit bien par là que le sénat n’était pas fâché qu'on la continuât; et, de son côté, il aimait bien mieux terminer la guerre par une victoire que parmi traité de paix. Ainsi il n'accorda plus d'entrevue à Philippe, et lui fit déclarer qu'il n’écoulerait plus aucune proposition de sa part, s’il ne convenait d’abord d’abandonner toute la GrèfC.

Philippe * alors songea sérieusement aui préparatifs de la guerre. Comme il ne pouvait pas aisément conserver les villes de l’.Lchaleà cause de leur grand éloignement , il jugea à propos de livrer Argos à Nabis, tyran de Sparte , mais comme un simple dépôt , qu’il lui remettrait en cas qu’il remportât l’avantage dans cette guerre , et qu’il garderait pour lui si les choses tournaient autrement. Le tyran accepta la condition , cl fut introduit de nuit dans la ville. On pilla les maisons et les biens de quelques-uns des principaux, qui s’étaient échappés; on enleva à ceux qui étaient restés tout leur or et leur argent , on les taxa i de grosses sommes. Ceux qui les payèrent de bonne grâce et promptement en furent quittes pour leur argent ; les autres qu’on soupçonnait ou de le cacher, ou de n'en découvrir qu'une partie , furent déchirés à coups de verges comme des esclaves, et traités avec la dcniière indignité. Ensuite Nabis, ayant convoqué l'assemblée, lit un premier décret pour abolirles dettes, et un second pour distribuer égolcment les terres à chacun des citoyens ; ce qui est la double amorce dont on se sert ordinairement pour gagner la populace et pour l'animer contre les riches.

Le tyran oublia bientôt de qui et à quelle condition il tenait la ville. Il envoya des députés à Quintius et à Attale , pour leur faire savoir qu'il était maître d’Argos , et pour les

( l.iv. I)l>. 31. n. 3H-10. — nul. in Ftaniin. |wg. 3Ï2

inviter & une entrevue dans laquelle il espérait qu'ils conviendraient aisément des conditions ' du traité d’alliance qu’il souhaitait faire avec eux. Sa proposition fut acceptée. En conséquence , le proconsul et le roi se rendirent près d’Argos ; démarche, ce semble, peu convenable à l’un et à l’autre. L’eutrevue se fit. Les Romains voulaient que Nabis leur fournit des troupes , et finit la guerre avec les Achéens. Le tyran accorda le premier article, mais il ne voulut avec les Achéens qu’une trêve de quatre mois. Le traité fut conclu à ces conditions. Cette alliance avec un tyran aussi décrié par scs injustices et sa cruauté que l’était Nabis, fait peu d’honneur aux Romains : mais dans un temps de guerre on croit devoir prendre tous ses avantages aux dépens même de l’équité et de l’honneur.

Nabis, après avoir mis une bonne garnison fl Argos , avait dépouillé tous les hommes, et leur avait enlevé toutes leurs richesses ; il y envoya, peu de temps après , sa femme, pour traiter les dames de la même sorte. Elle faisait venir les plus qualifiées , ou séparément, ou plusieurs ensemble ; et partie par caresses , partie par menaces, elle tira d’elles, à différentes reprises , non-seulement tout leur or , mais encore tous leurs plus superbes habillements, leurs meubles les plus précieux, avec leurs pierreries et tous leurs bijoux.

Quand le printemps fut venu' (car ce que je viens de rapporter était arrivé pondant les quartiers d’hiver), Quintius et Attnle songèrent é s'assurer de l’alliance des Béotiens , qui jnsque-là avaient été incertains et flottants. Ils allèrent ensemble , avec quelques députés des alliés, à Thèbes, qui était la capitale du pays et le lien de l’assemblée commune. Antiphile , le premier magistrat , leur était favorable, et les soutenait sous main. Les Béotiens avaient cm d'abord qu’ils venaient sans troupes et sans escorte. Ils furent bien surpris quand ils virent que Quintius s’était fait suivre d’un détachement de troupes assez considérable, et ils jugèrent dès lors qu’il n’y aurait point de liberté dans l’assemblée. Elle fut indiquée pour le lendemain. Ils dissimulèrent leur surprise et leur douleur , qu’il aurait été

• Liv.ab. 3S, n. 1,1

inutile et même dangereux de faire paraître.

Attnle parla le premier, et fit valoir les services que ses ancêtres et tui-méme avaient rendus h toute la Grèce , et en particnlier ii la république des Béotiens. Se 1, Tissant emporter é son zèle pour les Romains, et s’expliquant avec plus de véhémence que son flge ne le comportait , il tomba faible et comme h demi mort au milieu de si harangue , et il fallut le transporter hors de l’assemblée, ce qui interrompit pour quelque temps la délibération. Aristéne, capitaine général des Achéens, reprit la parole, cl après lui Quintius, qui dit peu de choses , et fit plus valoir In fidélité des Romains que leurs armes ou leur puissance. On alla ensuite aux suffrages , et l’alliance avec les Romains fut résolue tout d’une voix , personne n’osant s’y opposer ni rien dire contre.

Comme, dans l’accident d’Attale, le danger n’était pas pressant , Quintius le laissa àThébes, et s’en retourna h Êlatée, bien content de la double alliance qu’il venait de conclure avec les Achéens et les Béotiens, laquelle, mettant en sûreté tous ses derrières , lui donnait lieu de tourner tous scs soins et tous ses efforts du côté de la Macédoine.

Des que l’état et les forces d’.Aftale le permirent ‘ , on le transporta à Pergame, où il mourut peu de temps après, figé de soixante et douze ans, dont il en avait régné quarantequatre. Polybe remarque qu’Aîtalc n’imita pas la plupart des hommes, pour qui les grands biens sont pour l’ordinaire une occasion de vices et de dérèglements. L’usage généreux et magnifique qu'il lit des richesses , mais conduit et tempéré par la prudence . lui donna moyen d’augmenter scs étals et de se décorer lui-raème du litre de roi. 11 comptait n’ètre riche que pour les autres, et que c’était placer son argent à une grosse et légitime usure que de l'employer en bienfaits, cl d’en acheter des amis. Il gouverna ses sujets avec une grande justice, et montra toujours une fidélité inviolable h l’égard de ses alliés. Ami généreux , mari tendre, père affectionné , il remplit parfaitement tous les devoirs et de prince et de

< Llr. m>. 33, n. «.-Polfb. in Eicerpl. p«g. 101 ,

loa.

parliculicr. Il laissa quatre Qls, Eumèiic , Altalc, Philélcre et Athéii(!« , dont nous aurons lieu de parler dans la suite.

Les armées, dos deux côtés, s'étalent mises en marche |M>ur en venir aux mains et pour terminer la (;ucrrc par une bataille. Elles i talent à peu près égales en nombre, et composées chacune de vingt-cinq ou vingt-six mille hommes. Quintius s’avança en Thessallc, où il apprit que les ennemis étaient aussi arririvés; mais, ne pouvant encore découvrir au juste où ils étaient campés , il donna ordre à ses troupes de couper des pieux pour s’en servir au besoin.

Ici Polj'be , et après lui Tite-Live, qui souvent le copie, marquent la différence qu'il jr avait entre l’usage des Grecs et celui des Romains par rapport aux pieux dont ils fortiHaienl le rempart de leurs camps. Chez les premiers, les meilleurs pieux sont ceux qui ont beaucoup de fortes branches tout autour du tronc, ce qui les rend bien plus difficiles à porter ; d’ailleurs, le soldat grec, embarrassé de scs armes , et ayant peine à en soutenir le poids, ne peut pas facilement être encore surchargé de pieux. Les Romains ne laissent ù ceux qu'ils cou|>ent que deux ou trois, tout au plus quatre branches , et toutes d’un seul côté. De cette manière, le soldat peut en porter deux ou trois liés en faisceau ; d'autant mieux qu'il n'est point incommodé de scs armes, portant son bouclier suspendu derrière l’épaule et quelques javelots seulement A la main.

De plus, des pieux de cette forme rendent bien plus de service. Ceux des Grecs sont trèsaisés è arracher : comme ce pieu, dont le tronc est gros, est seul et détaché des autres, et que d'ailleurs les branches en sont fortes et en grand nombre , doux ou trois soldats l'enlèveront facilement , et voilà une porte ouverte à l'ennemi ; sans compter que tous les pieux voisins seront ébranlés, parce que les branches en sont trop courtes pour être entrelacées les unes dans les autres. Il n'en est pas ainsi chez les Romains. I.cs branches sont tellement mêlées et insérées les unes entre les autres, qu'à peine l)cut-on distinguer le pied d’où elles sortent.

1 Poljb.lib. 17, pug. 751-702. - Ur. Ilb. 33 n. 3-11. - Plat. In Floioia. psg. 372 . 373. - laslln. lib. 30 ,

Page 1