‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 4)Chapitre 38 sur 61 · C.ID. I · texte numérisé non relu

C.ID. I

Il n’est pas non plus possible de (onrrer la main enlre ces branches pour arracher le pieu, parce que, serrées et tortillées ensemble, elles ne laissent aucune ouverture, et que d'ailleurs les bouts en sont soigneusement aiguisés. Quand même on pourrait les prendre , il ne serait pas facile d’en arracher le pied , et eda pour deux raisons : la première , parce qu’il entre si avant dans la terre , qu'il en devient inébranlable ; et la seconde, parce que par les branches ils sont tellement liés les uns avec les autres, qu’on ne peut en enlever un qu’on n’en enlève plusieurs. En vain deux ou trois hommes réuniront leurs forces pour les arracher : que si cependant , à force de l’agiter et de le secouer, un vient à bout de le tirer de sa place, l’ouverture qu’il laisse est presque imperceptible, Ainsi ces sortes de pieux ont trois grands avantages sur ceux des Grecs : oo tes trouve en quelque endroit que l’on soit , Us sont faciles à porter, et c’est pour le camp une barricH! sûre et qui ne peut être rompue aisément.

Ces sortes de digressions, faitc>8 de main de maître tel qu'était l’ulyive, qui roulent sur les usages et les pratiques de la guerre , ne déplaisent pas ordinairement aux gens du métier, à qui elles peuvent fournir des vues ; et je ne dois rien négliger, ce me semble, de tout ce qui peut avoir quelque rapport à l’utilité publique.

Quand le général se fut précautionné de la manière dont je l'ai marqué, il se mit en marche à la tête de toutes scs troupes. Après quelques légères escarmouches, où la cavalerie élolicnne se distingua et eut toujours l'avantage , les deux armées s’arrêtèrent prés de Scotussc. Une grosse pluie, accompagnée de tonnerre, étant tombée la nuit précédente, le lendemain matin le temps était si couvert cl si sombre , qu’à peine voyait-on à deux pas du lieu où l’on était. Philippe détacha un corps de troupes , avec ordre de s’emparer du sommet des hauteurs appelées Cynocéphales, qui séparaient son camp de celui des Romains. Quintius détacha aussi dix escadrons de cavalerie, et environ mille soldats armés à la légère, pour aller reconnaître l’ennemi , en leur recommandant fort de prendre garde aux embuscades à cause de l'obscurité du temps. Ce

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d<'laf hcmenl rencontra relui des Macédoniens, qui s’élait emparé des hauteurs. D’abord on fut de part et d’autre un peu surpris de cette rencontre, ensuite on se Iflta les uns les autres. Des deux cAtés on envoya avertir Icspéiiéraux do ce qui se passait. Les Romains , malmenés, dépéchèrent à leur camp pour demander du secours. Quintius y envoya aussitôt Arctiédame cl Eupolème , tous deux Ktoliens , et les Qt accompagner de deux tribuns qui commandaient chacun mille hommes , et de cinq cents chevaux , qui , joints aux premiers , firent bientôt changer de face au combat. De la part des Macédoniens on ne manquait pas de valeur ; mais , accablés sous le poids de leurs armes , ils se sauvèrent par la fuite sur les hauteurs , et de lü envoyèrent au roi demander du secours.

Philippe, qui avait détaché pour un fourrage une partie de son armée, instruit du danger où étaient ses prem’ières troupes, et l’obscurité commençant à se dissiper, fil partir Héraclide, qui commandait la cavalerie thessalienne, Léon, sous les ordres duquel était celle de Macédoine, et Athénagore, qui avait sous lui tons les soldats soudoyés, à l’exception des Thraces. Quand ce renfort eut été ajouté au premier détachement, les Macédoniens reprirent courage, retournèrent à la charge, et à leur tour chassèrent les Romains des hauteurs. La victoire même eût été complète, sans la résistance qu’ils rencontrèrent dans h cavalerie étolienne, qui combattit avec un courage et une hardiesse étonnante. C'était ce qu'il y avait de meilleur chez les Grecs que cette cavalerie. surtout dans les rencontres et les combats partkaliers. Elle soutint de façon le eboe et l'impétuosité des Macédoniens , qu’elle empêcha que les Romains ne fassent poussés jusque dans le vallon. A quelque di.stance de renneni ils prirent un peu haleine , et retournèrent ensuite au combat.

Il Tenait è Philippe courriers sur courriers, qui criaient que les Bomoins épouvantés prenaient la fuite , et que le moment était venu de les défaire entièrement. Ni le temps ni le terrain ne plaisaient à Philippe; mais il ne put se refuser è ces cris redoublés , ni aux instances de l’armée.qui demandait é combattre, il la lit sortir de scs retranchements. Le pro-

consul en fit autant do son côté, et mit son armée en ordre de bataille. ,

Chacun des chefs , dans ce moment qui allait décider de leur sort, anima ses troupes par les motifs les plus intéressants. Philippe représentait aux siennes les Perses , les Bac- Iriens , les Indiens , toute l’Asie et tout l’Orient domptés par leurs armes victorieuses , ajoutant qu’il fallait maintenant combattre avec d'autant plus de courage , qu’il s’agissait ici , non do la souveraineté , mais de la liberté, plus chère et plus précieuse à des gens de creur que l’empire du monde entier. Le proconsul mettait devant les yeux de ses soldats leurs propres victoires encore toutes récentes ; d’un côté la Sicile et Carthage, de l’autre l’Italie et l’Espagne, assujetties aux Romains, et, pour tout dire en un mot, Aunibal , le grand Annibal , comparable certainement et peut-être supérieur à Alexandre , chassé de l'Italie par leurs mains triomphantes; et, ce qui devait les animer encore plus vivement, ce même Philippe , contre lequel ils allaient combattre , vaincu plus d’une fois par euxmêmes , et obligé de prendre la fuite devant eux.

Animés par de tels discours ' , ces soldats , qui se disaient, les uns vainqueurs de l’Orient, les autres vainqueurs de l’Occident , tout fiers, ceux-là de l’ancienne gloire de leurs ancêtres, ceux-ci de leurs propres trophées et de leurs victoires encore toutes récentes , sè préparèrent de part et d’autre au combat Flamininus, ayaut commandé à son aile dnûte de ne pas branler de son poste , place les éléphants devant cette aile , et , marchant d’un pas fier et assuré, mène lui-même l’aile gauche aux ennemis. Les escarraoucheurs , se voyant appuyés des légions , retournent à la charge , et en viennent aux mains.

Philippe, avec les soldats armés à la légère et l’aile droite de sa phalange, se hâta d’arriver sur les montagnes , et donna ordre à Nicanor de marcher incessamment après lui avec

I a llis adborlaUoDibas utriiu)ue concitall mlllles, praa lio concurrunt, allcrl Orirolis , allrri Occidenti* Imperio « glorianlM, ferentesque In bcllum, alH majorum suorum a antiquam et obtolelain gloriam, alU vlrtnleai receullo but eipetimeolU virtuUi Oorcai. » (Jusris. Ilb. St), cap. t. )

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le reste de l’année. D’abord , arrivé asseï près du camp des Romains, et voyant aux mains ses soldats armés à la légère , ce spectacle lui fit beaucoup de plaisir: mais quand il les vit plier , cl dans un besoin extrême d’être secourus , il fallut les soutenir et entrer dans une action générale , quoique la plus grande partie de sa phalange fût encore en marche pour venir sur les hauteurs où il était. Il reçoit cependant ceux des siens qui étaient repoussés : il les.rassemble , tant infanterie que cavalerie, à son aile droite, et donne ordre aux armés à la légère et à la phalange de doubler leurs files et de serrer leurs rangs sur la droite.

Cela fait , comme les Romains étaient proche, il commande à la phalange de marcher ù eux piques baissées , et aux armés à la légère de les débordiu'. Quintius avait aussi en même temps reçu dans ses intervalles ceux qui avaient commencé le combat, et chargeait les Macédoniens. Le choc étant engagé , on jeta de part et d’autre des cris épouvantables. L’aile droite de Philippe avait visiblement tout l’avantage, parce que , tombant impétueusement de ces lieux hauts sur les Romains avec sa phalange, ceux-ci ne purent soutenir le choc de ces troupes serrées et couvertes de leurs boucliers , et dont le front présentait une haie de piques. Les Romains furent obligés de plier.

il n’en fut pas de même à l’aile gauche de Philippe , qui ne faisait que d’arriver. Comme ses rangs étaient rompus et séparés par les hauleurs et les inégalités qui remplissaient ce terrain, Quintius passa promptement ù son aile droite , et chargea vivement cette aile gauche des Macédoniens, comptant que, s’il pouvait l'enfoncer et la metlre en désordre , elle entraînerait avec elle l'autre aile, quoique victorieuse. La chose arriva de la sorte. Cette aile ne pouvant, ù cause de l'inégalité et de la difRciiltè des lieux , se maintenir en forme do phalange, ni doubler ses rangs pour donner de la profondeur à ce corps, ce qui fait toute sa force, elle fut entièrement renversée.

Ln cette occasion , un tribun , qui n’avait pas avec lui plus de vingt compagnies , fit un mouvement qui contribua beaucoup i la victoire. Voyant que Philippe , fort éloigné du reste de l’armée, poussait vivement l’aile gauche des Romains , il quitte la droite où il était,

qui n’avait pas besoin de son secours, et, sans prendre conseil que de lui-raéme et de la disposition présente des armées, il marcha vers la phfilange de l’aile droite des ennemis, arrive sur leurs derrières , et les charge de toutes ses forces. Or tel est l’état de la phalange par la longueur excessive de ses piques et par le serrement de ses rangs , qu’op ne peut ni se tour ncr en arrière, ni combattre d’homme i ! homme. Le tribun enfonce donc toujours, en tuant à mesure qu'il avançait; et les Macédoniens , ne pouvant eux-mêmes se défendre , jettent leurs armes , et prennent la fuite. Le désordre fut d’autant plus grand, que ceux des Romains qui avaient plié, s’étant ralliés, étaient venus en même temps attaquer en front la phalange.

Philippe , jugeant d’abord du reste de la bataille par l’avantage qu il remportait de son côté, comptait sur une pleine victoire. Lorsqu’il vil ses soldats jeter leurs armes , et les Romains fondre sur eux par les derrières , il s'éloigna un peu du champ de bataille avec un corps de troupes, et de là il considéra en quel état étaient toutes choses ; et quand il vit que les Romains , qui poursuivaient son aile gauclie, louchaient presque au sommet des moatagnes, il rassembla ce qu’il put de Thraces et de Macédoniens , et chercha son salut dans la fuite.

Après le combat , où de tous les côtés la victoire s’ètait déclarée en faveur des Romains, Philippe se retira à Tempë , où il s'arrêta pour y attendre ceux qui s’étaient sauvés de la défaite. Il avait pris la sage précaution d’envoyer ù Lnrissc brûler tous ses papiers, afin que les Romains ne fussent point en étal d’inquiéter aucun de ses amis. Les Romains poursuivirent les fuyards pendant quelque temps, ün accusa les Éloliens d’avoir été cause que Philippe se sauva : car ils s’amusèrent à piller son camp pendant que les Romains étaient occupés à la poursuite ; de sorte que , quand ils furent revenus, ils ne trouvèrent presque plus rien. Ils leur en firent d’abord des reproches , entrèrent ensuite en querelle , et de part et d’autre Ils se chargèrent d’injures. Le lendemain, après avoir ramassé les prisonniers et le reste des dépouilles , on prit le chemin de Larisse. La perle des Romains dans cette bataille fut d’en-

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virpn sept cents hommes. Les Macédoniens y perdirent treize mille hommes , dont huit mille restèrent sur le champ de bataille, et cinq mille furent faits prisonniers. Ainsi se termina la journée de Cynocéphales.

Les Étolieiis s'étaient certainement distingués dans cette bataille , et n'avaient pas peu contribué à la victoire. Mais ils curent In vanité , ou plutôt l'insolence de s'attrihucr à eux seuls cet heureux succès, au préjudice des Romains , se préférant à eux sans ménagement et sans pudeur, et répandirent ce bruit par toute la Grèce. Quintiiis, déj.à mécontent de l'impatiente avi(iité avec laquelle ils s'étaient jetés sur le butin sans attendre les Romains, fut encore plus choqué du mépris injurieux qu'ils eu témoignaient par Icursdiscours insolents. Depuis ce temps-lù il agit fort froidement à leur égard, et ne lenrcominuni(]ua plus rien des affaires publiques , affectant en toute occasion d'humilier leur orgueil.

Il parait que Quintius fut trop sensible à ces discours , qu'il ne ménagea pas assez prudemment des alliés si utiles, et qu'en les aliénant ainsi des Romains il prépara de loin la défection ouverte & laquelle les Étoliens se portèrent dans la suite. En dissimulant sagement , en fermant les yeux et les oreilles sur bien des choses, et ne paraissant point toujours instruit de ce que les Étoliens pouvaient dire ou faire mal & propos , il aurait peut-être remédié à tout.

Quelques jours après le combat , il vint des ambassadeurs de Philippe à Flamininns, qui était à Larisse, sous prétexte de demander une trêve pour enterrer les morts , mais en effet pour obtenir de lui une entrevue. Le proconsul accorda l'un et l'autre, et ajouta des honnêtetés pour le roi , en disant qu'il devait avoirboime esperance. Ces paroles eboquéreni extrêmement les Etoliens. Comme ils connaissaient mal les Romains, et qu'ils en jugeaient par leurs propres dispositions , ils s'imaginèrent que Ëlamininus n'était devenu favorable à Philippe que parce que celui ri l'avait corrompu à force de présents, et ils ne rougirent point de répandre ce bruit parmi les alliés.

Le général romain partit avec les alliés pour le rendez-vous, qui était à l'entrée de Tempé. Il les assembla avant que le roi fôt arrivé.

pour savoir ce qu'ils pensaient sur les conditions delà paix. Amynandre, roi des Athamanes , qui portait la parole pour les autres , dit qu'il fallait faire un traité qui mtt la Grèce en état de conserver la paix et la liberté, mémo en l’absence des Romains.

Alexandre l’Étolien prit ensuite la parole, et dit que, si le proconsul pensait qu’en faisant la paix avec Philippe il procurerait ou une paix solide aux Romains, ou une liberté durable aux Grecs , il se trompait : que l'unique moyen de finir la guerre avec les .Macédoniens était de chasser Philippe de son royaume, que la chose était alors très aisée, pourvu qu’il profitai de l’occasion qui se présentait. Il appuya son avis de plusieurs autres raisons, et s'assit.

Quintius, adressant la parole à Alexandre, « Vous ne connaissez, lui dit-il, ni le carac- 0 1ère des Romains , ni mes vues, ni les intérêts a des Grecs. Ce n’est pas l’usage des Romains, « quand ils ont fait la guerre à une puissance, « de la détruire entièrement : Annibal et les <1 Carthaginois en sont une bonne preuve, a Pour moi , mon dessein n’a jamais été de « faire à Philippe une guerre irréconciliable. « J’ai toujours été disposé à lui accorder la « paix dès qu’il se soumettrait aux conditions « (jui lui seraient imposées. Vous-mêmes, « Étoliens, dans les assemblées qui se sont le- « nues è ce sujet , vous n’avez jamais parlé a d’ôter à Philippe son royaume. Serait-ce la Il victoire qui nous inspirerait un tel dessein? Il Quel indigne sentiment! Quand un ennemi « nous attaque les armes a la main, il con- « vient de le repousser avec fierté et hauteur;

Il mais quand il est terrassé, le devoir du vain- II queurest de faire paraître de la modération, a de la douceur , de l’humanité. Quant aux Il Grecs, il est de conséquence pour eux que a le royaume de Macédoine soit moins puis- « sant qu'autrefois , je l’avoue; mais il leur Il importe également qu’il ne soit pas tout è « fait détruit. C’est pour eux une barrière con- II tre les Thraces et les Gaulois ‘ , sans la- 11 quelle, comme il est déjà souvent arrivé.

Il ils ne manqueraient pas de fondre sur la a Grèce. »

1 Pluslcors Gnulois sVlaictU (‘lablis (!aos les cootrt'cs voisines de la Thracc,

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