LIVRE XIX
SUITE DE L’HISTOIBE DES SUCCESSEURS D’ALEXANDRE, DEPUIS L’AN DU MONDE 3808 JUSQU'A 38'»'*.
Ce livre renferme l’Mpace de trcnte-sii ans , savoir : les seize dernières années du règne de Ptolémèc Epipbane , qui en régna en tout vingt-quatre ; et les vingt premières de celui de Ptolèmée Philomèlor, dont le règne a été de trente-quatre ans
ABTICLB I.
Cet article comprend l'histoire des seize dernières années du règne de Ptolèmée Epiphanc. Pendant cet intervalle, les Romains font la guerre contre Antiochus, roi de Syrie, qui est vaincu , et obligé de demander la paii. Dans ce même temps arrivent les différends et les querelles entre les Lacédémoniens et les Achéens , et la mort du fameux Philopéroen.
g I. — SCB LE9 PLAISTE9 ET LES SODPfOES FOEMiS COSTBE ASTIOCHCS, LE» ROHAIES LIT EBTOIEST USB ambassade; ELLE S'aBOUTIT qu'a DISPOSEE LES CDO- SBS DE PABT BT d'aUTEE A USE EUPTOEE OOVBETB. COSSPIEATIOS DE gcOPAS , ÉTOLIES, COSTBB Pto- LtUStE ; IL EST MIS A MOET AVEC SES COMPLICES. ASSIBAL SB DETIEB CHEZ AsTIOCDUS. GUEEBB DE KlAMISISUS COSTBB Nasis. Il l’assiéoe DAES Spaete , l'oblige a demaedeela paix, et la lui AccoEDE. Il eetee a Rome es tajompue.
Iji guerre de Macédoine avait fini fort à propos pour les Romains , qui , sans cela, au-
raient en sur les bras en même temps deux puissants ennemis, Philippe et Antiochus; car il était évident que bientôt on serait obligé de déclarer la guerre nu roi de Syrie , qui avançait tous les jours ses conquêtes de plus en plus , et se préparait sans doute à passer en Europe.
Après s’étre mis en repos du côté de la Célésyrie et de la Palestine ' par l’alliance qu’il avait conclue avec le roi d’Egypte , et s'étre rendu maître de plusieurs villes de l’Asie Mineure , et entre autres d’Ephèse, il prit les mesures les plus propres * pour venir à bout de ses desseins et pour se remettre en possession de tout ce qu’il prétendait avoir appartenu autrefois i scs ancêtres.
Smyrne , Lampsaque , et les autres villes grecques d’Asie qui jouissaient alors de leur liberté, voyant bien que son but était de les assujettir, résolurent de se défendre; et comme elles étaient par elles-mêmes trop faibles pour résister seules à un si puissant ennemi , elles eurent recours à la protection des Romains , qui leur fut accordée sans peine. Ou vit bien à Rome qu’il fallait arrêter les progrès d'Antiochus vers l’Occident , et de quelle conséquence il serait de le laisser s’agrandir en s'établissant sur les côtes d’Asie, selon le plan
• Ad. M. 3808; BT. J. C. lOA. - Uv. lib. 33,0.38 41. - Poljb. Ilb. 17, pag. 76S», 770.
» Apptan . de Bcllis Syr. pag. 86-88.
qu'il en avait formé. On fui donc bien aise lie l'occasion que ces villes libres fournissaient aux Romains de s'y ojtposcr, cl on lui envoya incessamment une ambassade.
Avant que les ambassadeurs pussent se rendre auprès de lui , il avait déjà fait des délacbements de son armée, qui avaient formé les sièges de Smyrne et de bampsaque. C.e prince avait passé lui-méme l'Hellesponl avec le reste, et pris toute la Chersonése de Tlirace. Ayant Iromé la ville de Lysimacliic ‘ toute en ruine ( les peuples de Tlirace l'avoienl démolie peu d'années auparavant ) , il se mil à la rebâtir , dans le dessein de fonder là un royaume pour Séleucus , son second fils, de lui soumettre tout le |iays d'alentour , cl de faire de celte ville la capitale du nouveau royaume.
Ce fut justement dans le temps qu'il formait tous ces projets qu’arrivèrent en Tlirace les ambassadeurs romains. Ils le rencontrèrent à Sélynibrie, ville du pays. Ils étaient accompagnés de quelques députés des villes grecques d'Asie. Dans les premiers entretiens qu’eut le roi avec les ambassadeurs , tout se pas.sa en civilités qui paraissaient sincères ; mais quand on commeiu’a à traiter d’affaires, les choses changèrent bien de lace. L. Cornélius , qui jiortait la parole, demanda qu’Antiochus rendit à Ploléméc toutes les villes de l’Asie qu'il avait usurpées sur lui ; qu'il évacu.U toutes celles qui avaient appartenu à Philippe , n'étant pas juste qu'il recueillit les fruits de la guerre que les Romains avaient eue avec ce prince ; qu’il laissât en paix les villes grecques de l’Asie qui jouissaient de leur liberté. Il ajouta que les Romains étaient fort surpris qu'Anliochus eût passé en Europe avec deux armées si nombreuses de terre et de mer , et rétablit la ville de Lysimacliic ; cnircpri.ses (|ui ne pouvaient avoir d'autre but que de les attaquer.
Antiochus répondit à tout cela que Ptolémée aurait satisfaction quand son mariage , qui était déjà arrêté, s’accomplirait ; que pour les villes grecques qui demandaient â conserver leur liberté , c’était de lui qu’elles la devaient tenir, et non des Romains. A l’égard
1 Crue ville était n l'i^lllllte ou au rui (|o la |iéninsule.
de Lysimacliic , il dit qu’il la rebâtissait pour servir do résidence à son fils Séleucus : que la Thrace, et la Chersonése qui en faisait partie, étaient à lui ; qu’elles avaient été conquises sur Lysimaque par Séleucus Nirator, un de ses ancêtres, cl qu’il y venait comme dans son héritage : que (lour l’Asie cl les villes qu’il y avait prises sur Philippe, il ne savait pas sur quel litre les Romains prétendaient lui en disputer lu possession ; qu’il les priait de ne se pas (dus mêler des affaires de l’Asie qu’il se mêlait de celles de l’Italie.
Les Romains ayant demandé qu’on fit entrer les ambassadeurs de Smyrne et de Lampsnque, on le leur permit. Ces ambassadeurs tinrent des discours dont la liberté êeliaulfa tellement Antiochus, qu’il s’emporta violemment , cl s’écria que les Romains n’étaient point juges de ces affaires-là. L’assemblée se sépara en désordre ; aucun des partis n’eut satisfaction , et tout prit le train d’une rupture ouverte.
Pendant ces négociations, il se répandit un hniit que Ptolémée Epiphauc était mort. Antiochus se crut aussitét maître de l’Egypte, et se mit sur la llotte pour en aller prendre possession. Il laissa son fils Séleucus à Ly.simachie avec l’armée, pour achever ce qu’il s’était proposé de cecôlé-là. Il alla aborder à Éphésc, où il joignit à sa flotte tous les vaisseaux qu’il avait dans ce port, dans le dessein de s’avancer en toute diligence vers l’Egypte. En arrivant à Palare, eu Lycie , il eut des nouvelles cerlnines que le bruit de la mort de Ptolémée était faux. R changea donc sa route, cl alla vers nie de Cypre, dans le dessein de s’en saisir. Un orage qui survint lui coula à fond plusieurs vaisseaux , lui fit périr bien du monde , et rompit scs mesures. Il se trouva fort heureux de pouvoir eulrer-avec les débris de sa fiotle dans le port de Séleucie, où il la fil radouber, et s’en alla passer l’Iiiver à Antioche, sans rien entreprendre de nouveau cette anné'C-là.
Ce qui avait donné occasion nu bruit de la mort de Ptolémée, c’est qu’il s’était formé effectivement une conspiration contre sa vie '. Scopas en avait été l’anteur. Cet homme , sc
1 l’olyl), lib. t", pag. 1771-173.
yitô
voyant à la t6lc de loules les troupes étrangères , dont la plupart étaient étolicnnes aussi bien que lui , crut qu’avec un corps si formidable de vieilles troupes bien aguerries, il lui serait facile, pendant la minorité du roi , d'usurper la couronne. Son plan était déjà formé; et, s’il n’eût pas laissé échapper l’occasion eu s’amusant à consulter et à délibérer avec ses amis au lieu d’agir, il y aurait certainement réussi. Aristomène, le prender ministre, informé du complot , le lit arrêter. Le consrdl l’eiamina. Il fut convaincu et exécuté avec tous ses complices. (Jette conspiration fit perdre au reste des Ktoliens la confiance que le gouvernement avait eue jusque-là dans leur fidélité ; la plupart furent cassés et renvoyés dans leur pays, ün trouva chez Scopas, après sa mort, des richesses immenses qu’il avait amassés du pillage des provinces où il avait commandé. Comme, pendant le cours de scs victoires dans la Palestine , il avait soumis la Judée cl Jérusalem à l’Egypte, c’est de là sans doute que venait la plus grande partie de scs trésors. Souvent il n’y a pas bien loin de l’avarice à la trahison et à la perfidie ; et l’on ne peut guère compter sur la fidélité d'un général quia la passion de s'enrichir.
Un des principaux complices de Scopas était Dicéarque, qui avait été autrefois amiral de Philippe, roi de Macédoine. On raconte de lui une étrange action. Ayant rc(u ordre de ce prince d'aller attaquer les Iles Cyclades, ce qui était ouvertement contre la foi des traités, avant que de sortir du port il fit élever deux autels, l’un à l’injustice, et l’autre à l’impiété , et offrit des sacrifices sur l’un et sur l’autre , pour insulter , ce semble, en même temps et aux hommes et aux dieux. Comme il s’était si fort distingué par ses crimes, Aristomène le distingua aussi du reste des conjurés dans son supplice, lise contenta de faire donner du poison aux autres : mais pour lui il le fit mourir dans les tourments.
Quand on eut puni les auteurs de la conjuration, et qu’on l’eut entièrement assoupie, le roi fut déclaré majeur, quoiqu’il n’eût pas encore atteint tout à fait l’agc marqué pour celte cérémonie , et il fut «rais sur le trône avec beaucoup de pompe et de solennité. Le gouvernement lui fut mis par là entre les mains.
^ et il commença à prendre connaissance dts affaires. Tant qu’Arisloméne continua à les conduire sous lui. tout alla fort bien. Mais lorsqu’il commença à se dégoûter de cet habile et fidèle ministre , et que ivcu tie temps après il l’eut fait mourir pour se défaire d’un homme dont la vertu l’embarrassait, tout le reste de son règne ne fut plus qu’un désordre continuel. Son état souffrit autant et mémo davantage qu’il n’avait fait sous son père , lorsque toutes les choses avaient été le plus mal.
Quand les dix commissaires' envoyés pour régler les affaires de Philippe furent do retour à Rome, et qu’ils curent rendu comptedeleur commission, ils avertirent le sénat qu’il fallait s’attendre et se préparer à une nouvelle guerre , plus dangereuse encore que celle qui vvv nait d’ètre terminée : Antiochus était entré en Europe avec une forte armée de terre et de mer; que , sur un faux bruit de la mort rie Ptolémée, il s’était déjà mis en chemin pour aller s’emparer de l’Egypte, sans quoi l.i Grèce serait déjà le théâtre de la guerre ; (]ue les Etoliens , peuple nnlurcllement inquiet et remuant, et mal intentionné contre Rome, ne demeureraient pas en repos : que la Grèce nourrissait dans son sein un tyran ( c’était Nabis), plus avare et plus cruel qu'aucun de ceux qu’on avait vus jusque-là, qui songeait A l’asservir; et qu’ainsi, inutilement déliv rée par les Romains, elle ne ferait que changer de maître, et retomberait dans une servitude plus fâcheuse que la première, surfont si Nabis demeurait maître de la ville d’Argos.
On chargea Flamininus de veiller sur Nabis, et l’on se rendit surtout attentif aux démarches d’ Antiochus. R venait de sortir d’Antioche au commencement du priidemps pour se rendre à Éphèso. A peine était-il parti , qu’Annibal y arriva. Il venait se mettre sous sa protection. Il avait été tranquille six ans à Carthage depuis la paix conclue avec les Romains. Au bout de ce temps-là on commença à le soupçonner d’entretenir une correspondance secrète avec Antiochus, et de former avec lui le de.sseinde porter la guerre en Italie. Scs ennemis en donnèrent avis secrètement aux Romains, qui en- I An. M. 3W»; av. J. C. I9i. - LIv. lib. 33, n. tM!l. — Ju>(ln. I)b 31 , c<Tp.
ïojtTcnt aiissitdt une ambassade à Carlliage puur s'informer plus sûrement du fait, avec ordre, s'ils trouvaient les preuves assez fortes, de demander aux Carthaginois qu'on leur livrât Annibal. Habile à prévoir l'avenir ', et accoutumé de longue main à se préparer à l’orage dans le temps du plus grand calme , il se douta de leur dessein, et, avant qu’ils pussent s’acquitter de leur commission, il se déroba , gagna la crtte, et se mit sur un vaisseau qu’il tenait toujours prêt pour une aventure pareille. Il se sauva à Tjr, et de là il s’en alla â Aniioclie, oi’i il croyait trouver encore Antiochus. Il fut obligé de le suivre à Éphèse.
Il l’y trouva jusiement dans le temps qu'il balançait en lui-même s’il entrerait en guerre avec les Humains. L'arrivée d’Annibal lit un grand plaisir â Autioebus. Il ne douta point qu’avec uii homme qui avait tant de fois battu les Komains, et qui par lâ s’était acquis â juste litre la réputation du meilleur général qui fût alors , il ne pût venir â bout de tout. Il ne roulait plus dans son imagination que des victoires et des conquêtes : la guerre fut ré-solue, et on employa toute celle anné-c et la suivante â en faire les pré|iaratifs. Pendant cet intervalle pourtant , on s’envoyait des ambassades de part et d’autre, sous prétexte d’accommodement, mais en effet pour gagner du temps, et pour épier ce que faisait l’ennemi.
Du côté de la Grèce*, tous les peuples, excepté les Eloliens , dont j’ai déjà marqué le mécontenlement secret, goôUiient dans un tranquille repos les douceurs de la paix et de la liberté, et n’adrairaictit pas moins , dans cet étal , la tempérance , la justice et la modération du vainqueur romain, qu’ils avaient admiré auparavant son courage et son intrépidité dans la guerre. Les choses étaient dans cette situation lorsque Quintius reçut de Rome un décret qui lui pcrmellait do déclarer la guerre à Nabis. Sur cela il convoque l’as.semblé-e des alliés à Corinthe ; et , après leur avoir expliqué de quoi il s’agissait, « Vous voyez, « leur dit-il , que le sujet de la présente déli-
\ > B Sed rfs Acnibalrm non dlù UtuU. virum ad pro> « spicienila ra^emliique poricula iicriuim ; nec minus iti « »erundt< advorsa , quâm In adversis sccunda cogitana lem. B ( JrsT.)
« Liv.lib.rti, n i3
« bération vous regarde uniqneiT>eut. R s’agit « de décider si Argos , ville également an- « cienne cl illustre , située au miliea de la « Grèce, jouira , comme les autres villes, de « la liberté , ou si on la laissera entre les main>
« du tyran de Sparte qui s’en est emparé. Celle « affaire n'intéresse en rien les Romains , si « ce n’est que l'esclavage d’une seule ville ne « leur lacssemit pas la gloire pleine et entièn'
<1 d’avoir délivré toute la Grèce. Délibérez « donc sur ce qu’il y a à faire ; vos résululions a régleront ma conduite. »
Les sentiments n’étaient pas douteux. Il n’y cqt que les Eloliens qui ne purent s'empêcher de faire éclater leur mécontentement contre les Romains , cl qui allèrent jusqu’à k“s accuser de mauvaise foi, parce qu’ils retenaient Chalcis et Déméiriade dans le temps même qu’ils se vantaient d’avoir rendu la liberté à toute la Grèce. Ils ne s’emportèrent pas moins contre les aulrxts alliés, qui demandaient de leur côté ([u’ou les délivrât aussi du brigandage des Étoliens , qui n’étaient Grc'cs que par le langage, mais qui par le cœur en étaient vérilabicmeul ennemis. Comme la dispute s’échauffait, Quintius les réduisit à ne parler que sur l’affaire proposée ; et il fut résolu , d’un consentement unanime, qu’on déclarerait la guerre à Nabis , tyran de Sparte , s’il refusait de rétablir Argos dans son ancienne liberté; et chacun promit d’envoyer de prompts secours : ce qui s’exécuta fidèlement. Arisléne, général des Achéens, joignit Quintius, prés de Clé-ones , avec dix mille hommes de pied et mille chevaux.
Philippe envoya de son côté quinze cents hommes , et les Thessaliens quatre cents chevaux. Le frère de Quintius arriva aussi avec une llolto de quarante galères , à laquelle les Rhodiens et le roi Eumène joignirent les leurs. Un grand nombre de Lacédémoniens exilés se rendirent au camp des Romains, dans l’espérance de recouvrer leur patrie. Ils avaient à leur tète Agésipolis, à qui le royaume de Sparte apparlcuait de droit. Eincore enfant, ii en avait été chassé par le tyran Lycurgue après la mort de Cléomène.
On avait songé d’âbord à commencer la l'ampagnc par le siège d’Argos ; mais Quintius jugea plus à propos de marcher droit au tyran.
Il aveît eu soin de bien fortifler Sparte ; et il ' avait fait venir de Crète mille soldats d’élite , qu’il joignit aux mille autres qui étaient déjé dans scs troupes. Il avait encore à sa solde trois raille étrangers , et outre cela dix mille hommes du pays , sans compter les ilotes.
Il prit en môme temps des mesures pour se précautionner contre les mouvements intérieurs et domestiques. Ayant fait venir le peuple sans armes à l’assemblée, et ayatit posté à l’cnlour ses satellites armés , après quelques préambules il déclara que , la conjoncture présente l’obligeant de prendre des précautions pour sa propre sûreté, il allait faire arrêter et enfermer un certain nombre de citoyens qui lui étaient justement suspects; et que, dés qu’on aurait repoussé les ennemis , de lu part desquels il n’y avait pas beaucoup à craindre si le dedans était tranquille , il relécherait ces prisonniers. Il en nomma environ quatrevingts , qui étaient les principaux de la jeunesse, les enferma en lieu sûr, et, la nuit suivante, les fit tous égorger. Il fit aussi mourir dans les villages plusieurs ilotes, soupçonnés d’avoir voulu passer chez les ennemis. Ayant ainsi jeté la terreur dans les esprits , il songea i sc défendre courageusement, bien résolu de ne point sortir de la ville dans le mouvement où elle était , et de ne point hasarder une bataille contre des troupes beaucoup supérieures en nombre.
Quintius s’étant avancé jusqu’à l’EnrolaS , qui coule presque sous les murs de la ville , et travaillant à y établir son camp. Nabis détacha contre les ennemis ses troupes étrangères. Comme les fiomains ne s’attendaient pas à cette sortie , parce que jusque-là personne ne les avait inquiétés dans leur marche , ils furent mis d’abord un peu en désordre ; mais s’étant bientôt rétablis , ils repoussèrent l’ennemi jusque dans la ville. Le lendemain, Quintius ayant conduit ses troupes en ordre de bataille prés de la rivière au delà de la ville , quand l’arriére-garde fut pas.sée. Nabis la lit attaquer par ses étrangers. Alors, les Romains ayant fait volte-face, le choc fut très-rude de part et d’autre ; mais enfin les étrangers furent enfoncés et mis en fuite. II y en eut beaucoup de tués, parce que les Achéens, qui connaissaient les lieux , les poursuivaient dans la
campagne, et ne leur faisaient point de quartier. Quintius se campa près d'Amicles ; et après avoir ravagé toutes les belles campagnes qui étaient aux environs de la ville, il transporta son camp vers l’Eurotas , et de là lit le dégât dans les vallons situés au pied du mont Taygète et des terres voisines de la mer.
Dans le même temps le frère du proconsul, qui commandait la flotte romaine, forma le. siège deOythium, place alors très-forte et lré>-importante. Les flottes d’Enméue et dc.s Ithodiens survinrent fortà propos ; car les assiégés SC défendaient avec un grand courage. Etifin , après une longue et vigoureuse résistance, ils SC rendirent.
La prise de celle ville alarma le tyran ; il envoya un héraut à Quintius pour lui demander une entrevue, qui lui fut accordée. Outre plusieurs autres raisons que Nabis faisait valoir en sa faveur, il insista fortement sur l’alliance presque encore toute récente que les Romains et Quintius lui-mémc avaient faite avec lui dans la guerre contre Philippe : alliance sur laquelle il devait d’autant plus compter, que les Romains sc donnaient pour de fldèles et religieux observateurs des traités, auxquels ils se vantaient de ne donner jamais d’atteinte ; que de sa part il u’y avait rien de changé depuis le traité ; qu’il était le même qu’il avait toujours été auparavant , cl qu’il ■l’avait donné aux Romains aucun nouveau sujet de plainte et de reproche. Ce raisonnement était concluant ; et , pour dire le vrai , Quintius n’avait rien de solide à y opposer. Aussi , en lui répondant , ne lît-il que se répandre en plaintes vagues , et que lui reprocher son avarice, sa cruauté, sa tyrannie. Mais, lors du traité, était-il moins avare, moins cruel , moins tyran? Il ne fut rien conclu dans cette première entrevue.
Le lendemain, Nabis convint d’abandonner la ville d’Argos , puisque les Romains l’exigeaient , comme aussi de leur rendre les prisonniers et les transfuges. Il pria Quintius , s’il avait quelques autres demandes à lui faire , de les mettre par écrit, afin qu’il en pût délibérer avec ses amis ; et Quintius le lui accorda. Il tint aussi conseil de son côté avec les alliés. La plnpart étaient d’avis de continuer la guerre contre Nabis, laquelle ne pouvait
(Hre gluriuuscmciU finie qu'en esterminant le tyran, ou du moins la tyrannie ; qu'autrement , on ne pouvait compter que la liberté eût été rendue à la Gr^e ; que les Romains ne pouvaient point faire d'accord avec Nabis sans le reconnaître solennellement , et sans autoriser son usurpation. Quinlius inclinait pour la paix ; il craignait que le siège de Sparte ne tratnAt en longueur. Pendant ce Icmps-IA , la guerre d’Antiochus pouvait éclater tout à coup, et il serait hors d’état de faire agir ses troupes contre lui. C’étaient là les prétextes qu’il apportait pour faire un accommodement : mais sa véritable raison , c’est qu’il craignait qu’un nouveau consul n’eût pour département la Grèce, et ne vînt lui enlever la gloire d'avoir terminé cette guerre; motif qui , pour l’ordinaire , inllnait plus dans la détermination des généraux romains que celui du bien public.
Ne pouvant, par toutes les raisons qu’il avait apportées , émouvoir et faire changer les alliés , il feignit de se rendre à leur avis , et, par ce détour, il les amena tous dans le sien. O A la bonne heure , dit-il , assiégeons « Sparte , puisque vous le jugez à propos ; et « n’épargnons rien pour faire réussir notre « entreprise. Comme vous savez que les sièges a traînent souvent plus en longueur qu’on ne « voudrait , résolvons-nous à passer ici les « quartiers d’hiver, s’il le faut; ce parti est di- « gne de votre courage. J’ai suffisamment de « troupes pour venir à bout du siège ; mais « plus le tiombre en est grand , plus nous « avons besoin de vivres et de convois. L’hici ver, qui approche , ne nous oITre qu’une a terre toute nue , et nous laisse sans fourra- « gcs. Vous voyez de quelle étendue est la « ville , et combien par conséquent il nous faut « de béliers, de catapultes , et d’autres machines « de toutes sortes. Ecrivez chacun à vos villes ,
» afin qu’elles nous fournissent abondamment « et promptement tout ce qui nous sera né- « cessaire. Il est de notre honneur de pousser « vivement ce siège, et il nous serait honteux,
« après l’avoir commencé, d’étre obligés de « le quitter. « Chacun alors fil scs réfiexions , aperçut bien des difficultés qu’il n’avait pas prévues, et sentit combien la proposition qu’ils allaient faire à leurs villes y serait mal
reçue lorsque les particuliers se verraient obligés de contribuer du leur aux frais de la guerre. Ainsi , changeant tout d’un coup de sentiment , ils laissèrent au général romain la liberté de faire ce qu’il jugerait le plus utile pour le bien de sa république et pour celui des alliés.
Alors Quintius, n’ayant admis à son conseil que les premiers officiers de l’armée, convint avec eux des conditions de paix qu’on pouvait offrir au tyran. Les principales étaient : qu'avant dix jours Nabis évacuerait Argos, aussi bien que les autres villes de l’Argolide où il avait des garnisons; qu’il restituerait aux villes maritimes toutes les galères qu’il leur avait prises, et ne conserverait pour lui que deux felouques A seize rames; qu’il rendrait aux villes alliées du peuple romain tous leurs prisonniers, leurs transfuges et leurs esclaves; qu’il rendrait aussi aux Lacédémoniens bannis leurs femmes cl leurs enfants qui voudraient les suivre, sans pourtant les y obliger ; qu’il donnerait cinq otages au gré du général romain, du nombre desquels serait son fils ; qu’il paierait actuellement cent talents d’argent', et dans la suite cinquante, chaque année, pendant le cours de huit ans. On accordait une trêve de six mois pour envoyer de part et d’autre des ambassadeurs à Rome, et y faire ratifier le traité.
Aucun de ces articles ne plaisait au tyran ; mais il fut surpris, et se trouvait heureux qu’on n’eût point parlé de faire revenir les bannis. Ge traité, quand on en sut le détail dans la ville, excita un soulèvement général, par la nécessité où il mettait les particuliers de restituer bien des choses qu’ils ne voulaient point perdre. Ainsi il ne fut plus mention de paix, et la guerre recommença tout de nouveau.
Quintius alors songea à pousser vivement le siège, et commença par examiner atleiilivement la situation et l’état de la ville. Sparte avait été longtemps sans murailles, et n’avait point voulu avoir d’autre fortification que le courage de scs citoyens. Ce n’était que depuis que les tyrans y dominaient qu’on y avait bAli des murs, et cela seulement dans les endroits
* Ccnl mille Ceux. = Cent taleiux d'argent d'italit valent CtIO 000 fr. E. U.
qui étaient ouverts cl d’un facile accès ; tout le reste n'èlait défendu que par sa situation naturelle, et par des corps de troupes qu’on y plaçait. Comme l’armée de Quintius était fort nombreuse (elle montait i plus de cinquante mille hommes, parce qu’il avait fait venir toutes les troupes de terre et de mer ), il résolut de s’étendre tout autour de la ville, et de l’attaquer en même temps de tous côtés pour y jeter la terreur, et pour mettre les assiégés hors d’état de se reconnaître. En effet, tout étant attaqué dans le même moment, et le danger étant égal de toutes parts, le tyran ne savait à quoi entendre, ni quels ordres donner, ni où il fallait envoyer du secours, et il était tout hors de lui.
Les Lacédémoniens soulinrentquelque temps l’attaque des assiégeants, tant qu’on combattit dans des défilés et dans des lieux étroits. Leurs traits cependant cl leurs javelots avaient peu d’effet, parce que, se pressant les uns les autres, ils n’étaient point fermes sur leurs pieds, et n’avaient pas le bras libre pour les lancer fortement. Quand on approcha de la ville, les Bomains se sentirent tout d’un coup accabiés de pierres et de tuiles qu’on jetait sur eux du haut des toits. Mais, ayant mis leurs boucliers sur leurs télés, ils s’atancèrenl ainsi en tortue, sans que ni les traits ni les tuiles pussent leur nuire en aucune façon. Quand ils furent arrivés dans des rues plus larges, alors les Lacédémoniens, ne pouvant plus soutenir leur effort, ni tenir devant eux, prirent la fuite, et se retirèrent dans les lieux les plus élevés et les plus escarpés. Nabis, croyant la ville prise, cherchait avec grande inquiétude comment cl de quel côté il pourrait s’échapper. Un des principaux officiers de son armée sauva la ville, il fit mettre le feu aux édifices qui étaient proche du mur. Les maisons furent bientôt enllammées, l'incendie gagna en peu de temps, et la fumée seule était capable d’arrêter les ennemis. Ceux qui étaient hors de la ville et qui attaquaient le mur furent obligés de s’en éloigner ; et ceux qui étaient entrés, craignant que l’incendie en croissant ne leur coupôt toute issue, se retirèrent vers leurs troupes. Quintius fit sonner la retraite, et, après s’être vu presque malire de la place, il fut contraint de ramener sm troupes dans le camp.
Les trois jours suivants, il profita de la terreur qu’il avait jetée dans la ville, tantôt en faisant de nouvelles alta()ucs, tantôt en faisant fermer, par des ouvrages, différents endroits, pour ôter aux assiégés toute issue et toute espérance de se sauver. Nabis, se voyant sans ressource, députa Pythagorc vers Quintius, pour ménager un accommodement. 11 refusa d’abord de l’écouter, et lui ordonna de sortir du camp. Mais le suppliant s’étant jeté ù ses genoux, après beaucoup de prières il obtint enfin pour son maître la trêve aux mêmes conditions qui lui avaient auparavant été prescrites. L’argent fut payé, et les otages remis entre les mains de Quintius.
Pendant tous ces mouvements, les Argiens, qui, sur les nouvelles qu’ils recevaient funu sur l’autre, comptaient déjà Lacédémone prise, se rétablirent eux-mêmes en liberté, et chassèrent leur garnison. Quintius, après avoir accordé la paix à Nabis, et pris congé d’Eumène, des Bhodiens et de son frère, qui retournèrent à leurs flottes, se rendit à Argos, qu’il trouva dans des transports de joie incroyables. La célébration des jeux néméens, qui n’avait pu se faire au temps marqué à cause du trouble des guerres, avait été différée jusqu’à l'arrivée du général romain et de son armée. Ce fut lui qui en lit les honneurs, et qui y distribua les prix : ou plutôt ce fut lui qui fut le spectacle. Les Argiens surtout ne pouvaient lever leurs yeux de dessus celui qui avait entrepris cette guerre exprès pour eux, qui les avait délivrés d'une dure et honteuse servitude, et qui venait de les faire rentrer dans leur ancienne liberté.
Les Achéens voyaient avec un sensible plaisir la ville d’Argos réunieà leur ligue, et rétablie dans tousses privilèges; mais Sparte laissée en servitude, cl un tyran maintenu au milieu de la Grèce, troublaient leur joie , et ne leur permellaient pas d’en goûter toute la douceur.
Pour les Étoliens, on peut dire que la paix accordée à Nabis était leur triomphe. Depuis ce honteux et indigne traité, car ils l’appelaient ainsi, ils décriaient partout les Bomains. Us faisaient remarquer que dans la guerre contre Philippe on n’avait mis bas les armes qu’après avoir obligé ce prince de sortir de toutes les villes de la Grèce ; qu’ici l’usurpateur était conservé dans la possession Iran-
quille de Sparte, pendant que le rui légitime ( ils entendaient Agèsipulis ), qui avait servi snus le proconsul, et tant d'illustres citoyens de Sparte, étaient condamnés A passer le reste de leur vie dans un triste exil : en un mot, que le peuple romain s’élait rendu le protecteur et le satellite du tyran. Les Étoliens, dans ces plaintes, bornaient leurs vues aux seuls avantages de la liberté : mais dans les grandes affaires il faut tout envisager, el se contenter de ce qu’on peut exécuter avec succès, sans vouloir tout embrasser ù la fois. C'était la disposition de Quintius, comme lui-même le fera observer dans la suite.
Ouinlius retourna d’Argos à Elalée, d’où il était parti pour celle guerre conlrc Sparte , et employa tout l’hiver A rendre la justice aux peuples , A réconcilier entre elles les villes cl les maisons particulières, A régler la police, et A rétablir partout le bon ordre; ce qui est, à proprement parler, le véritable fruit de la paix, la plus glorieuse occupation du vainqueur , et une preuve ccrtainequelagnerren’a été entreprise que par des motifs justes et raisonnables. Les ambassadeurs de Nabis, étant arrivés à Home , di'mandérent et obtinrent la ralillcalion du traité.
Au commencement du printemps Quintius se rendit A Corinthe, où il avait convoqué une assemblée générale des députés de toutes les villes. Là il leur représenta comment Home s’était prêtée avec joie et empressement aux prières de la Grèce qui avait imploré son secours, el avait fait avec elle une alliance dont il espérait qu’on n’aurait pas lieu de se repentir. Il parcourut en peu de mots les actions et les entreprises des généraux romains qui l’avaient précédé, et rapporta les siennes avec une modestie qui en relevait le mérite. Il fut écouté avec un applaudissement général , excepté lorsqu’il v int A parler de Nabis, où l’assemblée, par un murmure modeste, fit sentir sa surprise el sa douleur de ce que le libérateur de la (irccc avait laissé dans le sein d’une ville aussi illustre que Sparte un tyran , non-seulement insupportable A sa patrie, mais redoutable à toutes les autres villes.
Quintius, qni n’ignorait pas la disposition des
> .Xti. M. 3810; iï.J. C. lui.
BO
esprits à son égard sur ce sujet, crut devoir rendn! compte de sa conduite en peu de moti.
Il avoua qu’il n’aurait point fallu entendre g aucune condition de paix avec le tyran, siccU avait pu se faire sans risquer la perte entièrr de Sparte ; mais qu’y ayant lieu de craindre que la ruine de Nabis n’cnlralnàt celle d’une ville si considérable, il avait paru plus sage de laisser le tyran affaibli et hors d’état de nuire que de hasarder de voir peut-être périr la ville par des remèdes trop violents et par les efforts mêmes qu’on ferait pour la délivrer.
Il ajouta A ce qu’il avait dit du passé qu’il se préparait A partir pour l’Italie, cl à y faire retourner toute l’armée : qu'avant dix jours ils entendraient dire qu’on aurait retiré les garnisons de Démétriadc et de Chalcis, et qu'il allait à leurs yeux rendre aux Achéens la citadelle de Corinthe : qu’on verrait par IA lesquels étaient plus dignes de foi, des Romains ou des Etoliens; et si ces derniers avaient eu raison de répandre partout qu’on ne pouvait plus mal faire que de confier sa liberté au peuple romain, cl qu’on n’avait fait que changer de joug en recevant les Romains pour maîtres au lieu des Macédoniens ; mais qu’on savait que les Etoliens ne se piquaient pas de discrétion cl de sagesse, ni dans leurs discours, ni dans leurs actions.
Au reste, il avertit les autres villes déjuger de leurs amis par les actions, cl non jiar des paroles, et de bien discerner à qui elles devaient se fier, et contre qui elles devaient être sur leurs gardes. Il les exhorta à user modérément de la liberté : qu’avec celte sage précaution elle était salutaire aux particuliers aussi bien qu’aux villes; que, sans ce tempérament, elle devenait à charge aux autres , et pernicieuse à ceux mêmes qui en abusaient : que les principaux des villes, que les différents ordres qui les composent, que les villes cllcs-mèmi’s en général s’appliquassent avec soin A garder une parfaite union ; que, tant qu’elles demeureraient unies, ni roi ni tyran ne pourraient rien contre elles; que la discorde et la sédition ouv raient la porte à tous les dangers et à tous les maux, parce que le parti qui sc sent le plus faible au dedans cherche de l’appui au dehors, et aime mieux appeler l’étranger A son secours que de céder à ses concitoyens. 11 termina son
discours en les conjurant avec bonté et tendresse d’entretenir et de conserver par leur sage conduite la liberté dont ils étaient redevables à des armes étrangères, et de faire counnitre au peuple romain qu’en les rendant libres il n’avait pas mal placé sa protection et ses bienfaits.
Ces avis furent reçus comme les avis d’un père. Tous, en l’entendant parler ainsi , pleuraient de joie ; et Quintius lub-méme ne put retenir ses larmes. Un doux murmure marquait les sentiments de toute l’assemblée. Us se regardaient les uns les autres avec admiration, et s’entre-exhortaient à recevoir avec reconnaissance et respect les paroles du général romain comme autant d’oracles, et é les graver profondément dans leur esprit et encore plus dans leur cœur.
Ensuite Quintius, ayant fait faire silence, leur demanda de s’informer exactement de ce qu’il pouvait rester dans la Grèce de citoyens romains esclaves, et de les lui envoyer en Thessalie dans l’espace de deux mois ; qu’il ne serait pas honnête pour eux-mémes de laisser en esclavage ceux à qui ils devaient leur liberté. Tous se récrièrent avec applaudissement, et rendirent grftces en particulier à Quintius de ce qu’il avait bien voulu les avertir d’un devoir si juste et si indispensable. Le nombre de ces esclaves était fort considérable. Ils avaient été pris par Annibal dans la guerre punique ; et comme les Romains n’avaient pas voulu les racheter, il les avait vendus. Il en coûta à l’Achaïe seule cent talents * , c’est-à-dire cent mille écus , ppur rembourser aux maîtres le prix des esclaves, pour chacun desquels on payait deux cent cinquante livres*; le nombre par conséquent montait ici à donze cents. Qu’on juge par proportion de tout le reste de la Grèce. U’assemblée n’était pas encore Onie, qu’on vit la garnison descendre de la citadelle, puis sortir de la ville. Quintius la suivit de prés , et se retira au milieu des acclamations (bs peuples, qui l’appelaient leur sauveur et leur libérateur, et faisaient mille voeux au ciel vour lui.
Il tira pareillement les garnisons de Chalcis et de Démétriade , et y fut reçu avec les mê-
* Coiit taScnls d llallr valenl COO 000 fr. f!. Tl.
* CiDqcciusdeuicrs. 110 fr. E. D.
mes applandisscment.s. De là il passa en ’Tlicssalie, où il trouva tout à réformer, tant le désordre était général.
Enfin , il s’cmbarqna pour l’Italie ; et étant arrivé à Rome, il y entra en triomphe. La cérémonie dura trois jours, )>endnnt lesquels il fit passer en revue devant le peuple les précieuses dépouilles qu’il avait amassées dans la double guerre contre Philippe et contreNabis. Démétrius, fils du premier, et Armène, fils du second, étaient parmi les otages, et ornaient le triomphe du vainqueur. Mais ce <pji en faisait le plus bel ornement, étaietit les citoyens romains délivrés d’esclavage, qui suivaient le char, la tète rase, en signe de la liberté qui venait de leur être rendue.
8 II. — Toit se pképare a la gi eiier s:«tiie aktio- CHOS rrr les Romaims. Mutuelles amba&sades et
ENTREVUES DE PART K.T D’AÜTRK . QUI NE TERMINENT RIEN. Les Romainsenvoient des thoupes contre Nabis , QUI avait rompu le traité:. Piiii.op1:men remporte contre lui une victoire. Les ^toliens APPELLENT AntIOCIICS. NABIS EST TUÉ. LNFIN AN- TIOCBUS FASSE EN GRÉCE.
Du ctMé d’Antiochus et des Romains, tout se préparait à une guerre prochaine'. Il était venu à Rome des ambassadeurs au nom de toute la Grèce, d’une grande partie de l’Asie Mineure, et de plusieurs rois. Ils eurent une favorable audience dans le sénat: mais comme i’alTairc d’Antiochus était d’une longue discussion , elle fut renvoyée à Quintius et aux eommissaires qui avaient déjà été en Asie, lui dispute fut vive de part et d’autre. Les ambassadeurs du roi s’étonnaient que leur maître les ayant envoyés simplement pour faire alliance et amitié avec les Romains , ceux-ci prétendissent lui faire la loi comme à un vaincu , et hii prescrire quelles villes il pouvait garder, et quelles villes il devait abandonner. Quintius, de concert avec ses collègues, après beaucoup de discours et de répliques, déclara aux ambassadeurs du roi que les Romains persistaient dans la résolution qu’ils avaient prise de délivrer les villes grecques de l’Asii', comme ils avaient fait celles de l’Europe; qu’ils vis.sept si celle condition convenait à Anti(x:lius. Ils
' An. Jl. 3811 ; av. J. C. 193- - lih 3!, n. 57-03
répondirent qu’ils ne pouvaient prendre aucun engagement qui tendit à diminuer le domaine de leur matirc. Le lendemain tous les autres ambassadeurs furent de nouveau introduits dans le sénat. Quinlius leur rendit compte de ce qui s’était dit et passé dans la conférence , et les pria de faire savoir chacun à leurs villes que le peuple romain était déterminé à défendre leur liberté contre Antiuchus avec le même zèle et le même courage qu’il avait fait contre Philippe. Les ambassadeurs d’Antiochus conjurèrent le sénat de ne rien précipiter dans une affaire de cette importance ; de laisser nu roi le temps de faire scs réflexions, et d’en faire eux-mêmes de leur cêté avant que de donner un décret qui allait troubler le repos de l'univers. Il ne fut encore rien décidé, et l'on députa vers le roi les mêmes ambassa-. deurs qui avaient déjà conféré avec lui à Lysimachie, Sulpitius, Viliius, Ælius.
A peine furent-ils partis, que des ambassadeurs carthaginois arrivèrent à Rome, et donnèrent avis au sénat qu’Antiochus , excité par Annibal, se préparait certainement à faire la guerre aux Romains. J'ai déjà dit qu’ Annibal s’était réfugié chez ce prince , et qu’il arriva près de lui précisément dans le temps que le roi délibérait s'il devait entreprendre celle guerre. La présence et les conseils d’un tel général ne contribuèrent pas peu à l’y déterminer. Son avis dès lors , cl il pensa toujours de même dans la suite, fut qu’il fallait porter la guerre dans l’Italie : que par ce moyen le pays ennemi leur fournirait des troupes et des vivres; qu’autrement, nul prince, nul peuple ne pouvait être supérieur aux Romains, et que ritalic ne pouvait être vaincue que dans l’ital'ic même. Il no demandait que cent galères , dix mille hommes de pied, et mille chevaux. Il assurait qu’avec cette flotte il irait d’abord en Afrique, où il espérait engager les Carthaginois à SC joindre à lui ; et que, s’il n’y réussissait pas, il irait droit en Italie, où il trouverait bien ic moyen de susciter des affaires aux Romains: qu’il fallait que le roi passât en Europe avec le reste de scs troupes , et qu’il s’arrêtât dans quelque endroit de la Grèce, sans se tratisporter encore dans l’Italie, mais faisant toujours mine de vouloir y passer.
Le roi ayant d’abord extrêmement goûté ce
projet, Annibal-envoya à Carthage un Tyriea, dont il était fort sûr, pour préparer les esprits ; car il n’osait pas hasarder des lettres, de peur qu’elles ne fussent interceptées ; et d’ailleurs les affaires se traitent bien mieux de vive voit que par écrit. Hais le Tyrien fut découvert et ne se sauva qu’à peine. Le sénat de Carthage en donna aussitêt avis au peuple romain, qui craignit d’avoir à soutenir la guerre en même temps contre Antioebus et contre les Carthaginois.
Rome n’avait point alors de plus grands ennemis que les Étoliens*. Tboas, leur général, ne cessait de les animer, en leur représentant avec chaleur et emportement le mépris où ils étaient chez les Romains depuis leur dernière victoire, à laquelle pourtant ils avaient eu la plus grande part. Ses remontrances curent l’effet qu'il en avait espéré. On députa Damocrite à Nabis, Nicandre à Philippe, et Dicèarque le frère de Thoas à Anliochus, avec des instructions parlicubères pour chacun de ce princes.
Le premier représenta au tyxan de Sparte que les Romains avaient entièrement énené son pouvoir en lui ôtant les villes maritimes , puisque c’était de là qu’il tirait ses galères, ses troupes, ses matelots; qu'enfermé presque dans scs murs, il avait la douleur de voir les Achéens dominer dans le Péloponnèse ; qu’il n’aurait jamais une occasion pareille à celle qui se présentait actuellement do recouvrer son ancien pouvoir; que les Romains n’avaient point d’armée dans la Grèce; qu’il pouvait s’emparer facilement de Gylhium , qui était fort à sa bienséance ; et que la prise d’une ville comme celle-là ne paraitrait pas aux Romains un sujet qui mérilât de faire passer de nouveau les liions dans la Grèce.
Nicandre avait des motifs plus forts encore pour animer Philippe, qui avait été dégradé d’un rang beaucoup plus élevé, et à qui l’on avait ôté beaucoup plus de choses qu'au tyran. Il faisait valoir, outre cela, l’ancienne réputation des rois de Macédoine, et runivers conquis par leurs armes : qu’au reste la prt>position qu’il lui faisait n’avait aucun risque pour lui : qu’il ne lui demandait point de se
1 An. M. 3812, »v. J. C. IM. - Liv. lib. 35, 12.
.île
déclarer avant qu’Anlioihus fût passe en Gn'cc avec son armi'e ; et que si lui, Philippe, sans être secouru par Antiochus, avait soutenu si longtemps avec ses seules forces la guerre contre les Romains et les Étoliens unis ensemble, comment les Romains lui rt'sisteraient-ils maintenant qu'il aurait pour alliés Antiochus et les Étoliens? Il n'ouhliait pas la circonstance d'Annihal, ennemi-né des Romains, dont il avait défait plus de généraux qu'il tie leur en restait.
Dicéarqiie prit Antiochus par d'autres endroits. .Avant tout, il fit sentir que dans la guerre contre Philippe, les Romains avaient profité du butin, mais que f honneur de la victoire avait été tout entier pour les É^toliens ; qu'eux seuls leur avaient ouvert l'entrée dans la Grèce, et qu'ils les avaient mis en état de vaincre l'ennemi en leur prêtant leurs forces. Il faisait un long dénombrement des troupes d’infanterie et de cavalerie qu'ils lui fourniraient, aussi bien que des places fortes et des ports de mer dont ils étaient maîtres. Il n'hésita point à affirmer, quoique sans fondement, que Philippe et Nabis étaient résolus de se joindre A lui contre les Romains.
Voilà quels mouvements se donnaient les Étoliens pour susciter à Rome des ennemis de tous côtés. Les deux rois néanmoins n'entrérent point alors dans leurs vues , et ce ne fut que dans la suite qu'ils prirent leur résolution.
Pour Nabis, il envoya sur-le-champ dans toutes les places maritimes pour les porter ii In révolte. Il gagna par présents plusieurs des principaux, et se défit sous main de ceux qu'il trouva attachés opiniAIrément au parti des Romains. Quintius, en partant de Grèce, avait chargé les Achéens de veiller à la défense des villes maritimes. Ils députèrent aussitôt au tyran pour le faire souvenir du traité qu'il avait fait avec les Romains, et pour l'evhortcr à ne pas troubler une paix qu'il avait désirée et demandée avec tant d'ardeur. Ils envoyèrent en mémo temps du secours à Gythium, que le tyran avait déjà assiégé, et des ambassadeurs à Rome, pour y donner avis de tout ce qui se passait.
Antiochus ' ne sc déclarait pas encore ou-
• Pol)b. lib. 3, |wg. iC7. - Liï. lib. 33, n. 13-iO.-A|i-
vertement, mais il prenait des mesures secrétes pour le grand dessein qu'il roulait dans son esprit. Il songea à sc fortifier par de bonnes atlianci>s avec ses voisins. Dans cette vue, il sc rendit A Raphia, ville frontière de la l’alestinc du côté de l'Egypte. Il y donna sa fille Cléopâtre en mariage à Ptoléméc Épiphane, et lui céda pour sa dot les provinces de Cèlésyrie et de Palestine, à condition pourtant , comme la chose avait été stipulée auparavant, qu'il eu toucherait la moitié des revenus A son retour à Antioche, il en maria une autre, nommée Antiorhis, à Ariarathe, roi de Cappadocc. Il aurait fort souhaité de faire prendre pour femme la troisième è Eumène , roi de Pergame ; mais ce prince la refusa, quoique ses trois frères lui conseillassent d'accepter cette offre, parce qu'ils croyaient (juc cette alliance avec un si grand roi serait un grand appui pour leur maison. Euméne les convainquit bientôt, par les raisons qu'il leur donna , qu'il avait mieux examiné l'affaire qu'eux. Il leur représenta que, s'il prenait la fille d'Antiochiis, il serait obligé d'épouser ses intérêts contre les Romains, avec qui il voyait bien qn’H était sur le point de sc brouiller : que si les Romains avaient le dessus, comme on avait tout lieu de le croire, il serait enveloppé dans les malheurs du vaincu, et que ce serait infailliblement sa ruine ; que, d'un autre côté, si c'était Antiochus qui eût l'avantage, lout ce qu'il y aurait à gagner pour lui serait, qu'ayant l'honneur d’être son gendre, il faudrait aussi devenir son esclave un des premiers; car il fallait compter que si Antiochus avait le dc>ssns dans cette guerre, il forcerait toute l'Asie à plier sous lui, et tous les princes à lui faire hommage; qu'on aurait meilleure composition des Romains, elqu'ainsi il avait résolu de demeurer attaché à leurs intérêts. L’événement fit voir qu'il avait raison.
Après ces mariages , Antiochus se rendit en diligence dans l'Asie Mineure , et arriva à Epht'sc au cœur de l'hiver. Il en repartit au commencement du printemps pour aller châtier les Pisidiens, qui excitaient des troubles, après avoir envoyé son fils en Syrie pour veiller à la sûreté des provinces de l'Orient.
pian. inSjtlic. pag. 88-92. — Joseph. Anliq Jod lib. 12. cap. 3.
J'ai dit ci-derani que les Romains avaient envoyé Sulpitius , Ælius et Villius en qualité d’ambassadeurs vers Anlioclius. Ils avaient eu ordre de passer auparavant chez Eumène. Ils se rendirent donc à Pergamc , la capitale de son royaume. Ils trouvèrent ce prince dans un grand désir qu’on déclarât la guerre ù Antioclius. En temps de paix , un si puissant roi dans son voisinage lui donnait de justes alarmes. Si l’on entrait en guerre , il ne doutait point que le sort d’AnliocIms ne dût être le même que celui de l'Iiilippe ; et qu’ainsi, ou il serait entièrement détruit , ou , si on lui accordait la paix , il comptait profiter d’une partie de ses dépouilles et de ses places , qui le incllraient en état de se dèreiidre par luiméme contre ses attaques ; qu’après tout, si les choses tournaient autrement , il aimait mieux s’exposer à quelque accident que ce fût, dans la compagnie des Romains , que de se voir exposé , en se séparant d’eux , ù subir de gré ou de force le joug d’Antiochus.
Sulpitius étant demeuré malade à Pergamc, Villius , qui avait appris qu’Aiitioclius était occupé à la guerre de Pisidic , se rendit à Ephèse, où il trouva Annibal. Il eut plusieurs entretiens avec lui , dans Ic-squels il tâcha , mais inutilement, de lui persuader qu’il n’avait rien ù craindre de la part des Romains. Il réussit mieux dans le dessein qu’il s’était proposé en lui témoignant beaucoup d’amitié et lui rendant de fréquentes visites, qu’il était de le rendre suspect au roi , car nous verrons bientôt que cela arriva de la sorte.
Titc-Live, sur la foi de quelques historiens, raconte que Scipion était de cette ambassade , et que ce fut alors qu’ Annibal lui fit cette cé*lébre réponse que j’ai rapportée ailleurs', par laquelle il donnait le premier rang entre les grands généraux à Alexandre, le second à Pyrrhus , le troisième à lui-même. Quelques personnes trouvent peu de vraisemblance dans le voyage de Scipion, et encore moins dans la réponse d’Annibal.
Villius s’étant avancé d’ Ephèse ù Apaméc, Antiochus s’y rendit après avoir terminé la guerre centre les Pisidiens. Leur entrevue loula à peu près sur les mêmes sujets que
V Tome 1, dans ITIist. des CarllKigUiois,
celles qu’avaient eues à Rome les ambassadeurs du roi avec Quintius. Elle fut troublée par la nouvelle que reçut alors ce prince de la mort d’Antiochus, son flis aîné. Il retourna à Ephèse pleurer la perte qu’il venait de faire. Malgré toutes ces belles apparences d’aflliction , on crut a.ssez généralement que c’était pure politique ; que lui-même était l’auteur de sa mort , et l’avait sacrifié à son ambition. C’était un jeune prince dont on c.spérait beaucoup, etqui avait déjà donné de grandes preuves de sagesse , de bonté, et des autres vertus royales , qui le rendaient l’objet de l’amour et de l’estime de tous ceux dont il était connu. On prétend que le vieux roi en conçut de la jalousie ; qu’il l’avait renvoyé d’Ephèse en Syrie sous prétexte de veiller à la sûreté des provinces d’Orient, et que là il l’avait fait empoisonner par quelques eunuques de la cour , pour se mettre l'esprit en repos. Il faudrait avoir des preuves bien certaines pour former un tel soupçon contre un roi et contre un père.
Villius , pour ne point se rendre importun dans un temps de deuil et de tristesse, était retourné à Pergame , où il trouva Sulpitius parfaitement rétabli. Le roi les manda peu après. Ils curent un entretien avec son ministre , qui se termina à des plaintes réciproques de part et d’autre; après quoi ils retournèrent à Rome sans avoir rien conclu.
Dès qu’ils furent partis, Antiochus tint un grand conseil sur les affaires présentes , on chacun à l’cnvi s’emporta contre les Romains, sachant que c’était un moyen sûr de faim sa cour au prince. On relevait la fierté de leurs demandes, et l’on trouvait étrange qu’ils entreprissent d’imposer des lois au plus grand roi de l’Asie , comme s’ils avaient eu affaire à un Nabis vaincu. Alexandre d’Acarnanie, qui avait beaucoup de crédit sur f esprit du roi, comme s’il se fût agi de délibérer, non pas s'il fallait faire la guerre ou non, mais où et comment ilia fallait faire , montrait au roi une victoire assurée, s’il passait en Europe, et s’il allait s’établir dans quelque partie de la Grèce : que les Etoliens, qui en occu|Kiient le centre, se déclareraient les premiers contre les Romains : qu’aux deux extrémités. Nabis d’un côté, pour recouvrer ce qu’il avait perdu , soulève-
Digiiizea oy VjOOgle
rail contre eux tout le Péloponnèse ; el que , de l’autre , Philippe , encore plus mécontent , ne manquerait pas , au premier signal de guerre , de prendre aussi les armes : qu’il n’y avait point de temps à perdre , el que le point décisif était de s'emparer des postes favorables et de s'assurer des alliés. Il ajoulait qu’il fallait envoyer sans délai Annibal à (^rlhage , pour donner de l’inquiétude et de l'occupation aux Romains.
Annibal , que scs entretiens avec Villius avaient rendu suspect au roi , ne fut point appelé à ce conseil. Il s’aperçut , en plusieurs autres occasions, que le roi était refroidi à sou égard, et ne lui marquait plus la même conflance. Il eut une explication avec lui, dans laquelle il lui ouvrit son cœur. Rappelant les premières années de son enfance, où il avait juré sur les autels d’élre l’ennemi éternel des Romains , « C'est ce serment , dit-il , c’est » cette haine qui m’a mis les armes à la main « pendant trente-six ans , qui m’a fait chasser « de ma patrie pendant la paix, et qui m'a « obligé de venir chercher un asile dans vos « états. Si vous frustrez mes espérariccs , guidé « par cette même haine qui ne mourra qu'ait vec moi , j’irai , partout où je saurai qu’il y « a des forces et des armes , susciter des cn- « nemis aux Romains. Je les hais , et en suis " haï. Tant que vous songerez à leur faire la « guerre, vous pouvez mettre Annibal au « nombre et é la tête de vos amis. Si quelque a raison vous fait pencher vers la paix , prenez « d’autres conseils que les miens. » Antiochus, touché de ce discours , parut lui rendre son amitié et sa confiance.
Les ambassadeurs étant de retour à Rome , on comprit bien, par le rapport qu’ils firent de leur commission , qu’il fallait s'attendre ù la guerre contre Antiochus ; mais on ne jugea pas qu’il fût encore temps de la lui déclarer. Il n’en fut pas ainsi de Nabis , qui le premier avait rompu ouvertement le traité, qui actuellement assiégeait Gylhium , et ravageait les terres des Achéens. On envoya en Grèce le préteur Acilius avec une fiolle pour prendre la défense des alliés.
Les Achéens* avaient celte annéc-lù pour
■ An. M ,38i3; av, J. C. 191. - Liï. lib. 35, n. 25-
> - Plut, in Ptallop. pag. 363, 36t.
général Philopémen. Il ne le cédait à personne pour les combats de terre , mais n'avait aucune connaissance de la marine. II se chargea pourtant du commandement de la flotte aché-enne, se flattant d'y réussir aussi bien qu’ailleurs ' : mais il apprit à ses dépens è compter moins sur lui , et connut de quel prix en tout était l'expérience. Nabis, qui avait équipé à la hâte queli|ues vaisseaux, le battit , et peu s’en fallut qu’il ne le fit prisonnier. Cette disgrâce ne le décour, igea point , mais le rendit plus sage cl plus circonspect; et c’est là l’usage que les personnes sensées doivent faire de leurs fautes, qui par là souvent leur deviennent plus utiles que les plus heureux succès. Nabis triomphait ; Philopémen se promit bien de lui rendre cette joie de courte durée. En effet , peu de jours après , l’ayant surpris lorsqu’il s’y attendait le moins , il brûla son camp, et fit un grand carnage de .ses troupes. Gylhium cependant se rendit , ce qui augmenta beaucoup la fierté du tyran.
Philopémen vit bien qu’il en fallait venir à un combat. C’était là son fort; et personne ne l’égalait pour bien ranger ses troupes , pour choisir habilement les meilleurs postes, pour prendre tous ses avantages, et pour profiter de toutes les fautes que pouvait faire l'ennemi. Ici, piqué de jalousie et animé de vengeance contre Nabis , ii mit eu usage toute son habileté dans la science militaire. Le combat se donna assez prés de Sparte. Dans la première attaque, les troupes auxiliaires de Nabis, qui faisaient sa principale force, enfoncèrent les Achéens, les mirent en désordre, et les firent plier. C’était par l'ordre du général, qu’ils prirent la fuite , pour attirer les ennemis dans des embuscades qu’il leur avait préparées. Ils y donnèrent tête baissée; el dans le moment qu'ils jetaient déjà des cris de victoire , les
t Le grand prince de Cundé pensa el parla bien plus sagement. Comme on parlait d'une bataille navale . ce prince dit qu'il soubalierail passionnément d’en voir une |>our sa propre instruction. Un officier de marine qui était présent lui dit : Momeigneur, si t'otre a/tesse y était, ii ngapoint d'amiral qui ne fût ravi de recevoir vos ordres. .Ues ordres t réprit brusquement le prince ; je me garderais bien de dire seulement mon arts :je me tiendrais sur le pont bien tranquillement . et je re> garderaU tous les mouvements et toutes les maneststrès pour m'instruire.
fuyords lournérent visage, les Achéens, qui étaient en embuscade, tombèrent sur eux brusquement , et en firent un grand carnage. Comme le pays était fourré , et trés-diflicile pour la cavalerie , à cause des ruisseaux et des fondrières dont il était coupé, le général’ne livra pas ses troupes à leur ardeur, et ne leur permit pas de poursuivre rennemi aussi vivement qu’elles l'auraient souhaité ; mais il fit sonner la retraite , et campa dans ce lieu-là même, quoiqu’il fét encore grand jour. Comme il SC douta bien que, dès que la nuit serait venue, les ennemis, revenant de leur fuite , se retireraient vers la ville par petits pelotons, il plaça en embuscade tout autour, dans tous les passages , sur les ruisseaux et sur les collines, différents corps de troupes, qui effectivement en tuèrent ou en prirent un très-grand nombre, de sorte qu’à peine Nabis conserva la quatrième partie de son armée. Philopémen, l’ayant renfermé dans sa ville, ravagea pétulant un mois entier toute la Laconie ; et , après avoir considérablement affaibli les forces du tyran , il retourna chez lui chargé de butin et de gloire.
Cette victoire fit beaucoup d’honneur o Philopémcn, parce qu’il était visible qu’on ne la devait qu’à sa prudence et à son habileté. On raconte de lui une chose qui est peut-être unique , et que les jeunes officiers pourraient se proposer comme un modèle. Lorsqu’il était en marche, en temps de paix comme en temps de guerre, et qu’il trouvait quelque endroit, quelque passage difficile , s’arrêtant tout court, il se demandait à lui-même s’il était seul , ou demandait à ceux qui l’accompagnaient comment il faudrait s’y prendre si l’ennemi venait brusquement tomber sur eux ; s’il les attaquait ou de front , ou par les flancs , ou par l’arrièregarde; s'il se présentait en bataille rangée, ou avec moins d'ordre , comme une armée qui ÆSl en marche. Quel poste devrait-il prendre pour lui? oit placer ses bagages, et combien de troupes faudrait-il destiner pour leurgarde? Serait-il à propos de continuer son chemin , ou de retourner sur scs pas par où l’on était venu? Où placer le camp? quelle étendue lui donner? Comment assurer ses fourrages, cl les moyens de faire de l’eau? Pnrqucl endroit faudra4-il le lendemain , après qu'on aura dé-
campé, dresser sa marche , et dansqod ordre? Il s’était accoutumé de si bonne heure et s'était tellement exercé à ce manège guerrier , que rien n’était nouveau pour lui , que nul accident inopiné ne le déconcertait , et qu’il prenait son parti sur-le-champ , comme s’il avait tout prévu. 'Voilà comment on devient un grand homme de guerre. Mais pour cela il faut aimer son métier, se faire on honneur d’y réussir , s’en occuper sérieusement, et se mettre au-dessus des discours d’une jeunesse indolente , sans élévation et sans vues.
Pendant cette expédition des Achéens contre Nabis ‘ , les Éloliens avaient envoyé une ambassade à Antiochus, pour l’exhorter à passer en Grèce. Non-seulement ils lui promettaient de lui donner toutes leurs troupes pour agir avec les siennes , mais ils l’assuraient encore qu’il pouvait compter sur Philippe, roi de Macédoine , sur Nabis, roi de Lacédémone, et sur plusieurs autres états de la Grèce, qui, étant tous ennemis des Romains dans le cœur, n’attendaient que sa venue pour se déclarer contre eux. Thoas , le chef de cette ambassade , étala tous ces avantages avec beaucoup de pompe et de véhémence. Il lui représenta que les Romains , ayant retiré leur armée de Grèce , l’avaient laissée sans défense ; que l'occasion ne pouvait être plus belle pour s’en saisir : qu’il trouverait tout disposé à le recevoir , et qu’il n’avait qu’à se montrer pour se rendre le maître du pays. Ce portrait flatté qu’on lui Ot de l’état des affaires de Grèce le frappa extrêmement , et ne lui laissa presque plus lieu de délibérer sur le parti qu’il avait à prendre.
Les Romains , de leurcAté, qui n’ignoraient pas tous les mouvements que se donnait l'Etolie pour leur enlever leurs alliés et leur susciter de toutes parts des ennemis , avaient envoyé en Grèce des ambassadeurs , du nombre desquels était Quintius. Il trouva tous les peuples fort bien disposés, excepté les Magnètes, qu’on avait aliénés des Romains en répandant le bruit qu’ils étaient prêts de rendre à Philippe son fils , qu’il leur avait donné en otage, et de lui livrer la ville de Démétriadc , qui appartenait aux Magnètes. Il follut les dé-
• Llv.lib. 35. n. 31-31.
tromper, mai« d'une manière adroite et délicate , qui ne choquât pas Philippe , qu’on avait bien plus intérêt de raéna(ter. C'est ce que lit Quintius avec beaucoup d’habileté. L'auteur de ces faux bruits était Euryluque , qui exerçait pour lors la première magistrature. Comme il lui échappa quelque parole dure et iujurieuse contre les Romains , qui donna lieu â Quintius de reprocher aux Magnèles avec chaleur leur ingratitude , Zénon , un des anciens , s'adressant à Quintius et aux autres ambassadeurs, les larmes aux yeux , les conjura de ne point imputer à tout le peuple la fureur d'un particulier , dont lui seul devait répondre ; que les Magnètes étaient redevables à Quintius et au peuple romain , non-seulement de la liberté , mais de ce que les hommes ont de plus cher et de plus précieux ; et qu’ils perdraient la vie plutôt que de renoncer à l'amitié des Romains et d’oublier les obligations qu'ils leur avaient. Toute l'assemblée applaudit â ce discours. Euryloque , voyant bien qu’il ne pouvait plus demeurer en sûreté dans la ville , se réfugia chez les Éloliens.
Thoas, le chef de la nation , était revenu de chez Antiochus , et en avait amené avec lui Ménippe, que le roi envoyait aux Éloliens en qualité d'ambassadeur. Avant que l'assemblée générale fût convoquée , ces deux hommes avaient travaillé de concert à préparer et à prévenir les esprits, en exagérant avec emphase les armées de terre et de mer qu’avait le roi, ses nombreuses troupes d'infanterie et de cavalerie , les éléphants qu'il avait fait venir des Indes, surtout ( motif puissant pour la multitude ) l’or immense que le roi apporterait avec lui, suiUsant pour acheter les Romains mêmes.
Quintius était informé régulièrement de tout ce qui se disait et se passait en Étolie. Quoique tout lui parût désespéré de ce cêtélà , cependant, pour n’avoir rien à se reprocher, et pour mettre encore plus les Étoliens dans leur tort , il jugea à propos d’envoyer dans l’assemblée quelques députés des alliés pour faire ressouvenir les Etoliens de leur alliance avec les Romains, et pour être en état de répondre librement à ce que pourrait avancer l’ambassadeur d'Antiochus. Il chargea de cette commission les Athéniens, que la dignité
de leur ville et leur ancienne liaison avec les Etoliens y rendaient plus propres que tous les autres.
Thoas ouvrit l’assemblée en annonçant qu’il était venu un ambassadeur de la part d’Antiochus ; on le lit entrer. Il commença par dire qu’il aurait été à souhaiter pour les peuples de la Grèce et de l’Asie qu'Antiochus fût intervenu plus têt dans leurs affaires , et pendant que celles de Philippe se soutenaient encore ; que par ce moyen chacun aurait conservé scs droits , et que tout ne serait pas tombé sous le pouvoir des Romains : u Mais « à présent encore , dit-il , si vous mettez â O exécution les desseins que vous avez formés, « Antiochus pourra , avec l’aide des dieux et « votre secours, rétablir dans leur ancienne^ « splendeur les affaires de la Grèce , en quela que mauvais état qu’elles soient, u
Les Athéniens , à qui on donna ensuite audience, sans dire un mol du roi, se contentèrent de rappeler aux Etoliens le souvenir de leur alliance avec les Romains, et des services que Quintius avait rendus à toute la Grèce, les conjurant de ne rien précipiter dans une affaire aussi importante que celle dont il s'agissait actuellement : que les résolutions hardies , prises avec chaleur et vivacité, pouvaient avoir d'abord un premier coup d'wil Halteur ; qu'on en sentait ensuite les difficultés dans l'exécution , et que rarement elles avaient un heureux succès : que les ambassadeurs romains, et parmi eux Quintius, n’étaient pas loin ; que pendant que tout était encore indécis , il paraîtrait plus de sagesse de discuter mûrement leurs intérêts et leurs prétentions dans des entrevues paisibles que d'engager précipitamment l’Europe et l’Asie dans une guerre dont les suites ne pouvaient être que funestes.
La multitude, toujours avide de nouveauté, était entièrement pour Antiochus, et ne voulait pas même qu'on admit les Romains dans l’assemblée. Les anciens et les plus .sages eurent besoin de tout leur crédit pour obtenir qu’on les y invitât. Quintius s’y rendit, moins dans l’espérance de faire aucune impression sur des esprits si fort prévenus que pour convaincre tous les peuples que les Etoliens seuls étaient les auteurs de la guerre qui allait s’al-
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lumer, et que les Romains ne s’y engageaient que malgré eux et forcés par la nécessité. Il commença par rappeler le souvenir du temps où les Etolicns étaient entrés en alliance avec les Romains , parcourut légèrement les différentes atteintes qu’ils y avaient données , et, après avoir dit peu de chose à l’égard des villes qui faisaient le prétexte de leurs querelles, il se réduisit h marquer que, s'ils croyaient avoir quelque juste sujet de plaintes, il paraissait bien plus raisonnable de faire leurs remontrances au sénat , qui serait toujours prêts les écouter, que de susciter de gatté de coeur entre les Romains et Antiochus une guerre qui allait troubler tout l’univers , et qni causerait infailliblement la ruine <lc ceux qui en auraient été les promoteurs.
L’événement justifla ses représentations; mais elles Rirent vaines alors. Thoas et ceux de sa faction furent écoulés favorablement , et obtinrent que sans délai, et en présence même des Romains , on ferait un décret par lequel on appellerait Antiochus pour venir délivrer la Grèce et pour se rendre l’arbitre des différends entre les Etoliens et les Romains. Quintius ayant demandé qu’on lui donnât une copie de ce décret , Damocrite, qui était alors en charge , s'oublia jusqu’au point de lui répondre insolemment qu’il avait bien d'autres affaires pour le présent ; et que dans peu il irait lui-mème lui porter ce décret en Italie en campant sur les bords du Tibre : tant un esprit d'emportement et de ftireur avait alors saisi toute la nation , et même les premiers magistrats des Etoliens ! Quintius et les autres ambassadeurs retournèrent è Corinthe.
Les Etoliens, dans leur conseil privé , formèrent en un même jour ' trois résolutions étonnantes ; c’était de s’emparer par ruse et par trahison de Démétriade, de Cbalcis, et de Lacédémone. Trois des principaux citoyens furent chargés chacun de l’une de ces trois expéditions.
Dioclès partit pour Démétriade; et par le secours de la faction d’Euryloquc , qui était actuellement en exil, et qui parut alors à la tête des troupes que Dioclès avait amenées . il se rendit maître de la ville.
Thoas n’eut pas le même succès à Cliakis, dont il avait espéré pouvoir aussi s’emparer par le moyen d’un exilé. Les magistrats , qui étaient fort attachés aux Romains, ayant pressenti le dessein qu’on formait contre la ville, la mirent en état de défense et hors d’insulte. Thoas ainsi manqua son coup , et s’en retourna tout confus.
L’entreprise contre Sparte était bien plus délicate et plus importante. On ne pouvait y entrer que comme ami. Nabis depuis longtemps scillicitait le secours des Étoliens. Alexamène fut chargé d’y conduire mille hommes d’infanterie. On y joignit trente jeunes gens , qui étaient l’élite de la cavalerie, auxquels les magistrats commandèrent d'exécuter ponctuellement les ordres de leur commandant , quels qu’ils fussent. Alexamène fut reçu par le tyran avec grande joie. Ils sortaient tous les jours l’un et l’autre avec leurs troupes pour leur faire faire l’exercice en pleine campagne sur les bords dcl’Eurotas. Un jour Alexamène, ayant donné le mot à ses cavaliers , attaque Nabis , qu’il avait tiré exprès à l'écart et le renverse de dessus son cheval. Aussitôt les cavaliers accourent , et le percent de plusieurs coups. Alexamène, sans perdre de temps, regagne la ville pour s’emparer du palais de Nabis. S’il eût convoqué sur-le-champ l’assemblée, et qu’il y eût parlé d’une manière conforme à la conjoncture présente , c’en était fait , et Sparte se serait déclarée pour les Étoliens. Mais il passa le reste du jour et la nuit entière à fouiller dans les trésors du tyran ; et ses troupes , h son exemple, se mirent à piller la ville. Les Spartiates, ayant pris les armes, font un grand carnage des Étoliens , qui s’étalent répandus de côté et d'autre , marchent droit au palais , où ils tuent Alexamène , qu'ils trouvèrent presque sans défense , et uniquement occupé à mettre sa riche proie en sûreté. Tel fut le succès de l'entreprise contre Sparte.
Au premier bruit de la mort de Nabis’, Philopémen, le général des Achéens, marcha avec un assci gros corps de troupes vers Sparte , où il trouva tout en trouble et en confusion. Il convoqua les principaux , leur parla
< l.iv. lib. 3j. O 31-39
> Plut. In Philop. pag 16t.
comme aiirnU (Jrt faire Alcxamèiie , et Ot si l)ieii , que , gagnant les uns par ses raisons , et entraînant les autres par la force, il obligea cette ville d'entrer dans la ligue des Achéens.
Ce succès augmenta merveilleusement sa réputation parmi ces peuples; car ce n’était pas un petit service que d’avoir acquis à la ligue une ville aussi puissante que Sparte et d’une si grande autorité. Par là il gagna aussi l’amitiAet la conOancc des plus gens de bien de Lacédémone , qui espérèrent l’avoir pour garant et pour défenseur de la liberté. Voilà pourquoi , quand la maison et tous les biens de Nabis eurent été vendus, ils résolurent, par un décret public , de lui faire présent de tout l'argent qui était revenu de cette vente, qui montait à six-vingts talents ', et de lui envoyer une députation pour le prier de les recevoir.
Ce fut en cette occasion qu’on vit très-clairement, dit Plutarque, que la vertu de ce grand personnage était bien pure, et qu’il ne |>araiss8it pas seulement homme de bien, mais qu’il l’était effectivement; car il ne se trouva pas un seul Spartiate qui voulût se charger de la commission de lui aller offrir ce présent. Saisis de respect et de crainte, ils s’en excusèrent tous, de sorte qu’enrm ils prirent le parti de lui envoyer faire la proposition par un de ses hôtes, nommé Timolaüt.
Ce Timolalis, étant arrivé à Mégalnpolis, logea chez Philopémcn, qui le reçut avec beaucoup de marques de bonté. Là il eut le temps de considérer de près la gravité de toute sa conduite , la noblesse de ses sentiments, la frugalité de sa vie, et la régularité de scs mœurs, qui le rendaient incorruptible et invincible à l’argent ; et il fut si étonné de tout ce qu’il vit, qu’il n’osa jamais lui ouvrir la bouche du présent qu’il v enait lui offrir, et qu’ayant donné quelque autre prétexte à son voyage, il s’en retourna comme il était venu. 11 fut envoyé une seconde fois, et ne fut pas plus hardi; enfin au troisième voyage, il se hasarda, quoique avec peine, à déclarer à Philopémeu la bonne volonté de Sparte.
Philopémeu l’écouta tranquillement ; mais sur l’heure même il alla à Sparte ; et après avoir témoigné aux Spartiatc*s ses vifs senti-
* Six-vingl mille tfeus. = ÛDO 000 fr. E. U.
ments de rcH;onnaissancc, il leur conseilla de ne pas dépenser leur argent à gagner et corrompre leurs amis gens de bien, parce qu’ils pourraient toujours user et jouir gratuitement de leur vertu et de leur sagesse ; mais de le garder pour acheter et gagner les méchants, et ceux qui dans les conseils brouillaient et divisaient la ville par leurs discours séditieux, afin que, l’argent lc‘S obligeant à se taire, ils leur flssent moins de peine dans le gouvernement : « car il vaut beaucoup mieux , .ajouta- « t-il, fermer la bouche à ses ennemis qu’à scs « amis. U Voilà jusqu’où allait le désintéressement de Philopémcn. Que l’on corapan' cette noblesse et cette grandeur de senlitftenls avec la bassesse de ces âmes viles qui ne songent qu’à amasser.
Thoas s’était rendu auprès d'Antiochus ' ; et par les promesses magninques qu’il fit à ce prince, par tout ce qu’il lui dit de l’état présent de la Grèce, et en particulier de ce qui s’était fait dans l’assemblée générale des Etoliens, il le détermina à y passer incessamment. Il le fit avec tant de précipitation, qu’il ne SC donna pas le temps de prendre toutes les mesures que demandait une guerre de celle importance, et n’emmena pas même assez de troupes. Il laissa derrière lui Lampsaiiuc, Troas et Smynie, trois villes puissantes qu’il eût fallu réduire avant que de se déebrer ; cl, sans attendre les troupes qui lui vcuaicut de Syrie et de l’Orient, il n’emmena que dix mille hommes d’infanterie et cinq cents chevaux. Ces forces auraient à peine suffi quand il ne se serait agi que de prendre pos.session d’un pays sans défense, et qu’il n’y eût pas eu de guerre à craindre de la part des Romains.
Il arriva d’abord à Démétriadc, cl de là, après avoir reçu le décret et l’ambassade des Étoliens, il se rendit à l.amia, où se tenait leur assemblée. Ou l’y reçut avec de grandes démonstrations de joie. 11 commença par s’excuser de ce qu’il venait avec beaucoup moins de troupes qu’on ne l’avait espéré, faisant entendre que cet empressement était une preuve de son zèle pour leurs intérêts, puisque, au premier signal qu’ils lui en avaient donné, il * était parti malgré la mauvaise saison, cl sans
I Ut. Iil>. 3â, a.
ntlcndre que luut fùl prit ; mais que bientôt leur attente serait remplie : que , dès que le temps serait propre à la navittation, ils verraient toute la Grèce couverte d’armes, d’hommes, de chevaux, et toutes les côtes de la mer bordées de galères : qu’il n’èpargnerait ni dé- I>ense, ni peine, ni danger, pour délivrer réellement la Grèce, et pour y procurer le premier rang aux Étolicns ; qu’avec ses nombreuses armées il arriverait aussi d’Asie des convois de toutes sortes ; qu’ils eussent soin seulement de fournir pour le présent è son armée ce qui lui serait nécessaire. Après avoir ainsi parlé, il se retira.
Les plus sensés de l’assemblée voyaient bien qu'Antiochus, au lieu d’un secours elTectif et ]irésent tel qu’il l’avait promis, ne leur donnait presque que des paroles et des espérances. Ils auraient souhaité qu’on le prit seulement pour médiateur et pour arbitre entre eux et les Romains, et non |K>ur chef de la guerre; mais Thoas emporta les suffrages, et le Qt nommer généralissime, ün lui donna trente des principaux de la nation pour délibérer avec eux quand il le jugerait i propos.
9 Ifl. Antiocrcs fait tbi^tcb vairembttt les
ACUÈE5Ü. Il SB BR5D maItbb de Chalcis et de
TOUTE l'Ecbée. Les Romains lui déclabbnt la
GUfCBBB. ET ENVOIENT CONTHB LIT! DANS LA GrÉCE LE
CONSUL Manies Acii.it's. Antiocuus pbofitb mal
DES CON8RILS D’AnnIBAL. Il EST VAINCU PBfeS DBS
Thermopyles. Les Étoliens offbent de se soumettes AUX Romains.
Le premier sujet de délibération ‘ entre le roi et les Étoliens fut de savoir par quelle expédition il fallait commencer. On jugea à propos de faire une nouvelle tentative sur Chalcis, et, sans perdre de temps, l’on s'y rendit. Quand on en fut près, le roi laissa les principaux des Etoliens s’aboucher avec ceux de la ville qui en étaient sortis i leur arrivée. Les Etoliens les exhortèrent vivement à faire alliance et amitié avec Antiochus, mais sans renoncer à celle des Romains. Ils dirent que ce prince était passé dans la Grèce, non pour y jwrter la guerre, mais pour la délivrer réellement et de fait, et non simplement en paroles
< An U.38l3;aT.J.C. 191.- Uv.lib. 35. n. 46-51. — Appiim in Sjrtac. pag. W, 93.
comme avaient fait les Romains ; qu’il ne pouvait y avoir rien de plus utile pour les villes de la Grèce que d’étre amies en même temps des deux puissances, parce que l’uhe les défendrait toujours contre l’autre, et que par là elles SC tiendraient mutuellement en respect ; qu'ils vissent, s’ils ne prenaient pas ce parti, à quoi ils s’exposaient, le secours romain étant éloigné, et le roi présent et à leurs portes.
Miction, l’un des principaux de Chalcis, répondit qu’il ne pouvait deviner pour la délivrance de qui Antiochus avait quitté son royaume et était pa.ssé en Grèce ; qu’il n’y savait aucune ville qui eût garnison romaine, ou qui payât quelque tribut à Rome, ou qui se plaignît d’ètre opprimée : que pour les Chalcidiens, ils n’avaient besoin ni de libérateur, puisqu’ils étaient libres, ni de défenseur, puisqu’ils vivaient en paix sous la protection et avec l’amitié des Romains : qu’ils ne rejetaient pas l’amitié du roi ni des Étoliens, mais que la première démarche d’amis qu’ils devaient faire était de se retirer de leur île; qu’ils étaient bien déterminés, non-seulement à ne les pas recevoir dans leur ville, mais à ne faire avec eux aucune alliance que de concert avec les Romains.
Quand on eut rapporté cette réponse au roi, comme il avait amené avec lui peu de troupes, et qu’il n’était pas en état de forcer la ville , il prit le parti de retourner à Démétriade. Une première démarche si peu sage et si mal concertée ne lui fit pas d’honneur, et ne fut pas d’un bon augure pour l’avenir.
On se tourna d’un autre côté, et l’on essaya de gagner les Achéens et les Athamanes. Les premiers donnèrent audience aux ambassadeurs d’Antiochus et des Etoliens à Ege, où se tenait leur assemblée, en présence de Quinlius, ambassadeur des Romains.
L’ambassadeur d’Antiochus parla le premier. C’était un homme vain ', comme le sont d'ordinaire ceux qui vivent à la cour et aux frais des princes, qui se croyait un beau parleur, et qui prenait un ton emphatique et imposant. Il dit qu’une cavalerie innombrable passait l’HelIcspont pour venir en Europe , composée partie de cuirassiers partie d’ar-
* ois, ul plerique quos opes régie alun(, vaniloquus, maria « icrroMiuc inani sonilu verborum compleveral.jt (Uv.)
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chers , qui de dessus leurs chevaux , dans la fuite même, lançaient & coup sûr leurs (lèches en se retournant. A cette cavalerie , capable d'écraser seule toutes les forces de l’Europe réunies ensemble, il ajoutait une infanterie encore plus nombreuse J les Dahes, lesMèdes, les Elyméens , les Cadusiens , noms inconnus et effrayants. Pour la floUe, que nul port de la Grèce ne pourrait contenir, l’aile droite devait être ctAnposée des Tyriens et des Sido- DÎens, la gauche des Aradiens etdesSidèlcs de Pamphylie, nations les plus habiles incontestablement et les plus expérimentées dans la marine : qu’il était inutile de faire un dénombrement des sommes immenses que le roi apportait avec lui, tout le monde sachant que les royaumes d’Asie avaient toujours abondé en or; qu'il fallait juger de la même sorm des antres préparatifs de guerre : qu’ainsi les Romains n’auraient pointicialfaireàun Philippe, ou à un Annibal, celui-ci simple citoyen de Carthage, l'autre renfermé dans les bornes étroites de son royaume de Macédoine, mais i un prince maître de toute l'Asie et d’une partie de l’Europe : que cependant, quoiqu’il vînt des extrémités de l’Orient pour délivrer la Grèce , il n’exigeait rien des Achéens qui fût contraire à la lidélité qu’ils croyaient devoir aux Romains , leurs premiers amis et alliés ; qu’il ne demandait point qu’ils joignissent leurs armes aux siennes contre eux, mais seulement qu’ils demeurassent neutres, sans se déclarer ni pour les uns ni pour les autres.
Archidamus, ambassadeur des Etoliens, parla en conformité, ajoutant que le parti le plus sûr et le plus sage pour les Achéens était de demeurer simples spectateurs de la guerre, et d’en attendre en paix l’événement sans y prendre de part et sans courir aucun risque. Puis s’échauffant peu à peu, il se répandit en reproches et en injures contre les Romains en général, et personnellement contre Quintius ; il les traitait d’ingrats qui avaient oublié qu’ils devaient au courage des Etoliens non-seulement la victoire remportée contre Philippe, mais encore le salut de leur armée et de leur général; car enfin quelle fonction de capitaine Quintius avait-il faite dans la bataille? qu’il ne l’avait vu occupé dans cette action qu’à consulter les auspices, qu’à immoler des victi-
times, qu’à faire des vœux, comme s’il eût été là en qualité d’augure et de prêtre , pendant que lui il cxpo.sait sa personne et sa vie anx traits des ennemis pour le défendre et le conserver.
A cela Quintius répondit qu’on voyait bien à qui Archidamus avait cherché à plaire par son discours; que, convaincu de la parfaite connaissance qu’avaient les Achéens du caractère des peuples d’Etolie , qui faisaient consister foule leur bravoure en paroles , et non en actions, il s’était peu mis en peine de ménager leur estime, mais n’avait songé qu’à se faire valoir auprès des ambassadeurs du roi , et, par leur moyen, auprès du roi même : qu<>. si l’on avait pu ignorer jusqu’ici ce qui avait formé l’alliance d’Antiochus et des Etoliens, le discours des ambassadeurs le faisait connaître sensiblement; que de part et d’autre ce n’avaient été que mensonges et vanteries : que, faisant montre et parade de forces qu’ils n’avaient point , ils se séduisaient et s’enllnieut mutuellement par de fausses promesses et de vaines espérances, les Etoliens avançant d’un côté hardiment, comme voua venez de l’entendre, que c’étaient eux qui avaient vaincu Philippe et sauvé les Romains, et que toutes les villes de la Grèce étaient prêtes à se déclarer pour l’EtoUe : et le roi , d’un autre côté , assurant qu’il allait mettre en marche des troupes innombrables d’infanterie et de cavalerie, et couvrir la mer de ses flottes. «Ceci « me rappelle un repas que me donna à Chal- 0 cis un ami, honnête homme, dit-il, et qui « entend à merveille à traiter scs hôtes. Sura pris de la quantité et de b variété des mets ^ « qui nous furent servis, nous lui demandâ- « mes comment , au mois do juin, il avait pu « amasser tant de gibier. Cet homme, qui « n’était pas glorieux et vain comme ces « gens-ci , se mettant à rire, nous avoua de « bonne foi que tout ce gibier prétendu n'é- « tait que du porc assaisonné diversement, et (t mis à différentes sauces. 11 en est de môme « des troupes du roi , qu’on nous a tant fait « valoir, et dont on a cherché à enfler le nom- « bre par de grands noms; Dahes, Médes,
« Cadusiens, Elyméens , tout cela n’est qu’un « même peuple, et encore un peuple d’escla- « vos plutôt que de soldats. Que ne puis-je.