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qu'il pouvailcspérer, il croj ait devoir s'cn rapporter uniquement à sa générosité. On le pressa de nouveau de vouloir bien s’expliquer clairement et sans ambiguité. Dans ce combat mutuel d’honnêteté et de déférence, Eumène, ne pouvant gagner sur lui de céder, sortit de rassemblée. Le sénat persista toujours dans son sentiment, et sa raison était que le roi seul connaissait ce qui pouvait lui convenir et ce qui était à sa bienséance, ün le lit donc rentrer, et on l’obligea de s’expliquer.
Pour iors il tint ce discours : « J’aurais con- V tinué ê me taire , messieurs, si je ne savais
• que les ambassadeurs rhodiens , à qui vous « donnerez bientôt audience , doivent vous « faire des demandes absoiument contraires a à mes intérêts. Iis plaideront devant vous « la cause des villes grecques de l’Asie, et prt-- ■ tendront qu'elles doivent toutes être décla- « rées libres. Or , peut-il être douteux que « par là ils veulent nous soustraire non-seua lement les villes qui seront délivrées , mais « celles même qui, anciennement, étaient nos « tributaires ; et que leur dessein est, par un « service si signalé , de se les assujettir réellc-
• ment sous le titre de villes amies et alliées? a lia ne manqueront pas de faire sonner bien a haut leur désintéressement, et de dire que a ce n’est point pour eux-mèmes qu’ils para lent, mais uniquement pour votre gloire et a votre réputation. Vous ne vous laisserez a point sans doute éblouir par un tel discours, a et vous êtes bien éloignés de vouloir non- « seulement marquer une inégalité affectée a A l’égard de vos alliés en abaissant les uns a et élevant les autres sans mesure, mais enu core faire de meilleures conditions à ceux a qui ont porté les armes contre vous, qu'aux a antres qui ont toujours été vos amis et vos a alliés. Pour ce qui concerne mes prétentions a particulières et mes intérêts personnels , je a puis facilement m’en départir ; mais au rea gard de votre bienveillance, et des marques a honorables de votre amitié, j'avoue que je ne a pourrais sans peine voir d'autres l’emporter a sur moi. C’est là la portion la plus précieuse a de l’héritage que j’ai reçu de mon père, qui a le premier de tous ceux qui habitent la
• Grèce et l’Asie, a en l’avantage de faire alu liancc et amitié avec vous, et qui l'a cnlti-
« véc avec une conslance cl une fidélité in- « violable jusqu'au dernier soupir. Il ne s'en « est pas tenu à de simples proleslalioTis d’une B bonne volonté. Dans toutes les guerres que B vous avez faites eu Grèce , soit par terre , n soit par mer , il vous a toujours conslara- B ment suivis , et vous a aidés de toutes ses B forces avec un dévouement dont nul de vos B alliés n’a approché. On peut dire même que B son zélé pour vos intérêts , en mettant le a dernier sceau à sa fidélité , a mis fin à sa B vie ; car ce fut l’ardeur et la vivacité avec B laquelle il exhorta les Béotiens à entrer dans « votre alliance, qui lui causa l’accident dont B il mourut peu de jours après. Je me suis B fait un honneur et un devoir de marcher B sur ses traces. A la vérité je n’ai pu aller B au delà de son zèle et de son attachement B pour vous , la chose n’était pas possible ; n mais la conjoncture du temps et de la guerre B contre Antiochus m’a fourni plus d’occa- B sions qu’à mon père de vous en donner des B preuves. Ce prince , très-puissant en Eua rope et en Asie, m’offrait sa fille en mariaa ge ; il s’engageait à me restituer toutes les » villes qui s’étaient révoltées contre moi ; il a me promettait d’agrandir considéraliement a mon royaume, si je voulais me joindre à lui B contre vous. Je ne me ferai point honneur B de n’avoir point accepté ces offres , qui me B détachaient de votre amitié ; comment l’au- B rais-je pu ? Je rapporterai seulement ce B que je me suis cru obligé de faire pour vous B comme ancien et fidèle allié. J’ai aidé vos B généraux, par terre et par mer, de troupes B et de vivres, plus, sans comparaison, qu’au- B cun de vos alliés. Je me suis trouvé à toutes B les batailles navales que vous avez données, B et elles ne sont pas en petit nombre : je n’ai B épargné ni travaux ni dangers. J’ai essuyé « no siège , qui est ce que la guerre a de plus « fâcheux ; et je me suis vu enfermé dans B Pergame , près de perdre la vie avec la a couronne. Délivré de ce siège pendant B qu’ Antiochus d’un côté, et Séleucus son fils B de l’autre, campaient encore dans mes états; a oubliant mes propres intérêts, je me suis B transporté dans l’Hellespont avec toute ma B flotte au-devant de L. Scipion, votre consul,
B pour lui faciliter le passage. Depuis son
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« ciilroc en Asie, je n'ui point quitté le conu sut : nul soldat n'a été plus assidu dans « votre camp que mon frère et moi ; il n’y a n point eu sans moi d’action, point de combat « de cavalerie. Dans la dernière bataille j’ai « défendu le poste où le consul m’avait placé. « Je ne demanderai point si aucun de vos al- « liés peut , en ce point, se comparer à moi. « Ce que je puis dire avec confiance, c’est O qu’it n’y a aucun des peuples et des rois que <i vous avez le plus honorés , à qui je n’aie « droit de m’égaler. Massinissa avait été « votre ennemi avant que de devenir votre n allié. Il ne vint point à vous avec de puis- « sauts secours, et pendant que .son royaume « était encore à lui en entier: mais, banni et « chassé de ses états , dépouillé de tous ses a biens et de toutes ses forces , il se réfugia « dans votre camp avec un escadron de cava- « lerie pour y chercher un asile et une res- « source dans son malheur. Cependant, parce « que depuis il vous servit fidèlement contre « Syphax et contre les Carthaginois, non-seu- « lement vous l’avez rétabli sur le tréne de « ses pères , mais , en le gratifiant d’une « grande partie du royaume de Syphax, vous « l’avez rendu l’un des plus puissants rois de « l’Afrique. Que ne devons-nous donc point « attendre de voire libéralité, nous qui avons « toujours été vos alliés, et jamais vos enne- <1 mis ! Mon père , mes frères et moi , avons « toujours porté les armes pour vous sur mer K et sur terre , non-seulement dans l’Asie, « mais loin de notre pays , dans le Pélopon- « nèsc,dans la Béotie, dans l’Ktolie, pen- « dant les guerres contre Philippe , contre « Antiochus, contre les Etoliens. Quelles sont « donc vos prétentions? me dira quelqu’un. « Puisque vous m’ohligez , messieurs , de « m’expliquer, je le ferai. Si vous avez reculé « Antiochus au delà du mont Taurus pour « occuper vous-mêmes ce pays et le réunir à « votre empire , je ne puis point désirer un « meilleur voisinage que le vôtre , ni qui soit a plus capable de mettre mes états en sûreté. « Alais si vous avez résolu d’y renoncer pour « vuuvmémes , et d’en rappeler vos armées , « j’osi; dire que de tous vos alliés il n’y en a n aucun qui mérite mieux que moi de profia tsr de vos conquêtes. Mais , dira-t-on . il
O est grand et glorieux de délivrer les villes O de l’esclavage et de leur rendre la liberté ! « Oui , si elles n’ont jamais exercé d’hostilités « contre vous. Mais si elles sont entrées avec' « chaleur dans le parti d’Anliochus, combien « est-il plus digne de votre sagesse et de votre O équité de faire tomber vos bienfaits sur des K alliés qui vous ont sen is utilement, que sur « des ennemis qui ont voulu vous perdre ! »
Le discours du nii plut fort aux sénateurs , et l’on vit bien qu’ils étaient disposés à faire pour lui tout ce qui dépendrait d’eux.
On donna ensuite audience aux Bhodiens.
Celui qui portait la parole pour eux, après avoir expo^ l’origine de leur amitié avec le peuple romain, et les services qu’ils lui avaient rendus, premièrement dans la guerre contre Philippe, puis dans celle contre Antiochus, Il Rien, dit-il en s’adressant aux sénateurs,
(I ne nous affiige tant aujourd’hui que de nous « voir obligés d'entrer en dispute avec Eun mène, celui de tons les rois avec lequel, soit a notre république, soit nous-mêmes person- « nellement, entretenons la plus fidèle et la « plus intime amitié. Au reste, ce qui nous Il sépare ici ne prend point son origine dans n la dispo.sition des esprits, mais dans la diffé- « rence des conditions. Nous sommes libres,
» et Eumène est roi. Il est naturel que nous,
« comme peuple libre, plaidions pour la liberté « dos autres, et que les rois veuillent tout U soumettre et tout as.scrvir à leur autorité.
M Quoi qu’il en soit, ce qui nous embarrasse « ici, n’est pas tant le fond même de l’affaire,
O qui ne parait pas de nature à devoir beau- « coup partager vos suffrages, que les égards Il et les ménagements que nous devons à un O prince aussi respectable qu’Euméne. Si l’on Il ne pouvait reconnaître autrement les ser- II vices importants d’un roi ami et allié qu’en Il lui assujettissant des villes libres, vouspour- II riez être incertains et flottants, dans la O crainte de paraître ou ne pas marquer as- II sez de reconnaissance à un prince ami, ou Il renoncer il vos principes et à la gloire que « vous vous êtes acquise dans la guerre con- « tre Philippe en rendant la liberté à toutes « les villes de la Grèce : mais la fortune ne U vous laisse point lieu de craindre aucun de « ces deux inconvénients. Grâces aux dieux ,
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« la Wctolre que vous Tenez de remporter, « qui ne vous comble pas moins de richesses « que de gloire, vous met en état de vous ac- « quitter abondamment de ce que vous nppc- €1 lez une dette. La Lycaonie, les deux Pliry- M gies, la Pisidie entière, la Chersonèse, et « ce qui l'avoisine dans l’Europe, tout cela est « dans votre pouvoir, line seule de ces proo vinces peut augmenter considérablement « les états d’Eumène : toutes réunies ensem- « bic l’égaleront aux rois les plus puissants. « Vous pouvez donc en même temps et ré- «c compenser richement vos alliés, et ne point « vous départir des maximes qui font la gloire a de votre empire. C’est le même motif qui « vous a fait marcher contre Philippe et con- « tre Antiochns. Dans une cause toute semo blabic, on attend aussi une issue toute pa- « reille; non-seulement parce que vous en « avez déjà donné l’exemple, mais parce que « votre honneur l’exige. Les autres entrent a en guerre pour enlever à leurs voisins quelo que contrée, quelque ville, quelque place a forte, quelque port de mer ; jamais pareil « motif ne vous mit les armes en main. Vous « ne combattez que pour l’honneur; et c’est « ce qui inspire à toutes les nations pour vo- « tre nom et pour votre empire un respect qui ■ approche de celui qu’on a pour les dieux. Il « s’agit de conserver cette gloire. Vous vous « êtes chargés de tirer de l’esclavage des rois, a et de rétablir dans son ancienne liberté une « nation considérable par son antiquité, et « plus illustre encore par scs grandes actions « et par son goût exquis pour les arts et pour U les sciences. C’est la nation entière que vous « avez prise sous votre protection, et vous la « lui avez accordée pour toujours. Les villes « situées dans la Grèce même ne sont pas « plus grecques que les colonies qu’elle a fait U passer en Asie pour s’y établir. Le change- « ment de contrée n’a rien changé dans notre « origine ni dans nos mœurs. Tous tant que « nous sommes de villes grecques en Asie, « nous nous sommes fait un devoir de le dis- « puter à nos pères et à nos fondateurs en O vertu et en science. Plusieurs d’entre vous « ont vu les villes de Grèce et celles d’Asie : a toute la diOérence est que nous sommes « dans un plus grand éloignement de Rome.
« Si la différence du terroir changeait le nao tnrel, il y a longtemps que les Marseillais, « environnés comme ils sont de nations grosci sièreset barbares, auraient dd se corrompre « et dégénérer ; cependant nous apprenons « que vous en faites autant de cas et d’estime » que s’ils habitaient dans le centre même de IC la Grèce. En effet, ils n’ont pas retenu seule lement le son du tangage, l’habillement, et O tout l’extérieur des Grecs; mais ils en ont CI encore plus conservé les mœurs, les lois et 0 l’esprit, sans que le commerce des nations O voisines y ait causé la moindre altération. O Iæ mont Taurus sert maintenant de home à « votre empire. Tout ce qui est en deçà de ce « terme ne doit point vous paraître éloigné. « Partout où vos armes sont parvenues, fai- « tes-y passer aussi l’esprit et la forme de CI votre gouvernement. Que les barbares, ac- « coutumés à l’esclavage , demeurent sous « l’empire des rois puisqu’ils s’y plaisent ; les '< Grecs, dans la mMiocrité de leur fortune, « se Ibnt gloire d’imiter la hauteur de vos sen- « timents. Nés et nourris dans la liberté, ils U savent que vous ne leur ferez pas un crime
0 d’en être jaloux à votre exemple. Autrefois CI leurs propres fbrees suffisaient pour leur as- (I surer l’empire : maintenant ils souhaitent « que les dieux le fassent subsister perpétuelle lement ou ils l’ont placé. Il leur suffit que « vous protégiez par vos armes leur liberté, U qu’ils ne sont plus en état de défendre par « les leurs. Mais, dit'On, quelques-nines de s ces villes ont favorisé Antiochus. Les autres
< n’avaient-elles pas de même favorisé Phi-
< lippe, et les Tarentins Pyrrhus? Pour ne
1 point citer ici d’autres peuples, Carthage, « votre ennemie et votre rivale, jouit de sa
< liberté et de ses lois. Considérez, messieurs, « à quoi cet exemple vous engage. Accorde- « rez-vousà l’ambition d’Euméne, qu’il me a pardonne ce terme, ce que vous avez refusé « à votre juste indignation? Pour nous Rhoa diens, dans celte guerre et dans toutes celle les que vous avez faites daus nos contrées,
<c nous avons tâché de remplir le devoir de a bons et fldéles alliés ; c’est à vous de juger a si nous y avons réussi. Maintenant qu’on n jouit de la paix, nous prenons la liberté de « vous donner un conseil qui ne peut tourner
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« qu’à voire gloire. Si vous le suivez, il mon- « trera à l'univers que vous savez plus nobleo ment encore user de la victoire que la rcm- « porter. i>
On ne put pas ne point applaudir à un tel discours. Il parut vérilablement digne de la grandeur romaine. Le sénat se trouva ici comme partagé el combatlu par deux sentiments et deux devoirs dont il sinitait toute rimporlancc et la justice, mais qu’il était difllcile de réunir dans eetlc occasion. D’un côté, la reconnaissance pour les services d’un roi qui s’était altaché à eux avec un zèle constant et une ndélité inviolable faisait beaucoup d’impression sur leur esprit; d’un autre , la gloire de paraître n’avoir entrepris une guerre dangereuse , que pour rendre aux villes grecques leur liberté , les piquait vivement. Il faut avouer que les motifs étaient puissants de part et d’autre. La Grèce entière rétablie dans la jouissance de sa liberté et de ses lois . après la défaite de Pliilippe , avait acquis aux Romains une répulalion que nul triomphe ne pouvait égaler : mais il était dangereux de mécontenter un prince aussi puissant qii’Kuméne , et rinlérèl du peuple romain demandait qu’il cngage.àt les autres rois dans son parti par l’attrait et l’espoir de la récompense. La prudence du sénat sut concilier ces deux devoirs.
On fit entrer les ambassadeurs d’Anliochus après ceux des Rhodiens. Ils se bornèrent à demander qu’il plût au sénat de ratific>r la paix que L. Scipion leur avait accordée. Il le fit ; et quelques jours après elle fut au.ssi ratifié dans l’assemblée du peuple.
Les ambassadeurs des villes d’Asie furent aussi entendus. On leur répondit que le sénat enverrait, selon sa coutume, dix commissaires pour discuter et régler les affiiires d’Asie. On leur déclara en général que la Lycaonie, les deux Phrygies cl la Mysic seraient à l’avenir sous la dépendance du roi Eumène. On adjugea aussi la Lycic aux Rhodiens, avec la partie de la Carie la plus voisine de Rhodes , et une portion de la l’isidie. On exceptait, pour l’un et pour l’autre, les villes qui étaient libres avant le combat livré contre Antiochus. Il fut ordonné que les autres villes de l’.\sie qui avaient payé tribut à Attalc le paieraient aussi
à Eumène; que celles qui avaient été tributaires d’Antiochus demeureraient libres et exemptes de toute contribution,
Eumène et les Rhodiens parurent Irès-contents de ce sage règlement. Les Rhodiens demandèrent par grâce qu’on accordât aussi la liberté aux habitants de Soles , ville de Cilicic, originaires comme eux d’Argos. Le sénat , après avoir consulté les ambassadeurs d’Antiochus sur cet article , représenta aux Rhodiens l’cxtréme opposition que ces ambassadeurs avaient témoignée à leur demande, parce que Soles , située au delà du mont Tau- , rus, n’était point comprise dans le traité ; que néanmoins, s’ils croyaient l’honneur de Rhodes intéressé à cette demande , il ferait de nouveaux efforts pour vaincre cette répugnance. Les Rliodicns , renouvelant leurs actions de grâces pour les bienfaits et la bonté du peuple romain à lenr égard, répondirent qu’ils étaient bien éloignés de vouloir troubler la paix , et se retirèrent fort contents.
L’honneur du triomphe fut accordé par les Romains à Êmilius Régillus, qui avait remporté une vicloire navale sur l’amiral de la llollc d’.Vnliocbus, cl, à plus juste titre encore , à L. Scipion , qui avait vaincu le roi en personne. Il prit le surnom d’Asiatique , pour ne point céder à son frère , qui avait pris celui d'Africain.
Ainsi fut terminée la guerre contre Antioclius, qui ne fut pas de longue durée, coûta peu de sang aux Romains , et contribua pourtant beaucoup à ragrandissement de leur empire. Jlais en même temps cette victoire contribua aussi d’une autre manière au dépé- ; rissement et à la ruine de ce même empire , en introduisant à Rome , par les richesses qu’elle y fit entrer , le goût du luxe , de la mollesse et (les délices ; car c’est à cette victoire remportée sur Antiochus, et à cette conquête de l’Asie , que Pline ' attache l’époque (le la corruption (les mœurs dans la république romaine et du funeste changement qui y arriva. L’Asie, vaincue par les armes de Rome*, vainquit Rome à son tour par scs vices. Les
> Plin. lib, 13, cap. 3.
* «Armit vieil, viliis rictus csl.»
(Sk?«. de Alex.)
richesses étrangères y étonflèrent l’amour do ta pauvreté et la simplicité ancienne , qui en avaient fait l’honneur et la force ; le luxe ' , qui entra comme en triomphe à Rome avec les superbes dépouilles de l’Asie , traînant à sa suite tons les désordres et tous les crimes , y Gt plus de ravage que n’auraient pu faire les années les plus nombreuses , et vengea ainsi l’univers vaincu.
Réflnions ur la condalie dn Romiloi à l'ésard dci ré~ publiques grecques et des rois tant de l'Europe que fie l'Asie.
On commence & démêler dans les faits que j’ai rapportés jusqu’ici un des principaux caractères des Romains , qui décidera bientét du sort de tous les états de la Grèce , et qui causera dans l’univers un changement presque général , je veux dire l’esprit de domination et de souveraineté. Ce caractère ne se montre pas d'abord en entier et dans toute son étendue ; il ne se développe que peu à peu et comme par degrés ; et ce n’est que par des accroissements insensibles , mais cependant assez rapides , qu’il est enGn porté à son comble.
Il faut l’avouer, ce peuple, dans de certaines occasions , fait paraître une modération et un désintéressement qui , 6 n’en considérer que les dehors, sont au-dessus de tout ce qu’on lit dans l’histoire , et auxquels il semble qu’on ne paisse refuser son admiration. Fut-il jamais une journée plus belle et plus glorieuse que celle où le peuple romain, après avoir essuyé une longue et périlleuse guerre , avoir passé les mers et s'être consumé en frais, fait déclarer, par la voix d’un héraut dans une assemblée générale , qu’il rend la liberté à toutes les villes , et ne vent d’autre fruit de sa victoire que le doux plaisir de faire du bien à des peuples que le seul souvenir de leur ancienne réputation pouvait lui rendre chers? On ne peut lire le récit de ce qui se passa dans cette célèbre journée sans en être attendri presque
* Prima peregrloos obscena pecunia morea Intulil , et turpi fregcruol sccula luxu DhUic moles
Nailiun crimea abeat teelouiqiie Hbidioit, ex qoo Pauperlas romana péril
Sevior armis
Luxuria Incabult , vilumque alclscUur orbem.
( Jeven. Ilb. Il , tal. 0.)
jusqu’aux larmes, et sans entrer dans une espèce d’enthnnsiasme d’estime et d’admiration.
Si celte délivrance des villes grecques avait été picincmetit gratuite, qu’elle n'cûl eu d’autre principe que la générosité des Romains , et que leur conduite n’eùt jamais démenti de si beaux sentiments, rien certainement ne serait plus grand ni plus capable de faire honneur à un peuple. Mais, pour peu qu’on perce ces dehors éfdatants , on entrevoit aisément que cette prétendue modération des Romains avait des racines dans une profonde politique, sage, à la vérité , et prudente selon les régies ordinaires du gouvernement , mais bien éloignée de ce noble désintéressement qu’on fait tant valoir dans l’occasion dont il s’agil. On peut dire que les Grecs alors se livrèrent é une joie stupide, croyant être libres en effet, parce que les Romains les déclaraient tels.
Deux puissances, dans le temps dont nous parlons , partageaient la Grèce; les républiques grecques, et la Macédoine : et elles étaient toujours en guerre ; les unes pour conserver les débris de leu r ancienne liberté , l’autre pour achever de les soumelire et de se les asservir. Les Romains, parfaitement instruits de celte situation de la Gn^e, sentaient bien qu’ils n’avaient rien à craindre de ces petites républiques, affaiblies par le temps, par leurs divisions intestines, par des jalousies réciproques, et par les guerres qu’elles avaient eues à soutenir au dehors. Mais la Macédoine, qui avait des troupes aguerries, qui ne perdait point de vue la gloire de ses anciens rois, qui avait porté autrefois ses conquêtes jusqu’au bout du monde, qui conservait toujours un vif désir, quoique chimérique, de la monarchie universelle, et qui avait une alliance comme naturelle avec les rois d’Egypte et de Syrie , sortis de la même origine, et réunis par les intérêts communs de la royauté \ la Macédoine, dis-je, donnait de justes alarmes è Rome, qui, depuis la défaite de Carthage, ne pouvait plus trouver d’obstacles à ses desseins ambitieux que dans ces puissants royaumes qui partageaient entre eux le reste de l’univers , et en particulier dans celui de Macédoine, plus voisin de l’ItaUe que tous les autres.
Pour- mettre donc un contre-poids à la puissance inacédouienne , et pour enlever à Phi-
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lippe le secours qu'il se flattait de tirer de la Grèce, laquelle, en effet, aurait pu peut-être le rendre invincible aux Romains, si elle avait joint toutes scs forces aux siennes contre cet ennemi commun; dans cette vue les Romains se déclarent hautement pour ces républiques , font gloire de les prendre sous leur protection, sans autre dessein, ce semble , que de les défendre contre leurs oppresseurs ; et, afin de se les attacher par un lien plus ferme , ils affectent de leur montrer , pour récompense de la fidélité qu’elles leur garderont , la liberté , dont toutes ces républiques étaient jalouses au delà de tout ce qu’on peut dire , et que les rois de Macédoine leur avaient toujours disputée.
L’appit était habilement préparé, et il fut avidement saisi par les Grecs, qui ne portaient pas leurs vues plus loin. Mais les plus sensés et les plus clairvoyants découvrirent le péril caché sous cette amorce, et ils avertirent de temps en temps les peuples , dans les assemblée publique , de se défier de ce nuage qui SC formait en Occident, et qui bientôt, changé en un terrible orage , le submergerait tous.
Rien ne fut plus doux ni plus équitable d'abord que bi conduite des Romains. Us traitaient avec bonté le ville et le peuples qui s'étaient mis sous leur protection : ib leur donnaient du secours contre leurs ennemis ; ils s’appliquaient à pacifier leurs différends, et à faire cesser le troubles qui s'excitaient entre eux, et n’exigeaient rien de leurs alliés pour tous ces services. Par là leur autorité s’établissait de jour en jour, et préparait les peuples à une entière soumission.
En effet, sous prétexte de leur offrir leurs bons offices, d’entrer dans leurs intérêts, de les réconcilier ensemble , ils se rendirent les arbitres souverains de ceux à qui ils avaient rendu la liberté, et qu’ils regardaient en quelque sorte comme leurs affranchis. Ils envoyaient chez eux des commissaires pour enlendre leurs plaintes, pour examiner les raisons de part et d’autre , et pour terminer leurs querelles. Par rapport aux articles où ils ne pouvaient pas les accorder sur le lieu, ils les invitaient à envoyer à Rome leurs députés. Ensuite ils y citaient de plein droit ceux qui refusaient de s’accommoder, les obligeaient
d’y plaider leurs causes devant le sénat , et même d’y comparaître en personne. D’arbitres et de médiateurs, devenus juges souverains, ils prirent bientôt le ton de maîtres, regardèrent leurs arrêls comme des décisions irrévocables, trouvèrent fort mauvais qu'oii ne s’y soumit pas, et traitèrent de rébellion une seconde résistance. Ainsi il s'érigea dans le sénat de Rome un tribunal qui jugeait en dernier ressort tous les peuples et tous les rois. A la fin de chaque guerre , il décidait des peines et des récompenses que chacun avait méritées. Il ôtait au peuple vaincu une partie de scs terres pour les donner aux alliés , en quoi il faisait deux choses , et trouvait un double avantage; il atlachait à Rome des rois dont elle avait peu à craindre et beaucoup à espérer; et il en affaiblissait d'autres dont Rome n’avait rien à espérer et tout à craindre.
Nous verrons un des premiers magistrats de la république des Achtens se plaindre fortement, dans une assemblée publique , de cette injuste usurpation, demander de quel droit les Romains prenaient un si fier ascendant sur eux : si leur république n'était pas aussi libre et aussi indépendante que celle de Rome : sur quel titre celle-ci prétendait assujettir les Achéens à lui rendre compte de leur conduite ; si elle trouverait bon que les Achéens à leur tour s’ingérassent d’eutrer dans l’examen de scs affaires , et si de part et d’autre les choses ne devaient pas être égales. Toutes ces réflexions étaient de bon sens, fondées en raison, et sans réplique : la force seule donnait l'avantage aux Romains.
Ceux-ci en usèrent de même , et gardèrent la même politique à l'égard des rois. Ils s'attachèrent d’abord ceux qui étaient les plus faibles, et de qui ils avaient moins à craindre: ils leur donnaient le titre d'alliés, qui les rendait en quelque sorte sacrés et inviolables, et qui était à leur égard comme une sauvegarde contre d’autres rois plus puissants ; ils s'appliquaient à augmenter leurs revenus, et à étendre leur domaine , pour faire voir ce qu’on pouvait attendre de leur protection. C’est ce qui porta le royaume de Pergame à un si haut point de grandeur.
Dans la suite , sous divers prétextes , ils attaquèrent ces grands potentats , qui étaient
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Ips mattres de l’Europe et de l’Asie. El avec quelle hauteur les traitérent-ils , même avant la victoire ! Un puissant roi enfermé dans un cercle étroit par un simple particulier de Rome, et obligé de donner sa réponse avant que d’en sortir! quelle fierté! Mais, après les avoir vaincus, comment en usent-ils à leur égard? Ils leur ordonnent de leur donner leurs enfants et les héritiers de leur couronne pour otages et pour garants de leur bonne conduite, leur font mettre bas les armes , leur défendent de faire; ni guerre ni alliance que sous leur bon plaisir, les relèguent au delà des monts, et ne leur laissent', à proprement parler , qu'un vain titre et un fantème de royauté dépouillée de tous ses droits et de ses avantages.
On ne peut pas douter que la Providence n’eût destiné les Romains à devenir les maîtres du monde, et leur future grandeur avait été prédite par les Écritures ; mais ces divins oracles leur étaient inconnus, et d'ailleurs la simple prédiction de leurs conquêtes ne les justifiait pas. Quoiqu’il soit difficile d’assurer et encore plus de prouver qu’ils aient formé d’abord le plan de tout conquérir et de tout soumettre , on ne peut cependant disconvenir, en examinant avec attention toutes leurs démarches , qu’ils agissaient comme s’ils eussent eu ce pressentiment et qu’une espèce d’instinct les eût portés à s’y conformer en tout.
Quoi qu’il en soit , nous voyons , par l’événement, où s’est terminée cette rare modération des Romains, que l’on vante si fort! Ennemis de la liberté de tous les peuples, remplis de mépris pour les rois et pour la royauté , regardant tout Funivers comme leur proie , ils ont embrassé , par une ambition insatiable, la conquête du monde entier, ils ont enlevé sans distinction tontes les provinces et tons les royaumes , et ont renfermé sous leur domination tons les peuples ; en un mot , ils n’ont mis de bornes à leurs vastes projets que celles que les déserts et les mers les ont forcés d’y mettre
g V. — Lb COHtOL FtTLTIÜl SOUItrT LIS EtOLIIM. Les SrsiTUTis issviiST de ciuil tkaitbxiet
IIS LA PAIT OB LEVIS lAEElS. SIaeLIVS, l'aVTIB ' COESCL, SOVIET LES GaVLOIS ÜE L'AsiE. AETIOenvs. POCI PATEE AVE RolAISS LE TBIEVT, PILLE VE TiaPLB DANS L'ElTMAISE ; IL EST Tvi. EXPLI- CATION DE LA PBOPBETIE DI UaNIEL , QVI kE- OAEDE .AnTIOCBVS.
Pendant l’expédition des Romains dans l’ Asie ' , il y avait eu quelques mouvements dans la Grèce. Amynaiidre , par le secours des Eloliens , s'était rétabli dans son royaume d’Athamanie, ayant chassé des villes les garnisons macédoniennes que le roi Philippe y tenait.
Il envoya des ambassadeurs à Rome au sénat, et d’autres en Asie aux deux Scipions , qui étaient alors à Ephèse après la grande victoire remportée sur Antiochus, prmr s’excuser de ce qu’il avait employé les armes des Etoliens contre Philippe, et pour faire des plaintes contre ce prince.
Les Etoliens, de leur cûté, avaient fait aussi quelques entreprises contre Philippe , qui leur avaient assez réussi. Mais quand ils apprirent qu’Antiochus avait été défait, que l’ambassade qu’ils avaient envoyée à Rome en était revenue sans rien obtenir , et que le consul M. Fulvius marchait contre eux, alors ils entrèrent dans de véritables alarmes. Voyant bien qu’ils n’étaient point en état de résister aux Romains par la voie des armes, ils eurent encore recours aux prières ; et pour les rendre plus efficaces , ils engagèrent les Athéniens et les Rhodiens à joindre leurs ambassadeurs à ceux qu’ils envoyaient à Rome pour demander la paix.
Le consul, étant arrivé en Grèce, de concert avec les Epirotes avait formé le siège d’Ambracie , où les Etoliens avaient beaucoup de troupes , et qui se défendit vigoureusement. Mais, persua^-s qu’ils ne pouvaient pas tenir longtemps contre la puissance romaine , ils envoyèrent de nouveaux ambassadeurs au consul, avec de pleins pouvoirs de conclure le traité, à quelques conditions que ce fût. Celles qu’on leur proposait leur paraissant extrêmement dures , quoiqu’ils fassent chargés de pleins pouvoirs, ils demandèrent qu’il leur fût
• An. M. 3815; Aï. J. C. 189 - Uï. lib. 38 , B. 1-11 — Polïb. lo EicETpl. Icf . cip. *6-28.
permis de consulter encore une fois l’nssembléc. Elle leur en sut mauvais gré, et les renvoya avec ordre de Onir. Pendant l'intervalle, les ambassadeurs des Atitënieus et des llhodien.s, que le sénat avait renvoyés au consul , étaient arrivés auprès de lui. Amynandre s’y était rendu aussi. Comme il avait beaucoup de crédit dans la ville d’Ambracie, où il avait dem euré longtemps pendant son eiil, il engagea les habitants à se rendre enfln au consul. La paix fut ainsi accordée aux Etoliens. Les principales conditions du traité furent , qn’ils commenceraient par livrer aux Ilomains leurs armes et leurs chevaux ; qu'ils leur paieraient mille latents d’argent ( trois millions ) , dont moitié serait payée sur-le-champ ; qu’ils rendraient, tant aux Romains qu’à leurs alliés, tous les transfuges et tous les prisonniers; qu’ils regarderaient comme amis et comme ennemis tous ceux qui le seraient du peuple romain ; etiGn , qu’iis donneraient quarante otages au choix du consul. Quand leurs ambassadeurs furent arrivés à Rome pour y faire ratiGer le traité, ils trouvèrent les esprits terriblement indisposés conG'e les Etoliens, tant à cause de leur conduite passée que pour les plaintes que Philippe avait faites d’eux dans les lettres qu’il avait écrites à ce sujet. Le sénat enGn se laissa toucher à leurs prières, et à celles des ambassadeurs d’Athènes et de Rhodes qui les accompagnaient , et ratifia le traité aux conditions que le consul avait prescrites. On permit aux Etoliens de payer en monnaie d'or la somme à laquelle ils avaient été taxés , 'de sorte qu’une pièce d’or serait comptée pour dix pièces d’argent de même poids ; ce qai montre quelle était pour lors la proportion de l’or avec l'argent.
Le consnl Fulvius *, apr^ avoir terminé la guerre contre les Etoliens, passa à l’ile deCéphallenie, pour la soumettre. Toutes les villes, à la première sommation , se rendirent de bon gré. fl n’y eut que Samé, qui, après avoir fait sa soumission comme les autres, s’en repentit, et ferma ses portes aux Romains. Il fbilut l’assiéger dans les formes. Elle se défendit très - vigoureusement , et le consul ne put venir à bout de la prendre qu'après un siège de quatre mois.
' Liv. Ilb as. II. 2S-30.
De là il tourna vers le Péloponnèse, où ceux d’Égium et de Sparte l’appelaient pour terminer les différends qui troublaient leur repos.
De tout temps l’assemblée générale des Achéens se tenait à Egium. Philopémen, qui pour lors était en charge, entreprit de changer cet usage, et de faire tenir l’assemblée successivement dans toutes les villes qui compo.saient la ligue des Achéens; et, dès cette année-là, il l'indiqua à Argos. Le consul voulut bien s’y rendre; et, quoiqu’il penchât pour ceux d’Egiuro, dont la cause lui paraissait la plus juste, voyant que l’autre parti certainement l’emporterait, il se retira de l’assemblée sans avoir rien décidé.
L'affaire de Sparte était plus importante et plus embarrassée ' . Ceux qui avaient été bannis de cette ville par le tyran Nabis s’étaient cantonnés dans des bourgs cl des châteaux le long de la c6te, et de là inquiétaient les Spartiates. Ceux-ci, ayant attaqué de nuit un de ces bourgs nommé Las, s'en saisirent, mais en furent chassés bientôt après. Cette entreprise jeta l’alarme parmi les bannis, et les obligea de recourir aux Achéens. Philopémen , qui était pour lors en charge, favorisait sous main les bannis, et en toute occasion cherchait à diminuer le crédit et l’autorité de Sparte. Sur .son avis, on lit un décret, lequel portail que, Quintius et les Romains ayant mis sous lu protection des Achéens les bourgs et les châteaux de la côte maritime de la Laconie, et en ayant interdit l’accès aux Lacédémoniens, et ceux-ci cependant ayant attaqué le bourg nommé Las, et ayant commis des meurtres, l’assemblée achéenne demandait qu’ils lui livrassent les auteurs de celte entreprise, sans quoi ils seraient déclarés avoir violé le traité. On envoya des ambassadeurs pour leur noti- Ger ce décret. L'ne demande si Gère révolta les Lacédémoniens à un point qui ne peut s’ex- |)rimer. Ils Grent mourir sur-le-champ trente de ceux qui avaient quelque liaison avec Philopémcn et les bannis, rompirent l’alliance qu’ils avaient avec les Achéens , et envoyèrent des ambassadeurs au consul Fulvius , qui était pour lors dans Céphallénie , pour remettre
' Uv, l.b. 38. n. 30-3».
Sparte sous le pouvoir des Romains, et le prier d’en venir prendre possession. Quand les .4chéens eurent appris ce qui s’étail passé A Sparte , d’un commun accord ils lui déclarèrent la guerre, qui commença par quelques légères incursions tant par mer que par terre, la saison avancée ne leur permettant pas de rien faire déplus.
Le consul , s'étant transporté dans le Péloponnèse , entendit les deui parties dans une assemblée publique. La dispute fut vive et extrêmement èchaulïéc de part (!t d'autre. Sans rien décider sur-le-champ , il leur ordonna de mettre bas les armes , et d’envoyer leurs ambassadeurs A Rome. Ils s’y rendirent sans perdre de temps , et eurent audieix'e. La ligue des Acliéens était fort considérée A Rome; on ne voulait pas cependant mécontenter entièrement les Lacédémoniens. Le sénat rendit une réponse obscure et ambiguë (on ne la rapporte point], qui laissa croire aux Achéens qu’on leur abandonnait tout pouvoir contre Sparte , et aux Spartiates que ce pouvoir était fort restreint et limité.
Les Achéens y donnèrent toute l’étendue qu’il leur plut. Philopémen avait été continué dans la première magistrature. Sans perdre de temps , il conduisit l’armée près de Lacédémone , et Ot demander de nouveau aux habitants qu’on lui livrât les auteurs de l’entreprise contre le bourg de I.as , promettant qu’ils ne seraient point condamnés ni punis sans avoir été entendus. Sur cette assurance , ceux qu’on avait demandés nommément partirent accompagnés des plus illustres citoyens , qui regardaient leur cause comme la leur, ou plutôt comme celle du public. Quand ils furent arrivés au camp des Achéens , ils furent bien surpris de voir les bannis à la tète de l’armée. Ceux-ci , sortant du camp , allèrent A leur rencontre d’un air insultant , commencèrent par les accabler de reproches et d’injures , puis , la querelle s’échauffant , se jetèrent sur eux avec violence , et les maltraitèrent indignement. Les Spartiates imploraient en vain les dieux et les hommes . et réclamaient le droit des gens ; la multitude des Achéens , animée par les cris séditieux des bannis , se joignit A eux malgré la protection des ambassadeurs et les défenses du premier magistrat. Uix-sept
furent tués sur-le-champ A coups de pierres; soixante-trois furent arrachés ce jour-là par le magistrat A la violence de ces forcenés. Ce n’est pas qu’il eôt dessein de les sauver ; mais il ne voulait pas qu’on pût dire qu’ils avaient été mis A mort sans être écontti. Le lendemain , on les produisit devant eette multitude furieuse, qui , sans avoir daigné presque les entendre , les condamna tous , et les flt exécuter.
Il est aisé de juger quelle alarme et quelle douleur un traitement si injuste et si cruel causa dans Sparte. Les Achéens lui imposèrent des conditions comme A une ville qu’ils auraient prise de force. Ils ordonnèrent que les murs seraient renversés; que tous les soldais étrangers que les tyrans avaient tenus à leur solde sortiraient de la Laconie; que les esclaves, A qui ces mêmes tyrans avaient donné la liberté , et le nombre en était trèsgrand , seraient aussi obligés de quitter le pays devant un certain temps , sans quoi ils seraient arrêtés par les .\chéens, et vendus ou emmenés où il leur plairait ; que les lois et les établissements de Lycurgue seraient abrogés; enfin , que les Spartiates seraient associés A la ligue des Achéens , avec lesquels ils ne feraient plus désormais qu’un mémo corps dont ils suivraient les usages et les coutumes.
La destruction des murs ne coûta pas beaucoup de peine aux Lacédémoniens, et c’est par où ils commencèrent à exécuter les ordres qu’on venait de leur imposer; aussi n’était-ce pas pour eux un grand malheur. Sparte ' avait subsisté longtemps sans avoir d’autres murs ni d’autres défense que le courage de ses citoyens. Pausanias ’ dit que les murs de Sparte avaient commencé d’être bâtis ’ au temps des incur-
< « Fuerat quoodam »ioe louro Sparu. Tvranni nuper «I locia palentibus planisque objcc^ranl murum : olttora te loca el dilBcillora adUu siaUonlbus armatorum pro mu- « niioento objectif tutabantar. » (Liv. lib. Si. n. 38.)
« SpartaDt urbrre , quam aetoper armif noorourbde- « fcnderanl. lum eoolra responsa faturuni et velcrem « najorum gloriam. arnits dirfifi murorum prssidio ifH- « cludunt. Tanlùmeos degenerarhse a uiajoribus. ul quum « muUif seculif munis urbi civiuin virtus ftierit, tonc « cives sah’os se fore non eilstimaveiinl , niai iolra muros « lalerent. a (Jcstiti. lib. ii cap. 5.)
* In Achaicis, pag. 412.
s Justin marque que Sparte fut Forlifléede murs dans ic temps que Cassandre songeait à attaquer la Grèce.
sions de Démélrius, pais de Pyrrhus, mais que c’était Nabis qui ensuite les avait perfectionnés. Tite-Live dit aussi que les tyrans, pour leur propre sOreté , avaient fortifié de murs les endroits de la ville qui étaient les plus ouverts et les plus accessibles. La démolition de ces murs n’aQligea donc pas beaucoup les habitants de Sparte. Mais ils ne purent , sans une vive douleur, y voir rentrer les bannis , qui avaient causé sa perte , et qu'on en pouvait regarder comme les plus cruels ennemis. Sparte, entièrement aCTaiblie par ce dernier coup, perdit toute son ancienne vigueur, et demeura longtemps soumise et asservie aux Achéens. Ce qu’il y eut de plus funeste ‘ pour cette ville, fut l’abolition des lois de Lycurgue, qui subsistaient depuis sept cents ans , et qui avaient fait toute sa gloire et toute sa force.
Ce traitement si dur à l’égard d’une ville aussi illustre que Sparte ne fait pas honneur à Philopémen, et est, ce me semble, une grande tache pour sa réputation. Plutarque , qui le regarde avec raison comme un des plus grands capitaines de la Grèce, coule légèrement sur cette action , et n’en dit qu’un mot ; il est vrai que la cause des bannis était favorable en elle-même. Ils avaient à leur tète Agésipolis, à qui le royaume de Sparte était dû légitimement, et ils avaient tous été chassés de leur patrie par les tyrans ; mais un violement si ouvert du droit dos gens , auquel Philopémen du moins donna lieu s’il n’y consentit pas , ne peut être excusé en aucune sorte.
On voit , dans un fragment de Polybe *, que les Lacédémoniens portèrent leurs plaintes à Itome contre Philopémen , comme ayant par cette action , également injuste et cruelle , bravé la puissance de la république romaine et insulté à sa majesté. Ils furent longtemps sans être écoutés. Enfin le consul Lépidus écrivit une lettre à la ligne des Achéens*, dans laquelle il se plaignait du procédé qu’ils avaient tenu à l’égard des Lacédémoniens. Pbilopé-
> O NuUa res tânio crat damno , quàm disclpiioa Ly- N rurgl, cui per sepUogentos anooi assuererant, sublula. o { Lit, )
* Poljb. inLeg. cap. 37.
’ An. SI. 3817; «v. i. C. 1S7.
men et les Achéens envoyèrent à Rome na ambassadeur pour se disculper : c’était Nicodème d'Elée.
Dans la même campagne et presque dans le même temps que le consul Fulvius termina la guerre contre les Étoliens <, Manlius, l’autre consul , finit aussi celle contre les Gaulois. J’ai parlé ailleurs de l'irruption que ces peuples avaient faite , en différentes contrées de l’Europe et de l’Asie, sous la conduite de Brennus : ceux dont il s’agit ici s’étaient établis dans la partie de l’Asie Mineure appelée de leur nom la GaUo-Griee ou la Galatie , et formaient trois corps, trois peuples différents : les Tolisloboges , les Troemes , les Tectosages. Ils s’étaient rendus terribles è tous les peuples du voisinage, et portaient partout l'alarme et répouvante. Le prétexte pour leur déclarer la guerre était qu’ils avaient aidé de leurs troupes Antiochus. Dès que L. Scipion eut remis son armée à Manlius, celui-ci partit d’Épbèse et marcha contre les Gaulois. Eumène, dans cette marche , lui aurait été d’un grand secours ; mais il était pour lors à Rome : Attale, son frère, tint sa place et conduisit le consul. La réputation des Gaulois était grande dans tout ce pays, qu’ils avaient subjugué par les armes , et où ils n’avaient point trouvé de résistance. Manlius crut devoir prévenir ses troupes, et détruire ce préjugé avant que de les mettre en action, a Je ne m’étonne pas, d leur dit-il , que les Gaulois aient répandu la « terreur de leur nom parmi des peuples aussi « mous et efféminés que le sont ceux de l’Asie ; d leur haute taille, leur chevelure blonde et « qui pend jusqu’aux reins , leurs boucliers « d’une énorme grandeur, leurs longues « épées ; outre cela , les chants , les cris et les O hurlements qu'ils poussent en commençant « le combat , le bruit épouvantable qu’ils font « avec leurs armes et leurs boucliers , tout « cela peut être un épouvantail pour des hom- « mes qui n’y sont point accoutumés , non d pour vous, Romains, qui avez tant du fois « triomphé de cette nation. D’ailleurs vous « savez, par votre expérieuc.e, qu’après que R les Gaulois ont jeté leur premier feu , une
< Liv. Ilb. 38, n. 12-27. — Polyb. In Eiccrpl. leg. cap. 29-35
« résistance opiniâtre de la part des ennemis O émousse la pointe de leur courage aussi bien U que la foreede leurs corps ; et qu’incapablesde U souteair lea ardeurs du soleil , les fatigues , O la poussière, la soif, les armes leur tombent « des mains et qu’ils cèdent par lassitude et K par épuisement. Ne vous imaginez point que « ce soient ces anciens Gaulois endurcis â la Il fatigue et aux dangers : l'abondance du pays « qu’ils ont envahi , la douce température Il de l’air qu’ils y respirent, la mollesse’ et les U délices des peuples avec qui ils habitent , les « ont entièrement énervés. Ce ne sont plus « que des Phrygiens couverts d’armes gauloio ses ; et tout ce que je crains , c’est que la « défaite d’ennemis si peu dignes de vous ne « vous fasse pas beaucoup d’honneur. »
On avait assez généralement cette idée des anciens Gaulois, que pour les vaincre il n’y avait qu’à laisser passer leur premier feu , qui s'amortissait bientôt par la résistance ; et que , quand cette première pointe de vivacité était émoussée, il ne leur restait plus ni force ni vigueur; que leurs corps mêmes étaient incapables de supiiorler longtemps les plus légères fatigues cl de soutenir les moindres chaleurs ; qu’en un mot, comme ils étaient plus qu’hommes an commencement d’une action, ils étaient moins que femmes à la fin '. Galto$ primo impetu ftroces esse, quos susiinere salis sil.... Oallorum quidem etiam corpora inlolerantissiina laboris alque œsius fluere ; primaque forum pralia plus quàm virorum , postrema minus quàm feminarum esse.
Ceux qui connaissent mal le génie et le caractère de la nation française moderne en avaient à |)cu près la même idée; mais ce qui rient de se passer en Italie, et principalement sur le Rhin, a dù les détromper. Quelque prévenu que je sois en faveur des Grecs et des Romains, je ne sais si l’on trouve rien parmi eux qui soit au-dessus de la patience , de la fermeté , de la constance et du courage que nos Français ont fait paraître devant Philisbourg. Je ne parle pas seulement des généraux et des officiers, le courage leur est ordinaire et comme né avec eux; les simples soldats ont montré une ardeur, une intrépi-
• Ur. Hb. 10. n. sa.
dité, et même une grandeur d’âme, qui ont étonné nos généraux ; la présence de l’armée ennemie, formidable par le nombre de ses troupes, et encore plus par l’habileté et la réputation du prince qui la commande, n’a servi qu’à les animer. Pendant un siège si long et si pénible, où ils ont eu à essuyer et le feu des assiégés, <t les ardeurs du soleil, et les incommodités de la pluie, et les inondations du Rhin , il ne leur est jamais échappé aucune plainte ni aucun murmure. On lésa vus passer de longues inondations où ils avaient de l’eau jusqu’aux épaules, portant au-dessus de leurs tètes leurs habits et leurs armes ; puis marcher à découvert sur le revers des tranchées pleines d’eau,exposés à tout le feu des ennemis ; s’avancer d’un pas ferme à la tète de l’attaque ; demander à grands cris qu’on refusât à l’ennemi toute capitulation; et ne rien craindre, sinon qu’on ne leur ôtât l’occasion de signaler encore leur courage et leur zèle en prenant la ville d’assaut. Je ne dis rien ici qui ne soit connu de tout le monde. 11 faut que ces sentiments d’honneur, de bravoure, d’intrépidité, soient gravés bien profondément dans le. cœur de nos Français , pour s’ètre réveillés ainsi tout d’un coup dans une première campagne, après avoir paru comme endormis pendant vingt années de paix.
Le témoignage que Louis XV a cru devoir leur rendre est trop glorieux à la nation, et , j’ose le dire.au roi même, pour que je craigne qu’on me sache mauvais gré de l’avoir inséré ici tout entier. Si cette digression est condamnable dans un historien comme tel , il me semble qu’elle est excusable , et même louable , dans un bon Français, pénétré de zèle pour son prince et pour sa patrie.
LeTTAB DD BOI A M. LR MABÉCJIAL D’AsFELD.
Mon Cousin,
<1 Je reconnais toute l’importance du service O que vous venez de me rendre par la conquête U de Philisbourg. Il ne fallait pas moins que « votre courage et votre fermeté pour suru monter les contre-temps que les déborde- « ments du Rhin ont apportés à cette eiitre- <1 prise. Vous avez eu la satisfaction de voir
n que votre exemple a inspiré les mêmes senu timents aux ofTicicrs et aux soldats. Je me 0 suis fait rendre compte, jour par jour, « de tout ce qui s’est passé et j’ai ton- B jours remarqué qu’à mesure que les dif- B Acuités augmentaient, soit par la crue des « eaux , ou par la présence des ennemis et « par le feu delà place, l’ardeur et la patience « de mes troupes redoublaient dans la même « proportion. Il n’est point de succès sur le- B quel on ne doive compter avec une nation a aussi brave. Je vous charge de témoigner O aux olAciers généraux , et autres, et même « en général à l’armé»;, combien je suis con- 0 lent de tous. Vous ne devez pas douter que <( je ne sois dans les mêmes sentiments à « votre égard , la présente n’étant pas pour B autre fin. Sur ce, je prie Dieu qu’il vous ail, « mon cousin . en sa sainte et digne garde. »
M A Versailles, le 25 juillet lT3i. »
Je reviens à la suite do l'histoire. Après le discours de Manlius que j’ai rapporté, l’armée témoigna par scs cris rimpatience où elle était qu’on la menât contre rennemi. Le consul entra donc sur leurs terres. Ils ne s’étaient point attendus que lesKomains dussent jamais songer à les venir attaquer dans un pays si èiüigné, et n’avaient fait aucun préparatif j)Our les repousser. Cependant leur résistance fut assez longue et assez vigoureuse ; ils allendaienl Manlius dans des défilés, ils lui dis|>ulaient les passages, ils s’enfermaient dans leurs places les plus fortes, ils se reliraient sur des hauteurs qu’ils croyaient inaccessibles. Le consul, sans se rebuter, les suivit cl les força partout. Il les attaqua séparément, il prit leurs villes, il les battit plusieurs fois. J’épargne au lecteur un détail peu inlérc'ssant, et qui pourrait lui paroitre ennuyeux. Les Gaulois furent enfin obligés de se soumettre cl de se tenir lenfermés dans le pays qui leur fut assigné.
Par cette victoire , les Romains délivrèrent route la contrée de la terreur continuelle qu’y causaient ces barbares, qui, jusque-là , n’avaient fait que harasser et ])iller leurs voisins. La tranquillité se trouva tellement rétablie de ce cùtè là . que l’enipirc des Romains y fut
fixé entre la rivière d’IIalys d’une part, et le mont Taurus de l’autre , et que les rois de Syrie furent exclus pour toujours de toute l’Asie Mineure '. On prétend qu’Antiochus dit un jour à ce sujet qu’il avait bien de l’obligation aux Romains do l’avoir déchargé des soins et des peines que lui aurait donnés le gouvernement d’un pays si étendu *.
Fulvius, l’un des deux consuls’, retourna à Rome pour présider à l’assemblée. Le consulat fut donné à M. Yalérius Mcssala , et à C. Livius Salinator. Dès que l’assemblée fut finie, Fulvius retourna dans Sa province. On lui continua, aussi bien qu’à Manlius son collègue, le commandement des armées pour un an, en qualité de proconsul.
Manlius s’était rendu à Ephèse pour régler avec les dix commissaires nommés par le sénat , les affaires les plus importantes qui avaient donné lieu à leur commi.ssion. Le traité de paix avec Antiochus fut confirmé, aussi bien que celui que Manlius avait conclu avec les Gaulois. Ariarathe, roi deCappadoce, avait été condamné à payer aux Romains six cents talents (six cent mille écus ) pour avoir donné du secours à Antiochus. Ils furent réduits à la moitié, à la prière d’Eumène , qui devait ! épouser sa fille. Manlius fit présent à Eumène de tous les éléphants qu’Antiochus , splon le traité , avait livrés aux Romains. Il repassa en Europe avec scs troupes , après avoir donné audience aux députés des villes et réglé leurs principales difficultés.
Antiochus était fort embarrassé à trouver l’argent * qu’il fallait payer aux Romains. Il alla faire im tour dans les provinces d’Orient pour recueillir le tribut qu’elles lui devaient, et laissa la régence de la Syrie, en son absence, à son fils Séleucus, qu’il avait déidaré son héritier présomptif. Quand il fut dans la province d’Elymaldc, il apprit qu’il y avait un graud trésor dans le temple de Jupiter-Bélus.
* Giccr. Orat. pro Dcjol. q. 36. » Val. Mai. Ub. 4, cap. 1.
> R Antioduifi mngnus .... dircreest solilu» , benlgnè « sibi à populo mm-ino r»Si* fat liim . quù.l nimis niagnA <r prüourcitHjnc litcralus , oiodicb regiii lermiiils ulerva Uir. » (GiC. )
> An. M. 3hi6; av. J. C. 189, - Liv. Ub. 38. n. 38.
* An. M. 3817; av. J. G. 187 Üiod. in Eicorpl. pag. 298 - Jusiio lib. 32. cap.2. — llleron.in Dan cap.ll.
la tentation était violente pour un prince qui avait peu de religion, et qui se trouvait dans un extrême besoin. Sous un faux prétexte que les babilanis de celte province s'étalent révoltés contre lui, il entra de nuit dans le temple, et en enleva toutes les richesses, qui y étaient gardées religieusement depuis un fort long temps. Le peuple , irrité de ce sacrilège , se souleva contre lui, et l’assomma avec toute sa snite. Anrélius Victor dit ’ qu’il fut tué par quelques-uns de scs propres ollicicrs , qu’il avait battus un jour qu’il était ivre.
C’était un prince fort louable pour son bumanité, sa clémence et sa libéralité. L'n décret qu’on rapporte de lui , par lequel il permettait-à ses sujets et même leur commandait de ne point obéir à ses ordonnances si elles se trouvaient contraires é la disposition des lois, marque qu’il avait un grand respect pour la justice. Jusqu’é l’âge de prés de cinquante ans, îl s’était conduit dans ses affaires avec une • valeur, une prudence et une application qui ^avaient fait réussir toutes ses entreprises, et lui avaient mérité le titre de grand. Mais , depuis ce temps, sa sagesse et son application avaient fort décliné, et scs affaires avaient pris Je même train. Sa conduite dans la guerre contre les Romains, le peu d’usage ou plutôt le mépris qu'il fît des sages conseils d’Aunibal, la paix honteuse qu’il fut obligé d’accepter, ternirent tout l’éclat de ses premiers succès ; et sa mort causée par une entreprise impie et sacrilège , laissa à son nom et à sa mémoire «me tache ineffaçable.
Les prophéties du chapitre onzième de l)an’iel, depuis le dixiéme verset jusqu’au dixneuvième , regardent les actions de ce prince, et ont eu toutes leur accomplissement.
Xcs enfants du roi du Septentrion, animes par tant de perles *, lèveront de puissantes armées ; et l’un deux ( Antiochus-le-<jrand ) marchera avec une grande vitesse comme un torrent qui se déborde ; il reviendra ensuite, et, étant plein d'ardeur, il combattra contre les forces de iÉggpte. Ce roi du Septentrion était Sélcucus Callinicus, qui laissa en mourant deux enfants, Séleucus Céraunus, et Antioebus
* Dt VtrlslUustr. cap. 51.
surnommé depuis le Grand. Le premier ne régna que trois ans : Antiochus, son frère, lui succéda. Après avoir pacifié les troubles de som royaume , il fll la guerre à Ptolémée l’Iiilopator, roi du Midi, c’est-à-dire de f Egypte; lui enleva la Célésyrie, qui lui fut livrée par Théodole, gouverneur de celte province ; battit les généraux de Ptolémée aux déOlés pri>s de Bérite ; se rendit maître d’une partie de la Phénicie. Ptolémée alors chercha à l’amuser par des propositions de paix. L’hébreu est encore plus expressif : Il viendra : c’est Anliochus. Il inondera le pays ennemi. Il passera le Liban. Il s'arrêtera pendant qu’on lui fera des propositions de paix. Il ira avec ardeur jusqu'aux forteresses , c’est-à-dire jusqu’aux frontières de l’Egypte. La victoire que. Ptolémée remporta est bien clairement désignée dans les versets suivants.
Le roi du Midi', étant attaqué, se mettra en campagne et combattra contre te roi du .Septentrion ; il lèvera une grande armée , et des troupes nombreuses lui seront livrées entre les mains. Ptolémée Philopator était un prince mou et efféminé. Il fallut l’exciter , le piquer, et comme le tirer de son assoupissement, pour le faire penser à prendre les armes et à repousser l’ennemi , qui était sur le point d’entrer dans son pays : provocatus. Il se mit enfin à la tête de ses troupes, et, par la valeur et la bonne conduite de ses généraux , il remporta sur Antiochus la célèbre victoire de Raphia.
Il en prendra un très-grand nombre', et son cœur s’élèvera. Il enfera passer plusieursmiU liersaufil de l'épée;maisil neprévaudra point. Antiochus perdit plus de dix mille hommes d’infanterie, et trois cents de cavalerie ; et l’on fit sur lui quatre mille prisonniers. Philopator, étant allé, après sa victoire, à Jérusalem , eut l’audace de vouloir entrer dans le lieu saint : .son cœur s'élèvera; et, de retour chez lui, il traita les Juifs avec une hauteur et une cruauté inouïes. Il aurait pu dépouiller Antiochus de ses états , s’il avait su profiter d'une si belle victoire. Il se contenta de recouvrer la Célésyrie et la Phénicie, et se replongea avidement
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dans ses débauches ; mais il ne pre'vaudra point.
Car le roi du Septentrion' viendra de nouveau; il assemblera encore plus de troupes qu auparavant , et, après un certain nombre d'années; il s'avancera en grande hâte avec une armée nombreuse et une grande puissance. Aiitiochus , ayant terminé la guerre qu i! avait au delà de l'Euphrate , assembla dans CCS provinces une armée prodigieuse. Quatorze ans après la lin de la première guerre, voyant que Ploléniée Épiphane, qui n'avait alors que quatre ou cinq ans, venait de succéder 4 Philoi)ator son père, il se joignit à Philippe, roi de Macédoine, pour dépouiller le roi pupille. .Vyant vaincu Scopasà Panium, vers la source du Jourdain, il se rendit maître de tout le pays que Philopalor avait conquis par la victoire remportée à Raphia.
En ce* temps-là' , plusieurs s’élèveront contre le roi du Midi. Cette prophétie se vérifla par la ligue des rois de Macédoine et de Syrie contré le jeune roi d'Égypte; par la conspiration d’Agathocle et d'Agalhoclée pour la régence; et par celle de Scopas, qui voulait lui ôter la couronne et la vie. l.es enfants des prévaricateurs de votre peuple { l'ange Gabriel parle à Daniel ) seront exaltés pour accomplir la prophétie, et ils tomberont. Plusieurs Juifs apostats, pour complaire au roi d'Egypte , Grent tout ce qu'il souhaita d eui , même contre les saintes ordonnances de la loi, et par ce moyen devinrent fort puissants auprès de lui, mais leur crédit ne dura pas longtemps. Quand Antiochus fut rentré en possession de la Judée et de Jérusalem, il extermina ou chassa du pays tous ceux du parti de Ptolémée. Par cet assujettissement des Juifs à la domination des rois de Syrie se préparait l'accomplissement de la prophétie , qui marquait les maux que devait faire à ce peuple Antiochus Epiphane, Ois d'Antiochus-le-Grand : ce qui en Ot tomber un grand nombre dans l'apostasie.
Le roi du Septentrion viendra^, il fera des terrasses, et il prendra les villes les plus fortes : les bras du Midi n'en pourront soutenir
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8 y. lô.
V effort; les plus vaillants d'entre eux s'élève- | ront pour lui résister, et ils se trouveront sans force. Il fera contre le roi du Midi' tout ce qu'il lui plaira, et il ne se trouvera personne qui puisse subsister devant lui. Il entrera dans la terre si célèbre, et elle sera consumée par fui. Antiochus, après iivoir battu l'armée d’Egypte à Panium, assiégea et prit, premièrement Sidon, ensuite Gaza, et après cela toutes les autres villes de ces provinces , sans que les troupes choisies qu'envoya contre lui le roi d’Egypte pussent l’cn empêcher. Il fit tout ce qu'il lui plut dans la Célésyrie et dans la Palestine, et personne ne lui put résister. En faisant la conquête de la Palestine il entra dans la Judée, terre célèbre, ou, selon l’hébreu , ferre désirable. Il y établit son autorité, et l’y affermit en chassant du château de Jérusalem la garnison que Scopas y avait mise. Cette garnison s’étant si bien défendue , qu' Antiochus fut obligé d'y faire venir toutes ses forces pour en venir à bout, et le siège tirant en longueur, le pays fut ruiné et consumé par le séjour que l’armée fut obligée d’y faire.
Il s'affermira dans le dessein de venir ett Égypte avec toutes les forces de son royaume. Il feindra de vouloir agir de bonne foi avec lui; il lui donnera sa fille enmariage, dans le dessein de la corrompre ; mais son dessein ne lui réussira pas , et elle ne sera point pour lui. Antiochus, voyant que les Romains prenaient la défense du jeune Ptolémée Épiphane, crut ne devoir mieux faire que d’endormir le jeune roi en lui donnant sa fille en mariage , dans le dessein de la corrompre, et de la porter à trahir son mari ; mais son dessein ne lui réussit pas. Quand elle se vit femme de Pto— lémée, elle abandonna les intérêts de son père, et embrassa ceux de son mari. De là vient que nous la voyons jointe à lui ’ dans l’ambassade d’Égypte à Rome pour féliciter les Romains de la victoire d’Acilius sur son père aux Thermopyles.
Il tournera ses efforts * contre les îles, et il
> cLcgaUtbPlolcinxortCleopatrt. regibuf Ægypll.
a grUuluiM qu6d Manlut Acllius coasul Amiochum rea gem Or»cl»eipuIiiiel,ïenerBol.» (Liv. 11b. 37, n. 3.)
en prendra plusieurs. /> prince fera cesser la honte dont Aiiliochus l’avait chargé, et la fera retomber sur lui. Ântiochus ayant mis fln à la guerre de Ccicsyric et de Palestine, envoya scs deux fils avec l’armée de terre à Sardes : il se mit lui-méme sur la flolte, et alla dans la mer Egée, où il prit plusieurs Iles, et étendit entréraement sa domination de ce cAté-là. Mais It prince du peuple, à qui il avait fait insulte par cette invasion, c’esl-A-dire L. Scipion le consul romain , fil retomber l’affront sur lui, en le battant au mont Sypile , et le chassant entièrement de l’Asie Mineure.
Il reviendra dans les fortifications ‘ , ou dans les terres de son empire. Il y trouvera un piège; il tombera enfin, et il disparaîtra pour jamais. Antiochus, après sa défaite, retourna à Antioche, la capitale et la forteresse de son royaume. Il alla bientét après dans les provinces de l'Orient amasser de l’argent pour payer les Romains. Ayant pillé le temple de l’Elymalde, il y périt misérablement.
Telle est la prophétie de Daniel, qui regarde Antiochus , que j’ai rapportée ordinairement selon le texte hébreu. 11 peut y avoir quelques termes obscurs, douteux, difllciles à expliquer , cl sur lesquels les interprètes varient , j’en conviens. Mais le gros et le fond de la prophétie peut-il paraître obscur cl incertain? lin esprit raisonnable peut-il, en faisant usage de sa raison, attribuer une telle prédiction ou au pur hasard, ou aux conjectures d’une prudence et d’une sagacité humaine? Toute autre lumière que celle qui vient de Dieu peutelle pénétrer ainsi dans l’obscurité de l’avenir, et en marquer les événements d’une manière si détaillée et si précise? Pour ne point parler de ce qui est dit ici de l’Egypte, Séicucus Callinicus, roi de Syrie, en mourant, laisse deux enfants. L’atné ne règne que trois ans , sans faire parler de lui ; le prophète n’en dit rien. L’autre est Antiochus, surnommé le Grand , à cause de ses grandes actions ; le même prophète noos peint en abrégé les principales circonstances de sa vie, ses entreprises les plus importantes, et le genre même de sa mort. Ou y voit ses expéditions dans la Célésyrie et la Phénicie, dont il assiège et prend
plusieurs villes ; son entrée à Jérusalem , qui est désolée par le séjour de ses troupes ; la conquête qu’il fait d’un grand nombre d’îles ; le mariage de sa 011e avec le roi d’Egypte, qui ne réussit pas selon ses desseins ; sa défaite par le consul romain ; sa retraite à Antioche ; et enfin sa mort funeste. Ce sont li comme les gros traits du portrait d’Antiochus, et qui ne peuvent convenir qu’à lui seul. Est-il possible que le prophète les ait jetés au hasard dans la peinture qu’il nous en a laissée? Les faits qui marquent l’exécution de la prophétie sont tous rapportés par des auteurs païens et non suspects , et qui ont vécu plusieurs siècles après le prophète. Il faut, ce me semble , renoncer non-seulement à la religion, mais à la raison , pour refuser de reconnaître dans des prédictions de ce genre l’opération d’un être souverain, à qui tous les siècles sont présents, et qui gouverne le monde avec un pouvoir absolu.
8 VI. — SÉLECCDSPhILOPATOB iCCCKDBA SOS PC.ItE ÀSTiocat's. CoHMEScevHST ne bEgse or Ptolé- MBB EpIFBASB BS ÉoVPTB. DiTBBSBS AMSASSAOBS ESTOYt.FJ ACX AcateSS BT AUX ROHAISS. PlAISTKS cosTBB Philippe. Robe esvoib des comssAiBEs POOB EXAIUSBE CBS PLAISTES, ET POCB PBESDBE At'SSl COSSAISSASCE DU MAUVAIS TBAITBMEST FAIT
A Spabte pab Lks Acbéess. Suite de cette dbrsiEbb affaibb.
Après la mort d’Anlioclius-lc-Grand ', Séleucus Philopator, l’aîné de ses fils, qu’il avait laissé à Antioche en partant pour les provinces d’Orient, lui succéda. 11 vécut dans l’obscurité et le mépris, à cause de la misère oii les Romains avaient réduit cette couronne, et du tribut exorbitant de mille talents * par an qu'il fut obligé de payer pendant tout le cours de son règne, en vertu du traité de paix fait entre son père et eux.
Ptolémte Epiphane régnait alors en Egypte Dès le commencement de son règne, il avait envoyé un ambassadeur en Achaïe pour renouveler l’alliance que le roi son père avait fiiite autrefois avec les Achéens. Ceux-ci
' An M.MI7. ; ev. J. C. IS7. - AppUn. In 8jr. p«K. U6.
F Trois mUlioDS. = Vlille tolenU d'Italie, près de sept millions de Irancs. R. B.
s Polyb. in Ewerpt. leg. cap. 37.
ncceplùretit la proposilion avec joie, cl dépulèrcDt au roi, pour cc sujet, Lj cortas, père de Polybe riiistorien, avec deui autres ambassadeurs. L’alliance renouvelée, Philopémen, qui élait alors en charge, ayant donné un repas à l’ambassadeur de Ptolémée, la conversation tomba sur ce prince. Dans l’éloge qu’en fil l’ambassadeur, il s’étendit beaucoup sur la dextérité qu’il faisait paraître à la chasse, sur l’adresse avec laquelle il maniait un cheval , sur la vigueur et la force avec laquelle il se servait de ses armes ; et pour faire voir combien cc qu’il disait était vrai, il dit que cc prince, en chassant, avait, de dessus sou cheval, tué un taureau sauvage d’un coup de trait.
La même année qu’Antiochus mourut, Cléopâtre sa fille , reine d’Égypte , accoucha d’un fils, qui régna après Épiphane son père , sous le nom de Ptolémée Philomélor.
Tout l’empire manifesta une grande joie à cette naissance'. La Syrie se distingua entre toutes les provinces, cl les plus considérables du pays allèrent pour cc sujet en grand équipage à Alexaudriei Joseph dont j’ai parlé ailleurs, qui était receveur général de ces provinces, trop ègé pour faire ce voyage, y envoya en sa place le plus jeune de ses fils , nommé Ilyrcan, qui avait beaucoup d’esprit et beaucoup d’agrément dans les manières. Le roi et la reine le reçurent très- favorablement, et lui firent l’honneur de le faire manger à leur table. Dans un de ces repas, les convives, qui le méprisaient comme un jeune homme sans esprit et sans expérience, mirent devant lui les os des viandes qu’ils avaient mangé-es.Un bouffon, qui faisait rire le roi par ses bons mots , lui dit : « Vouifvoyez,sire, la quantité d’os qu’il y a de- « vaut Hyrcan , et vous pouvei juger parlé de « quelle sorte son père ronge toute la Syrie. » C(!3 paroles firent rire le roi, et il demanda à Hyrcan d’où venait donc qu’il avait devant lui une si grande quantité d’os, o II ne faut pas, n sire , lui répondit-il , s’en étonner : car les <i chiens mangent les os avec la chair, comme « vous voyez qu’ont fait ceux qui sont à la la- 0 ble de votre majesté, en montrant les autres ; « mais les hommes se contentent de manger 0 la chair, et laissent les os, comme j’ai fait. »
Les moqueurs pour lors furent moqués, et demeurèrent muets et confus. Quand le jour où l’on devait faire les présents fut arrivé, comme Hyrcan avait répandu le bruit qu’il n’avait que cinq talents ' à offrir, on s’attendait qu’il serait fort mal reçu du roi, et l'on s’en faisait un plaisir par avance. Les plus grands présents que firent tous les autres ne montèrent pas à plus de vingt talents Mais Hyrcan offrit au prince cent jeunes garçons qu’il avait achetés, bien faits et bien vêtus, qui lui présentèrent chacun un talent ; et à la reine cent jeunes filles très-bien parées, dont chacune fit aussi un pareil présent à cette princesse. Toute la cour fut extraordinairement étonnée d’une si grande et si surprenante magnificence. Le roi et la reine renvoyèrent Hyrcan comblé de marques d’amitié et de bonté.
Dans les premières années", Ptolémée Épiphane gouverna d’une manière qui lui attira l’approbation et les applaudissements de tout le monde , parce qu’il suivait en tout les avis d’Arislomène , qui lui tenait lieu de père. Dans la suite, les fiatteries des courtisans, poison mortel pour les rois , l’emportèrent sur les sages conseils de cet habile ministre. Ce jeune prince lui échappa , et commença à donner dans tous les vices et dans tous les défauts de son père. Ne pouvant plus souffrir la liberté avec laquelle Aristomène lui conseillait souvent de tenir une autre conduite, il s’en défit par un breuvage empoisonné. Alors , délivré d’un censeur incommode , dont la seule vue l’importunait par les secrets reproches qu’elle semblait lui faire , il s’abandonna sans mesure à ses mauvais penchants, se livra à toutes sortes de désordres et d’excès , ne suivit plus dans le gouvernement d’autres guides que ses passions , et traita ses sujets avec une cruauté tyrannique.
Les Egyptiens , ne pouvant souffrir les violences et les injustices auxquelles ils sc trouvaient exposés tous les jours , commencèrent à cabaler, et à faire des associations contre le
■ Qnq mille 6cus.r=Cinq ulenls philéUriens valent près iJc 50 000 francs. E. B.
s Vingt mille écus. as Vingt talents philétériens, près de 200 000 francs. E. B.
> An. M. 3820; av. J. C. 181. — Diod la Eiccrpl. pag. ‘iOI.
r ~.izf . ÿ ^,l(
1 Joseph. Anliq.Jud. Ilb. 12, cap. 4.
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roi qui Ivs opprimait. Quelques personnes de In première qualité s’étant mises à leur tête , on formait déjà des complots pour le déposer, qui furent sur le point de réussir.
Pour se tirer de ces embarras il choisit pour premier ministre Polycrate , homme de cœur et de télé , qui avait une grande cipérienec des affaires , tant en pais qu’en guerre : car il était déjà parvenu nu généralat sous son père , et s’était trouvé, en celte qualité , à la bataille de Raphia , au gnin de laquelle il avait beaucoup contribué. Il avait eu ensuite le gouvernement de file de Cypre; et s’étant rencontré à Alexandrie lorsqu’un y découvrit la conspiration de Scopos, il avait beaucoup aidé à sauver l’état.
Avec l’aide de cet habile ministre', Ptolémée vint à bout des rebelles. Il obligea leurs chefs, qui étaient les plus grands seigneurs du pays , à capituler, et à se soumettre à certaines conditions. Mais quand il les eut en son pouvoir, il leur manqua de parole; et après avoir exercé sur eux plusù.'urs cruautés , il les fit tous mourir. Cette lâche perfidie le jeta dans de nouveaux embarras, dont l’habileté de Pulycrate le tira encore.
Il parait que la ligue des Achéens , dans le temps dont nous parlons ici , était fort puissante et fort considérée. Nous avons vu que Ptolémée , dès le commencement de son régne , s’était empressé de renouveler avec eux l’ancienne alliance. Dans les dernières années il voulut le faire encore tout de nouveau. Il uflTrit à la république six raille boucliers et deux cents talents d'airain. On accepta ses offres , et on députa vers lui Lycortas , cl deux autres Achéens , pour le remercier de ses présents, et pour renouveler l’ulliancc. Ils revinrent bientôt après avec l’ambassadeur de Ptolémée pour faire ratifier le traité. Le roi Eumène leur envoya aussi des ambassadeurs pour le même sujet ' ; et il offrait sixvingts talents ( six-vingt mille écus ), dont l’inlérét serait destiné à l’entretien de ceux qui composaient le conseil public. Il en vint d’autres encore de Séleucus , qui , au nom de
‘ Poljb. In Eicerpl. Icg. p«g. 113.
> An. M. 3821 ; >t. l. G. 183.
s An. M. 3818; ay. J. G. 186.— PoIjb. in Excerpt. leg. ya;> 11 , pag. 850-8j2.
leur maître offrirent dix vaisseaux armés en guerre, et qui demandèrent que l’ancienne alliance faite avec ce prince fût renouvelée. L’ambassadeur que Philopémen avait envoyé à Rome pour se disculper en était revenu , et demandait d’étre entendu pour rendre compte de sa commission.
Pour toutes ces raisons on convoqua une grande assemblée. Le premier qui y entra fut Nicodème d’Élée. Il fit le rapport de ce qu’il avait dit dans le sénat romain sur l'affaire de Lacédémone , et de ce qui lui avait été répondu. On jugea par les réponses , qu’à la vérité le sénat n’était content ni de la destruction du gouvernement de Sparte , ni du démolissement des murs de cette ville, ni du meurtre des Spartiates , mais qu’il n’annulait rien de ce qui avait été statué : et comme il ne se rencontra personne qui parlai pour ou contre les réponses du sénat . il n’en fut plus fuit mention pour lors; mais cette même affaire sera fort agitée dans la suite.
On donna ensuite audience aux ambassadeurs d’Eumène. Après qu’ils eurent renouvelé l’alliance faite autrefois avec Attale, père du roi , et qu’ils curent proposé les offres que faisait Eumène de six-vingts talents, ils vantèrent fort la bienveillance et l’amitié qu’avait leur maître pour les Achéens. Quand ils curent fini , Apollonius de Sicyoïie se leva , et dit que le présent que le roi de Pergame offrait, à le regarder en lui-mérae, était digne des Achéens -. mais que , si l’on faisait attention au but qu’Euméne se proposait , et à l’utilité qu’il se promettait de tirer de sa libéralité, la république ne pouvait accepter ce présent sans se couvrir d’infamie , et sans commettre la plus grande des prévarications ; car enfin , puisque la loi défendait à tout particulier, soit du peuple, soit d’entre les magistrats, de rien recevoir d’un roi , sous quelque prétexte que ce fût, la trangression serait beaucoup plus criminelle si la république en corps acceptait les offres d’Eumène : qu’à l’égard de l’infamie, elle était sensible et sautait aux yeux ; car quoi de plus honteux pour un conseil que de recevoir d’un roi, chaque année, de quoi se nourrir, et de ne s’assembler pour délibérer sur les affaires publiques qu’en qualité de $<'s pensionnaires , cl sortant , pour ainsi dire , de
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sa (aille , aprfs avoir avalé l’amorce ‘ qui cachait rhanicçnii ? Mais que ne devait-on point fraimlrc des suites de cette coutume, si elle s’eiatilissait ! qu’après Euméne, Prusias ne manquerait pas aussi de faire des largesses , et Scleucus après Prusias : que les intérêts des rois et’eeui des républiques étant d'une nature toute différente , et dans eellesci les délibé-rations les plus importantes roulant presque toujours sur des contestations qu’on avait avec les rois . Il arriverait nécessairement de deiu choses l'une, ou que les Acliéens feraient l'avaïuage de ces princes au préjudice de la nation , ou qu’ils se rendraient coupables d’une noire ingraliluile envers leurs bienfaiteurs. Il tinit en exhortant les Achéens i refuser le présent qu’on leur offrait . cl il ajouta qu’ils ne devaient pas savoir bon gré à Euméne d’avoir voulu tenter leur lldélité par une offre de cette nature. Son avis fut suivi : tous rejetèrent avec de grands cris la proposition du roi de Pergame, quelque éblouissante que fût l’offre qu'il faisait d’une si grande somme d’argent.
On appela ensuite Lycortas et les autres ambassadeurs qui avaient été envoyés û Ptolémée, et l'on Gl la lecture du décret fait par ce prince pour le renouvellement de l’alliance. Aristène, qui présidait à l’assemblée, ayant demandé quel était le traité qu’on prétendait renouveler, car on en avait fait plusieurs avec Plolémée sous des clauses trèsHdifférenlcs, et personne n’ayant pu répondre à sa demande, la décision de cette affaire fut remise à un autre temps.
Enffn, on donna audience aux ambassadeurs de Séleucus. On renouvela l’alliance qu’on avait faite avec lui , mais on ne crut pas devoir accepter pour lors les vaisseaux dont il faisait présent.
L’état de la Grèce n’était point tranquille*, et l’on portait de toutes parts à Borne des plaintes contre Philippe. Le sénat nomma trois commissaires, dont Q. Cécilius était le
> Par f«Uf eipre«ion , Pol jbe voulait marquer qu'une telle pèn^ioD ëtaiteomme une amoree qui eouvrait l'hameeon , e'està dire le desseiu qu'avait Euméne de s'asservir tous ceux qui composaient le conseil. KaraTrtrT&ixÔTar oi-.v'- 'lArao.
• \il. M. Wl»; av. J.C. tas.
principal, pour aller prendre connaissance de CCS affaires sur les lieux mêmes.
Philippe' conservait toujours dans le cœur un vif ressentiment contre les Romains, dont il croyait avoir un juste sujet d’être mécontent pour bien des choses, mais surtout parce que dans le traité de paix on ne lui avait pas laissé la liberté de sévir contre ceux de ses sujets qui l’avaient abandonné pendant la guerre. On avait tâché de le consoler, en lui permettant d’attaquer l’Alhamanie et Amynandre, son roi, en lui abandonnant quelques villes de Thessalie dont les Étoliens s’étalent emparés, en laissant sous sa domination Dé-, métriade et toute la Magnésie, et en ne l’empêchant point de se rendre maître de plusieurs villes dans la Thrace ; ce qui l’avait un peu apaisé. 11 songeait toujours néanmoins à pro— Gtcr du repos que lui laissait la paix pour sc préparer a faire la guerre quand il en trouverait une occasion favorable. Les plaintes qu’on avait portées contre lui à Rome, et qu’on y avait écoutées, renouvelèrent tous ses anciens mécontentements.
Quand les (rois commissaires furent arrivés à Tempé de Thessalie, on y convoqua une assemblée où comparurent, d’un côté, les ambassadeurs des Tbessalicns, des Perrhèbes et des Athamanes, et, de l’autre, Philippe, roi de Macédoine ; démarche fort mortiGante déjà en soi-même pour un prince aussi puissant que lui. Les ambassadeurs exposèrent les divers sujets de plaintes qu’ils avaient contre Philippe, plus ou moins fortement, chacun selon son caractère et son génie. Les uns, après s’étre excusés de ce qu’ils étaient obligés de plaider contre lui en faveur de leur liberté, le priaient de se montrer à leur égard plutôt ami que maitre, et d'imiter la conduite du peuple romain, qui aimait mieux s’attacher les alliés par l’amitié que par la crainte. Les autres, moins retenus et moins mesurés, lui reprochaient en face ses injustices, ses violences, scs usurpations : représentaient aux commissaires que, s’ils n’y apportaient un prompt remède, ce serait en vain qu’on aurait vaincu Philippe et rendu la liberté aux Grecs voisins de la Macédoine ; que ce prince, comme un
< Uv. lib. a», n. 23-29.
conrsicr fougueux ne pouvait t'Irc retenu que par un mors dur et serré. Philippe, afln de paraître accu.sateur plutôt qu'accusé, Qt de son côté de violentes plaintes contre ceux qui Tenaient de parler, surtout contre les Thcssaliens. Il dit que*, semblables è des esclaves alTranchis subitement contre toute espérance, qui s’emportent en injures contre leurs maîtres et leurs bienfaiteurs, ils abusaient insolemment de l’indulgence du peuple romain, incapables, après une longue servitude, de faire un usage modéré de la liberté qui leur avait été enlîn accordée. Les commissaires, après avoir entendu les accusations et les réponses, dont j’ai cru devoir supprimer le détail peu intéressant, et avoir fait quelque réglements particuliers, différèrent à prononcer sur les demandes respectives de part et d’antre.
Ils passèrent de là à Thessalonique, pour examiner ce qui regardait les villes de Thracc; et le roi, fort mécontent, les y suivit. Les ambassadeurs d’Euméne représentèrent aux commissaires que, si Rome avait résolu de rendre la liberté aux villes d’Ænura et de Maronée, leur maître était bien éloigné de s’y opposer; mais que, si elle ne s’intéressait point à l’état de ces villes conquises sur Antioclius, les services d’Eumène et ceux d’Attalc, son père, semblaient demander qu’on les abandonnât plutôt à leur maître qu’à Philippe, qui n’y avait aucun droit, et qui les avait usurpées par une violence ouverte : que d’ailleurs ces villes avaient été abandonnées à Eumène par le décret des dix commissaires nommés par les Romains pour régler toutes ces contestations.
. Les Maronites, qu’on entendit après, se plaignirent amèrement des injustices et des vio lences que la garnison de Philippe exerçait dans leur ville.
Ici Philippe ne parla plus comme il avait feit auparavant; mais , adressant son discours personnellement aux Romains mêmes , il déclara que depuis longtemps il s’apercevait
> « Ul equum siemacem non parenlero. frcnii Auperio- « ribnscasligandumesse. » (Liv. )
s losolrnicrcl immodicé abuU Thensalos iodulgenlià « populi romani ; velul ex dlolinA »iU nlmU avide meram ff baurlenlcs libertatetn. Ita, servonun modo prcler ipeni « repcniè manumlssoruni , liccnliam vocis el tiogus ex- « periri , et jaclare sese Inseclattone et conviciis doniioo- « ruin. » (Liv. )
qu’ils étaient déterminésà ne lui rendre justice en rien. Il Gt un long dénombrement et des torts considérables qu’il prétendait avoir reçus, et des services qu’il avait rendus aux Romains en différentes occasions , faisant fort valoir l’attachement inviolable qu’il avait témoigné pour eux jusqu’à refuser trois mille talents ' , cinquante vaisseaux armés en guerre, et un grand nombre de villes qu’Antiochus lui avait offertes pour entrer en alliance avec lui : que cependant il avait la douleur de voir qu’on lui préférait en tout Eumène , avec qui il ne daignait pas même se comparer ; et que les Romains , loin d’ajouter quelque chose à son domaine , comme il croyait l’avoir bien mérité, lui enlevaient des villes qui lui appartenaient de droit, ou dont eux-mômes l’avaient gratiffé.K C’est à vous, Romains, leur dit-il en O finissant, à voir sur quel pied vous voulez « que je sois avec vous. Si vous avez résolu « de me traiter en ennemi , et de me pousser « à bout , continuez d’en user à mon égard O comme vous avez fait jusqu'ici. Mais, si vous (1 respectez encore en moi la qualité de roi , a d’allié et d’ami, épargnez-moi, je vous sup- 0 plie, la honte d’étre traité si indignement.»
Ce discours du roi toucha les commissaires. Ils crurent donc devoir laisser l’affaire en suspens par une réponse qui ne décidait rien , en dédarantque, si les villcsen question avaient été adjugées à Eumène par les dix commissaires, comme il le prétendait, ils ne pouvaient rien changer à ce décret; que, si Philippe les avait acquises par droit de conquête , il était juste qu’elles lui demeurassent ;que, si ni l'un ni l'autre n’était prouvé, il fallait réserver au jugement du sénat la connaissance de cette affaire , et cependant retirer les garnisons des villes , le droit des parties demeurant en son entier de côté et d’autre.
Ce règlement*, qui par provision ordonnait à Philippe de retirer des villes les garnisons qu’il y avait , loin de satisfaire ce prince, laissa dans le fond de son cœur un mécontenlemenl et une aigreur qui auraient infailliblement éclaté par une guerre ouverte, si une plus longue vie lui en eût laissé le temps.
> Neuf mllltoiu. Trois mille lalents philéltrleni, pris de 30 mlllloos de franes. E. B.
[ • Polyb. in Eiccrpl. leg cap. Il , pag. 853. 8St.
Les commissaires, au sortir de Macédoine', se rendirent en Achale. Aristène, (jui était le premier magistrat, assembla aussitôt les principaux membres de la république dans Argos. Cécilius, étant entré dans ce conseil, après avoir loué le zèle des Achéens et la sagesse de leur gouvernement dans tout le reste, ajouta qu'il ne pouvait leur dissimuler qnc la conduite qu’ils avaient tenue à l’égard des Lacédémoniens avait été fort improuvée à Rome, et il les exhorta à réformer autant qu’ils le pourraient tout ce qui s’était fait imprudemment contre eux dans cette occasion. Le silence d’Aristène, qui ne répliqua pas un seul mot, flt bien voir qu’il pensait comme Cécilius, et qu’ils agissaient de concert. Diophane de Mégalopolis, homme plus guerrier que politique, et qui n’aimait pas Philopémen, sans toucher i l'alTaire de Lacédémone, Gt d’autres plaintes contre lui. Alors Philopémen, Lycortas et Archon prirent hautement la défense de la république, lis Grent voir que tout ce qui avait été fait au sujet de Sparte avait été fait sagement, et même h l’avantage des Lacédémoniens, et que l’on n’y pouvait rien changer sans violer tous les droits humains et le respect que l’on devait aux dieux. Lorsque Cécilius fut sorti, le conseil, touché de ce discours, ordonna qu’il ne serait rien changé à ce qui avait été ordonné, et que l’on donnerait cette réponse à l’ambassadeur romain.
Quand on la porta à Cécilius , il demanda que l’on convoquét l’assemblée générale du pays. Les magistrats répondirent qu’il fallait pour cela qu’il produisit une lettre du sénat de Rome , par laquelle on priât les Achéens de s’assembler. Comme il n’en avait point, on lui dit nettement qu’on ne s’assemblerait pas : ce qui le mit en si grande colère, qu’il partit d’Achalc sans vouloir entendre ce que les magistrats avaient à lui dire. On crut que cet ambassadeur , et avant lui Marcus Fulvius , n’auraient pas parlé avec tant de liberté, s’ils n’eussent été sûrs qu’ Aristène et Diophane étaient (Kmr eux : aussi furent-ils accus<^ d’avoir attiré ces Romains dans le pays par haine pour Philopémen , et ils passèrent pour suspects dans l’esprit de la multitude.
1 Poyb. in Icgat. cap. il, pag. 853, 851 '
Cécilius , de retour à Rome, Gt au sénat le rapport de tout ce qui lui était arrivé dans la Grèce', On Gt ensuite entrer les ambassadeur» de Macédoine et du Péloponnèse. Ceux de Philippe et d’Eumène furent introduits les premiers; après eux les exilés d’Ænum et de Maronéc , qui tous répétèrent ce qu’ils avaient déjà dit auparavant devant Cécilius à Thessaloniquc. Le sénat, après les avoir entendus, envoya vers Philippe de nouveaux ambassadeurs, dont Appius Claudius était le chef, pour examiner sur les lieux s’il s’était retiré , selon qu’il l’avait promis à Cécilius, des villes de la Perrhébie , et pour lui ordonner d’évacuer Ænum et Marouée , et de sortir , en un mot, de tous les châteaux, terres et villes qu’il occupait sur la côte maritime de la Thrace.
On écoula ensuite Apollonidas, ambassadeur que les Achéens avaient envoyé pour les justIQer de n’avoir point donné de réponse à Cécilius , et pour informer le sénat de tout ce qui avait été fait au sujet de Lacédémone, qui, de son côté , avait député à Rome Arée et Alcibiade , tous deux de ces anciens bannis que Philopémen et les Achéens avaient rétablis dans leur patrie. C’est ce qui irrita le plus les Achéens , de voir que, malgré un bienfait si précieux et si récent , ils s’étaient chargés de l’odieuse commission d’accuser ceux qui les avaient sauvés, contre toute espérance, et qui leur avaient procuré le bonheur de rentrer dans leurs maisons et de revoir leurs familles. Apollonidas tâcha de prouver qu’il n’était pas possible de régler mieux les aOaires de Lacédémone que Philopémen et les Achéens les avaient réglées : ils justiGèrent aussi le refus qu’ils avaient fait de convoquer une assemblée générale. De leur côté , Arée et Alcibiade exposèrent d’une manière louchante le triste état ou Sparte était réduite : scs murailles renversées , ses citoyens emmenés en Achale et réduits en servitude ' , les saintes lois de Lycurgue , qui 1 avaient fait subsister si long—
1 An. M. 3830; ht. J. C. 181. — Polyb. fn Eiccrpt. Icg. cap. 43. — Liv. Hb. 39> n. 33.
• Par le décret des Achéens, il avait été ordonné que les esclaves adoptés au nombre des citoyen.^ de Sparte , sorü-> raient de la ville et de toute la Laconie, sans quoi ils pourraient être arrêtes par les Achéens et vendus comme esclaves, et c'est ce qui avait été ciécuié.
Icinps et avec Uni d’Iioimeur , ciiliircmont abolies.
Le sénat, après avoir pesé et comparé les raisons de part et d'autre , chargea de l'examen de cette alTaire les mêmes ambassadeurs qu'il avait nommés pour la Macédoine , et recommanda aux Achéens de convoquer leur assemblée générale, toutes les fois que les ambassadeurs de Home le requerraient, comme à Rivme le sénat leur accordait audience à eux-mémes toutes les fuis qu'ils la lui demandaienl.
Quand Philippe eut appris de ses ambassadeurs ‘, qui lui avaient été renvoyés de Rome, qu'il fallait absolument qu'il vidal Ira villes de la Thrace, irrité jusqu'à la fureur de voir sa domination resserrée de tous les côtés , il déchargea sa rage sur les habitants de Maronée. Onuniaste , qui avait le gouvernement de la Thrace, se servit de Cassandre, fort connu dans la ville , pour exécuter la barbare ordonnance du prince. Il y fit entrer de nuit un corps de Thraces, qui firent main basse sur les citoyens, et en massacrèrent un grand nombre. Philippe , ainsi vengé de ceux qui n'étaient pas de sa faction , attendait tranquillement l'arrivée des commissaires , persuadé que personne n'aurait la hardiesse de se dé*clarer son accusateur.
Quelque temps après arrive Applus , qui , bientôt informé du traitement fait aux Maronites, en fait de vifs reproches au roi de Macédoine. Celui-ci soutint qu'il n'avait point de part à ce massacre , et il le rejeta sur une émeute populaire, o Les uns, dit-il, inclinant « pour Eumene , les autres pour moi , la que- « relie s'é^chauffa , et ils s'égorgèrent les uns « les autres, o II porta la confiance jusqu'à ordonner qu'on amenât devant lui cpticonquc voudrait l'accuser. Mais qui aurait osé le faire? La punition aurait suivi de près , et le secours qu'on aurait pu attendre des Romains était trop éloigné. Il est inutile, lui dit Appius , gue vous vous excusiez. Je sais ce qui s’est passé, et qui en est l'auteur. Ce, mol jeta Philippe dans de grandes inquiétudes. On ne poussa pas cependant la chose plus loin dans cette première entrevue.
' Poljb. io Eicerpl Icii. cap. it. — Llv. Ub. 39, n. 31.
Mais le lendemain Appius lui commanda d'envoyer sans délai Onomaste et Cassandre à Rome , pour être interrogés par le sénat sur le fait en question , .ajoutant que c'était pour lui l'unique moyen de s’en justifier. A cet ordre , Philippe changea de couleur , chancela , hésita longtemps à répondre. Enfin il dit qu’il enverrait Cassandre , soupçonné par les commissaires d’Otre auteur du massacre; mais il s’obstina à retenir auprès de soi Onomaste . qui , disait-il , était si peu à Maronée dans le temps de celte sanglante tragédie , qu’il n’était pas même dans le voisinage. Dans le fond, c’est qu'ilcraignait qu’un homme qui avait sa confiance , cl pour qui il n’avait rien de caché , ne trahît tous ses secrets devant le sénat. Pour Cas.sandrc, dès que les commissaires furent sortis de la .Macédoine, il le fit embarquer; mais il envoya des gens à sa suite qui l'empoisonnèrent en Epire.
Après le départ des commissaires, qui s’en allèrent bien convaincus que Philippe avait ordonné le massacre de Maronée, et qu’il était prêt à rompre avec les Romains , le roi de Macédoine , faisant réflexion , seul et avec ses amis , que sa haine contre les Romains et le désir de s'en venger commençait à éclater, aurait bien voulu prendre incessamment les armes , et leur fafre ouvertement la guerre : mais , comme ces préparatifs n’étaient pas encore faits , il imagina un expédient pour gagner du temps. Il prit le dessein d’envoyer à Rome son fils Démétrius, qui ayant été longtemps en otage dans celte ville , cl s’y étant acquis de l’estime , lui parut très en état, nu de le défendre contre les accusations qu'on pourrait intenter contre lui devant le sénat , on de l'excuser sur les fautes qu’il aurait en effet commises. Il disposa donc tout ce qui était nécessaire pour celle ambassade , et avertit les amis dont il voulait que le priuce son fils fût accompagné.
Il promit en même temps aux Byzantins do les secourir, non qu'il prit beaucoup d’intérêt à leur défense , mais parce qu’allant à leur secours , il jetterait la terreur parmi les petits souverains de Thrace vois'ms de la Propontide, et les empêcherait de mettre obstacle au dessein qu’il avait de faire la guerrre aux Romains. En effet, ayant vaincu ces petits rois
4»^ CÔC
dans un combal , cl pris leur chef, il les mit hors d’état de lui nuire , et retourna en Macédoine.
On attendait dans le Péloponnèse', l'arrivée des commissaires romains, qui avaient ordre de passer de Macédoine dans l’Achale. Afin qu’on sût ce qu’on aurait ù leur répondre , Lycortas convoqua un conseil , où l’aCTaire des Lacédémoniens fut discutée. Il représenta ce qu’on avait à craindre de leur part , les Uomains paraissant leur être beaucoup plus favorables qu’aui Aebéens. Il insisla principalement sur riuqralilude d’ Arée et d’Alcibiade , qui , ayant obligation nu,v Aché’ens de leur rétablissement, pour récompense s’élaient chargés de l’ambassade contre eux devant le sénat, où ils avaient agi et parlé en ennemis déclarés , comme si les Achéens les eussent chassés de leur pairie, et n’eussent pas été ceux qui les y avaient rétablis. Alors on jeta de tous côtés de grands cris , pour demander que le président mit l’aCfairc en délibération; et comme on n’y écoulait que. la passion et le désir de se venger, Arée et Alcibiade furent condamnés ù mort.
Les commissaires romains arrivèrent pen de jours après. Le conseil fut assemblé a Clitor en Arcadie. La terreur se répandit alors parmi les Achéens , qui , voyant paraître , avec les commissaires, Arée et Alcibiade qu’ils venaient de condamner à mort , jugèrent combien la discussion qui allait commencer leur serait peu favorable.
Appius , ayant pris la parole , leur marqua que le sénat avait été vivement touché des plaintes des Lacédémoniens , et qu’il n’avait pu s’empêcher d’improuver tout ce qui s'était fait à leur égard : le meurtre de ceux qui , sur la parole de Philopémcn , étaient venus pour plaider leur cause ; la démolition des murs de Sparte; l’abobtion des lois et des établissements de Lycurgue , qui avaient rendu cette ville fameuse parmi tous les peuples et l’avaient fait fleurir pendant plusieurs siècles.
Lycortas , et comme président du conseil , et comme uni de sentiments avec Philopémcn, auteur de tout ce qui s’était fait contre Lacé-démone , entreprit de répondre aux reproches
• Uv. lib. 39, n. Xi-SJ.
d’Appius. Il montra premièrement que les Lacédémoniens, ayant attaqué les bannis contre la teneur du traité, qui leur défendait en termes formels de rien entreprendre contre les villes maritimes , ces bannis , en l’absence des Romains, n’avaient pu recourir ailleurs qu’à la ligue d’Achale , à qui l’on ne pouvait pas faire un crime de leur avoir prêté main forte dans un besoin si pressant. Quant au meurtre qu’Appius leur reprochait, il ne devait point être mis sur leur compte, mais sur celui de.s bannis , qui avaient pour lors à leur tête Arée et Alcibiade, et qui, de leur propre mouvement, et sans être autorisés par les Achéens , s’étaicut jetés avec fureur contre ceux qu'il.s regardaient comme les auteurs de leur exil et de tous les maux qu’ils avaient soufferts. « Mais, ajouta-t-il, on prétend que nous ne O pouvons disconvenir que l’abolition des lois « de Lycurgue et la destruction des murs de « Sparte ne soit notre ouvrage. Le fait est vrai ; « mais comment peut-on nous faire cette dou- « ble objection en même temps? Ces murs O n’étaient point l’ouvrage de Lycurgue, mais « des tyrans, qui depuis quelques années les « avaient construits , non pour la sûreté de l,i O ville , mais pour la leur propre , et pour sc « mettre en état d’abolir impunément la dis- « ciplinc établie par ce sage législateur. S’il O sortait aujourd’hui du tombeau , il serait ravi a de voir ces murs détroits , et il dirait que « c’est maintenant qu’il reconnaît sa patrie et « l’ancienne Sparte. 11 ne fallait point attendre « Philopémcn ni les Achéens ; mais vous au- « riez dû vous-mêmes, citoyens de Sparte, «démolir ces murs de vos propres mains, et « détruire tous les vestiges de la tyrannie.
R C’étaient là comme les honteuses cicatrices a de votre esclavage ; et après vous être conser- « vés libres pendant près de huit cents ans , et « avoir même été autrefois les dominateurs de « la Grèce sans le secours et l’appui des murs,
« ils sont devenus depuis cent ans l'instrument « de votre servitude, et vous ont tenu lieu « d’entraves et de chaînes. Pour ce qui est des O anciennes lois de Lycurgue, ce sont les ty- « rans qui vous les ont enlevées , et nous n’a- « vons làit qu’y substituer les nôtres , en vous « égalant en tout à nous. »
Adressant ensuite son discours à Appius :
a Je ne puis dissimuler, dildl, que le discours •I que j’ai tenu jusqu’iei n’csl point d'alliés à M alliés, ni d'une nation libre, mais d’eselaves « qui parlent à leur maître : car enfin, si la « voix du héraut qui, avant tous les aulres. nous « a déclarés libres n'a point été une vainc cé- « rémonie, si le traité coticlu pour lors est so* n lidc et réel, si vous voulez conserver avec U nous de bonne foi l’alliance et l’amitié, sur « quoi donc est fondée celte distance infinie « que vous mettez entre vous Romains cl nous Il Achéens? Je ne m’informe point du Iraia leinent que vous avez fait à Capoue apréis a l'avoir prise : pourquoi vous informez-vous a de celui que nous avons fait aux Lacédémo- II niens après les avoir vaincus? On en a tué Il quelques-uns : je suppose que ce soit nous, a Eh quoi! n’avez-vous pas fait mourir sous a la hache les sénateurs campaniens? Nous n avons démoli les murs de Sparte : mais vous, a ce n’est pas seulement leurs murs que vous Cl avez ôtés aux Campaniens, c’est leur ville et a leurs terres. A cela , je sens bien que vous « me direz que l’égalité exprimée par les Iraio lés entre les Romains et les Achéens n’csl a qu’apparente, et seulement de style, que a réellement nous n’avons qu’une liberté pré- « Caire et empruntée, au lieu que l’empire et a l’autorité est chez les Romains. Je ne le sens a que trop , Appius. Mais , puisqu il faut le a souffrir, je vous prie au moins, quelque difa féreneeque vous vouliez élablir entre vous et U nous, que vous ne mettiez pas de niveau vos « ennemis et les nôtres avec nous qui sommes a vos alliés, et même que vous ne leur fassiez a pas un meilleur parti qu’à nous. Ils veulent a qu’en nous parjurant nous cassions et ana nulions tout ce que nous avôns ordonné avec a serment , et que nous révoquions ce qui , a étant inscrit dans nos registres et gravé sur a le marbre pour en conserver éternellement a la mémoire, est devenu un monument sacré a auquel il ne nous est plus permis de loua cher. Nous vous respectons, Romains , et si (c vous voulez, nous vous craignons aussi : a mais nous faisons gloire de respecter et de a craindre encore plus les dieux immortels. » Le plus grand nombre applaudit à ce discours, et tous convinrent qu’il avait vérilablemenl parlé en magistral ; de sorte qu’il fallait,
ou que les Romains agissent avec vigueur, ou qu’ils se résolussent à perdre leur autorité. Appius , sons aucune discussion, leur conseilla , pendant qu’ils étaient encore libres et n’avaient point reçu d’ordres, de se faire un mérilc auprès du peuple romain , en ordonnant d’eux-mémes ce qui pourrait dans la suite leur être enjoint. Celle parole les affligea, mais leur apprit à ne pas s’opiniâtrer dans le refus d’exécuter ce qu’on souhaitait d’eux. lisse restreignirent à demander que les Romains décernassent à l’égard de Lacédémone tout ce qu’il leur plairait , mais qu’on n’obligeàl pas les Achéens à v ioler la religion du serment en cassant eux-mêmes leur décret. Pour ce qui regarde le jugement porté récemment contre Aréc et Alcibiade, il fut abrogé sur-le-champ.
Rome prononça l’année suivante '. Les principaux articles de l’ordonnance furent ; que ceux que les Achéens avaient condamnés seraient rétablis ; que tous les jugements qui regardaient cette affaire seraient cassés; que Sparte demeurerait unie à la ligue des Achéens. Pausanias ’ ajoute un article , dont Titc-Live ne parle point, qui est que l’on lebàtirait les murs qui avaient été détruits. Q. Marcius fut nommé commissaire pour aller régler les affaires de la Macédoine et celles du Péloponnèse , où il y avait beaucoup de troubles surtout entre les Achéens d’un côté, et les Messéniens et les Lacédémoniens de l’autre. Ils avaient tous envoyé des ambassadeurs à Rome ’. Il paraît que le sénat ne se mettait pas fort en peine de mettre fin à leurs disputes. 11 répondit aux Lacédémoniens que le peuple romain ne voulait plus désormais se mêler de leurs affaires. Les Achéens demandaient que le peuple romain leur fournît du secours contre les Messéniens conformément au traité ; ou que du moins il ne permît pas qu’on envoyât d’Italie aux Messéniens des armes ou des vivres. On leur répondit que, si quelques villes se reliraient de la ligue des Achéens, le sénat ne croyait point devoir entrer dans ces disputes ; ce qui était ouvrir une porte à
1 LiY. lib. S9. n. «8.
• Id Achalcif, pag. il4.
> Polïb. inEiccrpt. Icg. cap. M.
des ruptures et à des divisions , et même en quelque sorte les autoriser.
On reconnaît dans ces procédés la polilique jalouse et arliBcieusc des Romains, qui netenilait qu’à affaiblir Philippe et les Achéens qui leur faisaient ombrage, et couvrait leurs desseins ambitieux du prétexte de secourir les faibles opprimés.
g VII.-PaitoràMES attaqck MessEsb. Il est pus
PAH LES MessÉMESS ET MIS A MORT. HeSSESE SB
BERD AUX ACUBENS. CÊlEbRE COSVOI DE PhiLOPÈ-
MES.DO.ST LES CESDRES SORT PORTÉES A ftlÉGALO-
POLIS. SciTE DE l'affaire DES BANRIS DE SpARTE.
Mort de Piolémée ËpipaASE. Puilométob sor
FILS LDI SDCCEDE.
Diiiocrate le Messénien', ennemi particulier de Philopémen, avait détaché Messène de la ligue des Achéens, et songeait à s’emparer d’un poste considérable près de cette ville, nommé Corone. Philopémen, âgé pour lors de soixante et dix ans, cl général des Achéens pour la huitième fois, était actuellement malade. Dès qu’il eut appris cette nouvelle, il partit malgré son incommodité, lit une marche forcée, et s’avança vers Messène avec un escadron peu nombreux , mais composé de l’élite des jeunes gens de Mègalopolis. Dinocrate , qui était venu à sa rencontre, fut d’abord enfoncé et rais en fuite; mais, cinq cents chevaux qui gardaient le plat pays de Messène étant survenus et l’ayant renforcé, il tourna visage , et mit à son tour Philopémen en déroute. Celui-ci, uniquement attentif à sauver les Jeunes gens qui l’avaient suivi, fit des actions extraordinaires de courage : mais , étant tombé de son cheval, et sa chute Tayant blessé considérablemcut à la tête, il fut pris par les ennemis, qui le menèrent ù Messène. Plutarque regarde ce malheur de Philopémen comme la punition d’une parole téméraire et arrogante qui lui était échappée à l’occasion des louanges que l'on donnait à un général. Commeitl, dit-il, pcul-on faire cas d'un homme <iui, les armes à la main, s'est laissé prendre en rie par les ennemis?
' An. M. 3821 ; av. J. C. 183. - LIv. lib. 39, n. t8 - Plui. in l'hilo}i. (laÿ. 300-3(18. — Polyb. In Eiccrpl. icg. cap. 52 , 63
A la première nouvelle qui fut portée à Messène qu’il était pris et qu’on l’amenait, l(» Messéniens furent si transportés de joie, qu’ils coururent tous aux portes de la ville, ne pouvant croire que ce qu’on leur annonçait fût vrai, s’ils ne le voyaient de leurs yeux, tant cet évènement leur paraissait hors de toute vraisemblance. Pour satisfaire l’avide curiosité des habitants, dont plusieurs n’avaient pu venir à bout de le voir, il fallut produire l’illustre prisonnier sur le théâtre, ou la multitude s’était rendue en foule. Quand ils virent Philopi^ racn qu’on traînait lié et garrotté, la plupart en furent touchés de compassion jusqu’à verser des larmes. II se répandit même parmi le peuple un bruit sourd qui partait d’un fonds d’humanité et de reconnaissance bien louable : « Qu’on devait se souvenir des bienfaits qu’on « avait reçus de lui, et de la liberté qu’il avait « conservée à l’Achaïe en chassant le tyran « Nabis. » Les magistrats ne le laissèrent pas longtemps en spectacle, craignant les suites de l’attendrissement qu’ils remarquaient dans le peuple. Ils l’enlevèrent brusquement, et, après avoir tenu conseil entre eux, ils le firent conduire dans un lieu appelé le Trésor. C’était un caveau sous terre, qui ne recevait aucun air ni aucun jour du dehors et qui n'avait point de porte, mais qui se bouchait avec une grosse pierre qu’on roulait à l’entrée. Us l’enfermèrent dons ce caveau , et mirent des soldats tout autour pour le garder.
Dès que la nuit fut venue, et que le peuple se fut retiré, Dinocrate ouvrit la prison , et y fit descendre l’exécuteur pour porter le poison à Philopémen , avec ordre de se tenir là jusqu’à ce qu’il l’eût avalé. Dès qu’il vit do la lumière, et cet homme près (le lui tenant sa lampe d’une main et la coupe de poison de l’autre, il se releva avec peine à cau.se de sa grande faibiesse, se mit en son séant, et, prônant ta coupe, il demanda à l’exécuteur s’il n’avait rien entendu dire de ses cavaliers , et surtout de Lycortas. L’exécuteur lui dit qu’il avait oui dire qu’ils s'étaient presque tous sauvés. Philopémen le remercia d’un signe de tète, et, le regardant avec douceur. Tu me donnes là une bonne nouvelle, lui dit-il. Nous ne sommes donc pas tout à fait malheureux. Lt, sans faire la moindre plainte, il prit le |ioi-
son, et se recouclia sur son tnanleau. Lo poison fit bientôt son cOet : car il était si abattu et si faible, qu'il fut éteint dans un moment.
Quand le bruit de sa mort fut répandu parmi les Aebéens, toutes leurs villes furent plongées dans un deuil et dans un abattement qu’on ne peut exprimer: et aussitôt tous leurs jeunes gens qui étaient en ége de porter les armes , et tous leurs magistrats , se rendirent à Mégalopolis. Lù, dans un grand conseil qui fut tenu , on résolut de ne pas différer un sîul moment la vengeance de cet horrible attentat ; et ayant élu sur l'heure môme Lyeortns pour leur général, ils se jetèrent dans la Messénie , où ils mirent tout à feu et à sang. Les Messéniens , se voyant sans ressource , et hors d’état de SC défendre par les armes , députèrent vers les Achéens pour finir la guerre et demander pardon de leurs fautes passées. Lycortas, louché de leurs prières, ne crut pas devoir les rebuter, comme leur révolte insensée et furieuse semblait le mériter. Il leur dit que l’unique moyen d’obtenir la paix était de livrer les auteurs de la rébellion et de la mort de Philopémen , de remettre tous leurs intérêts à la disposition des Achéens , et de recevoir garnison dans la citadelle. Ces conditions Airent acceptées et exécutées sur-le-champ. Dinocrate , prévenant le supplice qu’il méritait , SC tua lui-méme , et tous ceux qui avaient été d’avis de faire mourir Philopémen suivirent son exemple. Lycortas se fit livrer ceux qui avaient conseillé de tourmenter Philopémen. Ce furent eux sans doute qui furent lapidés autour de son tombeau , comme nous le verrons bientôt.
Alors on songea aux obsèques de Philopémen. Après qu’on eut brûlé son corps , qu’on eut ramassé Scs cendres et qu’on les eut mises dans une urne , on se mit en marche pour les porter i Mégalopolis. Cette cérémonie ressemblait moins à un convoi funèbre qu’à une sorte de pompe triomphale; ou plutôt c’était un mélange de l’un et de l’autre. On voyait d’abord les gens de pied , la tête ceinte de couronnes , et tous fondant en larmes; suivaient les prisonniers messéniens chargés de chaînes ; puis le fils du général, le jeune Polybe' , portant
Polybe I historien, qui (louvail avoir alors vingl*
deUK 0115.
dans ses mains Tume couverte de rubans et de couronnes, et accompagné des plus nobles et des plus considérables d’entre les Achéens: l’urne était suivie de toute la cavalerie , magnifiquement armée et montée superbement , qui fermait la marche , sans donner ni de grandes marques d’ahaltement pour un si grand deuil, ni de grands signes de joie pour une telle victoire. Tous les peuples des villes et des villages des environs venaient au-devant de ce convoi , comme pour l’hoiiorer au retour d’une victoire. Philopémen fut enterré trèshonorablement , et les prisonniers de .Messène forent lapidés autour de .son tombeau. Toutes les villes , par des décrets publics, lui décernèrent tous les plus grands honneurs , et lui érigèrent plusieurs statues avec de magnifiques inscriptions.
Plusieurs années après* , dans le temps que Corinthe fut brûlée et détruite parle proconsul Mummius, un calomniateur romain, comme je l’ai déjà rapporté ailleurs , fit tous ses efforts pour les faire abattre, et te poursuivit luiméme criminellement comme s’il eût été en vie , l’accusant d’avoir été l’ennemi des Romains, et de s’être montré toujours mal intentionné pour eux en toute occasion. L’affaire fut portée au conseil devant Mummius. Le calomniateur étala tous les chefs d’accusation et expliqua tous scs moyens. Polybe lui répondit , et le réfuta avec beaucoup de force et d’éloquence : on doit bien regretter la perte d’un discours si intéressant. Ni Mummius, ni son conseil, ne voulurent ordonner qu’on détruisit les monuments de la gloire de ce grand homme, quoiqu’il se fût opposé comme une digue aux prospérités des Romains : car les Romains de ce tcmps-là , dit Plutarque , mettaient de la différence entre la vertu et l’intérêt , comme il convient de le faire ; ils distinguaient le beau et l’honnétc de l’utile , et ils étaient persuadés que les gens de bien doivent honorer et respecter la mémoire des grands hommes qui se sont rendus recommandables par leur vertu, eussent-ils été leurs ennemis.
Tite-Live remarque que les écrivains, tant grecs que latins , ont fait observer la mort de
Dh.;
< Trente'Scpl ans.
trois grands hommes arrivée la même année, ou à peu près; ce sont Philopëmen , Annibal, Scipioii: mettant par là Pliilopémen en parallèle et comme de niveau avec les deux plus célébrés capitaines des deux nations les plus puissantes du monde. Je crois avoir ailleurs assez maniuè son caractère; je me contente ici de faire ressouvenir le lecteur de ce que j'ai déjà dit, que Pliilopémen a été appelé le dernier des Grecs, comme Brutus le dernier des Romains.
Les Messéniens, qui par leur imprudence étaient tombés dans l’état le plus déjilorable , furent , par la générosité de Ljcortas et des .Vehéens, réunis à la ligue, dont ils s’étaient séparés. Plusieurs autres villes , qui , a leur exemple , s'en étaient détachées, y rentrèrent aussi. C’est le bon effet que produit ordinairement un acte de clémence placé à propos ; au lieu qu’une sévérité outrée et excessive, qui ne respire que punition et vengeance, (lorle souvent au désespoir, et ne sort qu'à aigrir les maux , loin d'y apporter du remède.
Quand on apprit à Rome que les Achéens avaient heureusement terminé la guerre qu'ils avaient avec les Messéniens , on n'y tint plus aux ambassadeurs le même langage qu’on leur avait tenu avant le succès. Le sénat leur dit qu’il avait été attentif à prendre garde que personne ne portât d'Italie à Messène ni armes ni vivres ; réponse qui découvre le peu de bonne fui des Romains, et leur politique peu délicate sur ce qui regarde la sincérité, ils avaient d'abord semblé vouloir donner le signal de la révolte à toutes les villes de la ligue achéenne; et maintenant ils veulent faire croire aux Achéens qu'ils ont cherché à les servir.
Il est aisé de voir ici que le sénat romain consentit à ce qui avait été fait, parce qu'il ne pouvait l’empêcher; qu’il voulut s’en faire un mérite auprès des Achéens, qui réunissaient presque toutes les forces du Pélo|X)nnèse; qu’il évitait d'indisposer cette ligue et de l’irriter dans un temps où il ne pouvait point compter sur Philippe, où les Étoliens étaient mécontents, et où Antiochus pouvait, en se joignant à eux, former quelque entreprise qui jetterait Rome dans l’embarras.
J'ai rapporté, dans l'Iiistoire des Carthagi-
nois', la mort d’ Annibal. Au sortir de la cour d’Antiochus, il s’était retiré chez Pmsias . roi de Bithynie, qui était pour lors en guerre avec Eumène, roi de Pergamc. Annibal ne lui fut pas d’un médiocre secours ; on se préparait à un combat naval, où la flotte d’Eumène était beaucoup plus nombreuse que celle de Bithynie. Annibal substitua la ruse à la force. Il avait ramassé un grand nombre de serpents venimeux, et en avait rempli des vaisseaux de terre; au moment du combat il ordonna aux ofliciers et aux équipages de n’attaquer que la galère d’Eumène, et il leur donnn un signal pour la connaître, et de se contenter de jeter leurs pots de terre dans les autres galères. On ne fit qu’en rire d’abord, et l’on ne voyait pas à quelle fin pouvaient servir CCS pots de terre ; mais quand on vit les galères pleines de serpents, les soldats et les rameurs, occupés uniquement à s’en préserver, ne songèrent plus à l’ennemi. Cependant la galère du roi fut attaquée v ivement, peu s’en fallutqu’elle ne fût prise, et le roi eut bien de la peine à se sauver. Annibal fit remporter aussi à Prusias d’autres victoires sur terre. Un jour que ce prince n'osait pas donner un combat, parce que les victimes n’annonçaient rien de bon, dit-il, vous comptez plus sur le foie d'une bêle que sur le conseil d’ Annibal! Pour ne point tomber entre les mains des Romains, qui firent demander à Prusias de le leur livrer, il fut obligé de se donner la mort à lui- I même en avalant du poison.
I J’ai marqué ci-devant que Rome ’ , entre plusieurs autresarticles, avait statuéque Sjvnrte serait jointe à la ligue des Achéens. Quand les ambassadeurs furent revenus, et qu’ils eurent rendu compte de ce que le sénat leur avait répondu, Lycortas assembla le peuple à Sicyone, et y mit en délibération si l’on recevrait Sparte dans la ligue des Achéens. Pour porter la multitude à l’y recevoir, il rcjiré-
• Ut. Mb. 39. n. 51 . — Cornet. Nep. in .Xnnlb. cap. 10- 12. — Jiulin. Mb. 32, cap 4.
< O An tu , inqitil vitulinK. camnculae. quant impernu tort vetcrl mavia credere I Uniua liotlle Jccinorl longo « eiperlmcntotcstatam ploriain .tuam postpvni, aiquoaui- « mo non tulU. a (Val. Max. Mb. 3, cap. 7. } a An. M. 3822; av. J. C. 182. - Poljb. In Eiccrpl Icg. cap. 53.
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scnta ijac les Romains, à la ilisposilion des- <]uels on avait abandonné cotte vilie, ne voulaient plus en être chargés; qu’ils a> aient déclaré aux ambassadeurs que celle affaire ne les regardait pas ; que ceux qui dans Sparte étaient à la tête des affaires souhaitaient fort cette union, qui ne pouvait être que d’une grande utilité à la ligue Bchéenne, vu que les anciens bannis, dont ils avaient éprouvé l’ingratitude et l’impiété, n’y seraient point compris, mais seraient chassés de la ville, et d’autres citoyens subst’itués à leur place. Dioplianc et quelques autres particuliers prirent la défense des bannis; mais, malgré leur opposition, le conseil décida que Sparte serait reçue dans la ligue ; et en effet elle y fut reçue. A l’égard des anciens bannis, un ne lit gréce qu’à ceux qu’on ne pouvait convaincre d’avoir rien entrepris contre la république des Achéens.
Quand l’affaire fut finie, on envoya des ambassadeurs à Rome au nom de toutes les parties intéressées. I.e sénat, après avoir entendu ceux de Sparte et ceux des bannis, ne dit rien aux ambassadeurs de la ville, qui marquât que l’on fût mécontent de ce qui s’était passé. Pour ceux qui étaient nouvellement exilés, on leur promit qu’on écrirait aux Achéens de leur permettre de retourner dans leur patrie. Quelques jours après, Bippc, député des Achéens, étant arrivé à Rome, fut introduit dans le sénat, et y rapporta de quelle manière les Messéniens avaient été rétablis dans leur premier état; et non-seulement on ne désapprouva rien de ce qu’il avait dit, mais on lui Cl encore beaucoup d’honneurs et d’amitiés.
Les exilés de Lacédémone ‘ ne furent pas plutôt revenus de Rome dans le Péloponnèse, qu’ils remirent aux Achéens les lettres qu’ils avaient reçues pour eux de la part du sénat, et par lesquelles on les exhortait à rétablir les exilés dans leur patrie. On leur répondit qu’on attendrait à délibérer sur ces lettres que les ambassadeurs dc>s Achéens fussent de retour de Rome. Bippe en arriva peu de jours après, et rapporta que, quand le sénat avait écrit en faveur des exilés, c’était moins parce qu’il avait leur rétablissement à cœur que pour se délivrer de leurs importunités. Sur cette assu-
* ,\a. M. 3833; ar. J. C. 181. ~Potyb. In Exerrpt. Irg. cap. 51.
rance, les Achéens jugèrent qu’il ne fallait rien changer à ce qui avait été réglé.
Hyperbate *, ayant été choisi général des Achéens, mit de nouveau en délibération dans le conseil si l’on aurait égard aux hdtres que le sénat avait écrites au sujet du rétablissement de ceux qui avaient été chassés de Lacédémone. Le sentiment de Lycorlas fut que sur cela l’on devait s’en tenir à ce qui avait été arrêté, a Quand les Romains, dit-il, écoutent « favorablement les plaintes et les demandes « des malheureux qui leur paraissent justes « cl raisonnables, ils font en cela ce qu’il leur « convient de faire; mais lorsqu’on leur reu présente qu’entre les grflees qu’on veut ob- « tenir d’eux les unes passent leur pouvoir, « que les autres feraient déshonneur et un « tort considérable à leurs alliés, ce n’est pas « leur coutume de s’opiniâtrer et de forcer « ces alliés à leur obéir : c’est aujourd'hui le « cas où nous sommes. Faisons connaître aux •< Romains que nous ne pouvons exécuter « leurs ordres sans violer nos serments, sans O aller contre les lois sur lesquelles notre ligue « est établie ; ils se relâcheront sans doute, et « conviendront que c’est avec juste raison que a nous nous défendons de nous soumettre à « ce qu’ils nous ordonnent. » Hyperbate et Callicrate furent d’un avis contraire. Selon eux il fallait obéir, et il n’y avait ni lui. ni serment, ni traité, qu’on ne dût sacrifier à ta volonté des Romains. Dans ce partage de sentiments, il fut résolu qu’on députerait au sénat pour lui représenter les raisons que Lycortas avait exposées dans le conseil, Los ambassadeurs furent Callicrate, Lysiade et Aratus. On leur donna des instructions conformes à ce qui avait été délibéré.
Quand ces ambassadeurs furent arrivés à Rome, Callicrate, introduit dans le sénat, fil tout le contraire de ce qui lui avait été ordonné. Non-seulement il eut l’audace de blémer ceux qui ne pensaient pas comme lui. mais il se donna encore la liberté d’avertir le sénat de ce qu’il devait faire. <t Si les Grecs, « dit-il en s’adressant aux sénateurs, ne vous O obéissent pas, si l’on n’a égard chez eux ni a aux lettres ni aux ordres que vous leur en-
• An. M 382» ; ar. J. C. t80. - Pulyb.taEicerpt.lra. cap.
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■ voyez, c’est à vous seuls que vous devez a vous en prendre. Dans toutes les républi- <1 ques il y a maintenant deux partis, dont l’un « soutient que l’on doit se soumettre à ce O que vous ordonnez, et que les lois, les trai- « tés, tout, en un mot, doit plier sous votre « bon plaisir; l’autre prétend que les lois, les « traités, les serments doivent l'emporter sur O votre volonté, et ne cesse d’exhorter le peu- « pie 6 s’y tenir inviolablement attaché. De n ces deux partis le dernier est le plus du goût « des Achéens, et a le plus de pouvoir parmi O la multitude : qu’arrive-t-il de là? que ceux « qui se rangent de votre côté sont en horreur « chez le peuple, et que ceux qui vous résis- « tent sont honorés et applaudis. Au lieu que, « pour peu que le sénat voulût bien se dikla- « rer pour ceux qui prennent à cœur scs in- « téréts, bicntdt tous les chefs des républiques « seraient pour les Romains, et le peuple ina timidé ne tarderait pas à suivre leur exem- « pie. Mais si vous paraissez indifférents sur « ce point, attendez-vous que tous ces chefe <t prendront le parti de sc déclarer contre « vous, comme une voie sûre de se faire con- « sidérer par le peuple : aussi voyons-nous « des gens qui , n’ayant pour tout mérite « qu'une opposition invincible à vos ordres, « et un prétendu zélé pour la défense et la « conservation des lois de leur patrie, sont a parvenus aux plus éminentes dignités de « leur république. Si vous ne vous embarras- « scz pas beaucoup que les Grecs vous soient « soumis, vous ne pouvez pas mieux vous y « prendre que vous le faites; mais si vous « voulez qu’ils exécutent vos ordres, et qu’ils « reçoivent vos lettres avec respect, songez-y « sérieusement; sans cela, je puis vous assurer « que vous les trouverez toujours rebelles : ju- « gez-en parla conduite qu’ils gardent acluela lement à votre égard. Depuis combien de a temps leur avez-vous écrit de rappeler les a exilés de Lacédémone? Cependant, loin de a les rappeler, ils ont donné un décret tout a contraire, et sc sont engagés par serment a à ne jamais les rétablir. C’est pour vous une a leçon qui doit vous montrer quelles précaua lions vous avez à prendre pour l’avenir. » Après CO discours , Callicrate se retira. Les exilés entrèrent après lui, expliquèrent leur
affaire en peu de mots et de façon à émouvoir la compassion de leurs auditeurs , et prirent congé.
L’n discours aussi favorable aux intérêts de Rome que l’était celui de Callicrate , ne pouvait qu’être fort agréable au sénat. C’est ainsi que les Grecs commencèrent à aller de leur propre gré au-devant de la servitude , qu’ils prostituèrent eux-mémes leur liberté , dont leurs ancêtres avaient été si jaloux , et qu’ils firent à l'égard des Romains des soumissions qu’on avait constamment refusées au grand-roi des Perses. Quelques flatteurs et quelques traîtres ambitieux , occupés de leurs propres intérêts, vendirent et sacrifièrent pour toujours l’indépendance et la gloire de la Grèce, découvrirent le faible de l’intérieur des républiques, suggérèrent les moyens de les affaiblir et de les abattre, et fournirent euxmêmes les chaînes pour les mettre aux fers.
En conséquence de ce discours, on n'eut pas de peine à conclure qu’il fallait augmenter le crédit et le pouvoir de ceux qui prenaient en main la défense de l’autorité romaine , pt abaisser ceux qui osaient la contredire. Polybc observe que ce fut alors pour la première fois qu’on prit à Rome le funeste parti d’Iiumilier et de décréditer ceux qui , chacun dans leur patrie , pensaient le mieux , et de combler de biens et d'honneurs ceux qui, justement ou sans raison, tenaient pour la puissance romaine ; parti qui peu de temps après multiplia les flatteurs dans toutes les républiques , et diminua beaucoup le nombre des vrais amis de la liberté. Ce fut, depuis, une maxime constante de la politique romaine, d’accabler par toutes sortes de voies quiconque osait s’opposer à leurs projets ambitieux. Et cette seule maxime peut nous servir de clef pour entrer dans l’intérieur du gouvernement de cette république , pour nous en découvrir les ressorts secrets, et pour nous faire connaître ce que nous devons penser d’une prétendue équité et modération qu’ils font quelquefois paraître, mais qui ne sc soutient pas longtemps, et dutit on ne peut bien juger <]ue par les suites.
Au reste, le sénat ne se contenUi pas, pour rétablir les exilés, d’écrire aux Aebéens ; il écrivit eocore aux Etoliens, aux Epirotes, aux Aihéniejis, aux Béotiens, aux Acarnaniens,
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comme voulant soulever tous les peuples contre les Achèens. Et, dans la réponse qu’il fit aux ambassadeurs, sans dire un seul mot des autres, il ne parla que de Callicralc, auquel il serait i souhaiter, dit le sénat, que tous les magistrats dans chaque ville ressemblassent.
Avec cette réponse, ce député rc\ int triomphant, sans considérer qu'il était la cause des malheurs qui allaient fondre sur toute la Grèce, et en particulier sur l'Achale; car jusqu’à lui on voyait une sorte d’égalité entre les Achëens et les Romains, agréée par ceux-ci en reconnaissance des services considérables que les Achéens leur avaient rendus, et leur fidélité inviolable dans des temps trés-difllcilcs, comme dans les guerres contre Philippe et contre Antiochus. Cette ligue se distinguait alors d'une manière particulière par son crédit , ses forces, son zèle pour la liberté, et surtout par le mérite et la réputation de scs chefs. Mais la traliison de Callicrate, car on peut bien l'appeler ainsi, lui porta une atteinte mortelle. Les Romains, dit Polybe, nobles dans leurs sentiments, et pleins d’humanité, sont sensibles aux plaintes des malheureux , et se font un devoir de soulager ceux qui ont recours à leur protection ; c’est ce qui les disposait à favoriser la cause des bannis de I.acédémonc. Mais si quelqu’un , de la fidélité duquel ils sont sûrs, les avertit des inconvénients où ils tomberaient en accordant certaines grâces, ils reviennent bientét à eux pour l’ordinaire , et réforment autant qu’ils peuvent ce qu’ils ont fait. Ici, au contraire, Callicrate ne cherche qu’à les flatter. Il avait été envoyé à Rome pour plaider la cause des Achéens ; et , par une prévarication criminelle et sans exemple , il parle uniquement contre eux , et devient l’avocat de leurs ennemis, par lesquels il s’était laissé corrompre. De retour en Achale, il sut si bien y répandre la terreur du nom romain , et intimida tellement le peuple, qu’il se fit choisir pour capiUiine général. II n'eut pas plutôt cette dignité , qu’il rétablit dans leur patrie les exilés de Lacédémone cl de Messéne.
Polybe loue fort ici l'humanité des Romains, leur sensibilité aux plaintes des malheureux , et leur promptitude à réparer les injustices qu’ib ont pu commettre , quand on les leur fait connaître. Je ne sais s’il n’y a pas beau-
coup à rabattre de ces louanges qu’il leur donne. 11 faut se souvenir qu’il écrit à Rome , sous les yeux des Romains , et après que la Grèce est réduite en servitude. On ne doit pas attendre d’un citoyen dépendant et soumis une véracité telle qu’il aurait pu l’avoir dans un état et dans des temps libres; et l’on ne doit pas aussi se prêter avec une crédulité aveugle à tout ce qu’il avance de cette sorte ; les faits parlent plus haut et plus clairement que lui. Les Romains ne se pressaient pas de faire eux- mêmes l’injustice, quand ils pouvaient employer pour cela un miidstèrc étrangi-r qui leur procurait le même ovantage et servait de voile à leur injuste politique.
Eumène ' cependant était en guerre contre Pharnace, roi du Pont. Celui-ci se rendit maître de Sinope , ville du Pont , très-forte , dont scs successeurs demeurèrent toujours en possession après lui. Plusieurs villes en portèrent leurs plaintes à Rome. Ariarathe , roi de Cappadoce , y envoya aussi ses ambassadeurs : il était uni d’intérêts avec Eumène. Ln peuple romain employa à diverses reprises sa médialion et son autorité pour faire cesser entre eux les sujets de guerre : mais Pharnace agissait de mauvaise foi , et manquait à toutes Ic-s paroles qu’il donnait. Malgré la foi des traités , il mit ses armées en campagne. Le.s rois alliés y opposèrent les leurs *. 11 y eut quelques entreprises de part et d’autre. Linéiques années s’étant ainsi écoulées, le traité de paix fut enfin conclu.
Jamais les ambassades ne furent plus fréquentes que dans le temps dont nous parlons. On ne voyait de toutes parts qu’ambassadeurs, soit des provinces à Rome, soit de Rome aux provinces , soit des alliés et des peuples entre eux. Les Achéens envoyèrent en cette ipialité*, vers Ptoléméc Épiphane, roi d’Égypte, Lycortas, Polybe son fils, et le jeune Aratus , pour le remercier des présents qu’il avait doj.â faits à leur république , et des offres nouvelle qu’il y avait ajoutées. Mais cette ambassade ne sortit pas de l’Achale, parce que , lorsqu’elle ,se
> An. M. 3842 ; av. J. C. 182. — Poljb. in Eicerpt. Irj. rap. 51-&3-35'59.
» An.M.382i;av. J.C.180.
» Polyb. ID Eiccrpt. Ifg. cap. 57.
. r y C'.oogic'
disposait à partir , on apprit la mort de Ptolimée.
Ce prince '.après avoir soumis les rebelles au dedans de son royaume comme je l’ai marqué auparavant , conçut le dessein d'attaquer àileucus , roi de Syrie. Lorsqu’il commençait à se former un plan de cette guerre , un de scs principaux officiers lui demanda où il prendrait de l’argent pour l’exécuter : il répondit que scs amis étaient son argent. Les principaux de sa cour conclurent de celte réponse que, regardant leur bourse comme le seul fonds qu’il avait pour cette guerre, ils allaient tous être ruinés. Pour prévenir ce malheur , auquel Us étaient plus sensibles qu’à leur devoir , ils firent empoisonner le roi , et terminèrent en même temps son projet et sa vie , après qu’il cul régné vingt-quatre ans , et vécu vingtneuf. Ptoléméc Pliilomélor , son fils , âgé de six ans , lui succéda. Cléopâtre , sa mère , fut déclarée régente.
AITICLB II.
Cet article second renferme l’espace de vingt années , depuis l’an du monde 3821 jusqu’à 38V0. Dans cet espace sont comprises :
Les vingt premières années du règne de Ptoléméc Philométor en Egypte, qui en régna en tout trente-quatre :
Les cinq dernières de Philippe , qui régna en Macédoine pendant quarante ans , et qui eut pour successeur Persée , qui en régna onze ;
Les huit ou neuf deridércs années du règne de Sèleucus Philopator en Syrie , et les onze du régne d’Antiochus Epiphanc, qui lui succéda. et qui exerça d’horribles cruautés contre les Juifs.
On réserve les onze années du règne de Persée en Macédoine pour le livre suivant , quoiqu’elles concourent avec une partie de Miistoire rapportée dans cet article.
• An. U. 3824 ; ar. 1. C. 180. - Uieron. In Dan.
g I. — Plaintes coima Philippe pontiES a Roue DéhEtbics, son fils, qci t Etait, est bbbtotR VEBS SOIS PEBE avec OES AHBASSAnECBS. CoaPLOT secbet de PebsEb cobtbb son fbEbb DEaErBics AU sujet de la snccEssion au tbOise. Il l’accose devabt Philippe. Plaidoveb de L'cn et de l'ad- TBE. Philippe, sue use bouvelle acccsatiob, fait HOUBIB DEhEtbiCS. Il BECOniSAIT, QUELQUE TEHPS APBEs.son innocBncB, et le cbihe de Psbséb. Dans le tehps qu'il sobceait a pcbib celui-ci . IL MEUBT. PeBSÉE lui SUCCEDE.
Depuis que le bruit s’était répandu chez les peuples voisins ‘ de la Macédoine que c«ux qui allaient à Rome se plaindre de Philippe y étaient écoutés, et que plusieurs s’étalent bien trouvés de l’avoir fait, grand nombre de villes , et même de particuliers , y portèrent leurs plaintes contre un prince dont le voisinage leur était fort à charge à tous, dans l’espérance, on d’étre effectivement soulagés des torts qu’ils prétendaient avoir reçus , ou du moins de s’en consoler en quelque sorte par la liberté qu’ils auraient de les déplorer. Le roi Eumène, entre autres , à qui , par l’ordre des commissaires romains et du sénat , les places de Thrace devaient être remises , envoya des ambassadeurs , à la tète desquels était son frère Athénée , pour donner avis au sénat que Philippe ne retirait point ses garnisons de la Thrace comme il avait promis de le faire , et pour se plaindre de ce qu’il avait envoyé du secours en Bithynie, à Prusias , qui faisait la guerre à Eumène.
Démétrius, fils de Philippe , roi de Macédoine , était actuellement à Rome, où nous avons vu que son père l’avait envoyé pour veiller à ses intérêts. C’était à lui naturellement à répondre en détail aux divers chefs d’accusation formés contre son père. Le sénat, jugeant bien que ce serait un grand embarras pour un jeune prince qui n’était point accoutumé à parler en public , pour lui épargner cette peine lui fit demander si le roi son père ne lui avait point donné quelques mémoires , et se contenta de lui en entendre faire la lecture. Philippe s’y justifiait le mieux qu’il lui était possible sur la plupart des faits qu’on lui objectait; mais il faisait sentir surtout combien il était mécontent des décrets portés à son
< An. M. 3821 ; ar. J. C. 183.- LIv. Ilb. 30, n. 46, 47.
sujet par les commissaires que Rome avait nommés , et de la manière dont il avait été traité. Le sénat comprit aisément où tout cela tendait; et comme le jeune prince léchait d’excuser certaines choses , et pour d’autres assurait que tout se ferait selon le bon plaisir de Rome , le sénat lui répondit que Philippe, son père, n’avait pu rien faire de plus sage , ni qui fût plus agréable au sénat , que d’envoyer Démétrius, son fils, à Rome, pour faire son apologie : que par rapport au passé , le sénat pouvait dissimuler , oublier et souffrir beaucoup de choses ; que, pour l’avenir , il se fiait aux paroles que donnait Démétrius : que, quoiqu’il fût près de quitter Rome pour retourner en Macédoine, il y laissait pour otage de ses dispositions son bon cœur et son attachement pour Rome , qu’il saurait conserver inviülablemcnt sans donner jamais d'atteinte au respect qu’il devait à son père ; que , par considération pour lui , on enverrait des ambassadeurs en Macédoine pour rectifier sans bruit et sans éclat ce qui jusque-là aurait pu être fait contre les règles : qu'au reste le sénat était bien aise que Philippe sentit qu’il était redevable à son fils Démétrius de la manière dont le peuple romain agissait à son égard. Ces marques de considération, que le sénat lui donnait pour relever son crédit auprès de son père , ne servirent qu’à exciter contre lui l'envie, et causèrent dans là suite sa perte.
■ Le retour de Démétrius en Macédoine ’ , et l'arrivée des ambassadeurs , y produisirent différents effets, selon la différente disposition des esprits. Le peuple, qui craignait extrêmement les suites de la rupture avec les Romains et de la guerre qui se préparait, voyait d'un bon œil Démétrius, dans l’espérance qu’il serait le conciliateur et l’auteur de la paix. D’ailleurs il le regardait comme celui qui devait monter sur le trûne après la mort de son père ; car, quoique pour l’âge il fût le cadet , il avait cet avantage sur son frère d’être né d’une mère qui était femme légitime de Philippe, au lieu que Persée était né d’une concubine et passait même pour avoir été supposé. On ne doutait point non plus que les
• Liv. Mb. 39, n. 53.
Romains ne dussent placer Démétrius sur le trône de son père, Persée n’ayant aucun crédit auprès d’eux. C’étaient là les bruits communs.
Aussi, d’un côté , Persée avait-il beaucoup d’inquiétude , craignant que l’avantage de l’âge ne fïlt pour lui un faible titre , son frère lui étant supérieur dans tout le reste ; et , de l’autre, Philippe, jugeant bien qu'il ne serait pas maître de disposer du trône à son gré , regardait d'un œil jaloux et redoutait le trop grand crédit de son jeune fils. Il voyait aussi avec peine se former de son vivant même, et sous ses yeux , comme une seconde cour, par l'affluence et le concours des Macédoniens chez Démétrius. Le jeune prince lui-même; n'élait point assez attentif à prévenir ou à guérir l’indisposition desesprits. Au lieu de tâcher d’amortir l’envie par des manières douces , modestes, complaisantes, il ne faisait que l'aigrir et l'irriter par un certain air de fierté qu'il avait rapporté de Rome, faisant valoir les marques de distinction qu'il y avait reçues, et ne dissimulant point que le sénat lui avait accordé plusieurs choses qu’il avait auparavant refusées à son père.
Le mécontentement de Philippe augmenta encore beaucoup à l’arrivée des nouveaux ambassadeurs, auxquels son fils faisait plus régulièrement sa cour qu’à lui-même, et lorsqu’il se vit obligé d’abandonner la Thrace, d’en retirer ses garnisons , et de faire d’autres choses conformément aux décrets des premiers commissaires, ou sur les nouveaux ordres qui lui étaient venus de Rome : ordres et décrets qu’il n’exécutait que malgré lui , et frémissant eu lui-même de colère: mais qu'il exécutait pour ne pas s’attirer sur les bras une guerre à laquelle il nes’étaitpasencoreassczpréparé. Pour ôter même tout soupçon qu’il y songeât, il porta ses armes jusque dans le milieu de la Thrace contre des peuples auxquels les Romains ne prenaient aucun intérêt.
Mais ses dispositions n’étaient pas inconnues à Rome '. Marcius, un des commissaires qui avaient signifié à Philippe les ordres du sénat, écrivit que tous les discours et toutes les démarches du roi annonçaient une guerre pre-
I Liv. lib. V), II. 3, 5.
l'iiaim.'. Pour s'assurer davaiilagc des l illcs mal iliiiies, il en 01 sortir tous les habitants avec leurs ramilles , les transplanta dans la partie de la MacWoinc la plus septentrionale *, et mil à leur place des Thraccs et d'autres peuples barbares, sur lesquels il croyait pouvoir compter davantage. Ce changement excita un murmure général dans toute la Macédoine, et toutes les provinces retentissaient des cris et des plaintes de ces pauvres malheureux qu’on arrachait de leurs maisons et de leur pays natal pour les conOner dans des terres et dans des demeures inconnues. On n’entendait de tous cAlés que malédictions et qu’exécrations coidre le prince qui causait tous ces mouvemculs.
Loin d’en être touché®, il n’en devint que plus féroce. Tout lui était suspect et lui faisait ondirage. Il avait fait mourir un grand nombre lie personnes qu’il soupçonnait d’être nttachées aux Romains. Il crut ne pouvoir mettre sa vie eu sûreté qu’en s’assurant de leurs enfants, et il prit le parti de les enfermer sous bonne garde, dans le dessein de les faire périr les uns après les autres. Rien n’était plus liorrible en soi qu’une telle cruauté , mais le désastre d’une famille des plus puissantes et des plus illustres de la ’fhessalie la rendit encore plus criante.
11 avait fait mourir, plusieurs années auparavant, llérodiquc, un des principaux de ce pays, et. quelque temps après, scs deux gendres. Ses deux filles, nommées Théoxéne et Archo, étaient demeurées veuves, ayant chacune un lils encore enfant. Théoxéne, recherchée par tout ce qu’il y avait de plus puissant dans la Thessalie , préféra la viduité au mariage : Archo épousa un seigneur du pays des Knianes, nommé Paris, dont elle eut plusieurs enfants, qn'elle laissa en bas ége , ayant été enlevée par une mort prématurée. Théoxéne, pour être en état de faire élever sous scs yeux les enfants de sa sœur, épousa Poris, et elle ])rit de ses enfants le même soin que de son propre fils, comme si elle eût été leur mère. Quand elle eut connaissance du cruel édit par lequel Philippe ordonnait d’enfermer les en-
* I>flDs iTmfllfilp. appelée nutrefoh U Péonit.
• An. M. C. ISA
fànUdeceux qui avaient été fués, prévoyant bien qu’ils allaient être livrés à la brutalité du roi et de scs satellites, elle prit une étrange résolution, et déclara qu’elle égorgerait de ses propres mains tous scs enfants plutôt que de la laisser tomber au pouvoir de Philippe. Poris, qui eut horreur d’une telle proposition , lui dit, pour l’en détourner, qu’il ferait passer tous ses enfants à Athènes chez des amis affidés , et qu'il les y conduirait lui-même. Ils parlent donc de Tlicssaloniquc pour se rendre à la ville des Eniancs , et pour se trouver à une fête solennelle qui s’y célébrait tous les, ans en l’honneur d’Enée, leur fondateur. Tout le jour s’étant passé en festins et en réjouissances, sur le minuit, lorsque tout le monde était endormi, ils s’emharqucnt sur une galère que Poris avait fait préparer, comme pour retourner i Thessalonique, mais en effet dans le dessein de passer en Eubée. Malheureusement un vent contraire, les ayant empêchés d’avancer, quelques efforts qu’ils fissent, les repoussa vers la côte. A la pointe du jour les officiers du roi , à qui la garde du port était confiée, les ajant aperçus, envoyèrent aussilôt une chalnupc armée, avec ordre, sous de grandes menaces, de ne point revenir sans la galère. A mesure qu’elle approchait, Poris tantôt exhortait vivement lachiourmede faire effort pour avancer, tantôt levait les mains au ciel et priait les dieux de venir à leur secours. Théoxéne cependant, revenant à son premier dessiùn , et présentant à ses enfants le poison qu’elle avait préparé et des poignards qu’elle avait apportés avec elle, « la mort seule,
« leur dit-elle, peut vous délivrer. Voilà de « quoi vous la procurer. Uérobez-vous à la « brutalité du roi par la voie qui vous plaira « le plus. Allons, mes enfants, vous qui êtes « plus grands, prenez ces poignards; ou, si « vous aimez mieux une mort plus lente, ava- II lez ce poison. » Les ennemis étaient tout près, la mère les pressait. Ils obéirent; et tous, ou ayant pris du poison, ou s’étant enfoncé le poignard dans le sein, furent jetés dans la mer. Théoxéne , ayant embrassé son mari, s’y précipita aussi avec lui. Les officiers sc saisirent de la galère, mais la trouvèrent vide.
L’atrocité de ce tragique événement alluma encore de nouveau et augmenta infiniment la
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haine contre Pliilippc. On le délestait publiquement comme un tyran cruel, et l'un faisait partout, contre lui et contre ses enfants, d'horribles imprécations, qui curent bienlét leur effet , dit Tite-Live , les dieux l’ayant livré à une fureur aveugle qui le porta é sévir contre son propre sang.
Perséc ' voyait avec uoe peine cl une douleur iuGnie que la considération de son frère Démétrius dans la Macédoine , et son crédit chez les Romains, augmentaient de jour en jour. N’ayant plus d’espérance de parvenir au trône que par le crime, il y mit toute sa ressource. Il commença par sonder la disposition de ceux qui étaient les plus puissants auprès du roi , en leur tenant des discours encore obscurs et ambigus. Quelques-uns d’abord parurent ne point entrer dans ses vues, et rejeter scs propositions , parce qu’ils croyaient avoir plus à espérer de la part de Démétrius. Ensuite, comme on voyait croître sensiblement la haine de Philippe contre les Romains , que Persée travaillait à allumer de jour en jour, et à laquelle au contraire Démétrius s’opposait de toutes scs forces, ils changèrcnlde sentiments. Jugeant bien que ce dernier, que sa Jeunesse et son peu d'expérience rendaient peu précautionné contre les artiflees de son frère, y succomberait à la lin, ils crurent devoir se prêter t un événement qui arriverait toujours indépendamment d’eux , et embrasser dès lors le parti du plus fort. C’est ce qu’ils firent , et ils se livrèrent totalement à Persée.
Ayant remis à d’autres temps l’exécution des desseins plus éloignés , ils convinrent , pour le présent , qu’il fallait employer tous leurs efforts pour animer le roi contre les Romains , et pour lui inspirer des pensées de guerre , à quoi il était déjà fort porté de luiméme. En même temps , pour rendre Démé- I rius plus suspect de jour en jour, ils affectaient de faire tomber souvent la conversation, en présence du roi , sur les Domains, témoignant du mépris , les uns pour leurs lois et leurs coutumes, les autres pour leurs exploits , plusieurs pour la ville de Home destituée d’ornements et de bâtiments magnifiques , quelquesuns même pour ceux des Romains qui étaient
> LIv.Ub. tO. n. 5-ia.
les plus csliinés , les passant tous on revue. Démétrius, qui ne pressentajt pas où tendaient tous ces discours , ne manquait pas de prendre feu, par zèle pour les Romains, et par l’envie de contredire son frère. Par là , sans y faire réflexion, il se rendait suspect et odieux au roi , cl ouvrait la voie aux accusations et aux calomnies qu’on préparait contre lui. Aussi son père ne lui communiquait rien des desseins qu’il roulait jour et nuit dans sa tèfi; contre Rome, et ne s’en ouvrait qu’à Persée.
Des ambassadeurs qu’il avait envoyés chez les Bastames pour leur demander du secours revinrent dans le temps dont nous parlons. Ils avaient amené avec eux des jeunes gens de X]ualité , et quelques princes même du sang , dont l’un promettait sa sœur en mariage pour un des fils de Philippe. Cette nouvelle alliance avec une nation puissante relevait beaucoup le courage du roi. Persée profilant de celte occasion , a De quel usage , dit-il, tout cela « nous peut-il être? Il n’y a pas tant à espérer « pour nous des secours étrangers qu’ii crain- « dre de la part du dedans. Nous avons dans <■ notre sein , je ne veux pas dire un traître .
« ma'is au moins un espion. Les Romains, de- « puis qu’il a été en otage chez eux , nous ont « rendu son corps, mais il leur a laissé son U cœur. Presque tous les Macédoniens tour- « nent déjà les yeux sur lui , et ne comptent « point avoir d’autre roi que celui qu’il plaira R aux Romains de leur donner, s On aigrissait par ces discours l’esprit du vieillard , qui était déjà par lui-même fort mal disposé contre Démétrius.
Il se fit alors une revue de l’armée dans une fête qui se célébrait tous les ans avec une pompe religieuse , dont voici les cérémonies : On divise', dit Tite-I.ive, une chienne en deux parts, la coupant en long par le milieu du corps, et l’on en met une moitié sur chacun des bords du chemin. On fait passer les troupes armées à travers les deux parties de la victime ainsi divisée. A la tête de cette marche on porte les armes éclatantes de tous les rois de Macédoine , en remontant jusqu'à
^ On trouve dans l'Ecriture sainte une pareille cérémonie, où, pour conclure un traité, les deux contractants nessent a travers les parties de la victime divisi^en dcui. (Jcniai. 34, 18. )
leur origine la plus reculée. Le roi paraît ensuite avec les princes ses enfants, ils sont suivis de toute la maison du roi , et de toutes les compagnies des gardes. La marche est fermée par la foule des Macédoniens. Dans l’occasion dont il s'agit , les deux princes marchaient aux deux côtés du roi : Persée âgé déjà de trente ans , et Démétrius qui avait cinq années de moins : l’nn dans la force , et l'autre dans la fleur de la jeunesse ; famille capable de rendre un père heureux , s’il avait eu l’esprit sain et ruisouuable.
La coutume était , lorsqu’on avait achevé les sacrifices qui accompagnaient cette cérémonie, de donner une espèce de tournoi , et de diviser l’armée en deux corps, qui en venaient aux mains, armés simplement de fleurets, et représentaient l’image d’un combat. Les deux jeunes princes commandaient ces deux corps. Ce ne fut pas une simple représentation de combat. Avec leurs armes simulées , ils se battirent aussi vivement que s’il s’était agi du trône : il y eut plusieurs blessures de part et d’autre , et pour eu faire une juste bataille il n’y manqua que le fer. Le corps commandé par Démétrius fut beaucoup supérieur. Persé-e souOTrit cet avantage impatiemment. Scs amis, au contraire , s’en réjouirent , jugeant que ce serait une (H casion favorable et toute naturelle d’intenter une accusalion contre son frère.
Les deux princes doiinèrcntce jour-là chacun un grand repas à ceux qui avaient été de leur parti. Persée , que son frère avait invité à son festin , refusa de s’y trouver. La joie fut grande des deux côtés, et l’on buta proportion. Pendant le repas, il fut beaucoup parlé du combat, et l'on mêla dans le discours beaucoup de plaisanteries , quelquefois très-piquantes, contre ceux du parli contraire, sans même épargner les chefs. Persée avait envoyé un espiou pour observer ce qui se dirait au repas de son frère. Quatre jeunes gens, qui étaient sortis par hasard de la salle , l’ayant découvert, le maltraitèrent fort. Démétrius, qui ne savait rien de ce qui venait de se passer, dit à la compagnie: « Que n’allons-nous « achever notre fête chez mon frère, pour « adoucir sa peine, s’il lui en reste encore, M par une surprise agréable , qui lui montrera « que nous agissons simi>lement , et que nous
B n’avons rien sur le cœur contre lui ? » Tous crièrent qu’il fallait y aller, excepté ceux qui craignaient qu’on ne se vengeât du mauvais traitement fait à l’espion. Mais, Démétrius les y entraînant aussi , ils cachèrent des épées sous leurs habits pour se défendre en cas de besoin. Quand la discorde règne dans les familles, rien n’y peut demeurer secret. Uti homme, prenant les devants , alla trouver Persée, et l’avertit que Démétrius amenait avec sa troupe quatre jeunes gens bien armés. Il pouvait facilement en deviner la cause , car il savait que c’étaient eux qui avaient maltraité son espion. Mais , pour rendre la chose plus criminelle , il fait fermer sa porte, et , par une fenêtre de l’appartement supérieur , qui donnait sur la rue , il fait défense d’ouvrir à ces gens , qui venaient à main armée pour l’assassiner. Démétrius, qui était en pointe de vin , après s’êire plaint, d’un ton haut et fâché, de ce qu’on lui refusait ainsi l’entrée, retourne chez lui , et se remet à table, n’ayant rien su encore de ce qui touchait l’espion de Persée.
Le lendemain , dès que Persée put approcher de son père, il entra dons sa chambre, le visage tout troublé , et demeura quelque temps en sa présence , mais uti peu éloigné , sans ouvrir la bouche. Philippe, alarmé, lui demandant avec empressement quel était donc le sujet du chagrin qu’il faisait paraître ; b C’est a le plus grand bonheur du monde, lui ré- « pondit-il , de ce que vous me voyez encore a en vie. Ce n’est plus par des embûches seu crêtes que mon frère m’attaque. Il est venu B de nuit avec des gens armés à ma maison a pour m’assassiner. Je no me suis sauvé de a sa fureur qu’en faisant fermer mes portes , 0 et en mettant un mur entre lui et moi, » Voyant son père frappé d’étonnement et de frayeur : a Si vous daignez nous prêter l’oa reille , je vous mettrai en état de connaître a évidemment ce qui en est. o Philippe répondit qu’il ne refusait pas de l’écouter, et sur-le-champ il fit appeler Démétrius. En même temps il fit venir Lysimaque et Onomaste pour s’aider de leur conseil. C’étaicut deux hommes fort âgés, et de scs plus anciens amis, qui n’avaient pris aucun parli dans In dispute des deux frères, cl qui ne paraissaient
que très-rarement à la cour. En attciulant qu’ils fussent venus, Philippe lit quelques tours dans sa chambre , seul , et roulant dans son «'sprit diverses pensées , pendant que son fds se tenait à l’écart. Quand on lui eut annoncé leur arrivée , il se retira dans un appartement plus reculé avec scs deux amis et autant de j;nrdcs-du-corps , et permit é ses 01s de faire entrer avec eux chacun trois personnes sans arinos.Là, s’étant assis, il tint ce discours ;
« Me voici , jrère infortuné, contraint de me « rendre juge entre deux Ois, l’un accusateur, a l’autre accusé de parricide; réduit à la triste « nécessité de trouver en eux ou un criminel a ou un calomniateur. Il y a longtemps, i la <( vérité , que certains discours que j’enten- « dais, certaines manières que je voyais entre « vous peu convenables à des frères , me faia saienteraindre cet orage. Mais je me flattais « de temps en temps que vos mécontcnlea ments pourraient s’adoucir et vos soupçons se « dissiper. Je faisais réflexion que souvent des c< princes et des rois ennemis, mettant bas les « armes, avaient fait ensemble alliance et aini- 11 tié , et que dc's particuliers avaient mis On à « leurs différends. J’espérais qu’un jour vous « vous souviendriez du nom de frères qui « vous unit , de ces heureuses années de l’en- « fance ou vous avez vécu ensemble dans une <1 grande simplicité et une grande union , enu lin des avis d’un père si souvent réitérés , « que je crains bien, hélas! d’avoir donnés a vainement à des enfants sourds et indociles « à ma voix. Combien de fois,après vousavoir « rapporte des exemples de discordes entre O frères, vous en ai-je représenté les funestes « suites, en vous montrant que par li ils s’é- H talent ruinés sans retour, eux, leurs en- « fants , leurs maisons et leurs royaumes? Je « vous proposais d’un autre côté de meilleurs a exemples : l’étroite union entre les deux n rois de Lacédémone, si salutaire pendant « plusieurs siècles à eux et à leur patrie , au « lieu que la division et l’intérêt particulier y « ont cliangé la royauté on tyrannie cl causé « ta ruine de Sparte ; par quelle autre voie O que par la concorde fraternelle les deux a frères Euraène et Attalc, après des com- « mencementssi faibles, et qui faisaient pres- « que honte à la dignité royale, sont-ils par-
0 venus i une puissance qui égale la mienne, O celle d’Antioclius et de tous les princes que « nous connaissons? Je ne me suis pas même n fait une peine de vous citer des exemples « des Romains, que je connaissais par moi- 0 même, ou dont j’avais entendu parler : les « doux frères ’fitus cl Lucius Quintius,qui ont 0 fait la guerre contre moi ; les deux Scipions, « Publias et Lucius, qui ont vaincu et soumis « Antiochus ; leur père et leur oncle, qui « ayant été unis inséparablement pendant « leur vio , l’ont été même dans leur mort. !S’i « le crime des uns suivi d’clfels si funestes, « ni la vertu des autres accompagnée desuc- 11 cès si heureux, n’ont pu vous inspirer de Il l’horreur pour la discorde, ou vous faire Il passer A des sentiments de paix et d’union. « Vous avez l’un et l’antre , moi vivant et res- II pirant encore, porté vos yeux et vos désirs Il criminels sur mon trône. Vous ne me lais- « sez la vie que jusqu’à ce que , survivant à a l’un de vous, j’assure le trône à l’autre par Il ma mort. Vous ne pouvez souffrir ni frère n ni père : ni tendresse ni respect ne vous Il touchent. L’impatienldésirderégnerétouffe Il en vous tout autre sentiment, et en n pris O la place. Eh bien donc, parlez maintenant. Il Souillez les oreilles de votre père par des Il accusations ou vraies ou supposées. Ouvrez Il vos bouches criminelles pour vous calom- 0 nier mutuellement , en attendant que vous « armiez l’un contre l’autre vos mains parri- II cides. Je suis prêt à "vous écouter, bien ré- II solu de fermer dans la suite les oreilles aux Il rapports secrets et aux accusations sourdes O du frère contre le frère. » Après que Philippe eut prononcé ces dernières paroles avec émotion cl d’un ton de colère, tous se mirent à pleurer, et demeurèrent longtemps dans un morne silence.
Persée enfin prenant la parole : « Je le vois a bien, dit-il; il fallait de nuit ouvrir ma O porte, recevoir dans ma maison les assas- II sins, présenter ma gorge à leur fer meur- « trier, puisque le crime n’est cru qu’aprés Il qu’il est exécuté , et que moi , qui ai été at- « laqué , je reçois les mêmes reproches que Il l’agresseur. Ce n’csl point sans raison qu’on « dit que vous ne reconnaissez pour vrai fils Il que Démétrius, et qu’on me regarde comme
n U II étranger, lié d'une concubine, ou supposé; « car, si vous aviez, pour moi la tendresse a qu’un père doit à son enfant, vous ne croi- « riez pas devoir sévir contre moi , à qui l'on « a dressé des embûches, mais contre ceiui « qui me les a dressées ; et vous ne compteo riez pas pour si peu ma vie, que vous ne « fussiez touché ni du danger que j'ai couru, « ni de ceiui auquel je vais être exposé, si le « crime de mes ennemis demeure impuni.
O S'ii faut mourir sans se plaindre, à la bonne « heure; gardons le silence, cl contentons- « nous de prier ies dieux que le crime com- « mencé dans ma personne s'y termine et ne « passe point jusqu'à la vôtre. Mais si ce que « la nature inspire à ccui qui, se voyant alta- « qués et surpris dans une solitude, implorent « le secours des personnes mêmes qu'ils n'ont a jamais vues, je puis le faire par rapport à « vous en cette occasion ; si, lorsque je vois O les épées tirées contre moi, il m'est permis « de faire entendre une voix plaintive et sup- « pliante ; je vous conjure par le doux nom de « père, dont vous savez depuis longtemps le- « quel a fait le plus de cas de mon frère ou de « moi, de m'écouter dans ce moment comme « si, éveillé par le tumulte de ce qui s’est passé « cette nuit, vous étiez survenu dans le temps « de mon danger et de mes plaintes, et que « vous eussiez trouvé de nuit Démétrius , à « l’entrée du ma maison, accompagné de gens O armés. Ce que je vous aurais dit hier, tout « hors de moi et saisi de frayeur, je vous le dis « aujourd'hui.
« .Mon frère, depuis longtemps nous nevi- « vous point entre nous comme des personnes « qui songent à faire ensemble des parties de « plaisir. Vous voulez absolument régner, « vous trouvez un obstacle invincible à vos « dé’sirs dans mon âge , dans le droit des gens, « dans l'ancien usage de la Macédoine, et, ce « (lui est encore plus fort, dans la volonté de « mon père ; vous ne pouvez forcer ces bar- « rières et monter sur le trône qu’en m’arra- « chant la vie : vous mettez tout en œuvre , « et faites essai de tout pour parvenir â vo- « Ire but ; jusqu’ici , soit ma vigilance, soit • mon bonheur , m’ont préservé de vos mains « meurtrières. Hier , dans la cérémonie de la O ro\ue et du tournoi qui la suivit, vous ren-
0 dites la bataille presque sangluiilc et funeste , « et je ne me sauvai de la mort qu’en me lais- « sant vaincre moi et les miens. De ce combat, O vraiment d’ennemis, vous voulûtes, comme « si ç’avait été un jeu entre frères , m’entraî- 0 ncr à votre soulier; croyez-vous, mon père, « que j’eusse trouvé à ce repas des convives O sans armes, moi chezquices mêmes convives « sont venus de nuit bienarmés ? Croyez-vous « qu'au milieu des ténèbres je u’uurais eu « rien à craindre de leurs épées, après qu’en « plein jour et sous vos yeux ils m’avaient « presque tué avec leurs armes de bois? Quoi! « vous , qui êtes mon ennemi déclaré, qui sa- « vez que j’ai un juste sujet de me plaindre de « vous, vous venez à moi de nuit, à une heure « indue, avec de jeunes gens armés? Je n’ai « pas cru pouvoir en sûreté me trouver à vo- « tre repas , et je vous recevrai chez moi lors- « que, échauffé par le vin , vous vous présen- « lez à ma maison si bien accompagné ? Si j’ad vais alors ouvert ma porte , mon père, vous K prépareriez mes funérailles dans Sh moment « où vous voulez bien écouter mes plaintes. « Je n’avance rien de douteux , et je ne parle a point sur de simples conjectures. Car enfin « Démétrius peut-il nier qu'il soit venu à ma « porto avec une troupe de jeunes gens , et « que parmi eux il y en ail eu d’armés ? Qu'on O fasse venir ceux que je nommerai. Je les « crois capables de tout ; mais ils n'auront « pas la hardiesse de nier ce fait. Si je vous « les amenais après les avoir surpris chez moi O avec des armes, vous seriez pleinement contt vaincu de leur crime : leur aveu ne doit pas O être pour vous une moindre conv iction.
« Vous prononcez des imprécations et des « exécrations contre des fils impies qui aspi- 0 rent à votre trône. Vous avez raison , mon « père ; mais que vos malédictions ne soient O pas aveugles. Discernez l’innocent du cou- « pable ; que celui qui a formé le dessein de « tuer son frère éprouve la juste colère des « dieux vengeurs de l'autorité paternelle ;
« mais que celui qui par le crime de son frère O s'est vu prés de périr , trouve un asile dans O la bonté et la justice de son père , car où en a puis-je trouv er ailleurs, moi pour qui ni ia « cérémonie de la revue, ni la solennité du « tournoi, ni ma maison, ni 1c festin, ni lu
« (cmpsdcla nuil accordé nui mortels pour le « repos, n'ont point eu de sûreté ? Si je vais « au repas où mon frère m'invite, je suis perdu; « je le suis encore aussi certainement si je le Il reçois chez moi lorsqu'd y vient de nuit. Pnr- II tout des embûches m'attendent ; partout la « mort m'est préparée. Où faut-il donc que a je me réfugie ?
O Je ne me suis attaché qu’aux dieux , et à a vous, mon père. Je n’ai point fait ma cour Il aux Romains, et ne puis recourir h eux. Ils a souhaitent ma perte, parce que je suis sen- « sible aux injustices qu'on vous fait; parce « que je souffre avec peine et avec indignait tion qu’on vous ait enlevé tant de villes, « tant de peuples , et tout récemment encore (t les eûtes maritimes de la Thrace. Ils n’es- K pèrent point se rendre maîtres de la Macé- « doinc de votre vivant ni du mien ; ils savent « que, si le crime de mon frère me fait pé- « rir, et si la vieillesse vous enlève, ou si même « on n’attend pas l’ordre de la nature, le roi « et le royaume de Macédoine seront à eux.
a Si les Romains vous avaient laissé qucl- « que ville, quelque pays hors de la Stacè- « doine, peut-être pourrais-je m’y retirer.
« Mais, me dira-t-on, je trouverai une pro- « tection assez puissante dans les Macèdo- ■« niens.Vous vîtes hier, mon père, comment a les soldats m’attaquèrent dans le combat. a Que leur manquait-il, sinon d’être armés Il d’êpées? Ce qu’ils n’avaient pas pour lors,
O les convives de mon frère l'ont pris pendant Il la nuit. Que dirai-je d’une grande partie des Il principaux de votre cour, qui attendent a tout lies Romains, et de celui qui est tout- « puissant auprès d’eux? Ils ne rougissent Il point de le préférer, non-seulement à moi Il qui suis son aîné, mais, je pourrais presque Il le dire, A vous-mème, qui êtes notre roi et a notre père : car c’est À lui qu’on prétend « que vous êtes redevable de ce que le sénat Il vous a remis une partie de ce qu’il aurait Il exigé de vous; c’est lui qui maintenant em- « pêche les Romains de venir A main armée Il dans votre royaume : enfin, si on l’en croit,
(I votre vieillesse n’est en sûreté et eu paix Il qu’à l’abri de la protection que vous pro- « cure un jeune fils. Il a pour lui, et les Ro- « mains, et les villes qu’on a tirées de votre
Il domaine, et tout ce qu’il y a de Macédoniens «I qui attendent leur fortune de Rome. Pour O moi, mon père, je fais gloire de n’avoir « que vous pour protecteur, et de ne rien es- 0 pérer d’ailleurs.
« Quel croyez-vous que soit le but de la Ict- « tre que Quintius vient de vous écrire, dans H laquelle il vous marque en termes formels a que vous avez agi prudemment pour vos O intérêts d’avoir envoyé Dèmétrius A Rome, « et où il vous exhorte de l’y renvoyer avec « de nouveaux ambassadeurs et un plus grand O nombre des principaux d'entre les Macédon niens ? Quintius lui tient lieu maintenant a de tout. Il ne se conduit que par scs con- « seils, on plutôt par ses ordres. Oubliant que » vous êtes son père, il semble l’avoir siibslia tué en votre place. C’est à Rome, et sous Il ses yeux, qu’il a formé le plan des desseins « secrets et clandestins qu’il fera bientôt éclo- « re. C’est pour les faire réussir plus sùre- II ment que Quintius vous ordonne d’envoyer O avec lui un plus grand nombre d’entre les « principaux de Macédoine. Ils parlent d’ici Il pour Rome, attachés de bonne foi A votre « personne et à vos intérêts ; mais, gagnés Il par les caresses dont on les y comble, ils eu O reviennent imbus et infectés de principes U tout contraires. Dèmétrius seul est tout pour Il eux : ils osent déjà, de votre vivant, l’appc- 0 1er roi. Si je marque de l’indignation pour « une telle conduite, j’ai la douleur de voir Il que non-seulement les autres, mais vous- « même, mon père, m’accusez d’aspirer au « trône. Si cette accusation est laissée com- « mune entre nous, je ne m’y reconnais point :
O elle ne peut me regarder ; car qui est-ce que a je déplace pour m’emparer de ce qui appar- « tiendrait A un autre ? Je n’ai que mon père « avant moi, et je prie les dieux qu’il y soit « longtemps. En cas que je lui survive, et je • ne le souhaite qu’autant qu’il m’en jugera O digne, je recevrai la succession du rovaume, n si mon père m’y appelle. Celui-là peut être a accusé d’aspirer au trône, et d'y aspirer d’une Il manière injuste et criminelle, qui se hâte « de violer l’ordre et de franchir les bornes Il prescrites par l’Age, par la nature, par l’u- « sage et les coutumes de Macédoine, et par O le droit des gens. Mon frère aîné, dit en
n lui-mi'ine Déraélrius, à qui le royaume apu partieiil par le droit d’atnesse et par la vou lonté de mon père, est pour moi un obstaa de. Il faut m’en défaire. Je ne serai pas le Il premier qui me serai fait roi en répandant « le sang d’un frère. Mon père, ûgé et sans Il appui , craindra trop pour lui-même pour « songer à venger la mort de son fils. Les Ro- « mains seront bien aises de me voir sur le U trône, ils approuveront nia conduite, et U sauront bien me soutenir. Ces projets peu- « vent manquer, mon père, je l’avoue; mais « ils ne sont point sans fondement. En un « mot , voici où je réduis tout. Vous pouvei « mettre ma Vie en sûreté en punissant ceux « qui prirent liicr les armes pour m’assassi- « lier: mais, si leur crime réussit, vous ne seu rez pas en état de poursuivre la vengeance « de ma mort. »
Après que Pcrsèc eut fini son discours, tous les assistants jetèrent les yeux sur Dèmètrius , comme s’il eût dû répondre sur-lechamp. Mais comme Démétrins , accablé de douleur et baigné de larmes . paraissait hors d'état de parler, tous demeurèrent longtemps dans le silence. Enfin ce prince , pressé de se défendre , fît céder sa douleur à la nécessité , et parla ainsi :
« Persée , en m’accusant devant vous , mon a père , et répandant de fausses larmes pour « exciter votre compassion, vo is a rendu « suspectes les miennes , qui ne sont que trop « vraies, et m’a enlevé tous les avantages O qu’ont ordinairement les accusés. Au lieu « que c’est lui qui , depuis que je suis revenu « de Rome , ne cesse jour et nuit , dans les (I secrets entretiens qu’il a avec ses créatures,
« de me tendre des embûches , il me repré- « sente devant vous comme non-seulement X lui tendant des pièges cachés pour le faire « périr, mais l’attaquant à force ouverte et à « main année. Il cherclie à vous alarmer par n son péril pour se hâter de perdre par votre « moyen un frère innocent. Il se dit sans re- « fuge et sans asile pour m'empécher d’en > trouver dans votre bonté et dans votre jusn lice.
O Dans l’état de solitude et d abandon où a je suis ici , sans amis et sans protecleur,
« il veut me rendre odieux par le reproche
« d'un crédit étranger, qui me nuit plutôt « qu’il ne me sert.
a Remarquez, je vous prie, comment , en « accusateur artificieux , il a mêlé et confondu a l’action de cette nuit avec tout le reste de « ma vie, pour rendre d’un côté suspecte par « ma conduite passée cette dernière action , « dont vous connaîtrez bientôt l’innocence , et « de l’autre, pour appuyer par cette fable « vaine d’une attaque nocturne l’accusation O également vaine qu’il intente contre moi , « de vues , d’espérances , et de prétentions
< criminelles. Il a cherché en même temps à a faire croire que cette accusation n’était point a préméditée ni préparée , mais que la crainte <i seule et le tumulte de cette nuit y avait « donné lieu. Si je songeais à trahir mon père « et son royaume, si j’avais formé des com- « plots ovec les Romains, avec les ennemis de a l’état, il nu fallait pas, Persée, attendre la « fable de cette nuit, mais m’accuser dés au- « paravantde trahison. Si l’accusation de tra- « hison , séparée de l’autre , était dénuée de (t toute vraisemblance, et ne pouvait servir a qu’à prouver votre envie contre moi , et non « mon crime, il fallait aujourd’hui n’en point « faire mention , et différer à un autre temps « à me poursuivre comme traître à la patrie , O pour n’examiner présentement que cette
< seule question, si c’est moi qui vous oi « dressé des embûclies , ou si c’est vous qui « m’en avez dressé. Je tâcherai néanmoins ,
« autant que le trouble d’une accusation su- « bile cl imprévue me le permettra , de dis- « tingner ce que vous avez confondu, et de « démêler si c’est à vous ou à moi qu’on doit « imputer les embûches de cette nuit.
a Persée avance que j’ai formé le dessein a de l’assassiner, afin que par la mort de mon « aîné, à qui le trône devait appartenir par a le droit des gens, par l’usage de la Macé- « doine, et même, à ce qu’il prétend, par « votre jugement , je pusse, quoique son caa det, occuper sa place. Que signifie donc cette a autre partie de son discours , où il dit que « j’ai cultivé avec un soin particulier les bona nés grâces des Romains , et que j’ai compté « pouvoir monter sur le trône par leur crédit ?
« car, si je croyais les Romains assez puissants « peur donner le sceptre de Macédoine à qui
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« il leur plairnit , cl si je comptais si fort sur « mon crédit auprès d’eux, pourquoi comu mettre gratuitement un parricide ? Quoi ! « aurais-je donc affecté de ceindre ma tête « d’un diadème souillé du sang de mon frère , « afin de me rendre odieux el exécrable à a ceux-là même chez qui je me suis acquis du •t crédit, s’il est vrai que j'y en aie quelqu’un , U par une probité on feinte ou véritable 7 Si n ce n’est que vous vous imaginiez que Quin- « tins, par les avis duquel on m’accuse de me « laisser conduire, lui qui vit avec une si « grande union avec son frère , m'ait conseillé U le meurtre du mien. Il a ramassé tous les U avantages par lesquels il prétend que je puis « me promettre la supériorité sur lui : le cré- « dit des Romains , les suffrages des Macédo- <■ nieos, et le consentement presque universel CI des dieux et des hommes; et en même a temps , comme si je lui étais inférieur en « tout, il m’accuse d’avoir eu recours à une « ressource qui n'est employée que par les U plus grands scélérats. Voulez-vous qu’on « nous juge sur ce principe et sur cette règle, a que celui de nous deux qui aura craint que U l’autre ne fût jugé plus digne du diadème O soit déclaré avoir formé le dessein d'avoir a fait périr son frère?
« Mais venons au fait, et examinons l’ordre Cl et le plan de l’entreprise criminelle qu’on Il m’impute. Il prétend avoir été attaqué par « plusieurs voies , renfermées tontes néan- II moins dans l’espace d’un seul jour. J’ai U voulu le faire périr, dit-il, en plein jour « dans le combat dont la cérémonie sacrée de V la revue fut suivie ; j’ai voulu, en l’invitant Il à un repas chez moi , m’en défaire par le U poison ; enfin j’ai voulu l’attaquer à force U ouverte, quand de nuit des gens armés Il m’ont accompagné chez lui dans une partie Il de plaisir.
Il Vous voyez, mon père, quels temps j’a- II vais choisis pour le parricide ; un tournoi . Il un festin , une partie de plaisir. Quel jour Il encore , et combien respectable ! où l’armée a passe en revue; où les armes brillantes de « tous les rois de Macédoine sont portées à la a tête de la cérémonie ; où l’on passe à travers Il les deux parties do la victime sacrée; où Il nous avons l’honneur de marcher à vos deux
a côtés, suivis de toute la foule du peuple Cl macédonien. Quoi 1 purifié, par cet auguste « sacrifice , des fautes que j’aurais pu coma mettre auparavant , ayant sous les yeux la O victime sacrée , à travers laquelle nous pas- « sions, j’avais l’esprit occupé de parricide, « de poisons , de poignards ! Souillé de la sorte O par les crimes les plus horribles , par quelles Cl cérémonies ensuite, par quelles victimes « aurais-je pu me purifier?
« On sent visiblement que mon frère , em- « porté par l’aveugle passion de me calomnier Cl et de me perdre , en voulant rendre tout « suspect et m’en faire un crime, se trahit et « se contredit lui-même : car enfin, mon frè-
0 re , si j’ai pensé à me défaire de vous par Il le poison dans le repas , qu’y avait-il de a moins sensé que de vous irriter et de vous « mettre sur vos gardes par un combat opi- « niàtre , où j’aurais fait paraître des desseins « violents contre vous , el de vous empêcher « par là de vous trouver au repas où je vous « avais invité , comme effectivement vous re- « fusâtes d’y venir? Mais, après ce refus, « n'aurai-jc pasdù travailler à me réconcilier « avec vous , et , puisque j’avais résolu d’em- « ployer le poison à votre égard . chercher « une autre occasion d’en faire usage? Y a avaiMI du sens à passer brusquement le « jour même à un autre dessein , et à enlre- « prendre de vous assassiner sous prétexte Il d’aller chez vous eu partie de plaisir? Pou- « vais-je raisonnablement espérer , si j’étais a dans la pensée que la crainte de la mort
1 vous avait fait refuser de venir à mon re- « pas , que la même crainte ne vous empé- « cherait pas de me recevoir chez vous?
« Je ne crois pas, mon père, devoir rougir a de vous avouer que, dans un jour de fête et a de réjouissance , me trouvant avec de jeu- « nés gens de mon âge , j’ai pris un peu plus « de vin qu’à l’ordinaire. Informez-vous , je « vous prie , comment se passa hier notre « repas, avec quels éclats de réjouissance, « avec quels transports d’une gallé folâtre , à « quoi ne contribuait pas peu lajoie,peut- « être trop indiscrète, de ce que dans le toui^ « noi notre parti n’avait pas eu du dessous.
« C’est le triste état d’une accusation imprù- « vue , c’est le danger où Je me trouve main-
fii.