LIVRE XX
SÜITE DE L’HISTOinE DES SÜCCESSEURS D ALEX ANDRE.
Ce vingUème livre contient deux articles. Dans le premier , on expose l'histoire de Eersée, dernier roi de Alsrédoine , dont le r6gne dura onze ans , et finit l'an du monde 383G. l.c second article s'étend depuis la défaite de Persée jusqu'à la ruine de Corinthe , qui fut prise et brûlée l'an du monde 3fiô8, et renferme vingt et un ans.
AKTICLI 1.
Cet article comprend l'espace de onze années , qni est le temps qu'a duré le règne de Persée, dernier roi de Macédoine, depuis l'an du monde 3826 jusqu'à 3837.
I I. — PEUfcs SB PSÉPABE SOUBDEMBriT A LA CCEERE C05TBB LES BoM.UXS. 1l TACHE INUTII.EHETfT DE SE CO!«CILIER LES AcilÈE!<S. LCS MESL'BRS SECKtcTES QO’iL PRErtAIT 5'ÉTAIK?(T POIMT INCONNUES A RoMB. EUMfeNK Y ABRIVE , ET EN AVEBtlT DS NOUVEAU LE SÉNAT. PEBSES ENTEBPEBND de se DÉEAIEE OECE PBINCE , D'aEORU PAS UN ASSASSI NAT , PUIS PAR LE
POISON. Les Romains rompent avec Persée. Sentiments ET DISPOSITION DES ROIS BT DES VILLES PAR RAPPORT A LA GUERRE DE MaCÉDOINB. APEfcS PLU» SIECRS AMBASSADES DE PAET BT U'AL’TRB, LA GCEERE EST DÉCLARÉE DANS LES FORMES.
La mort de Philippe arriva ’ fort à propos pour dlHerer la guerre contre ins,
' An. »1. 38».; »v. J. C. 178. - Llv. lib. <0. n. 57, 68. — Oros. lib. I, cap. 2i>. ^
et pour leur laisser le temps de s’y prépa rer. Ce prince avait formé un étrange des.seiu, cl avait déjà commencé à le mettre à exécution : c'élait de faire venir de la Sarmatie européenne , qui fait partie de la Pologne . un nombre considérable de troupes, tant d'infanterie que de cavalerie. Des Gaulois s'étaient établis près les embouchures du Borystbéne, appelé maintenant le Niéper, et avaient pris le nom de. Uastarnes. Celte nation n'élait accoutumée iii a labourer la terre, tii à nourrir des troupeaux, ni à faire le commerce : elle vivait de guerre, et vendait scs services aux peuples qui voulaient l'employer. Après qu'ils auraient passé le Daimbe , Philippe devait les établir à la place des Dardaniens, qu'il avait résolu de détruire absolument, parce que, comme ils étaient trés-voisiiis de la Macédoine , ils ne manquaient pas d'y faire des irruptions dés qu'ils en trouvaient l'occasion favorable. Les Uastarnes, laissant leurs femmes et leurs enfants dans ce nouvel établissement , devaient p.asser en Italie pour s'enrichir du butin opulent qu’ils espéraient y faire. Quel que dût , être le succès, Philippe complaît y trouver de grands avantages. S’il arrivait que les Bastarnes fussent vaincus par les Romains, il se consolerait facilement de leur défaite en se voyant délivré par icurmoyendu voisinage dangereux des Dardaniens; et si leur irruption dans l’Italie réussissait , pendant que les Romains seraient occupés à repousser ces nouveaux eii-
nemis, il aurait le temps de recouvrer tout ce qu'il avait perdu dans la (îrèce. Les Bastames s'élaient déjù mis en marclie, cl étaient assez avancés, lorsqu’ils apprirent la mort de Philippe. Celle nouvelle , cl divers accidents qui leur arrivèrent, suspendirent leur premier desîn‘in , et ils se dissipèrent de cèté et d'autre. Antigone, que Philippe destinait pour son successeur, avait été employé malgré lui à celte intrigue. A son retour, Persèc le fit mourir; et, pour mieux s’an'criiiir sur le trône, il envoya des ambassadeurs aux llomaiiis leur demander qu’ils renouvelassent avec lui l’alliance qu’ils avaient faite avec son père , et que le sénat le reconnût pour roi. Il ne cherchait qu'à gagner du temps.
Lue partie des Baslarnes avait poursuivi sa route , et était actuellement en guerre avec les Dardaniens. Les Komains en prirent ombrage Persées’excusa par ses ambassadeurs, et lit entendre que ce n’ètait poitit lui qui les avait mandés , et qu’il n’avait influé en rien dans leur entreprisr;. Le sénat, sans approfondir davantage la chose , se contenta de le faire avertir qu’il eût soin de conserver inviolablcmcnt les conditions du traité fait avec les Bomains. Les Bastames, après avoir remporté d’abord quelques avantages, furent enfin obligés, du moins pour la plupart , de retourner dans leur pays. Un dit qu’ayant trouvé le Danube glacé , et ayant entrepris de le passer, la glace s’ouvrit sous leurs pieds et qu’il y en eut un grand nombre d’cnglouüs dans le fleuve.
On apprit à Borne que Persée avait envoyé dos ambassadeurs à Carthage cl que le sénat leur avait donné audience de nuit dans le temple d’Esculape. On jugea ù propos de faire passer des ambassadeurs en Macédoine pour veiller sur la conduite de ce prince. Il venait de réduire par la force des armes quelquesuns des Dolopes qui refusaient de lui obéir.
• Après celle expédition, il s’avança vers Delphes, sous prétexte d’aller consulter l’oracle , 'mais en effet , à ce qu’on crut , pour avoir occasion de parcourir la Grèce et de s’y faire des alliés. Ce voyage jeta d’abord l’alarme dans
• An. M. 3813; av. I. C. 175. — Frtlnsbem. tn Liv.
« Ad. M. 3830: av. J. C. 17». - l.W. Ilb. »1 , n. 27-19.
* La UoJopic était une régiun iJe la Tbcssalic , qui cori' finall avec l'ÉpIre.
le pays ; Eumène même en fut effrayé jus.que dans Pcrgamc. Mais Persée, dès qu’il eut consulté l’oracle , retourna dans son royaume en traversant la Phthiotide, l’Achale et la Thessalie, sans faire aucun ton dans les terres par où il passait 11 envoya ensuite dans presque toutes les villes qu’il avait parcourues des ambassadeurs , ou des lettres circulaires , pour demander qu’on oubliât les sujets de mécontentement qu’on pouvait avoir eus sous le règne de son père , qui devaient être ensevelis avec lui.
Sa principale attention fut de se réconcilier avec les Achéens. Leur ligue et la ville d’Athènes avaient porté leur colère et leur haine contre les Macédoniens jusqu’à rompre par un décret tout commerce avec eux. Cette dissension déclarée donnait lieu aux esclaves qui fuyaient de l’Achate de se retirer dans la Macédoine, où ils trouvaient un asile assuré, et où ils savaient bien qu’on ii’irail pas les chercher ni les redemander depuis le décret d’interdiction générale. Persée lit arrêter tous ces esclaves , et les renvoya aux Achéens , avec nne lettre obligeante , où il les exhortait à jirendre dra mesures qui empêchassent leurs esclaves de se retirer encore de la même sorte dans ses états. C’était demander tacitement qu’on rétablit l’ancien commerce. Xénarque , qui était pour lors en charge , et qui cherchait à faire sa cour au roi , appuya fort sa demande , et il était soutenu par ceux qui desiraient vivement de recouvrer leurs esclaves.
Callicrate, l’un des principaux de l’assemblée , qui était persuadé que le salut de la ligue consistait à garder inviolablement le traité conclu avec les Bomains , représenta que c’était y donner une atteinte ouverte que de se réconcilier avec la Macédoine, qui se préparait à leur déclarer la guerre au premier jour. 11 conclut à laisser les choses dans l’état où elles étaient , en attendant que le temps fît connaître si ses craintes étaient vaines ou non : que si les MacédonieiH conservaient la paix avec Rome, il serait assez temps pour lors de rentrer en commerce avec eux , qu’avant cela la réunion serait prématurée et dangereuse.
Arcon , frère de Xénarque , qui prit la parole aprè's Callicrate , s’efforça de montrer qu’on jetait de vaines terreurs dons les esprits ;
'60 ÜOgk’
qu'il ne s'agissait point de foire un nouveau traité et une nouvelle alliance avec Persée , et encore moins de rompre avec les Romains ; mais simplement de changer un décret auquel les injustices de Philippe pouvaicnl avoir donné lieu , mais que Persée , son Ois , qui n'y avail aucune part , ne méritait point certainement: que ce prince lui-méme comptait bien qu’en cas de guerre contre les Romains , la ligue ne manquerait pas de se déclarer pour eux. Mais, ajoutait-il, pendant que la paix subsiste, si l’on ne veut pas faire cesser entièrement les haines et les dissensions, n’est-il pas raisonnable qu’au moins on les suspende et qu’on les laisse dormir pour un temps?
On ne Gnit rien dans cette assemblée.
Comme on avait trouvé mauvais que le roi se fût contenté de lui adresser simplement une lettre , il envoya depuis des ambassadeurs pour l’assemblée qui avait été convoquée i Mégalopolis: mais ceux qui craignaient de choquer Borne firent tant , qp’on refusa de leur donner audience.
Les ambassadeurs ' que le sénat avait envoyés en Macédoine marquèrent à leur retour qu’ils n'avaient pu approcher du roi , sous prétexte, tantôt qu’il était absent , tantôt qu’il était incommodé ; double prétexte également fiiux : qu’au reste, il leur avait paru clairement que tout se préparait à la guerre, et qu'il fallait s'attendre qu'elle éclaterait au premier jour. Ils rendirent compte aussi de l’élatoù ils avaient trouvé l'Etolie , agitée de discordes intestines, que l'acharnement des deux partis opposés portait à des excès furieux , sans que leur autorité eût pu rapprocher et adoucir ceux qui en étaient les chefs.
Comme à Rome on s’attendait à la guerre contre la Macédoine , on commença à s’y préparer par les cérémonies de religion, qui, cbei les Romains , précédaient toujours les déclarations de guerre; c'est-à-dire par l’expiation des prodiges, et par divers sacrifices qu'on olfrail aux dieux.
Marcellus était un des ambassadeurs que le sénat avait envoyés dans la Grèce. Après avoir pacifié autant qu’il était possible les troubles de l'Etolie , il passa dans le Péloponnèse, où
il avait fait convoquer l'assemblée des Achéens. Il loua extrêmement leur zèle d’avoir constaniiiient suulenu le décret qui défendait tout commerce avec les rois de Macédoine. C’èlait déclarer ouvertement ce que les Romains pciisaienl à l’égard de Persée.
Ce prince ne ces.sait de solliciter les villes de la Grèce par de fréquentes ambassades , et par de magnifiques promesses qui passaient de beaucoup ses forces. On y était assez porté d’inclinaliun p<iur lui , et beaucoup plus que pour Eumène , quoique ce dernier eût rendu de grands services à la plupart de ces villes , et que celles qui faisaient partie de son domaine n’eussent pas voulu changer leur condition avec les villes qui étaient entièrement libres. Il n’y avait cependant nulle comparaison à faire entre ces deux princes pour le caractère et pour les mœurs. Persée était absolument décrié pour ses crimes et pour sa cruauté. On l’accusait d'avoir tué sa femme de sa propre main depuis ia mort de son père , de s'ètre défait secrètcmcitt d'ApcIle , du ministère duquel il s’était servi pour faire périr son frère, et d'avoir commis beaucoup d’autres meurtres, tant au dedans qu'au dehors de son royaume: au lieu qu'Eumène s’était rendu recommandable par sa tendresse pour ses frères et ses proches , par la justice avec laquelle il gouvernait scs sujets, et par son |>cnchant généreux à faire du bien et à rendre service aux autres. Malgré cette différence de caractère , on lui préférait Persée, soit que l’ancienne grandeur des rois de Macédoine leur inspirât du mépris pour un état dont l’origine était toute récente et qu’ils avaient vu nailre,soit que les Grecs aspirassent à quelque changement , suit enfin parce qu’ils étaient bien aises d’avoir en lui un appui qui tint en respect les Romains.
Persée s’appliqua ' en particulier à rechercher l’amitié des Rhodieiis et à les détacher du parti de Rome. C’était de Rhodes qu’était partie Laodice , fille de Séleucus , pour aller partager le trône de Macédoine avec Persée en l’épousant. Les Rhodiens lui avaient équipé la Hotte la plus brillante qu’il soit possible d’imaginer. Persée en avait fourni les matériaux ; et jusqu’aux soldats et aux matelots qui lui avaient
• Aa. M. 3831 ; av. J. C. 173. - LIr. Ilb. ii, n. 0.
• Polrb. Ug.M.Cl.
nmoné Ijiodice , tons reçurent de lui an ruban d’or. Un jugement que Rome prononça en favi'urdf.s I.jcicns contre ceux de Rhodes avait evtri'inenienl irrité ceux-ci. Persée tAcha de protiier de leur indisposition contre Rome pour se les attacher.
Ue.s Romains n'ignnraicnl pas les mesures que prenait Persée ' pour gagner les peuples et les villes de la Grèr-e. Kuraéne vint exprès è Rome achever de les en éclaircir. On l’y reçut .iv(*c toutes les marques de distinction possibles. 11 déclara qu’outre le désir de venir rendre si's hommages aux dieux et aux hommes, ii qui il était redevable d’un établissement qui ne lui laissait rien h souhaiter , il avait exprès entrepris ce voyage pour avertir en personne le sénat d'aller au-devant des entreprises de Persée; que ce prince avait hérité de la haine de Philippe, son père, contre les Romains, aussi bien que de son sceptre , et qu’il n’omettait rien pour se préparer à une guerre qu’il croyait lui être é< hue comme par droit de succession ; que la longue paix dont la Macédoine avait joui lui fournissait de nombreuses troupes et très-vigoureuses ; qu’il avait un riche et puissant royaume , qu’il était lui-méme dans la fleur de l’Age , plein d'ardeur pour les expéditions militaires, dont il avait fait l’apprentissage sous les yenx et sous la conduite de son père, et où il s’était depuis fort exercé en diverses entreprises contre ses voisins: qu’il était fort considéré dans les villes de la Grèce et de l’Asie , sans qu’on pôt bien dire par quelle sorte de mérite il avait acquis ce crédit,
-si ce n’est que sa haine pour les Romains lui en tenait lieu ; qu’il n’avait pas moins d’autorité chez de puissants rois; qu’il avait épousé la lillc de Séleucus et donné sa sœur en mariage à Prusias; qu’il avait su s’attacher les Béotiens, nation fort belliqueuse, que son père n’avait jamais pu gagner; et que, sans Topposition de quelques particuliers afi’ectionnés aux Romains, il avait été tout prés de renouer commerce avec la ligue achéenne : que c'était à Persée que les Étoliens , dans leurs troubles domestiques , s’étaient adressés pour lui demander du secours, et non aux Romains ; que, soutenu par de si puissants alliés, il faisait
• An. M. 3832; av. i. C. 172. - Ur. lib. 42, n. 11-11.
par lui-même des préparatifs de guerre qui le mettaient en étal de se pas.<er de secours étrangers; qu’il avait trente mille hommes de pied, cinq mille chevaux , des vivres pour dix ans ; qu’outre les revenus immenses qu’il lirait, chaque année, des mines , il avait de quoi stipendier pendant un pareil nombre d’années dix mille homme» de troupes étrangères, sans compter celles du pays : qu’il avait amass*’; dans ses arsenaux des armes pour équiper trois armées aussi grosses que celle qu’il avait actuellement ; et que , quand la Macédoine serait hors d’état de lui fournir des troupes , il avait A sa disposition la Thrace, qui était une pépinière d’hommes inépuisable. Euméiie ajouta qu’il n’avançait rien ici sur de simples conjectures; mais sur la connaissance certaine qu’il avait prise des faits par d’exactes informations.
« Au reste, dit-il en linissant, après m’être « acquitté d’un devoir que mon respect et ma > reconnaissance pour le peuple romain ni’im- « posaient, et avoir, s’il est permit de parler « ainsi , déliv ré ma conscience , il ne me reste s qu’à prier les dieux cl les déesses de vous « inspirer les pensées et les desseins qui con- 0 viennent à la gloire de votre empire et à la « sûreté de vos alliés et de vos amis , dont le « salut dépend du vélre. »
Ce discours loucha fort les sénateurs. On ne sut point pour le présent ce qui s’était passé dans le sénat, sinon que le roi Euméne y avait parlé ; et rien ne transpira au dehors, tant un gardait un secret inviolable dans les délibérations de cette auguste assemblée !
On donna, quelques jours après, audience aux ambassadeurs du roi Persée. Us trouvèrent le sénat fort prévenu contre leur maître ; et celui d’entre eux qui portait la parole ( il s’appelait Uarpale j aigrit encore les esprits par son discours. Il dit que Persée souhaitait qu’on le crtl sur sa parole, lorsqu’il déclarait n’avoir rien dit ni fait qui ressentit l’ennemi ; qu’au reste, s’il s’apercevait qu’on chercliàt opiniàirément contre lui un sujet de guerre, il saurait bien se défendre avec courage : que le sort des armes est toujours hasardeux, et l'événement de la guerre incertain.
Les villes de la Grèce et de l’Asie, Inquiètes de l’elTet que ces ambassades produiraient <i Rome, y avaient aussi envoyé de» députés sous
Digiiizea oy v^auoglc
différents préleites ; les Rhotlicns surtout, qui se doutaient bien qu’Eumène les aurait mélés dans les accusations qu'il avait formées contre Persée, et ils ne se trompaient pas. Dans une audience qui leur fut accordée, ils s'emportèrent avec violence contre Euméne, en lui reprochant qu'il avait soulevé la Eycie contre les Rhodiens, et qu'il s'était rendu plus insupportable à l’Asie qu'Antioclius même. Ce discours fit plaisir aux peuples de l’Asie, qui favorisaient sous main Persée, mais déplut fort au sénat, et n’eut d'autre effet que de rendre les Rhodiens suspects, et de faire considérer davantage Euméne par celte espèce de conspiration qu’on voyait se former contre lui. On le renvoya comblé d’honneurs et de préseiiLs.
Harpale', étant retourné en Macédoine avec le plus de diligence qu’il lui fut possible, rapporta à Persée qu’il avait laissé les Romains dans la disposition do ne pas tarder longtemps à lui déclarer la guerre. Le roi n’en était pas Aché, se croyant en état, avec les grands préparatifs qu'il avait faits, de la soutenir avec succès; il en voulait surtout à Euméne, par qui il soupçonnait que Rome avait été instruite de toutes ses démarches les plus secrétes ; et ce fut contre lui qu’il commença à se déclarer, non par la voie des armes, mais par celle du crime et de la trahison. Il aposla Evandre de Crète, général de ses troupes auxiliaires, et trois Macédoniens , qui lui avaient déjà prêté leur ministère en pareille occasion, pour assassiner ce prince. Persée savait qu’il se préparait à faire un voyage à Delphes ; il adressa les assassins à une fcmme de condition nommée Praxo, chez qui il avait logé lorsqu'il avait été à Delphes. Ils se mirent en embuscade dans un déBlé si étroit, que deux hommes n’y pouvaient p.isscr de front : quand le roi y fut arrivé, les assassins, d'une liauteur où Us s’étaient placés, roulèrent contre lui dcu.x grosses pierres, dont l une lui tomba sur la tête et le jeta par terre sans connaissance, et l'autre le blessa cunsidérablement ,à l’une des épaules ; puis ils raccablérent encore d’une grêle de moindres pierres. Tous ceux qui l’accompagnaient prirent la fuite , excepté un seul qui demeura pour le secourir.
• Liï.lib,i2,n. 15-19.
Les assassins, comptant le roi pour mort, s’enfuirent au haut du mont Parnasse. Ses olliciers étant revenus, le trouvèrent sans mouvement et presque sans vie. Quand enfin il fut un peu revenu à lui, on le transporta à Corinthe, et de là dans l’Ile d’Elgine, où l’on travailla à le panser de ses blessures, mais avec tant de secret, que personne n’était admis dons sa chambre : ce qui donna lieu de croire qu’il était mort ; le bruit s’en répandit jusque dans l’Asie. Attalc le crut trop facilement pour un bon frère, et, se comptant déjà pour roi, songea à épouser la veuve. Euméne, à la première entrevue, ne put s’empêcher de lui en faire quelques légers reproches, quoiqu’il eût résolu d'abord de dissimuler cette imprudence.
Persée avait tenté en même temps contre lui la voie du poison , par le moyen de Rammius , qui avait fait un voyage en Macédoine. C’était un riche citoyen de Brunduse, qui recevait chez lui tous les généraux romains, tous les seigneurs étrangers, et même les princes qui passaient par cette ville. Le roi lui mil entre les mains un poison très-subtil pour le donner à Euméne quand il le recevrait chez lui. Rammius n’avait osé refuser celle commission , quelque horreur qu’il en eût , de peur que le roi ne fil sur lui l’essai de ce breuvage ; mais il était parti bien résolu de ne la point exécuter. Ayant appris que Valère , qui revenait de son ambassade en Macédoine, était à Chalcis, il alla l’y trouver, lui découvrit tout , et le suivit à Rome. Yaiére amenait aussi avec lui Praxo , chez qui les assassins avaient logé à Delphes. Quand le sénat eut entendu ces deux témoins , il ne délibéra plus , après de si noirs complots, s'il fallait déclarer la guerre à un prince qui employait les assassinats et les poisons pour se défaire de ses ennemis , et prit cependant toutes les mesures nécessaires pour réussir dans cette importante entreprise.
Deux amba.ssades qui arrivèrent dans ce même temps à Rome firent grand plaisir au sénat. La première était de la part d’Ariarathe , roi de Cappadoce , cinquième du mêm<nom ; il envoyait à Rome son fils, qu'il destinait à lui succéder, pour y être élevé dès s,a plus tendre enfance dans les principes des Romains , et pour s’y former au grand art do
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régner, par la conversation et l'étude des grands hommes qu’il y verrait ; et il priait le peuple romain de vouloir Lien lui tenir lieu de père et de tuteur. Le jeune prince fut reçu avec toutes les marques de distinction qu'on pouvait désirer; et le sénat lui üt préparer aui dépens du puLlic , pour lui et pour sa suite , une maison convenable. L'autre ambassade était des Thraces, qui demandaient de foire alliance et amitié avec les Romains.
Dés qu’ Eumène fut entièrement rétabli , il se rendit à Pergame, et travailla aux préparatifs de la guerre avec une application que le nouveau crime de son ennemi rendait plus vive et plus ardente que jamais. Le sénat lui envoya des ambassadeurs pour le complimenter sur l’extrême danger qu’il venait d’éviter ; il en fit partir aussi pour confirmer les rois amis dans l’alliance ancienne avec le peuple romain.
Le sénat en avait envoyé d’autres vers Persée pour lui porter scs plaintes et lui demander satisfaction *. Voyant qu’ils ne pouvaient obtenir d'audience pendant plusieurs jours , ils partirent pour retourner à Rome ; le roi les fit rappeler. Ils lui représentèrent que le traité conclu avec Philippe, son père, et renouvelé depuis avec lui-méme, portait, en termes exprès, qu’il ne pourrait porter la guerre hors de son royaume, ni attaquer le peuple romain ; ils lui rapportèrent ensuite toutes ses contraventions à ce traité, et le sommèrent de restituer aux alliés tout ce qu’il leur avait enlevé de force. Le roi ne leur répondit que par des emportements et des injures , se plaignant de l’avarice et de l’orgueil des Romains , qui traitaient les rois avec une hauteur insupportable, et prétendaient leur foire la loi comme t des esclaves. Comme ils demandaient une réponse positive, il les remit au lendemain , voulant la leur donner par écrit. Elle portait que le traité conclu avec son père ne le regardait point ; que, s’il l’avait accepté, ce n’était point qu’il l'upprouvét, mais parce qu’il n’avait pas pu foire autrement, n’étant pas encore bien affermi sur le tréne : que, si les Romains voulaient songer ù un nouveau traité , et proposer des conditions raisonnables , il délibérerait sur ce qu’il aurait é faire. Le roi , après leur avoir
> Uv.Hb.42. n 2Ô-27
remis cet écrit , se relira brusquement. Les ambassadeurs lui déclarèrent que le peuple romain renonçait à son alliance et A son amitié. Il SC retourna plein de colère , et leur dénonça , d'un ton menaçant , qu’ils eussent à sortir de son royaume avant trois jours. De retour à Rome , ils rendirent compte de tout ce qui s’élait passé dans leur ambassade , et ajoutèrent qu’ils avaient remarqué , dans toutes les villes de Macédoine par où ils avaient passé, qu’on travaillait fortement aux préparatifo de la guerre.
Les ambassadeurs qu'on avait envoyés vers les rois alliés rapportèrent qu’ils avaient trouvé Eumène en Asie, Anliochus en Syrie, Ptoléméeen Égypte, bien disposés pour le peuple romain , et prêts à faire tout ce qu'il souhaiterait d’eux. Persée les avait tous sollicités de se joindre à lui , mais inutilement. Le sénat ne voulut point accorder d'audience aux ambassadeurs de Gentius, roi d’illyrie , accusé d’étre d’intelligence avec Persée ; et il remit à entendre ceux des Rhodiens, qui s’étaient aussi rendus suspects, quand les nouveaux consuls seraient entrés en charge. Cependant, pour ne point perdre de temps , on donna ordre de préparer une flotte de cinquante galères pour la Macédoine, et de la foire partir au plus tôt avec des troupes ; ce qui fut exécuté sans délai.
On nomma pour consuls P. Licinius Crassus et C. Cassius Longinus ‘. La Macédoine échut par le sort à Licinius.
Non-seulement Rome et l'Italie, mais tous les rois et toutes les villes, tant de l’Europe que de l’Asie, avaient les yeux tournés sur les deux puissants peuples qui allaient entrer en guerre.
Eumène était animé par une ancienne haine contre Persée, et encore plus par le nouveau crime qui lui avait presque arraché la vie dans son voyage à Delphes.
Pnisias, roi de Bithynie, avait résolu de ne point prendre de parti , et d’attendre l’événement. Il SC flattait que les Romains n’exigeraient pas qu’il prit les armes en leur faveur contre le frère de sa femme ; et il espérait , si
> An. M 3333 : «v J. C. lit — Ur. Ub. 43 , n. 38-30 cl 36.
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Persée était Tainqueur, que ce prince se laisserait aisément fléchir aux prières de sa sœur.
Ariaralhe, roi de Cappadoce, outre qu'il avait promis en son nom du secours aux Romains , se tenait inviolablement attaché , soit pour la fpicrre , soit pour la paix , au parti que suivait Eumène , depuis qu'il avait contracté avec lui afllnilé en lui donnant sa tille en mariage.
Antiochus songeait à s'emparer de l'ÉgypIc, comptant sur la faiblesse du roi pupille , et sur l'indolence et la lâcheté de scs tuteurs , et s'imaginait avoir trouvé un prétexte plausible de faire la guerre â ce prince en lui disputant la Célésyrie , et que les Romains , occupés à la guerre de Macédoine, n'apporteraient point d'obstacle â scs desseins ambitieux. Cependant il avait déclaré au sénat , par scs ambassadeurs , qu'il pouvait absolument disposer de toutes scs forces et de toutes ses troupes, et avait répété la même promesse aux ambassadeurs que Rome lui avait envoyés.
Ptoléinéc, à cause de la faiblesse de son âge, n'était pas en état de disposer de lui-méme. Ses tuteurs se préparaient à la guerre contre Antiochus pour s'assurer la Célésyrie , et promettaient tout aux Romains pour la guerre de Macédoine.
Massinissa aidait les Romains de blé, de troupes , d'éléphants ; et il songeait a envoyer â cette guerre son fils Misagène. Voici quel était son plan et scs vues politiques. Massinissa songeait â s'emparer du territoire des Carthaginois. Si les Romains étaient vainqueurs , il comptait ne pouvoir pas exécuter ce projet , parce que les Romains ne souffriraient jamais qu'il poussât à bout les Carthaginois : en ce cas , il faisait donc état de demeurer tel qu'il était. Si au contraire la puissance romaine, qui seule, par politique , l'empêchait d'étendre ses conquêtes , et qui soutenait alors Carthage , venait à succomber , il comptait se rendre maître de toute l'Afrique.
Gentius, roi d’Illyrie , ii'avait réussi qu'à se rendre très-suspect aux Romains , sans savoir néanmoins lui-même encore quel parti il devait suivre ; cl il paraissait que ce serait par caprice et par boutade qu'il s'attacherait aux uns ou aux autres plutét que par un plan fixe et par un dessein suivi.
Pour Cotys de Thracc , roi des Odryscs , ii s'était déclaré ouvertement pour les Macédoniens.
Telle était la disposition des rois â l'égard de la guerre de Macédoine. Pour ce qui regarde les peuples et les villes libres , presque partout ta populace penchait du cété du roi et des Macédotiicns. Les sentiments des principaux qui dominaient chez ces peuples et dans ces villes ëfaient partagés comme entrois classes. Quelques-uns se livraient si bassement aux Romains, que par ce dévouement aveugle ils perdaient parmi leurs citoyens tout crédit et toute autorité : et de ceux-là pcu.étaienl touclu-sdc la justice du gouvernement romain; le grand nombre n'envisageaient que leur propre intérêt, persuadés qu'ils auraient du crédit dans leurs villes a proportion des services qu'ils rendraient aux Romains. La seconde classe était de ceux qui étaient absolument livrés au roi, les uns parce que leurs dettes et le mauvais état de leurs affaires leur faisaient souhaiter le changement, les autres parce que leur caractère vain et fastueux s'accommodait davantage de la pompe qui règne dans la cour des rois et dont Persée se piquait. L'ne troisième classe, et c'était la plus sensée et la plus prudente, s'il edt fallu prendre nécessairement parti, aurait préféré les Romains aux rois: mais si la chose eût été laissée à son choix , elle aurait souhaité qu'aucun des deux partis ne devint plus puissant en opprimant l'autre , mais que , conservant une sorte d'égalité et d'équilibre , ils demeurassent toujours entre eux en paix : parce qu'alors , l'un des deux partis prenant la protection des villes faibles qu'on voudrait opprimer, rendrait leur condition bien plus tranquille cl plus assurée. Dans cette espèce de neutralité indécise , ils regardaient comme d'un lieu sûr les combats et les dangers de ceux qui avaient pris parti pour les uns ou pour les autres.
Les Romains , après avoir , selon leur coutume, satisfait à tous les devoirs de ia religion, avoir offert aux dieux des prières publiques et des sacrifices , et leur avoir fait des vœux pour l'heureux succès de l'entreprise â laquelle ils se préparaient depuis longtemps , déclarèrent en forme la guerre â Persée , roi de Macédoine, s'il ne donnait une prompte salisfac-
(ion sur divers (çriefs qu’on lui Avait di'jà expliqués plus d’une fois.
Dans le même lemps survinrent des ambassadeurs de sa part , qui dirent que le roi leur maître était fort étonné qu’on eût fait passer des troupes en Macédoine , et qu’il était prêt à donner au sénat toutes les satisfactions qu’on cxig(?rait de lui. Comme on savait que Persée ne cherchait qu’à gagner du temps , on leur répondit que le consul Licinius arriverait bientôt avec son armée en Alacédoinc , et que , si Se roi demandait la paix de bonne fui, il pourrait lui envoyer ses ambassadeurs : mais qu’il nesongeûtpointàen faire venir en Italie , où ils ne seraient plus reçus ; cl pour ceux-ci ils eurent ordre d’en sortir avant douze jours.
Les Romains ' n’omctlaient rien de tout ce qui pouvait contribuer au succès de leurs entreprises. Ils envoyèrent de tous côtés des ambassadeurs vers la plupart de leurs alliés pour animer cl fortifier ceux qni leur étaient éonstamment attachés, pour déterminer ceux qui étaient fiollants et incertains, et pour intimider ceux qui paraissaient mal disposés.
Pendant qu’ils étaient à I.arisseen Thessalic, il y arriva des ambassadeurs de Perse, qui avaient ordre de s'adresser à .Marcius, un des ambassadeurs romains, de le faire ressouvenir de l’anricnnc liaison et amitié que le père de ce ce Romain avait eue avec le roi Philippe , et de lui demander une entrevue avec leur maître. .Marcius répondit qu’clfectivement son père lui avait souvent parlé de l’amitié et de l’hospitalité qui le liait avec Philippe , et il marqua pour l’entrevue un endroit prés du fleuve Péné*e. Ils s’y rendirent peu de jours après. Le roi avait un grand cortège , et était environné d’une foule de grands seigneurs et de gardes. Les ambassadeurs n’étaient pas moins bien accompagnés, plusieursdes citoyens de Larisse et des députés des villes qui s’y étaient rendus s’étant fait un devoir de les suivre, et étant bien aises de rapporter chez eux ce qu’ils auraient vu et entendu. On était curieux d’assister à cette entrevue d’un grand roi et des ambassadeurs du plus puissant peuple de la terre.
Après quelques dlflicultés qui intervinrent
' Uv. lib. 42, n..37-H. - Pol;!). Lrg.a. 03.
sur le cérémonial, et qui furent bientôt levées ù l’avantage du Romain, qui eut les honneurs, ils s’abouchèrent. L'abord fut fort gracieux de part et d’autre. Ils ne se traitèrent point comme ennemis, mais plutôt comme des amis liév par le droit sacré de l’hospitalité. Marcius, qui prit le premier la parole, commença par s’excuser sur la triste nécessité où il se trouvait de faire des reproches à un prince pour qui il avait une grande considération. Il déduisit ensuite fort nu long tous les sujets de plainte que le peuple romain formait contre lui, et les différentes atteintes qu’il avait données aux traités. 11 insista beaucoup sur l’attentat commise contre Euméne , et finit en témoignant qu’il désirait que le roi pût lui fournir de bonnes raisons et le mettre en état de plaider sa cause; et de le justifier devant le sénat.
Persée, après avoir coulé légèrement sorte faitd’Euméne , qu'il paraissait étonné qu’oti osât lui imputer sans aucune preuve plutôt qu’à tant d’autres ennemis qu’avait ce prince . descendit dans un grand détail , et répondit te mieux qu'il lui fut possible à tous les chefs d’accusation formés contre lui. « Ce que j<; « puis assurer ' , dit-il en finissant, c’est que « ma conscience ne me reproche point d’avoir « fait sciemment et de propos délibéré aucune « faute contre les Romains ; et si j’en ai comn mis quelqu’une par inattention, averti com- « me je viens de l’étre je puis me corriger. Je n n’ai rien fait certainement qui mérite qu'on « me poursuive avec une haine opiniâtre com- « me vous faites, et comme si j’étais coupable « de crimes énormes et atroces qui ne peuvent " s’expier ni se pardonner. C’est bien sans « fondement qu’on vante partout la clémence (I et la bonté du peuple romain, si, pour de si (I légers sujets, qui méritent a peine quelques O plaintes et quelques reproches, vous prenez B les armes et portez la guerre contre des roi?
B qui sont vos alliés. »
Le résultat de la conférence fut que Persée
> Colucius mihi sum . Dibil me scicnlem (ieltqolsse ; et, a si quid fcccrim imprudenüâ lapsus . corrigf me cl « emendari castigntione hAc possc. S'ibil certè iosanabite. a necquodbcllo et armls pertiequcndum censeatis I « eoromtsi : aul frustra clemenlic graviiaiisque vcsln»
I a fama vulgata per gentes est, si Ulibus de causis, quie « vix qucrelA cl exposlulaUoncdignæ suni, aima capili> »
1 « et regibus sociis bcUa infcrlls. B (Liv.)
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Enverrait de nouveaux ambassadeurs à Rome afin de tenler toutes les voies possibles pour n'en point venir à une rupture et à une guerre ouverte. C’était un piège que le rusé commissaire tendait à la simplicité du roi pour gagner du temps, li feignit d'abord de trouver de grandes difficultés ù la trêve que demandait Persée pour envoyer à Rome ses ambassadeurs, et il ne parut enfin s'y rendre que par considération pour le roi. La véritable raison était que les Romains n'avaient encore ni Iroupes ni général en étal d'agir, au lieu que du c6lé de Persée tout était prêt ; et que, s'ii n’eût point été aveugié par une vainc espérance de paix , il aurait dû saisir ce moment , qui lui était si favorable et si contraire aux ennemis , et se mettre d’abord en campagne.
Après cette entrevue, les ambassadeurs rocroains s’avancèrent vers la Béotie, où il y avait eu de grands mouvements, les uns se déclarant pour Persée, les autres pour les Romains; mais enfin ce dernier parti l’emporta. LesThébaius, et à leur exemple les autres peuples de Béotie, firent alliance avec le peuple romain , chacun par leurs députés particuliers, cl non par le consentement du corps entier de la nation selon l’ancien usage. C’est ainsi que les Béotiens, pour avoir pris témérairement le parti de Persée, après avoir formé pendant longtemps une république qui , en différentes occasions, s’était heureusement délivrée des plus grands périls, se virent dispersés et gouvernés par autant de conseils qu’il y avait de villes dans la province, qui toutes, dans la suite, demeurèrent indépendantes les unes des autres , et ne formèrent plus une seule ligue comme auparavant. Et ce fut un effet de la politique romaine , qui les divisa pour les affaiblir, sachant qu’il était bien plus aisé par lù de h;s gagner et de les asservir que si elles eussent toujours été unies toutes ensemble. Il n'y eut presque dans la Béotie que CoronéeetHaliarte qui persistèrent dans l’alliance avec Persée.
De la Béotie les commissaires pa.ssèrcnt dans le Péloponnèse. L’assemblée de la ligue achétmne fut convoquée à Argos. Ils demandèrent mille hommes seulement pour les mettre en garnison dans Chalcis , jusqu’à ce que l'armée romaine passât en Grèce , et ils y furent envoyés sur-le-champ. Marcius et .Vttilius, ayant
terminé les affaires do la Grèce , retournèrent à Rome au commencement de l’hiver.
Vers le même temps , Rome envoya encore de nouveaux commissaires' vers lesllesde l’Asie les plus considérables pour les exhorter à lui donner un puissant secours dans la guerre contre Persée. Les Rhodiens se signalèrent dans cette occasion. Ilégésiloquc , qui pour lors était prytane ( on appelait ainsi le premier magistrat ), avait préparé les esprits, et avait représenté qu’il fallait effacer par des actions, et non simplement i>ar des paroles, toutes les mauvaises impressions qu’Euméne avait tâché d’inspirer aux Romains sur leur fidélité. Ainsi , à l’arrivée des ambassadeurs, ils leur montrèrent une fiotte de quarante galères, tout équipée, et prête à se mettre en mer au premier ordre. L'ne surprise si agréable fit un grand plaisir aux Romains , qui s’en retournèrent extrêmement contents d’un zèle si marqué, qui avait même prévenu leurs demandes.
Persée , en conséquence de son entrevue avec Marcius , envoya des ambassadeurs à Rome pour y traiter de ce qui avait été proposé dans cette conférence. Il chargea d’autres ambassadeurs de lettres pour Rhodes et pour Byzance, dans lesquelles il exposait ce qui s’était passé dans l’entrevue, et déduisait fort au long les raisons sur lesquelles son droit était appuyé. Il exhortait en particulier les Rhodiens à demeurer en repos, et à attendre en simples spectateurs quel parti prendraient les Romains, a Si , malgré les traités qui ont IC été faits entre nous, ils m'attaquent, vous « serez, leur disait-il , les médiateurs entre les a deux peuples. Tout le monde est intéressé n à les voir vivre en paix, mais il ne sied à a personne plus qu’à vous de travailler à le:; B réunir. Défenseurs, non-seulement de votre « liberté, mais encore de celle de toute la « Grèce, plus vous avez de zèle et d'ardeur <v pour un si grand bien, plus vous devez vous K mettre en garde contre quiconque aurait ou a pourrait vous inspirer des sentiments cnn- « traires. Vous sentez assez que” c’est réduire
' lit. lib. 4Ï, n. 45-«. - Poljb. Ijsîtt. 8i-88.
* fl Quuiq cclcronim id lotcressc , lùni precipué U Kbodlorum, quô plus inler alias civttalcs dignilateat- « i;tio opibus cxcrllanl, qu.!; servi alquê obnoiia fore, »i K liutlus allô sU quam ad Rumanor ro^pectus. s
« les Grecs dans une vèrilable servitude que « de les faire dépendre d’un seul peuple, sans « leur laisser d’autre recours. » On reçut poliment les ambassadeurs ; mais la réponse fut qu’en cas de guerre, on priait le roi de ne point compter sur les Rhodiens, et de ne leur rien demander qui pât troubler l’alliance qu’ils avaient faite avec les Romains. Les mômes ambassadeurs passèrent aussi en Réotie, ou ils n’eurent pas beaucoup plus de contentement , si ce n’est de la part de quelques petites villes * qui se séparèrent des Thébains pour embrasser le parti du roi.
Marcius et Atilius, étant de retour à Rome, rendirent compte au sénat de leur commission. Ce qu’ils firent valoir surtout , fut la ruse et l’artifice avec lequel ils avaient trompé Persée en lui accordant une trêve qui le mettait hors d’état do commencer dès lors la guerre avec avantage , comme il le pouvait , et qui donnait aux Romains le temps d’achever entièrement leurs préparatifs, et de se mettre en campagne. Ils n'oubliaient pas l’adresse avec laquelle ils avaient dissipé rassemblée générale des Béotiens pour les empêcher de s’unir i la Macédoine d’un commun consentement.
La plus grande partie du sénat leur sut bon gré d’une conduite si sage à leur goût, qui marquait une profonde politique et une dextérité non commune i manier lesaOaircs. Mais les anciens, imbus d’autres principes, et qui s’en tenaient aux maximes antiques, dirent qu’ils ne reconnaissaient point ici le caractère romain : que leurs ancêtres, comptant plus sur le vrai courage que sur la ruse, avaient coutume de faire la guerre ouvertement, et non par des souterrains ; qu'il fallait laisser ces indignes artifices aux Carthaginois et aux Grecs, chez qui il était plus glorieux de tromper l’ennemi que de le vaincre à force ouverte : qu’à la vérité quelquefois la ruse, dans le moment même, paraissait mieux réussir que le courage; mais qu’une victoire remportée hautement dans un combat où l’on mesurait de près ses forces, et que l'ennemi ne pouvait attribuer ni nu hasard, ni à la tromperie, était d’une durée beaucoup plus stable, parce qu’elle laissait dans les esprits une conviction intime de
' Ctron^s n IIitUr(«.
la supériorité de forces et de courage de la part du vainqueur.
Malgré ces remontrances des anciens, qui ne pouvaient goûter ces nouvelles maximes de politique, la partie du sénat qui préférait l'utile à l’honnête l’emporta ici de beaucoup, et la conduite des deux commissaires fut approuvée. Marcius fut envoyé de nouveau avec quelques galères dans la Grèce pour y régler les affaires sur le pied qu’il jugerait à propos ; et Atilius dans la Thessalie, pour s’emparer de Larisse, dans la crainte qu’à l’échéance de la trêve, Persée ne se rendit maître de cette importante place, qui était la capitale du pays. On envoya aussi Lentulus à Thëbes pour' veiller sur la Réotie.
, Quoiqu’à Rome on fût déterminé à faire la guerre contre Persée, le sénat donna audience à ses ambassadeurs. Ils répétèrent les mêmes choses qui avaient été dites dans l’entrevue avec Marcius, et tâchèrent de justifier leur maître, principalement sur l’attentat qu’on l’accusait d’avoir commis sur la personne d’Eumène. On les écouta peu favorablement, elle sénat leur ordonna, et à tous les Macédoniens qui étaient à Rome, de sortir incessamment de la ville, et de l’Italie dans trente jours. Le consul Licinius, qui devait commander en Macédoine, eut ordre de se préparer à partir au plus tôt avec son armée. Le préteur Lucrétius, qui avait le commandement de la flotte, partit avec quarante-cinq galères, et se rendit, le cinquième jour, de Naples dans la Cépballénie, où il attendit l'arrivée des troupes de terre.
g II. — Le cossuL Licinics bt te soi PeesÉe ■■
METTBST XN CAMPAGNE. IlS CAMPENT L'UN ET l'aU- TUE PEES DD FLEVVE PÉNÉE , MAIS A gCELQUE
DISTANCE, Combat de cavaleeib. od PeesEe uem-
POETE DN AVANTAGE CONSIdEeaBLE, DONT IL PEO- PITE MAL. Il SONGE A TAIEE LA PAIE, ET n’v PEUT EÊDSSIE. Les AEMÊES , DE PAET ET D'ADTEB, BN- TKE.NT EN QL'AETIEBS d'hITBB. .
Le consul Licinius', après avoir offert ses vœux aux dieux dans le Capitole, partit de Rome revêtu d’une cotte-d’armes selon la coutume. Le départ des consuls, ditTite-Live,
• An. H. 3833; ir. J. C. 17t. - Lie. lib. 42,n.49-
SC fail toujours avec unu grande solennité et un concours incroyable, surtout quand il s'ag't d’une guerre importante et contre un puissant ennemi. Outre l'intérét que chaque particulier peut prendre à la gloire du consul qui part, les citoyens sont attirés A ce spectacle par la curiosité de voir le général A la prudence et au courage duquel ils contient le sort de la république. Mille pensées inquiétantes s’offrent alors A l’esprit sur le succès de la guerre, qui est toujours douteux et incertain. On se représente les défaites arrivées par l’ignorance et la témérité des généraux, et au contraire les victoires qu’on a dues A leur prudence et à leur courage, a Qui des mortels, dit-on, peut O savoir quel sera le sort d’un consul qui est » prés de son départ, et si on le verra de re- < tour avec son armée victorieuse monter en « triomphe A ce même Capitole d’où il est « parti après y avoir offert scs prières aux K dieux, ou si peut-être cette joie ne sera ■ point pour les ennemis?» La gloire ancienne des Macédoniens, celle de Philippe, qui s’était rendu célèbre surtout par la guerre qu’il avait faite contre les Romains , augmentaient beaucoup la réputation de Persée ; et l'on savait que, depuis qu’il était monté sur le Irène, on s’élait toujours attendu A voir éclater la guerre de sa part. Pleins de ces pensées, les citoyens conduisirent en foule le consul hors de la ville. G. Claudius et Q. Mucius, qui tous deux avaient été consuls, ne crurent pas se dégrader en servant dans son armée en qualité de tribuns des soldats ( comme qui dirait en qualité de colonels ou de brigadiers ', et partirent avec lui. On y joignit trois jeunes Romains illustres, P. Lentulus, et deux Manlius Acidinus. Le consul se rendit avec eux ABrunduse, où était le rendei-vous de l’armée; et ayant passé la mer avec toutes ses troupes, il arriva A Nymphée sur les terres des Apolloniates.
Peu de jours auparavant , Persée, sur le rapport des ambassadeurs revenus de Rome, qui assuraient qu’il ne restait plus aucune espérance de paix, tint un grand conseil. Les avis y furent partagés. Quelques-uns croyaient qu’il fallait, ou payer un tribut si on l’exigeait, ou céder une portion de son domaine si on l’y condamnait; en un mot, souffrir, pour
obtenir la paix, tout ce qui serait support, iMe, plutôt que d’exposer sa personne et son royaume au danger de périr absolument : que, si on lui laissait une partie de son royaume, le temps et l’occasion pourraient lui faire naître des conjonctures favorables qui le mettraient en état non-seulement de recouvrer tout ce qu’il aurait perdu, mais mémo de se rendre formidable A ceux qui maintenant faisaient trembler la Macédoine.
Le plus grand nombre était d’un sentiment bien différent. Ils soutenaient que, pour peu qu’il cédAt, il fallait se résoudre A perdre tout son royaume : que ce n’était pas l’argent ni les terres qui piquaient l’ambition des Romains, qu’ils aspiraient A la souveraineté et A la domination; qu’ils savaient que les plus grands royaumes et les plus puissants empires étaient sujets A bien des révolutions ; qu’its avaient humilié ou plutôt ruiné Carthage sans envahir son domaine, sc contentant de la tenir en respect par le voisinage de Massitiissa'i qu’ils avaient relégué Antiochus et son fils au delA du mont Taurus : qu’il n’y avait plus que le royaume de Macédoine capable de faire ombrage et de tenir tête aux Romains ; que la prudence demandait que Persée, pendant qu’il en était encore le maître, cxaminAt bien sérieusement en hii-méme s’il voulait, en accordant aux Romains tantôt une chose, tantôt une autre, sc voir enfin dépouillé de toute sa puissance, chassé de ses états, et obligé de demander comme par grAce aux Romains la permission d’aller sc confiner dans la Samollirace, ou dans quelque autre Ile, pour y passer le reste de ses jours dansie mépris et la rai.sc-rc, avec la douleur de survivre A sa gloire et A son empire; ou s’il n’aimait pas mieux, armé comme il convient A un homme de courage pour défendre sa fortune et sa dignité, courir tous les risques de la guerre , et, en cas qu’il flU vainqueur, avoir la gloire de délivrer l’univers du joug des Romains : qu’il n’était pas plus étonnant qu’on chassât les Romains de la Grèce qu’il l’avait été qu’on fît sortir Annibal de l’Italie. Convenait-il d’ailleurs A Persée, après s’étre opposé de. toutes ses forces A son frère qui voulait usurper le royaume, de le céder lâchement A des étrangers qui cherchaient A lui en enlever la possession ? qu’enlin
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(uut le monde convenait qu'il n'y avait rien de plus honteux que de céder l'empire sans résistance, et rien de plus louable que d'avoir tout mis en œuvre pour s'y maintenir.
> Ce conseil se tinté Pcila, ancienne capitale de la Macédoine. Puisque vous le jugez ainsi à propos, dit le roi, faisons donc la guerre avec l'aide des dieux. Il donna ordre en même temps à tous scs généraux d’assembler leurs troupes à Citium et il s’y rendit bientét luiméme avec tous les seigneurs de sa cour et ses compagnies des gardes , après avoir offert à Minerve , surnommé-e Alcidèine , une hécatombe, c’est-ù-dire un sacrifice de cent bœufs. Il y trouva l’armée toute assemblée. Elle montait , en comptant les troupes étrangères et celles du pays , à trente-neuf mille hommes lie pied , dont é peu près la moitié composait la phalange , et à quatre mille chevaux, ün convenait que depuis l'armée qu'Alexandre-letirand avait menée en Asie, nul roi de Macédoine n'en avait eu une si nombreuse.
Il y avait vingt-six ans que Philippe avait fait la paix avec les Romains ; et comme pendant tout ce temps-là la -Macédoine avait été tranquille et sans guerre considérable , il se trouvait une nombreuse jeunesse en âge de portier les armes, qui avait déjà commencé à s’exercer et à se former dans les guerres que la Macédoine avait eues à soutenir contre les Ihraces ses voisins. D’ailleurs, Philippe en premier lieu , et après lui Persée , avaient depuis longtemps formé le dessein de porter la guerre contre les Romains. C'est pourquoi , dans le temps dotit nous parlons , tout se trouva prêt pour la commencer.
Persée , avant de se mettre en campagne , crut devoir haranguer scs troupes. Il monta donc sur son trône , et de là , ayant ses deux (ils à scs côtés, il leur |)arla avec beaucoup de force. Il commença à faire un long dénombrement de toutes les injustices que les Romains avaient commises à l’égard de son père , lesquelles l’av aient engagé à prendre le parti de leur faire la guerre ; mais une mort prématurée l’avait empêché de mettre son dcs.scin à exécution. Il ajouta qu’aussitôt après la mort de Philippe , les Romains lui avaient envoyé
des ambassadeurs , et qu’en même temps ils avaient fait passer des troupes en Grèce pour en envahir les plus fortes places ; qu'ensuite , pour gagner du temps , ils l’avaient amusé pendant tout l’hiver par des entrevues trompeuses et par une trêve simulée, sous le beau prétexte de travailler à une réconciliation. Il comparait l’armée du consul , qui était actuellement en marche avec celle des Macédoniens, selon lui , beaucoup supérieure à l’autre . et pour le nombre des soldats, et pour le courage des troupes , et pour les provisions, tant d'armes que de vivres, que son père et lui avaient amassées avec des soins infinis pendant un grand nombre d’années. « Il ne vous « reste donc. Macédoniens, leur dit-il en fi- X Hissant, que de montrer maintenant le même « courage que firent paraître vos ancêtres « lorsque , ayant dompté toute l’Europe , ils « passèrent en Asie, ne mettant d’autres bor— O nés à leurs conquêtes que celles de l'univers. a Aujourd’hui il ne s’agit pas de porter vos « armes jusqu’au fond des Indes, mais de vous a conserver vous-mêmes dans la possession du « royaume de Macédoine. Quand les Romains X attaquèrent mon père , ils couvrirent cetUi a guerre injuste du spécieux prétexte de rëla- « blir la Grèce dans son ancienne liberté ; a maintenant ils entreprennent, à front dé- 0 couvert, de réiluiro en servitude la Macéa (loine. Ce fier peuple ne peut souffrir que « l’empire romain ait pour voisin aucun roi, a ni laisser des armes entre les mains d’aucune a nation belliqueuse ; car, n’en doutez point, n si vous refusez de faire la guerre, et que vous k vouliez vous soumettre aux ordres de ces O maîtres orgueilleux, il faut vous résoudre à « leur livrer vos armes avec votre roi et son a royaume, s
A ces mots, toute l’armée, qui avait applaudi modérément au reste du discours, jeta des cris de colère et d'imlignation, exhortant le roi à concevoir d’heureuses espérances , et demandant avec instance qu’on la menât contre les ennemis,
Persée ensuite donna audience aux ambassadeurs des villes de Macédoine , qui venaient lui offrir de l’argent et des vivres, chacune selon son pouvoir , pour les besoins de l’armée. Le roi les remercia avec bonté , mais n’accepta
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