GO
puint leurs offres , apporUmt pour raison que l'armée élait nbomlnmmenl fournie de tout ce qui lui était nécessaire. Il leur demanda seulement des voilures pour (rausporlcr les béliers, les catapultes et les autres inachinesde guerre.
Cependant les deux armées étaient en mouvement. Celle des Macédoniens , après quelques jours de marche , arriva à Sycurie , ville située au bas du mont üEla ; celle du consul, à Gomphi dans la Thessalie, après avoir surmonté d’horribles difficultés dans des chemins et dans des déQlès qui étaient presque impraticables. Les Romains eux-mémes avouaient que si l'ennemi avait gardé ces défilés, il aurait pu facilement y faire périr leur armée. Leconsul s'avança à trois milles près de la contrée appelée Tripolis , et campa sur les bords du fleuve Pénée.
Dans le même temu Eumène arriva à Chaicis avec ses frères Altale et Athénée ; le quatrième , nommé Philélère , était resté à Pergame pour la défense du pays. Eumène et Attale se joignirent au consul avec quatre mille hommes de pied et mille chevaux. IL avaient laissé à Chalcis deux mille hommes de pied sous la conduite d’ Athénée pour fortifier la garnison de cette importante place. Il vint aussi de la part des alliés d’autres troupes, mais en assez petit nombre, et plusieurs galères. Persée cependant envoya plusieurs détachements pour ravager le pays voisin de Phéres , espérant que , si le consul quittait son camp pour venir au secours des villes alliées , il pourrait le surprendre et l'attaquer è son avantage ; mais sou espérance fut vainc , et il se contenta de distribuer à ses soldats le butin qu’il availfait, qui était fort considérable, et consistait principalementen bétail de toute espèce.
Le consul cl le roi tinrent conseil dans le même temps, chacun de leur côté, pour décider par où ils devaient commencer la guerre. Le roi , tout Ber de ce qu’on lui avait laissé ravager impunément les terres des Phéréens, élait d’avis d’aller, sans perdre de temps, attaquer les Romains dans leur camp. Les Romains sentaient bien que leur lenteur et leurs retarderaents les décriaient dans l’esprit des alliés, et ils se reprochaient A eux-mémes de n’avoir point porté de secours à ceux de Phércs. Pendant qu’ils délibéraient sur le parti
qu’ils devaient prendre (Eumène et Attale étaient du conseil), arrive un courrier à la liste, qui leur apprend que les ennemis étaient proche avec une armée nombreuse. Sur-lechamp on donne le signal pour faire prendre les armes aux soldats, et l’on détache pour aller à la découverte cent chevaux , et autant de fantassins armés à la légère. Persée, sur les dix heures du matin , ne se trouvant éloigné du camp des Romains que d’une jietitc demilicBc, fait faire halte à son infanterie, et s’avance avec sa cavalerie et les soldats armés à la légère. A peine avait-il fait un quart de lieue, qu’il aperçoit un gros des ennemis : it envoie contre eux un petit corps de cavalerie, soutenu par quelques troupes armées à la légère. Comme ces deux détachements étaient de nombre i peu près égal , et que ni de part ni d’autre on n’envoya point de nouvelles troupes à leur secours, )e combat finit sans qu’on pût dire de quel côté élait la victoire. Persée ramena ses troupes à Sycurie.
Persée, le lendemain, i la même heure, fait avancer toutes ses troupes vers le même endroit : elles étaient suivies de chariots chargés de vaisseaux remplis d’eau ; car, pendant prés de quatre lieues, on n'en trouvait point , et le chemin étaK plein dépoussiéré ; et il aurait pu arriver que les troupes, épuisées par la soif, eussent été obligées d’abord de combattre, ce qui les aurait fort incommodées. Les Romains s’étant tonus en repos, et ayant même fait rentrer les corps de garde dans les retranchements , les troupes du roi s’en retournèrent dans leur camp. Elles firent la même chose pendant quelques jours, dans l’espérance que les Romains ne manqueraient pas de détacher leur cavalerie pour attaquer leur arrière-garde ; et que pour lors, les ayant tirés assez loin ÿ.* de leur camp , et le combat étant engagé , ils tourneraient face ; et comme la cavalerie du roi l’emportait de beaucoup sur celle des Romains, aussi bien que ses fantassins armés A la 4* légère , ils comptitient qu’ils en viendraient aisément A bout. -a
Ce premier dessein ne rénsfssant pas, le roi ^ alla camper plus près de l’ennemi , n'en étant pas plus éloigné qne d’un peu plus de deux lieues. Dès la pointe du jour, ayant rangé son infanterie dans le même lieu où il avait cou-
CJ8 <|S«*
tume (le le faire les jours piiScédenls , c’csl-à- (lirc à mille pas de l’ennemi , il mène toute sa cavalerie et ses troupes armées à la légère vers le camp des Romains. La poussière qui paraissait, et plus proche que de coutume , et cicitée par un plus grand nombre de troupes, y jeta l’alarme ; et à peine le premier qui en apporta la nouvelle put-il faire croire que l’eiinemi fût si près, parce qu’auparavant, plusieurs jours de suite , il n’avait paru que sur les dix heures , et que pour lors le soleil ne cçmmençait qn’è se lever. Mais quand , aux cris de plusieurs qui confirmaient cette nouvelle , et qui accouraient en foule des portes, il n’y eut plus moyen d’en douter, le trouble fut fort grand dans le camp. Tous les officiers se rendent précipitamment i la tente du général, et les soldats chacun dans leur tente particulière. La négligence du consul , si mal instruit des mouvements d’un ennemi qui était tout près de lui, et qui devaiijourctnuit le tenir en haleine, ne donne pas grande idée de son mérite.
Persée avait rangé ses troupes à moins de cinq cents pas des retranchements du consul. Cotys, roi des Odryses dans la Thrace , commandait la gauche avec la cavalerie de sa nation: les armés à la légère étaient distribués d’espace en espace dans les premiers rangs. La cavalerie macédonienne, mêlée de même de Crétois, formait l’aile droite : à la pointe des deux ailes était la cavalerie du roi et celle des troupes auxilaires. Le roi occupa le centre avec la cavalerie qui accompagnait toujours sa personne, et il plaça devant lui les frondeurset les gens de trait, qui pouvaient être au nombre de quatre cents.
Le consul ayant rangé en bataille son infanterie dans le camp même , en fit sortir la cavalerie seule et les troupes armées à la légère, qu’il rangea devant les retranchements. L’aile droite , composée de toute la cavalerie d’Italie, était commandée par C. Licinius CrassUs, frère du consul ; la gauche, composée de la cavalerie des Gre<» alliés , par M. Yalérius Lévinus : l’une et l’autre étaient entremêlées de leurs troupes armées à la légère. Q. Mucius était placé dans le centre avec un corps choisi de cavalerie ; et il avait devant lui deux cents cavaliers gaulois, et trois cents tirés des troupes d'Eumène. Quatre cents ca-
valiers de Thcssalic étaient placés un peu audessus de l’aile gauche , comme un corps de réserve. Le roi Eumène et Altale, son frère , avec leur troupe, occupaient l’espace entre les retranchements et les derniers rangs.
Ce ne fut ici qu’un combat de cavalerie , laquelle de part et d'autre était à peu prés égale pour le nombre, et pouvait monter de chaque côté à quatre mille hommes, sans compter les armés h la légère. L’action commença par les frondeurset les gens de trait , qui étaient placés à la tête ; mais ce n’en fut 14 que comme le prélude. I,es Thraces, comme des bêles qu’on a tenues longtemps enfermées, et qui n’en deviennent que plus féroces se jetèrent les premiers avec fureur contre l’aile droite des Italiens, qui , tout braves et intrépides qu’ils étaient , ne purent soutenir un choc si rude et si violent. Les fantassins armés à la légère, que les Thractf avaient parmi eux , abatlaient avec leurs épées les lances des ennemis ; et tantôt ils coupaient les jarrets de leurs chevaux, tantôt ils les perçaient dans les flancs. Persée, ayant attaqué le centre des ennemis, mit d’abord les Grecs en désordre ; et comme ils étaient vivement pressés dans leur fuite, la cavalerie thessalienne, laquelle, séparée de l’aile gauche par un médiocre intervalle, formait un corps de réserve, et qui, dans le commencement de l’action, n’avait été que .spectatrice et témoin du combat, fut d’un grand secours quand l’aile gauche vint 4 |ilicr ; car cetlccavalerie, se retirant doucement et en bon ordre, après qu’elle se fut jointe aux troupes auxiliaires d’Eumène, donna une retraite assurée dans ses rangs aux fuyards, qui étaient dispersés de côté et d’autre ; et voyant que l’ennemi ne les pressait plus si vivement , clic osa même aller au-devant d’eux pour les soutenir et les rassurrer ; et comme cette cavalerie marchait en bon ordre, et gardait toujours ses rangs, celle du roi , qui, en poursuivant les fuyards, s’était débandée, n’osa pas attendre lcsThcssaliens,nienveniraux mains avec eux.
Hippias et Léonat , ayant appris l'avantage que la cavalerie avait remporté , pour ne pas faire man(pierau roi une occasion si favorable de mettre le comble 4 la gloire de celle journée en poussant vivement les ennemis, et allant les
attaquer dans leurs retranchements , lui amenèrent de leur propre mouvement et sans ordre la phalange macédonienne. Il paraissait en effet que, pour peu d'eObrts que fit le roi, il pouvait rendre sa victoire complète , et que , dans l'ardeur où étaient ses troupes , et dans l’effroi qu’elles avaient jeté parmi lesRomains, la pleine défaite de ceui-ci était assurée. Pendant que , partagé entre l’espérance et la crainte , il délibérait en lui-méme sur le parti qu’il devait prendre , Évandre ‘ de Crète , en qui il avait beaucoup de confiance , ayant vu la phalange en marche, accourt promptement vers Persée , et le prie avec instance de ne pas se livrer an succès présent, et de ne point engager témérairement une nouvelle action, qui n’était pas nécessaire , et où il risquait tout. Il lui représenta que, ai, content de l’avantage qu’il venait de remporter, il demeurait ce jourlà en repos , ou il obtiendrait des conditions d’une paix honorable, ou que, s'il préférait le parti de la guerre, ce premier succès déterminerait inbilliblement à se déclarer pour lui ceux qui jusque-lé étaient demeurés neutres. Le roi penchait déjà par lui-méme vers cet avis. C'est pourquoi, ayant loué les vues et le zèle d’Évandre , il fit sonner la retraite pour sa cavalerie, et donna ordre qu'on fit retourner l'infanteriedans le camp.
Les Romains perdirent dans ce combat deux mille hommes de leur infanterie légère au moins , et eurent deux cents cavaliers de tués et autant de pris. De l’autre cété , vingt cavaliers seulement et quarante fantassins demeurèrent sur la place. Les vainqueurs rentrèrent dans leur camp pleins de joie, les Thraces surtout, qui portaient au haut de leurs piques, en chantant et comme en triomphe, les têtes des ennemis qu'ils avaient tués : c’était à eux principalement qu'on était redevable de la victoire. Les Romains, au contraire, plongés dans une profonde tristesse , gardaient un morne silence , et , pleins de frayeur , s’attendaient à tout moment que l’ennemi allait venir les attaquer dans leur camp. Kuroéne était d’avis qu'on transportât le camp de l’autre côté du fleuve Pénée, afin qu’il servit comme de rem-
• Penée ■ Suit icrvi de ton minlfiSre pour cooiioenre l'asMMlaal d'Eumén*.
I part à leurs troupes jusqu’à ce qu’elles fussent revenues de leur frayeur. Le consul avait peine à prendre ce parti, qui, par un aveu si public de crainte, était tout à fait déshonorant pour lui et pour son armée: mais cependant, vaincu par la raison , et cédant à la nécessité, il fit passer ses troupes à la faveur du silence de la nuit, et alla camper sur l’autre rive du fleuve.
Persée , le lendemain , s’avança pour attaquer les ennemis et leur livrer combat : mais il n’en était plus temps, et il trouva leur camp abandonné. Quand il les vil retranchés de l’autre côté de la rivière , il reconnut l’énorme faute qu’il avait faite la veille de ne pas les poursuivre vivement aussitôt après leur défaite ; mais il avoua que c'en était une encore plus grande d'étre demeuré tranquille et sans action pendant la nuit : car , sans mettre lu reste de l'armée en mouvement, s’il avait seulement détaché ses troupes armées à la légère contre les ennemis , pendant qu’en trouble et en désordre ils passaient la rivière , il aurait pu sans peine défaire une partie de leur armée.
On voit ici d'une manière sensible comment arrivent les révolutions des étals, et comment se prépare la chute des plus grands empires.
II n’y a point eu de lecteur qui n'ait dû être frappé devoir Persée s'arrêter tout court dans un moment décisif, et manquer une occasion , l’on peut dire presque sûre, de défaire pleinement les ennemis. Il ne faut pas être fort habile ni fort clairvoyant pour apercevoir une faute si grossière. Mais comment Persée , qui ne manquait ni de jugement ni d’expérience , ne l’aperçoit-il point? Une pensée lui est suggérée par un homme de confiance. Elle est folle, téméraire, insensée. Mais Dieu , qui est le maître des esprits , et qui veut détruire le royaume de Macédoine , laisse dominer cette pensée seule dans l’esprit du roi, et en écarte toutes lesaulresqni auraient pu cl qui devaient naturellement lui faire prendre un parti tout opposé. Ce n’est point encore assez. Celte première faute pouvait être réparée avanüigeusement par un peu de vigilance pendant la nuit. Il semble que Dieu ait endormi et le prince , et toute l'armée. Il ne vient dans l’esprit d’aucun des officiers d’observer les démarches noc- , turnes de fenneroi. On ne voit ici rien que
de naturel : mais l’Ecriture nous apprend à penser autrement ; et je puis bien appliquer à «■et «jvéncmenl ce qu’elle dit des troupes et des oiTiciers de SaUl ' : /i ny en eut pas un seul fjiii vil rien , qui s'aperçût de rien , ou qui s’eveilldl : mais tous dormaient, parce que le Seigneur les avait assoupis d'un profond sommeil.
Les Romains, à la vfritô, ayant mis une ri- \ ière entre eux et l’ennemi, ne se voyaient plus dans le danj^cr prochain d'etre attaiiuil-s et mis en déroute : mais l'éidiec qu'ils venaient de recevoir, ell’atteinte qu’ils avaient donnée à la gloire du nom romain, les pénétrait de la plus vive douleur. Tous , dans le conseil de guerre qu’avaitassemblé leconsul,en rejetèrent la faute sur les Etolicns. On disait que c'étaient eux qui avaient pris l'alarme et fui les premiers , que le reste «les Grecs avait été entraîné par leur exemple, et qu'on avait vu cinq des principaux de leur nation prendre les premiers la fuite. Les Thessaliens au contraire furent loués pour leur courage , et leurs chefs gratifiés de plusieurs marques d’Iionneur.
Les dépouilles remportées sur les Romains étaient considérables. On comptait plus de quinze cents boucliers , plus de mille cuirasses, et un bien plus grand nombre de casques , d'épées , et de traits de toute sorte. Le roi en ni de grandes largesses à tous les ofliciers qui s'étalent le plus distingués ; et ayant assemblé l’armée , il commença par dire que ce qui venait d’arriver était à leur égard un présage heureux et un gage assuré de ce qu’ils devaient espérer pour l’avenir. 11 lit l’éloge des troupes qui venaient de combattre, rehaussa en termes magnifiques la victoire remportée sur la cavalerie des Romains, qui faisait la principale force de leur armée , et qu’ils avaient cru jusque-là invincible ; et s’en promit une encore plus considérable sur leur infanterie , qui n’avait échappé à leurs mains que par une fuite honteuse pendant la nuit, mais qu’il serait aisé de forcer dans les retranchements où la crainte la tenait renfermée. Les soldats victorieux , qui portaient sur leurs épaules les dépouilles des ennemis qu’ils avaient tués, écoutèrent ce
t «( E( non ernt qulnfuim qni vi«ler«;t , el intelIlKeret, «I et cTtgüartt ; seil omnes «tormietNint , quia lopor Do- « mini irrueral super cos. i* ( I Reg. 26, 12. )
discours avec un sensible plaisir, et se promettaient tout de leur courage, jugeant de l'avenir par le passé. L’infanterie de son côté , surtout celle qui composait la phalange macédonienne , piquée d’une louable jalousie , prétendait bien égaler à la première occasion et même passer la gloire de leurs compagnons. Tous , en un mol , demandaient avec une ardeur et un empressement incroyable qu’on les mit seulement aux mains avec les ennemis. Le roi , après avoir renvoyé l’assemblée .partit le lendemain , passa la rivière, et alla camper à .Mopsium ; c’était une hauteur située entre Tempe et Larissa.
Lajoiede l’heureux succèsd’uncsi importante bataille s’élait fait sentir d’abord à Perséedans toute son étendue. Il se regardait comme supérieur à un peuple qui lui-méme l’était à l'égard detous les princes etde toutes lesautres nations. Ce n’était point une victoire surprise et comme dérobée par la ruse cl l’adresse, mais enlevée à force ouverte par la bravoure cl le courage de scs troup«*s , et cela sous ses yeux el par ses ordres. Il avait vu la fierté romaine plier devant lui jusqu’à trois fois dans une seule journée : d’abord en se tenant renfermée par crainte dans son camp ; puis , dés qu’elle avait osé en sortir, en prenant honteusement la fuite; et enfin, en fuyant de nouveau pendant l’obscurité de la nuit, et en ne trouvant de sûreté que dans l’enceinte de scs retranchements, asile ordinaire de la peur et de la lâcheté. Ces pensées étaient bien flatteuses, et capables de faire illusion à on prince déjà trop rempli de son propre mérite.
Mais, quand ces premiers transports furent un peu rassis , el que cette vapeur enivrante d’une joie subite se fut un peu dissipée , et eut fait place à la réflexion , Persée alors ‘ rendu à lui-même, et envisageant de sang-froid toutes les suites de sa victoire, commença à en être en quelque sorte elfrayé. Ce qu’il y avait de sages courtisans autour de lui , profitant de ces heureuses dispositions , hasardèrent de lui donner un conseil dont elles le rendaient capable : c’était de profiter de l’avantage qu’il venait de remporter, pour obt«»nir des Romains une paix honorable. Ils lui
« Mjb. Legal. (W.
représentèrent que la marque d'un prince prudent et heureux à juste titre était de ne point compter sur les faveurs présentes de la fortune , et de ne se point livrer à une prospérité 6blouissnnte ; qu’ainsi il ferait bien d’envoyer au consul pour renouveler avec lui le traité aux mêmes conditions que T. Quiutius vainqueur avait imposées à Philippe son père ; qu'il ne pouvait pas finir la guerre plus heureusement pour lui qu’apres une bataille si mémorable , ni espérer jamais une occasion plas favorable de conclure une paix stable et assurée que dans une conjoncture où l'échec que venaient de recevoir les Romains les rendrait plus traitables et mieux disposés à lui accorder de bonnes conditions; que si, malgré cet échec, les Romains, par une fierté qui ne leur était que trop naturelle, rejetaient un accommodement juste et équitable, il aurait du moins la consolation d’avoir les dieux et les hommes pour témoins de sa modération et de l’orgueilleuse opiniâtreté des Romains.
Le roi se rendit à ces sages remontrances , et il ne s’en était jamais éloigné. Le plus grand nombre aussi dans le eonseil y applaudit. On envoya donc des ambassadeurs au consul , qui leur donna audience devant une nombreuse assemblée. Ils dirent qu’ils venaient demander la paix ; que Persée paierait aux Romains le même tribut que Philippe leur avait payé , et qu’il abandonnerait les villes , les terres et tous les endroits que Philippe avait abandonnés.
Quand ils furent sortis , le conseil délibéra sur la réponse qu’il convenait de leur faire. La fermeté romaine parut ici avec éclat. C’était alors la coutume' de montrer dans l’adversité toute l’assurance et la fierté de la bonne fortune , et de faire paraître de la modération dans la prospérité. La réponse fut , qu’il n’y avait point de paix pour Persée s’il ne laissait au pouvoir du sénat de disposer de sa personne et de son royaume comme il lui plairait. Quand elle eut été rapportée an roi et à ses amis , on Alt étrangement frappé d’un orgueil si extraordinaire , et , selon eux , si mal placé : et la plupart crurent qu’il ne fallait plus parler de paix , et que bientôt les Romains seraient obli-
* O Ita tùro mos erat, io acivertis TiiUom secundtt for- « lune gercre ,, morferari animos in secuodis. n (Lit.)
gés de venir demander eui-mémctl ce qu’ils refusaient maintenant. Persée ne pensa pas de même. Il vit bien que Rome n’était si flére que parce qu’elle sentait sa supériorité ; et c’est ce qui le glaça de crainte. Il envoya de nouveau au consul . et offrit un tribut plus considérable encore que celui dont Philippe avait été chargé. Quand il vil que le consul ne rabattait rien de sa première réponse , n’ayant plus de paix à attendre , il retourna â son camp de Sycurie , d’où il était parti , déterminé à tenter de nouveau les hasards de la guerre.
Toute cette conduite de Persée fait conclure qu’il fallait qu’il eût entrepris cette guerre bien imprudemment , et sans avoir comparé scs forces et ses ressources avec celles des Romains, pour se croire heureux, après une victoire signalée, de pouvoir demander la paix et de se soumetire aux conditions si onéreuses auxquelles son père Philippe ne s’était soumis qu’après une sanglante défaite. Il parait clair qu’il n’avait guère bien pris ses mesures , ni bien concerté les moyens de réussir , puisqu'après une première action dont tout l'avantage est pour lui il commence par sentir toute sa faiblesse et son infériorité , et penche en quelque sorte vers le désespoir. Pourquoi donc rompre le premier la paix ? pourquoi se rendre l’agresseur? pourquoi se presserai fort, pour s’arrêter au premier pas? pourquoi attendre â connaître sa faiblesse jusqu’à ce que sa propre victoire l’en eût instruit ? Ce ne sont pas là les marqués d’un prince sage et avisé.
La nouvelle du combat de cavalerie , s’étant répandue dans la Grèce , fil connaître ce qu’on y pensait , et découvrit à nu la disposition des esprits. Elle fut reçueavec joie, non. eulement par les partisans de la Macédoine, mais par la plupart même de ceux à qui les Romains avaient fait du bien , dont quelques-uns ne souffraient qu’à peine leur orgueil et leur domination.
Le préteur Lucrêtius' assiégeait dans ce même temps la ville d’Haliartc en Réotie. Après une longue et vigoureuse résistance, elle fut prise enfin d’assaut , livrée au pillage , puis ruinée de fond en comble. Thèbes , bientôt
I Llï. lib. 42, n.6»-C7
«Hf» 702
après, se rendit. Lacrëtios alors retourna à la flotte.
Persée cependant , qui n'était pas loin du camp des Romains , les incommodai t fort, harcelant leurs troupes, et tombant sur leurs fourrageurs pour peu qu’ils s'écartassent. 11 prit un jour jusqu'à mille chariots , remplis la plupart des gerbes de blé que les Romains venaient de moissonner , et fit six cents prisonniers. Il alla ensuite attaquer un petit corps de troupes , qui étaient dans le voisinage , dont il espérait se rendre maître sans peine ; mais il y trouva plus de résistance qu’il n'avait cru. Ce petit corps était commandé par un brave officier, nommé L. Pompéius, qui, s’étant retiré sur une hauteur, s'y défend d avec un courage intrépide, déterminé à pérr avec tous les siens plutôt que de se rendre. 11 était prés d’ètre accablé par le nombre , lorsque le consul arriva à son secours avec un gros détachement de cavalerie et de troupes armées à la légère: il avait donné ordre aux légions de le suivre. La vue du consul rendit l’espérance à Pompéius et à sa troupe , qui était de huit cents hommes, tous Romains. Persée manda aussitôt sa phalange; mais le consul n’attendit pas qu’elle fût arrivée , et en vint aussitôt aux maius. Les Macédoniens, après avoir résisté quelque temps très-vigoureusement , furent enfin enfoncés , et mis en déroute. Il y demeura sur la place trois cents hommes de pied et vingtquatre des principaux cavaliers de la compagnie appelée l'escadron sacré, dont 1e commandant même , nommé Antimaque , fut tué.
Le succès de cette action ranima les Romains , et alarma fort Persée. Ayant laissé une forte garnison a Gonne, il remena ses troupes en Macédoine.
Le consul , après avoir soumis la Perrhébie, pris Larissa et quelques autres villes, renvoya tous les alliés , excepté les Achéens ; répandit ses troupes dans la Thessalie, où il les laissa en quartier d’hiver ; et passa dans la Béotie , à la prière des Thèbains , que ceux de Coronée inquiétaient.
8 III. — Lz siH AT TAIT USE SASE OBDORHAHCE rOUE AEEStEE l’aVAEICE du EistEAUX ET DES HASI.V T11AT8 Qin TBXAIENT LES ALLIÉS. LE CON8CL MaB- CID8, AEEkS ATOIE BSSCTÉ DE EUDES VATIACES , EiEÉTEB DAE8 LA HaCÉDOIEBa PBEEÉE PBEED L‘a> LAEHB ET LUI BE LAISSE L'B?TTBÉB LIBBE : POIS IL EEPBEIfD COUEACB. ÀMEAESADEiESOLBHTB DBERhO DISES A Roue.
Il ne se fit rien de fort mémorable l’année suivante '. Le consul Hostilius avait envoyé en Illyrie Ap. Claudius avec quatre mille hommes d’infanterie, pour défendre les habitants du pays qui étaient alliés des Romains ; et celui-ci avait trouvé le moyen de joindre à ce premier corps de troupes huit mille hommes qu’il avait levés parmi les alliés. Il alla camper à Lychnide, ville des Dassarètes. Près de là était une autre ville nommée Uscana , qui appartenait à Persée, et où il avait une grosse garnison. Claudius , sur la parole qu’on lui avait donnée de lui livrer la place , dans l’espérance d’y faire un riche butin, s’en approcha avec toutes ses troupes , sans ordre, sans défiance , et sans avoir pris aucune précaution. Lorsqu’il y pensait le moins, la garnison fil une furieuse sortie contre lui , mit toutes ses troupes en fuite , les poursuivit fort loin, et en fit un grand carnage. De onze mille h«mmes à peine deux mille purent-ils se sauver dans le camp , ou il en était resté mille pour le garder. Claudius remena à Lychnide les débris de son armée. La nouvelle de cette perte affligea beaucoup le sénat , d’autant plus qu’elle avait été caus^ par l’imprudence et l’avarice de Claudius,
C’était pour lors la maladie presque générale des commandants*. Le séhat reçut diverses plaintes de plusieurs villes, tant de la Grèce que d’autres provinces, contre les officiers romains , qui les traitaient avec une avarice et une cruauté inouïes. Il en punit quelques-uns, répara les torts qu’ils avaient faits aux villes, et renvoya les ambassadeurs fort contents de l.i manière dont leurs remontrances avaient été reçues. Bientôt après , pour obvier , à l’avenir, à de pareils désordres, il fit une ordonnance qui marquait que les villes ne fourniraient rien aux magistrats romains au del,à
< An.ll.383t;n.J.C.170.-U>.IU>. *3, n. 0-10.
• Poljb. Ugat. 71. - Ut. lib. «. n. 17.
de ce que le sénal aurait réglé ; et celle ordonnance fut publiée dans loules les villes du Péloponnèse.
C. Popilius ctCn. Octavius, qui furent chargés de cette commission , allèrent d'abord à Thebes, dont ils louèrent fort les citoyens , et les eshorlèrcnt à demeurer fermes dans l’amitié du peuple romain. Parcourant ensuite les villes du Péloponnèse, ils vantèrent partout la douceur et la modération du sénat, dont ils apportaient pour preuve le décret qu’il venait de faire en faveur des Grecs. Ils trouvèrent une grande division presque dans toutes les villes, surtout chez les Etoliens , causée par les deux factions qui les partageaient , l’une pour les Romains, l’autre pour les Macédoniens. L’assemblée d'Achaie n’élait pas exempte de ces mouvements; mais la sagesse de ceux qui avaient le plus d’autorité en arrêta les suites. L’avis d’Archon , l’un des principaux de la ligue, était qu’on devait se conduire selon les conjonctures, ne pas donner lieu à la calomnie d’irriter l’une ou l’autre puissance contre la république , et éviter les malheurs où étaient tombés ceux qui n’avaient pas assez connu le pouvoir des Romains. Cet avis prévalut ; et l’on convint de donner la première magistrature k Archon , et de faire Polybe capitaine général de la cavalerie.
Sur ces entrefaites , Altale, ayant quelque chose à obtenir de la ligue achéenne, Gt sonder le nouveau magistral, qui, déterminé à favoriser les Romains et leurs alliés, promit i ce prince, d'appuyer ses demandes de tout son pouvoir. Il s’agissait de faire révoquer un décret par lequel on avait ordonné que toutes les statues du roi Eumène seraient étées des lieux publics. Au premier conseil qui se tint, on introduisit dans l’assemblée les ambassadeurs d’ Altale, qui demandèrent qu’en considération du prince qui les avait envoyés , on rendit i Eumène, son frère, les honneurs que la république lui avait autrefois décernés. Archon appuya sa demande, piais d’une manière modeste. Polybe parta avec plus de force , fit valoir le mérite et les services d’Euméne, montra l'injustice du premier décret , et conclut à le casser.Toute l'assemblée applaudit à son discours, et il fut ordonné qu’Eumène serait rétabli dans tous ses honneurs.
C’est dans le temps dont nous parlons ici que Home envoya Popilius vers Antiochus Ëpiphane pour arrêter scs entreprises sur l’Egypte, comme nous l’avons raconté ci-devant.
Le soin de la guerre de Macédoine occupait fort les Romains'. Q. Marcius Philippus, l’un dos deux consuls qui venaient d’être élus , en fut chargé.
Avant qu’il partit , Persée avait cru devoir profiter du temps de l’hiver pour faire une expédition contre l’illyrie.qui était le seul endroit d’où la Macédoine eût à craindre des irruptions pendant que le roi serait occupé contre les Romains. Cette expédition lui réussit fort heureusement , et presque sans aucune perte de sa part.II commença par le siège d’Uscana. qui était tombée au pouvoir des Romains on ne sait pas comment, et la prit après une assez longue résistance. Il se rendit maître ensuite de toutes les places fortes du pays , dont la plupart avaient garnison romaine, et il fit un grand nombre de prisonniers.
Persée envoya dans le même temps des ambassadeurs à Gentius, un des rois d’illyric , pour l’engager i quitter le parti des Romains et ê embrasser le sien. Gentius y était assez disposé ; mais il marqua que , n’ayant ni préparatifs de guerre ni argent, il n’était point en état de se déclarer contre les Romains : c’était s’expliquer assez clairement. Persée , qui était avare, n'entendit point ou plutôt fit semblant de ne point entendre sa demande, cl lui envoya une seconde ambassade sans parler d’argent ; et il en reçut la même réponse. Polybe observe que cette crainte de faire de la dépense, qui marque une ême basse, et qui déshonore entièrement un prince, lui fil manquer plusieurs entreprises, et que, s’il eût voulu sacrifier quelques sommes assez peu considérables , il aurait engagé dans son parti plusieurs républiques et plusieurs princes. Comprend-on un tel aveuglement ! Polybe le regarde comme une punition de la part des dieux.
Petfée, ayant ramené ses troupes en Macédoine, les fit ensuite marcher vers Stratus,
I An. M. 3835: «v. J. C. 169. - Uv. Ub. 43, a. 11, «a 18-23. — PoJjb. Les. 70 tl77.
ville très-forte des Etoliens au-dessus du golfe d’Ambracie. Ou lui avait fait espérer qu’elle se rendrait aussitôt qu’il paraîtrait devant ses murailles : mais les Romains le prévinrent, et y firent entrer du secours.
Dés que le printemps fut venu, le consul Marcius partit de Rome, se rendit en Tliessalie , et de là , sans perdre de temps, s’avança vers la Macédoine , iiersuadé que c’était dans le cœur de ses états qu’il fallait attaquer Persée.
Sur le bruit que les armées romaines ' étaient prêtes à se mettre en campagne, Archon, premier magistrat des Acliéens, pour justifier par des faits sa patrie des soupçons et des mauvais bruits qu’on avait répandus contre elle,, conseilla aux Achéens de dresser un décret par lequel il serait ordonné qu’on mènerait une armée dans la Thessalie, et qu’on partagerait avec les Romains tous les périls de la guerre.
Le décret ratifié, l’on donna ordre à Archon de lever des troupes et de faire tons les préparatifs nécessaires. On résolut ensuite d’envoyer des ambassadeurs au consul, pour l’informer de la résolution que la république avait prise, et pour savoir de lui où et quand il jugeait à propos que l’armée aebéenne joignît la sienne. Polybe, notre historien, fut choisi pour cette ambassade, avec quelques autres. Ils trouvèrent en arrivant les Roma/as hors de la Thessalie, campés dans la Perrhébie, entre Azore et Dolichée, cl fort embarrassés sur le chemin qu’ils devaient tenir. Ils les suivirent pour attendre une occasion favorable de parler au consul, et parlagérentavec lui tous les dangers qu’il courut pour entrer dans la .Macédoine.
Perséc * qui ignorait quelle route prendrait le consul, avait placé des troupes assez considérables dans deui endroits par lesquels il était vraisemblable qu'il tenterait le passage. Pour lui, il campa avec le reste des troupes près de Dium, marchant tantôt d’un côté tantôt de l’autre, sans beaucoup de dessein.
Marcius, après une longue délibération, se détermina à passer les bois qui couvraient
< Polyb. Legal. 7S.
* LIv. llb.4L n. t-iO.
les hauteurs d’Oclolophe. II eut des peines incroyables à surmonter, tant les chemins étaient escarpés et impraticables. Il avait eu la pré-caution de s’emparer d’une hauteur qui favorisait son passage, cl d’où l’on découvrait le camp des ennemis, qui n’était pas éloigné de plus de mille pas, et tout le pays des environs de Dium et de Phila ; ce qui anima beaucotip les soldats, qui avaient sous leurs yeux des contrées si opulentes où ils espéraient s’enrichir. Hippias, que le roi avait placé dans ce passage pour le défendre avec un corps de douze mille hommes, voyant la hauteur occupée par un détachement des Romains, marcha à la rencontre du consul qui s’avançait avec toute son armée, harcela scs troupes pendant deux jours, et les incommoda fort par les fréquentes attaques qu’il leur donnait. Marcius était fort inquiet, ne pouvant ni avancer avec sûreté, ni reculer sans honte et môme sans danger. Il ne loi restait d’autre parti que de pousser vivement une entreprise formée peutêtre trop hardiment et trop témérairement, mais qui ne pouvait réussir que par une constance opiniâtre, qui souvent est suivie et cou ronnée, èlafin,d’un heureux succès. Il est certain que, si le consul avait eualfaire à un ennemi semblable aux anciens rois de Macédoine , dans le défilé étroit où scs troupes se trouvaient enfermées, il aurait infailliblement reçu un grand échec. Mais Persée, au lien d’envoyer des troupes fraîches pour soutenir celles d’Hippias, dont il entendait presque de son camp les cris qu’elles jetaient en combattant, et d’aller lui-même en personne attaquer les ennemis, s’amusait à faire des courses inutiles avec sa cavalerie aux environs de Dium, et par cette négligence donna lien aux Romains de se tirer du mauvais pas où ils s’étaient engagés.
Ce ne fut point sans des peines infinies, les chevaux chargés du bagage succombant sous le poids dans la descente de la montagne, et tombant presque à chaque pas qu'ils faisaient. Les éléphants surtout leur causèrent un grand embarras. Il fallut trouver un nouveau moyen de les faire descendre dans ces endroits extrêmement escarpés. Ayant pris le niveau de ces pentes, on enfonçait en terre, vers le bas, dans ce chemin deux poutres, distantes l’une de
l’anlre un peu plus que la largeur d'un éléphant ; puis on étendait sur ces poutres des planches longues de (rente pieds, qui formaient une espèce de pont, et on les couvrait de terre. Au bout de ce premier pont, mais à quelque intervalle, on en construisait un second pareil, puis un troisième, et plusieurs autres ensuite de la même sorte. L’éléphant passait de la terre ferme sur le pont, et, avant qu'il fût arrivé au bout, on baissait insensiblement les poutres qui le soutenaient, et on faisait descendre doucement le pont avec l'éléphant, qui passait de U sur le second pont, et ainsi des autres. Il est dilficile d’exprimer les fatigues qu'ils eurent h essuyer dans ce passage, les soldats étant souvent obligés de se rouler par terre avec leurs armes, parce qu'ils ne pouvaient pas s'y soutenir en marchant sur leurs pieds. On convenait qu’avec une poignée de gens les ennemis auraient pu défaire entièrement toute l’armée romaine. EnQn, après bien des peines et des dangers, elle arriva dans la plaine, et se trouva en sûreté.
Comme le consul ' semblait alors avoir heureusement terminé ce qu’il y avait de plus difficile dans son entreprise, Polybe prit ce moment pour présenter à Marcius le décret des Achéens, cl pour l’assurer de la résolution où ils étaient de venir avec toutes leurs forces partager avec lui tous les travaux et tous les périls de celle guerre. Marcius, après avoir remercié gracieusement les Achéens de leur bonne volonté, leur dit qu'ils pouvaient s’épargner la peine et la dépense on cette guerre les engagerait ; qu’il les dispensait de l'une et de l'autre ; et que, dans l'état où il voyait les ailaircs, il n’avait nul besoin du secours des alliés. Après ce discours, les collègues de Polybe retournèrent dans l’Achale.
Polybe resta seul dans l’armée romaine jusqu’à ce que le consul, ayant appris qu’Appius, surnommé C'enton, avait demandé aux Achéens de Ini envoyer cinq mille hommes en Spire, le renvoya dans son pays, en l’exhortant de ne pas souffrir que sa république donnât ces troupes et s’engageât dans des frais qui étaient tout à fait inutiles, puisque Appius n’avait nulle raison d’exiger ce secours. 11 est difficile,
> Polyb. L*g. 78.
dit l’historien, de découvrir le vrai motif qui portait Marcius à parler de la sorte. Youlait-il ménager les Achéens, ou leur tendre un piège, ou laisser Appius hors d’état de rien entreprendre?
Pendant que le roi était au bain, on vint lui apprendre que les ennemis approchaient. Celle nouvelle le jeta dans une terrible alarme. Incertain du parti qu’il devait prendre, et de moment à autre changeant de résolution, il jetait des cris, et plaignait son sort de se voir vaincu sans combat. Il fit revenir les deux officiers à qui il avait confié la garde des passages, fit transporter dans sa flotte les statues dorées qui étaient à Dium ' , de peur qu’elles ne tombassent entre les mains des Romains ; donna ordre qu’on jetât dans la mer les trésors qu’il avait à Pella, et qu’on brûlât à Thessalonique toutes ses galères. Pour lui, il se retira à Pydna.
Le consul s’était engagé dans un endroit d’où il ne pouvait plus retourner en arriére malgré les ennemis. Il n’avait que deux forêts par où il pouvait passer : l’une, en perçant les vallons de Tempé pour entrer en Thessalie ; l’autre au delà de Dium , pour pénétrer dans la Macédoine ; et ces deux postes importants étaient occupés par de fortes garnisons que le roi y avait placées. Ainsi, si Persée, sans prendre falarme, eût attendu seulement dix jours, il aurait été impossible aux Romains de passer dans la Thessalie par Tempé, et le consul n’aurait point eu de passage pour y faire entrer ses vivres : car les chemins par Tempé sont bordés de précipices si profonds , que l'œil n’en saurait soutenir la vue sons éblouissement. Les troupes du roi gardaient ce passage à quatre endroits différents , dont le dernier était si étroit, que dix hommes seulement bien armés en pouvaient défendre l’entrée. Ne pouvant donc ni recevoir des vivres par les passages étroits de Tempé, ni y passer eux-mémes , il fallait regagner les montagnes par où ils étaient descendus ; ce qui leur était devenu impraticable , parce que les ennemis en occupaient les hauteurs. L’unique parti qui leur restait à
I C'éUlent les sUilucs des cavaliers qui avalent IgCs au passage du Granique.qu’Aleiindrc avait fall faire par Lysippe, et qu’il avail placées à Plum.
Digilized by Càoogle
prendre était de pénétrer dans la Macédoine jusqu’à Dium à travers les ennemis : ce qui ne leur aurait pas été moins diflicilcj\ si les dieux, dit Tite-Live, n'eussent ôté à Persée le conseil et la prudence ; car, en faisant un fossé et des retranchements au défilé fort étroit qui se trouve au pied du mont Olympe, il leur en fermait absolument l’enlrée, elles arrêtait tout court. Mais, dans l’aveuglement où la terreur avait jeté le roi , il ne vit et ne fit rien de tout ce qui pouvait le sauver, laissa toutes les entrées de son royaume ouvertes et libres à l’ennemi , et se réfugia avec précipitation à Pydna.
Le con.sul sentit bien qu’il devait son salut à la timidité et à l’imprudence du roi. Il donna ordre au prêteur Lucrélius, qui était à Larissa, de s’emparer des postes voisins de Tempé , que Persée avait abandonnés , afin de préparer à scs troupes une sortie en cas d’accident, et envoya Popilius pour reconnaître les passages qui conduisaient à Dium. Quand il sut que les chemins étaient ouverts et libres, il y arriva le second jour, et fit camper son armée prés d’un temple de Jupiter qui était dans le voisinage, pour en empêcher le pillage. Etant entré dans la ville, qui était remplie d'édifices magnifiques et très-bien fortifiée, il fut dans le dernier étonnement de voir que le roi l’eût si facilement abandonnée. Il continua sa mar- : che , et se rendit maître de plusieurs places ' sans trouver presque aucune résistance. Mais plus il avançait , moins il trouvait de vivres, et plus la disette augmentait ; ce qui l’obligea de revenir à Dium. Il fut même obligé de quitter cette ville pour se relirer à Phila , où le préteur Lucrétius lui avait marqué qu’il trouverait des vivres en abondance. Son départ de Dium avertit Persée qu’il devait maintenant recouvrer par son courage ce qu’il avait perdu par sa timidifé. Il reprit donc possession de cette ville, et en répara promptement les ruines. Popilius, de son côté, assiégea et prit Iléraclée, qui n’élail éloignée de Phila que d’un quart de lieue.
Persée, revenu de sa frayeur , et ayant repris ses esprits, souhaitait fort qu’on n’eôtpas
■ « Quod , nisl dli incntem rrgi adcmisscnl , Ipsum in- • genUs difflculutbcral. » (Liv-)
exécuté les ordres qu’il avait donnés de jeter dans la mer les tré^rs qu’il avait à Pella , et de brûler à Thessaloniqne toutes ses galères. Andronic , chargé de ce dernier ordre , avait traîné en longueur, pour laisser lieu au repentir qui pourrait suivre de près ce commandement , comme en effet cela arriva. Nicias, moins précantionné, avait jeté dans la mer ce qu’il avait trouvé d’argent à Pella. Sa faute fut bientôt réparée, des plongeurs ayant retiré du fond de la mer presque tout cet argent. Pour récompense , le roi les fit tous mourir en secret , aussi bien qu’Andronic et Nicias ; tant il avait honte de l’indigne frayeur à laquelle il s’était livré, dont il ne voulait laisser aucun témoin ni aucune trace.
Il SC fit de part et d’autre' plusieurs expéditions tant par mer que par terre , qui n’eurent pas beaucoup de suites , et ne furent pas fort importantes.
Quand Polybc revint de son ambassade dans le Péloponnèse’, la lettre d’Appius,par laquelle il demandait cinq mille hommes, y avait déjà été portée. Peu de temps après , le conseil assemblé à Sicyone pour délibérer sur cette affaire jeta Polybe dans un grand embarras. Ne point exécuter l’ordre qu’il avait reçu de Slarcius, c’eût été une faute inexcusable. D’un autre côté , il était dangereux de refuser des troupes , qui pouvaient être utiles aux Romains, et dont les Achéens n’avaient pas besoin. Pour se tirer d’une conjoncture si dé- ' licate, il eut recours à nn décret du sénat romain, qui défendait qu'on eût égard aux lettres des généraux , à moins qu’elles ne fussent accompagnées d’un ordre du sénat , et Appius n’en avait pas joint aux siennes. Il dit donc i qu’avant de rien envoyer à Appius, il fallait informer le consul de sa demande, et attendre ce qu’il en déciderait : par là Polybe épargna aux Achéens une dépense qui serait montée à plus de six vingt mille écus.
Cependant il arriva à Rome des ambassadeurs de la part de Prusias^, roi de Bitbynie, et deccllc des Ilhodiens en faveur de Pers^. Le premier s’exprima fort modestement en déclarant que
> LIr. Mb. VI, n. 10-il • Polïb. Lcg. Ï8 ' - -
» Liv. Mb. H, n. ll-l^
Pnisias jusque-là avait toujours été attaché au parti des Romains , et ne cesserait de l’être tant que durerait ia guerre ; mais qu’ayant promis à Persée d’employer pour lui ses Itons offices auprès des Romains pour eu obtenir la paix , il les priait , si cela était possible, de lui accorder cette grflee, et de faire de sa médiation l’usage qu'ils jugeraient à propos. Les Bhodiens tinrent un langage bien différent. Après avoir étalé avec un style fastueux les services qu’ils avaient rendus au peuple romain , et s’étre attribué la plus grande part dans les victoires qu’ils avaient remportées , et surtout dans celle contre Antiochus, ils ajoutèrent que, pendant que la paix subsistait entre les Macédoniens et les Romains , ils avaient commencé à entrer en alliance avec Persée ; qu’ils l’avaient suspendue malgré eux, et sans aucun sujet de plainte contre le roi , parce qu'il avait plu aux Romains de les engager dans leur parti ; que depuis trois ans que durait cette guerre , ils en souffraient beaucoup d’incommodités ; que , le commerce de la mer étant interrompu, l’Ile sentait une grande disette par le retranchement des revenus et des émoluments qu’ils en retiraient : que , ne pouvant plus supporter des pertes si considérables , ils avaient envoyé des ambassadeurs en Macédoine au roi Persée pour lui déclarer que les Rhodiens jugeaient nécessaire qu’il fit la paix avec les Romains ; qu’on les avait aussi envoyés à Rome pour y faire la même déclaration : que , si quelqu’uu des deux partis refusait de se rendre à une proposition si raisonnable, et de mettre fin à la guerre , les Rhodiens vei^ raient ce qu’ils auraient à faire.
On juge aisément de quelle manière fut reçu un discours si vain et si présomptueux. Il y a des historiens qui ont dit que pour toute réponse on fit lire en leur présence une ordonnance dn sénat , qui déclarait les Cariens et les Lyciens libres. C’était les piquer au vif, et les mortifier par l’endroit le plus sensible ; car ils prétendaient avoir autorité sur ces deux peuples. Selon d’autres, le sénat répondit, en peu de mots , qu’on connaissait depuis longtemps à Rome ta disposition des Rhodiens, et leurs trames secrétes avec Persée ; que , quand Rome l’aurait vaincu. Ce que l'on espérait qui arriverait au premier jour, elle verrait
é son tour ce qu’elle aurait é faire, et traiterait alors scs alliés chacun scion leurs mérites. On lit pourtant à leurs ambassadeurs les présents ordinaires.
On fit ensuite lecture de la lettre du con- , sul Q. Marcius, dans laquelle il rendait compte de la manière dont il était entré dans la Macédoine après avoir essuyé des peines incroyables dans le passage d’un défilé fort étroit. Il ajoutait que, par la sage prévoyance du préteur , il avait des vivres pour tout l’hiver , ayant reçu des Épirotes vingt mille mesures de froment et dix mille d’orge , dont il fallait payer le prix é leurs ambassadeurs qui étaient à Rome ; qu’il fallait aussi lui envoyer des habits pour les soldats, et qu’il avait besoin de deux cents chevaux , qui fussent surtout de Numidie , parce qu’il n’en trouvait point dans le pays. Tous ces articles furent exécutés exactement et promptement.
On donna après cela audience à un seigneur de Macédoine, appelé Onésime. Il avait toujours porté le roi à la paix ; et le faisant souvenir que Philippe son père, jusqu’au dernier jour de sa vie , s’était toujours fait lire régulièrement deux fois chaque jour le traité qu'il avait conclu avec les Romains, il l’avait exhorté d'en faire autant , sinon avec la même régularité , du moins de temps en temps. Ne pouvant le détourner de la guerre, il avait conmencé par se retirer des conseils sous différents prétextes, pour ne point être témoin des résolutions qu’on y prenait, et qu’il ne pouvait point approuver. Enfin, voyant qu’il était devenu suspect et regardé tacitement comme un traître, il se réfugia chez les Romains , et fut d’un grand secours au consul. Ayant exposé au sénat tout ce que je viens de dire , il en fui très-bien reçu , et le sénat oonrvut magnifiquement à sa subsistance.
g IV. — P*oL Emu MT cHoin poib coüidl. Il PA»T poca LA Macédoiti avec le pbétecb Cb.
OCIATII'S.QITCOMJIAJIDAITLA FLOTTE.PbbSÉE SOL- LICITE DE TOUS CÔTÉS DES BECOUES I EOH AVaEICE LUI ES FAIT PERDES DE CORSIOÉRABLEB. ViCTOIEl DU PEÉTEtE AîllCIUS DANS l’IlLVHIB. CÉLÉEES TIC* toiee remportée par Paul Émile sur Pbrsée , PEfcS DE LA VILLE DE PVDNA. PeBSÉB EST PRIS AVEC TOUS SES ESFANT8. I-B COMMAÎIDEMEÎIT DE LA Ma* CÉDOIRE EST PEOBOOB A PAUL ÉMILE. DÉCRET DO 8ÉRAT , ©UI ACCOEPE LA LIBERTÉ AUX MaCÉDORIERS ETAUX I1.LYRIKNS Paul Emile, pexdaict le quartier d'uIVEB. parcourt les plus CELEBRES VILLES DELA GrEGB De retour a AMPUIPOLIS. il y D0?(M£ URE GEAROB FÊTE. U PRCRU LE CHEMIN DE ROME. lÎN PASSAIT , IL ABANDONNE TOUTES LES TILLES
DE l'Epihb au pillage. Il entre a Rome en
TRIOMPHE. UORT PB pERSÊE. ON ACCORDE AUSSI LE TRIOMPHE A Cn. OCTAML'S ET A L. AMCIUS.
Le leinps des comices c’est-à-dire des assemblées pour élire à Rome des consuls , approchant, tout le muudc attendait avec inquiétude sur qui tomberait un choix si important, et l’on ne parlait d’autre chose dans toutes les conversatious. Ou n’était point contcul des consuls qui depuis trois ans avaient été employés contre Persée , et qui avaient fort mai soutenu l’honneur du nom romain. On rappelait dans son esprit les célèbres victoires remportées contre Philippe son père, qui avait été obligé de demander par grâce la paix ; contre Antiochus, qui avait été relégué au delà du mont Taurus , et forcé de payer un gros tribut; enfin, ce qui était encore plus considérable , contre Annibal , le plus habile de tous les généraux qu’on eût vus jusque-là , contraint de quitter l'Italie après plus de seize ans de guerre , et vaincu dans sa patrie presque au pied des murailles de Car- Üiagc. Les formidables préparatifs qu’avait fails Persée, et quelques avantages qu'il avait remportés dans les premières campagnes , iiugmcnlaicnt la crainte des Romains. Ils voy aient bien qu’il n'elait plus temps de donner le commandement dns armées à la brigue ou à la faveur ; et qu’ils devaient choisir un général qui eût de la sagesse, de l’expérience et du courage ; eu un mot, qui fût en étal de conduire une guerre aussi importante que celle dont il s’agissait actuellement.
< An. SI. 3836; BV. J. C. 108. - Ur. Ilb. Il n. 57. - Plul. In .Enill. Paul. |iag. 259, 2C0.
Tout le moude jetait les yeux sur Paul Émile. Il y a des occasions où un mérite singulier réunit tous les suffrages du public ; et rienn’estplus flatteur qu’un tcljugement fondé sur la connaissance des services qu’un homme a déjà rendus , sur l'estime que les troupes font de sa capacité, et sur le besoin pressant qu’a l’état de sa valeur et de sa sagesse. Paul Émile avait près de soixante ans ; mais l’àgc , sans rien diminuer de ses forces , n’avait fait que lui ajouter uue maturité de conseil et de prudence plus nécessaire encore à un général que le courage et la bravoure. Il avait été nommé consul il y avait treize ans , et s’était fait estimer généralement dans son consulat ; mais le peuple ne paya ses services que d’ingratitude, ayant refusé de l'élever de nouveau ou premier rang, quoiqu’il te demandât avec assez d'empressement. Depuis plusieurs années il menait une vie retirée et particulière, uniquement occupé de l’éducation de ses enfants ; cl jamais père n’y réussit mieux que lui , et ne fut plus heureusement récompensé de ses peines. Tous scs parents, tous scs amis le pressaient de répondre aux vœux du peuple qui l’appelait au consulat ; mais, ne se croyant plus en état de commander , il évitait de paraître CD public, se tenait renfermé, et fuyait les honneurs avec autant d’empressement que les autres ont coutume de les rechercher. CepeiidanI, quand il vit que tous les matins on s'assemblait en foule à sa porte, qu’on l’appelait à la place , et qu’on criait hautement contre son refus opiniâtre, il se rendit enfln à de si fortes instances : et paraissant parmi ceux qui aspiraient à celte dignité, il sembla moins aller recevoir le commandement des armées que donner au peuple des assurances d’une victoire prochaine et complète. Le consulat lui fut accordé d’une commune voix : et selon Plutarque, le commandement de l'armée de Macédoine lui fut décerné préférablement à son collègue ; Tile-Live dit pourtant qu’il lui ëchul par le sort.
On dit que ce jour-là même qu’il fut nommé général pour aller faire la guerre contre Persée , comme il s’en retournait chez lui accompagné de tout le peuple qui le suivait pour lui faire honneur, il trouva sa fille Tcrtia, encore pelite enfant, qui fondait en larmes. Il
fpinbrassc, el lui demande le sujet de ses pleurs. Tertia, le serrant arec ses petits bras , et le baisant ; Fous ne lavez donc pas, mon pire, lui dit-elle, que noire Pertie est mort ? Elle parlait d'un petit chien cju’elle élerait, et qui avait nom Pertie. Paul Emile , frappé de ce mot , lui dit : A la bonne heure, ma chère enfant ;f accepte de bon cœur cet augure. Les anciens portaient fort loin la superstition sur res sortes de rencontres fortuites.
La manière dont s’y prit Paul Émile ' pour se préparer b la guerre dont on l’avait chargé Ot juger du succès qu’on en devait attendre. Avant tout, il demanda au sénat qu’on envoyât des commissaires en Macédoine pour visiter les armées et les flottes , et pour faire leur rapport, après une exacte enquête de ce qu’il faudrait ajouter de troupes, soit par terre , soit par mer. Ils devaient aussi s’informer, autant que cela serait possible , à quel nombre montaient les troupes du roi , où elles étaient actuellement, aussi bien que celles des Romains; si ceux-ci avaient leur camp dans les forêts , ou s’ils les avaient entièrement passées et étaient arrivés dans la plaine ; sur quels alliés on pouvait certainement compter ; qui étaient ceux dont la fidélité paraissait douteuse et chancelante, et que l’on devait regarder comme des ennemis déclarés : pour combien de temps on avait de vivres , et d’où il fallait en faire transporter, soit par des voilures de terre, soit dans des vaisseaux ; ce qui s’était passé dans la dernière campagne, soit dans les armées de terrc,soit dans la flotte. En général habile et expérimenté, il voulait qu’on descendit dans ce détail, persuadé qu’on ne pouvait former le plan de la campagne où il allait entrer, ni en bien régler les opérations, que sur toutes ces connaissances. Le sénat approuva fort de si sages mesures.elnomma des commissaires augré de Paul Émile, qui partirent deux jours après.
En attendant leur retour, on donna audience aux ambassadeurs de Ptolémèe et de Cléopâtre, roi et reine de l’Egypte, qui portaient des plaintes à Rome contre les entreprises injustes d’Anliochus, roi de Syrie. Il en a été parlé dans ce volume.
> LIv. Ub. 18 , 0. lS-i2. — PhU. in Æmll. lUul. pag. •M
Les commissaires avaient fliit une grande diligence. Étant de retour à Rome , ils firent leur rapport, et dirent que Marcius avait forcé les passages de la Man^oinc pour y faire entrer l’armée, mais avec plus do péril que d’utilité; que le roi s’était avancé dans la Piérie, et l’occupait actuellement : que les deux camps étaient fort voisins l’un de l’autre , n’étant séparés que par le fleuve Énipéc; que le n>i évitait le combat, et que l’armée romaine n’était point en état de l’y contraindre, ni de le forcer dans ses lignes; qu’aux autres incommodités était survenu un hiver fort rude, qui se faisait, sentir vivement dans un pays de montagnes , et qui empêchait ab.solument d’agir ; et qu’il ne restait de vivres que pour six jours: qu’on faisait monter l’armée des Macédoniens à trente mille hommes: que si Appius Claudius avait eu une année assez forte aux environs de Lychnide dans l’illyrie, il aurait pu fort embarrasser le roi Genlius; mais qu’actuellcmcnt ce général, et ce qu’il avait avec lui de troupes, était en grand danger, si l’on ne lui envoyait au plus tôt un renfort considérable, ou si on ne lui faisait quitter le poste qu'il occupait: qu’aprés avoir visité le camp, ils s’étaient rendus à la flotte: qu’ils avaient entendu dire qu’une partie de l’équipage avait péri de maladie; que les autres alliés, surtout ceux de Sicile, étaient retournés chez eux, et que la flotte manquait absolument de matelots et de soldats : que ceux qui étaient restés n’avaient point reçu leur paye et étaient sans habits: qu’Eumène et sa flotte , après s’ètre un peu montrés, avaient disparu presque aussitôt sans qu’on en pût dire de bonnes raisons , et qu’il ne paraissait pas qu’on pût ni qu’on dût compter sur ses dispositions; mais que pour Attale son frère, sa bonne volonté n’était pas douteuse.
Sur ce rapport des commissaires, après que Paul Emile eût dit son avis, le sénat ordonna qu’il nartirait incessamment pour la Macédoine, aussi bien que le préteur Cn. Octavius, qui avait le commandement de la flotte, et que L. Anicius, autre préteur qui devait succéder à Ap. Claudius, se rendrait aux environs de I.ychnide dans l’Illyrie. Le nombre des troupes que chacun d’eux devait commander fut réglé de la manière qui suit ;
, I, “ijc
Les troupes qui composaient l’armée de Paul Emile montaient à vingt-cinq mille huit cents hommes, savoir: dcui légions romaines, chacune de sii mille hommes de pied et de trois cents chevaux ; autant d'infanterie des alliés d’Italie , et le double de cavalerie. Il avait de plus six cents chevaux levés dans la Gaide cisalpine. On tira encore quelques troupes auxiliaires des alliés de Grèce et d’As’ie ; le tout ne montait pas vraisemblablement h plus de trente mille hommes. Le préteur Anicius devait pareillement avoir deux légions , mais qui n’étaient composées chacune que de cinq mille deux cents hommes de pied et de trois cents chevaux, avec dix mille hommes des alliés d’Italie et huit cents chevaux ; ce qui faisait en tout vingt et un mille deux cents hommes. Les troupes qui servaient sur la flotte étaient de cinq mille hommes. Ces trois corps réunis ensemble faisaient cinquante-six mille deux cents hommes.
Comme la guerre qu’on se préparait de faire cette année dans la Macédoine paraissait de la dernière conséquence, on prit toutes les précautions capables de la faire réussir. C’était aux deux consuls cl au peuple à choisir les tribuns qui devaient servir, et qui commandaient chacun à leur tour le corps entier de la légion. Il fut ordonné qu’ils ne choisiraient pour ces emplois que des hommes qui eussent déjà été en charge : cl on laissa à Paul Emile la liberté de prendre pour son armée, parmi tous les tribuns, ceux qu'il lui plairait ; il y en avait douze pour les deux légions.
Il faut avouer que Rome se conduisit ici avec une grande sagesse. Elle avait, comme on l’a vu, nommé d’un consentement unanime pour consul et pour général celui des Romains qui était incontestablement le plus habile guerrier de son siècle. Elle veut qu’on élève à la charge de tribuns les officiers qui ont le plus de mérite, le plus d’expérience, le plus d’habileté reconnue par des services réels ; avantages que ne donnent pas toujours ni la naissance ni l’ancienneté, auxquelles aussi les Romains n’étaient point du tout astreints. Rome fait plus ; et par une exception singulière, compatible avec le gouvernement républicain, elle laisse Paul Emile maître absolu de choisir parmi les fribuns ceux qu'il lui
plaira, sachant de quelle importance il esl qu'il y ail une parfaite union entre le général et les officiers subalternes qui servent sous loi, afin que les ordres que donne le premier, qui est comme l’âme de toute l'armée, et qui en doit régler tous les mouvements, soient exécutés avec la dernière exactitude ; ce qui ne peut se faire, s'il ne règne entre eux une grande intelligence, fondée sur l’amour du bien public, et que ni l’intérét, ni la jalousie, ni l’ambition, ne soient capables de troubler.
I Après que tons ces règlements eurent été faits, le consul Paul Émile passa du sénat à l’assemblée du peuple, et il y tint ce discours : « J'ai cm apercevoir, Romains, que vous avez « fait paraître plus de joie encore lorsque la R Macédoine m’est échue par le sort que R quand je fus nommé consul ou quand j’en- R trai en charge ; et il m’a semblé que le sujet R de votre joie était l’espérance que vous aviez R que je terminerais d’une mamiére digne de R la grandeur et de la réputation du peuple R romain une guerre qui, selon vous, traîne R trop en longueur. J’ai lieu de croire que les R mêmes dieux qui m’ont fait échoir la Ma- R cédoine par le sort ' m’aideront aussi de leur R protection pour faire et terminercette guerre R heureusement ; mais de quoi je puis vous R ré|H)ndre avec assurance, c’est que je ferai R tous mes efforts pour ne pas rendre vaine R votre espérance. Le sénat a réglé sagement R tout ce qui est nécessaire pour l'expédition R dont je suis chargé ; et comme il m’a or- R donné de partir incessamment, à quoi je H n’apporterai point de délai, je sais que G. Li- H cinius mon collègue, plein de zèle pour le U bien public, Iravaillera à la levée et au dé- R part des troupes qui me sont destinées, avec U la même ardeur et la même promptitude R que si c’était pour lui-méme. J’aurai soin R de vous mander exactement, aussi bien qu’au R sénat, tout ce qui arrivera, et vous pouvez R compter sur la certitude et la vérité de mes R lettres: mais je vous demande par grâce de R ne point ajouter foi ni donner du poids par R votre crédulité aux bruits vagues, et sans R auteur, qui se répandront. Je m'aperçois
< C'éUit uoc opinion établie de loul temps chei tous les peu|rics, que ia Diviiiiié présidait au sort.
a dans ceUa guerre, plus que dans tonte au- « tre, que, quelque force d'ame qu’on puisse « avoir pour se mettre au-dessus de ces bruits, « ils ne laissent pas de faire impression ctd'ina spircr je ne sais quel découragement. Il y a « des gens qui, dans les cercles, et même à « table, conduisent les armées, règlent nos « démarches, et prescrivent tontes les opéraa lions de la campagne. Ils savent mieux que a nous où il faut camper, et de quels postes il a faut se saisir; dans quel temps et par quel a défilé on doit entrer dans la Macédoine ; où « il est à propos d'établir des greniers et des « magasins ; par où, soit par lcrre, soit par • mer, on peut faire venir des vivres ; quand a il faut en venir aux mains avec l’ennemi, et a quand il faut demeurer en repos. Et nona seulement ils prescrivent ce qu'il y a de a meilleur à faire : mais, pour peu qu’on s’éa carte de leur plan, ils en font un crime au a consul et le citent à leur tribunal. Sachez, a Romains, que c’est là un grand obstacle a pour vos généraux; tous n’ont pas, pour a mépriser des bruits fâcheux, la fermeté et a la constance de Fabius, qui aima mieux a souffrir que le peuple, sur de pareils bruits, a donnât atteinte à son autorité, que de laisa ser périr les affaires pour se conserver un a vain nom. Je suis bien éloigné de croire a que les généraux n’aient pas besoin de re— a cevoir des avis; je pense, au contraire, que a quiconque veut seul tout conduire par sa a tête, et sans consulter, marque plus de prév somption que de sagesse : que peut-on a donc faire raisonnablement? C’est que pera sonne ne s’ingère de donner des avis à vos a généraux que ceux premièrement qui sont a habiles dans le métier de la guerre, et à qui a l’expérience a appris ce que c’est que de a commander ; et secondement ceux qui sont a sur les lieux, qui connaissent l’ennemi, qui U sont témoins par eux-mêmes des conjonctua res, et qui partagent avec nous les dangers, a Si quelqu’un se flatte de pouvoir m’aider a de ses conseils dans la guerre dont vous a m’avez chargé, qu’il ne refuse point de rena dre ce service à la république, et qu’il vienne a avec moi en Macédoine : galères, chevaux, a tentes, vivres, je le défraierai de tout. Mais a si l’on ne veut pas prendre cette peine, cl
a qu’on préfère le doux loisir de la ville aux a dangers et aux fatigues du camp, qu’on ne a s’avise pas de vouloir tenir le gouvernail en a demeurant tranquille dans le port. La ville, a par elle-même, fournil une assez grande a matière de discours sur d’autres sujets; a mais que pour ceux-ci elle s’impose silence, a et qu'elle sache que nous ne ferons cas que a des conseils qui se donneront dans le camp a même. »
Ce discours de Paul Emile, plein de sens cl de raison, montre que les hommes, dans tous les temps, sont toujours les mêmes. On a une démangeaison incroyable d’examiner, de critiquer, de condamner la conduite des généraux, et l’on ne s’aperçoit pas qu’en cela on pèche visiblement et contre le bon sens et contre l’équité : contre le bon sens ; car quoi de plus absurde et de plus ridicule que de voir di^s gens sans aucune connaissance de la guerre, et sans aucune expérience, s’ériger en censeurs des plus habiles généraux, et prononcer d’un ton de maître sur leurs actions? contre l’équité; car les plus experts même n’en peuvent juger sainement, s’ils ne sont sur les lieux, la moindre circonstance du temps, du lieu, de la disposition des troupes, des ordres même secrets qui ne sont pas connus, pouvant changer absolument les régies ordinaires. Mais il ne faut pas espérer qu’on se corrige de ce défaut, qui a sa source dans la curiosité et dans la vanité naturelles à l'homme ; et les généraux, à l’exemple de Paul Emile, font sagement de mépriser ces bruits de ville et ces rumeurs de gens oisifs, sans occupation, et souvent sans jugement.
Paul Émile, après avoir satisfait, selon la coutume, aux devoirs de religion , partit pour la Macédoine avec le préteur Cn. Octavius , destiné à commander la flotte.
Pendant qu’on avait travaillé à Rome aux préparatifs de la guerre , Persée de son côté ne s’était pas endormi' . La crainte du danger prochain dont il était menacé l’ayant enfin emporté sur son avarice , il convint de donner à Gentius, roi d’Illyrie , trois cents talents d’ar-
1 Llï, llh. *i, n.iS-2». -l’oljb. Lcgol 85 el 87.— Plut, lu Paul .Einil. i>ag. 280.
Dii I -lit
gent ' ( trois cent mille écus] , et acheta à ce prix son alliance.
Il envoya en nitme temps des ambassadeurs à Rhodes , persuadé que , si cette ville trèspuissante alors sur mer , embrassait son parti, llome serait fort embarrassée. Il en députa aussi vers Eumène et Antiochus , deux rois très-puissants, et fort en étal de le secourir. C’était sagesse à Persée de recourir à ces moyens , et de clicrclier à se rorlifler par de tels appuis; mais il s’en avisait trop tard. Il aurait fallu commencer par là , et en faire le premier fondement de son entreprise. Il ne songe ,i remuer ces puissances éloignées que lorsqu’il est déj.i réduit presque à l’extrémité, et que scs affaires sont presque absolument désespérées. C’était appeler plutôt des spectateurs et des associés de sa ruine que des soutiens et dosaïqmis. Les instructions qu’il donne à ses ambassadeurs sont très-solides et trèscapables de persuader , comme on va le voir ; mais il les fallait employer trois ons plus tôt, et en attendre l'effet, avant que de s’embarquer presrjuc s*-ul dans la guerre contre un peuple si pUis.sant, et qui avait tant de ressources dans ses mallieurs.
Les ambassadeurs av aient les mêmes instructions pour ces deux rois. Ils leur représentèrent qu’il y avait une inimitié naturelle entre les républiques et les monarchies : que le peuple romain attaquait les rois l’un après l’autre, et, ce qui était le comble de l’indignité , qu’il employait les forces des rois mêmes pour les ruiner successivement : qu’ils avaient accablé son |)ére par le secours d'Attale ; que , par celui d’Eumène, et en partie aussi de son père Lbilippc , Antiochus avait été subjugué : qu’acluellemeiit ils avaient armé contre lui Euméne et l’rusias : qu’après que le royaume de Macédoine aurait été détruit , viendrait le tour de l’Asie, dont ils avaient déjà envahi une partie sous le spécieux prétexte de rétablir les villes dans leur ancienne liberté ; et que la Syrie suivrait de prés : qu'on commençait déjà à préférer Priisias à Euméne par des distinctions d’honneur particulières, et qu’on arrachait à Antioebus le fruit de ses victoires en Egypte. Persée les exhortait ou à porter les Romains à laisser la
' I TüOOOfr. E. B.
Macédoine en paix.ou, s’ils persévéraient dans l'injuste dessein de lui faire la guerre , à les regarder comme les ennemis communs de tous les rois. Les ambassadeurs agirent ouvertement et sans détour avec Antiochus.
Pour ce qui regarde Eumène, ils couvrirent leur voyage du prétexte de racheter les prisonniers, et ne traitèrent qu’en secret de ce qui en était la véritable cause. Il y avait déjà eu sur le même sujet plusieurs pourparlers en difléreuts temps et en différents lieux , qui avaient commencé à rendre ce prince fort suspect aux Romains. Ce n’est pas qu’Euroène , dans le fond , souhaitât que Persée pût remporter la victoire sur les Romains; l’énorme pouvoir qu’il aurait eu pour lors lui aurait fait ombrage, et aurait vivement piqué sa jalousie : il ne voulait pas non plus se déclarer ouvertement contre lui, ni lui faire la guerre. Mais, croyant voir les deux partis également disposés à la paix , Persée par la crainte des maux qui pouvaient lui arriver, les Romains par l’ennui d’une guerre qui traînait fort en longueur,
I il cherchait à se rendre le médiateur de celle paix, et à vendre chèrement à Persée sa médiation, ou du moins son inaction et sa neutralité. On était déjà convenu du prix , qui était quinze cents talents ' [quatre millions cinq cent mille livres). Il n’y avait plus de dispute que sur le temps du paiement de cette somme. Persée voulait attendre que le service fût rendu, et cependant mettre la somme en dépôt dans la Samothrace. Eumène par là ne sc croyait pas en sûreté , parce que la Samothrace dépendait de Persée, et il voulait que dès lors on lui payât une partie de la somme C’est ce qui rompit le traité.
11 en manqua encore un autre , qui ne lui aurait pas été moins favorable. Il avait fait venir d’au delà du Danube un corps de troupes gauloises composé de dix mille cavaliers , et d’autant de fantassins, et il était convenu de donner dix pièces d’or à chaque cavalier , cinq à chacpie fantassin , et mille à leur général. Ces Gaulois s’appelaient Baslarnts. J’ai marqué auparavant où ils s’étalent établis. Quand ils les sut arrivés sur les frontières de ses étals, il alla au devant d’eux avec la moitié de scs
■ 8623 000 tr. E. B.
Digilized by (' ;I(
7ir, ^
tronpes , e( donna ordre que dans les villes et villages par où ils devaient passer on tint des vivres préparés en abondance , du blé , du vin et des troupeaux. Il avait quelques présents pour les principaux officiers, des chevaux, des harnais , des casaques : il y joignit 'aussi quelque argent , qui devait être distribué entre un petit nombre ; il comptait gagner la multitude par cette amorce. Le roi s'arrêta auprès du fleuve Axius ' , et y campa avec ses troupes. Il députa Antigone, un des seigneurs macédoniens , vers les Gaulois , qui étaient environ à trente lieues de là. Antigone fut étonné quand il vit des hommes d’une taille prodigieuse , adroits à tous les evercices du corps et à bien manier les armes , fiers et audacieux en paroles pleines de bravades et de menaces. Il leur fit beaucoup valoir les ordres que son maître avait donnés pour qu'ils fu.ssent bien reçus partout où ils passeraient , et les présents qu'il leur préparait ; ensuite il les invita à s’avancer jusqu’à un certain lieu qu’il leur marquait , et à envoyer les principaux d’entre eux vers le roi. Les Gaulois n’étaient pas gens à se payer de paroles. Clondinis, le chef et le roi de ces étrangers , alla droit au fait , et demanda si l’on apportait la somme dont on était convenu. Comme on ne lui donnait point de réponse : Allez , dit-il, déclarer à votre prince, qu’avant qu'il ait envoÿé les otages et les sommes convenues , les Gaulois ne partiront point d'ici. Le roi , au retour de son député, assembla son conseil. Il pressentit où iraient les avis ; et , comme il était meilleur gardien de son argent que de son royaume , pour colorer son avarice il s’étendit fort sur la perfidie et la férocité des Gaulois , ajoutant qu’il serait dangereux de donner entr^ dans la Macédoine à une multitude si nombreuse de qui l’on aurait tout à craindre, et que cinq mille cavaliers lui suffiraient. On sentait bien qu’il ne craignait que pour son argent ; mais personne n’osa le contredire. AnI igone retourna vers les Gaulois , et leur dit que son maître n’avait besoin que de cinq mille cavaliers. A cette parole, il s’éleva un frémissement et un murmure général contre Persée, qui les avait fait venir de si loin pour leur insulter. Clon-
• Alius csl yn fleure de Mystionic.
dicus ayant encore demandé à Antigone s’il apportait de l’argent pour les cinq mille cavaliers, comme celui-ci cherchait des détours et ne répondait point nettement, les Gaulois entrèrent en fureur; et peu s’en fallut qu’ils ne se jetassent sur lui pour le mettre en pièces , et lui-méme l’appréhendait fort. Cependant ils respectèrent sa qualité de député , et le renvoyèrent sans lui avoir fait aucun mauvais traitement. Les Gaulois partirentsur-le-champ, reprirent le chemin du Danube, et ravagèrent la Thrace, qui se trouvait sur leur passage.
Persée. avec un renfort si considérable, aurait fort embarrassé les Romains. Il pouvait faire passer ces Gaulois dans la Thessalie , où ils auraient ravagé le pays, et pris les places les plus fortes. Par là , demeurant tranquille auprès du fleuve Knipée, il aurait mis les Romains hors d’état, et de pénétrer dans la Macédoine , dont il leur fermait l’enlrèc par scs troupes, et de subsister plus longtemps dans le pays , parce qu’ils n’auraient plus tiré comme auparavant leurs vivres de la Thessalie, qui aurait été entièrement ravagée. L’avarice qui le dominait l’empëcha de profiter d’un si grand avantage.
Elle lui en fit perdre encore un autre pareil. Pressé par l’état de scs affaires , et par l’extrême danger dont il se voyait menacé , il avait enfin consenti de donner à Gentius les trois cents talents qu’il lui avait demandés depuis plus d’un an pour lever des troupes et équiper une flotte. Pantauchus avait ménagé ce traité de la part du roi de Macédoine , et avait commencé par fliirc toucher au prince d’Illyric dix talents ( dix mille écus ] sur la somme qui lui était promise. Gentius fit partir ses ambassadeurs, et avec eux des gens sùrS pour transporter l’argent. Il leur donna ordre aussi , quand tout aurait été terminé , de se joindre aux ambassadeurs de Persée , et d’aller ensemble à Rhodes pour porter celte république à faire alliance avec eux. Pantauchus avait représenté que , si les Rhodiens y consentaient , Rome ne pourrait tenir contre ces trois puissances réunies. Persée reçut ces ambassadeurs avec toutes les marques de distinction possibles. Après que de part et d’autre on eut livré les otages et prêté les serments, il ne restait plus qu’à livrer les trois cents talents. Les am-
’oc: s, ejoogle
bassadeurs et les agents de rilljTÎen se rendirent à Pella , où l’argent leur fut compté et mis dans des caisses scellées du cachet des ambassadeurs pour être transporté en llljrie. Perséc avait fait dire sous main à ses gens chargés de ce transport de marcher lentement et à petites journées , et . quand ils seraient arrivés aux frontières de Macédoine , de s’arrêter, et d’y attendre ses ordres. Pendant tout ce tcmps-là, Pantauchus , qui était demeuré à la cour d’illyric, pressait fort le roi de se déclarer contre les Romains par quelque acte d’hostilité. Il y arriva pour lors deux ambassadeurs de Rome pour faire alliance avec Gentius. Il avait déjà touché dix talents comme des arrhes, et avait nouvelle que la somme entière était en chemin. Sur les instances réitérées de Pantauchus, violant tons les droits divins et humains, il fit emprisonner les*tleui ambassadeurs , sous prétexte que c’étaient des espions. Dès que Persée en eut reçu la nouvelle , le croyant engagé suflisamment et sans retour contre les Romains par ce coup d’éclat , il fit revenir ceux qui portaient les trois cents talents, se félicitant lui-même en secret de l’heureux succès de sa perfidie , et de son habileté à conserver son argent. Mais il ne faisait que le garder et le mettre en réserve pour le vainqueur, au lieu qu’il aurait dù s’en servir pour se défendre contre lui , et pour le vaincre, selon la maxime de Philippe et d’Alexandre son fils , les plus illustres de ses ancêtres , qui avaient coutume de dire que l'on doit arheler la victoire par l’argent, et non pat conserver l'argent aux dépens de la victoire.
Les ambassadeurs de Persée et de Gentius étant arrivés à Rhodes , y furent reçus trèsagréablement. On leur fit part du décret par lequel la république avait résolu d’employer tout son cr^it et toutes scs forces pour obliger les deux partis à faire la paix , et à se déclarer contre celui qui refuserait d’entrer dans des propositions d’accommodement.
Dès le commencement du printemps les généraux romains s’étaient rendus chacun è leur département ' : le consul en Macédoine , Octavius à Orée avec la flotte , Ânicius dans nilyrie.
1 Liv- Ub. \S, n. 30-^2.
I Ce deruicr eut un succès aussi rapide qu'heureux. Il avait à soutenir la guerre contre Gentius. 11 la termina avant qu’on sût à Rome qu’elle était commencée. Elle ne dura que trente jours. Ayant traité avec bonté Scorda, la capitale du pays, qui s’élait rendue, les autres villes suivirent bientôt son exemple. Gentius lui-même fut obligé de venir se jeter aux pieds d’Anicius , et d’implorer sa miséricorde , avouant , les larmes aux yeux, sa faute , ou plutôt sa folie, d’avoir abandonné le parti des Romains. Le préteur le traita humainement. Son premier soin fut de tirer de prison les deux ambassadeurs. Il envoya l’un d’eux Perpenna , à Rome , pour y porter la nouvelle de sa victoire; et peu de jours après y fit conduire Gentius, sa mère , sa femme , ses enfants et son frère, avec les principaux seigneurs du pays. La vue de prisonniers si illustres augmenta fort la joie du peuple. On rendit des actions de grâces publiques aux dieux , et il se flt aux temples un grand coiicoursde personnes de tout âge et de tout sexe.
Quand Paul Émile fut approché des ennemis ', il trouva Persée campé près de la mer au pied du mont Olympe , dans des lieux qui paraissaient inaccessibles. Il avait devant lui l’Énipéc , dont les bords étaient forts élevés ; et, sur la rive qui était de son côté, il avait construit de bons retranchements, avec des tours d’espace en espace, où il avait placé des Iralistes et d’autres machines pour lancer des traits et des pierres contre les ennemis , s’ils osaient en approcher. Perséc s’y était fortifié de telle sorte, qu’il se croyait dans une entière sûreté , et qu’il espérait de consumer et de rebuter enGn Paul Émile par la longueur du temps , et par les diflicultés qu’il aurait à I faire subsister ses troupes dans un pays déjà : mangé par l’emiemi , et à s’y maintenir.
Il ne savait pas quel adversaire on lui avait mis en tête. Paul Emile n’était occupé que du soin de tout préparer pour une action, et cherchait continuellement dans son esprit toutes sortes d’expédients et de moyens pour faire avec succès quelque entreprise. Il commença par établir une exacte cl sévère disci-
• lil. iUd O. 3g-t0. — Plul. io Paul Æmjl. pag. 301-
Digiti.
pline dans son armée, qu'il avait trouvée corrompue par la licence où on la laissait vivre. Il réforma plusieurs choses, soit pour les armes, soit pour les sentinelles. Les soldats étaient accoutumés A critiquer leur général, A eiaminer entre eux toutes ses actions, A lui prescrire ses devoirs, et A marquer ce qu’il devait foire ou ne pas faire. Il leur parla avec fermeté et dignité. Il leur lit entendre que ces discours convenaient mat au soldat : que trois choses seulement devaient l'occuper : le soin de son corps, pour le rendre robuste et agile ; le soin de scs armes , afln qu'elles fussent toujours propres et en bon état ; le soin des vivres * , afln d'étre toujours prêt A partir au premier ordre : que du reste il devait s’en reposer sur la bonté des dieux immortels, et sur la vigilance du général ; que, pour lui, il n'omettrait rien de tout ce qui serait nécessaire pour leur donner occasion de montrer leur courage ; qu'ils eussent soin seulement, quand on leur en donnerait le signal, de bien faire leur devoir.
Il est incroyable combien ce discours les anima. Les vieux soldats avouaient que ce n'était que de ce jour-IA qu'ils avaient appris ce qu’ils devaient faire. On aperçut tout d’un coup un changement merveilleux dans le camp. Personne n’y demeurait oisif. On voyait les soldats aiguiser leurs épées; polir leurs casques, leurs cuirasses, leurs boucliers ; s'essayer A se mouvoir agilement sous leurs armes ; agiter avec bruit leurs javelots et faire briller leurs épées nues ; enfin se rompre et s’endurcir dans tous les exercices militaires ; de sorte qu'il était aisé de voir qu'A la première occasion qu’ils auraient d’en venir aux mains avec les ennemis, ils étaient déterminés ou A vaincre ou A mourir.
I-e camp était placé dans un endroit trèsfavorable, mais qui manquait d’eau, et c’était une grande incommodité pour l’armée. Paul Émile, qui songeait A tout, voyant devant lui le mont Olympe très-haut et tout couvert d’arbres fort verts et fort touOhs , jugea , par la quantité et par la qualité de ces arbres, qu’il y avait nécessairement dans les creux de cette montagne des sources d’eau vive; et se mit en même temps A faire des ouvertures au pied, et
* Chez les Romains, les soMaU porUkol des vivres quciquergis pour dix ou douze jours.
A creuser des puits dans le sable. A peine en eulron effleuré la surface qu’on vit sortir de plusieurs sources des eaux , troubles d'abord et en petite quantité, mais bientôt après Irèsclaires et très-abondantes. Cet événement, qui était naturel, futregardé par les soldats comme une faveur singulière des dieux qui avaient pris Paul Émile sous leur protection ; ce qui le leur rendit encore plus cher et plus respectable.
Quand Persée vit ce qui se passait dans le camp des Romains, l’ardeur des soldats, les mouvements qu'ils se donnaient , les divers exercices par lesquels ils se préparaient au combat , il eidra dans une vraie inquiétude . et vil bien qu’il n’avait plus affaire A un Licinius , un Hostilius, un Harcius, et que dans l’armée romaine tout était changé avec le général. Il redoubla son attention et ses soins de son côté, anima les soldats , s’appliqua aussi A les former par différents exercices , ajouta de nouveaux retranchements aux anciens, et travailla A mettre son camp hors d'insulte.
Cependant arrive la nouvelle de la victoire remportée dans l’illyrie , et de la prise du roi et de toute sa fomille. Elle causa dans l’armée romaine une joie incroyable , et excita parmi les soldats une ardeur de se signaler pareillement, de leur côté , qui ne peut s'exprimer; car c’est l'ordinaire qu’entre deux armées qui agissent en divers endroits , l'une ne veuille point céder A l'autre en courage ni en gloire. Persée tAcha d’abord d’étouffer cette nouvelle ; mais le soin qu’il prenait de la dissimuler ne servit qu’A la rendre plus publique et plus certaine. L'alarme fut générale parmi ses troupes, et leur Ht craindre un sort pareil.
Dans ce même temps arrivent les ambassadeurs rhodiens , qui venaient faire , touchant ta paix, la même proposition A l'armée, qui avait excité A Rome une si grande indignation dans le sénat. Il est aisé de juger comment elle fut reçue dans le camp. Quelques-uns , transportés de colère , voulaient qu’on les renvoyèt avec insulte. I.e consul crut leur marquer
* a Tix (ledueU summa arena eral » quom scaluriglncs « turbidc primù cl (enues eniicarc . ddn . liquiüam mut» « lamque fuiidcrc aquam , vclul dcùm duno . c<r|»crun(. « Aliquanlùm ca quoque res duct faniæ et aucluriuUs « apud RjitilcsadjpciL» i.Liv.)
mieux son mépris en leur répondent froidement qu’il leur rendrait réponse dans quinze jours.
Pour montrer le peu de cas qu’il faisait de la médiation pacifique des Rhodiens , il assembla son conseil pour délibérer sur les moyens d’enlrer en action. Il y a apparence que l’armée romaine, qui, l’annfc précédente, avait pénétré jusque dans la Macédoine , en était sortie , et retournée en Thessalie , peutêtre pour y chercher des vivres ; car maintenant on est eu peine pour s’ouvrir un passage dans la Macédoine. Quelques-uns , et c’étaient les plus anciens offlciers , voulaient qu’on entreprit de forcer les retranchements des ennemis sur les bords de l’Énipée : ils prétendaient que les Macédoniens , qui , l’année précédente, avaient été chassés d'endroits plus élevés et plus fortifiés, ne pourraient soutenir le choc des légions romaines. D’aulrcs étaient d’avis qn’Oclavius avec la flotte allât vers Thessaloniquc ravager les côtes maritimes, afin d’obliger le roi , par cette diversion , à retirer une partie de ses troupes de l’Enipée pour la défense de son pays , et à laisser ainsi quelque passage ouvert. Il est bien important qu’un général habile et expérimenté soit maître de prendre le parti qui lui platt davantage. Paul Émile avait des vues toutes différentes. Il voyait que la rive de l’Enipée , tant par sa situation naturelle que par les fortifications qu’on y avait ajoutées , était inaccessible. D’ailleurs il savait, sans parler des machines disposées de toutes parts, que les troupes ennemies étaient beaucoup plus habiles que les siennes é lancer des javelots et des traits. Entreprendre de forcer des lignes aussi impénétrables que celles-là , c’eût été exposer les troupes à In boucherie ; et un bon général épargne le sang des soldats, parcequ’ils’en regarde comme le père, et qu’il croit devoir les ménager comme scs enfants. Il se tint donc quelques jours en repos .sans faire le moindre mouvement. On prkend, dit Plutarque, qu’il n’y a point d’exemple que deux armées si nombreuses aient été si longtemps en présence dans une paix si profonde et dans une si grande tranquillité. En tout autre temps le soldat , plein d’ardeur et d’impatience, aurait murmuré: mais Paul Émile lui avait appris à se laisser conduire.
Enfin , à force de chercher et de s'informer , il apprit de deux marchands peirhébiens , dont la prudence et la fidélité lui étaient connues , qu’il y avait un chemin qui, en traversant la Perrhébic , menait à Pytbium , ville située au plus haut du mont Olympe ' : que ce chemin n’était pas d’un diflicile accès , mais qu’il était bien gardé; Perséey avait envoyé un détachement de cinq mille hommes. II conçut qu’en faisant attaquer de nuit et à l’improviste ce corps-de-garde par de bonnes troupes, on pourrait le chasser de ce poste et s’en emparer. Il s’agissait de tromper l’ennemi et de lui cacher son dessein. Il fait venir le préteur Octavius ; et , s’étant ouvert à lui , il lui ordonne d’aller à Uéraclée avec sa flotte , et de prendre assez de vivres pour mille hommes pendant dix jours , afin de faire croire à Pers^ qu’on allait ravager la côte maritime. En même temps il fait partir Fabius Maximus son fils, encore tout jeune , et Scipiou Nasica . gendre de Scipion l’Africain , sans leur découvrir encore son véritable dessein ; leur donne un détachement de cinq mille hommes de troupes choisies, et leur fait prendre le chemin de la mer vers Uéraclée , comme s’ils devaient s’y embarquer , selon ce qui avait été proposé dans le conseil. Quand ils furent arrivés, le prêteur leur fit savoir les ordres du consul. Dès que la nuit fut venue, quittant le chemin de la mer, ils s’avancent, sans s’arrélcr, vers Pythium , à travers les montagnes et les rochers , conduits par les deux guides de Perrhébie. On était convenu qu’ils y arriveraient le troisième jour vers la fin de la nuit.
Cependant Paul Émile , pour amuser l’ennemi et lui ôter toute autre pensée , le lendemain dès le matin détache scs troupes armées à la légère comme pour attaquer les Macédoniens. Il se donna un léger combat dans le lit même de la rivière , qui était fort basse. Des deux côtés la rive , depuis le haut jusqu’au lit de la rivière , avait dans sa pente l’espace de trois cents pas, et le lit même en avait mille de largeur. L'action se passa à la vue du roi et du consul, qui étaient, chacun avec leurs
1 Le mont Olympe, S l'endroit où était Pythium , avait de hauteur, prlae perpendiculairement, pim de dit stades, c'est-à-dire plus d'une dcmMIcuc. = Dix stades valent 18 000 mètres. E. B.
' 750 oy VjOOgle
trnupos, il la tête de Icnr camp. Le consul fil sonner la retraite vers le midi. La perte fut à peu prés égale de part et d’autre. Le jour suivant le combat recommença encore de la même sorte , et à peu prés A la même heure ; mais il fut plus vif, et dura plus longtemps. Les Romains n'avaient pas affaire seulement i ceux avec qui ils en venaient aux mains , ils étaient encore accablés de traits et de pierres que lançaient contre eux les ennemis du haut des tours disposées le long du rivage. Le consul perdit beaucoup plus de monde ce jour-IA , et fit retirer ^s troupes plus tard. Le troisième Jour , Paul Émile se tint en repos, et parut avoir dessein de tenter un autre passage plus près de la mer. Persée ne se doutait en aucune manière du danger qui le menaçait.
Scipion était arrivé la nuit du troisième jour près de Pythium. Ses troupes étaient fort fatiguées : il les fit reposer le reste de la nuit. Persée cependant était fort tranquille. Hais tout A coup un transfuge de Crète , qui s’ était dérobé des troupes de Scipion, alla le tirer de cette sécurité en lui apprenant le circuit que faisaient les Romains pour le surprendre. Le roi, effrayé de celte nouvelle, détache surle - champ dix mille soldats étrangers avec deux mille Macédoniens sous la conduite de Milon , et lui ordonne de faire toute la diligence possible pour occuper une hauteur qui restait A passer aux Romains avant que d’arriver A Pythium. Il les prévint en effet. Il y eut un combat fort rude sur celte hauteur, et la victoire demeura quelque temps douteuse. Mais enfin les troupes du roi furent forcées de toutes parts et mises en déroule. Scipion les poursuivit vivement, et mena sa troupe victorieuse dans la plaine.
Les fuyards , étant arrivés dans le camp de Persée, y répandirent une si grande terreur , que ce prince délogea sur l’heure, et se relira par ses derrières , saisi de frayeur et presque sans espérance. Il tint on grand conseil pour délibérer sur le parti qu'il fallait prendre. Il s'agissait de savoir s’il devait s’arrêter devant les murailles de Pydna pour tenter le hasard d’une bataille , ou partager ses troupes dans ses places , les bien munir de vivres , et y attendre les ennemis , qui ne pourraieut pas
subsister longtemps dans un pays qu’il aurait pris soin de ravager , et qui ne fournirait ni fourrages pour les chevaux , ni nourriture pour les hommes. Ce dernier parti avait de grands inconvénients, et marquait un prince réduit A la dernière extrémité , et A qui il ne rc'slail ni ressource ni espérance, sans parler de la haine qu’exciterait contre lui le ravage des terres , commandé et exécuté par le roi même. Pendant que Persée , incertain du parti qu’il doit prendre, fiotte dans ce doute , les principaux officiers lui représentent que son armée est très-supérieure A celle des Romains , que ses troupes sont très-résolues de bien faire , ayant A défendre leurs femmes et leurs enfants ; qu’étant lui-méme le témoin de toutes leurs actions, et combattant à leur tête, elles redoubleront de courage, et donneront A l’envi des marques de leur valeur. Ces raisons raniment le prince. 11 se retire sous les murs de Pydna, y établit son camp, se prépare A donner bataille , n’oublie rien pour profiler de l’avantage des lieux, assigne A chacun son poste , et donne tous les ordres, avec beaucoup de présence d’esprit , résolu d’attaquer les Romains dés qu'ils paraîtraient.
Le lieu où il campait était une campagne rase et unie , très-propre à mettre en bataille un corps nombreux de gens de pied pesamment armés. A droite et A gauche ii y avait des coteaux qui, touchant les uns aux autres, fournissaient une retraite sûre A l'infanterie légère et aux gens de trait, et leur donnaient aussi moyen de dérober leur marche, et d’aiier envelopper l’ennemi et l’attaquer par les flancs. Tout le front de l’armée était couvert de deux petites rivières , qui n’avaient pas alors beaucoup d’eau A cause de la saison [car on était sur ia fin de l’été), mais dont les rives escarpées pouvaient faire de la peine aux Romains et rompre leurs rangs.
Paul Emile étant arrivé A Pythium, étayant rejoint le détachement de Scipion , descend dans la plaine , et marche en ordre de bataille vers l’ennemi , en côtoyant toujours la mer, d’où la flotte romaine lui envoyait des vivres sur des barques. Mais quand il fut arrivé A la vue des Macédoniens , et qu’il eut considéré la bonne disposition de leur armée et le nombre de leurs troupes, il fit halte pour
*»«#> 7in
penser à ee qu'il avait h faire. I>es jeune.s officiers, pleins d'ardeur et d'impatience pour le combat , s'avancent à la tête des troupes , s'approchent de lui, et le conjurent de donner sur l'ennemi sans différer davantage. Scipion , dont la confiance étaitaugmentéeparle succès qu'il venait d’avoir sur le mont Olympe, se distingue sur tous les autres par son empressement, et fait de plus fortes instances. Il lui représente que les généraux qui l'avaient précédé avaient donné lieu à l'eniiemi, par leurs délais, de s'échapper de leurs mains ; qu’il craignait que Persée ne s’enfuit pendant la nuit et qu’on ne fût obligé de le poursuivre avec grand’peine et grand danger jusque dans le fond de son royaume, en faisant prendre de longs circuits à l’armée nu travers des défilés et des forêts, comme il était arrivé les dernières années. 11 lui conseillait donc, pendant que l’ennemi élait dans une pleine campagne, de l’attaquer sur-le-champ , et de ne pas perdre une si belle occasion de le vaincre.
« Autrefois, dit le consul au jeune Scipion « en lui répondant , j'ai pensé comme vous « faites aujourd'hui ; et un jour vous penserez « aussi comme moi. Je vous rendrai compte « de ma conduite dans un autre temps : re- « posez-vous-en maintenant sur la prudence « d’un ancien général. » Le jeune officier se tut, bien persuadé que le consul avait do bonnes raisons pour en user ainsi.
En achevant ces mots , U commanda que les troupes qui étaient à la tète de l’armée exposées à la vue de l’ennemi , se missent en bataille, et présentassent un front comme pour combattre. Elles étaient rangées, selon la coutume des Romains, sur trois lignes '.En même temps des pionniers , couverts par ces trois lignes, travaillèrent à former un camp. Comme ils étaient en grand nombre, l’ouvrage fut bientôt achevé. Alors le consul fit défiler peu è peu ses bataillons , en commençant par les derniers , qui étaient les plus voisins des travailleurs, et retira toute son armée dans scs retranchements, sans confusion, sans désordre, et sans que l’ennemi s’en fût aperçu. Le roi , de son côté, voyant que les Romains refusaient de combattre, se retira aussi dans son camp.
< Uastad , Principes, Triarii.
C’était chez les Romaius une loi inviolable', n’eusscnt-ils eu à séjourner dans un endroit qu’un jour ou bien une nuit , de s’enfermer dans un camp, et de s’y fortifier. Par là ils se mettaient hors d'insulte, et évitaient toute surprise. Les soldats regardaient cette demeure militaire comme leur ville : les retranchements leur tenaient lieu de murailles , et les tentes de maisons. En cas de bataille, si l’armée était vaincue, le camp lui servait de retraite et d’a-1 silc ; et si elle était victorieuse, elle y trouvait un repos tranquille.
La nuit étant venue , et les troupes ayant pris de la nourriture , comme on ne songeait qu’à aller prendre du repos, tout à coup la lune , qui élait dans son plein et déjà fort haute , commença à s’obcurcir, et la lumière lui manquant peu à peu, elle changea plusieurs fuis de couleur, et s’éclipsa enfin tout entière. Un tribun de soldats , appelé C. Sulpitius Galftu, qui était un des principaux officiers de l’armée , ayant assemblé , la veille , les soldats avec la permission du consul, les avait avertis de cette éclipse, et avait marqué le moment précis o<i elle devait commencer, et le temps qu’elle devait durer. Les soldats romains ne furent donc point étonnés de cet accident ; ils crurent seulement que Sulpitius avait une sagesse plus qu’humaine. Mais tout le camp des Macédoniens fut saisi d’épouvante et d’horreur, et un bruit sourd se répandit dans toute l’armée que ce prodige les menaçait de la perte du roi.
Le lendemain au point du jour, Paul Émile, qui était fort religieux observateur de toutes les cérémonies prescrites pour les sacrifices , ou plutôt qui était fort superstitieux , se mit à immoler des bœufs à Hercule. Il en immola jusqu’à vingt de suite, sans pouvoir trouver dans ces victimes aucun signe favorable. Enfin , au vingt-unième , il crut en voir qui lui promettaient la victoire, s’il ne faisait que se défendre sans attaquer. En même temps, il voue à ce même dieu un sacrifice de cent bœufs, et
• O Mtjor» VMlricuInmuniU porluin >domn«< M- V sus cxcrcitùi ducebaot esse... Patrie altéra eal mititarîs « bcc ftodes vallunKiue pro moenibus . el icnlorium suum « cuique mllUi dora tu ac penatea sudI... Gastra budi vie- « tori rccepucolum , Ticto perftigiam. » (Ut. lib. 44. Q. 39.
de* Jeoi poblic*. Aj'anl achevé toutes res cérémonies de religion vers les neuf heures , il assemble son conseil. Il avait entendu les plaintes qu’on faisait de sa lenteur à attaquer les ennemis. Il voulut bien , dans cette assemblée, rendre compte de sa conduite, surtout par rapport à Sripion , è qui il l’avait promis. Les raisons qu’il avait eues de ne pas donner le combat, la veille , étaient très-solides. Premièrement l’armée ennemie était beaucoup supérieure en nombre à lo sienne , qu’il avait été obligé d’aOaiblir encore considérablement par le gros détachement destiné à garder les bagages. En second lieu , j aurait-il eu de la prudence de mettre aux mains avec des troupes toutes fraiches les siennes qui étaient épuisées par une longue et pénible marche , par le poids excessif de leurs armes , par l’ardeur du soleil qui les avait toutes brûlées, et par une soif qui leur causait des peines insupportables? En dernier lieu, il insista fortement sur la nécessité indispensable pour un bon général de ne point donner la bataille avant que d’avoir derrière lui un camp bien retranché , qui pût , en ras d’accident , servir de retraite à l’armée. La conclusion de son discours fut de se préparer pour ce jour-là au combat.
On voit ici', qu’autre est le devoir des soldats et des officiers subalternes , autre celui du général. Les premiers ne doivent s’occuper que du soin et du désir de combattre ; c’est au général, qui a dû tout prévoir, tout peser, tout comparer, à prendre son parti après une mûre délibération; et souvent par un sage délai de quelques jours , ou même de quelques heures, il sauve une armée , qu’un empressement inconsidéré aurait expose au danger de périr.
* Quoique des deux cûtés la résolution de combattre fût prise , cependant ce fut plutôt une espèce de hasard qui engagea la bataille que l’ordre des généraux, qui de part ni d’autre ne se pressaient pas beaucoup. Des soldats thraccs chargèrent quelques Romains qui revenaieut du fourrage. Sept cents Liguriens coururent au secours de ces fourrageurs. Les
« Divlu lBl«r eiercUan dacnqte loaaU. UlliUbus c«- « pasnandl convenire : duces provldcndo , roo-
< solUDdo cuncUtionesxpiùsquàm (emeriuile prodcsie.» (Tac. Ilb.3,cap.aa.)
Macédoniens lircnt avancer des troupes pour soutenir les Thraces; et, les renforts qu’on envoyait aux uns et aux autres grossissant toujours, ciitin la bataille se trouva engagée.
Il est fâcheux que nous ayons perdu l’endroit où Polybe , et après lui Tite-Livc , décrivaient l’ordre de cette bataille : c’est ce qui me met hors d’état d'en donner une juste idée, ce que nous en dit Plutarque étant tout dilTérent du peu qui en reste dans Tite-Live.
La charge étant commencée, la phalange macédonienne se distingua parmi toutes les troupes du roi d'une manière particulière. Paul Emile alors s’avance aux premiers rangs, et trouve que les Macédoniens qui formaient la tète de la phalange enfonçaient le fer de leurs piques dans les boucliers de ses soldats, de sorte que ceux-ci, quelque effort qu’ils fissent , ne pouvaient les atteindre avec leurs épées ; et il voit en même temps toute la première ligne des ennemis joindre leurs boucliers , et présenter leurs piques. Ce rempart d’airain , et cette forêt de piques im|>énétrablc à ses légions , le remplissent d'étonnement et de crainte. Il parlait souvent depuis de l’impression qu’avait faite sur lui ce terrible spectacle, jusqu’à le faire douter de la victoire. Mais , pour ne pas décourager ses troupes , il leur cacha son inquiétude ; et , leur montrant un visage gai et serein , il parcourut à cheval tous les rangs sans casque et sans cuirasse , les animant par scs discours , et encore plus par son exemple. On voyait le général, âgé de plus de soixante ans, s'exposer au danger et à la fatigue comme un jeune officier.
Les Péligniens, peuples d’Italie, qui avaient attaqué la phalange macédonienne , ne pouvant la rompre avec tous leurs efforts , un de leurs officiers prit l’enseigne de sa compagnie, et la jeta au milieu des ennemis. Les autres se jettent donc à corps perdu sur ce bataillon ; il se fait là des exploits inouïs de part et d'autre. Les Péligniens tâchent de couper avec leurs épées les piques d&s Macédoniens , ou de les repousser avec leurs boucliers ; ou ils essaient avec lebvvjmains de les arracher ou de les détourner pour se faire une entrée : mais les Macédoniens, se serrant toujours , et tenant à deux mains leurs piques, présentent ce rempart de fer, et donnent de si grands coups
Pi-- "i/Gt-igU
à ceui qui sc lancent sur eux , que , perçant boucliers et cuirasses , ils jettent morts à la renverse les plus hardis de ces Péligniens , qui , sans aucun ménagement , allaient comme des bêles féroces s'enferrer eux-mêmes, et se précipiter dans une mort qu’ils voyaient devant leurs yeux.
Toute la première ligne étant donc mise en désordre , la seconde , découragée , commença à se ralentir. Véritablement elle ne prit pas la fuite : mais , au lieu d’avancer, elle faisait sa retraite vers le mont Olocre ' ; ce que voyant Paul Émile , il déchira ses habits , pénétré de la plus vive douleur de ce que, ses premières troupes étant rendues, les Romains craignaient d'affronter la phalange. Elle présentait un front couvert de piques épaisses et serrées comme d’un retranchement impénétrable , et , se maintenant invincible, ne pouvait être ni rompue ni entamée. Mais enfin , l’inégalité du terrain et la grande étendue du front de la bataille ne permettant pas à l’ennemi de continuer partout celle haie de boucliers et de piques , Paul É:mile remarqua que la phalange des Macédoniens était forcée de laisser des ouvertures et des inlervalles , et qu’elle reculait d’un côté pendant qu’elle avançait de l’autre, comme cela arrive nécessairement dans les grandes armées, lorsque les troupes , ne faisant pas toutes le même effort , combattent aussi avec diffénmls succès.
Paul Emile, en habile capitaine qui sait profiter de tout, séparant ses trouives par pelotons, leur ordonne de sc jeter dans les espaces vides de la bataille des ennemis, et de ne les plus attaquer tous ensemble de front et d’un commun effort, mais par troupes détachées et par différents endroits tout à la fois. Cet ordre, donné si à propos, fut cause du gain de la bataille. Les Romains s’insinuent d’abord dans les intervalles, et mettent par U l’ennemi fhors d’état de sc servir de ses longues piques : ils le prennent en flanc et en queue par où il i était découvert. En on moment cette phalange est rompue; et toute sa force, qui ne consistait que dans son union et dans l’impression qu’elle faisait tout ensemble, s’évanouit et dis-
* Cette montagne raisoit apparemnacol partto du mont Olympe.
parait. Quand on en vint à combattre d’homme à homme, ou par pelotons séparés, les Macédoniens avec leurs petites épées frappaient sur les boucliers des Romains qui étaient trés-forts et très-solides, et qui les couvraient presque depuis la tête jusqu’aux pieds ; et, au contraire, ils n’opposaient que de petits pavois aux épées des Romains, qui étaient lourdes et massives, et maniées avec tant de force et de roideur, qu’elles ne portaient et ne déchargeaient point de coup qui ne perçAt ou ne fit voler en éclats et boucliers et cuirasses, et qu’on ne vît couler le sang. Ainsi les phalaogites, tirés de leur avantage, et pris par leur faible, ne résistèrent qu’avec beaucoup de peine, et furent enfin renversés.
Le roi de Macédoine, se laissant emporter à sa frayeur, s’était sauvé à toute bride dès le commeocement du combat, et s’était retiré dans la ville de Pydna, sous prétexte d’aller faire un sacrifice à Hercule : comme si , dit Plutarque, Hercule était un dieu à recevoir les timides sacrifices des lèches, et à exaucer des voeux injustes ! car il n’est pas juste que celui qui n’ose attendre l'ennemi remporte la victoire : au lieu que ce dieu recevait favorablement les prières de Paul Émile, parce qu’il lui demandait la victoire les armes à la main, et qu’en combattant avec courage il I appelait à son aide.
Ce fut è l’attaque de la phalange, où se Ut le plus grand effort, et où les Romains trouvèrent le plus de résistance ; et ce fut là aussi que le fils de Caton, gendre de Paul Émile, après avoir fait des prodiges de valeur, perdit malheureusement son épée, qui lui échappa de la main. A cet accident, hors de lui-même et inconsolable, il parcourt les rangs ; et ramassant autour de lui une troupe de jeunes gens hardis et déterminés, il sc jette avec eux tête baissée et à corps perdu sur les Macédoniens. Après des efforts extraordinaires et une boucherie horrible, ils les poussent, et, demeurés maîtres du terrain, ils se mellenl à chercher cette épée, qu’ils trouvent enfin à grand’peine ensevelie sous des monceaux d’armes et de morts. Ravis de celte bonne fortune, et poussant des cris de victoire, ils se jettent avec une nouvelle ardeur sur ceux des ennemis qui font encore ferme, de sorte qu’en-
Di.----
fin les trois mille Macédoniens qui restaient, distingués des phalangites, furent tous taillés en pièces, sans qu'aucun d'eux quittai son rang et cessai de combattre jusqu'au dernier soupir.
Après cette défaite, tout le reste prit la fuite, et on en tua un si grand nombre, que toute la plaine Jusqu’au pied de la montagne était couverte de morts, et que le lendemain les Romains, passant la rivière de Leucus, en trouvèrent les eaux encore toutes teintes de sang. On dit qu'il périt dans ce combat du «été des Macédoniens plus de vingt-cinq mille hommes; les Romains n’en perdirent que cent, ilsflrenl onze ou douze mille prisonniers. La cavalerie, qui n'avait point eu de part au combat, voyant la déroute de r-nfanterie, s'était retirée ; et les Romains, acharnés sur les phalangites, ne songèrent point pour lors à la poursuivre.
Celte grande bataille fut décidée si promptement, que, le combat ayant commencé vers les trois heures après midi, la victoire se déclara avant quatre heures. Le reste du jour fut employé à courir après les fuyards, que l'on poursuivit fort loin, de sorte que l'on ne revint que bien avant dans la nuit. Tous les valets de l'armée courent au-devant de leurs maîtres avec de grands cris de joie, et les ramènent aux flambeaux dans leurs tentes, où l’on avait fait des illuminations, et que l'on avait couvertes de festons de lierre et de couronnes de lauriers ' .
Mais, au milieu de cette grande victoire, le général était plongé dans une extrême aflliclion. De deux fils qu’il avait à ce combat, le plus jeune, qui n'avait que dix-sept ans, et qu'il aimait le plus tendrement, parce qu'il donnait dès lors une grande espérance, ne paraissait point. Un craignit qu'il n’eOt été tué. L'alarme fut générale dans le camp, et changea les cris de joie en un morne silence. On le cherche avec des flambeaux parmi les morts, mais inutilement. EnDn, comme la nuit était déjà fort avancée, et qu’on désespérait de le
1 la coutume dei Romains. CéMr Ccrit . dans le
t/oisiéme dvre de la guerre civile , qu'il trouva dans lu camp de Pompée les lentes de Lentulus et de quelques autics, couvertes de lierre. L, eti'om Lentult et nonnullorum labeTtuKuloproteetttMtrâ. '
retrouver, il revint de la poursuite des fuyards, accompagné seulement de deux ou trois de ses camarades, tout couvert du sang des ennemis. Paul Kmilc crut le recouvrer d’entre les morts, et ne commença à sentir la joie de sa victoire que dans ce moment. 11 était réservé à d’a utres larmes et à d’autres pertes non moins sensibles. Le jeune Romain dont nous parlons ici est le second Scipion, qui dans la suite fut appelé Africain et Aumanlius pour avoir miné Carthage et Numance ; il fut adopté par le nis de Scipion vainqueur d’Ànnibal. Le consul fit partir sur-lc-champ trois courriers distingués (Fabius, son filsaioé, en était un J, pour porter à Rome la nouvelle de cette victoire.
Cependant Persée, continuant sa fuite, avait passé la ville de Pydna , et tâchait de gagner celle de Pella avec toute sa cavalerie, qui s'était sauvée de la bataille sans aucun échec. Les gens de pied qui fuyaient en désordre, l’ayant rencontré sur le chemin, se mettent à accabler d'injures ces cavaliers, les appelant des lèches et des traîtres ; et poussant plus loin leur ressentiment, ils les renversent de cheval , et en blessent un fort grand nombre. Le roi , qui craignait les suites de ce tumulte, quitte le grand chemin; et, pour n'étre pas reconnu, il plie son manteau royal, le met devant lui. détache son diadème de sa tête, le porte à la main ; et , afin de pouvoir s’entretenir avec scs amis, il met pied à terre, et mène son cheval par la bride. Plusieurs de ceux qui l'accompognaient prirent d'autres roules que lui sous diSTérents prétextes , moins pour se dérober à la poursuite des ennemis que pour se mettre à couvert de la fureur de leur prince, dont la défaite n'avait servi qu'à aigrir et à irriter la férocité qui lui était naturelle. De tous ses courtisans, trois seuls demeurèrent avec lui , encore tous étrangers. Lvaiidre de Crète, celui qu’il avait chargé d'assassiner le roi Eumène , en était on. Il lui demeura Gdéle jusqu’à ia fln.
Etant arrivé sur le minuit dans Pella , il tuo de sa main à conps de poignard les deux gardes de son trésor, qui avaient eu la hardiesse de lui représenter les fautes qu’il avait faites . et, avec une liberté hors de saison, lui avaient donné des conseils sur ce qu’il devait faire pour se relever. Ce traitement cruel à l’égard de
ié
Dioiîii
deux des principaux ofliciera de sa cour , qui n’avaient manqué que par un lèle indiscret et placé mal à propos, aliéna de lui tous les esprits. Alarmé par la désertion presque générale de scs officiers et de ses courtisans , il ne se crut pas en sûreté à Pella, et en partit la même nuit pour se rendn? à Amphipolis, emportant arec lui la plus grande partie de ses trésors. Quand il y fut arrivé, il envoya des députés à Paul Emile, pour i.-nplorer sa miséricorde. D’Amphipolis il passa dans l'Ile de Samotbrace , et se réfugia dans le temple de Castor et de Pollui. Toutes les villes de Macédoine ouvrirent leurs portes au vainqueur , et firent leur soumission.
Le consul, étant parti de Pydna, arriva le lendemain & Pella , dont il admira l’heureuse situation. Le trésor du roi avait été dans cette ville ; mais on n’y trouva alors que les trois cents talents ' que Persëc avait fait partir pour Gentius, roi de Thrace, et qu’ensuite il avait fait revenir. Paul Emile, ayant appris que Persée était dans la Samotbrace, se rendit à Ampbipolis, pour passer de là dans l’Ile.
Il était campé a Sires’, dans la contrée odomantique^, lorsqu’il reçut Une lettre de Persée, qui lui fut présentée par trois députés d’une condition et d’une naissance peu considérables. Il ne put s’empêcher de verser des larmes, en faisant réflexion à l'inconstance des choses humaines, dont l’état présent de Persée lui donnait un exemple bien sensible. Mais quand il vit que la lettre avait pour inscription et pour titre , Le roi Persde au consul Paul Émile , salut, l’ignorance stupide où était ce prince, de son état, étouffa en lui tout sentiment de compassion : et quoique la teneur de la lettre fût d’un style humble et suppliant , et qui convenait peu à la dignité royaie, il renvoya les députés sans faire de réponse. Quelle hauteur dans ces fiers républicains, qui dégradent ainsi sur-le-champ un roi malheureux ! Persée sentit quel nom désormais il devait oublier. Il écrivit une seconde letire, où il ne mit que son nom simple sans qualité. Il deman-
> Trois ceni mille <cus. es 1 725 000 fr. E. B.
■ Ville obscure et Inconnue , à rexlrémilé orlenlole de b Mocedolne.
> I.lY lib. 13. n. 3-9 - Plut. In Æmll. Paul. pag. Sfi9. ÎTO.
doit qu’on lui envoyât des commissaires avec qui il pùt traiter; ce qui lui fut accordé. Cette ambassade fut sans effet , parce que d’un cété Persée ne voulait point renoncer à la qualité de roi, et que de l’autre Paul Émile exigeait qu’il remit son sort absolument à la disposition du peuple romain.
Pendant ce teraps-là le préteur Octavius , qui commandait la flotte , était abordé à Samotlirace. Il n’arracha pas Persée de cet asile, par respect pour les dieux qui y présidaient ; mais il tâcha , mêlant les menaces aux promesses , de l’engager à sortir de l’asile et à se livrer aux Romains. Ses efforts furent inutiles.
Un jeune Romain (il s’appelait Acifius) , soit de son mouvement propre , soit de concert avec le préteur , prit un autre tour pour tirer le roi de l’asile. Etant entré dans l’assemblée des Samothraciens, qui se tenait actuellement : (1 Est-ce avec vérité , leur dit-il , ou sans fona dement qu’on dit que votre île est sacrée , U et qu’elle est dans tonte son étendue un > asile saint et inviolable? ■> Tout le monde ayant rendu témoignage à la sainteté de l’asile : 9 Pourquoi donc , continua-t-il , un homicide. O souillé du sang du roi Eumène, en a-t-il 9 violé la sainteté? et, quoiqu’on commence « toutes les cérémonies de religion par en ex- « dure ceux qui n’ont pas les mains pures , « comment pouvez-vous souffrir que votre 9 temple même soit souillé et profané par la 9 présence d’un infâme meurtrier? » Cette accusation tombait sur Persée ; mais les Samothraciens aimèrent mieux l’appliquer à Evandre , que tout le monde savait avoir été le ministre de l’assassinat projeté contre Eumène. Ils envoyèrent donc au roi lui dire qu’Evandre était accusé d’assassinat ; qu’il vint, selon les lots établies pour leur asile , se justifier devant les juges; ou , s’il craignait de le faire, qu’il prit ses sûretés et sortît du temple. Le roi, ayant fait venir Evandre , lui conseilla fort de ne point subir un tel jugement. 11 avait ses raisons pour lui donner ce conseil , craignant qu’il ne déclarât que c’était par son ordre qu’il avait entrepris cet assassinat. Il lui fit donc entendre qu’il ne lui restait d’autre parti que de se donner à lui-même la mort. Evandre parut y consentir , et , témoignant qu’il aimait mieux
<•€#* 7S!ri <1;^
employer pour cela le poison que le fer , il songeai se dérober par la fuite. Le roi Tayant appris , et craignant que les Saraothraciens ne fissent retomber sur lui leur colère, comme ayant soustrait le coupable au supplice qu'il méritait . il le fit tuer. C’était souiller la sainteté de rasilc par un nouveau crime : mais il corrompit à force d'argent le premier magistrat , qui déclara dans l'assemblée qu’Evandre s'était lui-méme donné la mort.
Le préteur, n'ayant pu persuader à Persée de quitter son asile, s’était réduit A lui éter tous les moyc'tis de s’embarquer et de s’enfuir. Cependant, malgré toutes ces précautions, Persée gagna secrètement un certain Oroandes de Crète, qui avait un vaisseau marchand, et lui persuada de le recevoir dans son bord avec toutes ses richesses ; elles montaient à deux mille talents, c'est-A-dire A six millions, blnis, soupçonneux comme il était, il ne se dessaisit pas du tout , n'eu envoya qu'une partie , et réserva à faire porter le reste avec lui. Le Crétois , suivant en cette rencontre le génie de sa nation , embarqua sur le soir tout l’or et l’argent qu’on lui avait envoyé, manda à Persée qu’il n’avait qu’à se rendre vers le minuit sur le port avec ses enfants et les gens qui lui étaient absolument nécessaires pour le service de sa personne.
L'heure du rcndei-vous approchant. Persée se glissa avec des peines inOnies par une fenêtre très-étroite , traversa un jardin , et sortit par une vieille masure avec sa femme et son fils. Le reste de son trésor le suivait. On ne saurait exprimer sa douleur et son désespoir lorsqu’il apprit qu’Oroandes, avec sa riche charge, était en pleine mer. Il fallut qu’il retournât à son asile avec sa femme et Philippe son fils aîné. Il avait confié ses autres enfants à Jon de Thessaloniquc , qui avait été son favori , et qui le trahit dans sa mauvaise fortune ; car il livra ses enfants à Octavius ; ce qui fut la principale cause qui obligea Persée A se remettre lui-méme au pouvoir de ceux qui avaient scs enfants entre leurs mains.
Il SC livra donc , lui et Philippe son fils , au préteur Octavius; et celui-ci le fit embarquer pour être conduit au consul , à qui auparavant il en avait donné avis. Paul Emile envoya audevant de lui son gendre Tubéron. Persée. vêtu
de noir , entra dans le camp avec son fils seul. Le consul ‘ , qui l’attendait avec une assez nombreuse compagnie, le voyant arriver, se lève de son siège . et , s’étant un peu avancé , lui tend la main. Persée se jette A ses pieds ; mais il le relève sur-le-champ , et ne souffre pas qu’il embrasse scs genoux. L’ayant introduit dans sa tente, il le fit asseoir vis-à-vis de ceux qui formaient l’assemblée.
Il commença par lui demander • quel sujet « de mécontentement l'avait porté à entre- « prendre avec tant d'animosité contre le peu- « pic romain une guerre qui l'exposait lui et « son royaume aux derniers dangers. » Comme, nu lieu de la réponse que tout le monde attendait , le roi , tenant les yeux baissés en terre et versant des larmes, gardait le silence, Paul Émile continua de la sorte ; a Si vous a étiez monté encore jeune sur le trêne , je a m'étonnerais moins que vous eussiez ignoré a ce que c'était que d’avoir le peuple romain a pour ami ou pour ennemi : mais, ayant asa sisté à la guerre que votre père a faite cona tre nous , et vous souvenant encore de la a pair que nous avons fidèlement observée a avec lui , comment avez-vous puaimer mieux a être en guerre qu’en paix avec un peuple a dont vous avez éprouvé la force dans la guerre a et la fidélité dans la paix? » Persée ne répondant pas plus à ce reproche qu’il n’avait fait à la première question : a De quelque ma-, a nière cependant, reprit le consul, que ces a choses soient arrivé, soit par une faute a dont tout homme est capable, soit par un a effet du hasard, soit par la fatale destinée, a prenez courage. La clémence dont le peua pie romain a usé A l’égard de beaucoup de a rois et de peuples doit vous inspirer, je ne a dis pas seulement quelque espérance, mais • une confiance presque assurée qu’il vous a traitera de la même sorte. » 11 parla ainsi en grec A Persée : puis, se tournant vers les Romains et reprenant sa langue : a Vous voyez*,
> le me sali conformSkl, en eipoeeni l'enuevuede Paul Émile et de Persée, au rédt qa'en bit TIte-LIve. Il f a quelques dURrences dtns celui de Ptuurque, que j'ei suivi en eiposARt b même histoire dans le Tndlé des Études , tome II.
• O Eiemplum insigne cenillis.éiiviiM.muUtlODisro- « rum hsmanarum. Vobis hoc praecipuè dico, juvenes.
« leur dit-il , un grand exemple de l’incon- « stance des choses humaines. C'est à vous « principalement, jeunes Romains, que ja- « dresse ce discours. L’incertitude de ce qui O peut nous arriver d’un jour à un autre doit a nous apprendre ù n’user jamais , dans la « prospérité, de fierté ni de violence à 1 égard « de qui que ce soit , et à ne point compter « sur le bonheur présent. La preuve d’un « vrai mérite et d’un vrai courage, c’est de ne « SC laisser ni élever par les bons succès , ni n abattre par les mauvais. » Paul Émile, ayant renvoyé l'assemblée, chargea Tubéron de prendre soin du roi. 11 l’invita ce jour-là à venir manger avec lui, et ordonna qu’on lui rendit tous ics honneurs qu’on pouvait lui rendre dans l’état où il se trouvait.
Ensuite l’armée fut mise en quartier d’hiver. Amphipolis reçut la plus grande partie des troupes ; le reste fut partagé dans les villes voisines. Ainsi fut terminée la guerre entre les Romains et Persée , laquelle avait duré quatre ans ; ainsi finit un royaume si illustre tant dons l’Europe que dans l'Asie. Persée avait régné onze ans. On le comptait pour le quarantième roi depuis Caranus ‘ qui le premier avait régné en Macédoine. Une conquête si importante ne coûta à Paul Émile que quinze jours.
Le royaume de Macédoine * avait été fort obscur jusqu'à Philippe, fils d’Amynthas ; sous ce prince , et par ses grands exploits , il prit des accroissements considérables , sans pourtant sortir des bornes de l’Europe ; il embrassa une partie de la Thracc et de l’Illyrie, et s’attribua une sorte de domination sur toute la Grèce. Il s’étendit ensuite dans l’.Asie, et, pendant les treize années du règne d’ Alexandre , il se soumit toutes les provinces qui faisaient partie du vaste empire des Perses , et se porta jusqu’aux extrémités de la terre , je veux dire
« Idcô in terunriis rébus nihil in quemquam soperbè ac « >io!c(ilcr ronsulere decci . ncc prtcscnli crcdcrc fortu* « ns; quum . quid vesper ferat. incertum sii. Isdemùm « vir crit . cujus anîinum nec prospéra Halu suo efTcret,
« ncc adversa Infringel. w (Liv.)
1 TIle^Live, tel qu'on l’a dit. /e .‘Justin,
On croit qu'il y a Taule dans le chifTre, cl qu'il faut subsiiluer quarantiéine. comme le porte Eusèbe.
> Lir. lib. 4j. n. il.
l’Arabie d’un cAté, et les Indes de l'autre. Cet empire , le plus grand qui fût sur la terre , partagé ou plutût déchiré en différents royaumes après la mort d’Alexandre par ses successeurs , qui en tirèrent chacun une partie à eux , subsista pendant l’espace d’un peu plus de cent cinquante ans, depuis cette haute élévation où les armes victorieuses de ce prince l’avaient porté, jusqu'à l’entière ruine de la Macédoine.Yoilà où sc terminèrent les exploits si vantés de ce fameux conquérant , la terreur et l’admiration de l’univers , ou , pour parler plus juste , l’exemple de l’ambition la plus vaine et la plus insensée qui fût jamais.
Les trois députés que Paul Emile avait envoyés à Rome pour y porter l’heureuse nouvelle de la victoire remportée sur Persée , avaient fait la plus grande diligence qu'il leur avait été possible. Mais longtemps avaiit leur arrivée, et le quatrième jour seulement depuis la bataille, pendant qu’on célébrait les jeux dans le cirque, il s’était répandu un bruit sourd qu’on avait donné un combat dans la Macédoine , et que Persée avait été vaincu. Cette nouvelle causa dans tout le cirque des battements de mains et des cris de victoire. .Mais quand les magistrats , après d’exactes enquêtes, eurent reconnu que ce bruit était sans auteur et sans fondement, cette fausse et courte joie se dissipa, et laissa seulement une secrète espérance que c’était peut-être un pressentiment de la victoire, ou déjà remportée, on qui le serait bientût.
L’arrivée des députés tira Rome d’inquiétude. On apprit que Persée avait été entièrement défait , qu’il était en fuite, et qu’il ne pouvait échapper aux mains du vainqueur. Alors la joie du peuple , qui jusque-là avait été suspendue , éclata sans bornes et sans mesure. Les députés lurent d’abord dans le sénat , puis dans l’assemblée du peuple . le détail circonstancié de la bataille. On ordonna des prières publiques et des sacrifices en action de grâces; et tous les temples se trouvèrent remplis , dans le monvent même , d’une fouie infiniedcpcrsonncsdetnut àgccldetout sexe, qui allaient remercier les dieux de l’éclatante protection qu'ils avaient accordée à la république.
Après la nomination des nouveaux consuls
Digiiizeo ' f.oo.î
Q Rome on prorogea le commanoemcnl des armées dans la Macédoine à Paul Émile , et dans rillyrie à L. Anicius ; puis on nomma dix commissaires pour aller régler les affaires de la Macédoine, et cinq pour celles de l'illyrie. Le sénat, avant que de les faire partir, régla en partie leur commission. Avant tout il fut ordonné que les Macédoniens et les Illyriens seraient déclarés libres , afln de faire connaître à toutes les nations que le but des armes du peuple romain n'était point d'asservir les peuples libres , mais de délivrer ceux qui étaient en servitude : en sorte que les uns pussent , sous la protection du nom romain , conserver pour toujours leur liberté ; et que les autres , soumis à la domination des rois , en fussent traités avec plus de douceur et d'équité, par considération pour les Romains; ou que, si jamais la guerre s'élevait entre ces rois et le peuple romain , les nations sussent que l'issue de ces guerres serait la victoire pour les Romains et la liberté pour elles. Le sénat abolit aussi certains imp^s sur les mines et sur les revenus des terres , parce que ces impéts ne pouvaient se tirer que par le ministère des fermiers, appelés communément publicaim ; et que partout où il y a de ces sortes de fermiers * , les lois n'ont aucune force , et le peuple est toujours accablé. Il établit un conseil commun pour la nation, de peur que la populace ne (U dégénérer en une funeste licence la liberté que le sénat lui aurait accordée. La Macédoine fut partagée en quatre régions, dont chacune aurait son conseil particulier, et paierait aux Romains la moitié des tributs qu'elle avait coutume de payer à ses rois. Voilà une partie des ordres dont les commissaires pour la Macédoine furent chargés. Ceux pour l'Illyrie en reçurent . à peu de chose prés , de pareils, et y arrivèrent les premiers. Après avoir communiqué ’ leurs indnictions au propréteur Anicius , qui lesétait venu trouver à Scodra, on y convoqua l'assemblée des principaux de la nalion. .\ni-
• An. H. 3837; av. l G. 167. - Liv. Ilb. 46. n. 17.
* ■ Et obi puMieaDUi e»t , Ibi aut jus publicum vanuin. O aul Ubcilaicm sodis nullaro esse. « (Liv. lib. iî> ^ n. 18. )
> LU. lib. 15, n 26.
cius, étant monté à son tribunal, leur déclara que le sénat cl le peuple romain acc ordaient la liberté aux lllyricns, et qu'au premier jour on retirerait les garnisons de toutes les villes et de toutes les citadelles du pays. A l'égard de quelques peuples qui, avant ou pendant la guerre , s'étaient déclarés pour les Romains , on ajoutait à la liberté l'exemption de tout impôt : tous les autres étaient déchargés de la moitié des tributs qu'ils payaient aiiparavantau roi. L’Illyrie fut divisé en trois régions ou parties , qui avaient chacune leur conseil public et leurs magistrats.
Avant que les députés pour la Macédoine y fussent arrivés', Paul Emile, qui était de loisir, visita pendant l’automne les plus célèbres villes de la Grèce , pour voir de scs propres yeux bien des choses dont tout le monde parlait sans les connaître. Ayant laissé le commandement du camp à Sulpicius Gallus, il partit avec un cortège peu nombreux , accompagné du jeune Scipion son llls , et d’ Athénée , frère du roi Euméne.
11 traversa la Thessalic pour aller à Delphes, l’oracle le plus célébré de l’univers. La multitude et la richesse des présents, des statues , des vases, des trépieds, dont ce temple était rempli, le surprirent extrêmement. Il y offrit un sacrifice à Apollon. Ayant vu une grande colonne carrée , de pierres blanches, où l’on devait poser une statue d’or de Persée, il y Ut mettre la sienne, disant que c'était aitjc vainctu à céiler la place aux vainqueurs.
Il vit à Lébadie le temple de Jupiter surnommé Trophonius , et l’entrée de la caverne où descendent ceux qui consultent l’oracle ’. Il offrit un sacrifice à Jupiter et a la déesse Hercynna. On croit qu’elle était fille de Trophonius.
A Chalcis, il fut curieux de voir l’Euripe, et tout ce qui se disait du flux et reflux de la mer, qui y est fort fréquent et fort extraordinaire.
De là il pas.sa à la ville d’Aulide, du port de laquelle partit autrefois pour Troie la célèbre flotte d'Agamemnon. Il visita le temple du Diane, sur l’autel de qui ce roi des rois immola
* Uv- lib. iô, n. '27, 28. — IMiil. In .Emil. Paul, fias 27ti.
* On peut rofisulter ce qui eut dit de ect oracle, (oir.u III , |iag. KVi.
■ -vgk
»a fille Iphigénie pour obtenir de la déesse une heureuse navigation.
Après avoir passé par Orope dans l'Attiquc, où le devin Amphiloque est honoré comme dieu , il SC rendit ù Athènes , ville célèbre par son ancienne réputation , et qui présenta à sa vue beaucoup d’objets capables de piquer et de satisfaire sa curiosité : la citadelle, les ports, les murs qui joignent le Pirée à la ville; les arsenaux des galères, construits |>ar d’illustres généraux ; les statues des dieux et des hommes, dans lesquelles on ne savait ce que l'on devait le plus admirer de la matière ou de l’art. Il n’oublia pas d’oflrir un sacrifice à Minerve , déesse tutélaire de la citadelle.
Pendant que Paul Emile était dans cette ville, il demanda aux Athéniens un excellent philosophe pour achever d'instruire scs enfants, et un habile peintre pour diriger les ornements du son triomphe. Ils jetèrent aussitdt les yeux sur Mëtrodore, à qui ils rendirent ce témoignage, qu’il excellait en même temps et dans la philosophie et dans la peinture ; éloge rare et singulier, qui fut confirmé par l’expérience et par l'approbation de Paul Emile ! On voit ici quelle attention les grands hommes de l’antiquité donnaient à l'éducation de leurs enfants. Les fils de ce général romain avaient déjà de l’agc , puisque le cadet des deux qui firent la campagne de Macédoine avec le consul leur père était pour lors égë de dix-sept ans. Cependant il songe à mettre encore auprès d’eux un philosophe capable de leur former, et l’esprit par l’étude des sciences , et le cœur par celle de la morale, qui est de toutes les études la plus importante et la plus négligée. Si l’on veut savoir quel est le fruit d’une pareille éducation, on n’a qu’à rappeler dans sa mémoire ce que devint le cadet des deux fils du consul dont je parle, qui hérita du nom et du mérite de Scipion l’Africain , son grandpère par adoption, et de Paul Emile, son père naturel; qui ruina Carthage et Numance; qui SC distingua autant par la connaissance des b(!aux-aris et des sciences que par la bravoure militaire;qui tenait à honneurd’avoir auprès de lui l’bistorien Polybe, le philosophe Panétius, lepofitcTérence: lequel* enfin, pour me servir
* « P. Scipio .EoiiliüDus , rlrtvilU P. Africani palcr- « iiisque L. Pauli >irluUbus ilmlUimus; omnibus bvlli ac
des termes mêmes d’un écrivain tort sensé, n’a jamais rien dit, ni rien fait, ni rien pensé , qui ne fût digne d’un Romain. Paul Emile, après avoir trouvé dans la personne de Métrodore le trésor précieux qu'il cherchait , sortit d’Athènes bien content.
11 arriva en deux jours à Corinthe. La citadelle et l’isthme lui fournirent un agréable spectacle : la citadelle, qui, étant bâtie sur le haut d’une montagne , abondait en sources et en fontaines d’une eau très-K:laire ; l'isthme , qui séparait par une langue de terre très-étroite deux mers voisines, l’une au couchant, l'autre au levant.
Sicyone et Argos, deux villes fort illustres , se rencontrèrent ensuite sur son passage : puis Epidaure, moins opulente que les deux autres, mais fort connue par le fameux temple d’Esculape, où l’on voyait alors une multitude infinie de riches présents offerts par les malades en reconnaissance de la guérison qu’ils prétendaient avoir reçue de ce dieu.
Sparte ne se distinguait point par la magnificence de ses édifices, mais par la sagesse de ses lois, de ses coutumes, et de sa discipline.
Ayant passé par Hëgalopolis, il arriva à Olympie. 11 y vit beanconp de choses dignes d’être admirées ; mais quand il eut jeté les yeux sur la statue de Jupiter ( c’était le chefd’œuvre de Phidias ), il en fut ému et touché , dit Tite-Live, comme s’il avait vu ce dieu luimême; et il s’écria que ce Jupiter ' de Phidias était le véritable Jupiter d'Homère. Croyant être dans le Capitole, il y offrit un sacrifice plus solennel que partout ailleurs.
Ayant ainsi parcouru la Grèce, sans s’informer en aucune sorte de ce que chacun avait pensé par rapport à Perséc, pour ne point laisser d’inquiétude dans l’esprit des alli^, il retourna à Démétriadc. Il avait trouvé en chemin une troupe d’Etoliens qui venaient l’informer d’un funeste événement arrivé dans leur ville. 11 leur donna rendez-vous a Amphi-
« togs doUbus, Ingeniique ic sindiorum emineDlissimus « Mculi sul , qui Dibil in viià nUi luadandum «ut fecit ,
« aut dixit ac scnslU u (Patuc. lib. 1, cap. 12. )
. 1 VoPà une grande louange pour Phidias, d'avoir si bien exprimé ridée d'Homère; mais elle est encore plus grande pour Uoœére, d'avoir si bien conçu toute U maj jesté du dieu.
.oogic
uzeo
(lulis. Ayant appris que les dii cummissaircs avaient déjà passé lo mer , quittant toutes les autres aflaires, il alla à leur rencontre à Apol- Ionie, distante d' Amphipolis d'une journée seulement. Il fut fort surpris d’y rencontrer Pcrsée, que ses gardes laissaient aller de célé et d'autre avec beaucoup de liberté, de quoi il lit dans la suite de vifs reproches à Sulpitius, aux soins de qui il avait conné la garde de cet important prisonnier. Il le remit entre les mains de Posthumius, aussi bien que Philippe, son fils, avec ordre de le mieux garder. Pour ce qui est de sa Qlle et de son fds cadet , il les flt venir de Samothrace à Amphipolis, où il en flt prendre tout le soin que demandaient leur naissance et leur état.
Les commissaires s’y étant rendus '.comme il en était convenu avec eux , et étant entrés dans la salle de l’assemblée où se trouvait un grand nombre de Macédoniens, il s’assit dans son tribunal ; et après avoir fait faire silence par l’huissier , Paul Émile exposa en latin ce que le sénat, et ce que lui avec les commissaires, avaient réglé au sujet de la Macédoine. Les principaux articles étaient, que la Macédoine était déclarée libre; qu’elle ne paierait aux Romains que la moitié des tributs qu’elle payait au roi, et cette somme fut fixée à cent talents, c’est-à-dire à cent mille écus ; qu’elle aurait un conseil public , composé d’un certain nombre de sénateurs, où les affaires seraient discutées et jugées ; qu’elle serait désormais partagée en quatre régions, quatre cantons, qui auraient chacun leur conseil , où leurs affaires particulières seraient examinées, et que personne ne pourrait contracter des mariages, ni acheter des terres ou des maisons hors de son canton. Il ajouta encore quelques autres articles moins importants. Le préteur Octavius, qui était présent à cette a.ssemblée , expliquait en grec chaque article à mesure que Paul Emile les énonçait en iatin. L’article de la liberté et celui de la diminution des tributs firent un extrême plaisir aux Macédoniens , qui s’y attendaient peu : mais ils regardaient la division de la Macédoine en diverses régions qui n’auraient plus le commerce ordinaire entre elles comme si
1 Liv. Ilb. tô , n. 2«, 30.
on eût déchiré un corps en séparant les membres, qui ne sont vivants et ne subsistent que par le mutuel secours qu’ils se prêtent les uns aux autres.
Le consul ensuite ' donna audience aux Etoliens. J’exposerai ailleurs ce qui y fut traité.
Après qu’on eut terminé* ces affaires étrangères , Paul Emile appela de nouveau les Macédoniens dans l’ass<‘mblée pour mellre la dernière main aux règlements. On parla d’abord des sénateurs qui devaient composer le conseil public où se traiteraient les affaires de la nation, et on leur en laissa le choix. Puis on lut la liste des principaux du pays qui devaient passer en Italie avec ceux de leurs enfants qui auraient plus de quinze ans. Ce règlement parut d’abord fort dur; mais on reconnut blcntêt qu’il n’avait été fait que pour assurer davantage la liberté du peuple : car un nomma dans cette liste les grands seigneurs, les généraux d’armée, les capitaines de vaisseau , tous ceux qui avaient quelque charge à la cour on qui avaient été employés dans les ambassades , et beaucoup d’autres olBciers accoutumés à faire bassement leur cour au roi comme des esclaves, et à commander aux autres avec fierté. C’étaient tous gens riches , qui faisaient une grande dépense, qui avaient des équipages superbes, et qui ne se seraient pas facilement réduits à un genre de vie tout différent, où la liberté égale tous les citoyens , et où tout le monde est également soumis aux lois. Ils eurent donc tous ordre de sortir de Macédoine, et de passer en Italie, sous peine de mort pour les contrevenants. Les règlements que Paul Emile donna à la Macédoine étaient si raisonnables, qu’ils paraissaient faits non pour des ennemis vaincus , mais pour de fldèles alliés dont on aurait eu tout sujet d’être content ; et l’usage , qui seul fait sentir le faible des lois , ne trouva rien , pendant un fort long temps, à corriger dans celles que ce sage magistral avait établies.
A ces occupations sérieuses ’ succéda une représentation de jeux qu’il avait préparée de
I Uv. Ilb. fô, n. 31.
> Id. ibib. n. 3â.
> Flut. In Paul. .Emil. pa| 270. — Liv. Ilb. U, n. ML
Digitizea by Guügle
longue main, et i laquelle il avait eu soin d'inviter tout ce qu’il y avait de personnes les plus considérables dans les villes de l’Asie et de la Grèce. Il y fit de magnifiques sacrifices aux dieux, et donna des fêtes superbes, tirantabondnmment des trésors du roi de quoi fournir à cette grande dépense , mais ne tirant que de lui-méme le bon ordre et le bon goût qui y régnaient : car, ayant à recevoir tant de milliers d’hommes, il témoigna un si juste discernement et une connaissance si exacte de la qualité de tous les conviés, que chacun y fut logé, placé et traité selon son rang et son mérite, et qu’il n’y cul personne qui n’eùt ù se louer de sa politesse et de son honnêteté. Les Grecs ne pouvaient se lasser d’admirer que dans les jeux mêmes, chose inconnue jusque-là aux Romains, il portât tant d'exactitude et de soin, et qu’un liomme occupé des plus grandes alTaires ne négligeât pas la moindre bienséance dans les petites.
Il avait rassemblé en un monceau toutes les dépouilles qu’il ne voulait point transporter à Rome, des arcs, des carquois, des flèches , (les javelines, enfin des armes de toutes sortes, et les avait rangées comme en trophées. Le flambeau à la main, il y mit le premier le feu, et les principaux officiers après lui.
Il exposa ensuite aux yeux des spectateurs, dans un lieu élevé et préparé exprès pour cela, tout ce qu’il y avait de plus riche cl de plus magnifique dans le butin qu’il avait fait en Macédoine, et qui devait être porté à Rome : des meubles précieux ; des statues et des tableaux de la main des plus grands maîtres ; des vases d’or, d’argent, d’airain, d’ivoire. Jamais .\lcxandrie , dans les temps de sa plus grande I pulence, n’avait eu rien de pareil à celle qui était ici étalée.
Mais la plus grande satisfaction que Paul Kmile reçut de sa magnificence, et qui flattait le plus l’amour-propre , ce fut de voir qu’au milieu de tant de choses rares , et de tant de spectacles si capables d’attirer les yeux, on ne trouvait rien de si merveilleux et de si digne d’attention et d’admiration que lui-méme. Et comme on était surpris de la belle ordonnance (|ui régnait à sa table , il disait agréablement que le même esprit quiservaitàbienrangernne bataille, servait aussi à bien ordonner un fes-
tin : l’une pour rendre une armée formidable à ses ennemis , l’autre pour rendre un repas agréable à ses conviés.
En louant sa magnificence et sa politesse , on ne louait pas moins son dé-sinléresscment et sa magnanimité : car tout l’or et l’argent qu’on avait trouvé dans les trésors du roi , et qui montait à de très-grandes sommes , il ne daigna pas seulement le voir, mais il le fit remettre entre les mains des trésoriers pour le porter dans l’épargne. Il permit scnilcment à ses fils, qui aimaient l’élude , de retenir pom eux les livres de la bibliothèque de Persée. Les jeunes seigneurs pour lors, et ceux qui étaient destinés à commander un jour les armées , ne témoignaient donc pas de mépris pour l’élude, et ne la croyaient pas , ou indigne de leur naissance, ou inutile à la profession des armes.
Quand Paul Émile ' eut réglé toutes les affairesde la Macédoine, il prit congé dcsGrccs; et après avoir exhorté les Macédoniens à ne pas abuser de la liberté que les Romains leur avaient accordée , et à la conserver par le bon gouvernement et par l’union , il partit pour l’Epire avec un décret du sénat qui lui ordonnait d’en abandonner au pillage à ses troupes toutes les villes qui s’étaient révoltées pour embrasser le parti du roi. Il avait aussi en voyé Scipion Nasica et Fabius, son fils, avec une partie des troupes , pour ravager le pays des Illyriens, qui avaient donné du secours à ce prince.
Le général romain , arrivé en Épire , crul devoirs’)' prendre prudemment pour exécuter sa commission , de sorte qu’on ne pùt pas prévoir son dessein. 11 envoya dans toutes les V illes des ofiieiers , sous prétexte d’en tirer les garnisons afin que les Épirotes jouissent de la libiTlé comme les Macédoniens. On appelle prudence une si indigne finc.sse. Puis il fit signifier à dix des principaux citoyens de chaque ville qu’ils eussent à apporter sur la place, à certain jour, tout l’or et l’argent qui était dans toutes les maisons et dans tous les temples, qu’il destinait pour le trésor public , et il distribua ses cohortes dans toutes les villes. Le jour marqué étant venu , on apporta dès le
I Liv. Ub. Ikb, D. 33. 34
maÜD tout l'or e( l'argent daiut la place publique : et à dix heures , dans toutes les villes , le soldat se jeta avidement dans les maisons particulières dont le pillage lui avait été abandonné. Il y eut cent cinquante mille hommes faits esclaves. Après avoir pillé les villes , on en rasa les murailles ; le nombre en montait à peu près à soixante et dix. On vendit tout le butin ; et de la somme qu’on en recueillit , il en revint à chaque cavalier pour sa part deux cents francs' (quatre cents deniers), et à chaque fantassin cent francs* (deuxeents deniers).
Après que Paul Émile , contre son naturel, qui était doux cl humain , eut fait exécuter ce décret , il descendit vers la mer à la ville d’Orique. Qeulques jours apr^, Anicius, ayant assemblé ce qui restait d'Épirotes et d’Acai^ naniens*, ordonna aux principaux, dont la cause avait été réservée au jugement du sénat, de le suivre en Italie.
Paul Émile étant arrivé à l’embouchure du Tibre, remonta cette rivière sur la galère du roi Persée , qui était à seiie rangs de rames , et où l’on avait étalé, non^ulcmcnt les armes captives , mais encore les plus riches étoffes et les plus beaux tapis de pourpre trouvés parmi le butin. Tous les Romains, sortis au-devant de cette galère , l’accompagnaient en foule de dessus le rivage , et semblaient rendre par avance au proconsul les honneurs du triomphe qu’il avait si bien mérité. Mais les soldats , qui avaient vu d’un œil avide les immenses trésors du roi , et qui n’en avaient pas eu toute la part qu’ils s’étalent promise , en conservaient un vif ressentiment, et étaient très-mal disposés pour Paul Emile. Ils lui reprochaient publiquement qu'il les avait traités avec trop de dureté et d’empire; et ils paraissaient résolus de lui refuser, par leurs suffrages, l’honneur du triomphe. Le soldat appelait dureté l’exactitude de ce général k bire observer la discipline ; et sou mécontentement , causé par l’avarice , jetait un voile sur les excellentes qualités de Paul Emile , à qui pourtant ils étaient forcés de rendre justice en eux-mèmes en reconnaissant la supériorité de son mérite en tout genre.
4près quelques débats , le triomphe lui fut
• 329 francf. E. B.
t <6i francs. E. B
s Liv lib. 45, n. 35-fO — Plut, in Æmil. Paul. p.*27i.
accordé. Jamais on n’i'n avait encore vu de si superbe. Il dura trois jours de suite. Je n’entre point ici dans un détail qui paraît étranger à l’histoire grecque. L’argent monnayé qu’on y porta , sans compter un nombre infini de vases d’or et d’argent , montait à plus de vingt<inq millions. Une seule coupe d’or massif, que Paul Emile avait fait faire du poids de dix talents ' , cl qui était enrichie de pierreries , valait , pour l’or seul , plus de cent mille écus. Elle fut consacrée è Jupiter dans le Oipilole.
Après toutes ces richesses et ces trésors qui étaient portés en pompe , on voyait le char de Persée avec scs armes , cl sur ses armes son bandeau royal. A peu de distance suivaient ses enfants avec leurs gouverneurs , leurs précepteurs , et tous les officiers de leur maison, qui, fondant tous en larmes , tendaient leurs mains au peuple , et enseignaient ces petits enfants à lui tendre aussi leurs mains captives , et à tâcher de le fléchir par leurs supplications et par leurs prières. Ils étaient deux fils et une Dite , qui , à cause de leur bas âge , sentaient peu la grandeur de leur calamité, circonstance qui excitait encore plus la compassion. Tous les yeux étaient attachés sur eux , sans qu’on fit presque d’attention à leur père ; et , au milieu de la joie publique, on ne pouvait refuser des larmes à un si triste spectacle.
Le roi Persée marchait après ses enfants et toute leur suite , enveloppé d’un manteau noir. Il paraissait , à son air et à sa démarche , que l’excès de ses maux lui avait aliéné l’esprit. Il était suivi d’une troupe de ses amis et de ses courtisans , qui marchaient la tète baissée, et qui , fondant tous en pleurs , et les regards toujours attachés sur lui , faisaient assez connaître aux spectateurs que, peu touchés de leur propre infortune , ils ne sentaient que les malheurs de leur roi.
On dit que Persée avait envoyé prier Paul Emile de ne pas le donner en spectacle aux Romains , et de lui épargner l’affront d’étre mené en triomphe. Paul Emile répondit froidement : La grâce qu'il me demande est en son pouvoir, et il peut lui-meme se la procurer. Il lui reprochait par ce peu de mots sa likln té, cl son amour excessif pour ta vie, dont les
1 I.I' tolent pe&alt soitante livres. » Lr | oidsdu uleot d Italie (.Mail 3i kilogrammes et dsmi. E. B.
païens croyaient qu’on devait , dans une telle conjoncture, faire un généreux sacrifice. Ils ignoraient qu’il n’est jamais permis d’attenter sur soi-méme. Mais ce n’était pas cette vue qui arrêtait Persée.
Paul Emile, monté sur un char superbe et magnifiquement orné , fermait la marche. Il avait à ses côtés scs deux fils.
Quelque compassion qu’il eût des malheurs de Persée, et quelque porté qu'il fût à le servir, il ne put autre chose pour lui que de le faire transférer de la prison publique dans un lieu plus commode. Lui, et son fils Alexandre, furent menés par ordre du sénat à Albe , où il fut gardé , et où on lui fournit de l’argent, des meubles , et des gens pour le servir. La plujiart des auteurs prétendent qu’il se fit mourir lui-méme en s’abstenant de manger. 11 avait régné onze ans. La Macédoine no fut réduite en province que quelques années après.
Le triomphe fut aussi accordé à Cn. Octavios et à L. Aiiicius : au premier, pour ses ■victoires navales; à l’autre, pour celle qu’il avait remportée dans l’Illyrie
Colys , roi de Thracc, envoya redemander son fils, qu’on avait enfermé en prison après l’avoir mené en triomphe. Il s’excusait de son attachement au parli de Persée, et offrait une riche rançon pour le rachat du prisonnier. Le sénat , sans recevoir ses eicu.scs, répondit que , plus attentif à scs services anciens qu’à sa faute récente, il lui renverrait son fils, mais sans accepter de rançon : que les bienfaits du peuple romain étaient gratuits, et qu’il aimait mieux en laisser le prix dans le cœur et dans la reconnaissance de ceux qu’il obligeait que de s’en faire payer sur-le-champ.
Aiticle II.
Ce second article renferme l’espace d’un peu plus de vingt ans, depuis la défaite de Persée jusqu’à la prise et la ruine de Corinthe par Mummius, qui est le temps où la Grèce fut réduite en province romaine.
SI. — AtTALEVIESTA RoaEréLICITERXBS Rouàiks
SO» LA TICTOIBE BEHPOIITÊE EU MaCÉDOIBE. Le» BirUTÉS DES RuoDIBBB se PBtSEBTENT DBVABT LE SÉBAT. El lACUEBT D AP AISEE SA COLERE. ApbEs DE LOSGCES ET DE VIVES SOLLICITATIOBS, ILS OETIEBbebt d'étbe admisa l'aluabce do PECPLE BOUAIB. DCB TRAITEBBBT EIEBcè COBTRE LES ETOLIEBS. Toi'S CEDX gébSbaleisebt qci avaiebt pavoeisS Persée sobi appelés a Rome pour t rebdre
C0RP1E DE LEUR COBDCITE. MiLLE AcUÉEBS V SORT COBDl’ITS: POLTBE ÉTAIT DC BOUBRE. LesÉBAT LES RELÈGUE DAB5 DIVERSES ROCRGADES DE L'ITALIE.
Après dix-sbpt abs d'exii, , il les rebvoib dabs
LEUR PATRIE I IL R EN RESTAIT PLES gCE TROIS CEBTS.
Entre diverses ambassades des rois ‘ et des peuples qui venaient à Rome depuis la victoire remportée sur Persée, Attale, frère d’Euffiène, attira sur lui plus que tous les autres les regards et l'attention des Romains. Les ravages que les Gaulois de l’Asie avaient faits dans le royaume de Pergame avaient mis Attale dans la nécessité d’aller à Rome pour implorer le secours de la république contre ces barbares. Une autre raison plus spécieuse encore l’avait obligé de faire ce voyage. Il fallait féliciter les Romains sur la dernière victoire, et recueillir les applaudissements qu’il méritait pour avoir pris part à la guerre contre Persée, et en avoir partagé avec eux tous les dangers. Il fut reçu à Rome avec toutes les marques d’honneur et d’amitié que devait attendre un prince qui avait fait preuve , dans l’armée en Macédoine, d’une amitié constante et déclarée pour les Romains. On lui fit une réception très-honorable , et il entra dans la ville suivi d’un cortège très-nombreux.
Tous CCS honneurs dont il ne pénétrait pas la véritable raison, lui firent naître une pensée et une espérance qui ne lui serait peutêtre jamais venue dans l’esprit, si elle ne lui avait été suggérée. La plupart des Romains n’avaient plus ni estime ni affection pour Eumène. Ses négociations secrètes avec Persée , dont ils avaient été avertis, leur faisaient croire que ce prince n’avait pas été de bonne foi dans leur parti, et qu’il ne s’était abstenu de se déclarer contre eux que faute d’occasion. Pleins de ces préventions, quelques Romains
* An. M. 3837 ; av. J. C. 1G7. — Polyb. Legal. 93.
Liv. tib. 45, n. 19, 20.
des pins distingués, dans Icscnirclirns partifulicrs qu'ils avaient avec Altalc, lui ronseillaienl de ne pas faire mention du sujet pour quoi son frère l'avait envoyé, et de ne parler que de ce qui le regardait lui-méme. lis lui faisaient entendre que le sénat, à qui Eumène était devenu suspect, et même odicui, parce qu'il avait paru chanceler entre Persée et les Romains, songeait à lui ûter une partie de son royaume pour la lui donner à lui, sur qui ils comptaient comme sur un ami fidèle et incapobic de varier. On reconnait ici les maiimcs de la politique romaine , et ces traits échappés doivent servir à la dévoiler en d'autres occasions ou elle se cache avec plus de soin.
La tentation était délicate pour un prince qui ne manquait point sans doute d'ambition, I et qui était d'un caractère à ne se point refuser I une espérance si flatteuse , qui se présentait d'elle-niéme à lui sans qu'il l'eùt recherchée. II prêta donc l'oreille à ces discours et à cette proposition, d'autant plus qu'elle lui était faite par quelques-uns des principaux de Rome, dont il estimait la sagesse et respectait la probité. La chose alla si loin , qu'il leur promit que dans le sénat il demanderait qu’on lui donnai une partie du royaume de son frère.
Attale avait auprès de lui un médecin nommé Stratiut, qu'Eumène, qui soupçonnait son frère, avait envoyé avec lui à Rome pour éclairer sa conduite, et pour le rappeler par de bons conseils à son devoir , s'il venait à s'en écarter. Stratius avait de l'c-sprit, de la péné“tration , et des manières insinuantes et propres à persuader. Ayant ou pressenti, ou connu par Attale même, le dessein qu'on lui avait inspiré , il profita de quelques moments favorables pour lui ouvrir son cœur. Il lui représenta que le royaume de Pergame, faible par lui-méme , et tout récemment établi , n'avait subsisté et ne s’était accru que par l'union et la bonne intelligence des frères qui en étaient possesseurs ; qu'un seul d’entre eux, à la vérité, avait le nom de roi, et portait le diadème, mais que tous régnaient véritablement : qu'Euméne n’ayant point d’enfants mêles (car on ne connaissait point encore alors le fils qu’il avait, et qui régna dans la suite), il ne pouri rail laisser son Irène qu'à celui de ses frères qui le suivait immédiatement; qu’ainsi son
droit à la succession du royaume était incoi:teslable, et que, vu l'.lge et les infirmités de son frère, le temps de lui succéder m* pouvait pas Cire fort éloigné. Pourquoi prévenir et htêter par une entreprise violente et criminelle ce qui devait bientéi lui arriver par une voie naturelle et juste? Songerait-il à partager le royaume avec son frère, ou à le lui ravir entièrement? Que, s’il n'en avait qu’une partie, tons deux affaiblis par ce partage , et exposés aux entreprises de leurs voisins, pourraient bientôt en être également dépouillés; que, s’il prétendait régner seul, que deviendrait son frère aîné? Le rcduirait-il à vivre en homme privé? ou l’enverrait-il en exil à son âge et malgré ses infirmités? ou enfin le ferait-il mourir? qu’il ne doutait point que de telles pensées ne lui fissent horreur : que, i>our ne point parler de ce qu’on lit dans les fables <lc la fie tragique des discordes fraternelles, l’exemple tout récent de Persée devait bien le frapper; que ce malheureux prince, qui avait ravi le sceptre à son frère en répamlant son sang , poursuivi par la vengeance divine, venait de déposer ce même sceptre aux pieds de son vainqueur dans le temple de Samolhrace, comme sous les yeux et par l’ordre des dieux qui y président , témoins et vengeurs de son crime : qu’il était sûr que ceux-là mêmes qui, moins par amitié pour lui que par mauvaise volonté pour Eumène, lui donnaient ma intenant de si pernicieux conseils, seraient les premiers à louer sa tendre et constante affection pour son frère , s’il lui demeurait fidèlement attaché jusqu’à la fin. Stratius ajoutait le péril extrême auquel Altale exposait le royaume de Pergame dans la conjoncture présente, où les Gaulois songeaient à l’envahir.
Quelle indignité pour les Romains de souffler et d’allumer ainsi le feu de la discorde parmi des frères! de quel prix alors doit paraître un ami sincère , prudent , désintéressé ! Quel bonheur pour un prince de donner à ceux qui l’approchent la liberté de lui parler avec force, et d’être connu d’eux sur ce pied ! Les sages remontrances de Stratius firent leur efi’et sur l’esprit d’Altalc. Ce prince, ayant été inlruduil dans le sénat, sans parler contreson frère, et sans demander qu’on partageât le royaume de Pergame, se contenta de féliciter
10 sénat, au nom d'Eumène et de ses frères, sur la victoire remporléc dans la Macédoine.
11 fit modestement valoir le zèle et l’affection avec laquelle il avait servi dans la guerre contre Porsée. 11 pria qu’on envoyât des ambassadeurs pour réprimer l’insolence des Gaulois , et les réduire à leur premier état. Il finit par prier qu’on lui donnât l’investiture d’Ænus et de Maronée, villes de Thrace, qui avaient été conquises par Philippe , père de Persèe , et lui avaient été contestées par Eumène.
Le sénat , s’imaginant qu’Attale redemanderait une autre audience pour parler en particulier de ses prétentions sur une partie du royaume de son frère , promit d’avance qu’il enverrait des ambassadeurs , et fit au prince les présents accoutumés. Il lui promit encore de le mettre en possession des deux villes qu’il avait demandées. Mais quand on sut qu’il était parti de Rome, le sénat , piqué de voir qu’il n’avait rien fait de ce qu’on attendait de lui , et ne pouvant s’en venger d’une autre manière, révoqua la promesse qu’il lui avait faite; et, avant que le prince fût hors d’Italie, déclara Ænus et Maronée villes libres et indépendantes. On envoya cependant vers les Gaulois une ambassade à la tète de laquelle était P. Licinius, mais avec des instructions tout autres que celles qu’Attale avait demandées. La politique romaine se dévoile encore ici pleinement, bien différente de la franchise et de la probité des premiers temps.
Le sénat , quelques jours après, donna une audience aux Rhodiens', qui fit beaucoup de bruit. On avait refusé d’abord de les entendre, comme s’étant rendus, par leur conduite , indignes de cet honneur, et l’on parlait même de leur déclarer la guerre. Rhodes, alarmée , envoya deux nouveaux députés. Ayant obtenu avec grande peine d’étre admis dans le sénat, ils y parurent comme suppliants, revêtus d’habits lugubres et le visage baigné de larmes. Astymède porta la parole, et , d’une voix entrecoupée de sanglots, prit la défense de sa patrie infortunée. Il se donna bien de garde de paraître d’abord la vouloir justifier : il reconnut qu’elle s’était justement attiré la colère du peuple romain ; il avoua ses fautes : il
• Pol)h. Legal, B3-S9, 100 et 101. - Liv. lib. *5, n. 20.05.
rappela le souvenir d’une indiscrète ambassade, que l'insolente fierté de l’orateur qui portait la parole avait rendue encore plus criminelle ; mais il pria le sénat de mettre de la différence entre le corps entier de la nation et quelques particuliers désavoués qu’elle était prête à leur livrer. Il représenta qu’il n’y avait |)oint de république, point de ville qui ne renfermât dans son sein quelques mauvais citoyens ; qu'après tout , on ne leur objectait pour crimes que des paroles, folles â la vérité, téméraires, extravagantes (il avouait que c’était le caractère et le défaut de sa nation ) , mais dont des personnes sages font ordinairement peu de cas, et qu’elles ne punissent pas avec la dernière rigueur, non plus que Jupiter ne lance jioint sa foudre contre tous ceux qui parlent de lui peu respectueusement. a Mais, dit-il , on regarde la neutralité que « nous avons gardée dans la dernière guerre « comme une preuve certaine de notre mau- <1 vaise volonté à votre égard. Y a-t-il quel- « que tribunal au monde où l’intention, quand n elle est sans effet*, soit punie comme l’ac- « tion même? Mais je veux que vous pous- 0 siez la sévérité jusqu’à cet excès, au moins « le châtiment ne peut tomber avec justice K que sur ceux qui ont eu cette intention , et a le grand nombre parmi nous en est innocent. a En supposant même que cette neutralité <1 cl cette inaction nous rendent tous coupa- « blés, les services réels que nous vous avons « rendus dans les deux guerres précédentes U ne doivent-ils être comptés pour rien , et « ne peuvent-ils pas couvrir l’omission qu’on <1 nous impute pour la dernière? Üuc Phi- 0 lippe, Antioclms et Persée prononcent ici U dans notre cause. Les deux premiers suffra- <1 ges seront certainement pour nous, et nous O absoudront ; cl le troisième , tout au plus « et à la rigueur, paraîtra douteux et incer- <i tain. Pouvez-vous, dans cet état, porter un O arrêt de mort contre Rhodes? car voire dé- « cret va décider si elle subsistera encore , ou « si elle sera entièrement détruite. Vous pou- « vez nous déclarer la guerre , mais vous ne O pouvez pas nous la faire; car aucun des
■ « Neque moribos, neque Icglbui ulllui civitills iiA.
« (oni|i.iralum psse. ut, si quiü vellel intmicuin perire . si s uihil Tcccril quo id fiai, capills ilamncfur. » ( Lir. }
m Rhodiens ne prendra les armes contre vous. « Si vous persévérez dans votre colère , nous «, vous demanderons le temps d’aller faire 4 « Rhodes le rapport de notre députation ; et , « dans le moment même , tout ce qu’il y a « dans la ville d'hommes , de femmes et de « personnes libres, nous nous embarquerons a avec tous nos hiens et tous nos effets; ahan- « douuanl nos dieux pénates publics et parlitt culiers , nous viendrons 4 Rome ; et , après a avoir jeté h vos pieds tout notre or et tout « notre argent , nous nous livrerons , nous , « nos femmes et nos enfants , à votre discré- « tion. Nous souffrirons ici sous vos yeux tout « ce que vous nous ordonnerez de souffrir. Si a Rhodes est condamnée au pillage et au a feu, du moins le spectacle de son désastre a nous sera épargné. Vous pouvez, par votre a sentence , nous déclarer ennemis : mais a une voix secréte, sortie du fond de notre a cœur, en portera une toute contraire ; et , a quelque hostilité que vous exerciez contre a nous, vous ne trouverez en nous que dos a amis et des serv iteurs. »
Après ce discours , les députés se prosternèrent tous par terre ; et, tenant des branches d’olivier, ils tendaient les mains vers les sénateurs pour leur demander la paix. Quand on les eut fait sortir du sénat, on alla aux suffrages. Tous ceux qui avaient .servi dans la Macédoine en qualité de consuls , ou de préteurs, ou do lieutenants, et qui avaient vu de près leur sot orgueil et leur mauvaise volonté pour les Romains, leur furent très-contraires. M. Porcius Caton, ce célèbre censeur , connu par la sévérité de son caractère qui allait souvent jusqu’à la dureté , s’adoucit ici en faveur des Rhodiens, et parla pour eux d’une manière fort vive et fort éloquente. Tite-Live ne rapporte point son discours, parce qu’on le trouvait alors dans un ouvrage de Caton même , intitulé des Origines, où il avait inséré ses liaraugues.
On a sujet de regretter ' la perte d’un si précieux recueil. Aulu-Gelle nous a conservé quelques fragments de ce discours de Caton , par lesquels il parait qu’il employa à peu prés les mêmes raisons que l’ambassadeur de Rho-
1 Lib. 7, cxp. 3.
des. J’en citerai quelques endroits en latin au bas de la page, pour aider le lecteur à connaître et à discerner le style mâle et énergique qui était le caractère de l’éloquence romaim; dans ces temps anciens , où l'on était plus attentif à la force des pensées qu’à l’élégance des mots.
Caton commence son discours par représenter aux Romains qu’ils ne doivent pas, en conséquence de la victoire remportée sur le roi de Macédoine, s’abandonner aux transports d’une joie excessive : que la prospérité', pour l’ordinaire, inspire de l’orgueil et de l’insolence ; qu’il craint que dans la délibération présente on ne prenne une mauvaise résolution qui attire sur Rome quelque malheur, et fasse évanouir la joie frivole à laquelle on sc sera livré. « L’adversité , dit-il, en domptant Il l’esprit , nous rappelle à nous-mêmes , et « nous apprend ce qu’il convient do faire. La « prospérité, au contraire, nous jette comme « 4 l’écart par la joie qu’elle cause , et nous a fait perdre de vue le parti qu’une assiette « d’àme tranquille nous ferait apercevoir et « suivre. C’est pourquoi , messieurs , je suis a absolument d’avis que nous différions de « quelques jours lu décision de cette affaire , s jusqu’4 ce que , revenus de l’émotion vioa lente de notre joie , nous nous possédions « nous -mêmes, et puissions délibérer plus a mûrement....» Il ajoute qu’il croit bien que les Rhodiens auraient souhaité que les Romains n’eussent pas vaincu Perséc, mais que ce sentiment leur est commun avec tous les autres peuples : sentiment qui ne vient point de leur Itaine contre les Romains , mais de l’amour de leur propre liberté , pour laquelle ils ont un sujet de craindre, si personne n’est eu état de nous disputer l’empire, et que nous devenions maîtres absolus des
> n Srio solere plerts(|ue bomlnibus rebus serunilUatque fl proliiis alque prosperis anlmuro exrellerc , superbiam n atque ferociam augesccre atque crescerc : quod mibi ounc fl magux rurs est . quia bf c res lam secundè processit , fl lie quid in consulcndo adversi eveniat. quod nostras fl secuiidas rcs confulel; neve hæc lælilia nimis luiuriosi « eveuial. Adversx rcs se domant , et dotent quid opus fl sit taeto : secundai res lætitià traiisvcrsuin trudere soient fl a recté consulendo atque iutelligendo.Quo majore opéré fl eilico suadeoi|uc , uti hax rcs ollquot dits prolbratur « dûmes t.into gauilio in potcstalcmnostram redcaoiuf.»
Dici " by - — ■ ‘jjlc
peuples.... « Au reste , les Rhodiens u'ont « point donné de secours à Persée. Tout leur « crime est de l’aveu même de leurs plus « violents accusateurs , d’avoir songé à nous a faire la guerre et à se déclarer contre « nous. Mais depuis quand la seule volonté, « la seule intention est-«'lle devenue punis- « sable? Y a-t-il quelqu’un de nous qui « voulût qu’on l’assujettit à cette règle ? « Pour moi , je ne voudrais pas m’y soumet- « tre.... Les Rhodiens sont flers‘, dit-on : je a serais bien féché que mes enfants pussent « justement me faire ce reproche. Mais enfin, « que nous fait leur fierté ? Nous sied-il bien « de leur faire un crime d’étre plus fiers que « nous ? »
Le sentiment d’un sénateur aussi grave et aussi respecté que Caton empêcha qu’on ne fit la guerre contre les Rhodiens. La réponse qu’on leur rendit ne les déclarait point ennemis , mais ne les traitait point en alliés , et laissait encore les choses en suspens. On leur ordonna de faire sortir les gouverneurs qu’ils avaient dans les villes de Lycie et de Carie. Ces provinces leur avaient été abandonnées après la défaite d’Anliochus , et leur furent alors élées par punition. On leur ordonna aussi d’évacuer Caune et Stratonice. Ils avaient acheté la première deux cents talents ' ( deux cent mille écus ) des généraux de Ptolémée , et la seconde leur avait élé donnée par An- I loch us et Sélcucus: ils tiraient de ces deux villes six vingts talents chaque annéc^ (six vingt mille écus). On accorda en même temps à l’île 'le Délos l’exemption des péages: ce qui diminua considérablement les revenus des Rhoiliens; car, au lieu qu’auparavant ils tiraient de ces péages un million de dragmes ^ [ cinq
* H Qui acerrlmé advorsùs ros dicil, iu dtcU. hustes vo* a Reri. Et qui$ tandem est nostrùm . qui , quod ad « sese attinct , æquura ccnscat quempiam poenas darc ob R eam rem. quô>l arguatus malè facere rolutsse? nemo,
% opinor : nam ego , quod ad me altioet. nolim. »
> Il Bhodienscs.superboseÿ$e aiunt. id objectantes quod % mihi à ilboris mcis minhnè dici velim. Sinl sanè super*
O bi. QuitI id ad nos atliiiet? Idne irascimini, si quls sua perbior est quam nost s
’ Dcui cents talents pUllf'tériens valent près de deux de francs. K. B.
* Six vingU talents phllètèriens, t 200 000 fr. E. B
* Un million de drogme» philëtèricns , 823000 francs.
cent mille livres), ils n’en tirèrent plus depuis que cent cinquaule mille' [soixante et quinze raille livres).
La réponse du sénat ayant dissipé à Rhodes la crainte qu’on y avait que les Romains ne prissent les armes contre la république , fit paraître légers tous les autres maux : et c’est l’ordinaire que l’attente de grands malheurs amortisse le sentiment de ceux qui le sont moins. Quelque durs que fussent ces ordres, ils s’y soumirent, et les exécutèrent promptement. Sur-le-champ on décerna aux Romains une couronne de la valeur de dix milles pièces d’or *, et l’on choisit pour la présenter l’amiral Théodotc. Il eut ordre de solliciter l’alliance avec les Romains. Les Rhodiens ne l’avaient point demandée jusque-là , quoique depuis près de cent quarante ans ils eussent eu part aux plus brillantes expéditions de celte république : c’était un trait de leur politique. Ils ne voulaient point enchaîner leur liberté par des serments et des traités, afin que, demeurant libres et maîtres d’eux-mémes, ils pussent ou donner du secours aux rois dans le besoin, ou en tirer d’eux dans l’occasion. Dans la conjoncture présente ils demandèrent avec instance cette qualité, non pour se mettre en sûreté contre d’autres puissances, car ils ne craignaient que celle des Romains, mais pour dissiper par ce changement de conduite tous les soupçons fâcheux qu’on avait conçus contre leur république. L'alliance ne leur fut point encore accordée : ils ne l’obtinrent que l’année suivante, après de longues et de vives instances, ’flbérius Gracchus, qui était tout récemmeut revenu d’Asie, où il avait élé envoyé en qualité dccomraissaircpour en examiner l’étal, leur fut d’un grand secours. Il déclara que les Rhodiens avaient ponctuellement obéi aux ordres du sénat , et qu’ils avaient condamné à mort les partisans de Persée. Après un témoignage si favorable, on accorda aux Rhodiens l’alliance avec la république romaine.
J’ai marqué ci-devant que les Ëtoliens’ s’é-
> CenI daquinlc mille dragmes phllélériens 121,000 fr
• Cela (loarall faire la somme de six vingt raille franca, ea mcllanl la pièce d‘or ^pveov; , a douxe fraoca ou environ. = Slalère philèKricn, près de 200000 fr. E. b.
* Liv. lib. 4j. n. 28-01
talent présentés & Pani Emile rovétns d’habits de deuil, à sou retour du voyase qu’il avait fait en Grèce, et qu'il leur avait donné audience à Amphipolis. Le sujet de leurs plaintes était que Lycisque et Tisippc , que le crédit des Ituroains, à qui ils étaient livrés, rendait toutpuissants en Étolie , avaient environné le sénat de soldats que leur avait prêtés Bébius , qui commandait dans la province pour les Romains; qu’ils avaient fait mourir cinq cent cinquante des principaux de la nation , dont tout le crime était d'avoir paru ravorablcs à Persée ; qu’un grand nombre d’autres avaient été envoyés en exil , et que les biens des uns et des autres avaient été abandonnés & leurs délateurs. Paul Émile écouta leurs plaintes. Toute l’eiiquëte qu’il Gl se borna à savoir, non de quel côté étaient l’injustice et la violence , mais si l’on avait été pour Persée ou pour les ^ Romains. Les meurtriers furent renvoyés absous. On déclara que les morts avaient été tués justement, et les autres justement bannis. Bébius seul fut condamné pour avoir prété son ministère à cette sanglante exécution. Mais pourquoi le condamner, si elle était juste ? et si elle ne l’était pas , pourquoi renvoyer absous ceux qui en étaient les principaux auteurs?
Ce jugement répandit la terreur parmi tous ceux qui avaient témoigné quelque bonne volonté pour Persée, et augmenta extraordinairement la Qerté et l’insolence des partisans de Rome. Entre les principaux de chaque ville il y eu avait de trois sortes. Les uns étaient entièrement dévoués aux Romains, les autres s’attachaient à l’amitié des rois : les uns et les autres, faisant leur cour par de basses Galteries à leurs protecteurs , se rendaient puissants dans leurs villes , qu’ils tenaient dans l’oppression. Une troisième sorte de citoyens, opposés aux deux autres, gardaient une espèce demilieu, lie prenant le parti ni des Romains ni des rois , mais prenant ouvertement la défense des lois et de la liberté. Ces deéniers, dans le fond, étaient fort estimés et aimés chacun dans leur ville, mais ils n’avaient aucun crédit. Toutes les charges , toutes les ambassades , toutes les distinctions et les récompenses étaient pour ceux qui suivaient le parti des Romains après la défaite de Persée , et ils employaient leur
crédit à perdre sans ressource ceux qui pensaient autrement qu’eux.
Dans celte vue , ils se rendirent en grand nombre, de toutes les parties de la Grèce, auprès des dix commissaires nommés par le sénat pour en régler les affaires. Ils leur firent entendre qu’outre ceux qui s’étaient déclarés ouvertement pour Persée , il y en avait beaucoup d’autres secrètement ennemis des Romains, cl qui. sous prétexte de défendre la liberté , révoltaient contre eux tous les esprits ; et que jamais ces villes ne demeureraient tranquilles et parfaitement soumises aux Romains, à moins qu’nprés avoir abattu le parti contraire, on n’y établit fortement l’autorité de ceux qui n’avaient à cœur que les intérêts de la république romaine. Les dix commissaire.s gotuèrcnl parfaitement toutes ces raisons, et en firent la règle de leur conduite. Quelle justice peut-on attendre d’une pareille assemblée, où l’on est déterminé à regarder et à traiter comme criminels tous ceux qui ne sont pas du parti romain , et à combler de toutes sortes de faveurs et de grâces ceux qui se déclareront leurs délateurs et leurs ennemis? Voilé où conduit l’ambition de dominer. Elle aveugle sur tous les devoirs et sur toutes les bienséances , et elle fait sacrifier la justice , comme tout le reste , quand elle est un obstacle à nos vues. La vertu des païens tenait à bien peu de chose !
On le vit bien dans celle occasion. Le général romain , à qui l’on avait fourni les noms de tous ceux qui étaient suspects , les fil venir de l’Étolie, de l’Arcananie, de l’Épire et de la Béotie , et leur ordonna de le suivre à Rome pour y plaider leur cause. On envoya aussi dans l’Asie des commissaires pour faire des informations contre ceux qui avaient favorisé Persée , ou publiquement , ou on secret.
De tous les petits états de la Grèce nul ne faisait tant d’ombrage i la république romaine que la ligue des Achéens ', qui s’était jusquelà fait respecter par le nombre et la valeur de ses troupes, par l’habileté de ses généraux, et surtout par l’union qui régnait entre les villes dont elle était composée. Les Romains , jaloux d’une puissance qui pouvait mettre ob-
■ An. M. 3837 : av. J. C. 167. - Ll*. lit). 45, n. 31. - Pausan. in Achalc. pag. 410^ 117.
slacle à leurs desseins ambilieux , surtout si elle s’était jointe au roi de Macédoine ou ù celui de Syrie, travaillèrent à l’alTaiblir en y mettant la division, et en y gagnant des créatures qu'ils élevaient par leur crédit à toutes les charges , et par le moyen de qui ils dominaient dans toutes les assemblées de la ligue. On a vu comme elle fut traitée dans l'affaire des bannis de Sparte. Mais c'est dans la conjoncture dont nous parlons ici que les Romains portèrent les derniers coups i sa liberté.
Après la défaite de Persé“e , Callicrate , pour achever de ruiner auprès des Romains , à qui il était vendu , les partisans de la liberté , qu’il regardait comme scs ennemis , eut l'audace de déférer nommément aux dix commissaires tous ceux qu’il soupçonnait avoir eu du penchant à secourir Persée. Ils ne crurent pas devoir se contenter d’écrire aux Achéens, comme ils avaient fait aux autres peuples, pour leur ordonner d’envoyer à Rome ceux de leurs citoyens qui étaient accusés d’avoir favorisé Persée ; mais ils députèrent deux d’entre eux pour aller en personne déclarer cet ordre à la ligue. Deux raisons les portèrent à en user ainsi ; la première était la crainte que les Achéens, qui étaient fort jaloux de leur liberté et pleins de courage, ne refusassent d’obéir à de simples lettres qui leur auraient été éc rites , et i|ue Callicrate et les autres délateurs ne courussent risque de leur vie dans rassemblée; la seconde, parce que, dans les lettres qui s'étaient rencontrées parmi les papiers de Persée , on n’avait rien trouvé de convaincant contre les Achéens dénoncés.
Les deux commissaires envoyés en Achalc étaient C. Claudius et Cn. Domilius Cnobarbus. L’un d’eux , plus vendu ù l’injustice que l’autre (Pausanias ne le nomme point), se plaignit dans l’assemblée que plusieurs des plus puissants de la ligue avaient soutenu Persée contre les Romains, et demanda qu’on les condamnèt comme dignes de mort , après quoi il les nommerait. Celte proposition révolta toute l’assemblée : on se récria de toutes parts qu’il était inouï qu’on eût jamais condamné des personnes avant qu’elles eussent été dénoncées , et on les pressa de désigner les coupables. Pressé ainsi de s’expliquer, il répondit , à la suggestion de Callicrate , que
tous ceux qui avaient été en charge et qui avaieiit commandé les armées s’étaient rendus coupables de ce crime. Alors Xénon, qui avait un graiid crédit et était fort respecté dans la ligue ; « J’ai commandé des armées, dit-il, et <1 j’ai eu l’honneur d’élrc le chef de la ligue. « Je proteste que je n’ai jamais agi cn rien « contre les intérêts des Romains , et je suis « prêt à le prouver, soit ici dans l’assemblée a des Achéens, soit à Rome devant le sc'mal. d Le Romain saisit cette dernière parole comme favorable à scs desseins, et ordonna que tous ceux que Callicrate avait dénoncés, et il les nomma, seraient envoyés éRome pour s’y justilier. Ce fut une désolation extrême dans toute l’assemblée. Jamais on n’avait rien vu de pareil, pas même sous Philippe, ni sous .Mexandre son fils. Ces princes, quoique toutpuissants, ne s’avisaient point de faire venir en Macédoine ceux qui leur étaient contraires, mais cn laissaient le jugement au conseil des Amphiclyons, leurs juges naturels. Les Romains n’imitèrent point cette modération ; mais, par une entreprise qu’on peut appeler tyrannique, ils Urent enlever et conduire à Rome plus de mille citoyens des plus considérables de la ligue achéenne. Callicrate devint plus que jamais un objet d'horreur et d’exécration à tous les Achéens. On fuyait sa rencontre et sa présence comme d’un infâme traître, cl personne ne se baignait dans les bains publics après lui qu’on n’en eût fait vider toute l’eau.
Polybe , le célèbre historien, était du nombre de ces bannis. Nous avons vu que Lycortas, son père, se distingua par la fermeté avec laquelle il soutint les inîéréis de la république des -Xchéens pendant qu’il la gouvernait. Il avait pris un soin particulier de l’éducation de son fds. Pour ce qui regarde la politique , Polybe eut pour maître Lycorlas.son père, grand homme d’état, et pour la guerre Philopémen, un des plus habiles et des plus intrépides capitaines de l’antiquité. Ce fut dans ces deux écoles qu’il prit ces .savantes leçons de gouvernement et de guerre , qu’il a mises lui-môme cn pratique, et qu’il a fait passer à la postérité dans ses écrits.
Dès qu’il fut arrivé â Rome, où sa réputation l’avait précédé, son mérite le lit rocher-
cher des plus grands hommes de la république. II s’allacha particulièremenl auï deux (ils de Paul Émile, dont l'atné était pas.sé par adoption dans la famille des Fabius , et le cadet dans celle des Scipions. Celui-ci avait été adopté par P. Cornélius Scipion , fils de Scipion l'Africain qui avait vaincu Annibal. J'ai parlé avec assez d'étendue, à la Qn de l'histoire des (Carthaginois, de la liaison intime de Püljbe avec ce second Bis de Paul Emile, qui renversa dans la suite Numance et (Carthage. (Ce jeune Romain sentit de quel prix était un tel ami , et il sut bien profiter de ses leçons et de ses conseils. (Ce fut apparemment à Rome que Polybe composa la plus grande partie de son histoire, ou du moins qu'il assembla des mémoires pour la composer.
Quand les Achéens furent arrivés à Rome, le sénat, sans les entendre et sans examiner leur cause, supposant, sans aucun fondement et contre la notoriété publique, qu'ils avaient été ouïs et condamnés dans l'assemblée des Achéens, les relégua en diverses bourgades de l'Italie. Polybe fut excepté de ce nombre.
Les Achéens ', surpris et afliigésdu sort de leurs compatriotes, députèrent à Rome pour demander qu'il plût au sénat d'entrer en connaissance de leur cause. On leur répondit qu'elle était finie, et que c'étaient eux-mêmes qui l'avaient jugée. Sur celte réponse, les Achéens renvoyèrent les mêmes députés à Rome (Euréas était à leur tête) , pour protester encore devant les sénateurs que jamais ces Achéens n'avaient été entendus dans le pays, et que jamais leur affaire n'y avait été jugée. Euréas donc entre dans le sénat avec les autres députés qui l'accompagnaient. II déclare les ordres qu'il avait reçus, et prie qu'on prenne enfin connaissance de l’accusation , et qu’on ne laisse pas périr des accusés sans avoir prononcé sur le crime dont on les chargeait ; qu'il était à souhaiter que le sénat examinât l’affaire par lui-même, et fît connaître les coupables ; mais que , si scs grandes occupations ne lui laissaient pas ce loisir, il n'avait qu’à renvoyer la chose aux Achéens, qui en feraient justice de manière à faire sentir combien ils avaient d'aversion pour les méchants. Rien
I Potjb. Leg. 105.
n'était plus équitable que cette demande , et le sénat fut fort embarrassé comment il y répondrait ; d'une part , il ne croyait pas qu'il loi convint de juger, car l'accusation était sans fondement ; de l'autre, renvoyer les exilés sans avoir porté de jugement, c’était perdre sans ressource les amis qu’il avait dons l’Achale. Le sénat , pour ôter aux (îrccs tonte espérance de recouvrer leurs exilés, et les rendre par là plus soumis à scs ordres, écrivit dans i’Acha'ic à Callicrate , et dans les autres étals aux partisans des Romains, qu'il ne lui paraissait pas qu'il fût de leur intérêt , ou de celui de leur pays, que les exilés retournassent dans leur patrie. Celte réponse consterna nonseulement les exilés, mais encore tous les peuples de la Grèce ; ce fut un deuil universel. On se persuada qu'il n’y avait plus rien à espérer pour les Achéens accusés, et que leur bannissement était sans retour.
Cependant ils envoyèrent de nouveaux députés ‘ qu’ils chargèrent de demander le retour des exilés, mais en suppliant et par grâce, de peur qu’en prenant leur défense ils ne parussent tant soit peu opposés aux volontés du sénat. Il ne leur échappa rien dans leur harangue qui ne fût très-mesuré ; malgré cela le sénat demeura inflexible, et prononça qu’il s’en tenait à ce qui avait été réglé.
Les Achéens, sans se rebuter *, ordonnèrent en diflérents temps plusieurs députations, qni n’eurent pas plus de succès ; on y demandait en particulier le retour de Polybe. Ils avaient raison de s’adresser ainsi persévéramment au sénat en faveur de leurs compatriotes : quand leurs instances réitérées n’auraient eu d'autre effet que de mettre l'injustice des Romains dans un plus grand jour, ou ne pouvait pas les regarder comme inutiles; mais plusieurs des sénateurs en avaient été touchés, et avaient été d'avis de renvoyer les exilés.
Les Achéens*, en ayant eu avis, pour profiter de celte favorable disposition des esprits, ordonnèrent une dernière députation. Il y avait déjà dix-septans que les Achéens avaient été bannis, et il en était mort un grand nombre. Il y eut de grandes contestations dans le sénat,
• Poljb. Leg. 12â.
• An. M. 38H; »v. J. C. IM.- Id. Lcg. 12#, 130.
> PluL in cm. Cens. peg. 311.
les uns voulant qun cos bannis fussonl renvoyés dans leur patrie cl rétablis dans leurs biens, cl les autres s’y opposant. Seipion, à la prière de Polybe, avait sollicité Catoti en faveur des exilés. Ce brave sénateur se levant pour parler à son tour : « A nous voir, dit-il, « disputer tout un jour pour savoir si quelle ques pauvres vieillards de Grèce seront pluo tôt cntcirés par nos fossoyeurs que par ceux Il de leur pays , ne croirait-on pas que nous O n’avons rien à faire? » Il ne fallut que celte litaisanterie pour faire bonté au sénat de sa longue opiniAtreté , et pour le déterminer à renvoyer enfin les exilés dans le Péloponnèse. Polybeaurait encore soubailéqu’oii les réétablît dans les bonneurs et les dignités qu’ils avaient avant leur bannissement; mais, avant que de présenter sa requête au sénat , il crut devoir pressentir Caton, qui lui dit en souriant : «Vous O n’imitez pas, Polybe , la sagesse d’Ulysse. « Vous voulez rentrer dans l’antre du cyclope « pour quelques mécbantes hardes que vous y « avez laissées. » Les exilés * retournèrent donc dans leur patrie; mais de mille qu’ils étaient venus , il n’en restait alors qu’environ trois cents. Polybe n’usa pas de cette permi.ssion : ou, s’il s’en servit, il ne tarda pas à rejoindre Seipion , puisque , trois ans après , il était avec lui au siège de Carthage.
8 “ Basses flaiteeirs ub Prcsias. roi de Di*
TBVMB. DA:«S LBSÉ:<AT. Kl'MfeNR, deveru suspect
ACX RoMAIRS, RB PCCT OlTERtR D KRTRER A ROMB.
ABIARATUE, roi DBOaPPADOCK . MVX'RT : SON FILS .
SR MÊME NOM, LU BCCCfcOR. MORT D’EcHBNB. AT-
TALE. SON PRfcRB. LU SVCCBüR, COMME TUTEUR DE