‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 4)Chapitre 5 sur 61 · Livre XI · texte numérisé non relu

Livre XI

Les Syracusains n’en jouirent pas longtemps. Après quelques années de tranquillité , ils retombèrent entre les mains d’un nouveau tyran *, non moins cruel que les précédents: c’est Agathocle. Ses entreprises et ses aventures sont rapportées dans le tome I, livre II.

Pyrrhus, appelé en Sicile pour la défendre contre les Carthaginois’, se rend maître de Syracuse, mais bientôt après quitte la Sicile.

C’est après son départ qu’Hiéron 11 commença à se faire connaître*. Il fut d’abord élevé à la première magistrature , et bientôt après nommé roi. Syracuse’, pendant son règne, qui fut cl de longue durée et pacifique , se rétablit parfaitement : mais son petit-fils Hiéronyme , qui ne régna pas un an entier , ruina tout à Syracuse. Sa mort fut suivie de prés du siège et de la prise de cette ville par Marcellus. Depuis ce lemps-là elle fut comprise, comme le reste de la Sicile, dans la province romaine.

La Sicile aurait été heureuse d’être gouvernée par les Romains , si elle avait toujours eu des magistraU tels que Cicéron, aussi instruits que lui des obligations de la magistrature, et aussi attentifs à s’en acquitter. Il est beau de l’entendre lui-même s’expliquer sur ce sujet. C’est en défendant la Sicile contre Verrès.

Après avoir pris les dieux à témoin • de la

• An. M. 3488.

• An. M. 3398.

> An. H. 3638.

« An. M. 3685.

• An. M. 3798.

• An. M. 3797.

’ An. M. 3789.

• «OdlilnmiorUle$...It»niihlraeaniï»inolttennpOT>.

a qne reliqaa vil» poçuMque rom. tilOiouUo eotn-

sincérité ücs SRiilimcnU qu'il va exposer : Il Dans tous les emplois, dit-il , dont le peu- « pie romain m’a honoré jusqu'ici , j'ai cru « être engagé par les liens les plus sacrés de O la religion à en remplir dignement tous les I) devoirs. Lorsqu'on m'a fuit questeur, j'ai « regardé cette dignité, non comme un pré- « sent dont on me graliliail, mais comme un « dépôt que l'on coniiait h ma vigilance et à « ma fidélité, fjuand depuis on m’a envoyé « gérer la questure dans la Sicile, je me suis B imaginé que tous les yeux étant tournés sur B moi, ma personne et ma questure allaient être a exposéessurungrandtliéfttrcà lavuedelous B les peuples, à qui j’étais donné en siiectacle ; B et, dans cette pensée, je me suis interdit nonfl seulement les plaisirs criminels qu'entrainent B les grandes passions , mais ceux mêmes qui a sont les plus légitimes et les plus nécessaires. U On vient de me désigner édile. J’atteste les a dieux que je sens tout le poids de celle diara ge , et que , quelque honorable qu’elle me a paraisse, elle ne me cause |ias tant de joie a et de plaisir que de soins cl d'inquiétudes, a dans le désir que j'ai de faire connatlre a qu’elle ne m'a pas été donnée au hasard ou a par nécessité, mais confiée par choix et avec B discernement. »

Il s’en faut bien que tous les gouverneurs romains fussent de ce caractère ; et la Sicile, plus que toute autre province , éprouva, comme, quelques lignes après, Cicéron le reproche à Verrès ‘, qu’ils étaient presque tous

« erobrl , utepa, (|uo<; adhurniihim.iBtstnnus |H)puliisrO' « manus m imtirlt , sir eos nrrepi . ut mr omnium If oniciorum obstrinfti rrliftione arbilrarur. ICI quBMIor « .luni r.iclus , ut niihi hoonrem ilium non (nm datuin Il qiiarn ctcililum ac rnmmissum puuri'ui. Sic ubliiiui Il qu.Tsuir.im in prminciâ. ut omnium orulüs in mr uniim Il conjrrlos arbitrarrr ; ut mr quipsturamipir mr.im qu.isi n in ailquo orbis lerræ thcalro versari rxistimamn; ut « nrnnia semper, qux jucunda videntur cs.se, non inoiiô « bis citraordinariis rupiditatUms. sed cliam ipsi naluræ « ac ncrcssitatidencgarcm. Nunesum designatus asiilis...

• Ici mihi dros omnes propitios esse velini, ut lamcisi « mihi jiicundissimus est honos itnpuii . tamen nrquaquam « lantiim rapio inluptalis . qnanlùm solliriludinis et labo- II ris. ut hier ipsa ædilitas , non quia necesse fuit alicui « randidato data . scii quia sic oponucrlt reclii ciiltocata,

« et judiido iiopuil digno in ioco pusse esse vidcatur. » tCic. t'err. 7 . n. aâ-37.t

t a >unqiiam tibi veoitin mentem, non tibi idcircô fas-

comme anUnl de tyrans, qui ne se croyaient armés de faisceaux et de haches, ni revêtus de raulorilé de l'empire romain, que pour exercer impunément dans la province un brigaiiilage ouvert, et pour forcer toutes les barrières de la justice et de la pudeur, eu sorte que personne ne pût mettre en sûreté eoiilre leur violence ni ses biens, ni sa maison, ni sa vie, tii même son honneur. On verra dans la suite combien ces excès cl ces violences rendirent l'empire romain odieux à tous les alliés et à toutes les provinces.

Syracuse, par loul ce que nous en avons vu, a dû nous paraître comme un Ihéûlrc où il s’esl passé des scènes bien dillérenlcs, mais bien étranges ; où plutôt comme une mer quelquefois calme, cl Iraiiquillc, mais le plus souvent agitée par des vents et des orages toujours prêts à la bouleverser de fond en comble. Nous ii’avoiis vu dans aucune autre république dosrévoliilioiis si subites, si fréquentes, si violentes, si diversifiées. Maîtrisée dans un temps par les tyrans les plus cruels, gouvernée dans un autre par les rois les plus sages; lanlOt livrée au caprice d’uiie populace sans joug et sans frein, tantôt docile et parfnilcmciil soumise à raulorilé des lois cl à l’empire de la raison, elle passe allerniitivemcnt de l’esclavage le plus dur à la liberlé la plus douce, d’une espèce de convulsions cl de mouvements frénétiques, à une tonduile sage, tranquille, modérée. Le lecteur se rappelle aisément dans la mémoire, d’un côté, les deux Denys père et Mis, Agalhoclc, Hiéronyinc, devenus par leurs cruautés l’objet de la haine et de l’exécration publique; cl de l’autre, Gélon, Dion, T> moléoii, les deux Iliérons, tant l'ancien que le nouveau, universellement cliéris et rc.spcelés des peuples.

A quoi allribuer des extrémités si oposées et des allernalivcs si contraires"? Je ne doute point que la légèreté et finroiislancc dos Syracusains, qui était leur caractère dominant, ii’v

« CPS. cl scpurcs, cl tanlam împcrll vim . laniamquc or- <t nnrnenlortim omnium dipnilatcm dalam , ut enrum a icriim vi cl aucloriiate omnia ri |ia(!ula juris , pudoris , <1 cloffîcii perfringeres ; ut omnium bona pra.Mlam tuam 6 diiccrcs; nuüius res tula . nullius domu.<i dansa . nullius (( vUa sopta . nullius pudicitU inunita conlra (uam cupiüi> a latcm cl oudaciaro poa&et esse 7 » (Ibid. □. 39.)

eftl Leaucoup de pari : mais je suis persuada (pie IC qui y coiilribuail le plus, tlail la forme meme du f^ouveriiement, mi'lii d'arislorralie cl de démocralic, c’est-à-dire parlagi'i entre le seiial ou les anciens, cl le peuple. Comme il n'y avait à Syracuse aucun contre-poids pour maintenir ces deux corps dans un juste équilibre, (|uaiid i'aulorilé penebait un peu plus d'un cdie que d’un aulre, le gouvernement se tournait iiussitcil ou en une tyrannie violente et cruelle, ou en une liberlè effrénée, sans mesure et sans réglé. Alors la confusion subite de tous les ordres de l’état facilitait aux plus ambitieux des citoyens le cliemin nu pouvoirsouverain, que les uns, pour captiver la bienveillance de leurs concitoyens et leur adoucir le joug, exerçaient avec douceur et sagesse, avec ('quiie, avec dos manières populaires; el que d’autres, nés moins vertueux, portaient aux derniers excès du despolisme le plus-absolu et le plus cruel, sous prèlexlc de se maintenir dans leur usurpation contre les entreprises de leurs citoyens, lesquels, jaloux de leur liberté, SC permcllaicnl toutes les trahisons et tous les crimes pour la recouvrer.

D’autres raisons encore rendaient le gouvernement de Syracuse difficile, et par là donnaient lieu aux fréquents changements qui y arrivaient. Cette ville n’oubliait point qu’elle avait remporté de signalées victoires contre la redoutable puissance de l’Afrique, el qu’elle avait porté scs conquêtes el la terreur de ses armes jusque sous les remparts de Carthage; el cela , non une seule fois, comme depuis contre les Athéniens, mais pendant plusieurs sit'cles. La haute idée que scs ffottes cl scs troupes nombreuses lui donnaient de sa puissance maritime fil que, du temps de rirru])lion des Perses dans la Grèce, elle prélendil s’égalera Athènes, ou partager du moins avec elle l’empire de la mer.

D’ailleurs les richesses , suite naturelle du commerce, avaient rendu les Syrarusains fiers, hautains, impérieux, et en mémo temps les avaient plongés dans la mollesse , en leur inspirant du dégoilt pour toute fatigue et toute application. Ils se livraient pour l’ordinaire aveuglément à leurs orateurs, qui avaient pris sur eux un pouvoir absolu. Il fallait , pour

obéir , qu’ils fussent ou ffallés , ou gourmandés.

Ils avaient naturellement un fonds d’éiiuité, de bonté, de douceur; et cependant, entraînés par les discours séalilieux des harangueurs, ils SC portaient aux dernières violences el aux cruaulés les plus excessives, dont ils se icpenlaient un moment après.

Quand ils étaient abandonnés à eux-mèmes, leur liberté , qui pour lors ne connaissait plus de bornes , dégénérait bieiiKH en caprice , en fougue, en violence, je pourrais même dire en frètièsic. Au contraire, quand on était venu à bout de les réduire sous le joug, ils devenaient lâches , timides , soumis , rampants jusqu'à la serv ilité. Mais, comme cet étal était violent , el directement opposé au caracU're et au naturel de la nation grecque , née el nourrie dans la liberté, dont le sentiment n’élail point éteint en eux, mais simplement endormi , ils se réveillaient de temps en temps de ce sommeil léthargique, rompaient leurs chaînes, et s’en servaient, s’il est permis de s’cxiirimcr ainsi , pour tuer et a.ssommer ces maîtres injustes qui les avaient mis aux fers.

Pour peu qu’on fasse d'attention sur toute la suite de l'histoire des Syracusains , on voit aisément qu’ils n’étaient point capables de porter ni une liberté entière , ni une entière servitude'. Ainsi l'habileté el la politique de ceux qui les gouvernaient consistaient à faire prendre au peuple un sage milieu entre ces deux exlrémilès, en paraissant le laisser maître des résolulions, et ne se réserver que le soin de lui en montrer l’utilité et de lui en faciliter l’exéculion. El c’est à quoi réussirent merveilleusement les magistrats el les rois dont j’ai parlé, sous le gouvernement desquels les Syracusains furent toujours tranquilles et paisibles, obéissants au prince , el parfaitement soumis aux lois. C’est ce qui me fait conclure que les troubles el les révolutions de Syracuse arrivaient moins par la légèreté du peuple que par la faute de ceux qui le gouvernaient, à qui manquait l’art de manier les esprits el de gagner les coeurs, qui est proprement la science des rnis et de tous ceux qui commandent.

( n Imjifraturus es hominibus qui nec lolam scrvUolcm t a pull possunt, nec lotam Hbertatem. » (Tac. i/isC llb. 1.)

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