SON FILS. QUI ÉTAIT FORT JBL’NB. GUERRES ENTRE
Attalb BT Prcsias. Cblu>ci, AVANT voulu faire
MOURIR SON PILS NiCOMfcDB. EN EST TUÉ LIT-HÉMB.
Ambassade db i hoiscelBbrbs puilosophes atuc-
MBNS A Romb. Autre ambassade dbs Marsbiu-
LAIS. DIORESSION SUR LA VILLB DE MaRSULLB.
Depuis la défaite de l’ersée , il venait tous les jours à Rome de nouvelles ambassades, soit pour féliciter les Romains sur celle victoire , soit pour se justifier ou s’excuser sur l’altacbement qu’on avait paru avoir pour ce prince, soit cnliii pour porter des plaintes devant le sénat au sujet de quelques alliés. Nous avons
vu ju.squ’ici ce qui regarde les Hhouieii« Ci Icj .iebéens. Je ramasserai dans ce paragraphe ce qui concerne Eumène, roi de Pergame, Prusias, roi de Rilhynie, et quelques autres affaires particulières.
Prusias ', étant venu i Rome pour faire au sénat et au peuple romain des compliments de conjouissance sur l’heureux succès de la guerre contre Persée , y déshonora la majesté royale par ses basses (laiteries. D’abord il fut au-devant des députés que le sénat avait envoyés pour le recevoir, et il y fut la tête rasée , et avec le bonnet, l’habit et la chaussure des affranchis ; puis saluant les députés : fous voyn , leur dit-il, un de ros affranchis, prêt à faire tout ce qu'il vous plaira , et à se conformer entièrement à tout ce qui se pratique chez vous. A son entrée dans le sénat, il se tint contre la porte , vIs-à-vis les sénateurs assis . les mains abattues; il se prosterna, et baisa le seuil. Ensuite s'adres.sant à l’assemblée ; Je vous salue, dieux sauveurs, s’écria-t-il. Son discours répondit h ce prélude. Polybe dit qu’il aurait houle de le rapiMirler. Il finit en demandant que le peuple romain renouvelAt avec lui l’alliance, cl qu’il lui acconlAl certaines terres prises sur Aniiochus, dont les Gaulois s’étaient emparés sans que personne les leur eût données. Enfin, il recommanda nu sétial son fils Nicoméde. fout lui fut accordé : on nomma seulement des commissaires pour examiner l’étal des terres en question. Tile-I.ive, dans le récit qu’il fait de celle audience, omet les bas.sesses rampantes de 'Prusias, dont il prétend que les historiens romains ne parlaient point : il se contente d’indiquer i la fin une partie de ce qu’en avait dit Polybe. Il avait quelque raison; car ces bassesses déshonorent du moins autant le sénat qui les souffrait que le prince qui les faisait.
A peine Prusias était-il sorti de Rome "qu’on apprit qu’Euméne était sur le point d’y entrer : cette nouvelle jeta le sénat dans l’embarras. Ce prince, dans la guerre contre Persée , s’était conduit de sorte qu’on ne pouvait le regarder ni comme ami ni comme ennemi. On avait contre lui de violents soupçons,
> An. .M. 3838 ; «y. I. C. 166.-P«l)b. Uf. 97. - I.iy. lib. 4ô. n. 43.
• Poljb. Leg. 91.
• An. kl. 3831; tv. J.C.ljO.
non de« preuves certaines. L’admettre à l'audience , c’était le déclarer innocent : le condamner comme coupable , c’était se mettre dans la nécessité de lui faire la guerre, et annoneer comme à haute voix qu’ils avaient manqué de prudence en comblant de biens et d’honneurs un prince dont ils avaient peu connu le caractère. Pour éviter ces inconvénients, le sénat flt uncordonnancc par laquelle, sous prétexte qu'il en coûtait trop à la république pour recevoir les rois qui venaient à Rome, il défendait en général à tous les rois d'entrer dans cette viile ; et il flt signifier cette ordonnance au roi de Pergame, qui n’eut pas de peine à en comprendre le sens. Il retourna donc dans ses états.
Cet affront donna du courage à scs ennemis ' , et refroidit l’affection de scs alliés. Prusias envoya contre lui un ambassadeur à Rome pour se plaindre des irruptions qu'il faisait dans la Rilhynie. 11 ajoutait que ce prince avait des intelligences secrètes avec Antiochus, qu’il maltraitait tous ceux qui paraissaient favorables aux Romains, et qu'en particulier il vexait les Gallo-Grecs ses voisins, n’observant point à leur égard les ordonnances du sénat. Ceux-ci avaient aussi envoyé à Rome des députés pour y porter leurs plaintes , qu’ils réitérèrent dans la suite plusieurs fois , aussi bien que Prusias. Le sénat ne se déclara point encore ; il se contenta d'aider et de soutenir sous main les Gallo-Grecs en tout ce qu’il put , sans faire d'injustice manifeste à Eumène.
Le roi de Pergame, à qui l’entrée de Rome était interdite, y envoya Attale et Athénée, ses frères, pour répondre aux accusations dont on le chargeait. L’apologie qu’ils firent parut réfuter solidement toutes les plaintes qu'on avait portées contre le roi ; et l'on en fut si satisfait, qu’on les renvoya en Asie comblés d’honneurs et de présents. Cependant ils n’effacèrent pas entièrement les préjugés ou l’on était contre leur frère. Le sénat St partir Sulpicius Gallus et Manius Sergius , avec ordre de s’informer secrètement si Antiochus et Eumène ne formaient point ensemble quelque complot contre les Romains.
I An. H. 3839 ; av. J. C. 163. - Polyb. Le(. g7-10S- 101, 106, 106-119-lAI.
Sulpicius se conduisit ' dans cette commission d’une manière très-imprudente. C’était un esprit vain , et qui cherchait k se faire valoir en se déclarant contre Eumène. Quand il fut arrivé en Asie , il flt savoir à toutes les villes que ceux qui auraient des plaintes k faire au sujet de ce prince vinssent le trouver à Sardes ; et là , pendant dix jours , il écoula tranquillement tontes les accusations qu’on voulut former contre Eumène; liberté qui réveilla tous les mécontents , et ouvrit la porte à toutes sortes de calomnies.
Tib. Gracchus*, que le sénat envoya l’année suivante en Asie pour le même sujet , fut ref u par Eumène et Antiochus d’une manière qui lui persuada qu’il n’y avait rien k craindre du la part de ces deux rois ; et c'est le rapport qu’il en flt au sénat. Il rendit au.ssi un bon témoignage è la conduite d’Ariaralhe, roi du Cappadocc,dont Eumène avait épousé la sueur. Ce prince mourut quelque temps après. Son fils Ariarathe', surnommé Phitopator, lui succéda. Il l’avait eu d’Antiochide , fille d’Antiochus-le-Grand , et avait résolu, quand il fut en âge , de lui céder son royaume : A quoi jamais le fils n’avait voulu consentir; c'est ce qui lui St donner le surnom de Philopator, c’est-è-dire amattur de ton père : action bien louable dans un siècle où c’était une chosu commune d’acquérir des royaumes par des parricides!
Dès que ce jeune roi fut monté sur le trOne ^ il envoya des députés A Rome pour denaander le rcnonvelleroent de l’alliance que son père avait eue avec les Romains; ce qui lui fut accordé avec éloge.
Quelque temps après*, quoique Eumène l’aidât de toutes ses forces, Déniétrius , roi do Syrie , le détrèna , pour mettre à sa place un de ses ffère atnès , qui était un fils supposé; il s’appelait Holopheme^. Ariarathe se réfugia à Rome. L'usurpateur et Démétrius y envoyèrent aussi leurs ambassadeurs. Le sénat ordonna que les deux frères régneraient conjoin-
> Polyb. in Eicerpl. Valca. pag. 116.
• An. M. 3810; av. J. C. 161.
> An. M. 3819; a«. J. C. 109. — Diod. Eclog. pag. 895.
• Polyb. Lcp. 191.
• An. M. 3816;av. 1. C. 169.
• Polyb U«al. 120. - An. M. 3817; av. J.C-i67.
vO^^glc
temeiU. Célail une politique assez ordinaire aux Romains de partager ainsi les royaumes entre des frères, aQn de les aOaiblir par ce partage , et de laisser entre eux des semences perpétuelles de divisions. Attale, dans les premières années de son règne , le rétablit entièrement sur le trône, ayant vaincu et chassé son compétiteur.
Eumène fut toujours suspect aux Romains ' , et presque toujours en guerre , on avec Prusias, ou avec les Gallo.Orecs. Enfin il mourut après avoir régné trente-huit ans*. Il laissa son royaume à son Gis Attale , surnommé Philométor, encore enfant, qu'il availeu de Stratonice , sœur d’Ariarathe , et nomma pour tuteur de son Gis et régent du royaume son frère, Attale Philadciphe , qui gouverna le royaume pendant vingt et un ans.
Polybe fait un grand éloge d'Eumène*. Ce prince , dit-il , avait le corps faible et délicat, l’âme grande et pleine des plus beaux sentiments. Il ne cédait en rien , pour beaucoup d’autres qualités , aux rois de son temps , et du côté des telles iuclinationsil les surpassait tous. Le royaume dePergame, quand il le reçut de son père, se réduisait â un très-petit nombre de villes qui méritaient à peine ce nom. Il le rendit si puissant , qu’il pouvait le disputer à presque tous les plus grands royaumes. H ne dut rien ni au hasard ni à la fortune : c’est toujours Polybe qui parle. Tout lui vint de sa prudence , de son assiduité au travail , de son activité. Avide d'une belle réputation , il Gt plus de bien à la Grèce et enrichit plus de particuliers qu’aucun des princes de son si^le. Pour achever son portrait, il avait si bien possédé l'art de s’attirer le respect de ses trois frères , et de les contenir par son autorité sans la leur faire sentir , que , quoiqu’ils eussent tous un âge et des talents pour entreprendre par eux-mémes, et qu’ils partageassent avec lui les fonctions de la souveraineté , Us ne sortirent jamais des bornes de la soumission, mais lui demeurèrent toujours parfaitement unis , et , par un zèle égal pour son service , lui ai-
* Ad. h. 38t5; av. J. C. 1». - Slrab. Ilb. ta. pas. âSt.
* Sirabon lui donne quaran(c>lroUans üe règne; nuis nn prétend que c'est une bute.
* Pülyb. io Exemp. Yirt. et VU. jug. 166.
dèrent à défendre et à agrandir le royaume. Il serait difficile de trouver un pareil exemple d’autorité sur des frères jointe à une union et une concorde inaltérables.
Je ne devrais pas omettre ici une chose qui fait beaucoup d’honneur à la mémoire d'Eiimène, c’est d’avoir établi la fameuse bibliothèque de Pergame, ou du moins de l’avoir considérablement augmentée ; mais je me réserve à eu parler ailleurs.
La division ' qui avait presque toujours subsisté entre Prusias et Eumène continua sous Attale , qui avait succédé au dernier. Prusias, l’ayant vaincu dans un combat , entra dans Pergame*; et, outré de douleur d’avoir manqué â se saisir de sa personne , il Gt tomber sa vengeance sur les statues et les temples des dieux , renversant et brûlant tout ce qui se rencontrait sur sa marche. Attale envoya son frère Athénée à Rome pour implorer le secours du sénat , qui Gt défendre à Prusias de continuer la guerre contre Attale, et lui envoya plusieurs ambassades , â différentes reprises, dont il éluda les ordres, ou par des délais , ou même par des perGdies , ayant un jour entrepris , sous prétexte d’une entrevue , de se saisir de l’ambassadeur romain et d’ Attale. Le complot fut découvert et demeura sans exécution, mais le crime n’en était pas moins graiHf. Rome, dans d’autres temps, l’aurait puni par la destruction entière du royaume. Elle se contenta pour lors d’envoyer dix commissaires , qu’elle chargea de Gnir cette guerre, et d’obliger Prusias à faire satisfaction â Attale pour les dommages qu’il lui avait causés. Cependant Attale, secouru par ses alliés, avait assemblé de nombreuses troupes , tant par terre que par mer. Tout se disposait pour l’ouverture de la campagne , lorsqu’on apprit que les commissaires étaient arrivé. Attale les joignit. Après quelques conférences sur l’affaire présente , ils partirent pour la Bithynie. Lâ , ils déclarèrent â Prusias les ordres dont ils étaient chargés pour lui de la part du sénat. Ce prince veut bien accepter une partie des conditions qui lui étaient prescrites , et refuse d’obéir â la plupart des autres. Les commissaires , cho-
> An.M. 3818; iv. J. c. 158. - Poljb. Le*. 128, 129- 133-135. 13G.
• Ad. il 3819 ; ar. J. C. 155.
qués de cette résistance , rompent l'alliance et l'amitié arec loi , reprennent sur-le-champ la route de Pergame , et laissent Prusias dans une mortelle inquiétude. Ils conseillèrent à Attale de se tenir avec son armée sur les frontières de son royaume , sans faire le premier aucun acte d'hostilité; et quelques-uns d'eux retournèrent à Rome pour y informer le sénat de la rébellion de Prusias. EnGn il ouvrit les yeux , et de nouveaux commissaires envoyés de Rome l'obligèrent è mettre bas les armes et à souscrire an traité de paix qu'ils lui présentèrent, G; traité portait que Prusias donnerait pour le présent vingt galères pontées à Attale, qu'il lui paierait cinq cents talents ' (cinq cent mille écusj'daiis l'espace de vingt ans; que les deux rois se renfermeraient dans les bornes de leur état , telles qu'elles étaient avant la guerre ; que Prusias, en réparation des dommages qu'il avait causés dans les terres de quelques villes voisines qui étaient nommées , leur restituerait cent talents’ ( cent mille ècus). Quand il eut accepté cl signé ces conditions , Attale ramena ses troupes tant de terre que de mer dans son royaume. Ainsi fut terminée la guerre que les différends d' Attale et de Prusias avaient allumée.
Le jeune Attale ‘ , Qls d'Eumène, quand la paix eut été établie entre les deux états, flt le voyage de Rome pour se faire connaître au sénat , pour demander la continuation de son amitié , et sans doute aussi ponr le remercier de la protection qu'il avait accordée è son oncle, qui régnait en son nom. Il reçut du sénat toutes les marques d’amhié qu'il devait attendre, et tous les honneurs qui convenaient à son âge : après quoi il repartit pour ses états.
Prusias envoya aussi dans la suite son Ois Nicoméde à Rome * ; et sachant qu'il y était fort considéré , il le chargea de demander au sénat qu'il lui remit ce qu'il lui restait â payer de la somme qu'il devait à Attale. Il lui associa Ménas dans cette ambassade. Il l'avait chargé de faire mourir secrètement ce jeune
1 Cinq ceoU ulenu pliII(>tÉlrlenf , prés de 5 oiHlioiu.
* Cent talents plUUttrlens, prés d'«a mlllloa de frsiics.
s Poljb. LegiL 110.
* An. M. 3Sm ;ar.X. C. 119. — Appisn. In Mltbridst. pag. ITS.— Jostinui, lib. 31, up. 1.
I prince : c'était pour avancer les enfants qu'il I avait eus d'une seconde femme. La grâce que demandait Prusias lui fut refusée , l'ambassadeur (f Attale ayant montré que cette somme n'égalait pas â beaucoup près les torts qu'on avait faits à son maître. Ménas, au lieu d'exécuter l'aGfreuse commission dont il s'était chargé, découvrit le tout à Nicoméde. Ce jeune prince ', étant sorti de Rome pour retourner en Bithynie, crut devoir prévenir les desseins meurtriers de son père. Soutenu du secours d'AUale , il se révolte contre lui , et entraîne dans son parti la plus grande partie du peuple, de qui Prusias s'était fait haïr par ses violences et ses cruautés. Ce malheureux prince, abandonné de tous scs sujets, se réfugia dans un temple , où il fut tué par des soldats qu'avait envoyés Nicoméde , et , selon quelquesuns, par Nicoméde même. Quelles horreurs de part et d'autre! Prusias était surnommé le chaueur, et avait régné au moins trente-six ans. C'est chez lui qu'Annibal s'était retiré.
Ce roi de Bithynie *, du cété du corps, n'avait rien qui prévint en sa faveur ; il n’était pas mieux avantagé du cété de l'âme. Ce n'était par la taille qu'une moitié d’homme , et. qu’une femme par le cœur et le courage. Nonseulement il était timide, mais encore mou , incapable de travail ; en un mot , d’un corps et d'un esprit efféminés; défaut qu’on n'aime nulle part dans les rois , mais qu’on, aimait encore moins qu'ailleurs chez les Bithyniens. Les belles-lettres, la philosophie, et toutes les autres connaissances qui en dépendent , lui étaient parfaitement étrangères; enfin, il n’avait nulle idée du beau ni de l'honnéte ; nuit cl jour il rivait en vrai Sardanapale. Aussi ses sujets, à la première lueur d’c'spérance , se portérent-iis avec impétuosité à prendre parti contre lui, et à le punir de la manière dont il les avait gouvernés.
J'ai différé de parler de deux ambassades qui arrivèrent à Rome à peu près dans le même temps.
L’une venait de la part des Athéniens’, qui, ayant été condamnés par une sentence des
•AB.U.3856;ar.l.C.148.
• Pol;b. la Eicerpl.
> An. 11. 3819; av. J. C. 155. - Cic. llb. i (la Oitl. n. 155. - Aal. Gril. 115. 7, cap. U
Driiti. ôd y; ‘ T " \)1(;
Sicyoniens, mais sous l'autorité du sénat de Rome, à une amende de cinq cents talents pour avoir ravagé les terres de la ville d’Oro>pe , envoyaient demander la remise de cette amende. Les ambassadeurs étaient trois célèbres philosophes : Carnéade , de la secte académique ; Diogène, de la secte stoïque , et CritolaQs, péripatéticien. Le goût de la philosophie et de l'éloquence n’avait pas encore pénétré jusqu'à Rome ; ce Ait à peu près dans le temps dont nous parlons qu’il commença à s'y répandre , et la réputation de ces trois philosophes n’y contribua pas peu. Les jeunes gens de Rome qui avaient quelque goût pour les sciences, se Orent un honneur et un plaisir de les visiter, et étaient ravis d’admiration en les entendant , surtout à l’égard de Carnéade, dont l’éloquence vive et douce, solide et ornée en même temps, les enlevait et les enchantait. Partout on disait qu’il était arrivé un Grec d’un rare mérite, qui était au-dessus de l'homme par son grand savoir, et qui , calmant et adoucissant par son éloquence les passions les plus violentes, inspirait aux jeunes gens on certain amour qui les portait à quitter tous les antres plaisirs et toutes les autres occupations pour se livrer uniquement à la philosophie. Il eut pour auditeurs tout ce qu'il y avait de personnes considérables à Rome. Ses discours, traduits en latin par un des sénateurs , coururent dans toute la ville. Tous les Romains voyaient avec grande joie leurs entants s'adonner à cette érudition grecque, et s’attacher à ces hommes merveilleux. Le seul Caton en parut fâché, craignant que ce goût des belleslettres n’étüutnit dans les jeunes gens celui de la science militaire , et qu’ils ne préférassent la gloire de bien parler à celle de bien faire. L’exemple du second Scipion l’Africain, élevé, dans ce temps-là même, par les soins de Polybe, dans le goût des sciences, montre combien cette prévention de Caton était mal fondée. Quoi qu’il en soit . il Dt de vifs reproches aux sénateurs du ce qu’ils retenaient si longtemps ces ambassadeurs dans la ville ; et ayant fait expédier l’alfa ire qui les y avait amenés , il hâta leur départ. Par le jugement du sénat, l’amende à laquelle les Athéniens avaient été
* Quinie ccnl niilli- mille litres
condamnés fut modérée, et réduite à cent talents au lieu de cinq cents.
L’autre ambassade ' était envoyée par les Marseillais. Ils avaient déjà été souvent inquiétés parlesLiguriens’;mais,dansle temps dont nous parlons, réduits aux dernières extrémités, ils envoyèrent à Rome des ambassadeurs pour implorer le secours du sénat. Il fut résolu qu’on députerait vers les Liguriens pour les rappeler à des sentiments d’équité et do paix par la voie de la douceur et de la négociation. Ils n’en devinrent que plus tiers, et portèrent l’insolence jusqu’à maltraiter les députés et à violer dans leur personne le droit des gens. Le sénat, informé de ce triste événement, fît partir sur-lo-champ le consul Quintus Opimius avec une armée. 11 mit le siège devant la ville ’ où l’insulte avait été faite aux ambassadeurs romains, la prit d'assaut, en réduisit les habitants en esclavage, et envoya liés et garrottés à Rome les principaux auteurs de l'insulte pour y être puuis comme ils le méritaient. Les Liguriens furent battus plusieurs fois et taillés en pièces. Le vainqueur distribua aux Marseillais toutes les terres qu’il ve- [ nait de conquérir. 11 voulut que les Liguriens envoyassent à Marseille des otages que l’on cliangerait de temps en temps pour les tenir en bride, et pour les empêcher d'inquiéter encore les Marseillais comme ils avaient fait jusque-là.
Rome a toujours eu une extrême considération pour les Marseillais, fondée sur leur rare mérite et sur la fidélité inviolable avec laquelle ils avaient été toqjours attachés au parti des Romains. Ils étaient originaires de Phocée*, ville de l’ionie. Lorsque Cyrus envoya Harpagus pour l’assiéger, scs habitants, plutôt que de subir le joug et de se soumettreaux barbares, comme tant d’autres avaient fait, s’embarquèrent , eux , leurs femmes et leurs cnfants,avec tous leurs effets; et, après divers événements, ayant jeté dans la mer une masse de fer ardente, ils s’engagèrent tous par serment de ne point revenir à Phocée que cette masse
I Poljb. ID Lesm. 131 et 13».
< La L'surie tépoiulaii en partie à ce qu'on appelle rnainlenanl fa côte de Gènes.
3 Æj^iUia.
* ileroil lib. 1 , cap. ICS. clc. — Jusiin. Ut>. *3, cap. 3.
de fer n'eût surnagé sur l'eau ; et dans In suite, étant abordés aux rives de la Gaule, prés de l’embouchure du Rhône, ils s'y établirent du consentement du roi de cette contrée, et Laurent une ville qui fut depuis appelée .Varaeille. Quelques auteurs croient que cette ville subsistait déjà, et qu’elle avait été fondé-c par une ancienne colonie des mêmes Phocéens, sous le règne de Tarquin l’ancien , vers la deuxième année de la W" olympiade, environ six cents ans avant la naissance de Jésus- Christ, et que ceux qui vinrent s'y établir en fuyant Harpagus en furent nommés les fondateurs, parce qu'ils augmentèrent beaucoup l'étendue et la puissance de cette ville. Cette seconde fondation se Qt la 60' olympiade, environ cinq cent quarante ans avant Jésus- Christ, pendant que Servius Tullius régnait à Rome.
Le roi ' qui les avait reçus dans ses étals avec bonté étant mort, son Bis ne se montra pas si favorable à leur égard. La puissance naissante de leur ville lui donna de l'ombrage. On lui Gt entendre que ces étrangers, qu'on avait reçus dans le pays à titre d'Iiôlcs et de suppliants, pourraient bien un jour s'en rendre les maîtres à titre de conquête. On employa à cet effet l'apologue de la chienne, qui demanda d'abord à sa compagne sa cabane pour huit jours seulement, aQn d'y mettre bas scs petits ; puis, à force de prières, obtint un second terme pour avoir le temps de les nourrir; et enCn, quand ils furent grands et forts, se rendit maîtresse et propriétaire d’un lieu d’où l’on ne pouvait plus la chasser. Les Marseillais eurent donc d’abord une rude guerre à essuyer ; mais ayant remporté la victoire, ils demeurèrent paisibles possesseurs du terrain qu’on leur avait accordé, et ne s’y tinrent pas longtemps enfermés.
Ils établirent ’ dans la suite plusieurs colonies, et bâtirent plusieurs villes, Agde, Nice, Antibes, Olbie, qui étendirent fort leur domaine et augmentèrent leur puissance. Ils avaient des ports, des arsenaux, des flottes qui les rendaient formidables à leurs ennemis.
Tant de nouveaux établissements’ couiri-
• Jusllo. Ub. «3. rip. 4.
* Strab. pag. ISO.
a Jusün. lib. 43, cap. 4.
buéreni à répandre davantage les Grecs dans les Gaules, el y causèrent un changement merveilleux. Les Gaulois, quittant peu à peu leur ancienne rusticité, commencèrent à s’humaniser, el à prendre des mœurs plus douces. Au lieu que, pour la plupart, ils ne respiraient auparavant que les armes, ils s’accoutumèrent à suivre les lois d’un sage gouvernement. Ils apprirent à mellre en valeur les terres, à cultiver les vignes, à planter des oliviers. Par tous ces moyens ', il sc fit un si merveilleux changement et dans les provinces et dans les peuples qui les habitaient, qu’on eût dit, non! que la Grèce était passée dans les Gaules,) mais que les Gaules avaient été transférées, dans la Grèce. i
Les habitants de la nouvelle ville’ y Brent des lois très-sages pour la police et pour le gouvernement, qui êlait aristocratique, c’està-dire entre les mains des anciens. Six cents sénaleurs formaient le conseil de la ville; ils exerçaient leur charge pendant toute leur vie. De ce nombre, on en choisissait quinze pour prendre soin du courant des affaires, cl Irois pour présider aux assemblées en qualité de premiers magistrats.
L'hospitalité était chez les Marseillais en unesingulière recommandation *, cl s’y exerçait avec toute sorte d’humanité. Pour maintenir la sûreté de l'asile (|u'ils donnaient aux étrangers , on ne souffrait point que personne entrât armé dans la ville. Il y avait à la porte des gens [iréposés pour garder les armes de ceux qui y entraient , et pour les leur rendre à leur sortie.
On en fermait l’entrée à tons ceux qui auraient voulu y introduire ou la paresse , ou une vie délicate el voluplueusc ; et l’on avait un soin particulier d’en écarter toute duplicité et tout mensonge.
Ils se piquaient surtout de sobriété * , de frugalité, de modestie. Chez eux la dot la plus considérable ne passait jamais cent pièces d’or, c’est-à-dire à peu près cent pisloles. On n’en
I n Ade6 magnus et bomlnlbm el rebus Imposlliis est « nllor, ut non Grrriain GalHani émigrasse , sed Gallia « in Græclam translata viderelur. a ( JlJSTia.)
» Strab. Ub. 4, pag. ira.
a Val. Mai. Ilb. 2, cap. 6.
> Strab. pag. lai.
pouvait employer que cinq pour les habillements , et autant pour les bijoux. Yalère Maxime', qui vivait sous Tibère , admire les règlements de police qui s’observaient encore de son temps à Marseille, a Cette ville*, dit-il, « anstére gardienne de l’ancienne sévérité des « mœurs, exclut de son théétre les comédiens
< dont les pièces roulent en grande partie sur
< des amours illicites. ■> La raison qu’on apporte de cette maxime est encore plus belle et plus remarquable que la maxime même ; « De « peur, ajoute l’auteur , qu’en se familiarisant « avec ces sortes de spectacles , on ne se por- « têt aisément à imiter ce qu’ils représen- « tent. »
Elle voulait que la cérémonie des funérailles se fit sans ces pleurs et ces lamentations indécentes qui ont coutume de l’accompagner , et qu’elle se terminât le jour même par un sacrifice domestique et par un repas entre les parents et les amis, a Car , enfin , convient-il « de s’abandonner sans bornes à une douleur a humaine’ , ou de savoir mauvais gré à la « Divinité de ce qu’il ne lui a pas plu de partager a son immortalité avec nous ? »
Tacite dit un mot de la ville de Marseille , qui en est un grand éloge ; c’est dans la vie de Julius Agricola, son beau-père*. Après avoir parlé de l’excellente éducation qu’il reçut par les soins et la tendre affection de Julia Procilla , sa mère, dame d’une rare verlu, qui lui Gl employer les premières années de sa jeunesse dans l’étude des arts et des sciences qui convenaient i sa naissance et à son âge , il ajoute : « Ce qui lui épargna les dangers qui a entraînent ordinairement les jeunes gens « dans le désordre, fut, outre son bon naturel,
« le bonheur d’avoir pour école , dès son en- « fancc , la ville de Marseille , qui , par un
* Strab. Mb. 2 , cap. 6.
* « Eaticm cIvUas severiUKis coalos acerrima est : nal- « lum adlium in scenam ulmis dando, quoruni argunien*
U U majore ex porte sluprorum coolineal actus . ne Ulia « spectandi consueiudo cUam imliaodi licenUam «vinat. »
> « El enim quid allinct . aul humaoo dolorl Indulgerc .
« aut diviDO numini invidiam fieri , qaôd immorlaUtatem a suam nubUcum partir! ooluerÜ?D
* «Mater Julia Procilla fuit, rars casUtaUs. In bujus « sinu indulgeotiAque educatus, per omnem boiieilarum « artium ruitum pueiitiam adolcscenliamque transegit. n (Tac. in Agrie. cap. 4.)
« heureux mélange , joint à la politesse des « Grecs la simplicité et la retenue des proa vinces. , Àrcebat eum ab illecebris prcconlium, prceler tpsiu* bonam integramque naturam, quôd slalim parvulta ledem ae magittramstudiorum MatstUam habuerH,loeum grœcà comilate et provinciali parcimonià milium ac béni compositum.
On voit par ce que je viens de rapporter, que Marseille était devenue une école célèbre de politesse,de sagesse,de vertu,et en même temps de tous les arts et de toutes les sciences. On y professait publiquement l’éloquence , la philosophie , la médecine , les mathématiques , la jurisprudence, la théologie fiibulense, et toute sorte de littérature. C’est du sein de cette ville qu’est sorti le plus ancien des savants* de l’Occident, je veux dire Pythéas, très-habile géographe et astronome , qui vivait du temps de Ptoiémée Phibdelphe, on même d’Alexandrele-Grand.
Elle continua toujours de cultiver les arts et les sciences avec la même ardeur et le même succès. Strahon rapporte que, de son temps,
( il vivait sous Auguste ) la jeune noblesse de Rome allait se former à Marseille , à qui il donnait la préférence même sur la ville d’Athènes. C’est beaucoup dire , et nous avons déjà vu qu’elle était encore en possession de ce privilège du temps de Tacite l’historien.
Les Marseillais ne se distinguèrent pas moins par la sagesse de leur gouvernement que par leur habileté et leur goût pour l'étude. Cicéron, dans une de ses harangues , relève extrêmement la manière dont ils conduisaient leur république. « On peut assurer *,
« dit-il , que non-seulement dans la Grèce ,
« mais même parmi toutes les autres nations, a rien n’est comparable à la sage police éla- « blie à Marseille. Cette ville, si fort éloignée « du pays , des mœurs et du langage de tous K les autres Grecs, placée dans les Gaules au
< Vmi. In Hislor. grec.
* « Cujuf egocivUatu diBcipllnam slijue graviutem,
« non solùm Græcic. $cd haud scîo an cunttis geniibus , ff anteponfRdam jure dicam : qus tam procul à Grcev- « rum ORinium rcgionibus, discipHnia ünguAque dIvlM « quum in ulUmU terris cincta Galioram genlibiu, bor- « baric flucübus allualur, sic opllmatum roosilk) guber- « nator, ut omnes ejus iustiiula latitlare farillus poMint .
V quàm «nmlari. » pro Flacco, n. 63.)
« milieu de peuples barlMircsqui l'environnent a de toutes paris, est conduite si prudemment ■ par les eonseils de ses anciens, qu'il est plus a aisé de louer la sagesse de son gouvernement « que de l'imiter. »
Ils at aient posé pour règle fondamentale * de leur politique, dont ils ne se départirent jamais, de se tenir attachés inviolablement aux Romains, aux moeurs desquels leur caractère était bien plus conforme qu'à celles des barbares qui les environnaient. D'ailleurs le voisinage des Liguriens, dont ils étaient également ennemis, devait contribuer à les unir par l'intérét commun, cette union les mettant en état de faire une utile diversion de part et d'autre, en deçà et en delà des Alpes. Ils rendirent donc aux Romains de grands services dans tous les temps , et ils en reçurent aussi en plusieurs occasions des s<‘cours considérables.
Justin rapporte un fait ’ qui serait bien honorable pour les Marseillais , s'il était bien constant. Ayant appris que les Gaulois avaient pris et brûlé Rome, ils pleurèn'iit ce désastre de leurs alliés comme s'il était arrivé à leur propre ville. Ils ne s'en tinrent pas à de stériles larmes ; de l’or et de l'argent, tant public que particulier , qui se trouva cliei eux , ils formèrent la somme à laquelle lc<s Gaulois avaient taxé les vaincus pour leur faire acheter la paix, et l'envoyèrent à Rome. Les Romains, intiniment sensibles à une si noble générosité, accordèrent à Marstàlle le privilège d'immunité. et le droit de séance aux spectacles entre les sénateurs. Ce qui est bien certain , c’est que pendant la .guerre contre Annibal’, Marseille aida les Romains par toutes sortes de bons offices, sans que les mauvais succès qu'ils eurent dans les premières années de la guerre et qui leur enlevèrent presque tous leurs alliés, fussent capables d'ébranler le moins du monde leur fidélité.
Dans la guerre civile entre César et Pompée, cette ville garda une conduite qui marque bien la sagesse de son gouvernement *. (iésar, à qui elle avait fermé ses portes, fit venir dans son camp les quinze sénateurs qui avaient
1 Slrab. |>ag 180
* JusMo. lib. 17, cap. 5.
* Liv. lib. •a . n. 2R; llb. 26. n. 36.
« Cesar. de Beil. Civil. Mb. I.
en main l'autorité , et leur représenta qu'il était fâcheux que la guerre commençât par l'attaque de leur ville; qu’ils devaient plutét se rendre à l’autorité de toute l’Italie que de se livrer aveuglément aux désirs d’un s<miI homme; et il ajouta tous les motifs les plus capables de les toucher. Après avoir fait leur rapport au sénat, ils revinrent dans le camp, et rendirent cette réponse à César ; qu’ils savaient que le peuple romain était divisé en deux partis'; qu'il ne leur appartenait point de décider de quel côté était le bon droit : que les deux chefs de c.es partis étaient également les protecteurs de leur ville; que tous deux en étaient les amis et les bienfaiteurs : que , pour celle raison , obligés de leur témoigner è Ions deux également leur reconnaissance, il était de leur devoir de ne point aider l’un au préjudice île l'antre, et de ne le point recevoir dans leur ville ni dans leur port. Ils souffrirent un long siège, où ils firent paraître tout le courage possible ; mais enfin l’exlréme nécessité où iis se trouvèrent rédnils , manquant de tout , les obligea de se rendre ’. Quelque irrité que fût Cc>sar d’une résistance si opiniâtre, il ne put refuser à l'ancienne réputation de la ville de la sauver du pillage et de consener scs citoyens.
Je croirais avoir dérobé quelque chose à la gloire de la nation , et à celle d’une < ille qui lient un des premiers rangs dans le royaume . si je n'avais ramassé ici une partie des témoignages avantageux que l'antiquité lui rend. J’espère que les lecteurs me pardonneront cette digression , qui d'ailleurs enire dans mon plan , et fait partie de l'histoire grecque.
I.es affaires de la Grèce, de la Bithynie, de Pergame , et quelques autres que j’ai cru devoir traiter de suite et sans interruption, m'oni fait suspendre celles de la .Macédoine, de la Syrie et de l'Égypte; il est temps d’y revenir. Je commencerai par la Macédoine.
t « InlHIifterf se divisam populum in p«fle« duM ;
« neque sui)udlcil. neque Mi«nim ntse virlum dUcemrro N utra pars jusUorem haliral rau«am ; prloriiies verô esse ■ carurn partlum Cn. Pompeium r( C. Osarem pairo*
« DOS rlvlUthi... Paribuft roruro benrflcMs parnn le quo- « que voluntalem Iribuere debere . et neulrum eorum c contra altenimjuvare. aulurtieaul portibas reclpere. a « Ce», de Bell. OtM. Ilb. 2.
S lit. — Anomscut. ooi be disait nu dk Pkii>éi .
SE REND EaITEE DE LA llACàDlli;<IE ET S't TAIT EEO-
CLAMEEEDI. Lb psiTEUB JDVE^TIl’S L ATTAUCE.ET