‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciens (volume 4)Chapitre 9 sur 61 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Les règnes de Philippe, roi de Macédoine, et d'Alexandre son flis , qui font la matière des livres XIV et XV, contiennent l'espace de Irenle-six ans, le premier vingt-quatre, l'autre douze, et s'étendent depuis la première année de la 105* olympiade ou l'an du monde 36li, jusqu'A la première année do la 114* olympiade ou l'an du monde 3680.

LesroLs qui régnaient aiors en Perse sont, Artaxerxe, Ochus, Arsès et Darius Codoman. L'empire des Perses périt avec ce dernier.

Nous ne savons, de tout ce qui s'est passé pendant ces trente-six ans chez les Juifs, que ce qu'on en lit dans l’historien Josèphe, livre XI, chap. 7 et 8 des Antiquités judaïques , sous les grands-prêtres Jean ou Johanan , et Jaddus. Il en sera parlé dans le cours de celle hiqoire, avec laquelle celle des Juifs se trouve Kée.

Ce même espace de trente-six ans, par rapport à l'histoire romaine, s’étend depuis la 393' année de la fondation de Rome jusqu’à la 429' année. Les grands hommes qui ont paru le plus à Rome, pendant cet espace de temps, sont : Appius Claudius, dictateur ; T. Quinctius Capitolinus, ïitr Manlius Tnrt]ualus,L. Papirius Cursor, M. Valérius Corvinus, Q. Fabius Ruilus, le premier Décius, qui se dévoua pour sa patrie.

Les noms de Philippe et d'Alexandre , dont nous avons à parler , sont trop connus pour qu’il soit besoin d’avertir combien leur histoire doit Cire intéressante.

I II serait à souhaiter que nous eussions la vie de Philippe écrite entière et de suite par quelque auteur ancien , ou que du moins quelque moderne en eût ramassé avec soin toutes les circonstances répandues de côté et d’autre. Au défaut do ce secours, je me suis aidé principalement de Démosthéne et des interprètes qui ont travaillé sur cet orateur, et, en particulier, des notes de M. de Tourreil, et decelli“sde Lucchesini', noble patricien de Lucques, qui sont fort savantes.

Pour ce qui regarde Alexandre, sans parler de Diodore de Sicile et de Justin , Quintc- Curce, Plutarque et Arrieii le font suffisamment connaître. Ce dernier, disciple d’Epictète, était de Nicomédie en Bithynie. Il vivait sous l’empereur .Adrien et sous les deux Antonins. Il était homme de guerre aussi bien que philosophe et historien ; et l’on s’en aperçoit bien dans les descriptions de combats , qui sont beaucoup plus exactes que celles de Quinte- Curce. Son style est simple, sans ornements, et presque sans réflexions ; mais cette simplicité l’emporte inflniment sur la parure de l'historien latin. Il a écrit les campagnes d'Alexandre en sept livres, à l’imitation de Xénophon , qui a écrit celles du jeune Cyrus en autant de livres; ce qui , joint à quelque ressemblance de style , lui a fait quelquefois donner le nom de nouveau Xinophon. Son Histoire des Indes , renfermée en uu seul livre, paraît être en quelque sorte la suite et la fin de celle d’Alexandre.

^ Quinte-Curcc a écrit la même histoire en

( Ces DOlcs sont lmprinu^;s à Rom*, es 1739

dix livres, dont les deux premiers ne sont pas venus jusqu’à nous, mais ont été suppléés par Frciushéraius. On ne sait point pré-cisément dans quel temps cet historien a vécu , et c’est le sujet d'une grande dispute parmi les savants, les uns le plaçant sous Auguste ou Tibère , d’autres sous Vespasien , quelques-uns sous Trajan. Son style est llcuri, agréable, rempli de réflexions sensées et de harangues fort belles, mais pour l'ordinaire trop longues , et qui sentent le déclamateur. Scs pensées ingénieuses, et souvent très solides, ont néanmoins un éclat et un brillant affecté , qui ne paraît pas marqué au coin du siécie d’Auguste. Il serait assez étonnant que Quintilien , dans le dt’nombrement qu’il fait des auteurs latins , n’eèt fait aucune mention d’un historien aussi recommandable que Quinte-Curce , s’il avait VL-cu avant lui. Quoi qu’il en soit, car je laisse aux savants à décider cette question , j'ai fait grand usage de cet auteur, et de rcxccllentc version que nous en a donnée M. de Vaugelas.

8 I. ~ XAISSAltCK fcT EXFANCE DE PHILIPPE. CoHSfE?!-

CEMENT DE SON HfcGNE. SES PREMIERES CONQUÊTES.

Naissance d’Aletanore.

La Macédoine était un royaume héréditaire, situé dans i’ancienne ’Thrace, et borné au midi par les montagnes de la Thessalie , à l’orient par la Béotie et la Piérie, au couchant par les Lyncestes , au septentrion par la Mygdonie et par la Pélagonie. Mais, quand Phiiippe eut conquis une partie de la Thrace et de l’illyrie , ce royaume s’étendit depuis la mer Adriatique jusqu’au fleuve Strymou. Edesse d’abord en fut la capitale ; puis elle céda cet honneur à Pella, célèbre par la naissance de Philippe et d’Alexandre.

Philippe , dont l’histoire va nous occuper, était Ois d'.àmyntas II, que l’on comptait pour le seizième roi de Macédoine depuis Caranus , qui avait fondé ce royaume , il y avait quatre cent trente ans , c’est-à-dire l’an du monde 3210 , et avant Jésus-Christ 794. L’histoire de tous ces rois est assez obscure, et ne renferme presque que quelques guerres particulières avec les Illyriens, les Thraces, et d’autres peuples voisins.

Les rois de Macédoine prétendaient descen-

dre d’Hercule par Caranus , et par conséquent être Grecs d’origine. Démosthène néanmoins les traite souvent de barbares , surtout en parlant de Philippe. Il est vrai que les Grecs donnaient ce nom à toutes les autres nations , sans en excepter les Macédoniens. Alexandre , roi de Macédoine du temps deXerxès', se vit exclu, comme barbare, des jeux olympiques, et ne parvint enfin à y entrer qu’après avoir fait ses preuves qu’il était originaire d’Argos. Le même Alexandre*, lorsqu’il passa du camp des Perses à celui des Grecs pour avertir ces derniers que Mardonius avait résolu de les surprendre à la pointe du jour, ju.stifia sa perfidie par son ancienne origine, qu’il rapportait aux Grecs.

Les anciens rois de Macédoine ne dédaignaient pas de vivre sous la protection, tantôt d’Athènes , tantôt de Sparte, changeant facilement d’alliés, selon que leur intérêt le demandait.

Nous verrons bientôt cette même Macédoine, autrefois tributaire d’Athènes, devenir sous Philippe l’arbitre de la Grèce , et sons Alexandre triompher de tontes les forces de l’Asie.

Amyntas, père de Philippe, commença à régner la troisième année de la 96* olympiade’. Dès l’année suivante, attaqué vivement par les Illyriens , et dépouillé d’une grande partie de son royaume, qu’il n’espérait presque plus de pouvoir jamais recouvrer , il avait eu recours aux Olynthiens, et, pour se les attacher davantage , leur avait cédé une assez grande étendue de terres qu’il possédait dans le voisinage de ieur ville. Quelques-uns prétendent qu’Argée, qui était de la race royale, soutenu par les Athéniens, et profitant des troubles qui s’étalent élevés dans la Macédoine, y régna pendant deux ans. Amyntas fut rétabli sur le trOnc par lesThessaliens *. Pour lors il voulut rentrer en possession des terres que le seul mauvais état de ses affaires l’avait obligé de céder aux Olynthiens. G» fut une occasion de guerre. Il n’était pas en état de la soutenir

I fferod. Ub. 5, cap. 22.

• Id. Ub. 0 . cap. it.

* Ao. M. 36M; av. J. C. 3». ~ Diod. lib. Il . pag. 307

« .\n. M. 3G21;av. J. C.383.

seul contre un peuple si puissant. Los Grecs, et surtout les Athéniens , lui envoyèrent du secours , et l’aidèrent à rabattre la puissance d’Olynthe , qui le menaçait d’une ruine totale et prochaine. Ce fut pour lors qu’Amyntas dans une assemblée des Grecs où il avait envoyé son député, s’engagea à se joindre à eux pour rendre maîtres d’Amphipolis les Athéniens, à qui il déclara qu’elle appartenait de droit. Cette liaison étroite dura encore, après sa mort, avec la reine Eurydice, sa veuve, comme on le verra bientôt.

Philippe, l’un deslilsd’Amyntas’, vint au monde la même année que ce prince déclara la guerre aui Olynthiens. C’est le père d’Alexandre-te-Grand ; car on ne peut mieux le déânir que par un tel fils, comme Cicéron ’ le dit du père de Caton d’Utique.

Amyntas mourut , après avoir régné vingtquatre ans L 11 laissa trois enfants légitimes , qu’il avait eus d’Eurydice, Alexandre, Perdiccas, Philippe, et un fils naturel appelé Ptolémée.

Alexandre , par droit d’aînesse , succéda à son père. lient, dès le commencement de son règne, une rude guerre à essuyer contre les lllyriens, voisins et ennemis perpétuels de la Macédoine. S’étant accommodé avec eux par un traité de paix, il remit entre leurs mains , pour otage, Philippe son. frère cadet, encore enfant, qui lui fut bientôt renvoyé. Alexandre ne régna qu’un an.

Le trOne appartenait de droit à Perdiccas son frère *, devenu l’atné par sa mort ; mais Pausanias , prince de la famille royale , qui avait été exilé, le lui disputa, et il était soutenu par un grand nombre de Macédoniens.

Il commença par s’emparer de quelques places fortes. Heureusement pour le nouveau roi , Iphicrate pour lors se trouva dans cette contrée , où les Athéniens l’avaient envoyé avec

* Æsefain. de fais. Légat , pag. iOO.

« Ad. M.3ft2t;av. J C.383.

> « H. Cato sentemiaro diiit . bujus nostri Catonis pa> « ter. Ut eaim ccleii ex palribaa, sic bit. qui lumcD illud R progenuit . ex flllo eal nomloandus. » (Ctc. de Offxe. Iib.3,D.fi6)

* Ao. M. 3G3D; av. i. C. 375. ~Dtod. pag. 373. — JusUd. i;b. 7,cap. 4.

* Ail. M. 3630; av 3. C. 371. — Æach. défais. Legal., pag. 31/9, 400.

une petite flotte « non encore pour assiéger Amphipolis, mais pour reconnaître les lieux et préparer tout ce qui était nécessaire pour ce siège. Eurydice, ayant appris son arrivée, le pria de venir chez elle, dans le dessein d’implorer son secours contre Pausanias. Quand il fut entré dans le palais et qu’il se fut assis, cette reine désolée, pour émouvoir davantage sa pitié, prend scs deux enfants, Pcrdiecas et Philippe ', met le premier entre les bras, et l’autre sur les genoux d’Iphicrate, ctpouriors lui tient ce discours : « iphicrate, souvenez- « vous qu'Amyntas, père de ces malheureux « orphelins, aima toujours votre patrie et vous « adopta pour son fils. Ce double lien vous « impose une double obligation. L’amitié do « ce roi pour Athènes veut que vous nous « reconnaissiez publiquement pour vos amis, « et la tendresse de ce père pour votre per- « sonne vous demande un cœur de frère pour « CCS jeunes princes. Iphicrate, touché du spectacle et du discours , chassa l’usurpateur et rétablit le souverain légitime.

Perdiccas* ne fut pas longtemps tranquille*. Un nouvel ennemi , plus redoutable encore que le premier, troubla bientôt son repos : c’était Ptoléinée son frère , que nous avons dit être fils naturel d’Ainynlas. Peut-être étaitil l’aîné, et prétendait- il qu’en cette qualité il devait régner. Les deux frères s’en rapportèrent au jugement de Pélopidas , général des Thébains, plus respecté encore pour sa probité que pour sa bravoure. Il prononça en faveur de Perdiccas ; et , ayant cru devoir prendre des assurances de côté et d’autre pour faire observer les articles du traité accepté par les deux concurrents, entre les autres otages , il emmena avec lui Philippe à Thebes*, où il demeura pendant plusieurs années. II avait alors dix ans. Eurydice , en quittant ce cher

* Philippe alors D'avait pas moins de neafans

* Plutarque suppose qne ce fut Alexandre à qui Ptoléroée disputa l’empire : ce qui ne peut s’accorder avec le cit d'Eschine , qui , étant conieroporaio , est plus dégne de fOi . J'ai donc cru pou voU* substituer Perdiccas à Aleiaoür c.

> Plut, in Pelop. pag. 292.

* O Thebls irieiinio obses habitus . prima pueritlc mdl- « menta fn urbe severitaiii antique . et in domo Epamin nonde summi et phllosophi et imperaioris. deposuU. » (J rsTiK . llb. 7 . cap. 5.) Philippe demeura à Tbébes. non trois ans scuicni'.'nl , mais neuf ou dix.

enfant, recommanda instamment à Pélopidas de lui procurer une éducation digne de sa naissance et digne de la ville où il allait être conduit. Il le remit entre les mains d’Epaminondas, qui avait chez lui un célèbre pythagoricien pour élever son fds. Philippe profita bien des leçons de ce philosophe, et encore plus de celle d’Epaminondas, qu’il accompagna sans doute dans quelques campagnes, quoiqu’il n’en soit point parlé. Il ne pouvait avoir un plus evccllcnt maître , soit pour le métier de la guerre, soit pour la conduite de la vie : car cet illustre Théhain était en même temps et grand philosophe, c’est-à-dire homme sage et vertueux , et grand capitaine , et grand homme d’état. Philippe se faisait honneur d’avoir été son disciple cl son élève, et se le proposait pour modèle ; heureux s’il avait su le copier parfaitement! Peut-être prit-il de lui son activité à la guerre et sa promptitude à profiter des occasions, ce qui n’était qu’une petite partie du mérite de ce grand personnage : mais, pour sa tempérance , sa justice, son désintéressement, sa bonne foi, sa magnanimité, sa clémence, quile rendaient véritablement grand , c’étaient des vertus que Philippe n’avait point reçues de la nature, et qu’il n’acquit point par l’imitation.

Thébes ne savait pas alors qu’elle formait et nourrissait dans son sein le plus dangereux ennemi delà Grèce*. Après qu’il y eut passé neuf ou dix ans, la nouvelle d’une révolution arrivée en Mact*doinc lui fit prendre la ré- I solution de sortir furtivement de Thèbes. Il se dérobe, il accourt, trouve les peuples consternés d’avoir perdu leur roi Perdiccas , tué dans un grand combat contre les Illyriens , et plus encore de se voir autant d’ennemis que de voisins. Les Illyriens étaient sur le point de rentrer dans le royaume avec de plus grandes forces : les Péoniens l’infestaient par des courses continuelles : les Thraces prétendaient placer sur le trône Pausanias, qui n’avait pas renoncé à ses prétentions : les Athéniens portaient Argée, que leur général Mantias avait ordre de soutenir avec une bonne fiotte et avec un corps de troupes considérable. La Macédoine alors avait besoin d’un homme, et elle n’a-

• DIod. lib. 10, pag. 407. — JusUa. lib. 7, cap. 5.

vait qu'un enfont dans Amyntas, fils de Perdiccas, héritier légitime de la couronne. Philippo gouverna quelque temps sous le nom de lulnr du jeune prince; mais bientôt les sujets, ju.vtement alarmés, pour se donner l'oncle, déposèrent le neveu ; et, à la place de l'iiérilifr que la nature appelait, ils mirent celui que di-mandait la conjoncture, se persuadant que h nécessité a ses lois, qui dérogent à toutes les autres. Philippe monta sur le trône la pr>‘mière année de la 105' olympiade '. 11 avait alors vingt-quatre ans.

Le nouveau roi, sans s’étonner, se hâta de remplir l’attente publique. 11 pourvoit et reinè die à tout, relève les courages abattus, rétablit et discipline les troupes*. Il fut d’une fermeté invincible sur ce dernier point, sachant que tout le succès de son entreprise en dépendait. Un soldat pressé de la soif sortit des rangs pour la soulager : Il le fit châtier nidemenl. Un autre qui devait se tenir sous les armes les posa : il le punit de mort st ns miséricorde.

Dès tors il établit la phalange macédonienne , qui devint depuis si fameuse, la meilleure et la mieux disciplinée qu’on eût vue jusque-là, et qui pouvait le disputer aux Grecs de Slarathon et de Salamfne. On dit qu'il eu forma le plan , ou du moins le perfectionna, sur l’idée qu’il en avait prise dans Homère*. Ce poète peint i’union des chefs grecs sous l'iroage d’un bataillon dont les soldats , par h jonction de leurs boucliers, forment un corps impénétrable aux traits de l’ennemi. Je croirais plutôt que Philippe forma l’idée de la phalange sur les leçons d’Épaminondas et sur la cohorte sacrée des Thébains. Il traitait avec distinction ces fantassins d’élite, les honorait du nom de ses camarades *, et par cette marque d’honneur et de confiance les engageait à supporter sans murmure les plus rudes fatigues , et à affronter sans crainte les plus grands dangers. Ces sortes de familiaritéscoùtent peu au souverain, et lui valent beaucoup.

* An. U. 30tt ; ar. 1. C. 360.-Dlod. lib. 16. pag. 467

* ÆlUn. iib. Il , c«p. 10.

» lliad. 130.

* n«ç«Tat^t)f signifie, mol t mol, cümaniefà»’ l<ustn.

J’insérerai à ia lin de ce paragraphe une description plus étendue de la phalange et de l’usage qu'on en faisait dans les batailles. Je tirerai de Polybe cette description , dont la longueur couperait trop ici l’histoire, mais qui, placée hors d’œUvre, pourra faire plaisir, surtout par les judicieuses réflexions d’un homme aussi habile dans le métier de la guerre qu’était cet historien.

Un des premiers soins de Philippe fut de négocier une paix captieuse avec les Athéniens, dont il redoutait la puissance, et qu’il ne voulait point s’attirer sur les bras dans le commencement d'un règne encore mal affermi. Il envoie donc des ambassadeurs à Athènes, n’épargne ni les promesses ni les protestations d’amitié, et vient à bout de conclure un traité dont il sut faire tout l’usage qu’il s’était proposé.

Aussitôt après on le voit agir bien moins en roi de vingt-quatre ans qu’en politique consommé dans l’art de la dissimulation , et qui. sans le srwours de l’cipéricnce, comprenait déjà que savoir perdre à propos c’est gagner. Il s’était emparé d’Amphipolis ' , ville située sur les conGns de son royaume, et par conséquent fort à sa bienséance. Il ne pouvait ta garder non-seulement sans trop affaiblir son armée , mais encore sans irriter les Athéniens, qu’il avait intérêt de ménager, et qui la revendiquaient comme leur colonie. D’un autre côté, il ne voulait pas céder à ses ennemis une clef de ses états. Il prend donc le parti de la déclarer libre, eu lui permettant de se gouverner en république ; et de la mettre ainsi aux mains avec scs anciens maîtres. En même temps il dé*sarme les Pé’oniens à force de présents et de promesses, se réservant à les attaquer ensuite, apn'ïs qu’il aurait désuni scs ennemis, et qu’il les aurait affaiblis par cette désunioiv

Cette souples.se, cette dextérité, raffermirent sur lu trône, et bientôt il se trouva sans concurrents : il ferme l’entrée du royaume à Pausanias; puis marche contre Argue, l’atteint sur le chemin d’Ége à Méthone, le défait, lui tue bien du monde, et fait beaucoup de prisonniers ; attaque les Péoniens, et les ré-

* PolyCD. Slrateg. lib. cap. 2, n, 17.

duit sous son obéissance ; tourne ensuite scs armes contre les Illyriens, les taille en pièces , et les oblige de lui restituer toutes les places qu’ils occupaient en Macédoine.

A peu près dans ce même temps-là ' , les Athéniens montrèrent beaucoup de générosité à l’égard des habitants de l’Eubée. Uette île, que l’Euripe séparait de la Béotio , fut ainsi appelée à cause de ses grands et beaux pâturages. Elle se nomme aujourd’hui Kegrepont. Les Athéniens l’avaient eue sous leur domination et ils avaient établi des colonies dans ses deux principales villes, Erétric et Chalcide. Thucydide dit que, dans la guerre du Péloponnèse, la révolte de l’Eubée consterna les Athéniens, parce qu’ils en retiraient plus que de l’Attiquc. Depuis ce temps-lù, l’Eubée fut en proie aux factions*. Dans celui dont nous parlons, l’une de ces factions réclama le secours de Thèbes, et l’autre celui d’Athènes. Les Thébains d’abord ne rencontrèrent point d’obstacle, et Qrcnt sans peine triompher leurs factions. A l’arrivé-c des Athéniens tout changea de face. Quoique fort mécontents de l’Eubée, qui leur avait fuit plusieurs outrages, touchés de l’extrême danger où elle se trouvait, et oubiiant leur ressentiment particulier, ils la secoururent si promptement par terre et par mer, que , dans l’espace de peu de jours, ils obligèrent les Thébains de se retirer. Alors . maîtres absolus de l’ile, ils rendirent aux habitants leurs villes et leur liberté, persuadés *, dit Eschinc en faisant ce récit, qu’en bonne justice il ne faut point se souvenir des anciennes injures quand l’offenseur se Ge à l’offensé. Les Athéniens, après avoir rétabli le calme dans l’Eubée, se retirèrent, sans vouloir d’autre fruit de tours travaux que la gloire d’avoir réussi à pacitler cette Ne.

Ils ne se conduisirent pas toujours de la même sorte à l’égard des autres peuples; et c’est ce qui donna lieu à la guerre det alliés ‘ dont j’ai parlé aGIcurs.

* An.M.36U;tr.J.C.358.

* VcH. Patere. Ilb. 1. cap. 4.—Ttaocyd. lib. S. pag. 613.

’ Deiooalh. pro Oesipli. p^. — Æscblo. cootra

Ctcsiph. pag. 4il.

* Où;|f nyoû^fvot dixatov iTv«u uovivttv h TÛ ’fftaTivSfi'vai.

» An. M. 36i6.

Jusqu’ici Philippe, dans les premières années de son règne, s'ctait occupé à écarter ses concurrents pour le trône, è parilier les divisions domestiques, è repousser les attaques des ennemis du dehors, et à les mettre hors d'état, par ses fréquentes victoires, de le venir troubler dans la possession de son royaume.

Il va maintenant paraître sous un autre caractère. Sparte et Athènes, après s’ètrc longtemps disputé l'empire de la Grèce, s’étaient alTaiblies par leurs mutuelles divisions. Cet affaiblissement avait donné occasion à Thèbes de s’élever à la première autorité: et Thèbes, s’étant affaiblie elle-même par scs guerres contre Sparte et Athènes, donna lieu à Philippe d’affecter i son tour l’empire de la Grèce. Maintenant donc, en qualité de politique et de conquérant, il songe à étendre ses frontières, à assujettir ses voisins, à affaiblir ceux qu’il ne peut encore dompter; à entrer dans les affaires de la Grèce, à prendre part à ses querelles intestines, à chercher à s’en rendre l’arbitre , à s’unir aux uns pour accabler les autres, afin de devenir le maitre de tous. Dans l’exécution de ce grand dessein, il n’épargne ni les ruses, ni la force des armes, ni les présents, ni les promesses. Négociations, traités, alliances, tout est mis en œuvre. Il emploie chacun de CCS moyens selon qu’il le juge le plus propre au succès de son projet : l’utilité seule en règle le choix.

On le verra toujours agir, sous ce second caractère, dans toutes les démarches qui vont suivre ; jusqu’à ce qu’enOn il prenne un troisième et dernier caractère, qui est celui de se préparer à attaquer le grand-roi de Perse, et à se rendre le vengeur de la Grèce en renversant un empire qui l’avait voulu subjuguer autrefois, et qui en était toujours demeuré l’ennemi irréconciliable par des attaques ouvertes ou par de secrètes intrigues.

On a vu que Philippe, au commencement de son règne, s’était déjà emparé d’Ampbipolis, parce qu’elle était fort à sa biens^ncc ; mais qu’afln de ne la pas rendre aux Athéniens, qui la revendiquaient comme une de leurs colonies, il l’avait déclarée ville libre. Dans le temps où nous sommes, ne craignant plus si fort les obstacles de la part d’Athènes, il reprit son ancien dessein de s’emparer d’Am-

phipohs. Les habitants, menacés d’un prompt siège', envoyèrent aux Athéniens des ambassadeurs pour leur offrir de se remettre eux et leur ville sous la protection d’Athèues, et pour les prier d’accepter les ciels d’Amphipolis. Ils rejetèrent cette offre, de peur de rompre la paix conclue avec Pbihppe Tannée précé-dente. Celui-ci ne fut pas si délicat. Il assiégea et prit Amphipolis à la faveur des intelligences qu’il avait dans la ville, et en fit une des plus fortes barrières de son royaume '. Démostbène, dans ses harangues, reproche souvent aux Athéniens cette nonchalance, en leur représentant que, s’ils avaient usé de diligence pour lors comme ils devaient, ils auraient sauvé une ville alliée, et se seraient épargné à eux-mêmes bien des maux.

Philippe avait promis de remettre Amphipolis entre les mains des Athéniens *, et il les avait endormis par cette promesse ; mais il ne SC piquait pas d’exactitude à garder sa parole, et la bonne foi n’était pas sa vertu. Loin de leur rendre cette place, il s’empare encore de Pydne* et de Potidée *. Les Athéniens avaient une garnison dans la dernière ; il la renvoya sans la maltraiter, et céda cette ville aux Olynthiens pour se les attacher.

De là il vient ‘ occuper Crénides, que les Thasiens avaient bâtie depuis deux ans, et qu’il appela dès lors de son nom Philippes. C’est près de cette ville, célèbre depuis par la défaite de Brutus et de Cassius, qu’il ouvrit et fouilla des mines d’or, qui chaque année lui rapportaient plus de mille talents ’, c’est-àdire plus de trois millions, somme très-considérable pour ces temps-là. Ainsi l’argent roula bien plus qu’auparavant en Macédoine, et Philippe y fit battre le premier à son nom la

* Demoslh. Olynlh. 1 , pag. 2.

> An. U. 36i6; av. J. C. 358. Diod. pag. 412.

> Diod. pag. 412.

* Pÿdne .ville de Macédoine . située sur le golfe appelé anciennement iinua (Aermatcua. et mainienanl goffo di Saloniehi.

B Potidit , autre ville de Macédoine, sur les conCns de rancienne Thrace. Elle n'éuii éloignée d'OIyntbe que de aoiaante stades . ou trois lieues.

B Diod., pag. 413.

'i Mille (alenu , ou 5 750 000 fr. E. B.

monnaie d'or qui dura plus que sa monarchie. La supériorité des finances donne de grands avantages. Personne ne les connut mieux que lui et ne les négligea moins. Il entretint de ce fonds un puissant corps de troupes étrangères, et s'acquit des créatures presque dans tontes les villes de la Grèce.

Défflostbène dit* que dans les beaux temps de laGrèce on metlait Foret l’argent- au nomire des arme$ défendues. Philippe pensait *, parlait et agissait tout autrement. On a prétendu que l’oracle de Delphes, qu’il consultait, loi répondit un jour :

SrrMoi d'amws d'irgeot , el ta domplerH (ont *.

Le conseil de la Pythie devint sa règle, et il s’en trouva bien. Il se vantait d’avoir emporté pins de places par les largesses que par les armes. Il n’enfoncait jamais une porte qu’il n’eût tâché de l'ouvrir, et ne reconnaissait point pour imprenable toute forteresse oü pouvait monter un mulet chargé d’argent. On a dit de lui qu’il était plus marchand que conquérant que ce n’était point Philippe, mais son or, qui subjuguait la Grèce •; et qu’il en acheta les villes plutôt qu’il ne les força. Il avait des pensionnaires dans toutes les républiques dé la Grèce, et tenait à scs gages ceux qui y avaient le plus de part aux aDaires. Aussi il s’applaudissait moins du succès d’une bataille que de

* Griuu AkXandro régi maguo Fuit file Câierllti , iDcullit qui rersibus et nulè natti RellulU acceplM . regale numlsraa , PbIHppoa.

(Bout. Mb. S, EplU. ad Àuguil. [Epiil. 1 , v. 233].)

Hic aunl oamerali aurei

Trecentt nummi , qui Yocantnr Pbitippei.

(Plaut I» Pan.)

' Philipp. 3, peg.93.

* Soldas,

* Kfi-f-jpiait fta^ov, xat irivr* xivéatir.

IDiogmlan, Cmiur. II , 81.]

* . . . Callidus emptor Olrolhi

(Jcv. [XII , 47.1)

« Pbilippus Diajùre ei parle mercator Gracia , quàm ► ririor. • (Val. Mai. Ilb. 7. cap. 2.)

* DifDdii bostlum

Parus Tir Macedo , elsubrull amoloa Reges inuneribos,

(Hobat. lib. 3, ed. 18 (v. 13)0

celui d’une négociation, où il savait bien que ses généraux ni ses soldats n’avaient rien h prétendre.

Philippe avait épousé Olympias, fille de Néoptolème. Celui-ci était fils d’Alcétas, roi des Molosses ou d’Épirc. Elle cul de ce mariage Alexandre, surnommé le Grand, qui vint au monde à Pclla, capitale de la Macédoine, la première année de la 106" olympiade'. Philippe, alors absent de son royaume, apprit en même temps, si l’on en croit Plutarque*, trois nouvelles bien agréables pour lui : qu’il avait été couronné dans les jeux olympiques ; que Parménion, l’un de ses généraux, avait remporté une grande victoire contre les lllyriens; et qu’il lui était né un fils. Ce prince, effrayé d’un si rare bonheur, que les païens croyaient annoncer souvent une triste catastrophe, s'écria : Grand Jupiter, pour tant de Oient, envoie-moi au plut tôt quelque Ugére ditgriee.

On peut juger du soin et de l’attention que Philippe donna è l'éducation de ce prince, par la lettre qu’il écrivit*, peu de temps après sa naissance, à Aristote, pour lui marquer dès lors qu’il le choisissait pour le précepteur de son fils. Je vont apprendt, lui dit-il, que fai un fUt. Je rende gr&eet aux dieux, non pas tant de me l'avoir donné, que de me l'avoir donné du temps d’Aristote. Tai lieu de me promettre que vous en ferez un successeur digne de nous, et un roi digne de la Macédoine. Que de pensées ne fait point naître la lecture de cette lettre, bien éloignée de nos mœurs, mais bien digne d’un grand prince et d’un bon père ! Je les laisse aux réflexions du lecteur, et je me contente d’avertir que cet exemple est une grande leçon pour les particuliers mêmes, qui leur apprend le cas qu’ils doivent faire d’un bon maître, et le soin empressé qu’ils doivent apporter pour en trouver un excellent : car un fils tient lieu à chaque père d’un Alexandre*. 11 parait que Philippe

* Ao. H. 3848 ; ar. J. G. 336.— Plut, io Alex. pag. 660. - SuaUn. Nb. 12, cap. 18. - Plul. in Apopbih. pag. 187.

■ Plutarque suppose qu'il apprit cei nouvelles aussllOt après la prise de PoUdèei mais colle ville avail été prisa deux MX auparavant.

> Aul.GHI. Ilb. 19, cap. 3.

* « Fingamui Alleiandrum dwi doWs , imposUuin grê-

la

mit* de bonne heure ArLstote* auprès de son fils, persuadé que le succès des études dépend des commencenicuts, et que le plus habile homme ne l’est pas trop pour bien enseigner les principes.

De»rri|>tion de U PbaUnge macMonieone.

La phalange macédonienne ’ était un corps d’infanterie cum|H>sé de seize mille hommes pesamment armés, et que l’on avait contume de placer au centre de la bataille *. Outre l’épée , ils avaient pour armes un bouclier , et une pique appelée par les Grecs saritte. Cette pique avait quatorze coudées de longueur , c’est-à-dire vingt et un pieds*; car la coudée est d’un pied et demi.

La phalange se divisait ordinairement en dix corps, dont chacun était composé de seize cents hommes , rangés sur cent de front et seize de profondeur. Quelquefois on doublait ou on dédoublait ce dernier -nombre , selon l’exigence des ras , de sorte que la phalange n’avait quelquefois que huit de profondeur., et d’autres fois en avait trente-deux. Mais sa profondeur ordinaire et réglée était de seize.

L’espace qu’on lais.sait à chaque soldat dans les marches était de six pieds, ou, ce qui est la même chose, de quatre coudées, et les rangs étaient aussi à six pieds l’un de l’autre. Quand on menait la phalange contre l’ennemi pour l’attaquer, le soldat n’occupait que trois pieds, et les rangs se rapprochaient à proportion. Enfin, quand il s’agissait de recevoir seulement l’ennemi et de lui résister, la phalange se pressait

(I mio . digoum tanli curâ inraniem (quafiqutm tutu cui- « que dignus et(). j» (Quiitr. ilb. 1 . cap. 1.)

* a An Phiüpput Macedonum rei Alexandro fllio ttio « prima litlcraruin clemcola iradt ab Ailttotele tummo « ejus slaiis philotopho volulstet , aul Hle tutccpittel boc « offlcium , tl non sludiorum Initia a perrectissimo quoque m tractarl, pcrlincre ad tummam credidissetfw (Id. ibid.)

* Denyt d'HaMcarnatte semble marquer qu'Arlalote ne fui pat ti tôt appelé auprès d'Alexandre.

* H Dccem et tei inillla peditum more Macedonum ar- « mall fucrc . qui pbaiangils appellabantur. Ilcc media a scies fuit in fronle , in deeem parles divisa, m (Tit. Lit. »b. 37.11. 40.)

* Po1yb..Üb. 17, pag. 764-767 , et lib. lâ, pag. 661. — Ællan. deinstruend. aricüus.

* Quatorze coudées valent six mètres (rois décimètres.

encore davantage, et chaque soldat n’occupait qu’un pied et demi.

On voit aisément par là l’espace dififérent qu’occupait , dans ces trois cas, le front de la phalange, en la comptant de seize mille hommes sur seize de profondeur , ce qui suppose qu’elle avait mille hommes de front. Cet espace , dans le premier cas , était de six mille pieds , ou de mille toises, qui font dix stades, c’est-à-dire une demi-lieue. Dans le second cas, cet espace diminuait de la moitié, et ne tenait que cinq cents toises *. Et, dans le troisième, il diminuait encore d’une antre moitié, et ne tenait que deux cent cinquante toises

Polyhe examine la phalange dans le cas où elle marche contre l’ennemi pour l’attaquer. Chaque soldat pour lors occupait trois pied.s eu largeur, et autant en profondeur. Nous avons vu que la pique dont il était armé avait quatorze coudées de long. L’espace entre les deux mains , et ce qui débordait de la pique au delà de la droite , en occupait quatre ; par conséquent la pique s'avançait de dix coudées au delà du corps de celui qui la portait. Gela posé, la pique des soldats placés au cinquième rang , que j’appellerai les cinquièmes, et ainsi du reste, passait le premier rang de deux coudées; celle des quatrièmes, de quatre; celle des troisièmes, de six ; celle des seconds, de huit ; enfin la pique des premiers s’avançait de dix coudées vers l’ennemi.

On conjcclure aisément combien la phalange , cette grosse et lourde machine , hérissée de piques, comme on vient de le voir, devait avoir de force quand elle s’ébranlait toute ensemble pour attaquer l’ennemi , piques baissées , et pour tomber sur lui de tout son poids. Les soldats placés au delà du cinquième rang tenaient leurs piques élevées en haut , mais un peu inclinées sur les rangs qui les précédaient , formant par là une espèce de toit, qui , sans parler de leurs boucliers , 1rs mettait en sûreté contre les traits qu’on leur . lançait de loin et qui retombaient sur eux sans leur faire aucun mal.

Les soldats placés dans tous les autres rangs qui suivaient le cinquième ne pouvaient , à la vérité, combattre contre l’ennemi, ni l’attein-

■ Cinq stades.

a Deux stades et demi.

.- V .jIc

lire J. leurs piques ; mais ils ne laissaient pas d’Atre d'un f^and secours dans l’action i ceux qui les préctidaient ; car, les soutenant par derrière de tout le poids de leur corps, et appuyant contre le dos , ils ajoutaient une force cl une impétuosité extraordinaire à leur irruption contre l'ennemi ; ils leur donnaient une fermeté et une consistance immobile pour résister à l’attaque , et en même temps ils leur ôtaient tout moyen et toute espérance de fuir en arrière; de sorte qu'il fallait nécessairement ou vaincre ou périr.

Aussi Polybe avoue que , tant que la phalange conservait son état et son arrangement de phalange, c'est-àslire tant que les soldats et les rangs demeuraient serrés comme on l’a dit, il n’était pas possible ni de soutenir son effort, ni de l’enfoncer ni de la rompre. Kl il le démontre d’une manière sensible. I.es soldats romains, dit-il car c’est eux qu’il compare avec les Grecs dans l’endroit dont il s’agit) , occupent chacun, dans une bataille, trois pieds. Et , comme ils ont beaucoup de mouvement à faire, soit pour porter leurs boucliers à droite et à gauche en se défendant, soit pour frapper d’estoc et de taille avec leurs épées, on ne peut laisser entre eux moins d’intervalle que trois pieds. Ainsi chaque soldat nimain occupe six pieds , c’est-à-dire le double d’espace d’un phalangilc *, et par conséquent en a seul en tète deux du premier rang , et par conséquent aussi dix piques à soutenir , selon ce qui a été dit cidevant. Or. un seul soldat ne peut ni briser dix piques, ni les enfoncer.

C’est ce que Tite-Live * marque bien clairement en peu de mots, en décrivant comment , dans le siège d’une ville, les Romains furent repoussés par les Macédoniens. Le consul dit-

‘ On » remarqué auparavant que le phalanglle n'oceiipe que trois pieds quand il marche contre renneml , et la moitié moins quand li i'attend. Dans re dernier cas. un seui soidal romain avait vingt piques à soutenir.

• Uv. Ilb. 32.n. 17.

a a Cohortes invicem sub signis . que cuneum Macetlo- « nom (phalangem IpsI vocant). si posseol . vl pemmpea rent . cnilliebai... l'bl conferll haslas ingenlis longltua dinis pre se Macedenes nbjeclssent. veint in eooairurlam a densilalc etypeorum lesliiudlnem . Romani, pilla nea qulrlquam emissls , quum slrlniissenl giadlos , neque a congrrül propiùs . neque prœcidere basias polerani; et, a si quam incidisseul aul prcfreglssent . haslHe rragmenio

il , lit marcher ses cohortes pour enfoncer, s’il se pouvait , la jihalange des Macédoniene. Quand ceux-ci , serrés l’un contre l'autre, eurent avancé devant eux leurs longues piques, les Romains, ayant inutilement lancé leurs javelots contre les Macédoniens, que leurs boucliers extrêmement pressés couvraient comme un toit et comme une tortue: les Romains, dis-je, tirèrent leur épée : mais ils ne |>ouvaient ni en venir de près aux mains, ni couper ou briser les piques des ennemis ; et, s’ils venaient à bout d’en couper on d’en briser quelqu’une, le bois rompu de la pique tenait lieu de pointe, ' et cette haie de piques , dont le front de la phalange était armé et hérissé , subsistait ' toujours.

Paul Emile avoua que dans la bataille contre Persée ' , dernier roi de Macédoine , ce rempart d’airain et cette forêt de piques , impénétrable à SOS légions , l’avaient rempli d’étonnement et de crainte. Il ne sc souvenait point, disait-il, d’avoir jamais vu un spectacle si capable d’effrayer ; et , depuis ce temps-là , il parlait souvent de l’impression que cette terrible vue Ht sur lui , jusqu’à le faire presque désespérer de la victoire.

Il s’ensuit de tout ce qui vient d’être dit , que la phalange macédonienne était invincible; cependant l’histoire nous apprend qu(- les Macédoniens, avec leur phalange, ont été vaincus et subjugués par les Romains. Elle était invincible, répond Polybe, tant qu’elle demeurait phalange : mais c’est ce qui arrivait rarement; car, pour cela, il lui fallait un terrain plat et uni , qui eût beaucoup d’étendue , où il ne se trouvât ni arbre, ni haie, ni coupure, ni fos.sé , ni vallon , ni hauteur, ni ruisseau. Or, est-il bien ordinaire de trouver un terrain de cette sorte , qui ait quinze ou vingt stades * ou plus d’étendue? car cet espace est nécessaire pour contenir une armée entière , dont la phalange ne fait qu’une partie.

Mais supposons qu’on trouve un terrain aussi commode qu’on peut le souhaiter ( c’est toujours Polybe qui raisonne ) , de quel usage sera ce corps de troupes rangé en phalange ,

Il Ip60 aento > inter tpirula iiuegraruni hattarum . relut a vallum eiplebaL »

* Plut in Paul. Æinil. pag. 2fi5.

* Trois quarU de lieue , ou une lieue , ou plui encore.

ogie

si l'ennemi , au lieu de s’en approcher et de présenter la bataille , fait des détachements pour ravager la campagne, pour piller les villes, pour couper les convois? Que s’il accepte la bataille, le général n’a qu’à ordonner à une partie de son front , au centre , par exemple , de se laisser exprès enfoncer , et de prendre lu fuite, pour donner lieu aux phalangites de la poursuivre. En ce cas voilà la phalange rompue, et une grande ouverture qui y est faite, par laquelle les Romains ne manqueront pas d’entrer pour prendre les phalangites en flanc à droite et à gauche , pendant que ceux qui sont à la poursuite des ennemis pourront être attaqués de la même sorte.

Ce raisonnement de Polybe me parait fort clair, et en même temps fort propre à donner une Juste idée de la manière de combattre des anciens ; ce qui doit certainement entrer dans l’histoire, et en fait une partie essentielle.

On voit par là, comme M. Bossuet' le remarque après Polybe, la différence qu’il y a entre la phalange macédonienne', formée d’un gros bataillon fort épais de toutes parts et qui ne pouvait sc mouvoir que tout d’une pièce, et l’armée romaine, distinguée en petits corps , et par cette raison plus prompte et plus disposée à toute sorte de mouvements. La phalange ne peut conserver longtemps sa propriété naturelle tc’est ainsi que s’explique Polybe } , c’est-à-dire sa solidité et sa consistance, parce qu’il lui faut des lieux propres, et , pour ainsi dire, faits exprès ; et que , faute de les trouver , elle s’embarrasse elle-même , on plutêt elle se rompt par son propre mouvement: joint, qu’étant une fois enfoncée, elle ne sait plus se rallier ; au lieu que l’armée romaine, divisée en ses petits corps, profite de tous les lieux , et s’y accommode. On l’unit et on la sépare comme on veut. Elle défile ai-

* Discours sur l'Histoire nnivenelle.

* c Suurius Dleniuc miles , ordines serTSiu ; sod iiio « pbsbnx immobilis . et uuius generis ; romsna acics dis- « ÜDCÜor , ex piurlbus partibus conslans ; Taciits partienli « quicumqui opus esset , facliis Jungcntl. a (Tir. Liv. lib. 9. n. 19.)

« Eranl pieraque s}lvcstria circà, Incommoda phaUngi. « maximè Macedonum , qute . niai ubi prclongli haslls « relut vallum ante clypeos objecit (quod ut Bat . libero « rampoopusest], nulliusadmodùraunlsest.B(ld lib.31, n. 39.)

sèment, et se rassemble sans peine. Elle est propre aux détachements , aux ralliements , à toute sorte d’évolutions , qu’elle fait ou tout etitière ou en partie, selon qu’il est convenable. Enfin, elle a plus de mouvements divers, et par cotiséqucnt plus d’action et plus de force que la phalange.

C’est ce qui fit remporter à Paul Emile ' la célèbre victoire contre Persée'. 11 avait d’abord fait attaquer de front la phalange ; mais les Macédoniens , serrés les ans contre les autres , tenant à deux mains leurs piques, et présentant à l’ennemi ce rempart de fer , ne purent jamais ni être rompus , ni être entamés. Mais enfin, l’inégalité du terrain et la grande étendue du front de bataille ne permettant pas aux Macédoniens de continuer partout cette haie de boucliers et de piques, Paul Emile remarqua que la phalange était forcée de laisser des ouvertures et des intervalles. Il la fit attaquer par ces ouvertures , non plus de front et d’un commun effort , mais par troupes détachées et par différents endroits tout à la fois. Dans un moment la phalange fut rompue ; et tonte sa force, qui ne consistait que dans son union et dans l’impression qu’elle faisait toute ensemble , s’évanouit ; et ce fut là la cause du gain de la bataille.

Le même Polybe', dans le douzième livre que j’ai déjà cité , décrit en peu de mots l’ordre de bataille de la cavalerie. Il donne à un escadron huit cents chevaux , rangés pour l’ordinaire sur cent de front et sur huit de hauteur. Un tel escadron occupait par son

• PiDl. la Paul. Æmll. pag. 965 , 906. Tit. Ut. Hb. M . n. 41.

a « Sccimda teglo Immlasa diaslpavlt pbalangrm : n«|a« T nlU cvldenllor caoM vIctorlB flilt , quàm quôd inalta K paialni praella eranl , qu» fluctoantem lorblrunt prlmà. « delndà diajccerunt phalangem ; cqjus coorertaa , et ina tentls borrenlU baatia , inlolerabiles Virex sunt. Si car- « lira aggredlendo circunugere Immobilcm longllndlne ex « gravitate bastam cogaa.confuxS finie impllcanlur : xl verd « ab lalere. ant ab tergo, allquid tumullûx Increpull. a rnlns modo lurbantur. Sicut lùm adverxùx catervatim a IrruenlexBonianox, el intcrruptSinuUirarlani acte, oba vlam ire cogebantur : el Romani , quacumquè data ina lerralla exxent . Iiulnuabant ordinex xuos. Qui. si anla verxà acie In Oonlem adverxùx Inxtrnctam phalangem a concurrlxxeni... Indulfxent xe baatls, Dec conrertaia a aciem xuxtlnuixaeut. » (Tit. Liv.)

3 Ub. 12 , pag. 663.

front un stade, c'est-à-dire cent toises, sur le pied d'une toise ou six pieds par cavalier, espace qui lui était nécessaire pour faire ses évolutions et ses ralliements. Dix escadrons, qui font huit mille chevaux, occupaient dix fois autant d'espace, c’est-à-dire dix stades ou mille toises, ce qui fait à peu près une demWieue.

On peut juger, par ce qui vient d’être dit, du terrain qu'occupait une armée, suivant le nombre d’infanterie et de cavalerie dont elle était composée.

8 II. — GOUKE tECllE. SCITE DE L’BIETOIBE DE PU-

UPDD. Il Tâche eh vâih de s’empahee dee Thedhd-

PTLES.

La discorde ‘ qui tenait continuellement les Grecs dans les dispositions prochaines à une rupture ouverte, se ralluma vivement à l’occasion des Phocéens *. Ceux-ci habitaient les environs du temple de Delphes. Ils s'avisèrent de labourer des terril consacrées à Apollon , ce qui était les profaner. Aussitôt les peuples d’a- ' lenteur crièrent an sacrilège, les uns de bonne foi, les autres pour couvrir d'un pieux prétexte leur vengeance particulière. La guerre qui survint à ce sujet s’appela la gutrre merie, comme entreprise par un motif de religion, et dura dix ans. On dénonça les profanateurs aux amphictyons, qui composaient les états généraux de la Gr^e. L'affaire bien discutée, les Phocéens furent déclarés sacrilèges, et condamnés à une grosse amende.

Pbilomèle, un de leurs principaux citoyens, homme audacieux et fort accrédité , ayant prouvé par des vers d’Homère ’ qu’anciennement la souveraineté du temple de Delphes appartenait aux Phocéens, les révolte contre ce décret, les détermine à prendre les armes, et est décUité général. Il se rend aussitôt à Sparte pour engager les Lacédémoniens dans son parti. Ils étaient fort mécontents d'une sentence qu’avaient portée contre eux les amphictyons , à la sollicitation de Thébains, par laquelle ils avaient été condamnés aussi à une amende, pour s’être emparés par fraude et

• An. M. 3619; et. J.C.S5:>,

> DIod. Ilb. ta. psg tr>i33.

• liiad. lib. 2. y. 516.

par violence de la citadelle de Thèbes. Archidamus, l’un des rois de Sparte, reçut fort bien Philomèle. Il n’osa pourtant pas encore se déclarer ouvertement pour les Phocéens, mais promit de l’aider d’argent et de lui fournir secrètement des troupes; ce qu’il exécuta.

Philomèle, de retour, lève des soldats, et commence par attaquer le temple de Delphes, dont il n’eut pas de peine à se rendre maître, les habitants du pays ayant fait une faible résistance. Les Locriens, peuple voisin de Delphes, firent d’inutiles efforts contre lui, et furent battus en plusieurs rencontres. Philomèle, animé par ces premiers succès, augmente de jour en jour ses troupes, et se met en état de soutenir vigoureusement son entreprise. Il entre dans le temple, arrache des colonnes le décret des amphictyons qui condamnait les Pho oéens, bit savoir dans tout le pays qu’il n’a pas dessein de toucher aux richesses du temple , et qu’il ne songe qu’à rétablir les Phocéens dans leurs anciens droits et leurs anciens privilèges. 11 avait besoin de se fortiOer de l’autorité du dieu qui présidait à Delphes , et d’avoir pour lui une réponse favorable de l’oracle. La prêtresse refusait de lui prêter son ministère; mais, intimidée par ses menaces, elle répond que le dieu lui permet de foire tout ce qu’U voudra ; et il ne manqua pas d’en donner avis à tous les peuples voisins.

L’affaire devint fort sérieuse Les amphictyons s’étant assemblés une seconde fois, il fut résolu qu’on ferait la guerre aux Phocéens. Presque tous les peuples de la Grèce entrèrent dans cette querelle , et prirent parti pour ou contre. Les Béotiens, les Locriens, les Thessaliens, et plusieurs autres peuples voisins, se déclarèrent pour le dieu. Sparte, Athènes et quelques autres villes du Péloponnè-se se joignirent aux Phocéens. Philomèle, jusque-là, n’avait point encore touché aux trésors du temple; mais, devenu moins scrupuleux, il crut que les richesses du dieu ne pouvaient être mieux employées qu’à sa défense, car il couvrait de ce beau nom son entreprise sacrilège ; et, à la faveur de cette nouvelle ressource, ayant doublé la paye des soldats, il assembla un corjis do troupes fort considérable.

> Ao. M. 3650; «v. J. C. 35*.

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Il se donna plusieurs cumluiU, et le succès balança quelque temps entre les deux partis. On sait combien Uîs guerres de religion sont à craindre , et à quels excès un faux zèle, couvert de ce nom respectable, peut se porter. Les Thébaius, dans une rencontre, ayant fait plusieurs prisuuuiers , les condamnèrent tous à mort comme sacrilèges et excommuniés. Les Phocéens , par droit de représailles, en firent autant de leur cèté. Ceux-ci avaient remporté d'abord quelques avantages; mais, ayant été vaincus dans un grand combat, Philomèle leur chef, se voyant poussé sur une hauteur d'où il n'y avait point d'issue, après s'être longtemps défendu avec un courage invincible, se précipita la tète eu bas du haut d'un rocher, pour éviter les tourments auxquels il avait suyet de s'attendre s'il était tombé vif entre les mains des ennemis. Onomarqueson frère lui succéda, et prit le commandement des troupes.

Ce nouveau chef eut bientôt mis sur pied une nouvelle armée', la solde avantageuse qu’il proposait lui altirnnl de tous côtés des soldats, il gagna aussi, à force d’argent, plusieurs des chefs qui élnient dans l’autre parti, et les obligea Ou à se retirer, ou à agir mollement. Par ce moyen il remporta plusieurs avantages.

Dans ce mouvement général de la Grèce, armée en faveur des Phocéns ou des Thébaius, Philippe avait cru devoir demeurer neutre. Il était de la politique de ce prince ambitieux, d'ailleurs peu touché de la religion et des intérêts d’.Vpollon, mais toujours attentif aux siens, de ne prendre aucune part à une guerre où il n'y avait rien à gagner pour lui, et de profiter d’une occasion où toute la Grèce, occupée d’une grosse guerre, et devenue distraite sur ses démarches, lui laissait une entière liberté il’étendre ses frontières, et de pousser scs conquêtes sans crainte d'opposition. Il était bien aise aussi de voir les deux partis s'aUaiblir et se consumer, pour tomber ensuite sur eux avec plus de facilité et d'avantage.

Voulant s’assujettir la Thrace et assurer les conquêtes qu'il y avait déjà faites, il songea à se rendre maître de Métbonc, petite ville incapable de se soutenir par elle-même, mais qui l’inquiétait, et mettait obstacle à ses desseins,

■ Au. M. 3GSt ; av. J. C. 353.

• Au. VI. 3®l ; ar. J. C. 353. - DM. ptg. Ml.

quand elle se trouvait entre les mains des ennemis. Il en forma le siège, la prit et la rasa', c'est devant cette ville qu’il perdit un œil par une aventure fort singulière. Aster, d’Amphipolis, s’était offert à lui sur le pied d'un excellent tireur, qui ne manquait pas les oiseanx, lors même qu’ils volaient le plus vite. Philippe lui répondit : Eh bien, je rous prendrai à mon service lorsque je ferai la guerre aux étourneaux. La raillerie piqua au vif l’arbalétrict. Souvent un bon mot coûte bien cher, et ce n’est pas un petit mérite que de savoir contenir sa langue. Aster, s’étant jeté dans la place, tira contre lui une flèche où il y avait écrit, k Vceil droit de Philippe, et lui prouve cruellement qu’il savait bien tirer, car en cCTct il lui creva l’oeil droit. Philippe lui renvoya la même flèche avec cette inscription : Philippe fera pendre Aster, s’il prend la ville; et il lui tint parole.

Ln habile chirurgien’ lira la flc’che de l’ceil de Philippe avec tant d’adresse et de délicatesse, qu’il ne resta aucune trace de la plaie; et, ne pouvant lui sauver l’oeil, du moins il lui sauva la difformité', ('.e prince néanmoins, depuis , eut toujours la faiblesse de se fSclier toutes les fols qu’il échappait à quelqu’un de prononcer devant lui le mot de ryelope, on seulement le mot d'œil. On ne rougit pou^ tant guère d’un défaut honorahle. Une femme lacédémonienne pensait plus en homme, lofsque , pour consoler son fils , qu’une blessure glorieuse avait rendu boiteux , elle lui (Usait ! l'a, mon fils, lu ne saurais plus faire un pas qui ne te fasse souvenir de ta valeur.

Après la prise de Mélhone*, Philippe, toujours attentif ou à affaiblir ses ennemis par de nouvelles conquêtes, ou à s’attacber de nouveaux amis par des services importants, marcha en Thessalie, qui avait imploré son secours contre les tyrans. I..a mort d’Alexandre de Phères semblait avoir assuré la liberté du pays ; mais les frères de Thébé, sa femme, qui l’avaient massacré de concert avec elle, las d’avoir joué quelque temps le personnage de libérateurs, firent revivre sa tyrannie, et

* Suidas, voce

« Plin. Iib.7,cap.37.

> Demctr. Pheler. deElücul. cap.3.

* Dioü. pag.

«fs*»

accabléreii t lus Thcssalicns d'un nouveau joug. Lycophron, l'atné des trois frères, qui avait succédé à Alexandre, s'était fortifié de la protection des I hocéens. Onomarqne, leur chef, lui mena un gros corps de troupes , et remporta d’abord contre Philippe un avantage assez considérabie ; mais dans une seconde action, il fut entièrement vaincu, et son armée mise en déroute. Les ftiyards furent poursuivis jusqu’au bord de la mer. Plus de six mille hommes demeurèrent sur la place, du nombre desquels était Onomarque , dont le corps fut attaché à une potence ; et trois mille prisonniers qu’on avait faits furent précipités dans la mer, par ordre de Philippe, comme des sacrilèges et des ennemis de la religion. Lycophron livra la ville de Phères, et, par sa retraite, laissa la Thessalie en liberté. Par l’heureux suc- ' cès de cette expédition Philippe Se concilia pour jamais l’alTeclion des Thcs.saliens , dont ' l’cxcelIcntc cavalerie, jointe à la phalange ma- ' cédotiienne, eut depuis tant de part à ses vic- ' toires et à celles de son fils.

I Phaylle, qui avait succédé à son frère Ono- I marque , trouvant les mêmes ressources que I lui dans les richesses immenses du temple, leva une armée nombreuse; et, soutenu par les troupes des Lacédémuriieus, des Athéniens, et des autres alliés, qu’il payait grassement, il passa dans la Béotie , et attaqua les Thébains. Les avantages et les pertes furent longtemps balancés de part et d’éutre ; mais enfin Phaylle, saisi d’une maladie subite et violente , après avoir souffert de. cruels tourments, finit sa vie d’une manière digne de ses impiétés et de ses sacrilèges. On mit à sa place Phalécus, fils d’Onomarque, encore tout jeune; et on lui donna pour conseil Mnaséas, qui avait beaucoup d’expérience , et était fort attaclié à sa famille.

Le nouveau chef, marchant sur les traces de ses prédécesseurs, pilla comme eux le temple, et enrichit tous ses amis. Les Phocéens ouvrirent enfin les yeux, et nommèrent des commissaires pour faire rendre compte à tous ceux qui avaient touché les deniers publics. Phalécus fut déposé , et il sc trouva, par l’cnipiètc exacte que l’on fit, que, depuis le commencement de la guerre, on avait tiré du tem-

ple plus de dix mille talents', c’est-Â-dire plus de trente millions de notre monnaie.

Philippe, après avoir délivré la Thessalie", songea à porter ses armes dans la Phocide. Voici la première tetdative qu’il fait pour mettre le pied dans la Grèce , et pour entrer dans les affaires générales des Grecs, dont les rois de Macédoine avaient toujours été exclus comme étrangers. Datis ce dessein, sous prétexte de passer en Phocide, et d’y aller punir les Phocéens sacrilèges, il marche vers les Thermopyles pour s’emparer d’un passage qui lui donnait une entrée libre dans la Grèce, et surtout dans l’Attique. Les Athéniens, au bruit de cette marche , qui pouvait avoir d’étranges suites et pour eux et pour toute la Grèce, accoururent aux Tlicrmopylcs , et se saisirent h propos de ce passage important, que Philippe n’osa pas même entreprendre de forcer ; ainsi il fut obligé de retourner en Macédoine.

$111. — DÉJfOSTUÈ?rB , A I.'OCCASIO?< DE L'eüTItEEllltK DE PniuPPE srn liisTbfrmopvles. hara?(uub les ATRé?(IKRi, ET LES A2IIM8 CONTRE CE RBINCB. 1l R&T PEU ÉCOtTÉ. Ol.VNTIlB. A LA VEILLE D ÊTRE ABSIÊ'* GÉB PAR PUILJPPE. IMPLORE LESECOtUS ÜEB ATMÉ- RIENS. DÈMOSTURNBTACUB, PAR SES UARANGL'EB, DR I.RS tirer DR LEUR ASSOUPISSEMENT. Il.S R ENVOIENT QUE DE FAIBLES SECOURS. PuiLtPPE ENFIN SE REND MAITRE DF. LA PLACE.

Comme la suite va nous montrer Philippe aux prises avec les Athéniens, et que, par les vives exhortations et les sages conseils de Deniosthène, ils deviendront ses plus grands ennemis et les plus puissants obstacles à ses desseins ambitieux , il ne parait pas hors de propos, avant que d'entrer en matière, de tracer un portrait abrégé de l’état présent d’Athènes et de la disposition actuelle de ses citoyens.

11 ne faut pas juger du caractère des Athéniens dans le temps dont nous parlons, par celui de leurs ancêtres du temps des batailles de Marathon et de Salamine, de la vertu desquels ils avaient extrêmement dégénéré. Ce n’étaient plus les mêmes hommes , ni les

> Environ 57 500 onorr.E. B.

■ An. M. 3052; av. J. C. 3M

<»«f> lo9

mêmes maximes , ni les mêmes mœurs. On n'y voyait plus le même zèle pour le bien public, la même application aux affaires, le même courage pour essuyer les fatigues de la guerre sur terre et sur mer, le même soin de ménager les finances, la même docilité pour les conseils salutaires , le même discernement dans le choix des généraux d'armée et des magistrats à qui ils rnnfiaient l'administration de l'état. A ces dispositions si utiles et si glorieuses avaient succédé l'amour du repus , la nonchalance pour les affaires publiques , l'aversion des travaux militaires dont ils SC déchargeaient sur des troupes mercenaires, la dissipation du trésor public en jeux et en spectacles , le goût pour les flatteries de leurs orateurs , et la malheureuse facilité d'accorder les charges à la brigue et à la cabale, tous avant-coureurs ordinaires de la ruine des états. Voilà ce qu’était Athènes, lorsque le roi de Macédoine commença à attaquer la Grèce.

Mous avons vu que Philippe', après plusieurs conquêtes, avait fait une tentative inutile pour s'avancer jusque dans la Phocide, parce que les Athéniens , justement alarmés du péril qui les menaçait, lui avaient fermé le passage des Thermopyles. Démosthène ', profitant d’une si favorable disposition, monte sur la tribune aux harangues , pour tracer à leur yeux une vive image du danger prochain dont les menace l'ambition démesurée de Philippe, et pour les convaincre de l'absolue nécessité qu’elle leur impose d’user des plus promptes précautions. Ur, comme le succès de ses armes et la rapidité de ses progrès répandaient dans Athènes une espèce de terreur fort approchante du désespoir, l’orateur, par un artifice merveilleux , s'attache d'abord à reletver les courages abattus , et rejette uniquement sur leur mollesse et sur leur nonchalance la cause de leurs désastres ; car, si jusque-là ils s'étalent acquitté-s exactement de leur devoir, et que , malgré toute leur activité et tous leurs efforts , Philippe l'eût emporté sur eux , il ne leur resterait plus en effet de ressource ni d'espérance. Mais , et dans ce discours-ci, et dans ceux qui suivront, Démos-

■ An. U. 3052 ; >v. J. C. 152.

* Dftnv>tb. 1. rbilipp

thène ins'istc fortement sur cette réflexion, que la négligence des Athéniens est l'unique ctiae de l’agrandissement de Philippe , et que c’est elle qui le rend hardi , entreprenant , et plein d'une insolente fierté , qui va jusqu'à insulter aux Athéniens.

« Voyez, leur dit Démosthène en pariant de « Philippe, à quel point monte l'arrogance du » personnage, qui ne vous donne point lechoii « ou de l'action, ou du repos , mais qui use de Il menaces, et, selon le bruit commun, tient ■ les discours les plus insolents ; et , non coo- « tent de ses premières conquêtes, incapablis « de le satisfaire , il se porte chaque jour i U quelque nouvelle entreprise. Vous atlendei « peut-être que quelque nécessité vous force « d'agir. En est-il une plus grande pour des U hommes libres que la honte et l'infamie? Il Voulez-vous donc vous promener éternelle- Il ment dans la pbee publique en vous de- ■I mandant les uns aux autres : Dit-on qurl- II que chose de nouveau ? Eh ! quoi de pim Il nouveau qu'un homme de Macédoine, vain- « queur des Athéniens , et souverain arbitre Il de la Grèce’f Philippe est mort, dit l'an. « A'on, il n'est que malade , répond l’autre '. Il Mort ou malade , que vous importe , Athé- « iiiens? A peine le ciel vous en aurait-il dcli- II vrés , qu’à vous comporter de la sorte vois « vous feriez bien vite vous-mêmes un autre Il Philippe ; puisque celui-ci doit scs accrois- « sements bien moins à sa force qu’à votre « indolence. »

Démosthène ne s’en tint pas à de simples remontrances, ni à des avis généraux , il proposa un projet qui lui paraissait propre i arrêter les entreprises de Philippe. Il demande aux Athéniens, en premier lieu, qu’ils arment une flotte de cinquante galères, et qu'ils prennent une ferme résolution de les monter euxmêmes. Il veut qu’on y ajoute dix galères légèrement armées , pour servir d’escorte aux convois de la flotte et aux vaisseaux de transport. Quant à ce qui regarde les troupes , an lieu que de son temps le général élu par la faction la plus puissante ne formait l'armée que d'un assemblage confus d’étrangers et de mercenaires qui servaient mal , il demande quon

• Là llruurc qu'il •vilt reçue à UeituMie iwir don°< Heu à Ions en bruUi.

li'ïve seulement deux mille hommes de troupes choisies, dont il yen aura cinq cents Athéniens, et le reste tiré des alliés , avec deux cents cavaliers, dont cinquante aussi seront Athéniens.

L’entretien de ce petit corps d’armée pour ce qui regarde seulement les munitions de bouche et la subsistance des troupes, indépendamment de leur solde , ne devait coûter par au guère plus de quatre-vingt-dix talents' ( qnatre-vingts^ii mille ccus ) , savoir ; quarante talents pour dix galères d’escorte, à raison de vingt mines* (mille livres) par mois pour chaque galère : autres quarante talents pour les deux mille hommes de pied , à dix dragmes* (cinq livres) par mois pour chaque fantassin ; lesquelles cinq livres par mois font un peu plus de trois sous et un liard par jour * : enfin douze talents pour les deux cents chevaux , à trente dragmes * quinze livres) par mois pour chaque homme de cheval ; lesquelles quinze livres par mois font dix sous par jour. J’entre dans ce détail exprès pour faire conuaitre sur quel pied pour lors on faisait la dépense de la guerre. Démosthéne ajoute que, si quelqu’un s’imagine que les seules munitions de bouche ne soient pas une grande avance, il n’en juge pas sainement : car il est persuadé que, pourvu que les troupes ne manquent point de provisions, la guerre leur fournira tout le reste; etqoe, sans faire le moindre tort ni aux Grecs, ni aux alliés, elles trouveront â se payer de leur solde entière.

Coutme on pouvait s’étonner qu’il se restreignit à un si petit nombre de troupes, il en rend raison : c’est que l’état présent de la république ne permet pas aux Athéniens d'opposer à Philippe des forces capables de l’attaquer en rase campagne, mais qu’ils doivent nécessairement se i^uire à de simples courses. Ainsi son dessein est que ce petit corps d’armée voltige sans relâche vers les frontières de la Macédoine, et y tienne en respect l’ennemi , l’observe, le harcèle et le serre de près, afin qu’il ne concerte pas librement scs entreprises , et

> Le uleni valall mille Seat. = 5tî SOO Fr. E. B.

• 1 917 fr. E. B.

* 9 fr. cent E. B.

V 39 eenlimes. E. B.

> 98 fr. 7&ccDt . nui roDl95 ccni. ptr Jour. E. B-

n'éiecute pas â son aise tout ce qu’il voudra tenter.

On ne sait pas quel fut le succès de cette harangue. Il y a beaucoup d’apparence que les Athéniens, qui n’étaient point attaqués personnellement, s’endormirent, par la nonchalance qui leur était naturelle, sur les progrès de Philippe. Les divisions de la Grèce lui étaient fort favorables. Athènes et Lacédémone, d’un côté, ne songeaient qu’â humilier Thèbes leur rivale : de l’autre , les Thessaliens pour se délivrer dé leurs tyrans , les Thébains pour se maintenir la supériorité que les batailles de Leuctres et de Mantinéc leur avaient acquise, se dévouaient absolument â Philippe, et , sans le vouloir, l’aidaient à forger leurs chaînes.

Pliilippe, en liabile politique, sut bien profiter de toutes ci^s dissensions. Ce roi , pour la sûreté de ses frontières, n’avait rien plus â cœur que de s’étendre vers la Thrace ; et il ne le pouvait guère qu’aux dépens d’Athènes, qui , depuis la défaite de Xerxès, avait en ce pays-dà plusieurs colonies, outre divers états allife ou tributaires.

Olynitie, ville de Thrace dans la péninsule de Palléne, était une de ces colonies. Elle avait eu de grands démêlés avec Amyntas, père de Pliilippe : elle avait même traversé ce dernier â son avènement â la onvunne. Cependant comme il était encore »ùal affermi sur son trône , il usa d’abord de dissimulation , et rechercha l’idliancedesOlynthiens, âqni , quelque temps après, il céda Potidée, place importante , qu’il avait conquise avec eux et pour eux sur les Athéniens. Quand il se vit en état de faire éclore son dessein, fl prit ses mesures pour former le siège d*Olynthe. Les Olyi^ thiens , du plus loin qu’ils entendirent gronder l'orage , recoururent aux Athéniens , et soflicitèrent l’eiitôi d’un prompt secours. L’alTaire fut discutée dans rassemblée du peuple. L’importance de la délibération augmenta le concours des orateurs dans la t ribune. Ils y montèrent chacun â leur tour , et leur tour venait plus tôt on plus tard selon leur âge. Démosthène, qui n’avait que trente-quatre ans, ne parla qu’après que scs anciens eurent longtemps agité la matière.

Dans ce discours ' , l’orateur, pour mieux

< 2 Olynlh

^ 154 .fil*.

aller à scs fins, épouvante et rassure ultenialivcment les Alliéniens' . Pourccla, il représente l’Iiilippe sous (leux faces fort dilTérciites. I)’un cété, c'est un amtiitieux ()ue l'empire du monde entier ne rassasierait pas; un superbe, (jui regarde tous les liomnn's , et même ses alliés , comme autant de sujets ou d'esclaves , et ((ui par cette raison s'irrite de l'obéissance trop lente comme de la révolte déclarée ; un polili- (|ue vipilant , ()ui , toujours attentif à se prévaloir des imprudences et des fautes d'autrui , saisit avkU'inent les conjonctures avantageuses; un guerrier infatigable, que son activité multiplie , et (pii supporte continuellement les plus rudes travaux, sans connaître ni moments (le repos, ni dilférencTS de saisons; un héros intrépiib?, qui s'élance nu travers des obstacles, et se précipite au milieu d(*s hasards; un corrupteur, qui, la bourse é la main, marchande, tralique, achéle, K ne met pas moins en œuvre l'or qm; le fer; un prince, heureux, h qui la fortune prodigue ses faveurs, et pour qui elle parait avoir oublié son inconstance. Mais, d’un autre côté, ce m(’'me Philippe est un imprudent, qui mesure ses vastes projets, non é ses forces, mais à son ambition seule ; un téméraire, qui |)ar s('s attentats creuse lui-méme le lomlieau de sa propre grandeur , et ouvre devant lui d(>s précipices oii il ne faut que le pousser; un fourbe, dont la puissance ne porte que sur les plus ruineux de tous les fondements , la mauvaise foi et la scélératesse; un usurpateur, haï universellement au dehors , qui a souievé tous les peuples contre lui en foulant aux pieds tous les lois humaines et div ines ; un tyran, dé'ti'sté jusque dans le s('in de scs états, où, par l'infamie de si>s nucursetpar scs autres vices, il a lassé la patience de ses capitaines , de ses soldats, et généralement de tous ses sujets ; enlin un parjure et un impie , que le ciel n’abhorre pas moins que la terre , et (juc les dieux

* La liariuigitc que UpRiosthèm* |»roiiojiça |KMir lors est sompU^p ordinaireinent pour la srronde des trois 01} iw Ihirnnesqui regardent le même sujet. lilais M. de Tour-> rril , fondé prlncipalrmenl sur l'aolorUé de Denys d'Ilaii- «urnasse [Kpist.ad Amm.. lum. VI, pag. 725, ed. /?etiA.]. qui doit rire ici d'un grand poids , dérange Tordre corn' munémem suiti des harangues de Démosibène . et place celle-ci a b tète de> Olynihieones. Quoique je suive son KtitWnent , Je citerai les harangues selon Tordre où elles sont Impiimées.

vont frapper pur la main de quiconque voudra servir leur courroux et seconder leur vengeance.

Voilà le double portrait de riiilippc que trace M. de Tourreil , en réunissant tous les traits répandus dans la harangue de Üémosthèiic dont il s’agit ; par où l'on voit avec quelle liherté on jiarlait à Athènes contre un prince si puissant.

Notre orateur, après avoir ainsi représenté Philippe , tantôt comme redoutable , tantôt comme aisé à vaincre, conclut que l’unique et sûr moyen d’abattre un tel ennemi, c'est de réformer les abus nouveaux, de rappeler l'ancien ordre, de pacifier les dissensions domestiques , et d'étoulfer les cabales incessamment renaissantes ; en sorte que tout se réunisse au seul priint de l’intérêt public, et qu’à frais communs, cbarun, selon ses talents et ses facultés, concoure à la destruction de l'ennemi commun.

Demade ', corrompu par l’or de Philippe, combattit fortement, mais inutilement, l'avlsde Démosibène. On envoya , sons 1a conduite du général Charés , trente galères et deux mille hommes nu secours d(>s Olynthiens , qui daas ce besoin pressant, où toute la Grèce généralement était intéressé-e, ne purent rien obtenir que de la seule république d’Athènes.

Ce secours’ n’interrompit ni les dessvdmui les progrès de Philippe. Il marche en Chalcidr. s’empare de plusieurs places, emporte et rase la fortcnvsse (leGire, et jette l’épouvante dans toute la contri-e. Olynihe alors, serré*e de plu‘ près, et menacée desdeniiers malheurs, envoya aux Athéniens une seconde ambassade, et sollicila de nouveaux secours. Démosthène appuie fortement la demande, et prouve qu’autant [Mir honneur que par intérêt les Athéniens j doivent avoir égard. C’est ce qui fait le sujet de l’olynlhienne comptée ordinairement U troisième.

1,'oratcur, toujours animé d’un zèle vif et ardent pour la sûreté et la gloire de sa patrie, lèche d’intimider les .Athéniens par la vue des maux qui les menacent , leur montrant un avenir terrible pour eux , s’ils persévèrent dans

> Suid. la voce

• .Vu. XI. 30jj; tr. J. C 3Itt.

4»^ liJiJ <1^

leur nonchaltoce. Car, si Philippe se rend mat tre d'OIynlhe, il ne manquera pas, après cette entreprise, de veuiir tomber sur AUièncs avec toutes ses forces.

Le principal embarras roulait sur le moyen de fournir il la dépense nécessaire pour secourir les Olynthiens , parce que les fonds de In caisse militaire étaient divertis ailleurs, et employés à la célébration des jeux publics.

Quand les Athéniens, à la fin de la guerre d'Egine, eurent fait une paix de trente ans avec les Lacédémoniens, ils résolurent de mettre en résen'c dans leur trésor mille talents ' chaque année, avec défense, sur peiné de la lie, qu’on parlât jamais d’y toucher, A moins qu’il ne s’agit de repoiLsser les ennemis qui tenteraient d’envahir l’Altique. Cette loi s’obsena d’abord avec toute la ferveur qu'on a pour les nouveaux règlemeuLs. Périclés ensuite, dans le Jesst'in de faire sa cour au peuple , proposa (Le lui distribuer, en temps de pair, les mille talents, et de le défrayer par là aux speclnclr^ en donnant â ehaque citoyenr deux oboles *, sauf à reprendre (a‘ fonds en I temps de guerre. La proposition fut ngri'i's’ et I la restriction aussi. Mais, comme tout relâclii'- I ment dégénère tôt ou tard en licenc(', on prit I un tel goût à cette distribution , appelée |iar Di'madc une glu où les ciloyetis allaient se I prendre, qu’ils ne voulurent plus iiu’on la I ri lranchèl en aucun cas. L’abus fut poussé â I un tel point, qu’Eubule, un des principaux I clicfs de la faction opposée à Déinostliène , lit défendre, sous peine de mort, qu’on proposât,de rendre à la guerre ce que l’ériclt^s aiait prêté aux jeux et aux plaisirs ; on punit même Apollodore pour avoir ouvert et appuyé l'avis contraire.

' Cette folle dissipation eut d’étranges suites. On ne pouvait la réparer que par des impositions, dont l’inégalité purement arbitraire perpétuait de vives querelles, et mettait dans les préparatifs de guerre une lenteur quL sans épargner la dépense , en ruinait tout le fruit. I Comme les artisans et les gens de marine, qui

j composaient plus des deux tiers du peuple d’A-

■ Mille talents . on 5 750 MO tr. E. B.

V f.ea jeux , outre h» deux obolex qu'on distribuait à 'bacun des asslstunls , eolraluaienl beaucoup d'autrci dél«•nle^.

thènes, ne contribuaient point de leur bien, et n’avaient qu’à payer de leur personne, le poids des taxes tombait uniqnement sur les riches. Ceux-ci ne manquaient pas de murmurer, et de reprocher aux autres que les deniers publics se consumaient en fêtes , en comédies, et en superfluités semblables. Le peuple, qui se sentait le maître , se mettait |ieu en peine de leurs plaintes, et n’était pas d'humeur à prendre sur ses plaisirs de quoi soulager des gens qui possédaient, à son exclusion, les emplois et les dignités ; d’ailleurs il s’agissait de la v'ie, si l’on osait seulement prendre sur soi de lui en faire la |>niposition d’une manière sérieuse et dans les formes.

Üémosthène hasarda , à deux différentes reprises, d’entamer cette matière ; mais il le fit avec beaucoup d’art et de circonspection. Après avoir démontré rindispcnsableuécessité ou l'on est de mettre sur pied une armée- pour arrêter les entreprises de Philippe, il laisse entrevoir qu’il n’y a point d’autre fonds pour lever et entretenir ces troupes , que celui qui était destiné aux distributions du théâtre. 11 deaoonde qu’on nomme des commissaires, non pour établir de nouvelles lois, il n’y en avait déjà que trop, mais pour examiner et abolir celItTi qui se trouveraient contraires au bien de la république. Il n’encourait pas b peine capfo taie portée par ces lois, parce qu’il n’en demandait pas actuellement l’abolition , mais qu'on nommât des commissaires pour en faire l'examen. Il laissait seulement entrevoir la nécessité qu’il y avait d'abolir une loi qui faisait gémir les plus zélés citoyens, et les réduisait à l’altemative, ou de se perdre eux-mêmes par un conseil fidèle et courageux , ou de laisser périr leur patrie par un silence timide et prévaricateur.

Il parait que ces remontrances n’eurent pas le succès qu’elles méritaient, puisque, dans l’olynthienne suivante, qui dans l’arrangement, ordinaire est la première, l’orateur se vit obligé de revenir encore à la charge sur la dissipation des deniers militaires. Olynthe, vivement pressée par Philippe, et jusqu'alors mal secourue par la milice vénale d’Alhènes, demanda, par une troisième ambassade , des troupes composées, non de mercenaires et d’étrangers comme auparavant, mais de vrais

li$C

Athéniens, animés d’une sincère ardeur pour l’intérét et de leur propre gloire et de la cause commune. Sur les vives instances de Démosthéne, les Athéniens envoyèrent une seconde fois Charés avec un secours de dix-sept galères, de deux raille hommes de pied , et de trois cents cavaliers, tous citoyens d’Athènes, tels qu’OIynthe le désirait.

Phiiippe, l’année suivante, s’empara d’Olynthe'. Le secours et les elTorts d’Athènes ne purent la défendre contre ses ennemis domestiques ; car deux de ses citoyens, Euthycrate et Lasthène, qui étaient les premiers de la ville, et actuellement en charge, la trahirent. Ainsi il entra par la brèche que ses largesses avaient faite. Il saccage celte malheureuse ville, enchaîne une partie des habitants, vend l’autre , et ne distingue les traîtres que par le souverain mépris qu’il leur témoigne. Philippe aimait la trahison, et n'aimait pas les traîtres*. Et quelle foi peut -on avoir à des gens qui en manquent pour leur patrie? Tout» jusqu’au simple soldat de l’armée macédonienne , fit honte à Euthycrate et à Lasthène de leur perfidie. Ils en demandèrent justice à Philippe, qui les paya de cette ironie, plus sanglante que l’injure même : .Ye prenez pas garde à ce que disent des hommes grossiers , qui nomment chaque chose pir son nom.

La prise de cette ville lui causa une grande joie. C’était une des places les plus importantes pour lui, et dont les forces pouvaient le plus balancer sa puissance. Elle avait’, quelques années auparavant, résisté pendant un assez long temps aux forces de la Macédoine et de Lacédânone jointes ensemble ; et Philippe l'avait enlevée presque sans aucune résistance , ou du moins sans beaucoup de perte.

Il donna des spectacles, et fit célébrer des jeux publics avec une magnificence extraordinaire. Il les accompagna de repas et de festins où il se rendait populaire, et comblait tous les conviés de présents et de marques d’aimitiés.

' • An. M. jeôs ; ar. J. C. 3l8.-Diod. Nb. 16. pig. 450-

• Plut. In Apopblhcg. pag. 178.

> DM. Ilb. IS.pag. 3tl.

8 tV. — Pbilippe se déclaee poue ceux de TbIib

COETEE LES PnOCtEES , ET COMBEECE AIES! APln DEB PAET A LA CCEkEE SACKÉE. IL EEDOET LEf ATHtEIEEE PAE CEE PACE9E PAIX ET DE PArUO PEOBEaSES. BALfiEÉ LEI REBOETEAECES DE DÈEOI- TBkEB. Il E'ebPAEB des THEEBOPVLEE , EÉDCIT U1 PuOCiEES, ET TBEBIEE LA qCBEEE SACEÉE. Il ESI ADMIS DAE8 LE COE8E1L AMPUICTTOEIQCE.

Les 'Tbébains', hors d'état de terminer pir eux -mêmes la guerre qu’ils soutenaient depuis longtemps contre les Phocéens, eurent recours à Philippe. Jusqu’ici , comme noui l’avons déjà remarqué, il avait gardé une espèce de neutralité par rapport à la guerre sacrée, et il semblait attendre , pour se déclarer , que les deux partis se fussent mutuellement alTaiblis par la longueur d’une guerre qui les épuisait égale .lient. LesThébains pour lors avaient beaucoup rabattu de cette fierté et de ces ambitieuses prétentions que leur avaient inspirées les victoires d’Epaminondas. Aussitôt doue qu’ils recherchèrent l'alliance de Philippe, ce prince résolut d’épouser la querelle de cette république contre les Phocéens. Il n’avait point perdu de vue le projet qu’il avait formé de se ménoger une entrée dans la Grèce pour y dominer. Pour faire réussir son dessein, il devait se déclarer pour l’un des deux partis qui partageaient alors toute la Grèce , ou pour celui des Thébains, ou pour celui des Athéniens et des Spartiates. II n’était pas as scz insensé pour se flatter que ce dernier parti voulût contribuer à l’introdnire dans la Grèce. Il ne lui restait donc qu’à embrasser le parti des Thébains, qui venaient d’eux-mêmes s'offrir à lui, et à qui sa puissance devenait nécessaire pour SC soutenir dans la décadence de leurs affaires. Il n’hésita donc point 1 se déclarer pour eux. Mais, pour donner une couleur avantageuse à ses armes , outre la reconnaissance dont il affectait de se piquer pour Thèbes, où il avait été élevé, il prétendait se faire honnéur de son zèle pour le dieu outragé , et était biim aise de se faire la réputation d’un prince religieux, qui embrassait vivement les intérêts du dieu et du temple de Delphes, afin de s’attirer par là l’estime et l’amitié des Grecs. Les politiques font usage de tout, et cherchent à couvrir les entreprises * a\d. m. 36*)7 ; av. J» (I* UI7.

■ les plus îiijDStcs du voile de la probité , et quclquefuis même de la religion, quoique souvent, ' dans le fond, ils ne fassent aucun cas ni de J l’une ni de l'autre.

t Philippe n'avait rien plus à cœur que de s'assurer desThcrmophyles qui lui ouvraient un passage dans la (jrèce, de s'approprier tout r l’honneur de la guerre sacrée, de paraître y I avoir tranclié en maître, et de présider cnOn I aux jeux pytliiques. Il voulait porter du sc- I cours aux Thébains, et par leur moyen se rens dre maître de la Phocidc ; mais, pour mettre r en exécution cette double vue, il fallait en dérober la connaissance aux Athéniens, qui i étaient actuellement déclarés contre ’l'lièbes, .1 et qui depuis longtemps étaient alliés di^s Pho- « céens. Il s'agissait donc de leur faire prendre )i le change, en leur montrant un autre objet ; et f c’est à quoi la politique de Philippe réussit I merveilleusement.

f Les Athéniens, qui commentaient à se las^ t ser d'une guerre qui leur était fort onéreuse 1^ et peu utile, avaient chargé Ctésiphon et Phry- ^ non de sonder les intentions de Philippe, et de >1 le pressentir sur la pais, ils rapportèrent que g Philippe ne s'en éloignait pas, et témoignait t même beaucoup de bonne volonté pour la réf publique. Sur quoi l'on résolut d'envoyer une I ambassade solennelle pour s'instruire de la véy rité plus à fond, et pour avoir les derniers éclaircissements que demandait une semblable J négociation. Eschine et Uémosthène furent I du nombre des dix ambassadeurs, i|ui en ra- , menèrent trois de Philippe, Antipater, Par- ( ménion, Eurylochus. Tout dix s'acquittèrent ) fidèlement de leur commission, et en rendirent I un fort bon compte. On les renvoie aussitét , avec un plein pouvoir de conclure la paix, et de la cimenter par la religion des serments. Alors Démosthéne, qui dans la première ambassade avait nmeontré en Macédoine quelques Athéniens prisonniers, et leur avait promis qu’il reviendrait k» racheter à ses dépens, se met en devoir de tenir sa parole, et conseille cependant à ses collègu(*s de s'embarquer au plus tét, coiniiie la république l’avait ordonné, pour aller incessamment chercher Philippe partout où il serait. Ceux-ci, ioin de (aire la

diligence qu'on leur a recommandée, marchent à pas d’ambassadeurs, vont par terre en Macédoine, s’y arrêtent trois mois entiers, et donnent le temps à Philippe de prendre encore plusieurs places sur les Athéniens dans In Thrace. Enfin, s’étant abouchés avec le roi de Macédoine, ils conviennent avec lui des conditions de la paix. Celui-ci, content de les avoir endormis par un projet de traité, en dilTérait de jour en jour la ratification. Il avait trouvé le moyen de corrompre à force de présents tous les ambassadeurs, à l’exception de üémosthène, qui, se trouvant seul, s'opposait en vain à ses collègues.

Cependant Philippe faisait toujours avancer ses troupes. Étant arrivé à Phères en Thessa- He, il ratifie enfin le traité de paix, où il refuse de comprendre les Phocé-ens. Quand on eut appris à Athènes que Philippe avait signé le traité, cette nouvelle y répandit beaucoup de joie, surtout parmi les personnes qui avaient de l’éloignement pour la guerre et qui en redoutaient les suites. Isocrate était de ce nombre *. C’était un citoyen zélé pour le bien public, et plein de bonnes intentions. La faiblesse de sa voix, jointe à une timidité naturelle, l'avait empêché de se produire en public, et de monter, comme les autres, sur la tribune aux harangues. Il avait ouvert à Athènes une école où II donnait des leçons sur la rhétorique et formait les jeunes gens à l’éloquence; et il le faisait avec un grand succès et une grande réputation. Il n’avait pas néanmoins renoncé entièrement au soin des affaires publiques ; et le service que les autres rendaient de vive voix à la patrie dans les assemblées, il tâchait de le lui rendre par des écrits où il exposait scs sentiments ; et ces écrits devenaient bientêt publics, et étaient lus avec beaucoup d’empressement.

Dans l'occasion dont il s’agit, il en fit un assez long, qu’il adressa à Philippe, avec qui il était en liaison, mais de la manière qui convient à un bon et fidèle citoyen. 11 était alors fort âgé, et avait au moins quatrc-vingt-liuit ans. Le but de ce discours est d’exhorter Philippe â profiter de la paix qu’il venait de conclure pour concilier entre eux tous les peuples

•qU

< Demo.'^lb. Oral, de fal4 l.egnik>iie.

< Isocr Oral ad PblUp.

lie In Grèce, et à porter ensuite la guerre contre le roi des Perses. Il s’agissait de faire entrer dans ce plan quatre silles, dont toutes les autres alors dépendaient ; savoir, Athènes, Sparte, Thèbes, Argos. Il avoue que, si Sparte ou Athènes étaient dominantes comme autrefois, il n’aurait garde de faire une telle proposition, qui ne serait point certainement de leur goût, et que la fierté de ces deux républiques, nourrie et augmentée par d’heureux succès, rejetterait avec hauteur. Mais maintenant que les plus puissantes villes de la Grèce, fatiguées et épuisées par de longuis guerres , et humiliées chacune à leur tour par oes revers fâcheux, ont un intérêt égal à poser les armes et à vivre en paix, selon l’exemple qu’Athènes avait commencé â leur en donner, c’est l’occasion du monde la plus favorable à Philippe de concilier ensemble toutes les villes de la Grèce.

S’il avait le bonheur de réussir dans un tel projet, un ^ccés si glorieux et si avantageux l’élèverait au-dessus de tout ce qu’il y a eu jusqu’ici de plus grand dans la Grèce. Mais le dessein et le projet seul, quand il n’aurait pas tout l’etret qu'il en peut attendre, lui attirerait infailliblement l’estime , l'affection et la confiance de tous les peuples de la Grèce, avantages infiniment préférables à toutes les prises de villes et à toutes les conquêtes dont il pourrait se flatter.

Il est vrai que plusieurs personnes, prévenues contre Philippe, le représentent et le décrient comme un prince artificieux qui couvre sa marche sons des prétextes plausibles, mais qui , dans le fond , n’a d’autre vue que d'opprimer la Grèce et de s’en rendre raatlre. Isocrate , soit trop facile crédulité , soit désir de gagner Philippe , suppose que des bruits si injurieux Il ont aucun fondement, n’étant pas vraisemblable qu’un prince qui fait gloire de descendre d’Hercule, le libérateur de la Grèce, songeât à l’envahir et â s’en rendre le tyran. Mais ce sont ces bruits-IA mêmes, si capables de noircir son nom et de ternir toute sa gloire, qui doivent l’engager à en démontrer la fans^ seté aux yeux de toute la Grèce par des preuves non suspectes , en laissant et maintenant chaque ville dans la possession de ses lois et de sa liberté , en écartant avec soin tout sonpçon

de partialité, en n’épousant point les inlértii d un peuple contre un autre, en s’alliranlb confiance de tous par un noble désintéresse ment et par un amour inaltérable de la justice enfin en n’arobtiionnant que la qualité de m! cificateur de la Grèce, titre infiniment plui glorieux que celui de vainqueur et de connné. rant. ‘

C’est dans les étals du roi de Perse qu’il doit aller chercher et mériter ces derniers liirts, la conquête lui en est ouverte cl assurée , s'il vient à bout de pacifier la Grèce. Il doit se snovenir qu’Agésilas, avec les seules troupes de -Sparte, fit tremhhsr le trrtne persan, et l’aurait certainement renversé , sans les divisions domestiques de la Grèce qui l’y rappelèrent, b victoire signalée des Dix-Mille, sous Cléarque, et leur retraite triomphante à la vue d’une armée innombrable » marquent ce qu'on doit attendre des Macédoniens et des Grecs réunis ensi-mble, et commandés par Philippe, contre un prince inférieur en tout à celui que Cvras allait attaquer.

Isocrate finit en témoignant qn’il parait que lesdieux n’ont accordé ju.squ’ici à Philippe tant d heurenx succès que pour le mettre en éut de former et d’exécuter la glorieuse entreprise dont il lui trace le plan. Il réduit ses avis i trois points : gouverner son propre empire arec sagesse et justice , pacifier les peuples voisins et la Grèce entière sans y rien prétendre pour SOI, porter ensuite ses armes victorieuses dans un pays ennemi de tout temps des Grecs, et qui avait souvent juré leur perte. Il fant ’l’,ivouer, voilà un plan bien magnifique, el bien digne d’un grand prince; mais Isocrate ronnaissait mal Philippe, s’il l’en rroyait capable. Il n avait ni l’équité, ni la modération, ni le désintéressement que demandait un tel projet. Il songeait réellement à passer dans la Perse, et sentait bien qu’auparavani il fallait s’assure^ de la Grèce ; mais c’était par In force, el non par des bienfaits , qn’il voulait s’en assurer. Il ne songeait point i gagner les peuples ni à les imrsuader, mais à les abattre et à les dompter. Comme , de son côté , il ne faisait aucun cas des alliances et des traités, il mesurait les autres sur lui-méme. et voulait les retenir par des liens plus forU selon lui, que ceux de l’amilié, de la reconnaissance et de la bonne foi.

^ liW 41^

Démo^lh£ne, qui était plus nu Tait des afl'aires qu’Isocrate, jugeait plus sainement aussi (les (iispositioua de Philippe. A son retour de l'ambassade, il déclare nettement qu'il n'npprouve ni les discours ni la conduite ilu roi de Macédoine, et qu’on a tout à craindre de sa part. Eschinc, au contraire, qui était entièrement gagné , assure qu'il n'a remarqué dans les promesses et dans le procédé de ce prince que candeur et bonne foi. Il avait promis que l’on repcuph‘rait Thespies et Platée malgré l’opposition des Tliébains; qu’en ras (pi'il parvît>t à subjuguer les Phocéens, il les conserverait , et ne leur ferait aucun mauvais traitement ; qu’il rétablirait l’ordre dans Thék's ; qu’Oropc demeurerait en propre auv .\thè'niens; et que, pour équivalent d'Aniphipolis , on leur livrerait l’Euliée. Démosthène eut l)eau représenter que Philippe, malgré toutes s<>s belles promesses, cherchait è se rendre maître absolu de la Phocide , et que de la lui abandonner c’était trahir l’état et lui livrer la Grèce entière , il ne fut point écouté ; et le discours d’Eschine , qui répondait de la bonne volonté de Philippe, prévalut.

Toutes ces délibérations' donnèrent le temps à ce prince de s’emparer des Thermopyles , et d’entrer dans la Phocide. Jus<]ue-là on n’avait pu réduire les Phocéens à la raison*. Philippe n’eut qu’à se montrer ; la terreur de son nom jeta partout l’épouvante. Supposant qu’il marc/iait contre des sacrilèges, et non contre des ennemis ordinaires, il fit prendre à tous ses soldats des couronnes de laurier , et les mena au combat comme sous lu conduite du dieu même dont ils vengeaient l’honneur. A cet asp(H;t, les Phocéens se crurent vaincus. Ils demandent b paix , et se livrent à la merci de Philippe, qui permet à Phalécus, leur chef, de se retirer dans le Péloponnèse avec les huit mille hommes qu’il avait pris à sa solde. Ainsi Philippe, sans qu’il lui en coûtât beaucoup de peine, remporta tout l’honneur d’une longue et sanglante guerre qui avait épuisé les forces des deux partis. Cette victoire lui fil un honneur incroyable dans toute la Grèce*. Il n’y

< Ao.M. 3Gâ8;ilv.J.C.3l6.

' DIod. Ilb. tO, pag. 453.

1 « Incredibile, «luantûm pa rnapudomnes nalloncs ■ Pbilfppo gloiic dédit. Ilium vinrltcein Batrilegii , Mluni

était parlé que de cette glorieuse expéditioti. On le regardait comm»; le vengeur du sacrilège et le protecteur de la religion ; et l’on mettait presque au nombre des dieux celui qui en avait défendu la majesté avec tant de courage et de succès.

Philippe, pour ne paraître rien faire de son autorité privée dans une affaire qui concernait toute la Grèce, assemble le conseil des amphictyons , et les établit , pour la forme , souverains juges de la peine encourue par les Phocéens. Sous le nom de ces juges dévoués à ses volontés, il ordonne qu’on ruinera les villes dit b Phocide; qu’on les réduira toutes eu bourgs de soixante feux , et que les bourgs seront placés à une certaine distance l’un de l’autre ; que l’on proscrira irrémissiblcment les sacrilèges , et que les autres ne demeureront possesseurs de leurs biens qu’à b charge d’un tribut annuel , qui s’exigera jusqu’à b restitution entière des sommes enlevées du temple de Ue!phes. Philippe ne s’oublia pas dàos cette occasion. Après avoir soumis les Phocéens rebelles, il demanda qu’on lui transportât le droit de séance au conseil amphictyonique, dont on les avait déebrés déchus. Les amphictyons, dont il venait de servir la vengeance, n’osèrent le refuser, et l’agrégèrent à leur corps ; ce qui pour lui était d’une grande importance, comme b suite le fera voir, et d’une très-(bngereuse conséquence pour tout le reste de b Grèce. Ils doivnèrent aussi à Philippe l’intendance des jeux pythiques, conjointement avec les Bé-otiens et les Thessaliens, parce que les Gorinthiens, qui l’avaient eue jusque-là, s’eu étaient rendus indignes par la part qu’ils avaient prise au sacrilège des Phocéens.

Quand on apprit à Athènes la manière dont les Phocéens avaient été traités, on comprit, mais trop tard , le tort qu’on avait eu de ne pas déférer aux conseils de Démosthène , et de s’ètre livré aveuglément aux vaines promesses d’un traître qui avait vendu sa patrie. Outre b honte et b douleur d’avoir manqué aux devoirs de b confédération à l’égard des Phocéens, ils reconnurent qu’en abandonnant

a ullorem rcligionum. IVIgnum iuqw qaf dfti proilmu « haberriur , per quem deorum majctui vlndiciM til. > (Jtfsrn.)

,, i. ;=.oglc

ICO

Icars alliés ils avaient trahi leurs propres intérêts : car Philippe, maître de la Phoeide, l'était devenu des Thermopyles ; ce qui lui ouvrait les portes et lui donnait les clefe de la Grèce. Les Athéniens donc justement alarmés pour eiu-mémcs, ordonnèrent qu’on retirerait les femmes et les enfants de la campagne dans la ville, qu'on rétablirait les murs, et qu'on fortifierait le Pirée, pour se mettre en état de défense en cas d'invasion.

Ils n’avaient point eu de part au décret qui avait reçu Philippe au nombre des amphictyons. Peut-être s'absentèrent-ils pour ne pas l’autoriser par leur présence ; ou , ce qui parait plus vraisemblable, Philippe, en vue d'éloigner les obstacles et d’éviter les traverses qu’il pouvait rencontrer dans l’exécution de son dessein , assembla tumultuairement les seuls amphictyons qui lui étaient dévoués. Enfin il mena si bien son intrigue , qu’il obtint ce qu’il désirait. On pouvait contester cette élection comme clandestine et comme irrégulière. Il en demanda la confirmation aux peuples qui, en qualité de membres de ce corps, avaient droit ou de rejeter le nouveau choix, on de le ratifier. Athènes reçut l’invitation circulaire. Uans l’assemblée du peuple qui fut convoquée pour délibérer sur la demande de Philippe, plusieurs étaient d’avis qu’on n’y eût aucun égard. Démosthène fut d’un avis contraire. Il n’approuvait point du tout la paix qu'on avait conclue avec Philippe ; mais il ne croyait pas qu’on dût la rompre dans la conjoncture présente ; ce qui ne pouvait se faire sans susciter contre Athènes le nouvel amphictyon et ceux qui l’avaient élu. Il conseille donc de ne point s’exposer hors de saison aux suites dangereuses du refus opiniûtre de condescendre au décret presque unanime des amphictyons, et proteste qu’il faut sensément , de crainte de pis, céder au temps, c'est-à-dire consentir à ce qu’on ne peut empêcher. Cest ce qui fait ie sujet du discours de Uémosthène, intitulé : ifarangue sur la Paix, il y a beaucoup d’apparence que son avis fut suivi.

‘ Bemosib. de leUi Légat, pag. 3id

• V. - PnlLIPPE , DE BETORE EU MaCtMIEE . MCHl EE» coyQtÈTta DA.SE l'Illtbib ET la Tueaci. It PEOJETTE CSE IIGIE AVEC IESThEeaISS , LE> Mes. aÉSIESS ET LES Absiens, pocb attaocee esseeiu LE PiLOPOSSESE. ATUESES, s'ÉTAST OtCLAEÉEPOCt LES LACÉUéMOSIEtlS, BOIS PT CETTE lISCE. IlTAnst BOeVELLES TETTAIH ES SfE l'EubSe ; PUOCIOS LES CHASSE. CaRACTEBE DECEcéLEaBE AtuEmeS. PHI- LIPPE POBIIE LE SIÈGE DE PÈBISTHE ET DE BtEASCE.

Les Athèbiebs . abihEs par les darasgces de Ué* ■OSTUEBE, BBVOIE.BT de SECOCBS a ces DECl MI- LES, socs LA COBDITTE DE PUDUOS , QCl ES FAH I.EVER I.E SIÈGE A PHILIPPE.

Quand Philippe ' eut réglé tout ce qui regardait le culte du Dieu et la sûreté du temple de Delphes, il retourna en Macédoine, comblé de gloire, et remportant la réputation de prince religieux et d’intrépide conquérant. Diodore remarque que tous ceux qui avaient pris part à la profanation et au pillage du temple périrent misérablement , et firent une Un tragique.

Philippe* content de s’être ouvert une entrée dans la Grèce par la prise des Thermopyles, d’avoir soumis la Phoeide, de s’étre rendu un des juges de la Grèce par la nouvelle qualité d’amphictyon , de s’ètre acquis l'estime et les louangcis de tous les peuples par son xèle pour venger l’honneur de la Divinité, crut sagement devoir s’arrêter pour ne pas soulever contre lui tous les peuples de la Grèce en découvrant trop tût les vues d’ambition qu’il avait sur elle ; et , afin de dissiper ses soupçons et de calmer scs inquiétudes, il tourna ses armes contre rillyrie pour étendre ses frontières de ce côté-là, et pour tenir toujours ses troupes en haleine par quelque nouvelle expédition.

Le même motif le fit ensuite passer en Thrace. Dès les premières années de son régne , il y avait déjà enlevé plusieurs places aux Athéniens *. Il y poussa toujours scs conquéles. Suidas marque qu’avant la prise d’OIynIbe il s’était rendu maître de trente-deux villes dans la Chalcidc, qui faisait partie de la Thrace. La Chersonèse était aussi fort à sa bienséance. C’était une presqu’île fort riche , où il y avait plusieurs villes puissantes et d’excellents pâ-

• An.M.36eO:av J. C. 3ii.-Dlod. Ilb.l6, pag. 4M

• Id. ibid. pag. 403.

I T In EGEE KÛlbvot.

li. -LrJby‘ ; j|e

KJi

(ura^rs. Elle avait mitrofuis apparl('iiu aux Athéniens. Ses liahilanls se mirent suus la protection de Lacédémone quand Lysaiidre eut pris Athènes, et retournèrent sous la dniiiinalion de leurs premiers maîtres quand Ovnon , fils de Timothée, eut relevé sa patrie. Cütjs, roi de Thrace, conquit ensuite la Chersonèse sur les Athéniens ‘ ; et ils y rentrèrent enfin par la cession de Cersoblepte , fils de Eotys, qui, se trouvant trop faiMe pour la défendre contre Philippe, la leur abandonna, la quatrième année de l’olympiade 106', en se résenant néanmoins Cardie , qui était la ville la plus considérable de la presqu’île, et qui en formait comme la porte et l’entrée*. Quand Philippe eut dépouillé Cersoblepte de son royaume , ce qui arriva la seconde année de l'olympiade 109' ceux de Cardie , dans la crainte de tomber entre les mains des Allu':iiicos, qui revendiquaient leur ville dont ils avaient été autrefois les maîtres, se jetèrent entre les bras de Philippe, qui ne manqua pas de les prendre sous sa protection.

Diopithe *, chef de la colonie que les Athéniens avaient envoyée dans la Cliersonèse, regardant cotte démarche de la part de Philippe comme un acte d’hostilité contre sa république, sans en attendre l’ordre, et bien persuadé qu’on ne le désavouerait point, se jette brusquement sur les terres de ce prince, dans ta Thrace maritime, pendant qu’il était occupé dans la haute ’Tlirnce à une guerre importante, les pille avant qu’il puisse revenir pour lui faire tète, les saccage, et remporte un riche butin, qu’il met en sûreté dans la Chersonèse. Philippe , hors d’état de s’en faire raison par la voie qu’il eût voulu, se contenta de s’en plaindre amèrement par ses lettres aux Athéniens. Les pensionnaires qu’il avait dans Athènes firent leur devoir. Ces langues vénales eurent Soin déni* pondre leur venin sur une conduite, sinon prudente, du moins pardonnable. Ils déclament contre Diopithe, le défèrent comme auteur de la guerre, l’accusent d’exaction et de piraterie ,

I Dind. Ilb. la.lug. 431.

> Id. Ibid. pag. un.

» An. M. 30«l;at.J. C. 3U.

* An. M. tMfCd; av. J. C. 3Vi. ~ Libin in Demosth. pjfî. 75.

sulliciti'iit (H [irossonl son rnppcl, ot poarsuH veut avec chaleur sa romlamnation.

Démosthène , qui, dans cette conjoncture, voyait l’intérêt public inséparablement attaché à celui de Diopithe, entreprit sa défense. C’est ce qui fait le sujet de la harangue sur la Chersonèse. Ce Diapithe était père de Ménandre, fameux poète comique , que Térencc a fidèlement copié.

Diopithe était accusé de vexer les allié*s par des exactions injustes. C’est' à quoi Démosthène s’arrête le moins, parce que c’était un fait personnel. Il ne laisse pas de l’excuser, en passant, par l’exemple de tous les généraux, à qui les îles et les villes de l’Asie Mineure payaient de certaines contributions volontaires, par lesquelles elles achetaient la sûreté de leurs marchands, à qui l’on fournissait des escortes pour les défendre contre les pirates. Il est vrai qu’on peut exercer des violences, et rançonner mal à propos les alliés; mais alors un simple décret , une dénonciation dans les formes , la galère ‘ destinée au transport du général révoqué, cela suffit pour arrêter les abus. Il n’en est pas de même des entreprises de Philippe : ce n’est pas par des menaces ni par des décrets qu’on les peut arrêter ; il faut des levées d’hommes , des troupes, des galères.

« Vos orateurs Vous crient sans cesse qu’il

0 faut opter entre la paix et la guerre. Phi- « lippe ne nous en laisse pas l’option, lui qui « tous les jours forme de nouvelles entreprises (I contre nous. Et peut-on douter qu’il ne soit

1 l’infracteur de la paix, à moins qu’on ne prt-^

« tende que nous n’aurons point lieu de nous « plaindre de lui tant qu’il n’attentera rien sur «X l’Attique ni sur le Pirée? Mais il ne sera « pas temps pour lors de nous y opposer; et a c’est dès à présent qu’il faut préparer de forn tes barrières contre ses desseins ambitieux.

« Vous devei poser comme un principe cer- « tain. Athéniens, que c’est à vous qu’il en O veut, qu’il vous regarde comme scs plus dan- « gereux ennemis, que votre ruine seule peut « le mettre en repos et assurer ses conquêtes ;

U et que tout ce qu’il ourdit et trame aujour- « d’hui, il ne le trame et ne l’ourdit qu’eu vue

• Elle 5'apf>clai(

« (le lonibrr sur vous, et lie réduire Athènes « en servitude. Aucun de vous, en effet, pour- « rait-il pousser la simplicité jusqu'à croire « que Philippe soit si âpre pour de misérables « bicoques dans la Thracc (car quel autre « nom donner aux phices qu'il y attaque mnin- « lenant?); qu'afin de les acquérir, il affronte « travaux, saisons, dangers; et que pour les « ports, pour les arsenaux, pour les galères, « pour les mines d'argent, pour les immenses O revenus d'Athènes, il n’ait que de l’indiffi'- « rence, qu’il ne les ambitionne en aucune « sorte, et qu'il vous en laissera jouir paisibleo ment?

n Que conclure de tout ce qui a été dit ? « Que, loin de dissiper l’armée que nous avons « en Thrace, il faut l’augmenter et la fortifier <1 par de nouvelle levées, afin que, comme Phin lippe en a toujours une toute prête pour « opprimer et pour asservir les Grecs, vous « aussi, de votre cété, vous en ayez toujours « une toute prête pour les défendre et pour les « sauver. » Il y a lieu de croire que l’avis de Démostbène fut suivi.

Iji même année que cette harangue fut prononcée ', mourut Arymbas, roi des Molosses ou d’Epirc, fils d’Alcétas. Il avait un frère appelé y^optoléme, dont la Clic Olympias épousa Philippe. Ce N’t-optolèmc, par le crédit de son gendre, était parvenu à partager la royauté avec son frère aîné, à qui seul elle appartenait de droit. Cette première injustice fut suivie d’une plus grande; car après la mort d’Arymbas *, Philippe fit si bien, par scs intrigues ou par ses menaces, que les Molosses chassèrent Éacidas, fils et successeur légitime d’Arymbas, et qu’ils établirent Alexandre, fils de Néoptolèmc, seul roi de l’Épire. Ce prince, non-seulement beau-frère, mais gendre de Philippe , dont il épousa la fille, nommée Cléopâtre, comme il sera dit dans la suite, porta la guerre en Italie, où il mourut ; après quoi Éacida> remonta sur le trône de scs areux, régna seul en Épirc, et transmit la couronne à son fils le grand Pyrrhus, si renommé dans l’histoire romaine, et cousin issu de germain du grand Alexandre par leur bisaïeul commun Alcétas.

• Dlod. Ilb. 16 . pag. 405.

a JasOn.tiv. 8, ch. 6, el llv. 17,ch. 3, tronque la giSm'alogie de ce prime , et confond celle iUcrculoD.

Philippe après scs expéditions dans riüyrie et dans la Thrace, tourna scs vues du côté du Péloponnèse. Cette contrée de la Grèce était alors dans de terribles agitations. Ijvcédémone, sans autre droit que celui du plus fort, s’érigeait en souveraine. Argoset Mi'ssène opprimées eurent recours à Philippe. Il venait ' de conclure la paix avec les Athéniens, qui, sur la foi de leurs orateurs gagné’s par ce prince, avaient cru qu’il allait se détacUer des Thébains. Loin de le faire, quand il cul subjugué la Phocide, il partagea avec eux sa conquête. Les Thébains embrassèrent avec. Joie l’occasion favorable qui se présentait de hii ouvrir une jiorte pour entrer dans le Péloponnèse, où leur haine invétéré*e contre Sparte ne cessait de fomenter les divisions et d’entretenir la guerre. Ils sollicitaient Philippe de s'unir avec eux et avec les ôlesséniens et les .àrgiens, pour humilier ensemble I.acédémone.

Ce prince entendit volontiers à la proposilion d’une alliance qui s'accordait avec ses vues. Il proposa aux amphictyons, ou plutôt il leur dicta le décret qui ordonnait que Lacédémone laisserait jouir Argos et Messène d'une indépendance entière, comme le portait un traité récemment conclu; et, sous ombre de ne pas commettre l'autorité des états-généraux de la Grèce, il fit en même temps marcher de ce côté-là un gros corps de troupes. Lacédémone, justement alarmée , réclama le .secours des Athéniens, et pressa fortement par une ambassade la conclusion d'une ligue nécessaire à la sûreté commune. Toutes les puissances intéressées à traverser cette ligue firent leurs diligences pour en venir à bout. Philippe représenta par ses ambassadeurs aux .\théniens qu'ils auraient tort de se dé-clarer contre lui : que, s’il n’avait point rompu avec Tht>bes, il n’avait rien fait en cela contre les traités; que, pour manquer à sa parole , il fallait l’avoir engagée, et que les traités mêmes faisaient foi qu’il n’avait rien promis à cet égard.

Il disait vrai, à s’en tenir aux articles exprimé-s et aux conventions publiques : mais Eschine, dans l'assemblée, avait donné de vive voix cette parole on son nom. Les ambassadeurs de Thèbes, d'Argos et de Messène, pressaient

* Demotlh. m. 2. Philîpp. «^Ubao. in Dcmniuh.

rb,ogk

aussi de leur colé les Âlliénicns très-vivement, et leur reprochaient de n'avoir déjà que trop favorisé sous main les Lacédémoniens, ennemis de Tlièbes, et tyrans du Péloponnèse.

Démosthène ', insensible à toutes ces solliritnlions et uniquement attentif aux véritables hilérélsdc sa patrie, monta sur la tribune aux harangues pour appuyer la négociation de I,a- (édémone. Il reproche aux Athéniens , selon sa coutume, leur nonchalance et leur paresse. Il expose les desseins ambitieux de Philippe , qui va toujours en avant, et ne tend a rien raoinsqu’à sc rendre maître de toute la Grèce:

K Vous excellez , leur dit-il , vous et lui , dans

• ce qui fait l’objet de votre application et de s vos soins : vous parlez mieux que lui, et U v agit mieux que vous. L'expérience du passé « devrait au moins vous ouvrir les yeux , et < vous rendre à son égard plus circonspects > et plus soupçonneux : mais elle ne fait que

• vous endormir. Actuellement il fait défder « des ttoupes vers le Péloponnèse, et il y en- 9 voie de Tardent, et l’on attend à toute heure « qu'il arrive en personne à la tète d’une « puissante armée.. Vous croyez-vous donc en 9 sûreté quand il se sera rendu maître de tout « ce qui vous environne? L’art a inventé, pour 9 la garde et pour le salut des villes, diverses » défenses de toute espèce , remparLs , mu- « railles, fossés et autres ouvrages semblables; <1 mais la nature ceint et environne les sages 9 d’un boulevard commun , qui les couvre de 9 (ous cétés , et qui poun'oit au bien et au 9 salut des états. Quel®*! donc ce boulevard? « C’eslla défiance. » Il conclut en exhortant les Alliénicns à se réveiller de l’assoupissement où ils sont , à secourir promptement les Lacédémoniens, et surtout à punir sans délai les traîtres domestiques, qui, par de faux rapports, joints à des assurances captieuses , ont trompé le peuple et causé les calamités présentes.

La rupture n’éclata pas encore entre les Athéniens et Philippe , ce qui laisse lieu de croire que celui-ci suspendit son entreprise contre le Péloponnèse pour n’avoir pas tant d'ennemis ensemble sur les bras. Mais il ne demeura pas en repos, et tourna ses vues d’un autre côté. Depuis longtemps Philippe regar-

dait l’Eubéc comme fort propre, par sa situation, à favoriser les desseins qu’il méditait contre la Grèce, et dv^s les premières années de son règne il avait déjà fait une tentative pour s'en rendre maître. Il n’oubliait rien actucllcmcnl pour s’emparer de cette tic , qu’il appelait les Kntraves de la Grèce. Les Athéniens au contraire avaient un intérêt capital de ne la point lais.ser tomber en des mains ennemies, d’autant plus qu’un pont la pouvait joindre au continent de la Béotic ; mais, à leur ordinaire , ils s’endormirent sur les entreprises de Philippe. Celui-ci, toujours attentif et vigilant sur scs intérêts, pratiquait des intelligences dans file, et gagnait à force de présents ceux qui y avaient le plus d’autorité. A la prière de quelques-uns des habitants ‘ , il fit couler des troupes , se rendit maître de plusieurs places, démantela Porthmos, place de l’Eubée très-importante, et établit dans la contrée trois tyrans. Il prit aussi Orée, une des plus puissantes villes de l’Eubée, et qui en possédait la quatrième partie , et y établit cinq tyrans , qui , sous son nom , y exerçaient un empire souverain.

Sur cela, Plutarque d’Érétrie députa vers les Athéniens et les conjura de venir délivrer cette île , qui était près de sc liv rer tout entière au Macédonien. Les Athéniens lui envoyèrent quelques troupes , sous la conduite de Phocion Ce général s’était déjà fait beaucoup de réputation ; et il aura dans la suite beaucoup de part au gouvernement des affaires, tant en dchorsque dedans. Il avait étudié dans l’Académie sous Platon, et ensuite sous Xénocrate, et avait formé dans cette école ses mœurs et sa vie sur le modèle de la plus austère vertu. On dit que jamais Athénien ne le vit ni rire, ni pleurer, ni aller aux bains publias; quand il allait à la campagne ou qu’il était à l’armée, il marchait toujours nu-pieds * et sans manteau , à moins qu’il ne fit un froid excessif et insupportable ; de sorte que les soldats disaient en riant : Voilà Phocion habillé, c'est signe d’un grand hiver.

Il savait que l’éloquence est un instrument nécessaire à un homme d’état pour exécuter

■ Demoslh. 3. Phiiipp. pas. 93.

• Plut. In Phoc. pag.TUi. 7t7.

* Id. ibid. pag. 7i3-7i5.

9 Socrate marcbail assez ordlnairemenl de la sorte.

>3lc

• 2. Philipp.

heureusement les grandes choses qu'il entreprend dans son ministère. 11 s’y appliqua particulièrement, et ce fut avec un grand succès. Persuadé qu’il en est des paroles comme des monnaies , dont les plus estimées sont celles qui , sous un moindre poids , renferment plus de valeur intrinsèque , il s’était fait un style vif, serré, concis , qui faisait entendre beaucoup de choses en peu de mots. Un jour, paraissant rêveur dans une assemblée où il se préparait à parler, on lui en demanda la cause. Je êonge, répondit-il, si je ne puis rien relranehtr de ce que j'ai à dire. 11 était fort en raisonnement , et par IA venait à bout d’abattre et de renverser la plus haute éloquence ; d’où vient que Démosthène, qui en avait souvent fait l’épreuve, quand il paraissait pour haranguer , disait : Voilà lacoiynée qui détruit toutl'effet de mes paroles. Il nous semblerait qu'une telle éloquence est absolument contraire au génie de la multitude, qui demande qu'on lui répète souvent les mêmes choses , et que , pour les rendre plus intelligibles , on leur donne plus d'étendue. Mais il n’en était pas ainsi des Athéniens. Vifs, pénétrants, amateurs du sens sous-entendu, ils se piquaient d’entendre à demi-mot un orateur, et l’entendaient en effet. Phocion les servait à leur gré , et sur cet article l’emportait même sur Démosthène ; c’est beaucoup dire.

Phocion , voyant que ceux qui se mêlaient alors du gouvernement avaient fait un partage du militaire et du civil ; que les uns, comme Eubule, Aristophon, Démosthène, Lycurgue et Hypéride, se bornaient à haranguer le peuple et à proposer des décrets ; que les autres, comme Diopithe, Léosthène et Charès, s’avançaient par les emplois de la guerre , il aima mieux imiter la manière de gouverner de Solon , d’Aristide, de Périclès, qui avaient su réunir les deux talents, et joindre à la science politique le courage guerrier. Pendant qu’il fut en place, il eut toujours en vue le repos et la paix , comme le but de tout gouvernement sage. Cependant il Gt |>lus d’expéditions lui seul , non-seulement qu’aucun des capitaines de son temps, mais encore qu’aucun de ceux qui avaient été avant lui. Il fut chargé du commandement quarante-cinq fois , sans que jamais il l’eût demandé ni brigué ; et ce fut

toujours en son absence qu’on le choisit pour le mettre ù la tète d<!S armées. On était étonné qu’austère comme il était , et ennemi de toute flatterie, il eût su fixer, pour ainsi dire , en sa faveur la légèreté et l’inconstance naturelle aux Athéniens, quoique souvent il s’oppos.11 avec force à leurs volontés et à leurs caprices, sans se mettrd en peine de ménager leur délicatesse. L’idée que l’un avait de sa probité et de son zèle pour le bien public étouffait tout autre sentiment ; et c’est , selon Plutarque , ce qui rendait ordinairement son éloquence si elGcace et si victorieuse.

J’ai cru qu’il était bon de faire un peu connaître Phocion, dont il sera beaucoup parlé ilans la suite. 0e fut lui que les Athéniens ' mirent à la tête des troupes qu’ils envoyèrent au secours de Plutarque d’Erétrie. Ce traître paya d’ingratitude scs bienfaiteurs, leva l'étendard contre eux, et conspira ouvertementà repousser ceux qu’il avait appelés. La perfidie imprévue ne déconcerta point Phocion. Il poursuivit son entreprise, gagna une bataille, et chassa IMutarque d’Érétrie.

Après ce grand succès, il s’en retourna. Il ne fut pas plutôt parti, que tous les alliés regrettèrent sa bonté et sa justice. Ennemi déclaré de toute violence et de toute concussiofl, il savait ménager les esprits avec art, et, en se faisant craindre, il avait le rare talent de se faire encore plus aimer. Il Ut un jour une belle réponse à Chabrias, qui le chargeait d’aller, avec dix vaisseaux légers, lever le tribut que certaines villes alliées d’Athènes lui payaient tous les ans. A quoi bon, dit-il, une telle escorte; trop nombreuse si je n'ai qu’à tisiler des allies, et trop faible si j'ai à combattre des ennemis? Les Athéniens connurent bien, par les suites, de quel secours avaient été pour eux, dans l’expédition de KEubéc, la grande capacité, la valeur et l’expérience de Phocion ; car Molossus, qui lui succéda, et qui prit après lui le commandement, réussit si mal, qu’il tomba lui-même entre les mains des ennemis.

Philippe ’, qui ne perdait point de vue le dessein qu’il avait conçu de se rendre maitrede

• An. M.300.1;a».J. C.3»l.

* DenwiUi. proCIctIpb. p.ig. WB 487

<*{£> IOj

la Grèce, clutiigea d’attaque, et chcrclia le moyen de dresser une autre batterie coiitrt- Athènes. Il savait que cette ville, à cause de la stérilité de l’Attique, avait besoin, plus qu’aucune autre, de blés étrangers. Pour disposer souverainement de leur transport, et affamer Athènes s’il le pouvait, il marche vers la Thrace d’où cette ville tirait la meilleure partie de ses vivres, dans le dessein d’assiéger Périnthe et Bysance. Pour contenir son royaume dans le devoir pendant son absence, il y laissa son iils Alexandre avec un souverain pouvoir, quoiqu’il n’eût encore que quinze ans. Ce jeune prince donna dès lors des preuves de son courage, ayant vaincu quelques peuples voisins sujets de Macédoine, qui avaient regardé l’absence du roi comme un temps fort propre à exécuter le dessein qu’ils avaient formé de se révolter. Cet heureux succès des premières expéditions d’Alexandre donna beaucoup de joie a son père, et lui montra ce qu’il en devait attendre. Mais, craignant qu’attiré par celte amorce dangereuse, il ne se livrât inconsidérément è son ardeur et à sa vivacité, il l’appela auprès de lui, pour devenir lui-mème son maître, et le former au métier de la guerre.

Démosthène cependant ne cessait de crier cootrel’indolencc des Athéniens, que rien n’était capable de tirer de leur sommeil léthargique, et cantre l’avarice des orateurs, qui, gagnés parles présents de Philippe, amusaient le peuple sons le spécieux prétexte d’une paix qu’un avait jurée avec lui, et qu’il violait ouvertement tous les jours par de nouvelles entreprises qu’il formait contre la république. C’est ce qui fait le sujet de scs harangues appelées Pkilippiques.

« D’où vient *, leur dit-il, qu’autrefois tous • les Grecs embrassaient avec tant d’ardeur la « liberté, et que maintenant ils courent tous à « la servitude? C’est qu’il régnait alors dans « l’esprit des peuples ce qui do nos jours n’y « règne plus ; ce qui triompha de l’opulence « des Perses; ce qui maintint la Grèce libre; « ce qui dans nulle occasion, soit sur terre, « soit sur mer, ne se démentit jamais, mais « qui étouffé mainteixant dans tous les cœurs « ruiné généralement toutes nos affaires cl

' An. M J.c. aw.

■ 3. l hlipp. pig. CO.

B bouleversé de fond en curable la conslitu- « tion de In Grèce : c’est cette haine commune,

« cette détestation générale qu’ils avaient con- « çue contre tout homme assez lâche pour se « vendre à qui voulait asservir la Grèce, ou « même la corrompre, .Alors, accepter des pré- « sents, c’était un crime capital, puni de mort « irrémissiblemcnt ; ni vos orateurs, ni vos gi ^ « néraux, n’exerçaient ce honteux et crimi- B nel trafic, qui maintenant est si commun « dans AUiènes, où tout est mis à prix, et où B tout SC vend à l’encan.

B Dans ces heureux temps ' régnait une a union parfaite parmi les Grecs, fondée sur a l’amour du bien public, et sur le désir de a conserver et de défendre la litierté coma munc. Maintenant les peuples se détachent a les uns des autres, et se livrent à des jaloua sics et à des défiances réciproques. Tous a (je n'en excepte aucun), Argiens, Théa bains, Corintliicns, Lacédémoniens, Arcaa diens, et nous comme les autres, tous se fora ment des intérêts à part. Et voilà ce qui rend a notre ennemi si pui.ssant.

B Le salut de la Grèce ’ consiste donc à nous a réunir tous contre l’ennemi commun, si cela a est possible. Mais au moins, pour ce qui a nous regarde en particulier, il faut graver a profondément dans vos esprits ce principe a incontestable, qu’actucllement Philippe vous a attaque, qu’il a rompu la paix, que par la a prise de toutes les places qui vous environa lient, il s’ouvre et se prépare un chemin a jusqu’à vous, et qu’il nous regarde comme a scs ennemis mortels, parce qu’il sait bien a que nous sommes les seuls capables de nous a opposer au dessein ambitieux qu’il a de tout a envahir.

a II faut en effot noas y opposer de toutes a nos forces ’, et pour cela embarquer au plus a tôt, et sans perdre de temps, le secours dont a la Chersonése et Byzance ont besoin, foura nir sur le lieu à vos généraux tout ce qui a leur manque, enffn concerter les moyens de ‘ a sauver la Grèce menacée du dernier péril.

« Quand tous les autres Grecs présenteraient

' s. Phillpp. pag. KH.

> Iblü. pag. 07.

V Xl’hilipp. pag. 8S.

ni.-iiîij.rd by C'-’«>gk

« In li‘k’ au joug vous, Alliéiiions, vous de- « vricz toujours eoniballrc pour la liborté. «I Aprôs de tels prépiiratifs, faits aux jeux de

0 toute la Créée, excitons tous les aulres peu- II pies à nous seconder; notifions partout nos « résolutions, et envoyons des ambassadeurs Il dans le l’éloponnèse , à Rbodes, à Chio, et Il surlout au roi de Perse, car il est de son inté- II rét aussi bien que du nôtre d’cmpôcbcr les « progrès de cet bomme.»

l.a suite fera voir que les avis de Démos- (liéne furent suivis avec assez d’exactitude. Dans le temps qu’il parlait ainsi, Philippe inarebait vers la Cbersonèse. Il ouvrit la campagne par le siège de Périnthe, ville considérable de la Tbrace *. L(>s Athéniens s’étant mis

1 II devoir d’y envoyer du secours, les orateurs firent tant par leurs harangues, que Charès fut nommé jiour commander lu fiotlc. C’était un général absolument décrié pour ses mœurs, pour ses voleries, et pour son peu de capacité ; mais la brigue lui tini lieu de mérite , et la cabale l'emporta sur les conseils des personnes les [ lus sages et les mieux intentionnées, comme cela n’esl que trop ordinaire. Le succès répondit à la témérilé du choix qu’on venait de faire Lb ! que pouvait-on attendre d’un génér d non moins incapable <|uc voluptueux , qui , dans ses expéditions militaires, traînait après lui des bandes de musiciens et de joueurs d’inslruments, qu’il avait à ses gages, et qu’il défrayait aux dépens des troupes? Les villes mêmes au secours desquelles il était envoyé ne voulurent pas le recevoir dans leurs ports; mais , suspect à tout le monde, il était forcé d'aller rôdant le long des côtes, rançonnant les alliés, et méprisé des ennemis.

Cependant Philippe poussait vivement le ràége de Périnthe ‘. II avait trente mille hommes de troupes choisies, et des machines de guerre de toutes sortes et sans nombre. Il avait (■levé des tours de quatre-vingts coudées de hauteur, et qui surpassaient beaucoup celles des Périntbiens. Il battait donc leurs murailles avec avantage. D'un côté, il en ébranlait les f indemenîs par des mines souterraines ; de

• 3, l’Iiilipp. pis- b* . 9ê

* eiitl. in Pline. 7V7.

' 1 h. 12, {M? r»;iO.

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l’autre, il en renversait des pans entiers à grands coups de béliers. La rc-sislance des a.ssiégés n’é.tait pas moins vigoureuse. Quand une brèche était faite, on était tout étonné de trouver derrière une autre muraille tout récemment construite. Ceux de Ityzance leur envoyaient tous les secours dont ils avaient besoin. Les satrapes d’.Vsie, [lar ordre du roi dis Perses, à qui nous avons vu que les Athéniens avaient eu recours, y firent aussi rentrer dis troupes. Philippe, pour ôter aux assiégés les ressources qu’ils tiraient de Byzance, alla luimôme former en personne le siège de cette importante place, laissant la moitié de son armée pour continuer celui de Périnthe.

Il voulait paraître garder au dehors toutes sortes de ménagements aux les .Athéniens, dont il redoutait la puissance, et qu’il lâchait d’endormir par de belles paroles. Dans le temps dont nous parlons, pour se précautionner contre leur mauvaise volonté, il leur écrit une lettre où il tâche de les étourdir, â force de reproches sur leurs contraventions aux traités, qu’il se vante d’avoir observé fort ndigieasement, et où il sait, avec toute la finesse de l’.vrt {car il était fort éloquent), mêler les plaintes et les menaces les plus jiropres à retenir les hommes, soit par la boute, soit par la crainte. Cette lettre paraît un rlu’f-d’œuvre dans l’original. Il y règne une vivacité majestueuse cl persuasive ; une force et une justesse de raisonnement soutenues jusqu’au bout ; une exposition de faits simple, et chacun suivi de sa conséquence naturelle; une ironie délicale; enfin ce style noble et concis qui convient si bien aux têtes couronnées, ün pourrait appUquer ici à Philippe ce qui a été dit de César, qu'il se servait aussi bien de la plwne que de l'e'pee '.

La lettre est trop longue, et d’ailleurs trop remplie de faits particuliers, mais importants, pour la pouvoir donner ici par extrait , et en faire un abrégé suivi. J’en rapporterai seulement un endroit , qui suffira pour juger du reste.

« Au temps de nos ruptures les plas décla- « rées, dit Philippe aux Athéniens, vous vous

* O r.o '< m .' iiinio lîiiil» quQ Lclls^il. » (Qri5T. bb. 10 C.ip, I.)

n coutentiez de Ucher contre moi vos arman leurs, d’arrêter et de vendre les négociants « qui venaient trafiquer dans mes états, de favo- O riser quiconque me traversait, d’infester par O vos courses les terres de mon obéissance. « Mais aujourd’hui vous poussez l’injustice et <( la haine jusqu’à envoyer même au Perse des « ambassadeurs pour l’engager à me déclarer « la guerre. Et c’est ce qui doit paraître bien « étonnant ; car, avant qu’il eét subjugué l’É- « gypte et la Phénicie, vous aviez solennelle- « ment résolu que , s’il lui arrivait de tenter « quelque nouvelle entreprise, vous m’invite- « riez indistinctement avec tous les autres a Grecs à réunir nos forces contre lui. Et « néanmoins, en ce jour , vous poussez votre « haine jusqu'à négocier avec lui une alliance « contre moi. Jadis vos pères, comme je l’ena tends dire, imputai^ut aux fils de Pisistrato « comme un crime irrémissible, d’avoir appelé « le Perse contre les Grecs ; et vous cependant, « vous ne rougissez pas de vous permettre ce « que vous ne cessâtes de condamner en la « personne de vos tyTons. »

La lettre de Philippe valait un bon manifeste, et donnait aux pensionnaires qu’il avait ^ dans Athènes beau jeu pour le justifier dans l'esprit d’un peuple fort disposé à se soulager des inquiétudes politiques, et plus ennemi de la dépense et du travail que de l’usurpation et de la tyrannie. L’ambition démesurée de Philippe, et le zèle éloquent de Démosthène, étaient continuellement aux prises. Il n’y avait entre eux ni paix, ni trêve. L’un avait grand soin de couvrir d’un prétexte spécieux ses entreprises et ses infractions; l’autre, d’en développer les véritables motifs à un peuple dont les résolutions et les mouvements influaient beaucoup sur la destinée de la Grèce. Ici Démosthène comprit l’importance d’efl’acer au plus tôt les pretnières impressions que la lecture de cétte lettre pouvait faire sur l’esprit des .tthéniens. Ce zélé républicain remonte précipitamment dans la tribune, y prend d’abord I.' ton affirmatif, qui souvent fait plus do In tnoitié de la preuve, et quelquefois la preuve entière, aux yeux de In multitude; attache aux plaintes amères de Philippe l’idée d'une déclaration de guerre dans les formes ; et , pour encourager scs citoyens, pour les remplir de

confiance dans lu résolution qu’il leur inspire, il les assure que tout leur annonce la ruine prochaine de Philippe : dieux. Grecs, Perses , Macédoniens, et Philippe lui-même. Démostène, dans cette harangue, s»; dispense des régies de la réfutation exacte ; il élude le combat de faits, qui pourrait paraitre désavantageux, tant Philippe les avait bien arrangés et fortifiés f de preuves qui paraissaient «ans réplique.

Voici la conclusion que cet orateur tire de tous ses raisonnements : o Convaincus de ces « vérités. Athéniens, et fortement persuadés <1 qu’il ne nous est plus permis de dire que « nous avons b paix , car Philippe vient de « nous déclarer la guerre par sa lettre, et il y « a longtemps que , par sa conduite , il nous « la fait , vous devez ne ménager ni le trésor « de l’état, ni le bien des particuliers, mais,

U lorsque l’occasion le demandera , vous reii- « dre tous en diligence sous vos enseignes, et « mettre à votre tète de meilleurs généraux « qu’auparavant , car U ne faut pas qu’aucun « de vous s’imagine que les mêmes hommes « qui ont ruiné vos affaires pourront les relo- « ver et les rétablir. Songez quelle infamie « c’est qu’un homme sorti de Macédoine mé- « prise les périls au point que , pour agran- « dir son empire, il se jette au fort de la mè- « lée, et qu’il en sorte criblé de blessures : et « que des Athéniens , à qui , de droit hérédi- « taire , il appartient de n’obéir à personne ,

B et de foire la loi aux autres les armes à lu (I main ; que des Athéniens , dis-je , par dé- « couragement et par nonchalance , dégéiiè- « rent de la gloire de leurs ancêtres, et aban- « donnent les intérêts de leur patrie. »

Dans le temps même qu’on examinait cette affaire ', on apprit la manière indigne dont Charès avait été reçu par les alliés, ce qui excita un iniurmnre général parmi le peuple ; et, transporté d’indignation, il se repentit 'fort d’avoir envoyé du secours à Byzance. Alors l’hocion , se levant , dit « qu’il ne fallait point « SC mettre en colère contre la défiance des « alliés, mais contre la conduite des généraux a qui y donnaient lieu ; car ce sont ceux-ci (I qui vous rendent odieux et formidables à « ceux mêmes qui ne sauraient se sauver sans

‘ riul. la Fhnr. p.ig. VIS,

ica

« votre secours. » Eu effet , Clinrès , comme nous l’avons déjà dit , était un capitaine sans valeur et sans science militaire ; tout son mt— vite consistait à s'ètre rendu puissant auprès du peuple par un air de confiance et de hardiesse ; sa présomption lui cachait son incapacité, et une avarice sordide lui fit faire autant de fautes que d’entreprises.

Le peuple frappé de ce discours, clianfjea d’avis sur l’heure, et ordonna que l'hocion allât lui-mérae , avec de nouvelles fîm es , an secours des alliés dans l’HeHespont. t> choiv contribua plus que tout au salut de II) zance. ].a réputation de Phocion était déjà fort grande, non-seulement pour sa bravoure et son habileté dans l’art militaire , mais encore plus pour sa probité et son désintéressement. Les Ryzantins lui ouvrirent leurs portes avec joie, et logèrent ses soldats dans leurs propres maisons, comme s’ils eussent été leurs frères et leurs enfants. Les soldats et les officiers atlu'iniens , touchés de la confiance qu’on avait en leur bonne foi . se montrèrent trè.s-sages, trèsmodestes , et entièrement irréprochables dans leur conduite. Ils ne se firent pas moins admirer par leur courage ; et dans toutes les attaques qu’ils eurent à soutenir on vit di's .soldats intrépides, et que la vue même du danger animait. La prudence de Phocion *, secondée par la valeur de ses troupes , obligea bientèt Philippe d’abandonner son entreprise sur Il)zance et Périnthe. Il y perdit beaucoup de sa réputation ; car jusque-là il avait passé pour invincible, et rien n’avait osé tenir devant lui. Phocion lui prit quelques vaisseaux, recouvra quelques places fortc*s où il avait mis garnison, et, ayant fait des descentes en plusieurs endroits de ses terres, il pilla tout le plat pays, jusqu’à ceque, des troupes s’étant a.s.si‘mblées [Muir arn'iler ses courses , il fut obligé de se retirer après avoir élé blessé.

Les Dyzantins et les Périuthiens ’ marquèrent au peuple d’Athènes leur reconnaissance par un décret tré.s-houorable , que Démosthène nous a con.servé dans une de ses harangues. et dont je rapporterai ici la teneur dans

' An, M. Mfw ; av. J C. 37J.

> Uloil. Mb. ta. fOS.'

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