CHAPITRE III
m LA LSCTCÜB ST DS L'SXVLICATIOS DSS ADTSDSS.
J'ai déjà remarqué, en parlant des différents devoirs du professeur de rhétorique par rapport à l'éloquence, que l’explication des auteurs en était une des parties les plus essentielles, et qu’on pouvait dire en un sens qu’elle renfermait toutes les autres. En effet, c’est en expliquant les auteurs que le maître fait l'application des préceptes, et qu’il apprend aux jeunes gens à en faire eux-mémes usage dans In composition.
Les règles qui regardent l’explication des auteurs conviennent sans doute jusqu'à un certain pointé toutes les classes; mais cependant elles appartiennent d'une manière plus particulière à la rhétorique , parce qu'alors les Jeunes gens, ayant l’esprit plus formé, sont aussi plus en état d'en profiter. Jusque-là on s’est plus appliqué à leur apprendre les règles cl les principes de la grammaire, et à leur Taire remarquer l'exactitude , la pureté et l’élégance du langage. Mois le devoir propre du rhéteur*, c’est de leur faire sentir l’économie d’un discours, les beautés qui s’y trouvent , et les défauts mêmes qui peuvent s’y rencontrer.
1 Eplst. 59.
* « Demonstrare virtutes, Tel, si quandô Ha incfdet,
• villa, id professionis «jus atque promis»!, qui se ma- « glsirum doqueoliæ polücelur, mini proprlom est. • (Qdu'TIL. lib. 9, ctp. 5-)
otl fera observer' comment dans l’exorde « on se rend les auditeurs favorables; quelle u clarté il y a dans la narration, quelle briè- « vêlé , quel air de sincérité, quel dessein ca- < ehé quelquefois, et quel artifice ; car ici le o secret de fart n’est guère connu que des o maîtres de l'art ; quel ordre ensuite et a quelle justesse dans la division : comment « l’orateur sait trouver avec esprit et entasser « les uns sur les autres un grand nombre de u moyens et de raisonnements ; comment il a est tantôt véhément et sublime, tantôt, au a contraire, doui et insinuant; quelle force « et quelle violence il met dans scs invectives, a quel sel et quel agrément dans ses raitlea ries ; enfin, comment il remue les passions, a comment il se rend matire des cœurs, et « tourne les esprits selon qu'il lui plait. De là « passant à l’élocution, il leur fera remarquer <i la propriété , l’élégance , la noblesse des « expressions : en quelle occasion l'amplifi- « cation est louable, et quelle est la vertu « opposée : la beauté des métaphores , et les « différentes figures ; ce que c'est qu’un style s coulant et périodique, mais pourtant mâle « et nerveux, n
On peut regarder cet endroit de Quintilien comme an excellent abrégé des préceptes de rhétorique, et des devoirs du maître en expliquant les auteurs. Tout ce que je dirai dans la suite ne servira qu’a le développer et à le mettre dans un plus grand jour.
Je commencerai par donner une idée des trois genres ou caractères d’éloquence, et j'établirai dans cet article quelques règles générales de rhétorique qui me paraîtront les plus propres à former le goût ; ce qui est propre-
1 «i Quæ in prœmio eonclllandi judlcls ratio : que nar- « randi lux, brevltas, fides, quod allquandè consilium, « et quàm occulta calliditas (nnmque ea scia in hoc ars eil a qua* tnlelligl nisi ab artifice non possili : quanta dclnccps a in dividendo prudenlia : quàm fubiilis clcrcbra argues menlallo; qukbus viribus inspire!, quâ jucunditate per- « mulceat , quanta in maledlctis asperitas, in joeil urbani- « tas : ut denique dominetur In affectibus, atque in pectora « irrumpal. aniinumque Judicum similcm iis qua* diett « efficl.it. Tum in ratione eloquendi, quod verbunt pro- « prium, ornatum, sublime : ubi ampliûcalio laudanda, « qua: virtus el contraria : quld ipecioiè translatum : cc quæ figura verborum : que lenia el quadrata, vlrllU « tamen composillo. » (Ibid.)
ment le but que je me propos dans cet ouvrage. Je passerai ensuite aux observations principales que je crois que l'on doit faire dans la lecture des auteurs. Enfin , je finirai ce traité par quelques réflexions sur l’éloquence du barreau , de la chaire, et sur celle de l’Ecriture sainte.
Avant tout, je dois avertir que la lecture des auteurs, pour être utile, ne doit pas être superficielle et rapide. Il faut revoir souvent les mêmes endroits, surtout les plus beaux ', les relire avec attention , les comparer les uns avec les autres, en approfondir le sens et tes beautés, se les rendre familiers presque jusqu'à les. savoir par cœur. Le moyen le plus assuré de profiter de celle lecture, qu’on doit regarder comme la nourriture de l’esprit , est de la digérer à loisir, et de la convertir par là, pour ainsi dire, en sa propre substance. .
Pour cela 1 il ne faut pas se piquer de lire un grand nombre d’auteurs, mais de bien lire ceux qui sont les plus estimés. On peut dire d’une trop grande lecture ce que Sénèque * dit d’une vaste bibliothèque, qu’au lieu d’enrichir et d’éclairer l’esprit, elle ne sert te plus souvent qu’à y jeter le désordre et la confusion. Il vaut bien mieux s'attacher à un petit nombre d'auteurs choisis , et les étudier à fond , que de promener sa curiosité aur une multitude d'ouvrages qu'on ne peut qu'effleurer et parcourir rapidement.
Des irai. différents genres ou earaclères d'éloquence.
Comme il y a trois devoirs 1 principaux de l'orateur, qui sont d’instruire , de plaire , et
* « Optimus quisqae («fendus est, sed diligenter, ne ■ penèad tcribendl sollirftudinem.... RepeUmus autem, « ettractemus: élut elbos mansos ac probé liquefaetoa « dimittlmus , quo facilius dlgeranlur; lu lectio non o cruda, sed multà ileraiioni* mollita , et relut con fréta, « mémorisé ImiUiionlque iradaiur. » (Quint. I. 10, c. 1.)
* «Ta memineris sui cujusque generls aactores dili- « genier eilgere Alnnt enim muliùm legendum esse, non a multa. » (Pliii. epist. 9, lib. 7.)
* «Quômihi ianumerabiles libros et bibliotbecMf.. . « Onerat dlscenlem turba, non instruit : multôque Mlius « est panels le auetoribua tradere quàm errare per mol- Q toi. » ( S«î*. de Tranq. anim. e. 9. )
* « Erit eloquons là quia lui dleei, ni probet, al deJec-
de toucher, il y a aussi trois Retires d'elo- ) firent du premier ; noble , riche , abondant ,
qucnce qui y répondent , et qu’on appelle ordinairement le genre simple, le genre sublime, et ie genre tempéré.
Le premier 1 paratl convenir plus particulièrement à la narration et à la preuve. Son caractère principal est la clarté. In simplicité, la précision. Il n'est pas ennemi des ornements, mais il n’en peut souffrir que de simples , et rejette ceux qui sentent l'affectation et le fard. Ce n’est pas une beauté vive et éclatante , mais douce et modeste , accompagnée quelquefois d'une certaine négligence qui en relève encore le prix. La naïveté des pensées , la pureté du langage , et je ne sais quelle élégance qui se fait plus sentir qu'elle ne parait , en font tout l'ornement. On n’y voit point de ces figures étudiées qui montrent l'art à découvert , et qui semblent annoncer que l'orateur cherche à plaire. En un mol , il eu est de ce genre d'écrire comme de ces labiés servies proprement et simplement , dont tous les mets sont d'un goût excellent , mais d'où l’on bannit tout raffinement, toute délicatesse étudiée, tout ragoût recherché.
Il y a un autre genre d'écrire *, tout dif-
« tri, ut flertai. Protvore, nécessitais est; rfclectare, sua- « viUlis; Arriéré, Victoria*. . sed quod officia oraioris, « lot «uni généra dlscendi : subtile in probando, modicum « iü deleclando . vehemeos in flectendo, » (Cic. Orat. n. 69 }
1 « lllo subtili prxeipuè ratio narrandl probandique 0 consiste!. » ;Qcint. lib. 12, cap. 10.)
« Ui mulleres esi»e dicuntur nonoullx inornaU* . quas « id ipsum drceat, sic hrec subtilts oratio eliam incompta « delectut. Fit enim quiddam In utroque, quo sit venus- « tius, sed non ut appareat- Tum removebitur omnis in- « signls ornnius. quasi margaritarum : nec calamislri « quldem adbibehunlur. Fucaii verô médicamenta can- • dorl* ot ruboris omoia reprllenlur : eleganlia modô et « munditia remaiicbii. Sermo purus et latiuus : dilucldé « planèque dicelur. o (Cic. Orat. n. 78, 79.)
« Vrrccundus crit asus oralorix quasi supellertllls. »
( Ibid. n. 80.)
« Figuras adhibel quldem hic subtili», ted paulù parie clùs. Nam sic, ut in epularum apparatu à magnificeuliA « rece lens. non se parcum solùm . sed eliam eleganlcm a vtdni volet j eligel quibus ulaiur... Aberuol qmrslue « venustatrs. ne elaboraia roncinnilas, et quodilam ouït eu pi n m délectation is mani Testé de prebensuin appa- « real, b (Ibid. n. 84.)
• c Teriius est (lie amplus. copiosus, gravis, ornatus :
magnifique : c’est ce qu’on appelle le grand, le sublime. Il met en usage tout ce que l’éloquence a de plus relevé , de plus fort , de plus capable de frapper les esprits : la noblesse des pensées, la richesse des expressions, la hardiesse des figures, la vivacité des mouvements. C’est cette sorte d’éloquence qui dominait autrefois souverainement à Athènes et à Rome , qui s’y était rendue maîtresse absolue des délibérations publiques. C’est elle qui enlève et qui ravit l’admiration et les applaudissements. C’est elle qui tonne , qui foudroie , cl qui ', semblable à un fleuve rapide et impétueux, entraîne et renverse tout ce qui lui résiste.
Enfin il y a un troisième* genre , qui lient comme le milieu entre les deux autres; qui n’a ni la simplicité du premier, ni la force du second ; qui en approche , mais sans leur ressembler ; qui participe de l’un et de l'autre , ou , pour parler plus juste , qui s’en éloigne également. Il a plus de force et d’abon-
■ in quo profeclù vit moxima est. Hic est enim . cujus « ornatum nlcendi et copiant admirais Rentes, cloquen- « ttam In eiviiatibus plurimùm valerc passa; »unl, sed a banc eloq-ientlam qu* cur.su msgno soniluque ferre- « tur, quarn susclperent omnes, quant stJimrtreniur, a quam seassequi poste diffiderent. Ilujus eloquenlix eti
■ Iractarr animos; hujus omni modo permovere. b (Cic. Orat n. 97.)
« Nam et grandüoqtil . ut lia dicam , fuerunt , rum 9 ampli et *e nteoiiarum gra vitale, et majestaie verborum ;
« vcbemenles, varii, copiosi, graves, ad permovendos et o convertendos animos mslrucli et parati. b (Ibid. n. 20 )
1 0 Al iile qui saxa devolval. et pontem iudignelur, et » ripas slb< faciat. mullus et lorrens, judicem vel niienb tem contra Terri, cogetque ire quà rapit. b Quint, lib. 12, cap. 20.)
* « Est quidam Interjeclus intermedius , et quasi tem- « peratua , nec acumine posteriorum , nec fulmine ulens 9 ruperiorum; vicinus amborum, in nentro exceltens;
« utriusque particeps, vel utriusque, si verum quxrimus,
« poiiùs expers. Isque uno tenore, ut aiunt, in dicendo r iluit, nihil afferens prxler facilitaient et «qualilatem. » (Cic. Orat. n. 20.)
« Uberiusest aliquaniôque robustiusquàm lioc bumile. a suramissius auiem quam illud amplissimum .. Ilulc » omn a dicendi or rumen la conveniunt, pluiiuiùmque « est in hâcorationis Tormi suavilaii-.w (Md. n. 91. 92.)
n Médius liic modus et lran>lationibus crebrior. el ü- « guris erit jucundior ; egressionihus .imnniii, rompnsi- « tioneaplus, sentemiis dulcts: lenior latuen, utamnis « lucidus quidam, el virentlbus ulrinque sylvis loumbra- « tus. » (Quirtil. lib. 12, cap. 10.)
dance que le premier, mais moins d'élévation que le second. Il admet tous les ornements de l’art, la beauté des figures, l'éclat des métaphores, le brillant des pensées, l'agrément des digressions, l'harmonie du nombre et de la cadence. Il coule doucement néanmoins, semblable à une belle rivière dont l’eau est claire et pure , et que de vertes forêts ombragent des deux côtés.
S I. Du genre simple.
I. De ces trois genres d’écrire, le premier 1 , qui est le simple , n’est pas le plus facile , quoiqu'il le paraisse. Comme le style qu’on y emploie est fort naturel , et qu’il s'écarte peu de la manière commune de parler, on s’imagine qu'il ne faut pas beaucoup d'habileté ni de génie pour y réussir ; et quand on lit ou qu’on entend un discours de ce genre , les moins éloquents se croient capables de l’imiter. On le croit , mais on se (rompe; et pour s’en convaincre *, il ne faut qu'en faire l’essai : car, après bien des efforts, on sera contraint souvent d’avouer qu’on n’a pas pu y parvenir. Ceux qui ont quelque goût de la vraie éloquence5, et qui y sont le plus versés, reconnaissent qu'il n’y a rien de si difficile que de parler avec justesse et solidité , et cependant d'une manière si simple et si naturelle que chacun se Batte d’en pouvoir faire aulant.
II. Cicéron , dans son premier livre de l’Orateur, fait remarquer * que dans les autres
* « Summums est et hutnUls, comnetndinem imitani, « ab indtserUs re plus quâm oplnione dlffereus. Ilaqne « eum qui audiunt. quatm ts ipsl Infantes Slot, tamen llk) • modo eonfidunt se posse dieere : nam oralionis subti- « lilas, Imitabilis quldem ilia videlur esse eilsiimauif, « sed ulbil est experieuU minus, b (Ctc. Orat. u. 76.)
1 Ut sibl quitta
ôperel idem , sudet mollirai, frustraque laborel
Aurai liltm. (IloaaT. Art potl.)
* a Rem Indlcarr, sermonfs quotidien!, et lu quem- « cumque etlnm ludoctiorum cadentls esse exlstlmaut: a quum intérim, quod lanquam facile contrronunt, nea selas prasslare minus veliol, au posslnl. Neque enim a aliud in -ioquentiâ runcta eiperii difflclll&a reportent, « quâm id quod se dlcluros fuisse omncs pulsnt, posla quam audierunt a (QuumL. lib. I. rnp. 9.)
* « In ceteris arlibus M maslmé esrellll. quod lonu gliatmâ >11 ab Imperitorum tntelligeutlâ aensuque 41a-
T AAI TÉ DES ÉT
arls ce qui est le plus excellent est le plus éloigné de l’intelligence et de la portée du vulgaire; nu lieu qu’en matière d’éloquence c'est un défaut essentiel de s’écarter de la manière ordinaire de parler. Il ne prétend pas par là que le style de l’orateur doive être semblable & celui du peuple, ou à celui qui régne dans les conversations; mais il veut que l’oraleur évite avec soin les expressions, les lours , les pensées qui , par trop de raffinement ou par trop d’élévalion , rendraient le discours obscur et inintelligible Comme il ne parle que pour se faire entendre , il est certain que le plus grand de lous les défauts où il puisse tomber est de parler de telle sorte qu'on ne l’entende point. Ce qui distingue donc son style de celui de la conversation n’est point , à proprement parler, la différence des termes 1 ; car ils sont, h peu de chose près, les mêmes de part et d’aulre , et soit pour le langage ordinaire, soit pour le discours le plus pompeux , ils sont puisés dans la même source ; mais l'orateur sait, par l'usage qu’il en fait el par l'arrangementqu'il leur donne, les tirer, pour ainsi dire, du commun, et leur prêter une grâce et une élégance toute particulière, qui cependant est si naturelle, que chacun croirait pouvoir facilement parler de la même sorle.
111. Quintilien, en expliquant une contradiction apparente qui se trouve entre deux passages de Cicéron sur la matière que nous traitons ici, foit une réflexion très-judicieuse. « Cicéron 5 (dit-il) a écrit quelque part que
« junctum : in dicendo autem vilium vel maximum ett. a]à vulgari généré orallonis nique à cunsuetudioe ct»m- « munis sensùs abhorrere. » (Cic. de Orat, Hb. 1, n. 19.)
1 a Non suai alla sermonfs . alla conientionls verba; « neque ex alio genere ad usum quotidianum, aJio ad a scenam pompamque sumuntur : sed ea nos, quum ja- « cenlia suslulimus è mediosicut mollissimam eeram ad « noslrum arbiirlum roriqarous et dngimus. » (Ibid. Ub. 3, n. 177.)
* a Cicero quodam loco scribit id esse optimum, quod, « quum te far ilé credideris consequi imitations, non pos- ■ sis. Alio rerô. noo se id egisse. ut lia dicerel quomodô « sequillbel posse conflderet, sed quomodô nemo. Quod « potest pugnare Inter se videri Verùtn utrumque, ac « mérité , laudatur. Causé enim modoque dlsut : quU « simplicitas ilia, et relut securiias inaffectalc orationis « miré tenues causas decet ; msjoribus illud ad mira bile
o la porfcclion consiste à dire des choses qu’il « semble que tout le monde pourrait aisé- « ment dire de même, à quoi néanmoins on « trouve plus de difficulté qu’on ne pensait « quand on vient & le tenter. Et dans un au- « (re endroit il dit qu’il ne s’est point étudié a à parler comme chacun s'imaginerait pouu voir le faire, mais comme personne n'ose • « rail l’espérer : en quoi il semble se contre- « dire. Cependant l’un et l’autre est fort « juste : carde l’un à l’autre il n’y a de dis- « tance que le sujet que l'on traite. En effet, a celte simplicité et cet air négligé d'un style « naturel où il n'y a rien d’affecté sied admi- « rablement bien aux petites causes; et le « grand, le merveilleux convient fort aux « grandes. Cicéron excelle en ces deux qua- « lités, dont l’une, à ce qu'il semble aux « ignorants, est fort aisée à attraper ; mais « an jugement des connaisseurs, ni l'une ni « l'autre ne l'est. • On voit par là que lu style simple doit être employé quand on parle de choses simples et communes, et qu'il convient surtout aux récits et aux parties du discours où l'orateur ne songe qu’à instruire ses auditeurs, ou à s’insinuer doucement dans leurs esprits.
IV. De là venaitcetle attention des anciens' à cacher l’art, qui cesse en effet de l'être s’il est visible, bien différente de l'ostentation cl du faste de ces écrivains qui ne cherchent qu’à faire montre de leur esprit. De là certaines négligences qui ne choquent point et ne déplaisent point *, parce qu’elles marquent un orateur plus occupé des choses que des mots. De là enfin 1 cet air de modestie et de
• dieemii gênai msgli convenu In utroqae emlnet Ci- « cero : ex qulbas alterura Imperiü se poue consequi a croient, neatram qui iolelligunt. » (Quist. lib. 11 , cep.l.)
■ e Iodé ilia velerum clrce occultandem eloquentiam « ximnlatlo, mullùm ib hàc temporum nostrorum jacla- « donc diverse. » (Qdiwtii.. lib. ». cep. 1.)
* e Habet lite stylos quiddam quod indicel non lograa tara negifgentiam, de re hominix magts quant de verblx « laborantil. a (Cic Oral. n. 71.)
* « FreqoentUitraè proraraiaœ deceblt et lentenliee rum. et composition!!, et vultùe modesti»..- Diligenter a ne luapecli simua in lil» patte vttandum : propler quod « ralnlmà oatenlari débet to prtncipiii cura, quia vidalur e art oranla dlcontia contra judieem ailhiberi... Nondùm
retenue que les anciens avaient soin ordinairement de faire paraître dans l'exorde et dans la narration, pour le style, pour l’expression, pour les pensées, pour le Ion même et le geste. L'orateur n’est pas encore admis dans les esprits. On l'observe avec attention. Alors tout ce qui sent l’art est suspect à l'auditeur, et le met en défiance, en lui faisant craindre qu'on ne veuille lui dresser des embûches. Dans la suite il est moins sur ses gardes, et laisse plus de liberté.
Cicéron ' remarque que Démosthine a suivi celle règle dans son beau plaidoyer pour Ctésiphon, où il parle d'abord d'un ton doux et modeste , et ne passe à ce style vif et véhément qui règne dans la suite qu'après s’étre insinué peu à peu et comme par degrés dans les esprits, et s’en être rendu le maître. Il veut, par la même raison, que l'on marque quelque timidité en commençant, et il relève dans Crassus * ce caractère de modestie et de retenue qui, bien loin de nuire à son discours, rendait l’orateur même plus aimable et plus estimable, par l’idée avantageuse qu'il donnait de sa personne.
Homère et Virgile, dont la poésie est si noble et si sublime , ont commencé l'un et l'autre leurs poëines par un début fort simple, el très-éloigué de l'endure de ce versqu’Ho race critique avec raisou dans un poète de son temps :
Fortuaam Prierai caniabo, et nobile beilum.
Il est ridicule en effet de crier si haut*, et de promettre de si grandes choses dès le pre-
a receptt sumas, et caslmilt nos reeeni audlentlum atieo- « tio. JMngii conrlllalis animls, et jam calentibus, h«r « liber ta a feretur. d (Qüintil. lib 4, cap. 1.)
> a Demostheoes In iil& pro Cteiiphoiiie orationc longé a optimâ, lummissiù» à principio; deindè. dum de le- « gibus disputât, pressais; posl, n-nsim Inredens, judiees « ut vldlt ardentes, in reliqula eiultavil audaciùs. » (Cic. Orat. n. 26.)
« Principia verecunda, non eUll» intensa verbis. » (Ibid. n. 121.)
* « Fuit mirillcus quidam io Crasso pudor, qui tamen « non modà non obesset ejus oralloni, sed etiam probi- « mis commendatione prodessel. » (Id. de Orat. lib. 1, n. 122.)
s Quid dlgnum tanlo ferethlc promlssor hialu ?
(tlOAAI. (h ArUpott.)
tnier vers. L’exorin ordinairement doit être simple et sans n donation. Ce feu cet éclat si vif, dégénèrent souvent eu fumée; nu lieu qu'un style plus simple d'abord et moins éclatant plaît éitrémcment quand il est suivi d'une grande lumière.
Celle règle . que retorde doit être simple et modeste, n'est point générale, ni pour la prose, ni pour la poésie. Il y a des harangues dont le sujet souffre et demande même que l'orateur commence d'un air noble et grand; et le début le plus sublime convient parfaitement à l’ode, au lieu qu'il pourrait blesser ailleurs. M. de La Mol lie , dans le discours qui est A la tête de ses Odes, apporte une bonne raison de cette différence pour ce qui regarde la poésie. «C'est, dit-il, que le poème étant a un ouvrage de longue haleine, il est dnuge- « reu\ de commencer d'un ton difficile à « soutenir ; au lieu que l'ode étant resserrée > dans d’elroites bornes , ou ne court aucun « risque 6 échauffer d'abord le lecteur, qui « n’aura pas le temps de se refroidir par la « longueur de l’ouvrage. Ainsi un homme qui « aurait A faire une longue course devrait se « ménager d'abord , pour ne pas épuiser trop « têt ses forces; et, nu contraire, celui qui « n'aurait A fournir qu'une petite carrière « pourrait , par un premier effort, augmenter « sa légèreté naturelle, et eu achever plus « rapidement sa course. »
V. On ne peut trop faire remarquer aux jeunes gens le caractère de simplicité qui règne dans les anciens, il faut les accoutumer A étudier en tout la nature, et leur répéter souvent que la meilleure éloquence est celle qui est la plus naturelle el la moins recherchée. Celle dont il s'agit ici consiste dans une certaine naïveté et dans une élégance qui platt extrêmement, par cette raison-là même qu'elle ne cherche point A plaire. Les Grecs lui donnent un nom ' qui est fort expressif ; c'est if <)!!«. Afs/îf se dit d'un genre de vie sim-
' Non fumom » fulgore, ici! ex tomo dire lueem Cofiioi. (Houat. de Ane poet.)
’ « Ipu Ilia «f D.H* simplex et Inaffeclata babet quem- • dam porum, qualia etiaro In femiaia ematur, ornalum, « (Qoiktil. lib. 8, cap. 3.)
pie, frugale, modeste, honnêle, sans luxe, sans fasle, A qui rien ne manque, mais qui n’n rien aussi de superflu. C'est A peu près ce qu'IIorace appelle simplex mundiliis , une élégante simplicité.
VI. Le récit de l'aventure arrivée A Canius est de ce genre. Il se trouve dans le troisième livre des Offices de Cicéron ; je le rapporterai tout entier, avec la traduction qu'en a faite M Dubois.
C. Canius ',eques romanus nec infacelus.et salis litlcratus, quum se Syracusas, otiandi, ul ipsr dicere solebat, non negotiandi causà , conlulisset, diclilabat se hortulos aliquos velle emere , que) invilare amicos, et ubi se oblectare sine interpellatoribus posset. Quelle élégance dans ces mots , nec infefeelus , et salis littcratus ! Le français en rend très-bien le sens, mais n'est ni si court ni si vif. Il y a un agrément dans cette espèce de jeu de mots, otiandi, negotiandi, et dans ces diminutifs, diclilabat , hortulos , qui ne peut se transporter dans une langue étrangère.
Quod quum percrcbuissel *, Pylhius ei quidam, qui argtntariam faceret Syracusis , dixil rénales quidrm se hortos non habere , sed lieere uti Canio, si vellet, ul suis; el simul ad ccrnam hominem in hortos invilavil in posterum diem. Quum ille promisissel , (Am Pylhius, qui esset.ut argenlarius, apud omnes ordines graliosus , piscalores ad se convocavil, el ab his petivit ut ante suos hortulos postridié piscarentur, dixitque quid eos facere vellet. Un petit mol fait la beauté de ce' récit. Pilhius , qui esset , ul argenlarius ,
1 « C. Conta*, chevalier romain, homme agréable et de bon esprit, et qui n'élall point sans études, étant allé à Syracuse, non pour aftiilrc, mais peur ne rien faire, comme II avait accoutumé de dire, At savoir qu'il serait bien aise d'acheter une malton de plaisance proche de la ville, pour y aller quelquefois se divertir avec ses amis, et se dérober aux visites. »
* « Ce bruit s'étant répandu dans la ville, on certain Pythlus, qui Taisait la banque à Syracuse, lui dit qu'il en avait une qui à la vérité n'était point A vendre, mtll qu'il la lui offrait pour en user comme si elle était à lui, et le pria d'y venir manger le lendemain. Canius l'ayant promis, l'autre, qui par son commerce s'éloit ocquts toutes sortes de gros, Qt venir les pécheurs, les pria devenir le lendemain pécher devant sa maison, et lenr donna quelques autres ordres qui convenaient A son dcssela. s
apud omnes ordintt gratiosui. Elle n’est pas si bien rendue dans le français, qui ne fait pas assez entendre que sa caisse lui donnait un grand crédit dans Ions les corps , et parmi les personnes de toute condition. Il y a auparavant , hominem invitavit , qui est bien plus élégant que s'il avait mis ilium.
Ad cœuarn temporevenit Camus'. Opiparè à Pilhio apparalum convivium. Cymbarum anle oculos multitudo. Vro se quisque quod ceperal , afferebat : anle pedes Pylhii pisces abjiciebanlur. Le style concis, où les verbes sont supprimés , est fort gracieux. On fait remarquer aux jeunes gens que c’est une beauté dont notre langue est rarement susceptible. Il y a , ce me semble, dans ces derniers mots, ante pedes Pythii pisces abjiciebanlur , une belle image de gens qui s'empressaient de jeter aux pieds de Pylhius une grande quantité de poissons. Je ne sais pourquoi le traducteur y a substitué une autre pensée qui n'est point dans le latin.
Tùm t'aiiius* : Quœso , inquil, quid est hoc , Pythi? Tanlùmne piscium, tanlùmne cymbarum ? Et ille : Quid mirum? inquit.
Uoc loco est , Syracusis quidquid est piscium : hic aqualio : hàc villa isti carere non possunt.
hicensus Camus cupiditate 3 , contendit à Pylhio ut venderet. Cravaté ille primo. Quid mu lia? Impclrat : émit homo cupidus et locuples lanli quanti Pylhius voluil, et émit instructot : nomina facit : negotium conficit. Bien n'est plus admirable que tout ce récit. Mais ces deux mots, homo cupidus et locu-
1 « Canius ds manqua pas au rendez-vous. Il trouva un festin magnifique, et toute la mer rouverte de barques de pécheurs qui venaient l'un après l’autre apporter à Pylhius une grande quantité de poissons, comme s'ils fussent venus de les prendre devant lui. a
s a Canius, tout surpris de ce qu'il voyait : Quoi, ditil à Pylhius, y a-t-il donc ici uni de poissons, et y voiton tous les jours tant de barques de pécheurs? Tous les Jours, dit Pylhius. Il n’y a que ce seul endroit autour do Syracuse où l’on trouve du poisson, et où les pécheurs puissent même venir prendre de l'eau ; et tous ces gcnsla ne sauraient se passer de celte maison, a
» ■ Voila Canius amoureux de la maison. Il presse Pythlux de la lui vendre. Pylhius parait avoir bien de la peine a s'y résoudre : H s'en fait beaucoup prier : enfin il y consent. Canius. homme riche, qui aimait son plaisir, l'achéie tout ce que l'autre voulut, et l’achéie même toute meublée. On fait te contrat : voilà l’aUàire consommée, a
pies , sont d’nn goût exquis. Ils renferment les deux raisons qui déterminèrent Canius & acheter si cher cette petite maison : c’est qu’il en avait grande envie , et qu’il était fort riche. Le traducteur n’a pas bien pris le sens du premier mot : Canius, homme riche, qui aimait son plaisir. Ce , n’est pas ce que signifie homo cupidus.
Invitât Camus prostridié familiares suos 1 * : venil ipse m aturi. Scalmum nullum videl. Quœrilex proximo ticino,numferiœ quœdam piscatorum estent , quid eos nullos videret. Nullm, quùd sciam, inquit ille : sed htc piscari nulli soient; itaque heri mirabar quid accidisset. Slomachari Canius. Sed quid (aceretf AWdùm enim Aquillius, collega et familiaris meus, prolulerat de dolo m alo formulas : in quibus ipsis, quum ex eo quœreretur quid esset dolus malus , respondebat : quum esset simulatum , aliud actum.
Qu’on ôte à ce récit certain tour et certain nombre de pensées et d’expressions , on ne changera rien au fond, et l'on n'aura omis aucune des circonstances nécessaires *, mais l'on en ôtera tout l'agrément et toute la délicatesse , c’est-à-dire tout ce qui rend le discours orné.
VII. Je ne puis m’empêcher de rapporter encore ici ’ une petite histoire que Pline le naturaliste nous a conservée , où l’on verra dans un seul mot ce que c’est que cet ornement simple et naturel dont nous parlons. Un esclave , qui s’était tiré de servitude , ayant acheté un petit champ, le cultiva avec tant de soin qu’il devint le plus fertile de tout le pays.
1 « Canius prie de ses amis de l'y venir voir dès le lendemain. Il s’y rend lut-méme de fort bonne heure. Mats il ne voit ni pécheurs, ni barques. Il demande à quelque voisin s'il était fêle ce jour-la pour les pêcheurs. Nulle fête, que Je sache, dit le voisin. Jamais on ne pèche ici; et hier Je ne savais ce que tout cet appareil voulait dire . Voila Canius en grande colère ; mais que faire I car Aquillius, mon collègue et mon ami, n'avait pas encore établi ses formules contre le dol et la mauvaise fol Or, ce qu’on appelle dot, rrumeafsa foi. c'est, disait le meme Aquillius. donner lieu à queiqu un de s’attendre à une chose, et en faire une antre- a
■ a Caret enderis tenociniis expoaitio ; et nisi eommene detur liée vcuustate, jaceat necesse est- a Qu S I IL. tib. 4, cap. S.)
> Plie. lib. 18, cap. 6.
jOOgfe
Un tel snceèa lai attira la jalousie de tous ses voisins , qui l'accusèrent d'user de magie , et d’employer des sortilèges pour procurer à son petit champ une si ètoDnante fertilité, et pour rendre leurs terres stériles. Il fut appelé en jngement devant le peuple romain. Le jour de l'assignation étant venu , il comparut. On sait que l'assemblée du peuple se tenait dans la place publique. Il amena 1 avec lui sa Glle , qui était une grosse paysanne très-laborieuse, bien nourrie et bien vêtue, dit l'historien de qui ce fait est tiré. Il fil apporter tous ses instruments de labour, qui étaient en fort bon état, des hoyaui très-pesants, une charrue bien équipée et bien entretenue , et Bl aussi venir ses boeufs, qui étaient gros et gras. Puis se tournant vers les juges : Voilé, dit-il, mes sortilèges, et la magie que j'emploie pour rendre mon champ fertile. Veneficia mea , Quirites, htrc sunt. Je ne puis pas, continual il, vous produire ici mes sueurs, mes veilles, mes travaux de jour et de nuit : AVc potsum vobis ostendcre , aut in forum adducere lucvbrationes meus, vigiliasque, et sudores. Les suffrages ne furent point partagés, et il fut absous d’une commune voix.
Il n'y a personne qui , à la simple lecture de ce récit, ne soit frappé de la beauté de cette réponse , Veneficia mea , Quirites , htrc «uni : Voilé mes sortilèges. Mais en quoi donc consiste cette beauté ? Y a-t-il dans ce peu de mots quelque pensée eilraordinaire, quelque eipression brillante, quelque métaphore hardie, quelque figure sublime? Rien de tout cela. C'est la naïveté seule de cette réponse , et une ingénieuse simplicité puisée dans la nslure même, qui plaît et qui charme. Qu'on substitue è ce peu de'paroles, si simples et si peu recherchées, le discours le plus spirituel et le plus orné qu’il soit possible d’imaginer, on été à la réponse du paysan toute sa gréce. C'est ainsi, comme le rapporte le même Pline *, que Néron , par un mauvais goût qui lui faisait préférer le brillant à}la simplicité, g Al a une
1 « Inslrumentum rusticum omne in Forum allutll, et « adduiil flliam validait], altjuc (ui ail Pisoj bené rura- « lim cl vesiitam, ferramenla egregié farla, graves II- « goncs, \omerrs pouderosos, bovessaluros »
» Piin. lib. 34, cap. 8.
des plus belles statues de Lysippe en la faisant dorer, parce qu'elle n’élaitque d’airain. Il fallut lui Ôter celte dorure, qui avait altéré loule la beaulé de l’art. Qunm prelio perisset gratia artis, detractum est aurum : et ce ne fut qu'en perdant ce nouvel éclat que la statue recouvra son ancien prix.
g II. Du genre sublime.
Le sublime, le merveilleux , est ce qui fait la grande et véritable éloquence. M. de La Mothe le définit ainsi dans le discours qui est A la tête de scs Odes : Je crois, dit-il , gue le sublime n'esl autre chose que le vrai et le nouveau réunis dans une grande idée, et expimés avec élégance et précision. Il rend ensuite raison de chacune des parties de cette définition. L'endroit mérite bien d'être lu, et renferme des expressions fort judicieuses. Je ne sais pourtant si la dernière partie de cette définition est bien juste : exprimés avec élégance et précision. Ces deux qualités sontelles donc si essentielles au sublime, que sans elles il ne puisse subsister? Je croyais que l'élégance , bien loin de faire le caractère propre du sublime, souvent lui était opposée; et j'avoue que je n’en découvre point dans les deux exemples que cite M. de La Mothe. L'un est de Moïse : Dieu dit, que la lumière se fasse, et la lumière se fit ; l'autre d’Homère : Grand Dieu , rends-nous le jour, et combats contre nous. Pour la précision, ou brièveté, elle convient quelquefois au sublime, lorsqu'elle consiste dans une pensée courte et vive , comme dans les deux exemples précédents : mais il me semble qu’elle n'en fait pas l'essence. Il y a dans Démusthène et dans Cicéron 1 beaucoup d'endroits fort étendus , fort amplifiés , qui sont pourtant très-sublimes , quoique la brièveté ne s'y rencontre point. J’use de la liberté que M. de La Mothe donne à ses lecteurs dans l’endroit même dont il s'agit, et j'expose simplement mes doutes, mais en les soumettant è ses lumières. L'admirable traité de Longin sur cette matière serait seul
• Ce n'esl polnl apparemment celle espèce de sublime qu'on d^fiuil ici.
capable de former le goût des jeones gens. Je ne ferai presque ici qu’en extraire quelques réflexions, qui seront pour eux comme autant de règles et de principes.
M. Despréaux prétend que, par sublime.
Ce rhéteur n’entend pas ce que les orateurs appellent le style sublime, mais cet extraordinaire et ce merveilleux qui frappe dans le discours, et qui fait qu'un ouvrage enlève, ravit, transporte. Le style sublime, dit-il, veut toujours de grands mots; mais le sublime se peut trouver dans une seule pensée , dans une seule figure, dans un seul tour de paroles. Sans entrer dans l’examen de cette remarque, qui souffre plusieurs difficultés, je me contente d’avertir que par sublime j’entends ici également et celui qui a plus d'étendue et se trouve dans la suite du discours , et celui qui est plus court et consiste dans des traits vifs et frappants; parce que, dans l’une et dans l'autre espèce, j’y trouve également une manière de penser et de s’exprimer avec noblesse et grandeur , ce qui fait proprement le sublime. .
I. Le style simple, dont j’ai d’abord parlé , quoique parfait dans son genre, et rempli de grâces souvent inimitables, est bon pour instruire, pour prouver, et même pour plaire; mais il ne produit point ces grands effets sans lesquels 1 Cicéron compte l’éloquence pour rien. Comme ces beautés simples et naturelles n’ont rien de grand , et qu’on y voit un orateur toujours tranquille, cette égalité de style n'échauffe et ne remue point l'âmo * : au lieu que le genre sublime produit en nous une certaine admiration mêlée d’étonnement et de surprise, qui est tout autre chose que de plaire seulement ou de persuader. Nous pouvons dire, à l’égard de la persuasion, que pour l'ordinaire elle n’a sur nousqu’autant de puissance que nous voulons. Il n'en est pas ainsi du sublime : il donne au discours une vigueur noble, une force invincible, qui enlève l'ûme de quiconque nous écoute... Par ce ton de majesté et de grandeur par ces mou-
1 a Eloquentiam, quæ admiralionem non habet, nut- « lam judlco » (Cic. in Epist. ad Drulum.)
* Long. ibap. 1.
* Ibid cbap. 28.
vements vifs et animés, par cette force el cette véhémence qui y régnent , il enlève l'auditeur, el le laisse comme abattu el ébloui, pour ainsi dire , de ses tonnerres cl de ses éclairs.
II. C'est ce que Quintilien 1 remarque au sujet d’un endroit sublime et éclatant du plaidoyer de Cicéron pour Cornélius Balbus , où il avait inséré un éloge magnifique du grand Pompée *. Il fut interrompu, non-seulement par des acclamations, mais même par des battements de mains extraordinaires, qui semblaient peu convenir a la majesté du lieu : ce qui ne serait point arrivé, dit notre rhéteur, s'il n’avait eu en vue que d’instruire les juges, et s’il s'était contenté d'un style simple cl élégant. Ce fut sans doute la grandeur, la pompe et l’éclat de son éloquence qui arrachèrent b tout son auditoire ces cris et ces applaudissements qui ne furent point libres el volontaires, li la suite des réflexions, mais l'effet subit d’une espèce de ravissement et d’enthousiasme qui les enleva hors d'euxmémes, sans leur laisser le lemps de songer ni è ce qu’ils faisaient, ni au lieu où ils éta eut.
III. Voilà proprement la différence qu’il y a entre les effets du genre médiocre ou orné, dont nous parlerons bientôt, et du genre sublime. Celui ci remue ’, agile, élève l'éme audessus d’elle-mêrne , et fait d’abord sur les lecteurs ou sur les auditeurs une impression à laquelle il est difficile, pour ne pas dire impossible, de résister, et dont le souvenir dure et ne s'efface qu’avec peine : au lieu que le style commun et ordinaire, quoique rempli de beautés et de grâces , ne touche , pour ainsi
1 a Nec forlibus modo, sed ciiam fulgenllbns arniis « pr&liatus in cau.-â est Cirero Cornclii : qui non «mc- « cuius estvel doct-ntio judicein lambin, el utililer demum « a <: lalinè perspiruèque dicendo. ul populus roraanu» « admiralionem suara non acclamalionc lantùm , sed n cliam plausu conOterclur. Sublimités profeclô. el ma* u gnifirenlia, et nitor, et auctoritas, eipressll ilium fra- « gorem Nec tant Insolila laui esset prosecula diceniem, a si usitala et cteleris similis fulssel oratio. Atque ego h i llos credo, qui aderant, nec sensisse quid facerent, nec « sponle judicioquc plausisse , sed veiut mente captos, a et quo essent in loco ignaros, erupissc in huac volun* r latis affcctum. » (Qlunt. lib. 8, cap. 3.)
* Pro Cornel. Bjüjo, n. 9-18.
9 Long. cbap. 5.
«•ffr 251 <Hh»
dire, que ts surface de l’âme, et la laisse dans sa situation tranquille et naturelle. En un mol, l'un platl et (latte, l'outre ravit et transporte. C'est ainsi que nous n'admirons pas naturellement de petits ruisseaux ' . bien que l’enu eu soit claire cl transparente, et utile même pour notre usage : mais nous sommes véritablement surpris quand nous regardons le Danube, le Nil, le Rhin, et l’Océan surtout.
IV. On distingue plusieurs sortes de sublimes. Il n'est pas toujours véhément et impétueux. Le style de Platon ne laisse pas d'étre élevé, bien qu’il coule sans être rapide, et sans faire de bruit. Déinosthéne est grand * , quoique serré et concis ; et Cicéron l'est aussi , quoique diffus et étendu. On peut comparer Démosthèuc, a cause de la violence , de la rapidité , de la force et de la véhémence avec laquelle il ravage, pour ain>i dire, et emporte tout, à une tempête et à un foudre. Pour Cicéron, on peut dire que, comme un grand embrasement, il dévore et consume tout ce qu’il rencontre avec un feu qui ne s'éteint point, qu'il répand diversement dans ses ouvrages, et qui, à mesure qu'il s'avance, prend toujours de nouvelles forces. Au reste, continue Longin, le sublime de Déuiosthéne vaut sans doute bien mieux dans les exagérations fortes, cl dans les violentes passions, quand il faut, pour ainsi dire, étonner l'auditeur. Au contraire, l'abondance est meilleure, lorsqu'on veut, si j’ose ine servir de ces termes, répandre une rosée agréable dans les esprits.
V. Le vrai sublime consiste dans une manière de penser noble *, grande, magnifique; et il suppose par conséquent dans celui qui écrit ou qui parle un esprit qui n'ait rien de bas ni de rampant, mais qui soit au contraire rempli de hautes idées, de sentiments généreux, et de je ne sais quelle noble fierté qui se fasse sentir en tout. Celte élévation d'esprit et de style doit être l’image et l’effet de la grandeur d'âme. Darius offrait la moitié de l'Asie avec sa fille en mariage â Alexandre. Pour moi, lui disait Farménion, si j'é-
1 Long. cbap. 29.
* Ibid. cbap. 10.
1 Ibid. cbap. 7.
tais Alexandre, j’ accepterais ces offres. Et moi aussi, répliqua ce prince , si j'étais Parménion. N'est-il pas vrai qu’il fallait être Alexandre pour faire celle réponse?
Je rapporterai ici quelques exemples de pensées sublimes, qui en feront mieux sentir la beauté et le caractère que tous les préceptes.
Eicudent alh cptramia moiiius ara...
Orabunl causas meliùs, elc. 1 *
Tu regere Imperlo populos, Romane, mémento :
II* tibl eruot arlcs, pn risque Imponere morcin, Parcere «ubjcclls, el debcllarc superbos.
Etcuncla terrarum subacla,
Præier alroccm animum Caton is *.
M. de Pelisson, dans l'Eloge du roi, parle ainsi : Ici il détruisait le duel... Ici il savait pardonner nos fautes, supporter nos faiblesses, descendre du plus haut de sa gloire dans nos moindes intérêts; tout 4 ses peuples, général, législateur, juge, maître, bienfaiteur, père, c'est-à-dire véritablement roi.
Tout était dieu, excepté Dieu même; et le monde 3 , que Dieu avait fait pour manifester sa puissance, semblait être devenu un temple d’idoles.
Il restait environ cinq cents ans jusques aux jours du Messie, Dieu donna à la majesté de son fils de faire taire les prophètes durant tout ce temps, pour tenir son peuple en attente de celui qui devait être l'accomplissement de tous leurs oracles.
Que peuvent contre lui ( contre Dieu) tous les rois de La terre? En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre :
Pour dissiper leur ligue il n'a qu’a se montrer.
Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer.
Au seul son de sa volt la mer fuit, le ciel tremble.
Il voit comme un néant tout l'univers ensemble;
Et les faibles mortels, vains jouets du trépas.
Sont tous devant scs yeux comme s'ils n'étaient pas l.
Cet autre trait du même poète n’est pas moins grand , quoiqu’on un seul vers :
Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d’autre crainte.
1 Æn. lib VI, v. 817, elc.
* Moral. Od. 1. lib. 2.
* Bossuet, Hist. unir.
* Rac. Esihcr.
Dans Ions ces endroits le sublime vient de la noblesse et de la grandeur des pensées. Mais il faut avouer que ce qui est dit de Dieu efface tout le reste. Aussi est-il juste que devant lui tout disparaisse et s’anéantisse.
Vi. La noblesse des pensées entraîne ordinairement après elle celle des paroles, qui à leur tour servent beaucoup à relever les pensées. Mais il faut bien se donner de garde de prendre pour sublime une apparence de grandeur bâtie ordinairement sur de grands mois assemblés au hasard cl qui n'est, à la bien examiner, qu’une vaine enflure de paroles, plus digne de mépris que d'admiration. En effet3, l’enflure n’est pas moins vicieuse dans les discours que dans les corps. Elle n’a que de faux dehors et une apparence trompeuse : mais au dedans elle est creuse et vide... Ce défaut n’est pas facile à éviter; car, comme en toutes choses naturellement nous cherchons le grand, et que nous craignons surtout d’étre accusés de sécheresse ou de peu de force, il arrive, je ne sais comment, que la plupart tombent dans ce vice, fondés sur cette maxime commune :
Dans un noble projet on tombe noblement.
On a de la peine à s’arrêter où il faut , comme fait Cicéron, qui, au rapport de Quintilien *. ne prend jamais un vol trop haut ; ou comme fait Virgile, qui est sage jusque dans son enthousiasme Ces dêdamateurs la-
tins, dont Sénèque le père rapporte les sentiments dans la délibération que fait Alexandre pour savoir s'il doit pousser ses conquêtes au delà de l’Océan, sont oulrés et excessifs. Les uns disent qu’Aiexandre ‘ se doit contenter d’avoir vaincu où l’astre du jour se contente de luire ; qu'il est temps qu' Alexandre*
* Long. chap. 5.
« Cbap. 2.
* Le P. Bonhours,
4 a Non supta modtim el.ilus Tullius. i* (Qüpit- 11b. 12, cep. 10 1
* «i Salis sil Inr'rnii; viciiK Alcxandro. quâ mnndo a lurcre sans est. »
* « Tempus est Al'X-utdium cum orbe et cum sole a doinerr. »
cesse de vaincre où le monde cesse d'être et le soleil d’éclairer : les autres', que la fortune met à ses victoire* les mêmes limites que la nature met au monde ; qu'Alexandre est grand pour le monde3, et que le monde est petit pour Alexandre ; qu’il n’y a rien au delà d'Alexandre*, non plus qu'au delà de l’Océan.
Ce que dit un historien au sujet de Pompée n'est guère moins outré. Telle fut *, dit-il, la fin de Pompée, après trois consulats et autant de triomphes, ou plutôt après avoir dompté l'univers; la fortune s'accordant si peu avec elle-même à l'égard de ce grand homme, que la terre qui venait de lui manquer pour set victoires lui manqua pour sa sépulture.
L’endroit suivant de Malherbe l'est encore plus. Il parle de la pénitence de saint Pierre.
C'esl «torique ses rrls en tonnerres s'éclatent :
Scssmiplrs se font senti qui les chênes combattent;
Et ses pleura, qui tantôt descendaient mollement.
Ressemblent un torrent qui, des hautes montagnes
Ravageant et noyant les voisines campagnes,
Veut que tout l'univers ne soft qu'un élément
Cet excellent poete «ort ici visiblement de sort caractère, et nous montre combien il est aisé que l’enflure prenne la place du grand et du sublime. Celte pièce était sans doute un ouvrage de la jeunesse de Malherbe, que ses autres compositions semblent désavouer.
VII. Les ligures ne font pas une des moindres parties du sublime *, et ce sont elles qui donnent le plus de vivacité au discours. Dèmoslhène, après la perte de la bataille de Chèronêe, veut justifier sa conduite, et ren-t dre le courage aux Athéniens intimidés et
> « Eomdcm rortuna Victoria tua, quem nature, finem ■ faelt. »
« « Alexander orbl magnua ut; Alexandro orbU an- « guitnsest. »
s h Non magii quicquam ultra Aleiandrum novlmus, « quarn ullr* Oceanum. >* (Suotor. 1.1
4 « llic posl 1res consulalu» et tolidem triumpbos. doit niiiumque lerrarum orbem, vlt« fuit film» : in tantum « lu iilo s ho à sc discordante forlunâ, ut cul modo ad « victoiiam terra defuerat, deesael ad sepulluram. * ( V I LL. 1* AT BBC. Ilb. 2.)
5 Longin, chap. 14.
abattos par celle défaite. Non, messieurs , leur dit-il, non, vous n'avez point failli. J' en jure par les mânes de ces grands hommes gui ont combattu pour la même cause dans les plaines de Uarathcm, à Salamine , devant Platée. 11 pouvait dire simplem ml que l'exemple de ces grands hommes justifiait leur conduite : mais, en changeant l'air naturel de la preuve en celte grande et pathétique manière d'affirmer par des serments si extrnordinaires et si nouveaui, il élève ces anciens citoyens au-dessus de la condition humaine ; il inspire à scs auditeurs l'esprit et le sentiment de ces illustres morts, et il égale en quelque sorte la bataille qu'ils ont perdue contre Philippe sus victoires remporlées autrefois è Marathon et à Salamine.
Cicéron attribue la mort de Clodius à une juste colère des dieux qui ont enfin vengé leurs temples et leurs autels profanés par les crimes de cet impie. Il le fait d'une manière fort sublime, en apostrophant et les autels et les dieux, et employant les plus grandes figures de rhétorique'. Kos Albani’ tumuli atque luci, vos inguam, imploro algue oblestor; vosque Albanorum obrutœ arm, sacrorum populi romani socim et œqualcs, quas ille praceps amenlià, cœsis prostratisque tandissimis lucis, substructionum insanis molibus oppresserai : vestrœ lùm arm, veslrm religiones viguerunt, veslra vis raluit, quam i Ile omni scelere polluerai.- Tuquc, ex tuo edito monte, Latialis sancle Jupiter, cvjus ille laeus, nemora, finesque, smpè omni nefario slupro et scelere maculàral, aliquando ad eum puniendum oculos aperuisti. l 'obis illm,
1 Pro Mitons, n. 8ô.
■ « Je sous atteste et vaut Implore, saintes collines d'Atbe, que Clodius a profanées; trois respectables qu'il a abattus ; sacrés autels, tien de notre utitoo , et aussi anciens que Rome même, sur tes ruine* desquels cet impie éveil élevé ces masses énormes de batiments : votre religion violée, volve culte aboli, vos mystères poilus, vos dietis outragés, ont enfin felt éclater leur pouvoir et leur vengeancr. Et vous , divin Jupiter Lalial. dont il avait souillé les lacs et les bots psr tant de crimes et d'impuretés, du sommât de votre sainte montagne vous aveg enfin tMiverl les yeux sur ce scélérat pour le punir. C'est à vous, et sous vos yeux , c'est a vous qu'une lenle, mais Juste vengeance, a immolé cette vicUme, dont le eang vous était dû.
vobis, vetlro in conspectu, serm , sed justm lamtn et debitm panm solulœ sunt.
M. Fléchicr décrit une mort bien différente d'une manière fort sublime, en faisant usage aussi des plus vives figures O Dieu terrible, mais juste en vos conseils sur les enfants des hommes, vous disposez et des vainqueurs et des victoires! Pour accomplir vol volontés et faire craindre vos jugements, votre puissance renverse ceux que votre puissance avait élevés. Vous immolez à votre souveraine grandeur de grandes victimes, et vous frappez, quand il vous plait, ces têtes illustres, que vous avez tant de fois couronnées. Cet endroit est grand certainement , et le serait peu l -être encore plus s’il y avait moins d'antithèses.
N'attendez pas, messieurs, que j'ouvre ici une scène tragique ; que je représente ce grand homme étendu sur scs propres trophées; que je découvre ce corps pâle et sanglant, auprès duquel fume encore la foudre qui l’a frappé ; que je fasse crier ton sang comme celui d'Abel, et que j'expose à vos yeux les tristes images de la Religion et de la Patrie éplorées.
g MI. Pu genre tempéré.
Entre les deux genres d'éloquence dont nous avons parlé jusqu'ici, savoir, le simple elle sublime, il yen o urt Iruisième, qui tient comme le milieu entre les deux autres, et que nous pouvons appeler le genre orné cl fleuri, parce que c'est celui où l’éloquence claie ce qu'elle a de plus beau (et de plus brillant. Il nous reste à faire sur celte sorte de style quelques réflexions, qui aideront les jeunes gens à discerner les ornements solides de ceux qui n’ont qu’un vain éclat. Je n'y ajouterai point d'exemples, parce que ceuv que j'ai cités ci-devant en 'parlant de la composition, et plusieurs de ceux que je citerai encore dans la suite , sont dans le genre fleuri , et peuvent servir pour la matière que je traite