V. Il est pourtant nécessaire4, même dans
1 « In quo Igitar homines cihorreseuni T Quem »iu- « pefarti diceniem audiunt... qui dlftlnclé. qui explicité,
« qui abundantur, qui illumioalè et rebus et verbis d-cuni:
« i J est. quod dico, ornaic. t> (Ctc. de ()rat. I. 3. n. 53 )
* * 111 ihI genus orientation! compo&ilura sol.un petit « audlenlium voluptatem. ideùquo ornnes riicendl arle*
« «péril . ornatumque oralionis eiponil.... Quare quic- « quid crit 'entendis populare, verbis nilidum. figuris « jucunrlum. translalionibus niagiiiOruin, eomposilione a elnboratum, velul instilor quidrm eloqurntir. In'urnr dum et penê pertraclandum dabil. » Qomtil. Iib. 8, cap. 3.)
* r In hoc genere, permitliiur adhlbere plus rultùs. r omnemque ariem, qu® latere plerumquè In Judiciis r débet, non conGleri modo, sed oslentarc eliam homir nibus in hoc advocatls. n (Idem lib 2, cap. 11.)
* « Ut conspersa sîl quasi verboium sententiarumque a floribas. id non debet esse fusum æquabililer per omr nem oralionrm, srd fta distlncturn, ut sint quasi in r ornatu disposlta quxdam Inslgnla et lamina. Genus « direndi est cligendum, quod maiimè teneal eos qui r audianl, et quod non solùm delertet, sed eliam sine « sailelale delectet.... Difficile enira dicta est, quifnam « causa ait, cur et. que maiimè sensus nostro* Irnpcl- « lunt voluptatc. et specie primé acerrimé commovrnt. r ab iis cclerrimè fnslidio quodam et satielalc abalicner mur... Omnibus In rebus. voluplatlbus ma il mu fasii- ■ dium fîuitiaium est : quô hoc miuùs in oralione mire-
ce genre, que les ornements soient dispensés avec une sorte de sobriété et de sagesse , et l’on doit surtout y jeter une grande variété. Cicéron insiste beaucoup sur re principe, comme sur une des règles de l'éloquence les plus importantes. Il faut , dit-il. choisir un g'mre d’écrire qui soit agréable et qui plaise à t’auditeiir, de sorte néanmoins que celagrémenl et ce plaisir ne viennent point enfin à lui causer du dégoût; car c’est l’effet que produisent ordinairement les choses qui frappent d’abord les sens par un vif sentiment de plaisir, sans qu’on puisse trop en rendre raison. Il en apporte plusieurs exemples tirés de la peinture, de la musique, des odeurs , des liqueurs, des viandes; et apres avoir élabli ce principe, que le dégoût et le rassasiement suivent de près les grands plaisirs, et que c'est ce qu'il y a de plus doux qui devient le plus lût fade et insipide, il en conclut qu’il n’est pas élonnant que, soil en prose, soit en vers, un ouvrage, quelque grâce el quelque élégance qu’il ail d’ailleurs, s’il est trop uniforme el toujours sur le même Ion, ne se fasse pas longtemps goûter. Un discours qui est partout ajusté et peigné, sans mélange et sans variété, où tout frappe, tout brille, un tel discours cause plutôt une espèce d’éblouissement qu'une véritable admiration : il lasse et il faliguc par trop de beautés, et il déplaît à la longue a force de plaire. Il faut dans l’éloquence, comme dans la peinture, des ombres pour donner du relief, et tout ne doit pas être lumière.
VI. Si cela est vrai, même dans ces sortes de discours qui ne sont que puur l’apparat el pour la cérémonie, combien plus ce précepte doit-il être observé dans ceux où l’on traite d’affaires sérieuses el importantes, telles que sont celles dont se charge l’éloquence de ia chaire et celle du barreau! Quand il s’agit dea
. mur, In quâ vel ri poells, vcl ex oratorfbur, possumns R judirarr, ronrinnam. distinctam, ornalam, fcsllvam, r sine lulermissione, sine reprcbenslooe, sine varietale, r qtnrmis claris sll coloribus picta vol poeais vel oratio, a non po*se in dcleclaiione esae diuiurné.. . llabeai ilar quHIla In dlcendo admiratio ac cumma iaus umbram r aliquam el reccssum; quômagis Id, quod erit illuminar Inm, exstare atque ernlncre vldealur. » (Cic. dâ Oral. lib. 3,0. 96, 97, 98, 100, 101.)
biens, du repos, de l'honneur des familles, et, ce qui est bien plus considérable, du salut éternel, est-il permis è un orntcur de s’occuper du soin de sa réputation et de chercher è taire paraître de l'esprit? Ce n'est pas qu'on prétende' bannir de ces discours les grâces et la I eauté du style 1 * ; mais les ornements qu’il est permis d'y employer doivent être plus graves. plu$ modesles, plus sévéres 5, et partir plutôt du fond de la matière même que du génie de l'orateur. J'aurai occasion de traiter ce sujet avec plus d’étendue. Ou ne peut trop le répéter *, il faut que celte parure soit mâle, noble et chaste : il faut une éloquence ennemie de tout fard et de toute afféterie, qui brille pourtant, mais de santé, s’il faut ainsi dire, et qui ne doive sa beauté qu'â ses forces; car il en doit être du discours comme du corps humain * , qui tire ses véritables agréments de sa bonne constitution , au lieu que te fard et l'artifiec ne servent qu'à gâter le visage par le soin même qu'on prend de l’embellir,
VII. C’est un grand principe 5 , qui se vérifie également dans les ouvrages de la nature et dans ceux de l'art, que les choses qui ont le plus d'utilité en elles-mêmes ont aussi, pour l'ordinaire , plus de dignité et de grâce. Qu'on fasse quelque attention “ sur la symétrie et l’arrangement des différentes parties qui composent un édifice ou un vaisseau , qui
1 « Ncque hoc eô pertinet, ut in bis nullus cil ornalus,
« sed uli prcssior. et scvcrior. » (Quint. Ilb. 8, cap. 3.)
3 u Omni a poilus a causâ, quam ab oralore, protectt
a creiiiintur. b (Idem. Iib- t, cap. 2. <
* « Sed blc ornatus (rcpelam enim} virilis, forlis. et « sanelus sit : nec cffemiualam levitalem, nec fuco eml-
« ncnlern coloicm amel. Sanguine et viribus niteat. »
(Idem, tib. 8, cap. 3.)
8« Corpora s;ioa, clintegri aanguinis, et cxercltatione « tir ma ta, ex ii.'dem his specirm arcipiunt. ex qulbus* « vires: namque et colorais, et adstricia, et lacerlisex- « pressa sunt. Sed eadem si quis vulsa atque fucala mu- « liebriicr comal, foedissitna sint ipio forme labore. » (Idem. Proctm. Ilb. 8.)
8 « Ut in plerisque rebus incredibiliter bqc nalura est a ipsa fabricala, sic in oiaiione, ut ea, que maiimam in « se uliltlatem continerent, eadem haberent plnrimùm a vel «lignitatis, vcl sepe eliam vcnuslaii». ». (Ctc. de Orat. lib. 3, o. 178.)
* u Singula liane habent in specie venuslntem, ut non k solùm t.aluiis, sed eliam voluptatis cau.«à Invent » esi-c « videantur.... Ilalient non plus utililaiis. quam d gnl- « taiis.. . Capi’.olii fisllgium iilud, et Csiicrarum edium,
entrent dans la structure du corps humain , qui forment dans l'univers cette harmonie qu'on ne se lasse point d'y admirer, on reconnaîtra que chacune de ces parties, donl l'utilité seule ou la nécessité semblerait avoir fait naître l’idée , contribue aussi beaucoup à la beauté du tout. Il en est ainsi du discours , donl la vraie 1 * 8 beaulé n'est jamais séparée de l'utilité.
VIII. Ce principe peut beaucoup servir pour distinguer les ornements vrais et naturels de ceux qui sont faux et étrangers : il n'y a qu'à examiner s’ils sont utiles ou nécessaires au sujet que l'on traita. Il y a un 9 style éblouissant, qui impose par le vain éclat de l'expression . ou qui court sans cesse 8près de petites pensées froides et puériles, ou qui est toujours monté sur des échasses, ou qui s’égare en des lieux communs vides de sens , ou qui brille de je ne sais quelles petites Oeurs qui tombent dés qu'on vient à les secouer, ou qui se guindé enfin jusqu'aux nues pour attraper le sublime. Tout cela n’est point vraie éloquence, mais vainc et ridicule parure; et pour le bien faire sentir aux jeunes gens, il faut les rendre extrêmement attentifs à celle exacte sévérité des bons écrivains , soit anciens, soit modernes, qui ne sortent point de leur sujet et n'outrent rien : car ces fausses grâces et ces fausses beautés disparaissent 3 *, quand on leur en oppose de solides.
IX. Je dirais volontiers des grâces du style fleuri , par rapport aux beautés d'un style plus solide et plus mâle, ce que Pline remarque
a non vcnuslas, sed nécessitas ipsa fabricala est.» (n.180 )
*t Hoc in omnibus item partibus orationis evenil, ut et utiliiatcm, ac propc necersilalem, suavilas quædam ac « Irposconsequatur. » (o. 181.)
1 « Nunquam vera specles ab utililate dividitur. » (Qcintil. lib 8. cap. 3.)
s u Vitiosum est et corruplum dicendi genus, quod « aul verborum licenlii résultat, aut pucrllibus senlcnr tiolis lasrfvlt. aut immndico tumore turgescit, aut ina- « nibus locis bacchdlur, aul casuris si leviierrxculianlur « flosculis nitet. aut prcdpltia pro subilmtbus babel. » (Idem. lib. 12, cap. 10.)
8 a Evanescunt hcc atque emoriontur comparatlone a mrliorurn : ut lana Uncta furo dira pnrpuram plaret... a Si verô judicium his cnrrupiis acrius adhibeas. jam o iilud quôd fefellerat, exuat menthum cotorem. et qui- « dam vixenarrabili fœdilaie paliescat. » (Quint, lib. 12» cap. 10.)
des flears en les comparant ani arbres. La nature ' , dit-il, semble avoir voulu se jouer et comme s'égayer dans celte variété de fleurs dont elle orne les champs et les jardins : variété incompréhensible, et que nulle description ne peut exprimer, parce que la nature est bien plus habile à peindre que l’homme è parler. Mais comme elle ne produit les fleurs que pour le plaisir, aussi ne leur donne-t-elle souvent pour durée que le court espace d'un jour : au lieu que pour les arbres destinés à ta nourriture de l'homme et nui usages de la vie, elle leur accorde plusieurs années, et quelquefois des siècles entiers; sans doute pour nous avertir que ce qui est fort brillant passe bien vile , et perd bientôt sa vivacité et son éclat. Il est aisé de faire l’application de cette pensée aux beautés du style dont nous parlons ici, auxquelles on sait que les orateurs donnent ordinairement le nom de fleuri *.
J IV. Réflexions générale» »ur le» trot» genre»
* d'éloquence.
Il serait inutile d'examiner lequel de ces trois genres d'éloquence convient le mieux A l’orateur, puisqu'il doit les embrasser tous, et que son habileté consiste à savoir les employer è propos *, selon la différence des matières qu'il traite, de sorte qu’il puisse les tempérer l’un par l'autre , et mêler également tantôt la force à la douceur, et tantôt la douceur à la force. D'ailleurs ces trois genres * , dans la
1 « Inrparrabill» florum variclas : quando nuit) polcst
■ farilius esse loqui, quam rerum naluræ pingere, lasci- « viemi presertim, et in roagno gauriio fer lili lads lam
■ varié ludenti. Quippe reilqua usûs alimentique gralia « genuit, ideôque secula anuoxjue tribuit iis. Flores verô « odoresque in diem gign>t : rnagbâ ul palam est) admo- « nilione bominum, quæ spertniissime floreanl , celer- « rimé marceseere- » (Pun. Uist. nat. lib. 21 , cap. 1.)
* « Ul conspersa sit verborum senleoliarumque flori- « bus, id non debet esse fusum -squabililer per •omnem « oraiionem. » (Cic. deOrat. lib. 3, n 96.)
* a Mngni j ud ici i, summr ctiam fat ulialis esse debebit
■ moderaior klle et quasi lemperitor bujus iripaiiitæ va* « rletatis. Nam et judicabil quid culque opus ait ; et po-
■ terit, quocumque modo poslulabit causa, dicere. s (Idem, Orat. n. 70 ;
4 « Si habituai ellam orationis et quasi colorera ali- « quem requirUla , est pleoa quedam, et tamen leres, a et tenuis, et non sine nervis ac viribus , et ea, que par-
diversité de styles qui les distingue , ont pourtant quelque chose de commun qui les réunit : savoir, un certain goôt de beauté solide et naturelle , ennemie de tout fard et de toute affectation.
Mais je ne puis m’empécher de remarquer que celte éloquence fleurie et brillante , qui , pour ainsi dire, pétille partout d'esprit, qui prodigue sans mesure les grâces et les beautés , dont on fait pour l'ordinaire tant de cas, è laquelle on donne assez souvent la préférence sur toutes les autres, qui parait si fort du goût de notre siècle, et qui était presque inconnue aux bons écrivains de l'antiquité, est pourtant d’un très-médiocre usage, et renfermée dans des bornes trés-étroiles. Cette sorte d'éloquence n'est point certainement celle qui convient ou A la chaire , ou nu barreau. Elle n’est pas propre non plus pour les éerils de piété et de morale, pour les livres de controverse, pour les dissertations savantes, les réfutations, les apologies, ni pour une infinité de pareils ouvrages de littérature. L’histoire, qui doit êlre écrite naturellement, ne s’accommoderait pas d'un style si affecté; et il paraîtrait encore plus insupportable dans les lettres, dont la simplicité fait le principal caractère. A quoi se trouvera donc réduite celle éloquence si vantée? Je laisse au lecteur le soin de parcourir les endroits et les occasions où elle peut être raisonnablement admise, et de juger si elle mérite tous nos soins et toute notre estime.
Ce n'est pas que tous ces autres ouvrages soient ennemis de l'ornement. Cicéron en est une grande preuve , et il peut seul nous suffire pour nous former dans tous les genres d’éloquence. Ses lettres peuvent nous donner une juste idée du style épistolaire. Il y en a de pur compliment , de recommandation , de remerclment, de louange. Quelques-unes sont gaie9 et enjouées , où il badine avec esprit ; d’autres graves et sérieuses, où il examine des questions importantes : dans d’autres il traite des affaires publiques; et celles-IA ne
a liceps uïriusque generia , quAdarn medioerilele lauda- « lur. Mil tribu» flgurislniidere quidam venuslalis lion « fuco illicus, «cd sanguine dlffuau» debet color. a (Idem, de Oral, Ilb.3, n. 199 )
.«ont pas à mon sens les moins belles Celles, par exemple, où il rend compte, d'abord au sénat ut au peuple romain , puis en particulier à Caton, de la conduite qu'il a gardée dans le gouvernement de sa province , sont un parTait modèle de la netteté , de l'ordre, et de la précision qui doivent régner dans des mémoires et dans des relations; et l'on doit surtout y remarquer la manière adroite et insinuante qu'il emploie pour se concilier les bonnes grâces de Caton, et pour se le rendre favorable dans ta demande qu’il devait faire de l'honneur du triomphe *. Sa fameuse lettre â Luccéius, où il le prie d'écrire l'histoire de son consulat, sera toujours regardée avec raison comme un monument éclatant de son éloquence aussi bien que de sa vanité. J'ai parlé ailleurs de la belle lettre qu’il écrivit à son frère Quintus, où toutes b-s grâces et tontes les (messes de l’art sont mises en usage. Scs traités de rhétorique et de philosophie sont des chef- -d'œuvre dans leur genre; et les derniers montrent comment les matières les plus subtiles et les plus épineuses peuvent être traitées avec élégance et délicatesse. Pour ses harangues, elles renferment tous les genres d'éloquence, toutes les différentes sortes de style, le simple, l'orné, le sublime.
Que dirai-je des auteurs grecs? Le caractère propre d’Homère, n’est-ce pas d'exceller également dans les petites et dans les grandes choses, et de joindreà une sublimité merveilleuse une simplicité qui n'est pas moins admirable? Y a-t-il un style plus délicat, plus élégant, plus nombreux, plus élevé que celui de Platon? Est ce sans raison que parmicette foule d'orateurs qui parurent en même temps à Athènes Démosihène a eu le premier rang *, et a été regardé presque comme la règle de l'éloquence? Enfin, pour ne point parler de tous les anciens historiens, est-il un homme sensé qui se lasse de la lecture de Plutarque? Or, de tous ces auteurs si’anciennemcnt et si généralement estimés, y en a-t-il un seul qui ail donné dans ce goût de pointes, de pensées
> Eplit- 2 et 4, 1. là, ad lam.
1 Eptst. 12. 1. 5, ad Tarn.
a a Quorum longé priocepa UeiooilbeoM; ac pané l«x a oraadl fuit, a (Qunu. ttb. 10, cap. 1.)
brillantes, défigurés recherchées, de beautés entassées les unes sur les autres? Et combien ce style, qui est banni de presque tous les discours sérieux , doit-il paraître quelque chose de petit, de milice, de puéril , en comparaison de celte noble simplicité ou de cette sage grandeur qui font le caractère de tous les bons ouvrages, et qui sont d'usage pour toutes les matières, pour tous les temps, et pour toutes les conditions!
Mais, pour en juger ainsi, il ne faut que consulter la nature. On ne peut nier que ces jardins si peignés, si ajustés, si enrichis de tout ce que l’art a de plus éclatant; ces parterres d'un goût si délicat, ces jets-d'eau, ces cascades, ces bosquets, n'aient beaucoup d'agrément. Mais oserait-on comparer tout cela au magnifique spectacle que présente une belle campagne', où l'on ne sait ce qu’on doit le plus admirer, ou le cours tranquille d'un fleuve qui roule ses eaux avec majesté ; ou rcs longues et 'agréables prairies que les nombreux troupeaux qui y paissent sans cesse rendent comme vivantes et animées; ou ces gazons naturels qui semblent inviter au repos*, et dont l’éclatante verdure n’est point ternie par des ouvrages de marbre; ou ces riches coteaux si merveilleusement diversifiés par des maisons, des arbres, des vignes, et encore plus par un champêtre inculte ; ou ces hautes montagnes qui semblent se perdre dans les nues; ou. enfin, ces grandes forêts, dont les arbres, presque aussi anciens que le monde, ne doivent leur beauté qu’a celui qui en est le créateur? Voilà ce qu’est le style le plus fleuri, auprès de la grande et sublime éloquence.
Le célèbre Atticus, si connu par les lettres que Cicéron lui a écrites, se promenant avec
1 « Terra YeslHa aorlbus, berbtl, arboribus, froglbua : a quorum omnium incrcdibilis multiludo Insallabili va- « rlciate dUtinguilur. Adde hue foollum gelidas peren- « nilales, liquores perlucidos amoium, riparum résilias « viridksimos, spcluncarum concavas alliladines, saxo- « rurn asperilates, impendenlium moniium altiludines, a immemltatesquc caniporum. » (Cic. de Nat. Deor. Iib.2, n. 98.)
* Vlridl ai marglne clauderet undas
Herba, Dec ingenlum rlolarent marmora topbatn.
(Jurin. 11b. 1, Sot. 3.)
loi dans une lie fort agréable près de l'une des maisons de campagne que ce fameux orateur 1 aimait plus que toutes les autres, parce que c'était le lieu de sa naissance, lui disail, en admirant la beauté du paysage, que la magnificence des plus superbes maisons du campagne, ces salles pavées de marbre, ces lambris dorés, ces vastes pièces d’eau qui faisaient l’admiration des autres, que tout cela lui paraissait petit et méprisable quand il le comparait avec cette Ile, ce ruisseau, celte campagne si riante qu'il avait pour lors devant les yeux ; et il remarque judicieusement que ce sentiment n'est point l'effet d’une bizarre prévention , mais qu'il est dans la nature même.
Il en faut dire autant des ouvrages de l'esprit ; et l'on ne peut trop le répéter aux jeunes gens, pour les mettre en garde contre un mauvais goiH de pensées brillantes et détours ingénieui et recherchés, qui semblent vou loir prendre le dessus, et qui a toujours été i'avant-coureurdela chute et de la décadence prochaine de l'éloquence. Quinlilien avait raison de dire que ’, s'il fallait nécessairement choisir entre la simplicité encore grossière des anciens écrivains, et la licence démesurée des nouveaux , il préférerait sans hésiter les premiers aux seconds.
Je terminerai cet article par quelques extraits d'un discours que l’on peut, ce me semble, proposer comme un modèle achevé de celte éloquence noble cl sublime, et en même temps naturelle et sans affectation, dont j'ai tâché de marquer ici les caractères. Ce discours fut prononcé par M. Racine , dans
1 « Hoc ipso In loco... sclto me esse natum. Quare fl! « est Descio quid et latet In anlmoac sensu meo, quo me * plus blc locus fonassé delcctel. » (Cic. de Leg. lib. 2, n- .1) *
■ Equidem, qui nunc primum hue venerim, satlari
■ non queo : magniGrasquc villas, ci pavlmenia marmn- « rea, et laqueata tecta contemno. Uuctus verô aquarum, « quos istl lubos et eurlpos vocanl, quls non, quum bac
■ videat, irrlserll? Itaque, ut lu paulô auti de lege cl « jure disserens, ad naluram relerebaiomnia; sic in bis « ipsis rebus, qux ad quietem animi delrctalionemque « quxruntur, naiura dominalur. (Ibid, n 2.)
1 o Si nqcesse sit, velerem ilium horrorem dicendi ma- « litn, quàm islam novam licenliam. a (Qciam. lib. 8, csp. 5.)
l'Académie française , è la réception de deüt académiciens, dont l’un était Thomas Corneille, qui succédait au célèbre Pierre Corneille son frère. M. Racine, après avoir comparé ce dernier aux Eschyle, aux Sophocle, aux Euripide, dont la fameuse Athènes ne s’honore pas moins que des Thémistocle, des Périelès , des Alcibiade , qui vivaient en même temps qu’eux, continue ainsi :
«Oui, monsieur, que l’ignorance rabaisse « tant qu’elle voudra 1 éloquence et la poésie, « et traite les habiles écrivains de gens inu- « liles dans les États, nous ne craindrons « point de le dire, à l’avantage des lettres et « de ce corps fameux dont vous faites main- « tenant partie : du moment que des esprits a sublimes, passant de bien loin les bornes a communes , se distinguent, s’immortalisent o par des chefs-d'œuvre comme ceux de « monsieur votre frère, quelque étrange iné- « galilé que durant leur vie la fortune mette a entre eux et les plus grands héros , après « leur mort cette différence cesse. La poslé- • rite, qui sc platt', qui s’instruit dans les ou- « v rages qu'ils lui ont laissés , ne fait point de a difficulté de les égaler è tout ce qu’il y a de a plus considér blc parmi les hommes, et fait « marcher de pair l'excellent poète et le grand a capitaine. Le même siècle qui se glorifie « aujourd'hui d’avoir produit Auguste, ne se a glorifie guère moins d avoir produit Horace v et Virgile. Ainsi , lorsque dans les âges suite vants on parlera avec étonnement des vica loires prodigieuses, et de toutes les grandes a choses qui rendront notre siècle i'admiraa tion de tous les siècles è venir, Corneille , « n'en doutons point. Corneille tiendra sa « place parmi tontes ces merveilles. La France « se souviendra avec plaisir que, sous lerè- « gne du plus grand de ses rois , a fleuri le a plus grand de ses poètes. On croira même a ajouter quelque chose â la gloire de notre a auguste monarque lorsqu’on dira qu’il acslia mé, qu ii a honoré de ses bienfaitacetexcela lent génie ; que même deux jours avant sa « mort , cl lorsqu’il ne lui restait plus qu’un a rayon de connaissance, il lui envoya encore a des marques de sa libéralité, elqu’enfinles a dernières paroles de Corneille ont été des s remeretments pour Louis-le-Grand. »
A l'occasion de M. Bergerel , secrétoire du robinet , qui fut reçu ce même jour à l'Acamie Française, M. Racine fil un éloge magnifique de Louis XIV, dont j’insérerai ici une partie.
« Qui l’eût dit nu commencement de l'ano née dernière, et dans celte même saison a où nous sommes, lorsqu'on voyait de toutes a parts tant de haines éclater, tant de ligues « se former, et cet esprit de discorde et de a défiance qui soufilail la guerre aux quatre « coins de l'Europe; qui l'eût dit , qu'avant « la fin du printemps tout serait calme ? « Quelle apparence de pouvoir dissiper si lût « tant de ligues ? Comment accurdcr tant « d’intérêts si contraires ! Comment calmer « celte foule d'Etats et de princes, bien plus « irrités de notre puissance que des mauvais « Irailemenls qu'ils prétendaient avoir reçus? « N'cûl-on pas cru que vingt années de conféa rences nesufiisaient paspour terminer toutes « ces querelles? La diète d’Allemagne, qui a n'en devait examiner qu’une partie, depuis « trois ans qu'elle y était appliquée , n’en était « encore qu'aux préliminaires. Le roi cepen- « daut, pour le bien de la chrétienté , avait a résolu, dans son cabinet, qu'il n’y eût plus « de guerre. La veille qu'il doit partir pour a se mettre à la tête d'une de ses armées , il a trace six lignes , et les envoie à son ambas- « sadeur à La Haye. Là-dessus les provinces « délibèrent, les ministres des hauts alliés « s'assemblent ; tout s'agite, tout se remue. « Les uns ne veulent rien céder de ce qu’on « leur demande; les autres redemandent ce « qu’on leur a pris; mais tous ont résolu de « ne point poser les armes. Le roi cependant « d'un cûlé fait prendre Luxembourg , de « l’autre s'avance lui-même aux portes de a Mons ; ici il envoie des généraux à ses alo liés, là il fait foudroyer Gênes : il force Al- « ger à lui demander pardon ; il s'applique « même à régler le dedans de son royaume, « soulage les peuples*, et les fait jouir par « avance des fruits de la paix ; et enfin, comme « il l’avait prévu, voit ses ennemis, après bien a des conférences, bien des projets, bien des « plaintes inutiles, contraints d’accepter ces a mêmes conditions qu'il leur a offertes, sans a avoir pu en rien retrancher, y rien ajouter,
a ou, poùr mieux dire, sans avoir pu, avec a tous leurs effort* , s’écarter d'un seul pas du a cercle étroit qu’il lui avait plu de leur tra-
a cer. t
Il y a certainement dans ces deux endroits du beau, du grand, du sublime. Tout y plaît, loul y Trappe ; et ce n’est point par des grâces affectées, par des antithèses bien mesurées, par des pensées éblouissantes ; rien de tout cela ne s’y trouve. C'est la solidité et la grandeur des choses mêmes et des idées qui enlève ; ce qui fait le caractère de la vraie et de la parfaite éloquence, telle qu'on l'a toujours admirée dans Démoslhène. L’éloge du roi est terminé par une image tout à fait noble, qui renferme une allusion délicate à un fait célèbre de l'histoire romaine , et laisse beaucoup plus à découvrir qu’elle ne montre ; sans avoir pu s'écarter d'un seul pas du cercle étroit qu'il lui avait plu de leur tracer. On s’imagine assister à l'entrevue où le fier Romain Popilius, ayant prescrit de la part du sénat des conditions de paix à Antiochus , et voyant que ce roi cherchait à éluder, l'enferma dans un cercle qu'il traça autour de lui avec la baguette qu’il avait à la main 1 , et l’obligea de lui rendre une réponse positive avant que d’en sortir. Ce trait d'histoire , dont on laisse au lecteur le soin et le plaisir de faire luimême l'application, a beaucoup plus de grâce que si l'on avait cité l’endroit d’ou il est tiré.
De ce que l'on doit principalement observer en Usent ou en expliquent les auteurs.
Je réduirai ces observations à sept ou huit chefs , qui sont : le raisonnement et les preuves, les pensées, le choix des mois, leur arrangement, les figures, certaines précautions oratoires, les passions. Je mêlerai quelquefois à ces observations des exemples tirés des meilleurs auteurs qui serviront à éclaircir les préceptes, et apprendront l'art de composer.
1 » Popilius vlrgl quam in manu gerebat circumscrip- « slt regem, ae, Priusquam hoc circula excédas, tnqutt, « redde responsum. senatui gu oit referam. Obilupctac- « lut l.i m vloleulo imperio, psiumper quuni bèlJlâsset : n Faciam, Inqull, guod causer senatui. » (Ltv. liv. 45, n li. )
Digit
1 1. Du raisonnement et des preuves.
C'est ici la partie de l’art oratoire la plus nécessaire , la plus indispensable , qui en est comme le fondement , et à laquelle on peut dire que toutes les autres se rapportent : car les eipressions, les pensées, les figures, et toutes les autres sortes d'ornements dont nous parlerons dans la suite, Tiennent au secours des preuves, et ne sont employées que pour les faire valoir, et pour les mettre dans un plus grand jour. Elles sont au discours ce que sont au corps la peau et la chair qui en font la beauté et l'agrément , mais non la force et la solidité; qui couvrent et embellissent les os et les uerfs, mais qui les supposent et n'en peuvent tenir lieu. Je ne disconviens pas qu'il ne faille s’étudier è plaire ' , et encore plus à toucher : mais on fera l’un et l’autre avec bien plus de succès, lorsque l’on aura instruit et convaincu les auditeurs; à quoi l’on ne peut parvenir que par la force du raisonnement et des preuves.
Il faut donc que les jeunes gens, quand ils examinent un discours , une harangue , un ouvrage , se rendent surtout attentifs aux preuves et aux raisons ; qu'ils les séparent de tout l'éclat extérieur qui les environne, dont ils pourraient se laisser éblouir; qu’ils les pèsent et les considèrent en elles-mêmes ; qu'ils examinent si elles sont solides, si elles font au sujet , et si elles sont à leur place. Il faut que toute la suite , toute l'économie du discours soit bien présente h leur esprit; et qu'après qu’on le leur aura expliqué , ils soient en état de rendre raison du dessein de l'auteur, et de dire sur chaque endroit : Ici il veut prouver telle chose , et il la prouve par telles raisons.
1 « Cetera, que eonllnuo orellonls Iractu magls dc- « cuminl, In atnilium nique ornamenlun argumenlorum « eomparantur, nervlsque Mil, qulbua cama eonllnetnr. a adjiclunl superlnductl corporii ipecitro. » (Qcistil. 11b. &, cap. 8.)
* « Nee abnuerlm e»e allqold In delectallone. mullum « verô In commovendia affecilbui. Sed bec Ipaa piui a valent, qunra se didlcilie judei putal : qeod consvqul a niai argnmenutlone, aliiqne ornai ÜUc rentra, non poi- < Mtmni. » (Ibid. J
TRAITÉ DES ÉT
Parmi les preuves il y en a de fortes et de convaincantes1, sur chacune desquelles il faut insister , et qu'il faut montrer séparément de peur qu’elles ne soient obscurcies et confondues dans la foule. Il y en a d'autres, an contraire, plus faibles et plus légères , qu’il faut entasser ensemble, afin qu’elles se prêtent un mutuel secours, en suppléant à la force pnr le nombre. Quintilien donne un exemple fort sensible de ces dernières. Il s'sgissail d’un homme accusé d’avoir tué un de ses proches pour recueillir sa succession; et voici les preuves qu’on en apportait : Hœreditatem sperabas, et ma g nam hœredilatem; pauper eras, et tùm maxime à creditoribus appellabarit ; et offenderas eum cujus hœrts eras, et mulaturum tabulas sciebas. C’est-à-dire : « Vous espériez une succession , et une « grande succession; vous étiez pauvre et « actuellement pressé par vus créanciers; vous « aviez offensé celui qui vous avait nommé o son héritier, et vous saviez qu’il devait « changer son testament. » Ces preuves *, considérées séparément sont légères et communes ; mais jointes ensemble elles ne laissent pas de frapper, non comme la foudre, qui renverse, mais comme la grêle , dont les coups redoublés se font sentir.
Il faut éviter de trop insister sur des choses qui ne le méritent pas : car alors nos preuves *, outre qu’elles sont ennuyeuses, deviennent encore suspectes par le soin même que nous prenons d'en accumuler un trop grand nombre, qui semble marquer que nous nous en défions nous-mêmes.
On demande s’il faut placer les meilleures preuves au commencement*, pour s’emparer tout d'un coup des esprits; ou à la fin, pour
i « Firmissimis argumenlorum singulis Inslandum . « infirmiora congredanda itinl : quia ilia per se fortiora « non oporlet circuimlantlbu* obscurare, ut quaiia sunt « appareatit. b*c imbecilla nalurd. mutuo auiiliosusti- « nentur. llaque si non possunt valere quia magna sunt, «t valebunt quia multa sunt. * i Quint. lib. 5, cap. 12.)
• « Singula levla »unl, et communia ; univers* verô « nocent, etiamsi non ut fulmine, tamen ut grandine. » (Ibid.)
’ Quint- I- 5. cap. 12.
* « Nec tamen omnibus semper que invenerimus ar- « gumentis onerandus est Judei : quia et tcdlum aflfc- « mot, et fidem delrahunt. » (Ibid.)
y laisser une plus ferle impression ; ou partie nu comment cmenl , partie & la tin , selon l'ordre de bataille que nous voyons dans Homère1; ou enBn s’il n'est pas mieux de commencer par les plus faibles, afin qu’elles aillent toujours en augmentant. Cicéron semble dire dans quelques endroits qu’il faut commencer et finir par ce que l’on a de plus fort *, et jeter entre deux ce qu’on a de plus faible ; mais dans ses Parlitious oratoires il avoue qu’on ne peut pas toujours ranger ses preuves comme on le voudrait *, et qu'un orateur sage et prévoyant doit sur cela consulter la disposition de ses auditeurs , et se régler sur leur goût. Quintilien aussi, sans rien décider , marque que l’ordre et l’arrangement des preuves doit être différent selon l'exigence des matières que l'on traite, de sorte pourtant que jamais le discours n’aille en déclinant, et ne finisse par de minces et de faibles raisons , après qu’on en a employé d'abord de fortes.
La liaison des preuves entre elles u’est pas une] chose indifférente , et elle contribue beaucoup à la clarté et à l’ornement du discours. Elle dépend de la justesse et de la délicatesse des transitions *, qui sont comme un nœud dont on se sert pour unir des parties et des propositions qui souvent paraissent n’avoir aucun rapport, qui sont indépendantes et comme étrangères à l’égard les unes des autres, et qui, sans ce lien commun, s’entreheurteraient mutuellement et ne pourraient cadrer ensemble. L’art de l’orateur consiste donc alors à savoir, par de certains tours , et de certaines pensées ménagées adroitement , mettre entre ces différentes preuves une union si naturelle, qu’elles semblent faites les unes pour les autres, et que toutes ensemble elles
< Itfad. S. 207.
1 Cic 1. 2, de Ont. n. 311; et in Ont. n. 60.
1 « Semperne ordinem coliocand), qnem volumes, le- « ocre potaumus? Pion sanè : nam auditorunt a lires mo- « dcreuiur orstorl prudent! et provido, et quod respuunf « Inmiuuadum est- » (Ctc. in Partit, oral. n. 15.)
* « lts res divers* dlitsotibus ex locis, qussi invlccm « Ignotc, non collidentur, sed siiquS societste cum prioa ribus se sequentibus se eopuISque tenebunt... lui ut a corpus sit, non membre. .. Ae videbttur non soldat • compatit! omis, sed etism continu!. » (Qcitn. lib. 7, cap. I.)
forment , non des membres et des morceaux détachés , mais un corps et un tout continu.
M. Fléchier avait commencé l'éloge de M. de Turenne par celui de l'ancienne et illustre maison de Lalour-d’Auvergne, qui a mêlé son sang à celui des rois et des empereurs, qui a donné des maltresà l’Aquitaine. des princesses à toutes les cours de l’Europe , et des reines même à la France.
Il veut ensuite parler du malheur qu’a eu ce prince de naître dans l’hérésie. Pour joindre celte partie avec la précédente, il emploie une figure nommée par lus rhéteurs correction, qui lui fournit une transition toute naturelle. u Mais que dis-je? Il ne faut pas l'en « louer ici , il faut l'en plaindre. Quelque glot rieuse que fût la source dont il sortait, l’hé- « rêsie des derniers temps l'avait infectée, s
Il y a encore une observation plus importante. Il ne suffit pas d’avoir trouvé des preuves solides ', de les avoir rangées dans l’ordre qui leur convient, de les avoir bien unies ensemble : il faut savoir les développer et leur donner une juste étendue pour en faire sentir tout le poids, et pour en tirer tout l’avantage possible; c’est ce qu’on appelle ordinairement amplification. C'est en cela que consistent principalement la force de l’éloquence et l'art de l’orateur; et c’est en quoi Cicéron a surtout réussi. J'en rapporterai un seul exemple, tiré de son plaidoyer pour Mil m.
A plusieurs preuves, par lesquelles Cicéron avait montré que Milon était bien éloigné d’avoir formé le dessein de tuer Clodius , il ajoute une réflexion tirée de la circonstance du temps, et il demande s’il est vraisemblable qu'à la veille presque des assemblées du peuple romain où se devaient donner les charges , Milon3, qui songeait à demander le consulat, eût été assez imprudent pour aliéner de lui tous les esprits par un si lâche assassinat. Praiserlim,judices, quum honoris amplissimi contentio et dies comitiorum subesset. Cette réflexion est fort sensée; mais si l'orateur s’était contenté de la montrer simplement sans lui prêter le secours de l’éloquence, elle n’au-
> i Quidam argument! ponere salis non est : idju- « valida sunl. » (Qcnvi. lib. 5, cap. 12.)
> Pro Milone, n. 42 et 43.
rail pas Tort louché les juges. Il In fait donc \aloir d'une manière merveilleuse , eu montrant comment, dans une telle conjoncture , on est circonspect et attentif jusqu'au scrupule è ménager les bonnes grâces et les suffrages des citoyens «Je sais, dit Cicéron, i jusqu'où va la timidité de ceux qui briguent
• les charges , et rnmbion la demande du « consulat entraîne avec elle de soins et d'ina quiétudes. Nous craignons, 11011-senlcment « re qu'un peut nous reprocher ouvertement,
• mais ce qu'on peut penser de nous en se-
■ cret et dans lu fond du coeur. Le moindre
• bruit, la fable la plus vaine et la moins « fondée nous alarme et nous déconcerte.
• Nous étudions avec inquiétude les yeux , « les regards , les paroles de tout le monde : i car rien n'est si délicat, si fragile, si in-
■ certain , ni si variable que la volonté des « citoyens â l'égard de quiconque prétend « aux charges publiques. Non-seulement ils « s’irritent et s'offensent de la faute la plus « légère , ils conçoivent même souvent de « capricieux et d’injustes dégoûts pour les « plus belles actions, s Quo quidem tempore (i cio enim quàm limidc fil amüitio, quantaque et quàm sollicita cupidilas cuwmlatûs ) anima, non modo qute repreliendi palàm, sed eliam quit obscure cogilari possunl , limemus ; ri uwrein, [ubulatn ficlam, faisant perhorrescimus ; ora omnium atque oculos inluemur. Aihit enim esl tam molle, lam tenerum, lam aut (lexibile, quàm voluntas erga nos sensusque civium , qui non modo improbilati irascunlur camlidatorum , sed eliam in reclé faclis sapé faslidiunt. Ksi— il possible de mieux peindre, d’un côté la bizarre légèreté du peuple, de l’autre tes craintes et les inquiétudes continuelles de ceux qui briguaient ses suffrages ‘I 11 conclut ce raisonnement d'une manière encore plus vive en demandant s'il y a la moindre vraisemblance que Milon , uniquement occupé depuis si longtemps de l'attente de ce grand jour, eût osé se présenter devant l'auguste assemblée du peuple, les mains encore fumantes du sang de Clodius, et portant sur son front et dans toute sa contenance l’orgueilleux aveu de son crime. Hune diem igitur campi speratum atque exoptatum sibi proponens Milo, cruentis ma-
nibus scelus et fascinus prie se ferens et confitens , ad ilia augusta centurianum auspicia veniebat? Quàm hoc non credibile in hoc! Quàm idem in Clodio non dubitandum, qui se, interfecto Milone, regnalurum putaret!
Il faut avouer que ce sont ces sortes d'endroits qui convainquent, qui touchent, qui enlèvent l’auditeur. On doit pourtant prendre garde de ne les pas pousser trop loin , et sc délier d'une imagination trop vive, qui, s’abandonnant à ses saillies, s’arrête mal à propos sur des choses étrangères au sujet ou de peu de conséquence, ou qui insiste trop longtemps sur les choses mêmes qui méritent quelque attention. Cicéron avoue de bonne foi qu’il était autrefois lombè dans ce dernier défaut. En plaidant pour Roscius1, ii fait de longues réflexions sur le supplice des parricides, qui étaient enfermés tout vivants dans un sac, et ensuite jetés dans la mer. L'auditoire 4 fui enlevé par la beaulé de cet endroit, et interrompit l'orateur par scs applaudissements. En effet il est difficile de rien trouver de plus lumineux ni de plus brillant. Cependant Cicéron s, dont le goût et le jugement s’étaient perfectionnés par un long mage, et dont l'éloquence, comme il le dit lui-même, avait acquis par l'âge une espèce de maturité, reconnut dans la suite que, si cet endroit avait été si fort approuvé, ce n’était pas tant pour des beautés solides et réelles que dans l’espérance de celles qu’il promettait pour un âge plus avancé.
C’est, comme je l'ai déjà remarqué, un exercice fort utile pour faciliter aux jeunes gens l’invention des preuves, que de leur proposer un sujet traité par quelque bon auteur, et de leur faire trouver sur-le-champ ce qu’on peut dire sur ce sujet, en les interro-
* Pro Rose- Amer. n. 70. 72.
v « QuanUs Itla clamorlbus adolesrenIQll dlxlmiu de « supplicioparricidaruml »iClc. tnOrat. □. 107.)
3 « Quuni ipsa orallo j.im noslra caucsceret, baberetque « suera quamdam maturilatem, et quasi senectulcm. » tld. In Bruto, n.8.)
« Qua: nequaquam salis deferbuisse post atfquandd « scnltre ccepimus... sunl enim oranla slcut adolesct-nlia, « non tam re et maturitale, quàm spe et exspectatloae « laudtli. » (Id. In Oral. n. 107.)
« Ilia prq Roacto juveallis reduadamia. a (Id. n. 108.
géant de vive voix, et en les aidant par des ouvertures qu’on leur donne.
Sext. Roscius , pour qui Cicéron plaida , était accusé d'avoir tué son père, et l'accusateur n’apportait aucune preuve solide contre lui. On demandera aux jeunes gens ce qu’ils auraient à dire contre cet accusateur. Ils répondront sans doute que, pour donner quelque vraisemblance à une telle accusation , il faut que les preuves soient eu grand nombre, bien convaincantes, et tout à fait incontestables. On doit faire voir quel fruit le fils pouvait lirerde la mort de son père; montrer dans sa vie précédente des dérèglements et des désordres qui préparent & croire un tel crime ; et , quand tout cela serait démontré, produire des preuves certaines d'un fait si incroyable , marquer le lieu, le temps, les témoins, les complices, sans quoi l’on ne pourra croire un fils coupable d’une action si noire, qui suppose un monstre qui a étouffé tous les sentiments de la nature. On aura pris soin auparavant de leur raconter l'histoire de deux enfants qu'on trouva endormis auprès de leur père qui avait été tué , et que les Juges renvoyèrent absous, persuadés de leur innocence , par cette tranquillité où on les avait trouvés; et les jeunes gens ne manqueront pas de faire ici usage de cette histoire. La fable même viendra à leur secours en leur montrant des enfants qui avaient trempé leurs mains dans le sang de leurs mères, livrés par l’ordre des dieux aux furies vengeresses. Enfin. la nature du supplice que les Romains avaient établi contre les parricides, en faisant voir l’énormité de ce crime, montrera aussi la nécessité où est un accusateur d’en apporter des preuves bien évidentes et bien certaines. Des jeunes gens trouveront par euxmêmes une partie de ces raisons; et des interrogations faites à propos leur feront dire le reste. Après cela on leur fera lire l'endroit même de Cicéron, qui leur apprendra comment chaque preuve en particulier a dû être traitée.
Les discours de Cicéron et les harangues de Tite-Live peuvent fournir une infinité de pareils exemples. Je choisis dans ce dernier une harangue fort courte, mais fort éloquente, et qui suffira seule pour montrer aux jeunes
gens la manière dont il faut lire les auteurs, et celle dont ils doivent composer.
BiplIeaUon d'une huaugue de Tile-Llve.
Je suppose qu’on donne à un jeune homme pour matière de composition le discours de Pacuvius il son fils Pérolla '. Voici quel en est le sujet. Capoue, par les intrigues de Pacuvius , et malgré l’opposition de Magius , qui tenait pour les Romains , et avec qui Pérolla était uni d'amitié et de sentiments, s'était rendue à Annihal , qui bientôt après y fit son entrée. Cette journée se passa en joie et en festins. Deux frères, qui étaient les plus considérables de la ville, donnèrent à manger & Anuibal. Tauréa et Pacuvius , seuls de tous les Capouans, furent admis à ce repas; et le dernier obtint avec beaucoup de peine cette grâce pour son fils Pérolla, dont les engagements avec Magius n'étaient pas inconnus à Anuibal, qui voulut bien pourtant lui pardonner tout le passé à la prière de son père. Après le repas, Pérolla conduisit son père dans un endroit écarté; et là, tirant de dessous sa robe un poignard , il lui déclara le dessein qu’il avait formé de tuer Anuibal , et de sceller par son sang le traité fait avec les Romains. Pacuvius, tout hors de lui-même, entreprend de détourner son fils d’une si funeste résolution. Ce discours, dans de telles circonstances , doit être fort court , et n’avoir que douze ou quinze lignes tout au plus.
Il faut commencer par chercher en soimême des motifs capables de convaincre et de toucher le fils. Il s’en présente trois assez naturellement. Le premier se tire du danger où il s'expose en attaquant Annibal au milieu de ses gardes. Le second regarde le père même , qui est résolu de se mettre entre Anuibal et son fils . et qu’il faudra par conséquent percer le premier. Un troisième se tire de ce que la religion a de plus sacré, la foi des traités, l’hospitalité, la reconnaissance. Voilà le premier pas qu’il faut faire en composant , qui est de trouver des preuves et des moyens : et c’est ce qui s’appelle en rhétorique invention, et qui en est la première partie.
1 Ttu-LIv. Ilb. 23, n. ».
Après qu’on a trouvé des raisons , on songe à l'ordre qu’il faut leur donner; et cet ordre demande , dans une harangue aussi courte que celle-ci , qu'elles aillent toujours en croissant, et que les plus fortes soient mises è la fin. f.a religion n’est pas pour l’ordinaire ce qui louche le plus un jeune homme du caractère de celui dont il s’agit : c’est donc par là qu’il faut commencer. Son propre intérêt, son danger personnel , le touchent bien plus vivement : ce motif doit tenir la seconde place. Le respect et la tendresse pour un père, qu'il faudra égorger avant que d'arriver à Annibai, passent tout ce qu’on peut imaginer : c’est donc par où il faudra finir. Voilà ce qui s’appelle en rhétorique disposition, et qui en est la seconde partie.
Reste l 'élocution, qui fournit les expressions et les tours , et qui , par la variété et la vivacité des figures, contribue le plus à l'agrément et à la force du discours. Voyons comment Tite-Live traite chaque partie.
L’entrée, qui lient lieu d'eiorde, est courte, mais vive et louchante : Prr ego te ', fili, quacumque jura libéras jungunt parentibus, precor quœsoque , ne ante oculos patris facere et pâli omnia in fonda velis. Cet arrangement confus , per ego te , convient fort au trouble d’un père qui est tout hors de luimême : amena melu, dit Tite-Live. Ces mots, quæcumque. jura libéras jungunt parentibus, renferment ce qu’il y a de plus fort et de plus tendre. Celle proposition, ne ante oculos patris facere et pâli omnia infanda velis, qui représente le crime et les suites funestes d’un tel meurtre, est comme l’abrégé de tout le discours. Il pouvait dire simplement, ne occidere Annibalem in conspectu meo velis. Quelle différence!
I" Motif, tiré de la religion. Il se subdivise en trois autres, qui ne sont presque que montrés , mais d'une manière fort vive cl fort éloquente, sans qu’il y ait aucune circonstance omise , ni aucun mot qui ne porte : 1* la foi des traités confirmée par le serment et les sa-
* « Mon fil*, je vous prie el von* conjure, par lous Ica droits les plus sacrés de la nature el du sang, de ne point entreprendre de commettre sous les yeux de votre père une action également criminelle en elle-même, et funeste par les suites qu'elle aura pour vous. *>
crifices; 2” lès droits sacrés et inviolables de l’hospitalité; 3” l’autorité d’un père sur son fils. Pauca horte sunt ’ , intra quas jurantes quicquid deorum est , dexlrce dexlras jungentes, fidem obslrinximus , ul sacralas fide manus digressi ab collnquio extemplô in eum armaremus? Surgis ab hospilali mens d, ad quam tertius Campanorum adhibitus ab Annibale es, ut eum ipsam mrnsam cruentares hospitis sanguine? Annibalem paler filio meo potui placarc : filium Annibali non possum?
Il* Motif. Sed sit nihil sancli *; non fides, non religio, non pietas : audeantur infanda; si non perniciem nobis cum scelere affermit. Ce n’est là qu'une transition ; mais combien est-clic ornée ! Quelle justesse cl quelle élégance dans celle distribution , qui reprend en trois mots les trois parties du premier motif! fides, pour le traité; religio, pour l’hospitalité; pielas, pour le respect qu’un fils doit à sou père. Audeantur infanda, si non perniciem nobis cum scelere afferunt. Celle pensée est fort belle, et conduit naturellement du premier motif au second.
Unus aggressurus es Annibalem 3? Quid ilia turba lot liberorum servorumque? quid in unum intenti omnium oculi? quid lot dex-
* « Il n’y a que peu de moments que nous nous sommes liés par les serments les plus solennels, que nous avons donné à Annibai les marques les plus saintes d’une amitié inviolable ; et , sortis à peine de cet entretien, nous armerions contre loi relie même main que nous lui avons présentée pour gage de notre Gdélilé ! Celte labié, où président les dieux vengeurs des droits de I hospitalité, où vousavtz été admis par une faveur que deux seuls Campaniens partagent avec vous , vous ne la quittez celle table sacrée que pour la souiller un moment après du sang de votre hôte ! Hélas ! après avoir obtenu d'Annibat la grâce de mon Ûls, serait-il bien possible que je ne pmse obtenir de mon Gis celle d’Annibat ? »
* « Mais ne respectons rien, j'y consens, de tout ce qu’il y a de plus sacré entre les hommes; violons tout ensemble, la foi, la religion, la piété; rendons-nous coupables de l'action du momie la plus noire, si noire perle ne se trouve pas Ici infailliblement jointe avec le crime. »
3 « Seul vous prétendez attaquer Annibai? Mais quoi ! cette foule d'hommes libres el d'esclaves qui l'environnent; lous ces yeux attachés sur lui pour veiller sans cesse à sa sûreté; tant de bras toujours prêts à s’employer a sa défense i espérez -vous qu'ils demeurent glacés et immobile* au moment que vous vous porterez à cet excès de fureur? Soutiendrez-vous te regard d'Annibal, ce regard redoutable que ne peuvent souicnir des armées entières, cl qui fait trembler le peuple romain? »
<r<r? lorpescenl ne in amtnliâ iltâ ? Vultum ipsius Annibalis, qucm armati exercilus suslintre ne queunt, quem horrel populus routanus, lu sustinebis ? Quelle foule de pensées, de figures, d'images! et cela pour dire qu'il ne peut pas attaquer Annibal sans s’exposer à un danger certain de mourir. Quelle admirable opposition entre des armées entières qui ne peuvent soutenir le visage d'Annibal, le peuple romain même que ses regards font trembler, et un faible particulier! lu.
III' Motif. Et, alia auxilia desint 1 , me ipsum ferire , corpus meum opponeritem pro corpore An tibalis sustinebis ? Alqui per meum peclus petendus ille libi Iratisfigendusque est.
Je n’admire pas moins la simplicité et la brièveté de ce dernier motif, que la vivacité du précédent. Un jeune homme serait bien tenté d’ajouter ici quelques pensées et d'étendre cet endroit : Pourrez-vous tremper vos mains dans le sang d'un père? arracher la vie à celui de qui vous l’avez reçue? etc. Mais un maître comme Tite-Live sent bien qu'il ne faut que montrer un tel motif, et que vouloir l'amplifier, c'est l'affaiblir.
Péroraison, lktcrreri hic sine le poliùs 2 , quant illic vinci. Valeant preces apud te mete, sicul pro le hodiè valuerunt. Jusqu’ici Pacuvius avait employé les figures les plus vives et les plus pressantes : tout était animé et plein de feu : ses yeux , son visage , ses mains en disaient sans doute encore plus que sa langue. Tout d'un coup il s'adoucit, il prend un ton plus tranquille, et finit par les prières, qui dans la bouche d’un père sont plus fortes que toutes les raisons. Aussi le fils ne put-il tenir contre celle dernière attaque. Les larmes qui commencèrent b couler de ses yeux firent voir qu'il était ébranlé. I.es baisers du père ,
* « Et, quand même tout autre secours lui manquerait, aurez-vous le courage de me frapper moi-même, lorsque je le couvrirai de mou corps, et que je me préseutirai entre lui cl vos coups? Car, je vous le déclare, ce n'csl qu'en me perçant le flanc que vous pouvez aller jusqu'à lui. »
5 a Laissez-vous fléchir en ce moment plulùl que de vouloir périr dans uue entreprise si mal concertée- Soutirez que mes prières aient sur vous quelque pouvoir, après qu'elles ont été aujourdbui si puissantes en votre faveur. »
qui le tint longtemps tendrement embrassé , et ses prières redoublées avec instance, achevèrent de le persuader. Lacrymantem indè Juvenem cernens, medium complecfitur , a/que osculo hirrens , non anlë precibus abattit, quant pervieit ut gladium poneret, fi dentque darel nihit (nelurum laie.
fi II. Des pensées.
Pensée est un mot fort vague et fort général, qui a plusieurs significations bien différentes. aussi bien que le mot latin sentenlia. On voit assex que ce que nous examinons ici sont les pensées qui entrent dans les ouvrages d'esprit, cl qui en font une des principales beautés.
C'est ici proprement ce qui fait le fond et comme le corps du discours : rar l’élocution 1 n’en est que le vêtement et la parure. Il faut donc inculquer de bonne heure aux jeunes gens ce grand principe, si souvent répété dans Cicéron et dans Quintilien , que les mots ne sont que pour les choses qu'ils ne sont destinés qu'a mettre au jour, et tout au plus l embellir nos pcdsée.s; que les expressions les plus choisies et les plus brillantes *, si elles sont dépourvues de sens , ne doivent être regardées que romme un son vide et méprisable, qui n’a rien que de ridicule et d'insensé; qu'au contraire il faut faire cas des pensées et des raisons solides, quoique destituées de tout ornement , parce que la vérité par elle- même, de quelque manière qu'elle se montre, est toujours estimable; en un mol, que l'orateor peut donner quelque soin aux mots * , mais qu’il doit sa principale attention aux cho-es.
On fera remarquer aussi eux jeunes gens
1 « Quorumdam clocutlo res tpsas elTeminat ; quæ fllo a verborum habilu vesllunlur. » (Qatar. Provm. Iib. 8 )
x a Sil cura elucutionis quàm maxlma, dura aciamus o tainen nibil verborum rau>â esse fdcicnduin, quuffl « verba ipsa rcrum graiià sint rcperla. » Idem, ibid.)
« Qui bus (verbis) soluin à naturâ sil olfli ium allribu- « tum, scrvlre sensibus. » (Idem. lib. 12, cap. 10.)
8 « Quid est tam furiosum quam verborum vel opti- « rnorum alque ornalissimorura son i lus huais, uulli sub- « jecift sentcutià Dec scientié? » (Gic. de Orat. lib- 1» n. 51 )
8 a Curam ergo verborum, rcrum volo esse sollicitaa diuera. » (Quint. Procem. lib. 8.)j
«*ff> 247 <#»*.
que dans les bons auteurs les pensées dont ils embellissent leurs discours sont simples, naturelles, intelligibles ; qu’elles ne sont point affectées ni recherchées, et comme amenées par force, pour faire montre d’esprit; mais qu'elles naissent toujours du Tond même de la matière qui y est traitée , dont elles paraissent si inséparables, qu’on ne voit pas comment les choses auraient pu se dire autrement, et que chacun s'imagine qu’il les aurait dites de la même manière. Un exemple rendra ces observations plus sensibles.
Combaldes Horace* et des Curfaces.
La description de ce combat est, sans contestation , un des plus beaux endroits de Tite- Live 1 , et des plus propres à apprendre aux jeunes gens comment il faut embellir un récit par des pensées naturelles et ingénieuses. Pour en bien connaître fart et la délicatesse, il ne faut que la réduire à un récit tout simple , en n’omettant aucune des circonstances essentielles, mais les dépouillant de tout ornement J’en marquerai les différentes parties par différents chiffres pour les mieux distinguer. et pour les pouvoir ensuite plus facilement comparer avec la narration même de Tite-Livc.
1. Fœdere icto, Irigemini, sieut conveneral. arma capiunt. 3. Slalim in medium inter duas acies procedunt. 3. Consederant ulrinque pro caslris duo exercitus. in hoc spectaculum lotis animis inlenti. 4. I)atur signum , ipfeslisquc armis terni juvenescoucurrunt. 5. Quum aiiquandiù inter se æquis viribus pugoâssent, duo Romani, super alium alius, vulueralis tribus Albanis, exspiranlcs corruerunt. 6. Illi supcrslitcm Romauum circumsislunt. Forté is integer fuit. Ergo, ut segregaret pugnam corum , capessit fugam , ita ratus secuturos, ut quemque vulncre affectum corpus sincret. 7. Jam aliquanlùm spalii ex eo loco, ubi pugnutum est, aufugerat, quum respiciens videl magnis intervallis sequentes; unum haud procul ab sesc abesse : in eum magno impetu redit, eumque interficit. 8. Moi propernl ad sccundum , eumque pariter
> ub. î, a. a.
neci dat. 9. Jam æqualo marte singuli supcrerant, numéro pares, sed longé viribus diversi. 10. Romauus exsullans : Duos, inquit, fralrum manibus dedi , lerlium causer belli hujusce , ul Romanus Albano imprrel , dabo. 11. Tùm gladium supernè illius jugulo detlgil : jacentem spoliât. 13. Romani ovantes ac gratulantes Horalium accipiunt. Indè ex utraque parle suos sepeliunt.
Il s’agit d’étendre ce récit et de l’enrichir de prnsèes et d’images qui intéressent et qui frappent vivement le lecteur, et lui rendent celte action si présente , qu’il s'imagine non la lire, mais la voir de ses propres yeux , en quoi consiste la principale force de l’éloquence. Il ne faut pour cela que consulter la nature ; en bien étudier les mouvements ; examiner attentivement ce qui a dû se passer dans le cœur des Horaces, des Curiaces, des Romains, des Albains, et peindre chaque circonstance avec des couleurs si vives, mais si naturelles , qu’on s'imagine assister A ce combat. C'est ce que Tite-Livc fait d’une manière merveilleuse.
t. Fœdere icto, Irigemini, eicut convenerat , arma capiunt. 3. Quum sui ulrosque adhortarentur , deos patrios, patriam, ac parentes , quidquid civium domi , quidquid in cxercitu sit, illorum lune arma, itlorum inlueri manus; feroces et suople ingenio, et pleni adhortantium vocibus, in medium inter duas acies procedunt.
Il était naturel que chaque parti exhortât les siens , et leur représentât que la patrie entière était attentive i leur combat. Cette pensée est fort belle, mais le devient bien plus par la manière dont elle est tournée. Une exhortation plus longue serait froide et languissante. En lisant les derniers mots, on croit voir cea généreux combattants s'avancer au
1. « Le traité conclu, les trois frères, de part et d'autre, prennent les armes comme on en était convenu. »
2. n Pendant que rbaque parti exhorte les siens à bien faire leur devoir, en leur représentant que les dieux, la patrie, leurs pères et leurs mères, tout ce qu'il y avait de citoyens dans la ville et dans l'armée, ont les yeux attachés sur leurs armes et sur leurs bras; ces généreux athlètes, pleins de courage par eux-mémes. et animés encore par de si puissantes exhortations, s'avancent au milieu des deux années. »
milieu des deux armées avec une noble el intrépide fierté.
3. Consederant utrinque pro castris duo exercitus, periculi magis prasentis quàm cura expertes : quippe imperium agebatur, in tam paueorum virlule atque fortunà positum. Itaque ergo erecti suspensique in minime gratum spectaculumanimo intenduntur.
Bien ne convenait mieux ici que celle pensée, periculi magis prasentis quàm cura expertes : et Tile-Live en apporte aussitôt la raison. Quelle image ces deux mots , erecti suspensique , peignent à l'esprit !
A. Dalur signum, infestisque armis, celui acies , terni juvenes , magnorum e xerciluum animos gerenles , concurrunt. Nec hit , nec illis periculum suum , publicum imperium servitiumque obversatur animo, fulxtraque ta deindè patria fortuna quant ipsi fecissent. Vt primo slalim concursu increpuére arma, micanlesque fulsèrc gladii , horror ingens spécialités perslringit ; et neutrà inclinatà spe , torpebat vox spiritusque. On ne peut rien ajouter A la noble idée que nous donne ici Tite-Live des combattants. Ces trois frères étaient de part et d'autre comme des armées entières , el en avaient le courage : insensibles à leur propre péril , ils ne s’occupaient que de la destinée publique , confiée uniquement A leurs bras : deux pensées magnifiques, et puisées dans le vrai. Mais peut on lire ce qui suit sans se sentir encore saisi d'horreur
3 « Elles Culent rangées de côté et d'autre autour du champ de bataille, exemples à la vérité du péril présent, mata non paa d’inquiétude, parce qu'it a'agiaaait de la voir lequel des deux peuples commanderait a l'autre, et que la valeur d'un al petit nombre de combattants allait décider de leur sort. Occupés de ces pensées, et dam l'attente Inquiéle de ce qui allait arriver. Ils donnent donc toute leur attention a un spectacle qui ne pouvait pas ne les point alarmer, a
4. e On donne le signal ; et ces braves héros marchent trois à trois, les uns contre les autres, portant en eut six le courage de deux .grandes armées. Insensibles de part et d'autre a leur propre péril, ils n'ont devant les yeux que la servitude ou la liberté de leur patrie, dont le sort désormais dépend uniquement de leur courage. Dé* qu'on entendit le choc de leurs armes, cl qu'on vit briller leurs é(»ées, les spectateurs, saloirs de crainte et d'alarme, sans que Pi spérance penchai encore de part ou d'autre, lestèrent tellement Immondes, qu'on eût dit qu’ils avaient pardu l'usige de la vois el de la rcsplralon. a
et de frissonnement, aussi bien que les spectateurs du combat? Ici les expressions sont toutes poétiques ; et l’on fait remarquer aux jeunes gens que ces expressions poétiques , dont il ne faut user que rarement et avec sobriété, étaient appelées par la grandeur même du sujet, et par la nécessité d’égaler par les termes le merveilleux du spectacle.
Ce morne et triste silence, qui les teuail tous comme suspendus et immobiles, se changea bientôt en cris de joie du côté des Albains, quand ils virent tomber morts deux des Horaces. De l’autre côté , les Romains demeurèrent sans espérance , mais non sans inquiétude. Alarmés et tremblants pour celui des Horaces qui restait seul contre trois , ils n’étaieril plus occupés que de son péril. N'était— ce pas IA la véritable disposition des deux armées après la chute des deux Romains ? el le tableau qu'en fait Tile-Live n’est-il pas copié d’après nature?
5. Conserlis deindè manibus , quant jam non motus tantum corporum agitalioque anceps telorum armorumque , sed ruinera quoque et sanguis spectaculo estent ; duo Romani super alium alius , vulneralis tribus Jlbanis, extpiranles corruerunt. Ad quorum casum quum condamàtsel gaudio exercitus , romanas legiones jam spes Iota, nondùm lame n cura deseruerat, exanimes vice unius que m très Curialii circumsteteranl.
Je rapporterai le reste de ce récit sans presque y faire aucune réflexion , pour éviter une ennuyeuse longueur. Je dois seulement av'crlirjqne ce qui fait la principale beauté de celle narration, aussi bien que de l’histoire en général , selon ta judicieuse remarque de Cicéron \ c’est la merveilleuse variété qui
,5« Ensuite, lonquen étant venu» aux mains, ce ne fui plus seulement le mouvement de* bras et l'agitation des armes qui servirent de spectacle, mais qu'on aperçut des blessures, et qu'on vit couler le sang, deux Romains tombèrent morts ans pieds des Albains. qui tous trois avaient été blessés. A leur chute, l'armée ennemie poussa de grands cris de joie, pendant que de l'autre côté les légions romaines demeurèrent sans espérance, mais non sans inquiétude, tremblant pour le Romain qui était resté »cu1, el que les trois Albains avaient entouré »
t a Multam casus nostri libi varietalem In seribendo « suppeditabunt, plcnam cujusdam voluptalis que vebe- « mi nier animos hominum in legendo scripto rellncrc
règne partout, et les divers mouvements de crainte, d'inquiétude, d’espérance, de joie, de désespoir, de douleur, causés par des changements subits et des vicissitudes inopinées , qui réveillent l’attention par une agréable surprise, qui tiennent jusqu'à la (in l’esprit du lecteur comme en suspens, et qui , par celte incertitude même, lui procurent un plaisir incroyable, surtout quand le récit se termine par un événement intéressant et singulier. Il sera facile d’appliquer ces principes à tout ce qui suit.
6. Forlé is integer fuit ; ut Uniterm solus nequaquam par, sic adversùs singulos ferox. Ergo , ut segregaret pugnum eorum capcssit fugam , ita ralus secutoros, ut quemque vulnere affcctum corpus sineret.
7. Jam atiquantùm spalii ex eo loco, ubi pugnalumest, aufugcrat, quum respiciens vide! magnis intervallis sequentes ; un umhaud procul ab sese abesse. Jn eum magno impetu redit ; et , dum albanus exercitus inclamat Curialiis ut opetn feront fratri, jam lioratius cœso hoste Victor secundam pugnam petebal.
8. Tùm clamore , qualis ex insperato favenlium solet , Romani adjuvant militem tuum :et ille defungiprwlio festival. Priùsila-
u poMlt. Nihil eu eoim apliui ad dclectatfonem lectoris, « quàm (emporum varlelates torlunæquf* vlcls.lluilinc. . « Aneipilea varlique casuv habeniadrairaiionem.eupec- « tationem, IstiiiaRi, molesUam, spem, timurem. Si ve ré a eiitu nolibili roncluduolur, explctur animus jucuoa disaima* lecllonis volupuie. a I Cic Epill. 12, Ifb. 5, ad famil.)
0. a Heureusement 11 était sans birssure ; ainsi, trop faible contre tous ensemble, mais plus fort que chacun d'eus, il use d'un stratagème qui lui réussit Pour diviser ses ennemis, il prend la fuite, persuadé qu'lts le suivraient plus ou moins vile, selon qu'ii leur restait plus ou moins de force.
7 a Déjà il était asses loin de l'endroit où t on avait combattu, lorsque, tournant la télé, il voit tes Curiaces à une asses grande distance les uns des autres, et l'on d'eus tout proche de lui. Il revient sur celui-ci de touie sa force, et, tandis que l'armée d'Albe crie à ses frères de le secourir, déjà Horace, vainqueur de ce premier ennemi, court à une seconde victoire. »
8. a Alors les Romains aulmcnl leur guerrier par des cris, tels que le mouvement subit d'une joie Inespérée en fait pousser, et lui de son rùté se bêle de mettre (in au second combat. Avant donc que l'autre, qui n'était pas fort éloigné, eût pu l'atteindre, il coucbe son ennemi par terre. »
que quàm aller, qui nec procul obérât, consequi posset, et allerum Curiatium conficit.
9. Jamque œqualo marte singuli supereranl, sed nec spe nec viribus pares. Allerum inlactum ferro corpus , el grminatd l ictoriâ , ferocem in certamen terlium dabant : aller fessum vulnere , fessum cursu trahens corpus, viclusque fratrum ante se tirage, victori objicilur hosli. Nec illud prwlium fuit.
Quelle beauté d’expressions et de pensées ! quelle vivacité d'images cl de descriptions !
10. Romanus exsultans : Duos , inquit , fratrum martibus dedi : terlium causa: belli httjusce, ut Romanus Alhano imperet, dabo. Maté sustinenti arma gladium supernè jugulo defigit: jacentem spoliât.
1t. R/mani ovantes ac gratulantes lloratium accipiunt, eà majore eum gaudio , quo prope metum res fuerat.
12. Adsepulluramindèsuorumnequaquam pari bu s animis rertiintur : quippe imperio alteri aucti, alleri dilionis aliéner facti.
Je ne sais s'il y a rien de plus capable de former le goût des jeunes gens, et pour la leclure des auteurs , et pour la composition, que de leur proposer de pareils endroits , et de les accoutumer à en découvrir eux-mémes loule la beauté . en les dépouillant de leurs ornements, et les réduisant, comme nous avons fait ici, à des propositions simples. On leur apprend par là comment il faut Irouver
9. a II ne restait plus de chaque côté qu'un combattant ; mais si le nombre était égal, les forces et l'espérance ne i éUieiit pas. Le Romain, sans blessure, et fier d'une double victoire, marche plein de confiance à ce troisième combat. L'autre, au contraire, affaibli par le sang qu'il a perdu, et épuisé par la course, se traîne a peine , et déjà vaincu par la mort de ses frères, comme une victime sans défense, présente la gorge à son vaioqueur. Aussi ne fut-ce point un combat. »
10. « Horace triomphant déjà par avance : J’ai immolé, dit-il, les deux premiers aux mânes de mes frères, j'immolerai le troisième à ma patrie, afin que Rome devienne maltresse d'Albe, el lui fasse la loi. A peine Curiare pouvait-il soutenir ses armes ; Il lui enfonce son épée dans la gorge, cl ensuite le dépouille. »
11. « Les Romains reçoivent Horace dans leur camp avec une joie et une reconnaissance d'autant plus vives, qu'ils avaient été plus prés du danger. »
19. « Après cela, chaque parti songe a ensevelir les siens, mais avec des dispositions bien différentes ; les Romains étant devenus maîtres de leurs ennemis, et les Albains se voyant soumis à une domination étrangère. »
des pensées, et comment il les faut exprimer.
■l'ajoutera i ici plusieurs réflexions du I». Bouhours , accompagnées la plupart d'eiemples latins et français , et qui sont tirés de son livre sur la manière de bien penser.
Différentes réflexions sur les pensées.
1. La vérité est la première qualité et comme le fondement des pensées. Les plus belles sont vicieuses, ou plutôt celles qui passent pour belles et qui semblent l’étre , ne le sont pas en effet, si ce fond leur manque. Page 9.
Les pensées sont les images des choses, comme les paroles sont les images des pensées : et penser, è parler en général, c’est former en soi la peinture d'un objet ou spirituel ou sensible. Or les images et les peintures ne sont véritables qu’aulant. qu’elles sont ressemblantes. Ainsi une pensée est vraie, lorsqu’elle représente les choses fidèlement ; et elle est fausse, quant elle les fait voir autrement qu’elles ne sont en elles-mêmes. Vente page.
La vérité , qui est indivisible ailleurs , ne l’est pas ici. Les pensées sont plus ou moins vraies , selon qu'elles sont plus ou moins conformes à leur objet. La conformité entière fait ce que nous appelons la ju-tesse de la pensée. C est-à-dire que, comme les habits sont justes quand ils viennent bien au corps et qu'ils sont tout A fait proportionnés à la personne qui les porte, les pensées sont justes aussi quand elles conviennent parfaitement aux choses qu'elles représentent : de sorte qu’une pensée juste est , A parler proprement , une pensée vraie de tous les côtés et dans tous les jours qu'on la regarde. Page 41.
Nous en avons un bel exemple dans l'épi— gramme latine sur Didon , qui a été traduite si heureusement en notre langue. Pour la bien entendre, il faut supposer ce que raconte l’histoire, que Didon se sauva en Afrique avec toutes ses richesses après que Sichêe eut été tué ; et ce que feint la poésie, qu’elle se tua elle-même après qu'Enée l’eut quittée.
totetu Dido ! nul t î benè nupla marito :
Hoc pereuote, rugis , boc fuglrntc, perla >.
1 Auaon.
Pauvre bidon, où l'a réduite De les maris le triste sort !