‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 133 sur 298 · Sagesse et modération en plaidant · texte numérisé non relu

Sagesse et modération en plaidant

C'est surtout dans ce qui regarde la raillerie, que celte vertu est nécessaire. Il y a , sur cette matière, des règles d’honnétclé cl de bienséance que tout orateur, et même tout honnête homme , doit garder inviolablemcnt. Il n’esl pas nécessaire d’avertir qu’il y aurait de l'inhumanité d’insulter’, à des personnes tombées dans la disgrâce, que leur élal même rend dignes de compassion , et qui d’ailleurs peuventêtre malheureuses sans être criminelles. Il faut en général pvoir soin que nos jeux soient innocents et ne blessent personne \ et se bien garder de cette manie d’aimer mieux perdre un ami qu’un bon mot.

Il n'y a que la sobriété avec laquelle on use des bons mots *, cl la sagesse des ména-

< a Ncque vero pudor Obstet qaominàs susreptam , « quum melior videretur. iitem, cognitA inter diseeplan- « dum iniquitale, dlmllbll. quum priùs lillgalorl dilerlt « verum. Nam et in hoc maximum, si n-qui Judires su- « mus, brneûcium est. ut non fjllemus vauA spe lillgan- « tem. Neque est dignus opéré palrooi , qui non ulilur a consilio. » (Qdint. Itb. 12, cap. 7.)

» « Adversùs miseras inhumanus est jocu». B ; Ibid. )

* a La-dere ' nunquam velimus, loi gèque absit pro- (. positum lllud. poliùs amlcum quam diclum perdere. » (Ibid. lib. 6. rap.4.)

s « Temporis ratio, cl ipsius dicacilatis moderatio, et a temperanlia, et mitas dictornm. distinguet oratorem « à scurré : et quud nos cum CS 11. A diclmus , non ut rite diruli sid. ainur. srd ut profirlamus aliquid ; llli tolum « dietn, et sine causé. » (Cic. de Orat. lib. 2, u. 217.]

* Je croie qn'il faut lirroùtti, au lieu de qui est dan» toute

U* édition».

gemenls qu'on y garde , qui distinguent eu ce point l'orateur du bouffon. Celui-ci les emploie en tout temps et sans sujet : uu lieu quel'oiateur ne le fait que rarement, toujours pour quelque raison essentielle à sa cause , et jamais simplement pour faire rire 1 * ; satisfaction bien frivole , et fruit de l'esprit bien peu estimable.

Les répliques donnent quelquefois lieu à une raillerie line et délicate3 * * * * * 9, d’autant plus vive qu'elle est plus courte, et qu’elle est comme un trait qui part sur-le-champ, cl qui perce avant presque qu'on ait pu l'apercevoir Ces plaisanteries, qui ne sont point étudiées ni préparées, ont bien plus de grâce que celles qu’en apporte du cabinet , et qui souvent parcelle raison paraissent froides et puériles. D'ailleurs l'adversaire n’a pas droit de s’en plaindre, puisque c'est lui-méme qui se les est attirées , et qu’il ne peut les imputer qu'à son imprudence. Pourquoi uboyrz-vous 3 ?

dit un jour Philippe à Catulus, en faisant allusion à son nom et au grand bruit qu’il faisait en plaidant. C'est que je vois un voleur, répondit Catulus.

Ces sortes de répliques demandent beaucoup de prés nie et de célérité d’esprit*, s'il est permis de s'exprimer ainsi ; car elles ne lai-sent point de lieu à la réflexion, et il faut que le coup soit porté dans l’instant même qu'on nous attaque. Mais elles demandent encore plus de sagesse et de modération ; car à

1 « Rlsum quaiatvil : qui est, mcA aentcntfA , vet te-

« DUlMimus ingcnll Iruclul- a ,Cic. de Orat 1.9, n. 247. J

v « DiCAClUa poilu cal In bAc i eluli jacù'atioue ver- « borum, flincluaa bretlter urbiuilale. a tQciNT.lib.fi, cap. 4 )

a Ante tllud facatA diclum bcrerc debel, quàm cogl-

« tari poste vldealur. a iCic. de Oral. lib. 2. n. 21 y )

« Oinnia probabiliore surit , que lacesaitt dicimus, a quant que priores. Nam et Ingenit celeritai major est

a que apparat in respondendo, et humauitatls esl respon. « sio. Vidcrrmur n>im quicturi fuisse , nist essemus la- • ceasltt. a (Ibid, n 230.)

a Queslta. nec es tempore Qefa, aed domo allata, plea rumquê sunt frtgida. a ,Idem. Oral n. 89.)

9 a Catulus, dlcenli Pbiltppo. Quid latral? Furent « fnqutt, video, it ld. de Orat. lib. 2, o. 220 )

* a Opus est Imprimis tngouio veloci ac mobili, animo n presenti cl acil. Non cnlnt cogilandum. sed uirenduin « natim est, <1 propé sub conatu adversaril tnanus erl- « genda.a (Qcint. lib. 6, cap. b.)

quel point faut-il être maître de soi 1 pour supprimer, dans le feu même de l’action et de la dispute, un bon mot qui se présente sur-le-champ, qui pourrait nous faire honneur, mais qui blesserait des personnes qu’on doit ménager 1 Le moyen d’y réussir est de ne pas faire grand cas , ni trop se piquer d’un talent si dangereux , et de s’accoutumer, dans l’usage ordinaire de la vie, et dans les conversations , à retenir et modérer sa langue.

S’il n’est pas permis à un avocat d’user de railleries dures et offensantes, à combien plus forte raison les injures grossières doivent el'es lai Cire interdites ! C’est un plaisir inhumain *, indigne d’un honnête homme . et qui ne peut que révolter un sage auditeur. Souvent néanmoins des plaideurs qui cherchent à se venger, bien plus qu’à se défendre , exigent de l’orateur celle sorte d'éloquence . cl ne sont point contents de lui s'il ne trempe sa plume dans le flel le plus amer. Mais quel est l'avocat, s’il conserve encore quelque sentiment d’honneur et de probité , qui voulût servir ainsi aveuglément la colère et le ressentiment de sa partie, devenir à son gré violent et emporté , et par uii vil esprit d’intérêt , ou par un désir mal entendu de fausse gloire, se tendre l’indigne ministre de la passion d’autrui?

a Sage émuljtion, éloignée d'une basse jalousie.

Il n’y a point de lieu , ce me semble, plus propre à eiciter et à entretenir une vive et sage émulation, que le barreau. C’est un assemblage nombreux de personnes en qui se trouvent réunies toutes les qualités les plus estimables : beauté et force de génie , délicatesse d’esprit, solidité de jugement, finesse de goût, vaste étendue de connaissances, longue

1 a Hominibui facetta et dtcacibua dilBciitimum esl « babere hommum raltooem et lemporuro, et ca que oc- « currant, quum aalsisatmé dicl powlot, tenere. » (Cic. de Orat. Ilh. 2. n. 221.)

a u Turpla rutuptai, et inhumana. etnuIN audlenlfum « bouo grata : à tiügalortbua quldem frequeoter extgi- « lur, qut ulttonfin matuut quam dtferotouera... Hoc a quidam quta hommum liber! modo aaoguioti suatiueal, n prlulans e**e ad allerlua arbiolum?.. ürator à vlro « bono in fabulant talfatoremque convertitur, rompoal- « tua, iioq ad anlmum. judicia, aed ad atomachum lili- « gaioria. » (Quint, lib. 12, cap. 9.)

expérience des affaires. Là chaque jour se renouvellent des combats entre de fameux athlètes-, sous les yeui de savants et judieicui magistrats, et au milieu d'un concours extraordinaire de spectateurs, attirés par l'importance des affaires qui s'y traitent , et encore plus par la réputation de ceux qui y parlent. L'êloquences'y montre sous toutes ses formes: grave et sérieuse dans l’un, enjouée et plus gaie dans l’autre ; quelquefois sans préparatif et arec un air négligé, d'aftlres fois avec toute sa parure et ses ornements: étendue, ou serrée; pleine de douceur, ou de force; sublime et majestueuse , ou plus simple et pins familière, selon la diversité des causes. Là nul mot n’est perdu; nulle beauté, nul défaut n’échappe à des auditeurs attentifs et intelligents : et pendant que d'un côté les juges, la balance à la main , en présence et au nom de la justice souveraine, décjdent’du sort des particuliers; d'un autre cAIé le public, dans un tribunal non moins inaccessible a ia faveur, décide du mérite et de la réputation des avocats , et porte de leurs plaidoyers un jugement qui est sans appel.

Rien, ce me semble, ne relève davantage la gloire du barreau , que lorsque, au milieu de tous ces exercices, si capables de piquer l’amour-propre, il règne dans le corps ce-> avocats un esprit d'équité et de modération, qui rend à chacun la justice qui lui est due, et qui en bannit toute envie et toute jalousie : lorsque les anciens avocats , près de sortir d’une carrière oit ils ont été tant de fois couronnes, y voient avec joie entrer un nouvel essaim de jeunes orateurs qui vont succéder à leurs travaux , et soutenir l'honneur d'une profession qui leur est toujours chère et a laquelle ils ne peuvent pas ne point s'intéresser; lorsque ceux-ci, de leur côté, bien loin de se laisser éblouir à l'éclat d'une réputation naissante, meilent toujours un grand intervalle enlre eux et les anciens , el les respectent sincèrement comme leurs pères el leurs mallres : enfin lorsque entre les jeun- s règne cette émulation qui était entre Uortensius el Cicéron , dont ce dernier nous a laissé un si beau portrait, l'étais bien éloigné 1 , dit-il ,

• « Dolebam quôd non , nt plerique pointant, adver-

en parlant d'Horlensius, de le regardé! comme un ennemi ou un rival dangereux. Je l'aimais et l'eslimais comme le témoin et le compagnon de ma gloire Je sentais quel avantage c’était pour moi d'avoir en tête un tel adversaire et quel bonheur de pouvoir quelquefois lui disputer la victoire. Jamais l'un ne trouva l'aptre à sa rencontre, ni opposé à ses intérêts. Nous nous faisions un plaisir île nous enlr’aider en nous communiquant nos lumières, en nous donnant des avis, et en nous soutenant l'un l'autre par une esiime mutuelle, qui faisait que chacun mettait son ami au dessus de lui-même.

Le barreau peu) donc être pour les jeunes gens tue excellente école, non-seulement d'éloquence, mais de venu, s'ils savent y profiler des bons exemples qu'il leur fournira. Ils sont jeunes et sans expérience, et par consèquenl ils doivent peu jugi r. peu décider, mais crouler et consulter beau< oup. Quelque esjirii el quelque talent qu'ils puissent avoir, la modestie doit être leur partage. Cette vertu, qui fait l'ornement de leur ôge , en paraissant ■ avlicr leur mérite , lie servira qu'à je relever. Mais surtout ils doivent éviter une liasse jalousie pour qui ia gloi.e et la réputation d’autrui sont un tourment , au lieu qu’elles devraient è re le lien de l'amitié el de l’union 1 ; ils doivent, dis-je, éviter la jalousie comme le vit e le plus huiileux , le plus indigne d'un homme d'honneur, et le plus .ennemi de la société.

« sarium aut obtractatorem laudum mearuin, sed son um « potiiis el coDMiriem gioriosi laborls amiser.ini .. Quo « eoiin animo ejus rooneni ferre tiebui, euro quo ceriare a eral glotiobus, quaui ontuino aihersaiium non haltère? o quuni pr*»crlini non modo nunquam ait. oui illiua a a me cursus impedilus, aul ab illo meus, sed contra sem- • per aller ab aliero adjutus et conuiiunicando , cl mo- « modo, ei favendo. * Brut. n. ‘2. 3.)

« Sic duodecim po»t mcuin consuialum annos in maii- « mi» causis, quum ego mihi ilium, »ibi me llle amefer- « ret, tonjunciiMimè versai! sumus. « (Ibid. n. 323.)

1 « Æqualllas vcslra, el arlium Mudtorumquc quasi « finilima vicinlla», tamùm abestab obtreclatione Invia di*. qua solet lacerare |>lero»que. uii ea non modd « non eiulcerare mirant graUam, sed eiiam conrkliare « tidealur. » ilbid. n. VA.)

•**;#> 330 <fÿ#>

Page 1