CANTIQUE DE MOÏSE
EXELIQCfc SBLOH LES R Est. ES DE U RHÉTOI1IUCK.
Ccl excellent cantique peut passer à bon droit pour une des plus éloquentes pièces de l’antiquité. Le tour en est grand , les pensées nobles, le style sublime et magnifique, les expressions fortes, les figures hardies tout y est plein de choses et d'idées qui frappent l’esprit et saisissent l'imagination. Cetlepièce, qui, selon le sentiment de quelques personnes, p été composée par Moïse en. vers, hébreux, surpasse tout ce que les profanes ont de plus beau dans ce genre. Virgile cl Horace . les plus parfaits modèles de l'éloquence poétique,* n'ont rien qui en approche. Personne n’a plus d'estime que moi pour ces deux grands hommes, et je les ni étudiés avec une. grande application et un grand plaisir pendant plusieurs années. Cependant, quand je lis ce que Virgile dit à la louange d'Auguste au commencement du troisième livre des Géorgiques* , et A la fin du huitième de l'Enéide’; et ce qu’il fait chanter au prêtre d'Evandre , çïi l'honneur d'Hçrcule dans le même livre3: quoique ces endroits soient très-beaux , je ies trouve rampants au prix de notre cantique Virgilemc parait tout déglacé, et Moïse tout de feu. Il eu est de même d’Horace dans les odes 1A et 15 du quatrième livre, et dans la dernière des èpodes.
Ce qui semble favoriser ces deux poètes et les autres profanes , c’est qu'ils ont le nombre, l’harmonie , et l'élégance du style . qu'on ne trouve point dans l’Ecriture sainte. Mais aussi l'Ecriture sainte que nous avons n’est qu'une traduction : et l'on sait combien les meilleures traductions françaises de Cicéron , de Virgile, et d’Horace, défigurent ces auteurs. Or il faut qu'il y ait bien de l'éloquence dans la langue originale de l'Ecriture , puisqu’il nous en reste encore plus dans ses copies que dans tout le latin de l'ancienne Rome , et dans tout le grec d'Athènes. Elle est serrée , 'concise, dégagée des ornements étrangers, qui ne serviraient qu’à ralentir son impétuosité et son
feu. Ennemie des longs circuits, elle va à son but par le plus court chemin. Elle aime à renfermer beaucoup de pensées en peu de mots pour les faire entrer comme des traits , cl à rendre sensibles les objets les plus éloignés des sens par les images vives et naturelles qu'elle en fait. En un mot , elle a de la grandeur, de la force, de l'énergie, avec une majestueuse simplicité, qui la mettent au-dessus de toute l'éloquence païenne. Que l’on prenne seulement la peine de comparer les endroits que je viens de citer de Virgile et d'Horace avec les réflexions que nous allons faire , et l'on sera convaincu de ce que je dis.
Occasion et sujet du cSDliquc.
Le grand miracle que Dieu fit au pas-age de la mer Rouge est l'occasion de ce cantique. Le dessein du prophète est de s’abandonner aux transports de joie, d'admiration , de reconnaissance , sur ce grand miracle; de chanter les louanges de Dieu libérateur; de lui rendre des actions de grâces publiques et solennelles, et d'inspirer au peuple les mêmes sentiments.
EXPLICATION Itü CANTIQUE.
[v. l.j Canlemut ( heb. cantabo ) Domino : gloriosé cnim magnificatus est. Equum et ascensorem dejecit in mare, u Je chanterai u des hymnes en l’honneur du Seigneur, parce « qu’il a fait éclater sa grandeur. Il a prèci- « pilé dans la mer le cheval et le cavalier. »
Moïse, plein d’admiration, de reconnaissance et de joie, pouvait-il mieux déclarer les mouvements de son cœur que par cet exorde impétueux, qui marque la vive reconnaissance du peuple délivré, et la grandeur terrible du Dieu libérateur ? 1
Cet exorde est la proposition simple de toute la pièce. Il est comme l'abrégé et le point de vue où toutes les parties du tableau se rapportent. Il faut toujours l’avoir dans l'esprit en lisant le cantique , pour comprendre avec quel artifice le prophète tire tant de beautés et tant de richesses d’une proposition qui parait si simple et si stérile.
Cantabo est bien plus énergique , plus in-
— Ehgitized by Googl
téressant, plus tendre, que no serait le pluriel cantabimus. Celle victoire des Hébreu* sur les Egyptiens ne ressemble point aux victoires ordinaires qu'un peuple remporte sur un autre peuple , et dont le fruit est général , vague, commun , presque impcrceplible à chaque particulier. Ici tout est propre à chaque Israélite , tout est personnel. Dans ce premier moment chacun pense à ses propres fers rompus, chacun croit voir son cruel maître noyé , chacun sent le prix de sa propre liberté qui lui est assurée pour toujours. Car il est naturel au cœur humain , dans les dangers extrêmes, de rappeler tout à soi, et de se compter seul pour tout.
a 11 a précipité dans la mer le cheval et le « cavalier. » Ce singulier, le cheval, le cavalier, qui embrasse la généralité, la totalité des chevaux et des cavaliers, est bien plus énergique que n'aurait été le pluriel. D'ailleurs, ce singulier est bien plus propre à marquer la facilité et la promptitude delà submersion. La cavalerie égyptienne était nombreuse, formidable, et couvrait des plaines entières. Il aurait fallu une victoire continuée pendant plusieurs jours pour la défaire et pour la mettre en pièces. .Mais h Dieu sa défaite n'a coûté qu’un instant , qu’un effort, qu'un seul coup. Il l’a toute renversée, noyée, abîmée, comme si cc n'avait été qu’un seul cheval , et qu'un seul cavalier. Equum el ascensorem dejecit in mare.
a Le Seigneur est ma force et le sujet de « mes louanges, etc. » Voilà l'amplification du premier mot du cantique, cantabo. Voyons comment cela est développé.
De tous les attributs de Dieu il ne loue que la force , parce que c’est par elle qu'il a été délivré.
Forlitudo mea. Cette figure est énergique, pour causa forliludinis, qui est plat et languissant : outre que forlitudo mea fait sentir que Dieu tint seul lieu de courage aux Israélites, et les dispensa de faire aucun usage du leur.
Laus mea. a Le sujet de mes louanges, a Même ligure , et de même éuergie. Il est l’unique sujet de mea louanges. Aucun inslru-
ment ne les partage avec lui. La puissance, In sagesse , l'industrie humaine , n'y peuvent être associées. Il mérite seul toute ma reconnaissance , puisqu’il a seul tout fait, tout ordonné, el tout exécuté. Laus mea Dominas.
Faclus est mihi in salulem. Le siècle d’Auguste aurait dit ; Me servavit. L'Ecriture dit bien plus. Le Seigneur s’est chargé de faire lui-même tout ce qu’il fallait pour me sauver. Il a fait de mon salut son affaire propre et personnelle; el , ce qui est bien plus expressif, il est devenu mon salut.
Iste Deus meus. Iste est emphatique, et signifie beaucoup plus qu'il ne parait. Iste, non pas les dieux des Egyptiens et des nations, des dieux sans force, sans parole, sans vie ; mais celui qui a fait tant de prodiges en Egypte et dans notre passage, celui-là est mon Dieu , c'est lui seul que je glorifierai.
Deus meus. Ce meus peut avoir un double rapport : l'un à Dieu , l’autre à l'Israélite. Dans le premier: Dieu parait n'être grand, n’être puissant, n’être Dieu que pour moi. Distrait sur le reste de l’univers, il ne s’occupe que de mes périls et de ma sûreté ; et il est prêt à sacrifier à mes intérêts toutes les nations de la terre. Dans le second rapport : Iste, Deus meus. « C’est lui qui est mon Dieu.» Je n’en aurai jamais d’autre. Je réunis en lui seul tous mes vœux , tous mes désirs , toute ma confiance. Il est seul digne de mon culte et de mon amour. Il aura pour jamais tous mes hommages.
« C'est le Dieu de mon père, et je relèverai o sa grandeur. » Cette répétition est la chose du monde la plus tendre. Celui dont je relève la grandeur n’est point un Dieu étranger, inconnu jusqu’à ce jour, protecteur pour une occasion passagère, et prêt à accorder le même secours à tout autre. Non : c’est l'ancien protecteur de ma famille. Sa bonté est héréditaire. J’ai mille preuves domestiques de son amour constant, perpétué de race en race jusqu'à moi. Scs anciens bienfaits étaient des litres et des gages qui m’en assuraient de pareils. C’est le Dieu de mon père. C’est le Dieu qui s'est montré tant de fais à Abraham, à lsaac , à Jacob. C’est le Dieu enfin qui vient d’accomplir les grandes promesses qu’il a faites à mes aïeux.
573 cf^t»
Qu'a-t-il fait pour cela? n II o paru comme « un guerrier, u Dominus quasi vir puqnalor. Dans l’hébreu, Jehova , vir belli. Il pouvait dire : Comme il est le Dieu des armées , il nous a délivrés de l'armée de Pharaon ; mais c'était trop peu dire. Il regarde son Dieu comme un soldat, comme un capitaine; il lui met, pour parler ainsi, les armes à la main, et le fait combattre pour les enfants de Jacob.
Dominus quasi vir pugnator : Omnipolens nomen ejus. L'hébreu porte : Jehova, vir belli : Jehova nomen ejus. Moïse insiste sur le terme Jehova, pour mieux faire sentir par cette répétition quel est ce guerrier extraordinaire qui a daigné combattre pour Israël. Comme s'il disait : Jéhova, le Seigneur, a paru comme un guerrier. Entend-on bien ce que je dis? Comprend-on toute l’étendue de cette merveille? Oui , je le répété, c’est le Dieu suprême en personne , c’est le Dieu unique, c’est, pour tout dire, celui qui s'appelle jéhova ' , qui porte le nom incommunicable , qui possède seul toute la plénitude de l'être : c’est celui-là qui s'est rendu le champion d’Israël. Lui-même leur a tenu lieu de soldat. 11 s’est chargé seul de tout le poids de la guerre. Dominus (Jehova) pugnabit pro vobis, et vos lacebilis *, disait Moïse aux Israélites avant l’action. Le Seigneur ( Jéhova ) combattra pour vous, et vous demeurerez dans le silence : c’est-à-dire, vous vous tiendrez en repos sans combattre.
[v. 4 et 5j. « Il a renversé dans la mer les « chariots de Pharaon et son armée : les plus o distingués d’entre ses officiers ont été subo mergés dans la mer Rouge. Us ont été ena sevelis dans les abîmes. Ils sont descendus o au fond des eaux comme une pierre. » Remarquez le pompeux étalage de tout ce qui est contenu dans ces deux mots, equum et ascensorem, « le cheval cl le cavalier. »