DE L’HISTOIRE
ATAUT-MOKH.
Ce n’est pas sans raison que l'hisloire’ a toujours été regardée comme la lumière des temps, la dépositaire des événements, le témoin fidèle de la vérité, la source des bons Conseils et de la prudence, la régie de la conduite et des mœurs. Sans elle, renfermés dans les bornes du siècle et du pays où nous vivons, resserrés dans le cercle étroit de nos connaissances particulières cl de nos propres réflexions, nous demeurons toujours dans une espèce d’enrance 1 * qui nous laisse étrangers & l'égard du reste de l'univers, et dans une profonde ignorance de tout ce qui nous a précédés et de tout ce qui nous environne. Qu'est-ce 3 que ce petit nombre d’années qui
1 « Htstorts Uni; umportim, lux veritatls, viu mc- « morte, magiitra rite , nuncia vttuslsüs. » (Cic de Oral, lib 1, o. 30.)
1 « Piesctre quld aoleà quàm nxlus six xcctilrrit, kl esl « scmper este puerum. » Cic. In Oral. n. 130.)
* a Terrain banc cum popalts urblbuxque... puocli « loco ponlmus, «d universa rcfereates : minorent por- « Uonem eiai coure quam poncll babet. si temport comf1 paretur omni. » (Serf, de Coiual. ad Marc, c- 20.)
« Nullum iccuonn magots Ingentlsciosum est, nuitum ai non coglteUooi pervium. » (Idem.)
o SI magniludineanlmi egredl human» ImbectllIUlls a angustlas libet, muitùm per quod spaUemnr temporia • est. .. Ucel la coasorilam omnls cvl pari 1er locedere. » (Idem, de vita, cap. 14.)
composent la vie la plus longue ; qu’est-ce que l’étendue du pays que nous pouvons occuper ou parcourir sur la terre, sinon un point imperceptible à l’égard de ces vastes régions de l’univers, et de celte longue suite de siècles qui se sont succédé les uns aux autres depuis l’origine du monde? Cependant c’est à ce point imperceptible que se bornent nos connaissances, si nous n'appelons à notre secours l’étude de l’histoire, qui nous ouvre 'tous les siècles et tous les pays ; qui nous fait enlrer en commerce avec tout ce qu’il y a eu de grands hommes dons l’antiquité; qui nous met sous les yeux toutes leurs actions, toutes leurs entreprises, toutes leurs vertus, tous leurs défauts; et qui, par les sages réflexions qu’elle nous fournit, ou qu’elle nous donne lieu de faire, nous procure en peu de temps une prudence anticipée, fort supérieure aux leçons des plus habiles maîtres.
On peut dire que l’histoire est l’école commune du genre humain , également ouverte et utile aux grands et aux petits, aux princes et aux sujets, et encore plus nécessaire aux grands et aux princes qu’à tous les autres. Car comment, à travers celle foule de flatteurs qui les assiègent de toutes parts, qui ne cessent de les louer et de les admirer, c’est-àdire de les corrompre et de leur empoisonner l’esprit et le cœur; comment, dis-je, la timide vérité pourra-t-elle approcher d’eux , et faire entendre sa faible voix au milieu de ce tu-
moite et de ee bruit confus ? comment osera-t-elle leur montrer les devoirs et les servitudes de la royauté, leur foire entendre en quoi consiste leur véritable gloire, leur représenter que, s’ils veulent bien remonter jusqu'à l’origine de leur inslitution. ils verront clairement qu’ils sont pour les peuples *, et non les peuples pour eux ; les avertir de leurs défauts, leur faire craindre le juste jugement de la postérité, et dissiper les nuages épais que forment autour d'eux le vain fan— lAme de leur grandeur et l'enivrement de leur fortune ?
Elle ne peut leur rendre ces services si importants et si nécessaires que par le secours de l'histoire, qui seule est- en possession de leur parler avec liberté, et qui porte ce droit jusqu’à juger souverainement des actions des rois même, aussi bien que la renommée , que Sénèque appelle libtrrimam principum judieem *. On a beau faire valoir leurs talents, admirer leur esprit ou leur courage, vanter leurs exploits et leurs conquêtes; si tout cela n’est point fondé sur la vérité et sur la justice, l'histoire leur fait secrètement leur procès sous des noms empruntés. Elle ne leur fait regarder la plupart des plus fameux conquérants que i omme des lléaux publies, des ennemis du genre humain, des brigands des nations qui , poussés par une ambition inquiète et aveugle . porte la désolation de cuntrées en contrées *, et qui, semblables à une inondation ou à un incendie, ravagent tout ce qu’ils rencontrent. Elle leur met sous les yeux un Caligula, un Néron, un Domitien, comblés du louanges pendant leur vie, devenus après leur mort l’horreur et l'exécration du genre humain : au lieu que Tite, Trajan, Antonin, Marc-Aurèle, en sont encore regardés comme les délices , parce
* « Assidu!* boDitatls argumeolia probat 11, non rem-
• puhlicam suam esse, sed se reipubllcc. » ( St*. de Cbm. lib. 1, cap. 19.)
1 Seuec. de Cooaol- ad Marc. e. 4.
3 « Prado geuuum levivil se. » {J eh lu. 4, 7.)
v« Pbilippi aut Alexandri latrocinia calrroi unique ,
• qui , ciilio gentium clari , non minores fuère peMes « mortallum, quam ioundalio qui planum omne perfu-
• aura est, quam conflagralio qui magna pars aninian- « (lum exaruU. » (St*. Ub. 3viYoi. Quatt, m Près fat.)
qu’ils n’ont usé de leur pouvoir que pour faire du bien aux hommes. Ainsi l'on peut dire que l'histoire, dès leur vivant même, leur tient lieu de ce tribunal établi autrefois cher les Egyptiens, où les princes, comme les particuliers , étaient cités et jugés après leur mort; et que, par avance1, elle leur montre la sentence qui décidera pour toujours de leur réputation. Enfin, c'est elle qui imprime aux aclions véritablement belles le sceau de l'immortalité , et qui flétrit les vic.es d’une note d’infamie que tous les siècles ne peuvent effarer. C'est par elle que le mérite méconnu pour un temps, et la vertu opprimée, appellent au tribunal incorruplible de la postérité, qui leur rend avec dédommagement la justice que leur siècle leur a quelquefois refusée, et qui, sans respei t pour les personnes, et sans crainlc d’un pouvoir qui n’est plus, condamne avec une sévérité inexorable l'abus injuste de l’autorité.
Il n’est point d’àge, point de condition qui ne puisse tirer de l’histoire les mêmes avantages; et ce que j’ai dit des princes et des conquérants comprend aussi , en gardant de justes proportions, toutes les personnes constituées en dignité ; ministres d'État, généraux d'armée, officiers, magistrats, intendants, prélats; supérieurs ccclésia- tiques, tant séculiers que réguliers; les pères et mères dans leur famille, les maîtres et maîtresses dans leur domestique ; en un mol, (oui ceux qui ont quelque aulorilé sur les autres. Car il arrive quelquefois à ces personnes d'avoir, dans une élévation très-bornée, plus de hauteur, de faste et de caprices que les rois, et de pousser plus loin l'esprit despotique et le pouvoir arbitraire. Il est donc très-avantageux que l'histoire leur fasse à tous d’utiles leçons; que d'une main non suspecte elle leur présente un miroir Adèle de leurs devoirs et de leurs obligations, et qu’elle leur fasse entendre qu'il sont tous pour leurs inférieurs, et non leurs inférieurs puur eux.
Ainsi l'histoire, quand elle est bien enseignée, devient une école de morale pour tous
1 a Prscigiium munus «ooslium reor, ne viornes *i- « lesulur , uiquc prévis dlctfs taciUqu. si pesterluie et s tntsmie menu lit. » (Tac. Annal, lib. 9, cep. 99.}
les hommes. Elle décrie les vices, elle démasque les fausses vertus ; elle détrompe des erreurs et des préjugés populaires; elle dissipe le prestige enchanteur des richesses et de tout ce vain éclat qui éblouit les hommes ; et démontre, par mille exemples plus persuasifs que tuus les raisonnements , qu'il n'y a de grand et de louable que l’honneur et la probité. De l’estime et de l’admiration que les plus corrompus ne peuvent refuser aux grandes et belles actions qu’elle leur présente, elle fait conclure que la vertu est donc le véritable bien de l’homme, et qu’elle seule le rend véritablement grand et estimable. Elle apprend à respecter cette vertu et a en démêler la beauté et l'éclaté travers les voiles de la pauvreté. de l'adversité, de l’obscurité, et même quelquefois du décri et de l'infamie : comme, nu contraire, elle n’inspire que du mépris et de l'horreur pour le crime , fût-il revêtu de pourpre, tout brillant de lumière, et placé sur le Irène.
Mais, pour me borner è ce qui est de mon dessein , je regarde l'histoire comme le premier maître qu'il faut donner aux enfants, également propre à les amuser et è les instruire, à leur former l’esprit et le cœur, à leur enrichir la mémoire d'une infinité de faits aussi agréables qu’utiles. Elles peut même beaucoup servir’, par l’attrait du plaisir qui en est inséparable, à piquer la curiosité de cet ige avide d’apprendre, et à lui donner du goût pour l’élude. Aussi, en matière d’éducation , c’est un principe fondamental et observé dans tous les temps, que l’étude de l’histuire doit précéder toutes les autres et
< « Sed il, quemadntoftum vlius ocuiorum quibunlnm « mtdlcamentis seul solfi et rraurgiij : sic ei nus, si « actesn «nltni Hbcrarc Impcdimcnlls vulucrimus. polc- « rlmus penplcere vlnulcm. eiiim obrutsm corpore, « ctlam pvupmatcoppositi, cl humiliuie et infoi'iiA ob- « jacenlibus : ceruemus, iuquam. puli hrlIudlncmitlaiD, n quamvls sordldo obteruin. Rursùs rqué malnlsroet « serumoosl soimi velcrnuns pcispiclcmus, quamvls mutm. tus etreà diviliarutn radlantium splendoc impedial, et a iatueatem , hlnc honorer» , tllinc magnarum potesta- M tum Talsa lux verberet. » (Sas. Epitt. US.)
v « Fatendum in Ipsis rebus qu« dlscuutur et cognns- « Clintur, iovllameota inesse, quibui ad dlscendum co- « gaoaeeodutnque moveamur. a (Cic d« Fin. ton. il mal. lits. 5, a. IrL,
leur préparer la voie. Plutarque nous apprend que le vioux Caton , ce célébré censeur, dont le nom et la vertu ont tant fait d’honneur è la république romaine , et qui prit un soin particulier d’élever par lui-méme son flls sans vouloir s’en reposer sur le travail des maîtres, composa exprès pour lui , et écrivit de sa propre main , eu gros caractères , de belles histoires, afin, disait-il, que cet enfant, dès le plus bas âge , fût en état , sans sortir de la maison paternelle, de faire connaissance avec les grands hommes de son pays, et de se former sur ces anciens modèles de probité et de vertu.
Il n’est pas nécessaire que je m’arrête plus longtemps a prouver l’utilité de l'histoire; c’est un point dont on convient assez généralement, et que peu de personnes révoquent en doute. L'important e-l de savoir ce qu'il faut observer pour rendre celle étude utile, et pour eu tirer tout le fruit qu’on en doit attendre. C’est ce que je veux essayer de faire.
Pour mettre quelque ordre dans ce que j’ai à dire sur l’histoire, je diviserai ce traité eu quatre parties. La première sera sur le goût de la solide gloire et de la véritable grandeur, et servira à precautionner les jeunes gens contre les fausses idées que l'étude même de l’histoire pourrait leur donner sur ce sujet. La seconde regardera l’histoire sainte. La troisième traitera de l’histoire profane. Dans In dernière je dirai quelque chose de la fable, de l'élude des antiquités grecques et romaines, des auteurs où l’on doit puiser la connaissauce de l’histoire, et de l'ordre dans lequel on les doit lire.
Je ne parle point ici de l’histoire de France, parce que l’ordre naturel demande que l'on lasse marcher l’histoire ancienne avant la moderne, et que je ne crois pas qu’il soit possible de trouver du temps , pendant le cours des classes, pour s'appliquer è celle de la France. Mais je suis bien éloigné de regarder cette étude comme indifférente ; et je vois avec douleur qu'elle est négl.gée par beaucoup de personnes , à qui pourtant elle serait fort utile , pour ne pas dire nécessaire. Quand je parle ainsi , c’est h moi-même le premier que je fais le procès, car j'avoue que
Je ne m'y suis point assez appliqué; et j’ai honte d'être en quelque sorte élrnnger dans ma propre patrie, après avoir parcouru tant d’autres pays. Cependant noire histoire nous fournit de grands modèles de vertu , et un grand nombre de belles aclions, qui demeurent la plupart ensevelies dans l'obscurité, soit par la faute de nos historiens , qui n'ont pas eu, comme les Grecs cl les Romains *, le talent de les faire valoir ; soit par une suite du mauvais goût qui fait qu'on est plein d'ad-
miration pour les choses qui sont éloignées de notre temps et de notre pays, pendant que nous demeurons froids et indifférents pour celles qui se passent sous nos yeui et dans le siècle où nous vivons. Si l’on n’a pas le temps d'enseigner aux Jeunes gens dans les classes l’histoire de France, il faut tâcher au moins de leur en inspirer du goût, en leur en citant de temps en temps quelque traits qui leur fassent naître l’envie de l'étudier quand ils en auront le loisir.