‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 145 sur 298 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

SUR LE COÛT DR LA SOL1DR Gt-OIRK ET DE LA VÉRITABLE GiUXDECB.

Tout le monde convient qu’on des premiers soins de quiconque pense à former les jeunes gens dans l'étude des belles-lettres , c’est d'établir d’abord des principes et des règles du bon goût qui leur puissent servir de guides dans la lecture des auteurs. 11 est d’autant plus nécessaire de leur donner un pareil secours pour l'histoire, qui peut être regardée comme une élude de morale et de vertu, qu’il est infiniment plus important de juger sainement de la vertu que de l'éloquence; cl qu’il est beaucoup moins honteux et moins dangereux de se méprendre sur les règles du discours que sur celles des mœurs.

Notre siècle , et encore plus notre nation , ont un besoin eilrême d'être détrompés d'une infinité d’erreurs cl de faux préjugés, qui deviennent tous les jours de plus en plus dominants, sur la pauvreté et les richesses, sur la modestie et le faste; sur la simplicité des bâtiments et des meubles, et sur la somptuosité et la magnificence ; sur la frugalité . et les raffinements de la bonne chère ; en un mol, sur

* a Quia provenue Ibi magna scriptorum ingénia : « per lerrarum obem ; veterum) fada pro maximis rele- « branlur. • (Sall. In Bello Catilin.)

presque tout ce qui fait l’objet du mépris ou de l'admiration des hommes. Le goût public 1 devient sur cela la règle des jeunes gens. Ils regardent comme estimable ce qui est estimé de tous. Ce n'est pas la raison , mais la coutume qui les guide. Un seul mauvais * exemple serait capable de corrompre l'esprit des jeunes gens, susceptibles de toutes sortes d'impressions ; que n'y a-t-il donc point à craindre pour eux dans un temps où les vicet sont passés en usage, et où la cupidité s'efforce 1 d'éteindre tout sentiment d'honneur et de probité!

Quel besoin n’onl-ils pas de cette science * ,

> « Récit apad nos locum tend error, ubi publiera « factui est. u r Sbr. Epitt. 123.)

« Nulia res nos majoribus malis implicat, quam qu6d « ad rumorem compouimur : optiina rail ca, quæ niagno « assensu recopia sunt... nee ad ralionem. sed ad simi- « litudincm vivimus. »(Id. lib. de Vitù beatâ, cap. 1.)

* a Unum eiemplum, aut luiurie, aulavariiie, mulinra c mall fadl... quid lu accidere bis mot i bus c redis in « quos publicé faclus est tmpelus?... adeô nemo nosa uùm ferre itnpclum vilioruni la ni tuagno comiialu ve- « nienliutn potest. » (ld. Epitt. 7.)

« Desinil esse retnedio locus , ubiqux foeranl villa , r mores sunl. » {Id. Epitt. 39.)

9 « Cenatur iogenti quodam nequiliae certamine : ma- « jor quolidiè peccan ii cupiditas, ininor vetecundix r est. » (Id. de Ira lib. 2, cap. 8.)

* « Sapienlia animi magisira est... Quæ tint ma la, •• qux \ideanlur, oslendll. Yanilatcnj exuil menübua.

ilonl le principal effet est de dissiper les faux préjugés, qui nous séduisent parce qu'ils nous plaisent ; de nous guérir et de nous délivrer des erreuis populaires que nous avons sucées avec le lait; de nous apprendre à faire le discernement du vrai et du faux . du bon et du mauvais, de la solide grandeur et d’une vaine enflure; et d’empécber que la contagion 1 du mauvais exemple et des coutumes vicieuses n’infecte l’esprit des jeunes gens , et n’étouffe en eux les heureuses semences de bien et de venu qu'on y remarque! C'est dans cette science *, qui consiste à juger des choses, non par l’opinion commune mais par la vérité, non par ce qu’elles paraissent au dehors mais par ce qu’elles sont réellement, que Socrate mettait toute la sagesse de l'homme.

J’ai donc cru devoir commencer ce traité sur l’histoire par établir des principes et des règles pour juger sainement des belles et des bonnes actions , pour bien discerner en quoi consiste la solide gloire et la véritable grandeur, et pour déméler précisément ce qui est digne d'estime et d'admiration et ce qui ne mérite que l’indifférence et le mépris. Sans ces règles , les jeunes gens peu précautionnés, n'ayant pour guides que leurs propres penchants ou les opinions populaires, pourraient prendre pour modèle tout ce qui est conforme â ces fausses idées , et se remplir des passions et des vices de ceux dont l'histoire rapporte des actions éclatantes, qui ne sont pas toujours vertueuses ni estimables.

11 n’y a, & proprement parler, que l’Evangile et la parole de Dieu qui puissent nous prescrire des règles sûres et invariables pour juger sainement de toutes choses ; et il semble que c’est uniquement dans un fonds si riche

« d*t magnitudinem solldam : nec ignorari slnii. inter « magna qultl intersitel tumlda. » i Id, Epiât. 90.)

* lnduceuda e,l In occupalumloeum virlua, quie men- « dacla contra verum placenlia eutlrpet ; que nos a po- « ptito. cul ninai» credimua, séparé! acllnceriaoplnbtot- « bus reddat. » (Id. Epiit. SH.)

1 « Tanta est compléta mata eousuetudlaU, ut ab et « tanquam Ignlruli exattnguantur à Raturé datl, exorlanm turque et confirmemur vlUe contraria. » Xic. de Leg. Ilb. t, u. 33.1

1 « Socrates banc aummaiu dialt esse eaplemiam, « boni raalaque distinguera, a t Sssac. Epiel. 71.} TRAITÉ DES ÉT.

que je devrais puiser les instructions que j’entreprends de donner aux jeunes gens sur un sujet si important. Mais, afin de leur faire mieux comprendre combien les erreurs que je combats ici sont condamnables, et combien elles sont contraires même è la droite raison , je ne tirerai mes principes que du paganisme, qui nous enseignera que ce qui rend l’homme véritablement grand et digne d'admiration, ee n’est point les richesses, la magnificence des bâtiments, la somptuosité des habits ou des meubles, le luxe de la table, l'éclat des dignités ou de la naissance , la réputation, les actions brillantes, telles que les victoires et les conquêtes, ni même les qualités de l’esprit les plus estimables; mais que c'est par le cœur que t’homme est tout ce qu’il est 1 , et que, plus il aura un cœur véritablement grand et généreux , plus il aura de mépris pour tout ce qui parait grand au reste des hommes. Je n’avais d'abord tiré mes exemples que de l'histoire ancienne : mais des personnes habiles et intelligentes m'ont conseillé d'y en ajouter d’autres, tirés de l’histoire moderne, et surtout de celle de France; et elles m'en ont elles-mêmes fourni plusieurs, dont je reconnais ici leur être redevable.

Quoique j’aie puisé tous mes principes et la plupart des exemples dans le paganisme, et que j'aie évité de proposer pour modèles tant de saints illustres que le christianisme nous fournit pour tous les étals et toutes les conditions , il ne s’ensuit pas que mon dessein ait été de me borner h des vertus purement païennes. On peut considérer les choses d’une manière plus humaine, sans en examiner la dernière fin et les plus sublimes motifs. On S’ élève ainsi par degrés & une vertu plus pure et plus parfaite; et en se rendant attentif et docile & la raison, l'on se prépare à le devenir 6 la religion et i la foi , qui commandent les mêmes choses , mais en proposant de plus grands motifs et de plus dignes récompenses.

Au reste, je prie le lecteur de se souvenir

t e Cogita in te, prêter animant , nihit esse roirabtte : « cui rnttgoo nibll magnum est. a (Ses. Epiit 8.)

n Hoc nos dore, bcalum esse ilium . cul oraoe bonum 9 In antmo est.... ilium erectum. et oxcetsum, et mlra- • bUia calcantem. a (Id. Epiit. 45.)

as

que cel ouvrage «'est point fait pour les savants , qui sont très-instruits du fond de l’histoire, et qui pourraient trouver ennuyeux ce grand nombre de faits que je cite, parce qu’ils n’ont rien de nouveau pour eux : mais que mon dessein est d’inslruire principalement de jeunes étudiants 1 * * * , qui souvent n’auront presque d’autre idée de l’histoire que celle que je leur en donne dans ce livre; ce qui m'oblige d’être plus long, de rapporter plus d’exemples, cl d’y joindre plus de rèllevions que je n’aurais fait sans cela.

g I. Richesse*. Pauvret*.

Comme les richesses sont le prix de ce qui est le plus estimé et le plus recherché dans la vie *, des dignités, des charges, des terres, des maisons, des ameublements, de la bonne chère, du plaisir, il n’est pas étonnant qu'elles soient elles-mêmes plus estimées cl plus recherchées que tout le reste. Ce sentiment, déjà trop naturel aux enfants, est nourri et fortifié en eux par tout ce qu’ils voient et par tout ce qu’ils entendent. Tout retentit des louanges des richesses. L’or et l’argent font l'unique ou le principal objet de l'admiration des hommes, de leurs désirs, de leurs travaux. On les regarde comme ce qui fuit toute la douceur et la gloire de la vie, et la pauvreté au contraire comme ce qui en fait la honte et le malheur.

Cependant l’antiquité nous fournit un peuple entier (chose étonnante!) 5 qui se récrie contre de tels sentiments. Euripide uvait mis dans la bouche de Bellèrophon un éloge ma-

I 0 N oi IniUlulloncm profeisl, non solùm sdenlibus

„ isu, sed ellam dit emlbus Iradimos : idedquc pau ô « pluribus vertds debel haberi renia. • (Qumil. lib. XI , cap. 1.)

1 « lliec ipsa res loi magislratus, loi judices delinel, a quai niagialralui cl judices la, II, pccunia : quai es quo a in honore esse cœpil. verusrerum honore cecidil... Ad- « miratloucm nobts pirenles aurt argeulique fecerunt: • el tcnerls infusa cuplditas aluns sedii, crerilque nobla- « cum. Deinde lotus populus. in ali& discors- in hoc conit venil : hoc suspirlunt, boc suis optanl. Deniquc eà « mures redaell sont, ut paupertas malediclo probroque „ an, contempla divilibus, iuvisa pauperibus. » (Ses.

JCpiit 115.)

Sco. Epîsl. 115.

gnifique des richesses, qu’il terminait par cette pensée ; « Les richesses font le souve- « rain bonheur du genre humain; et c'est a avec raison qu’elles eicilenl l’admiration des « dieox et des hommes. » Ces derniers vers révoltèrent tont le peuple d’Athènes. Il s’éleva d’une voix commune contre le poète, el l'aurait chassé de la ville sur-le-champ, s’il n’avait prié qu’on attendit la fin de la pièce, où le panégyriste des richesses périssait misérablement. Mauvaise et pitoyable excuse! L’impression que de telles maximes font sur l'imagination , étant vive et prompte, n’attend pas les remèdes lents que l'auteur croit y apporter dans la conclusion de la pièce.

Le peuple romain ne pensait pas moins noblement. Son ambition était d’acquérir beaucoup de gloire et peu de biens. Chacun cherchait 1 , dit un historien, non à s'enrichir, mais à enrichir S8 patrie; et ils aimaient mieux être pauvres dans une république riche, qu’être eux-mêmes riches pendant que la république serait pauvre *. On sait que c’est à l’école et dans le sein de la pauvreté que furent formés les Camille , les Fabrice , les Curius; et qu’il était ordinaire aux plus grands hommes de mourir sans laisser de quoi fournir aux dépenses de leurs funérailles , ni de quoi doter leurs filles.

Telle était aussi la disposition de nos anciens magistrats; et on lit avec plaisir, dans l'histoire des premiers présidents du parlement de Paris , que le célèbre Jean de La Vaquerie « mourut plus riche d'honneur el de a réputation que de biens de fortune. Car, « ayant laissé trois filles, héritières seulement n de ses vertus, le roi Louis XI, son maître, « pour reconnaissance des services qu’il lui

0 avait rendus, prit le soin de les marier selon

1 leur condition , et de ses propres deniers. »

Un mot de l’empereur Valêrien nous marque l’estime qu'on faisait encore de la pauvieté dans ces derniers lemps de l'empire. Il avait nommé an consulat Aurélien, celui-là même qui depuis fut empereur; et, comme il

* « Pairie rrm unnsquisque. non snam, angere pro- ,, perabat : pauperque in dlvite. quàm dises in paupere a imperio versa H malebat. a {Val. Max, llb. 4, cap. 4.)

> livrai. Od. 12,1. 1. lv. 40.)

était pauvre, il chargea le garde du trésor de lui fournir tout l'argent dont il aurait besoin pour les dépenses qu'il fallait faire en entrant dans cette charge , et il lui écrivit en ces termes : « Vous donnerez à Aurélien 1 , que j’ai a nommé consul , tout ce qui sera nécessaire « pour les spectacles dont la coutume le « charge. Il mérite ce secours à cause de sa « pauvreté, qui le rend véritablement grand,

« et qui le met au-dessus de tous les autres. »

Voilé comme , dans tous les temps et dans tous les états , ont pensé ceux qui avaient l'âme véritablement noble et élevée, tes grands hommes, persuadés 1 que rien ne marque davantage de la petitesse et de la bassesse d'esprit que d’aimer les richesses , et que rien au contraire n'est plus grand ni plus généreux que de les mépriser, faisaient consister la plus sublime vertu h supporter avec noblesse la pauvreté , et â la regarder comme un avantage, et non comme un malheur. Selon eux, le second degré de la vertu consistait à faire un bon usage des richesses , quand on en possédait ; et ils pensaient que l'emploi le plus conforme A leur destination , et le plus propre à attirer aux riches l’estime et l'amour des hommes , était de les faire servir au bien de la société. En un mot , ils comptaient ne posséder véritablement que ce qu'ils avaient donné5.

Ctmon", général athénien, ne croyait avoir de grands biens que pour les communiquer A ses citoyens , pour vêtir les uns , et pour soulager la misère des autres. Ce que Philopèmen gagnait sur l'ennemi , il ne l'employait qu'A fournir des chevaux ou des armes à ceux

1 « Aoretiaao. cot cofuulatam delatlmus, ob pauper- « tatem, quâ Hle magnut est. ceteri* major , dabh ob « cdiiiomm Clrcemlum, etc. » (Vovtsc. in Viti imper. Auret.)

1 « Nihtl est lam aogtilU animi Unique parvl , quâm a amure divin, n : nibll bonestlns magnifietmiusque « qoàm pecuniam contemnere , si non babeas ; si ha- « béas, ad beneacenliam llberalilalemque convertere. s (Cu. Ilb.l. Offic. n.a».)

k m Nibii inagij possidere me credam, quàm benè do- « nala. » Sas. de Viti beatà, cap. 20.)

« Hoc babeo, quodeumque üedi. a Llb. 6, de Benef. cap. 3.)

* pua.

de ses citoyens qui en manquaient, cl A payer la rançon des prisonniers de guerre. Aratus , général des Achéens , se fit universellement aimer, et sauva sa patrie en appliquant les présents qu'il recevait des rois A calmer les divisions qui y régnaient , en acquittant les dettes des uns, en aidant les autres dans leurs besoins , et en rachetant les captifs.

Pour me contenterd'un seul exemple parmi les Romains, Pline le jeune dépense des sommes considérables pour le service de ses amis. Il remet A l’un tout ce qu'il lui doit 1 . Il acquitte les dettes qu’un autre avait contractées pour de justes raisons 2. Il augmente la dot de la fille d’un autre, afin qu'elle puisse soutenir la dignité de celui qui la doit épouser J. Il fournit à l’un de quoi être chevalier romain *. Pour gratifier un autre, il lui vend une terre audessous de sa valeur2 11 donne A un autre' de quoi retourner en son pays, pour y finir tranquillement ses jours’. Il se rend facile dans les discussions de famille ', et relâche volontiers de ses droits ". Il gratifie sa nourrice d’une petite terre", qui suffit pour la faire subsister". Il fait présent A sa patrie d'une bibliothèque ", avec un revenu suffisant pour l'entretenir". Il y fonde les gages des professeurs pour l'instruction de la jeunesse. Il y fait un établissement pour élever les orphelins et les enfants des pauvres, dont il reste encore quelques vestiges jusqu'à ce jour. Et il fait tout cela avec un bien médiocre. Mais sa frugalité était , comme il le déclare lui-même , un riche fonds, qui suppléait A ce qui manquait à son revenu, et qui fournissait A toutes ces libéralités qui nous étonnent dans un particulier. Quod cessât ex re-

* Lib. 2, ep. 4.

* Llb. 3, ep. 11.

* Lib. 6, ep. 32.

* Llb. 1, ep. 19.

* Lib. 7. ep. 11 et 14.

4 Le poêle Martial.

' Llb. 3. ep. 21.

* Llb. 4, ep. 10.

» Lib. 8, ep. 2.

“ Llb. 5, ep. 7 ; — llb. 0, ep. 3;— llb. 1, ep. 8.

11 La ville de Corne.

11 Lib. 4, ep. 13.

« Lib. 1, ep. 8.

àitu , frugalitate suppletur ; ex qud , velut ex fonte , liberalitas nostra decurrit '.

Qu'on demande nui juncs gens ce qu’ils pensent d’un tel eiemplc, en leur faisant comparer ce noble et ret aimable usage des richesses avec relui qu’en font ces hommes dénaturas qui vivent comme s’ils n’étaient nés que pour eux seuls : qui n’eslimcnt les biens que parce qu’ils servent d’instruments à leurs passions, pour entretenir leur luxe, I amour des délices , une vaine ostentation , une curiosité inquiète; qui ne sont d aucune ressource ni pour leurs proches, ni pour leurs amis , ni pour leurs plus anciens et plus fidèles domestiques , et qui croient ne rien devoir ni au rang , ni à l’amit'é ni à In recoi naissance ni au mérite, ni à l’humanité ni même à la patrie.

M. de Turenne *, ayant pris le commandement de l’armée d’Allemagne , trouva les troupes en si mauvais état, qu il vendit sa vaisselle d'argent pour habiller les soldats , et pour remonter la cavalerie ; ce qu il a fait plus d’une fois. Quoiqu’il n’eût que quarante mille livres de rente de sa maison 3, il ne voulut jamais accepter des sommes considérables que ses amis loi offraient , ni rien prendre a crédit chez les marchands; de peur, disait-il , que , s’il venait à être tué , ils n’en perdissent une bonne partie. Je sais que tous les ouvriers qui travaillaient pour sa maison avaient ordre de porter leurs mémoires avant qu’on partît pour la campagne, et qu’ils étaient payés régulièrement.

Pendant qu’il commandait en Allemagne4, une ville neutre , qui crut que l’armée du roi allait de son côté , fit offrir à ce général cent mille écus pour l'engager à prendre une autre route, et pour le dédommager d’un jour nu deux de marche qu'il eu pourrait coûter de plus è l’armée. Je ne puis en conscience , répondit M. deTurenne, accepter celle somme, parce que je n’ai point eu intention dépasser par cette ville.

> Lite 4. ep. ».

• Hommes illiulrei de M. Pcrriult.

S Lorsqu'il mourut, ou ne trouva pas chez lut quinze cents francs il argent comptant.

v Lettres de Boursaalt.

L’action du grand Sripion en Espagne, lorsqu’il ajouta à la dot d’une jeune princesse qu’il avait fuite prisonnière la rançon que scs parents ataienl apportée pour la racheter, ne lui a fait guère moins d’honneur que scs plus fameuses conquêtes. Une action toute pareille, du chevalier Bayard ’ , ne mérite fias moins de louange. Quand Bresse fut prise d’assaut sur les Vénitiens , il avait sauvé du pillage une maison où il s’était retiré pour se faire panser d’une blessure dangereuse qu’il nvait reçue au siège, et avait mis en sûreté la dame du logis, et ses deux jeunes filles, qui y étaient cachées. A son départ , cette dame , pour lui marquer sa reconnaissance , lui offrit une botte où il y avait deux mille cinq rents ducats , qu il refusa constamment. Mais, voyant que sou refus l’affligeait d’une manière sensible, et ne voulant pas laisser son hôtesse raalcontenle de lui , il consentit * recevoir son présent; et, ayant fait venir les deux jeunes filles pour leur dire adieu , il donna à chacune d’elles mille ducats , pour aider a les marier, et lai -sa les cinq cents qui restaient pour être distribués èdes communautés qui auraient été pillées.

Mais pour mieux concevoir combien le désintéressement a de noblesse et de grandeur, considérons le , non dans des généraux d armée et des princes , dont lu puissance et la gloire semblent peut-être relever l’éclat de celte vertu , mais dans des personnes du plus bas rang , à l’égard de qui rien ne peut exciter l’admiration que la vertu même. Un pauvre homme* , qui était portier à Milan, chei un maître de pension , trouva un sac où il y avait deux cents écus. Celui qui l’avait perdu, averti par une affiche publique, vint à la pension ; et , ayant donné de bonnes preuves que le sac lui appartenait , le portier le lui rendit. Plein de joie et de reconnaissance , il offrit b son bienfaiteur vingt écus , que celui-ci refusa absolument. Il se réduisit donc à dix , puis à cinq. Mais , le trouvant toujours inevorable ; Je n’ai rien perdu , dit-il d’un Ion de colère, en jetant par terre son sac, je n'ai rien perdu, s« cous ne voulez rien recevoir.

< Vie da cher. Bayard.

• S. Aug. Serm. 178.

«*€$> SU» <f*»

Le portier reçut cinq écu» , qu'il donna aussitôt nui pauvres.

J’ai entendu raconter A un lieutenant général des armées du roi , que , dans une occasion où les soldats s'amusaient A dépouiller les corps de ceux qui avaient été tués , l’olDcier qui les commandait , pour les animer A poursuivre vivement l'ennemi . et en même temps pour les dédommager, leur avait jeté quarante on cinquante pistoles qu’il avait dans sa poche. Le plus grand nombre refusa de prendre part à cette libéralité, qu’ils trouvaient déshonorante pour eux , comme s'ils avaient besoin de présents pour faire leur devoir et pour servir leur roi. Feu M. de Louvois, ayant été informé de celte action, les combla de louanges, leur lit distribuer è chacun une certaine somme A la vue des troupes , et eut soin de les avancer dans l'occasion.

Chacun sent bien, en lisant de telles histoires, l’effet qu’elles produisent sur son cœur. Que l’on compare une conduite si noble et si généreuse , avec la bassesse de sentiments de tant de personnes qui ne cherchent et n’estiment dans les grandes places que l’occasion et la facilité de s'enrichir, et l’on n’aura pas de peine à conclure , avec Cicéron , qu’il n’y a point de vice pins infamant, surtout pour ceux qui sont constitués en dignité et chargés de procurer le bien des antres , que l’avarice. Nullum igitur tritium letrius quant avarilia, prasertim in principibut , et rempublicam gubernantibuf. Uabere enim quœstui rempublicam , non modo lurpe est, ted sceleratum etiam et nefarium *.

Cette attache a l’argent est un défaut qui déshonore aussi infiniment les gens de lettres, comme au contraire rien ne leur fait plus d'honneur que de regarder avec indifférence les richesses.

Sénèque, après avoir fait de si fréquents et de si magnifiques éloges de la pauvreté, avait bien raison de se reprocher t lui-même 9 t'in-

i De Otflc. I. ï, o. 77.

* « Ubl e»t, dit-il, en parlant à Néron, anlmu» llle « modicU content u*î Taie* hortos ioilruit, et per hffe « subui bans inccdll, et lantis agrorum* ipalii», tam lato « fœoorc eauberaiT» (Tac. Annal, lib. 11. cap. &3.)

digne attachement qu’il avait pour les biens, et ces acquisitions sans nombre qu’il avait faites de terres, de jardins et de maisons magnifiques, ne craignant point d’employer pour cela les usures les plus criantes, et de déshonorer entièrement, sinou la philosophie, du moins le philosophe.

Tout ce qu’il dit dans un de ses traités1, pour justifier sa conduite , ne fera jamais croire qu’il était sans attache pour les biens , et qu’il ne leur avait donné entrée que dans sa maison, cl non dans son cœur. Sapiens non amat dicitias , sed mavull ; non in amimum illas , sed in domum recipit.

Je suis fâché qu’Amyot , qui , dans son siècle, a fait tant d’honneur A la littérature, eit terni un peu sa gloire par celte rouille de l’avarice. C’était un pauvre garçon*, fils, A ce que l'on croit, d’un boucher, et qui s’élail avancé par son mérite. Il était devenu évêque d’Auxerrej et grand-aumônier de France.

Charles IX , qu’il avait élevé et instruit , l’appelait toujours son maître; et. se jouant quelquefois avec lui , il lui reprochait , en riant , son avarice. Un jour qu’Amyot demandait un bénéfice de grand revenu , ce prince lui dit : Eh quoi, mon maître! nous disiez que , si cous aviez mille écu s de rente , vous seriez content ; je crois que vous les avez et plus. Sire, répondit-il, l'appétit vient enmangeant. El toutefois il obtint ce qu’il désirait. Il mourut riche de plus de deux cent mille écus.

Nous avons , dans l’université , un homme que je n’ose nommer, parce qu’il est encore en vie. mais dont je ne puis passersous silence le noble cl rare désintéressement. Après avoir enseigné, avec beaucoup de réputation, la philosophie dans le collège de Beauvais , où il avait été élevé comme enfant de la maison, et dont il fut depuis désigné principal ; dans le temps même qu'il remplissait la première dignité de l’universilé, il fut appelé A la cour, pour travailler A l’éducation du prince qui occupe maintenant le trône d’Espagne ; et , depuis , il a eu l’honneur d'être employé auprès de notre jeune roi actuellement régnant. Les

> Lib. de Vltâ beati.cep. 17-23.

* Dictionnaire de Bayle.

'•*>« <$ÿa»

deux cours de France et d’Espagne se sont empressées de lui marquer leur reconnaissance , en lui offrant des bénéfices cl des pensions, qu'il a toujours constamment refusés , alléguant pour raison que ses gages lui suffisaient , et beaucoup au delà , pour vivre selon son état, dans lequel ses différents emplois, quelque éclatants qu'ils fussent , ne lui ont jamais rieu fait changer

Ü II. Bâtiments.

Il est rare de juger sainemeul de ce qui brille au dehors, et de ce qui frappe les yeux par un éclat extérieur. Il y a peu de personnes qui entendent parler des fameuses pyramides d'Egypte sans être transportées d'admiration , et sans se récrier sur la grandeur et sur la magnificence des princes qui les bâtirent. Je ne sais si cette admirai ion est bien fondée, cl si ces masses énormes de bâtiments, qui coûtèrent des sommes immenses , qui firent périr un nombre infini d'hommes employés à ces travaux , et qui n’étaient que pour la pompe et l'ostentation * , sans être destinés à aucun usage solide; si, dis-je, de tels bâtiments méritent qu’on en parle avec tant d’éloges.

La vraie élévation ne conistc pas à désirer ou à faire ce qu’une imagination déréglée’, ou une erreur populaire représente comme grand et magnifique. Elle ne consiste pas à tenter des choses difficiles par l’attrait même de la difficulté. Elle ne se sent pas excitée par l'idée du merveilleux et par le plaisir de surmonter l’impossible, comme l'histoire l'a remarqué de Néron , à qui tout ce qui était sans apparence se montrait sous l'idée de grandeur. Eral incredibilium cupilor 3.

Cicéron ne trouve d'ouvrages et de bâtiments véritablement dignes d'admiration que ceux qui ont pour but futilité publique* : des

* 11 l’appelait Vittement. Sa mort, arrivée depuis quelques années, pcriiiot de le nommer. '

* « Pyramides regum pétunias oliosa ac slulU osleoU»- « lio. » (Pli*. Hist. nat. lib. 36, cap 12.)

* Tacit. Ann. Lib. 15, cap. 42..

* De O flic. I- 2, n. 60.

aqueducs , des murailles de villes , des citadelles, des arsenaux, des ports de mer.

Il remarque que Périclés1, le premier homme de la Grèce, fut justement blâmé d'avoir épuisé le trésor public pour embellir la ville d’Alhènes et l'enrichir d'ornements superflus. Les Romains, dès la fondation de l'empire, eurent un goût bien différent. Ils visaient au grand , mais dans les choses qui regardent ou la religion, ou l’utilité publique. Tile-Live remarque que, sous Tarquinle-Superbe , on acheva un ouvrage * pour faire écouler les eaux de la ville, et que l’on bâtit les fondements du Capitole , avec une magnificence que les siècles postérieurs ont eu de la peine à égaler ; et aujourd'hui l’on admire encore la beauté et la solidité des grands chemins construits par les Romains en différents endroits, et qui subsistent presque dans leur entier depuis tant de siècles.

Il faut à peu près porter le même jugement par rapport aux bâtiments des particuliers. Cicéron*, en examinant quelle doit être la maison d’un homme constitué en charge, et qui tient un rang distingué dans l’Etal, vent qu’on y cherche, avant tout, l’utilité et l'usage : à quoi l’on peut ajouter une seconde vue, qui regarde la commodité ef la dignité; mais * il recommande surtout d'y éviter une somptuosité et une magnificence dont l'exemple ne manque jamais de devenir contagieux et funeste, chacun se piquant dans ce genre, non-seulement d’atteindre, mais de surpasser les autres. Lucullus, dit Cicéron, a-t-il beaucoup d’imitateurs de ses excellentes qualités? mais combien n’en a-t-il point pour ce qui regarde la somptuosité des bâtiments! On pourrait citer de notre temps beaucoup de familles qui ont été ou entièrement ruiuées, ou notablement incommodées

< De O flic. I. 2, n. 60.

> Lib. 1. D. 56.

* De OIBc. I. 2, o. 138.

* « Caveudutn est eilam præsertlm si ipsæ artifices • a ne extra inodum sumptu et magnificenliâ prodeai : « quo in genere mallùm mall etiam in eicmploeat- S:u- « diosèenirn plerlque prœsertim in blc parte, facta prin- « clpum Imllaniur : ut L. Luculki sutnmi viri virtulem n qui»? al quàtn Diultl vill.uum magnificentiam Imiiali « sunt!» (tic. de Offic. lib. 1, n. 140.)

par la fureur de bâtir, soit à la ville, soit à la campagne, des maisons magnifiques, qui absorbent le bien le plus liquide d'un famille, et passent bientôt à des étrangers qui profilent de la folie de premiers maîtres. El c’est ce qui doit porter les personnes chargées de l'éducation des jeunes gens è les précaulioriner de bonne heure contre un goût si commun et si dangereux.

Les anciens Romains en étaient bien éloignés. Plutarque, dans la vie de Paul Emile, fait mention d’un Ælius Tubéron , grand homme de bien’, dit-il, et qui soutint la pauvreté plus noblement et plus généreusement que nul autre Romain. Ils étaient seize proches parents, tous du nom et de la famille Ælia, qui n'avaient qu’une petite maison à la ville et autant à la campagne, où ils vivaient tous ensemble avec leurs femmes et un grand nombre de petits enfants.

Chez ces anciens Romains" ce n’était point la maison qui faisait honneur au maître, mais le maître qui faisait honneur â la mahon. Une cabane * chez cui devenait aussi auguste qu’un temple, parce que la justice, la générosité, la probité, la bonne Toi, l’honneur, y habitaient; et peut-on appeler petite une maison qui renfermait tant et de si grandes vertus?

Le goût pour la modestie des bâtiments et l'éloignement de toute somptuosité en ce genre a passé de la république à l’empire, et des particuliers aux empereurs même.

Trajan menait sa gloire à édifier peu, afin d’ètre plus en état d’entretenir les anciens édifices. Idem tam pareus in œdificando , qudm diligens in tuendo *. Il ne faisait point cas de tout ce qu’on donne à l’ostentation et à la vanité. Il connaissait ", dit Pline, en quoi consistait la véritable gloire d'un prince. Il

l A vr.p «pturor, xsci j.(/aàoirf(irsvTKr« Pm/ckimv

JTÎVIK /yir.CTXUtVOf .

* Cic. de O (Ile. Mb. J.n. 13».

* « Islud huraile tugurium... Jam omnibus tcmplfs « fonaostua erit , quom itltc jostitia conspccla hicrll, n quum coaiioentia. quum prudentia, pieu», omnium « otflcioi um reclé dlspensaodorum ratio. Nullus ansustus • est locus, qui hanc tam magnarum sirtulum lurbam « capiL a (Sais. Je Coruol. ad Hclv . cap. ».)

‘ Plln. iii. Panegyr.

* « Scia ubt Vcra principis, ubi sempiteraa ail gloria :

savait que des statues, des arcs de triomphe des bâiimenls, sont sujets à périr par les flammes, par le temps, par la fantaisie d’un successeur; mais que celui qui méprise l'ambition, qui modère ses passions, qui donne des bornes â une puissance qui n'en a point, est loué de tout le monde durants» vie, et encore plus après sa mort lorsque personne n’est contraint de le louer.

L’événement (il voir qu’il avait pensé juste. Alexandre Sévère, ayant fait rétablir plusieurs ouvrages de Trajan , y fit remettre partout le nom de ce prince, sans souffrir qu’on y substituât le sien. Tous les grands empereurs ont eu la ménje modération ; et l’on voit encore aujourd’hui qu'il y a beaucoup plus de médailles frappées â la gloire des princes qui ont réparé les édifices publics et les monuments de leurs prédécesseurs, qu’à 1 honneur de ceux qui en ont fondé de nouveaux.

Nous avons déjà remarqué ailleurs qu'Augusle 1 , pendant près de cinquante ans de règne, se contenta toujours du même appariement et des mômes meubles.

Vespasienet Tite se firent un honneur et un plaisir de conserver", à la campagne, la petite habitation qui leur venait de leurs pères, sans y faire aucun changement.

Ces maîtres du monde lie se trouvaient pas logés trop à l’étroit dans une maison qui n’avait été bâtie que pour un simple particulier. On voit encore aujourd'hui les vestiges de la maison de campagne d’Adrien , qui ne passe pas la grandeur de nos maisons ordinaires , cl qui n'égale point celle de plusieurs particuliers de nos jours.

Maintenant des hommes qui n’ont d’autre mérite que leurs richesses (et souvent sortis de quelle origine!} bâtissent à la ville et à la campagne de superbes palais. Malheur à quiconque se trouve près d'eux ! tôt ou lard

a ubi liai honore» In quos nihil flammis, nlhil acncclull. « nihil succeMOribus liocat. Arcusemm, et statuas. aras h cllam Irmplaque deraolitur et ohscur.il oblivio, nc- « gligit earpltque posleiita*. Contra, tonu mplor ambi- « lioois. et inflniUe pololalis domilor at fromtor ini- « mua. ipbâ velusUte florr>cit, nrc ab ullis nngis laudatur, « quamquibusintnlmé necesse est. »

1 Sueionliu.

* Id. in Vilâ Yc»p. cap. 2.

la maison, la vigne'et l’héritage du voisin sont absorbés dans ccs vastes bâtiments, et servent è agrandir leurs jardins et leurs parcs.

Ce que l'hisloire nous apprend du cardinal d'Amboise , archevêque de Houen et ministre d'Etat sous Louis XII. est un exemple bien rare. Un gentilhomme de Normandie avait une terre voisine de la belle maison de Gaillon. qui dès lors appartenait à l’archevêché de Rouen. Il n’avait point d’argent pour marier sa fille; et, afin d’en trouver, il offrit au cardinal de vendre sa terre à vil pria. Un autre aurait peut-être profité de celle occasion; mais le cardinal, sachant le motif du gentilhomme, lui laissa sa terre, et lui donna 1 argent dont il avait besoin.

Nous avons eu de nos jours un prince dont la France regrettera éternellement la perte par beaucoup d’autres endroits’, et en particulier à cause de l'éloignement extrême qu'il avait pour tout faste et pour toute dépense inutile. On lui proposait d’embellir un appartement par des cheminées plus ornées et plus à la mode : comme il n'y avait point de nécessité, il aima mieux conserver les anciennes. Un bureau de quinze cents livres, qu on lui conseillait d'acheter, lui parut d’un trop grand prii ; il en fil chercher un vieux dans le garde-meuble , et il s’en contenta. Il en était ainsi de tout ; et le motif de cette épargne était de se mettre en état de faire de plus grandes libéralités. Quelle bénédiction pour un royaume, et quel présent du ciel qu'un prince de ce caractère 1 En fait de solide et de véritable grandeur , combien un tendre amour pour les peuples , qui va jusqu'à s’épargner tout pour les soulager, est-il préférable à toute la magnificence des plus superbes bâtiments!

C'est ce que le roi Louis XIV, près de mourir, c’est à-dire dans un temps où l’on juge sainement des choses , fit entendre au roi actuellement régnant. Enire plusieurs autres avis qu’il lui donna dont on a cru avec raison devoir conserver à jamais la mémoire.

1 Vie do card d'Amb iir. par Baudltr.

* Monlcigneur If duc ri. Bourgogne.

a Dtrniirts paroles de Louis XIV au roi Louis XV, de l'Imprimerie du cabinet du rot.

J'ai trop aimé la guerre, lui dit-il, ne m’imitez pat en cela, non plut que dans les trop grandes dépenses que fai faites. Dans le dernier entretien qu’il eut à Sceaux, tête à tête avec son petit-fils, qui partait pour l’Espagne , il lui avait recommandé la même chose ; et le roi d'Espagne a rapporté à une personne de qui l’on lient ceci ', que son grandpère lui avait dit ces paroles les larmes aux yeux.

g III. Ameublements. Habillements. Equipages.

Rien de tout cela ne rend un homme plus grand ni plus estimable , parce que rien de tout cela ne fait partie de lui-même, mais est hors de lui, et il lui est entièrement étranger. Cependant voilà en quoi la plupart des hommes font consister leur grandeur. Ils se regardent comme confondus et incorporés avec tout ce qui les environne, ameublements , habillements, équipages. Ils enflent et grossissent le plus qu’ils peuvent, par tout cet appareil , l’idée qu’ils se forment d’eux-mêmes : par là ils s'estiment fort grands, cl se flattent de paraître tels aux yeux des autres.

Mais , pour juger sainement de leur grandeur *, il faut les examiner en eux-mêmes , cl metlre à l’écart, pour quelques moments, leur train et leur suite; on reconnaît pour iors qu’ilsne paraissent grands cl élevés que parce qu’on les considérait sur leur base. Quand ils sont réduits à eux seuls, à leur propre fonds , a leur juste mesure, ce vain fantôme disparaît. Ils sont riches et parés au dehors comme le sont les murailles de leurs appartements : au dedans ce n'est souvont que petitesse . que bassesse , que pauvreté, que vide affreux de tout mérite; et quelquefois même cet éclat extérieur cache les plus grands crimes et les plus honteux désordres.

Dieu , dit quelque part Sénèque , ne pou-

i A M. Ylltemenl.

1 « Ncmo islorum quoi divin* honoresque la altiore o fnitigio ponant, mignui fit. Quart trgo magnai lier drlur. Cum bail Ilium lui mellril... Hoc liboramui ,, t rrorc. fie nobli impontlar, quod nemincm citimimui n eo quod est, ftd adjieimus 1111 et «a qoibus adornalui « eat. Atqui, quum voies veram bominii «ititnallonttu

Digitiz

rail mieux décrier ni dégrader (ous ces biens extérieurs qui font l’objet de nos vœux, qu’en les accordant souvent , comme il fait, à des misérables et à des scélérats, et en les refusant pour l’ordinaire aux plus gens de bien En effet, où ceux-ci en seraient ils réduits, si l’on ne jugeait les hommes par le dehors? Et combien de fois le plus solide mérite a-t-il élé méconnu et exposé même au mépris, parce qu’il était caché sous un vil habit et sous un extérieur peu frappant !

Philopémen’, le plus grand homme de guerre qui de son temps Tût dans la Grèce , qui illustra si fort la république des Achéees par ton rare mérite, et que les Romains mêmes ont appelé , par admiration . le dernier des Grecs; Philopémen, dis-je, était pour l’ordinaire vêtu fort simplement, el marchait assez souvent sans suite cl sans train. Il arriva seul en cet étal dans la maison d’un ami qui l'avait invité à prendre un repas chez lui. La maîtresse du logis, qui attendait le général des Achéens , le prit pour un domestique, et le pria de vouloir bien l'aider à faire la cuisine, parce que son mari était absent. Philopémen quitta sans façon son manteau, et se mit & fendre du bois. Le mari étant survenu dans cet instant, s'écria , dans la sur prise que lui causa un tel spectacle : Qu’eslcc donc seigneur Philopémen , et que veut dire ceci? C’est , répliqua-t-il que je paie l’intérêt de ma mauvaise mine.

Sripion Emilien pendant cinquante-quatre

« tntre, cl (Cire quall, au, oudum iniptee. Ponat parrl- « montutn, ponat booora», et alla fortune meodacia. a (Ses. Epiât. 76.)

a Aura lltos, argenfo, et ebore ornavt , tniùi boni nihil « en. Isll, quoi pro felicibua adupicitu ai, non qna oe- « carrant, ted que latent, viderilU. miser! tunl, sordldt, a lurpes, ad ainùti ladioetn parlelutn suorum extrlosecfu a entti. !taquc,dum lllia licel Blaro, cl ad arbnrium suum « ostendi. nitent et Imponunl : quant aliqutd inctdil quod « dlaturbel ac detegat, tune apparel quantum altn ac « ver* rœditalU atténua splendor abscouderlt. » (Id. lib. d« Procirl. rap 6.)

1 a Nullo modo magta poteat Doua concuplla tradua eere. quant al ilia ad turplMimos defert, ob opUmia a abigti. a ilbid. cap. 5.)

• Plui. in VUS Pbllop. tt *.]

* Tt tovto (épn), Sibfftifutv; Ti ’/àp allô ( ivr. I Jwftçuv iativof), q xttxâf vylcuf Sixaff SiOaipt. |

ans qu’il vécut , ne fit aucune acquisition , et ne laissa en mourant que quqrante-qonlre marcs de vaisselle d’argent, el trois marcs de vaisselle d'or 1 .quoiqu’il eût été le maître de toutes les richesses de Carthage, el qu’il eût enrichi ses soldats plus qu’aucun autre général d’armée. Ayant été député par le sénat romain , avec un plein pouvoir pour remettre le bon ordre dans les villes et dans les provinces , et pour être l’inspecteur des nations el des rois , quoiqu'il fût né d’une des plus illustres maisons de Rome , qu'il eût été adopté dans une des pins riches, qu’il eût un si auguste caractère à souteuir au nom de l’empire romain , il ne mena avec lui qu’un ami *, encore était-ce un philosophe, et cinq domestiques ; l'un desquels étant mort dans le voyage , il se contenta des quatre qui lui restaient, jusqu'à ce qu’il en eût fait venir un de Rome pour le remplacer. Aussitôt qu’il fut arrivé à Alexandrie avec cette médiocre suite, la renommée le découvrit, malgré les précautions que sa modestie avait prises , el attira au-devant de lui toute la ville à la descente du vaisseau. Sa personne seule *, sans autre escorte quecelle de ses vertus, de ses exploits et de ses triomphes , lui suffit pour faire disparaître, même aux yeux du peuple, le vain éclat du roi d’Egypte qui était venu à sa rencontre avec toute sa cour, et pour attirer sur lui seul les yeux, les acclamations et les applaudissements de tout le monde.

Ces exemples nous apprennent qu’on ne doit point juger de* hommes par le dehors ', comme on n’estime point un cheval par sa parure. Un rare mérite peut être caché sous un vil habit, comme un vêtement précieux peutcouvrir de grands vices. Ils nous montrent , en second lieu , qu’il faut plus de courage et de force d’esprilqu'on ne pense, pour se mettre au-dessus des opinions populaires, el pour ne point être louché d’une espèce de honte

1 Plui. in Apophlb. [p. 109 ]

< PamHlus.

» « Quutn per tocios et esteras génies lier faceret, « non mancipia, sed Victoria* uumerabanlur ; nec, quanti lùmauri et argent!, sed quantum amplitudinU pondus «« secum ferrel, es limabatnr. « ^Yal. Max. lib. 3, c. 3,

* Son- Episl. 47.

qu’il a plu au monde d'attacher è une manière de vivre simple, pauvre, frugale. Sénèque, tout philosophe qu'il était, ou qu'il voulait paraître, avait conservé quelque chose de cette mauvaise honte ; et il en fait lui-mème l'aveu1 *, au sujet d’un chariot de paysan dont il se servait quelquefois pour aller à sa maison de campagne, mais qui le faisait rougir malgré lui quand d'hounétes gens le rencontraient sur le chemin dans cet équipage : preuve certaine, dit-il , qq'i| n'élail pas Lien sincèrement convaincu de tout ce qu'il avait dit et écrit sur les avantages d’une vie pauvre et frugale. Celui qui rougit d’un chariot de paysan, ajoute-t-il , fait donc cas d'un chariot magnifique, ("est avoir fait peu de progrès dans la verlq, que de n’oser se déclarer ouvertement pour la pauvreté et la frugalité , et d'élre encore attentif à ce que diront les passants.

Agésilas, roi de Lacêlémone*, était en cela plus philosophe que Sénèque. L’éducation de Sparle l’avait aguerri contre cette mauvaise honte. Pharnabazc , gouverneur de l’une des provinces du roi de Perse, avait souhaité traiter de la paix avec lui. L’enlrevue se fil en pleine campagne. Le premier parut avec tout le faste et tout le luxe de la cour des Perses. Il était vêtu d’une robe de pourpre brodée d’or et d’argent. On étendit par terre de superbes tapis, et on y joignit de riches coussins pour s’asseoir dessus. Agésilas, vêtu toul simplement, n’y fil point tant de façon : il s assit par (erre sur le gazon. Le fastueux Persun en rougit, et, ne pouvant soutenir une telle comparaison, rendit hommage à la simplicité du Lacédémonien, en l’imilanl. C’est qu'un autre cortège, bien plus brillant que toul l’or et l’argent de la Perse environnait Agésilas , et te rendait respectable. Je veux dire son nom , sa réputation, ses victoi-

1 « Vix à me oluinto, ut boc vehtruium vetlm vlderi u uifuui. Durât ibbuc perverta ruetl vcreruudia Quo- « lie* in allquiem eomitatum laullorem IncitMmua, iuvi- « tus «rubneo : quod aigumenlum est, isla qutn probo,

o qu* laudo, nondùm habere crrlam fidrm et imuiolii- « lem. Qui sordido vehlcuio erubescit. prelloso gloria-

« lur. Parùm adbuc proteci; nondum audeo rrugalita-

n tem paiàm ferre : etlam nunc cure oplniooes viaioruin.» (Sas. Epist. 87.)

• Plut, in Vit» Ages. [* la.)

res et la terreur de ses armes , qui faisait trembler le roi de Perse jusque sur son Irène.

Les empereurs Nerva, Trajan , Anlonin, Marr-Aurèle*, firent vendre les palais, la vaisselle d’or et d’argent, les meubles précieux, et toutes les superlluilès dont ils pouvaient se passer, et que leurs prédécesseurs avaient accumulées par la seule envie de posséder seuls ce qu'il y a de plus rare et de plus beau. Ces mêmes princes, aussi bien que Vespusien, Pcrlinax, Sévère, Alexandre, Claude II, Tacite, que leur mérite seul éleva il l’empire, et que tous les siècles ont admirés comme les meilleurs et les plus grands princes, ont toujours aimé une grande simplicité dans leurs babils, dans leurs meubles, dans toul leur extérieur, et n’ont eu que du mépris pour toul ce qui senlait le faste et le luxe. En retranchant toutes ces dépenses inutiles*, ils trouvaient un plus grand fonds dans leur modestie, que les plus avares dans leurs rapines; et, sans chercher à se relever par un éclat extérieur3, ils ne se montraient empereurs que par le soin des affaires4. Dans tout, le reste ils s'égalaient aux autres citoyens, et vivaient en simples particuliers. Mais, plus ils s’abaissaieul, plus ils paraissaient grands et augustes.

Vespasien5, dans les jours solennels, (buvait dans une petite lasse d'argent que lui avait laissée sa grand'mèrc , qui l’avait élevé. La suite de Trajan était fort modeste et médiocre0. Il n'envoyait point devant lui faire retirer le monde pour lui faire place, et il voulait bien être quelquefois obligé de s’arrêter dans les rues pour laisser passer le train des autres.

Marc-Aurèle portait encore plus loin l’éloignement de tout ce qui a quelque air de luxe et de faste'. Il couchait sur la dure : dés l’âge de douze ans il prit l'habit de philosophe : il se passait de gardes, d'ornements Impériaux, des marques d’honneur qu’on portait devant les Césars et les Augustes. Et ce

1 Dto. — Plin. Paneg. — CspHoltnus.

* Plin. Paneg. — * Dlo, Mb. 00.

T»j npovoiu tw* xotvwv , u jTOKpùrup ixopiçiM.

1 Suel. In Vil* Vesp. c. 2.

* Plin. Paueg.

’ Dlo, Julian. C*i. — M. Aur. Vlla.

n'élait point par l’ignorance du grand et do beau qu'il se conduisait ainsi, mais paruri goût plus vif et plus pur qu’il avait de l’un et de l’autre, et par l’intime persuasion où il élait que la plus grande gloire, aussi bien que le principal devoir de l'homme, surtout s'il a quelque pouvoir et s'il se trouve dans une place distinguée, c’est d’imiter la Divinité en se mettant en état d'avoir besoin de très-peu de chose pour lui , et en faisant aux autres tout le bien dont il est capable.

Arnaud d'Ossat', si célèbre par sonjadressc merveilleuse dans les négociations , quoiqu’il ne fût point meublé à beaucoup près en (ordinal , ne voulut pourtant point accepter l'argent, le coche ( c'esi-à-dire le carrosse) et les chevaux , ni le lit de damas rouge, que le cardinal de Joyeuse lui envoya présenter trois semaines après sa promotion. Car, dit-il, encore que je n'aie point tout ce qu'il me faudrait pour soutenir cette dignité, si est-ce que je neveux pour cela renoncer à l'abstinence et modestie que fai toujours gardée *. Une telle disposition est bien plus rare et bien plus estimable qu’un magnifique équipage et qu'un riche ameublement.

Le tribun du peuple qui se rendit l’avocat des dames romaines contre le sévère Caton 3, pour leur faire restituer, après la seconde guerre punique , le droit d’user d’or et d'argent dans leuis habits , semble insinuer que |a parure était comme leur partage naturel , dont elles ne pouvaient se passer; et que, ne pouvant aspirer aux dignités, au sacerdoce, à l’honneur du triomphe , il y aurait non-seulemcot de la dureté, mais de l'injustice, à leur refuser une consolation que la seule nécessité des temps leur avait fait retrancher. Celte raison put loucher le peuple ; mais elle ne fait pas d’honneur au sexe, qu’elle taxe de petitesse et de faiblesse d'esprit , en faisant voir combien il est sensible aux plus petites choses. Virorum hoc animos vulnerare posset ; quid muliercularum censetis, quas etiam parva movent ?

Cependant l’histoire nous apprend que les

1 Vie du card. d'Ossat.

9 Lettre 181.

* LIv. Ilb. 31, n. 7.

dames romaines se dépouillèrent généreusement de tous leurs bijoux et donnèrent tout leur or cl leur argent1 *, dans une premiéré occasion , pour mettre la république en étal de s’acquitter d’un vœu qu’elle avait fait à Apollon , et on leur accorda pour cela d'honorables distinctions; et dans une autre3, pour racheter Rome d'entre les mains des Gaulois, ce qui procura aux dames le droit et le privilège de pouvoir être louées publiquement après leur mort aussi bien que les hommes. Dans la seconde guerre punique5, les veuves portèrent de même leur or et leur argent au trésor public pour aider l'Etat dans l’extrême besoin où il se trouvait.

La fameuse Cornélie , fille du grand Sci— pion, et mère des Grecques, est connue de tout le monde. Il n’y avait point à Rome de noblesse plus illustre , ni de maison plus richo que la sieune. Une dame de Campanie l'étant yenuc voir *, cl logeant chez elle, étala avec pompe tout ce qu'il y avait alors de plus à la mode et de plus grand prix pour la toilette des femmes : or et argent, bijoux , diamants, bracelets, pendants d’oreilles, et tout cet attirail que les anciens appelaient muiidum muliebrem. Elle s'attendait à en trouver encore davantage chez une personne de cette qualité, et demanda avec beaucoup d'empressement à voir sa toilette. Cornélie lit durer adroitement la conversation jusqu'au retour de ses enfants , qui étaient aux écoles publiques; et, quand ils furent rentrés : « Voilà , dit - elle en les lui montrant , ma a parure et mes bijoux. » Et hiec , inquit , ornamenla mea surit. 11 ne faut que se demander à soi-même ce qu’on pense naturellement au sujet de ces deux dames, pour reconnaître combien la noble simplicité de l'une l'emporte au-dessus de la vaine magnificence de l’autre. Quel mérite, en effet, et quel esprit y a-t-il à amasser, à force d’argent, beaucoup de pierreries et de bijoux, à en tirer vanité, et à ne savoir parler d'autre chose? Et au contraire quelle force d'esprit n’y a-t-il point, surtout pour une dame de la première qua-

■ LIv. Ilb. à, n. 2&.

» Ibid. n. 50. — * Ibid. I. 21, n. 18.

v Valer. Max. lib. 4, cap. 4.

surprise d'y voir huit sangliers qu’on faisait rôtir en môme temps. Klle crut que le nombre des convives devait être fort grand : ce n’en était point là la raison. C'est que chez Antoine, pendant qu'il était à Alexandrie, il fallait que vers l'heure du souper il y eût toujours un repas magnifique prêt à servir, afin qu'au moment qu’il plairait au maître de la maison de se mettre à table, il trouvât les viandes les plus exquises cuites à propos.

Je ne parle point de ces dépenses poussées jusqu’à l’extravagance et à la fureur; un plat composé de langues des oiseaux les plus rares qui fussent dans l’univers : plusieurs perles d'un prix infini , fondues , et infusées dans une liqueur, pour avoir le plaisir d’avaler en un seul coup un million.

A ces monstres de faste et de luxe qui déshonorent l’humanité , opposons la modestie et la frugalité d'un Caton , l'honneur de son siècle et de sa république; je parle de l’ancien, surnommé ordinairement le Censeur ’. Il se glorifiait de n’avoir jamais bu d’autre vin que celui de ses ouvriers et de ses domestiques , de n'avoir jamais fait acheter de viande, pour son souper, qui passât trente sesterces, de n’avoir jamais porté de robe qui eût coûté plus de cent drachmes d’argent. Il avait appris, disait-il, à vivre ainsi par l'exemple du célèbre Curius, ce grand homme qui chassa Pyrrhus de l’Italie, et qui remporta trois fois l’honneur du triomphe. La maison qu'il avait habitée dans le pays des Sabins était voisine de celle de Caton, et, par celte raison, il le regardait comme un modèle que le litre du voisinage devait encore lui rendre plus respectable. C’est ce Curius que les ambassadeurs des Samuites trouvèrent dans une maison petitement et pauvrement bâtie, assis au coin de son feu, où il faisait cuire des racines, et qui refusa avec hauteur leurs présents, ajoutant que quiconque se pouvait contenter d'un tel repas n’avait pas besoin d’or, et que , pour lui, il estimait plus honorable de commander à ceux qui avaient de l’or que de l’avoir soi-méme.

Ces exemples , comme trop anciens , pour-

• Plut, la TM Cat. «ni.

ront faire peu d'impression sur la plupart des hommes de notre siècle; mais ils en faisaient une si profonde sur plusieurs des plus grands empereurs romains, que, quoiqu’ils fussent au comble des richesses et de la puissance, qu'ils dussent soutenir la majesté d'un vaste empire, et qu'ils eussent devant les yeux les profusions en tout genre de leurs prédécesseurs, ils croyaient ne pouvoir aspirer à devenir'véritablement grands qu'aulanl que, s’élevant au-dessus de la corruption de leur siècle, ils se rapprocheraient de ces vénérables modèles de l’antiquité, formés sur les règles de la raison la plus pure, et sur le goût te plus juste de la solide gloire.

C'est en étudiant ces grands originaux que Vcspasicn se déclara l'ennemi du faste, des délices, de la bonne chère, et qu’il voulut dans tout son extérieur imiter la modestie et la frugalité des anciens. C’est par ces vertus qu’il arrêta le cours du luxe public et des dépenses excessives, surtout celles de la table ', KL ce désordre *, qui avait paru à Tibère audessus des remèdes, qui s’était infiniment accru depuis sous les mauvais princes, et que les lois armées de toute la (erreur des peines n’avaient pu réprimer, céda à l'exemple seul de sa sobriété et de sa simplicité, et au désir qu’on eut de lui plaire en l'imitant s. Il dégrada de même et déshonora le luxe et la mollesse en ôtant le brevet * d'une charge à un jeune homme qui était venu tout parfumé pour l'en remercier, et en ajoutant : J aimerais mieux que cous sentissiez l'ail.

Les empereurs Nerva, Trajan, Antonin, Marc-Aurèle, Sévère, Alexandre, Pertinux, Aurêlien, Tacite, Claude il, Probe, tous princes qui ont fait le plus d'honneur au trône, conduits par le même goût, et disciples des mêmes maîtres, se sont toujours piqués d’avoir une table des plus frugales et des plus modestes, et en ont sévèrement banni la somptuosité et les délicatesses de la bonne

1 Txcli. Ann. tlb. 3, c«p. 52.

1 « Prccipuus adilrlcU moi is snctor Veipaslanns fuit, a inltquo ipse rullu vlctuque : obvequium tndé in prm- « clpem, et atnulandi amor, valldior quant poena ex Je- • gitan et me tus • (Tecn. Annal, lib. 3, cap. So }

> SueU II b. 8. cep. 8.

* Prereclurem.

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