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chère. La plupart même d’entre eux se contentaient, a l'armée, des nourritures 1 les plus communes qu’on donne aux soldats; et afin qu'ils n'en pussent douter, Alexandre faisait tenir sa tente ouverte pendant ses repas. Quand il n'était point è l'armée, la dépense journalière de sa maison , dont le détail nous étonne * , était si modique . qu’a peine suffirait-elle aujourd'hui è un simple particulier. Il n'avait aucune vaisselle d'or, et celle d'argent n'allait pas à trois cents marcs : de sorte que. quand il voulait traiter beaucoup de monde, il empruntait de la vaisselle à ses amis avec leurs gens pour servir, n'ayant gardé dans le palais qu’autanl d’officiers qu’il lui en fallait dans son ordinaire. Ce n'était point par un esprit d'épargne qu’il en usait ainsi ; car jamais prince ne fut plus libéral Mais il était convaincu, comme il le répétait souvent , que ce n'ètait pas dans l'éclat ni dans la magnificence que consistaient la grandeur et la gloire de l'empire, mais dans les forces de l'Etal, et dans la vertu de ceux qui gouvernent \ Ptolêmèe *, roi d'Egypte, longtemps auparavant, avait donné l'exemple d'une pareille modestie. Il n'avait dans son palais que peu de vaisselle, dont la quantité était bornée à son usage particulier. Et, quand il donnait è manger à ses amis, il en envoyait quérir cltei eux, en déclarant • qu’il est plus digne d’un roi d'enrichir les autres que d'être riche lui-même.
Ce que l'histoire rapporte de l'empereur Probe 7 , qui tient un des premiers rangs entre les plus grands princes, et sous qui l’empire romain monta au comble de son bon-
< Fromage, tard, fères, légumes.
1 Quinze pintes de vin par jour, trente livres de viande et quatre-vingts livret de pain. On y ajoutait seulement un oison les jours de Tète, et dans les plus grandes solennités un raisan ou deux, et deux chapons. iLxarttiu. in vilà Alex.)
9 Lamp. In vit Aleiandrl 9 Plut, tn Apopfat.
9 Fils de Lsgus.
* Toù jrtouTïîv (îlyl TÔ vrXouviÇltv lîvcu ^«coârew- TIpOV.
i Sjnésluste nomme Cari» : mats M. de Tiltemoot, après le F. Pttau, prétend que cela convient mieux à Probe.
heur, n’est pas moins digne d’admiration. Pendant la guerre qu’il fit aux Perses , comme il s'était assis à terre sur l'herbe pour y prendre son repas, qui n'était composé que d'un plat de pois cuits la veille, et de quelques morceaux de porc salé, on vint lui annoncer l'arrivée des ambassadeurs de Perse. Sans changer ni de posture ni d’habit, qui consistait en une casaque de pourpre, mais de laine, et en un bonnet qu’il portait parce qu'il n’avait pas un cheveu, il commanda qu’on les fit approcher , et il leur dit qu’il était l'empereur, et qu'ils pouvaient dire 4 leur maître que , s'il ne pensait à lui , il allait rendre en un mois tontes ses campagnes aussi nues d’arbres et de grains que sa tête l’était de cheveux ; et en même temps il Ota son bonnet, pour leur mieux faire comprendre ce qu’il leur disait. Il les invita è prendre part à son repas, s’ils avaient besoin de manger; sinon, qu'ils n'avaient qu’à se retirer à l'heure même. Les ambassadeurs firent leur rapport à leur prince, qui fut tout effrayé, aussi bien que ses soldats, d'avoir affaire à des gens si ennemis des délices et du luxe. Il vint lui-même trouver l'empereur, et accorda tout ce qu'on lui demandait.
Dans le parallèle de tout ce que j’ai rapporté jusqu'ici sur le faste et sur la simplicité, où I on voit d'un côté tout ce qu’il y a de plus brillant, les richesses, les superbes bâtiments, les meubles cl les vêtements les plus précieux, la table le plus somptueusement et le plus délicatement servie; et où l’on n'aperçoit d'autre port que pauvreté, simplicité, frugalité, modestie, mais accompagnées de victoires, de triomphes , de consulats, de dictatures, de l’empire même du monde entier ; je demande, en ne con-ultant que le bon sens et la droite raison , de quel côté on mettra le noble et le grand , et auquel des deux l’on croira devoir accorder son estime et son admiration. La délibération ne sera pas difficile. Et c'est ce sentiment naturel et non étudié que je regarde comme la règle du bon goût sur la solide gloire et la véritable grandeur.
Quand je cite ces anciens exemples de modestie et de frugalité , mou dessein n’est pas d'exiger qu’on s’y conforme en tout. Notre siècle et nos moeurs ne comportent plus une
«*f#> sa»
verlu si mâle el si robuste. Il y a d'ailleurs des bienséances è garder; cl l'on peut , dans chaque élal el dans chaque genre, ramener les choses a une honnête et louable médiocrité, qui en justifie et en rectifie l’usage. Mais combien devrait-on avoir de honte et de regret. en voyant jusqu'à quel point nos mœurs ont dégénéré de la verlu de ces anciens païens! cl combien devrait-on faire d'efforts pour se rapprocher, au moins en quelque degré , de ces premières règles , si l'on est assci malheureux pour n’avoir plus le courage ou la liberté d’y atteindre!
Mon dessein, en rapportant ces eiemples , est, premièrement, d'apprendre aux jeunes gens qu’ils ne doivent point regarder comme misérables ni comme malheureux ceux qui mènent une vie pauvre et frugale. C’est la réflexion que fait Sénèque à l’occasion de ces exemples mêmes dont je parle. Croyonsnous s, dit-il, que nos ancêtres, dont les vertus soutiennent encore aujourd’hui un empire que nos vices auraient fait périr depuis longtemps, fussent fort à plaindre parce qu’ils se préparaient eux-mêmes à manger , parce qu’ils n’avaient que des lits fort durs, parce qu’on ne voyait ni or ni diamants dans leurs maisons cl dans leurs temples?
J’ai bien senti qu'on pourrait me faire une objection sur tout ce que je dirais des anciens Grecs et Romains. Car, quoiqu’on ait du respect pour les exemples de la frugalité , de la simplicité, de la pauvreté d’Aristide, de Cimou, de Curius, de Fabricius, de Caton, etc., il est assez naturel d’en rabattre quelque chose, par la persuasion où l'on est que dans des républiques pauvres il ne leur était guère possible de vivre autrement ; et il reste un doute dans la plupart des esprits, si ces exemples peuvent être d'usage pour notre siècle , qui est plus riche et plus abondant, et où l'on se rendrait ridicule de vouloir les imiter. Mais il me semble que l'exemple des empereurs doit rendre mes preuves complètes
> < Scllicet raijorn noslrl, quorum tlrlui etiam nunc « villa oostra HHleutlt, lufetice» eraot, qui »U>1 manu lui a parabanteibum. qulbus terra oublie crat, quorum tecta k noaUüm auro fulsebanl, quorum templa nooclùm gema mla nllebeM? a (San. de Consol. ad Btlv, cap. 10.)
et sans réplique. En efTet, si ces maîtres du monde, dont les richesses égalaient la puissance, qui succédaient à des empereurs qui avaient porlé le luie, les délices, la bonne chère cl les folles dépenses aux derniers excès, aimaient néanmoins la frugalité, la modestie, la simplicité, la pauvreté, que peuton répliquer de raisonnable contre les maximes que j'ai avancées sur ce sujet?
Je demande si ces grands princes dont je viens de parler, si ces hommes extraordinaires, si ces génies supérieurs n'avaient pas le goût de la véritable grandeur et de la solide gloire ; si toutes les nations el tous tes siècles se sont trompés dans les éloges magnifiques qu’ils en ont faits; si quelqu’un osa jamais les accuser d’avoir avili ou la noblesse de leur naissance, ou la dignité de leur rang, ou la majesté de l’empire; Si ce ne sont pas au contraire ces qualités-là même, qui les ont rehaussés davantage, et qui leur ont attiré plus universellement l’estime, l’amour, l'admiration de la postérité, l'n particulier aujourd'hui se pourrait-il flatter d'être meilleur juge qu’eux de la véritable gloire ? et se devrait-il croire ou malheureux, ou déshonoré, de se trouver dans une si illustre compagnie, et de se voir à côté d'un Trajan, d’un Anlonin, d’un Marc-Auréle? Fcra-l-on plus de cas d’un Apicius qui , se donnant pour maître consommé dans l’art de bien préparer un repas , gâta et corrompit son siècle par cette malheureuse science? Qui, scienliam popinœ processus, disciplina sud seculum infecit '.Préférera-t-on aux grands exemples que j'ai cités ceux de Caligula, de Néron, d'Olon, de Vilellius, de Commode, d’Héliogabale? Car, par un bonheur inestimable, tous les bons empereurs, généralement el sans exception , ont été du caractère que je recommande ici ; el généralement tous les méchants empereurs se trouvent dans la classe opposée, avec tous les vices que je condamne.
En second lieu, mon dessein est de faire estimer aux jeunes gens, dans les grands hommes de l’antiquité, le fonds même et le principe d'où partait le généreux mépris
> Sen. de Coneol. ad Uelv. cep. 10.
qu'ils faisaient de ce que presque tous les hommes admirent et recherchent ; car c'est ce fonds, c'est celte disposition de l'a me, qui est véritablement estimable. On peut, au milieu des richesses et des grandeurs, être détaché et modeste ; romme l'on peut, dans l'obscurité d'une vie pauvre et malheureuse, conserver beaucoup d'orgueil et d avarice.
L'empereur Antonin est regardé comme l'un des plus grands princes qui aient jamais régné1. 11 fut en telle vénération 6 toute la postérité, que ni le peuple romain, ni les soldats, ne pouvaient souffrir d'empereur qui ne portât son nom ; et Alexandre Sévère trouva même ce nom trop auguste pour oser le prendre. Antonin, par une égalité d’esprit et une grandeur d'tlme qui le rendaient indépendant de toutes les choses extérieures, se contentait pour l'ordinaire de ce qu'il y a de plus simple et de plus médiocre. Comme il ne recherchait rien de particulier dans sa nourriture, dans son logement, dans son lit, dans ses domestiques, dans ses habits , ne voulant que les étoffes communes et qui se rencontraient les premières; aussi usait-il des commodités qui se présentaient, sans les rejeter par vanité, prêté user de tout avec modération, et à se priver de tout sans chagrin.
C'est ce fonds et celte disposition d'esprit que la femme de Tubéron, dont j’ai déjà parlé, admirait surtout dans son mari, selon la remarque judicieuse de Plutarque. « Elle « ne rougissait point *. dit cet historien, de « la pauvreté de son mari ; mais elle admi- « rail en lui la vertu qui le faisait consentir « à rester pauvre, » c’est-à-dire le motif qui le retenait dans sa pauvreté, en lui interdisant les moyens de s'enrichir, qui sont ordinairement peu honnêtes et mêlés d’injustice. Car les voies légitimes d’amasser du bien étaient très-rares pour un noble romain, à qui celles du négoce et des manufactures
1 Dlo. Ilb. 70. — Capitol, io Vltâ T. Ant. — Idem, tn Vtlâ Macrin. — Diod. Gel*. — Lamptfd. In Yflâ Atei. — M. Aurel. Ilb. 1. cap. IB, et lib. 6. cap. 23.
1 OÙX aiff/vvûuivu TOV ÏTtVIBV TOÙ àv^OOf , U A, K SaupùÇouffu TT, y «o itt y St ig icivriç T, y.
étaient fermées, et qui ne pouvait attendre, pour récompense des services qu’il rendait à l’Etat, ni gratification, ni pension, ni aucune autre sorte de bienfaits que les officiers ont coutume aujourd'hui de recevoir de la libéralité de nos rois. Il ne pouvait guère devenir riche qu'en pillant les provinces comme les autres magistrats et les autres généraux ; et c'est cette grandeur d'àme, ce désintéressement, cette délicatesse, cet amour de la justice, qui lui faisaient rejeter tous les indignes moyens de sortir de la pauvreté, que cette dame admirait, et avec grande raison. Infiniment élevée au-dessus des sentiments ordinaires, elle démêlait à travers les voiles de la pauvreté et de la simplicité la grandeur d ame qui en était la cause, et se croyait obligée de respecter encore davaidagc son mari, par l'endroit même qui l'aurait peut-être rendu méprisable à d’autres. o»u,u.;i>u<r* «y
Spin y 3*’ iç iriwsc r.v.
lime semble que ce sont ces sortes de traits qu’il faut principalement faire remarquer aux jeunes gens dans la lecture de l'histoire, parce que rien n'est plus capable de leur former le goût et le jugement, et c’est à quoi doit tendre tout le travail des maîtres.
Il est bon aussi de fortifier ces instructions par des exemples tirés de l’histoire moderne, cl surtout des grands hommes dont la mémoire est encore récente. Qui n'a pas entendu parler de la simplicité et de la modestie de M.deTurenne, dans son train et dans scs équipages ? « Il se cache, dit M. Flérhier dans < son oraison funèbre, mais sa réputation le « découvre. Il marche sans suite cl sans « équipage, mais chacun dans son esprit le
• met sur uu char de triomphe. On compte, « en le voyant, les ennemis qu'il a vaincus, « non pas les serviteurs qui le suivent. Tout « seul qu'il est, on se figure autour de lui ses
• vertus cl ses victoires qui raccompagnent. « Il y a je ne sais quoi de noble dans celle
• honnête simplicité ; cl , moins il est su- « perbe, plus il devient vénérable. » Il avait le même caractère en tout ; dans ses bâtiments , dans ses meubles , dans sa table. M. de Catinat, digne disciple d'un tel maître, l’imita dans cette simplicité romme dans ses vertus guerrières.
Digitizei
J'ai enlendu dire i des officiers qui avaient servi sous res deux grands hommes, qu'à l’armée leurs tables étaient servies proprement, mais très-simplement; qu’elles étaient abondantes, mais militaires ; qu'on n'y mangeait que des viandes communes, et qu'on n’y buvait que du vin tel qu’il naissait dans le pays où les troupes se trouvaient.
Le maréchal de La Ferlé, que son grand Age et ses infirmités avaient mis hors d'état de servir, avait un fils dont il Faisait préparer les équipages pour la campagne. Son maitred’hôtel ayant fait, par ordre du fils, une ample provision de truffes, de morilles, et de toutes les autres choses nécessaires pour faire d’eicellenls ragoûts, loi en apporta le mémoire. Le maréchal n’eut pas plutôt vu de quoi il s’agissait, qu’il jeta le mémoire avec indignation en disant : « Ce n'est pas ainsi « que nous avons fait la guerre. De la grosse « viande apprêtée simplement , c'étaient là « tous nos ragoûts. Dites à mon fils que je ne • veux entrer pour rien dans une dépense « aussi folle que celle-là, et aussi indigne « d’un homme de guerre. » On tient ceci d’un officier qui l'a entendu dire au maréchal de La Ferlé.
Le même homme a remarqué que, dons la dernière guerre, les officiers qui se trouvaient rassemblés à Paris ne s'entretenaient presque que de la bonne chère qu’ils avaient faite pendant la campagne.
Louis XIV, dans le code militaire qu’il a laissé, et qui renferme divers règlements pour les gens de guerre, outre ce qui regarde la vaisselle d’argent, les équipages et les habits, recommande en particulier la simplicité et la frugalité des repas ', entre pour cela dans un
1 Sa Majesté voûtant par tontes voles 01er les moyens
aux officiers généraux de ses armées de se constituer en
des dépenses inutiles et superflues, comme celles qui se
font en leurs tables, s’étant Introduit une méchante cou-
tume de faire dans les armées des repas plus magnifiques
et somptueux qu’ils ne fout ordinairement en leurs maisous; ce qui non-seulement Incommode tes plus riches,
mais ruine entièrement les moins eceommodés, qni, à leur exempte, par une /misse réputation . croient être obligés de les imiter. . Défend sa Xlajcté aux lientenanls généraux, etc , qui tiendront table, d’y faire servir notre chose que des potages et du rèll, avec des entrées et entremets qui ne seront que de grosses viandes, uns
TltAlTÉ DBS F.T.
fort grand détail, cl défend, sons de grosses peines, les dépenses et la somptuosité des labiés. C’est qu’un prince habile dans l’art de régner comprend aisément de quelle importance il est pour l’Etal de bannir des armées tout luxe et toute magnificence, de réprimer la folle ambition 1 * * * * * * de ceux qui croient se distinguer par une fausse politesse cl par l'étude de tout ce qui énerve et amollit les hommes8, et de couvrir de honte des profusions qui consument en peu de mois ce qui servirait pendant plusieurs années.
g V. Digoités, honneurs.
Les dignités et les marques de respect qui y sont atlachèes peuvent avoir de quoi natter agréablement l'ambition et la vanité de l’homme; mais elles ne lui procurent point, par elles-mêmes, une véritable gloire ni nne solide grandeur, parce qu'elles lui sorti étrangères, qu'elles ne sont pas toujours la preuve et la récompense du mérite , qu'elles n'ajoutent rien aux bonnes qualités du corps ni de l’esprit, qu’elles ne remédient à aucun de ses défauts, et que souvent, au contraire, elles ne servent qu’à les multiplier et à les rendre plus remarquables en les rendant publics et les exposant à un plus grand jour. Ceux qui jugent sainement des choses, sans se laisser éblouir par un vain éclat, ont toujours regardé les dignités comme un poids dont ils se trouvaient plutôt chargés qu’honorés ; et plus elles étaient élevées, plus ce poids leur a paru pesant et terrible. Il n'y a rien de plus grand ni de plus brillant aux yeux des hommes, que l’aulorilè souveraine et la royauté ; et il n’y a rien en même temps de plus pénible ni de plus accablant. La gloire qui l'environne fait qu'on admire avec raison ceux qui ont eu le courage de la refuser : les travaux et les peines dont elle est inséparable font
qu'il puisse y avoir aucune assiette votante ni hors-d'œuvre, etc. ( Réglement s du 21 mars 1672, et du l«r avril 1705.)
1 « Ambllione stolidA luiuriosos apparalus eonvtvio- « rum, et irrltamenta libidinum, ut instrumenta belli, « iucrantur. » (Tac. Hist. Ub. 1, cap. 68.)
* a Paulalim discessum ad dellnlmenla villorum, bal- « nea, et conviviorum eleganllam; Idque apud imperi- « tos buraanilas vocalur. » (Tac. in YUà Âgric. c. 21.)
qu'on admire encore davantage ceux qui en remplissent Ions Ici devoirs.
Ces jeunes Sidnniens qui refînèrent le sceptre qui leur élnit oITerl, avaient bien compris, comme Ephcstion le leur dit, qu’il y avait infiniment plus de gloire à mépriser la royauté qu'à l'accepter : Primi inlellexistis quanlà majus essel regnum fastidire, //nam accipere1 * 3. El la réponse d'Abdolony me, qu'on avait tiré de la poussière pour le faire monter sur le trône, marque assez quels étaient ses sentiments. Alexandre lui ayant demandé comment il avait porté son élal de pauvreté cl de misère : «Plaise aux dieux, « répondit-il, que je puisse porter la royauté a avec autant de force cl de courage! » Vlinam, inqiiil, eodem animo regnum pâli possim ! Ce mot. regnum pâli, porter, souffrir la royauté, est plein de sens, cl signifie qu'il la regardait comme un fardeau plus pesant et pim dangereux que la pauvreté.
Un verra dons la suite combien il a fallu faire de violence à Numa Pompilius , second roi des Itomains, pour lui foire accepter une autorité qui lui paraissait d'autant plus formidable qu’elle lui dunuait un pouvoir presque sans bornes, et que, sous le litre spécieux de roi et de maître, elle le rendait effectivement le serviteur et l’esclave de tous ses sujets.
Tacite et Probe*, qui ont fait tant d'honneur à leur place, furent tous deux élevés à l’empire malgré eux. Le premier eut beau représenter son âge avancé et sa faiblesse , qui le mettaient hors d’état de marcher à la tète des armées, tout le sénat lui répondit J que c’était à son esprit et à sa prudence que l’empire élnit confié, et que c'était son mérite que l'on choisissait, et non son corps. Une lettre que Probe écrivit à un des principaux officiers de l'empire , nous apprend quels étaient scs véritables sentiments. « Je « n'ai jamais désiré, lui dit-il, la place où je « suis; je n'y suis moulé qu'à regret, et je
1 Quint. Curl. lib. 4. n.t.
* Vopisc. In Vit. Tuciii et l'robi.
3 « Qui# meliùs quarn senex Imperai? Iruperalorem k te, non militem facimus. Tu jubé, milites pugoent : « anlmura tuum, non corpus cllgimiu. »
« n’y demeure que parce que j’y suis forcé « par la crainte de jeter la république dans « de nouveaux périls, et de m’y exposer « moi-roéme. »
Après la mort de l’empereur Maximilien1 , on vit naître de puissantes brigues de la part de ceux qui prétendaient à l’empire. Les deux plus considérables concurrents furent François I" et Charles V. Les électeurs, pour mettre fin à ces contestations , résolurent de les exclure tous deux comme étrangers , et de mettre la couronne impériale sur la télé d’un homme de leur nation et du nombre des électeurs. Ils choisirent donc, d’une commune voix, Frédéric de Saxe, surnommé le Sage, qui demanda deux jours pour se déterminer, et au troisième il remercia les électeurs avec beaucoup de modestie, en leur représentant qu'à l'àge où il était, il ne se sentait pas assez de force pour soutenir un si grand poids. Toutes les remontrances qu'on lui fit n'ayant pu vaincre sa résistance, les électeurs le prièrent de nommer la personne qu’il jugerait, en conscience, la plus propre, l’assurant qu’ils s’en rapporteraient à son avis. Frédéric refusa longtemps de le faire; mais enfin, forcé par les vives instances des électeurs, il se déclara pour le roi catholique.
Ce que nous avons dit de l'autorité souveraine, il faut le dire de toutes les places de l'Etat et de toutes les magistratures. Les princes les plus éclairés ont écarté les ambitieux , et cherché ceux qui fuy aient les emplois. Iis ont vu , malgré les ténèbres de l'infidélité, u que la république ne pouvait êlre sûrement « confiée qu’à ceux qui avaient assez de méu rite pour n'oser s'en charger *. » Et ils cherchaient avec tant de soin des hommes dignes des premières places, qu'ils en trouvaient à qui il fallait faire violence pour les leur faire accepter, comme Pline le fait remarquer de Trajan.
Tous ces exemples nous montrent qu’il n'y a rien de véritablement grand dans les dignités, que le danger qui les environue; qn’il faut mettre la véritable gloire à savoir les mépriser généreusement, ou à ne s’en char-
1 Vie de Charles V, par Lcti
* Lamprid. ta VUS Alex, Serer.
Diqi
gcr que pour l'utilité publique ; que In solide grandeur consiste t> renoncer à la grandeur mime , qu'on en est esclave des qu’on la déaire, et qu'on est au-dessus d'elle quand on la méprise.
$ VI. Victoires, noblesse d'extraction, talents de l'esprit, réputation.
Je réunis sons un même titre ces avantages, quoique très-différents entre eui , parce qu'ils ont tous quelque chose d'extrêmement Batteur et de séduisant , et qu’ils paraissent avoir quelque chose de plus propre et de plus personnel à ceux qui les possèdent. Mais, quoiqu’ils soient d'un ordre bien supérieur aux autres biens dont j'ai parlé jusqu'ici, ce n’est point encore la pourtant ce qui fait la solide gloire et la véritable grandeur.
victoires
S'il y a quelque chose qui soit capable d'élever l’homme au-dessus de l'homme même, et de lui donner une supériorité qui le distingue du reste des mortels, il semble que c’est la gloire qui revient des combats et des victoires. Un priace, un général qui marche »! la tête d'une nombreuse armée dont tous les yeux sont tournés vers lui; qui d’un seul signal fait remuer ce vaste corps dont il est l'Ame , et met en mouvement cent mille bras; qui porte partout la terreur et l’effroi ; qui voit tomber devant lui les plus forts remparts et les plus hautes tours ; devant qui , en un mot , tout l'univers étonné et tremblant garde le silence : an tel homme parait quelque chose de bien grand , et semble approcher beaucoup de la Divinité.
Cependant , quand on examine de sangfroid , sans préjugés , et avec des yeux éclairés par la raison , ces fameux héros de l’antiquité, ces illustres conquérants, on trouve souvent que cet éclat si brillant des actions guerrièies n’est qu'un vain fanléme, qui peut imposer de loin , mais qui disparaît et s'évanouit à mesure qu'on s'en approche ; et que toute celte prétendue gloire n'a souvent pour principe et pour fondement que l’ambition , l'avarice, l’injustice , la cruauté.
C'est ce que Sénèque remarque des plus grands guerriers, et de ceux qui ont eu le plus de part à l'admiration de tous les siècles. Ou trouve , dit-il , assez de héros qui ont porté au loin le fer et le feu , qui ont forcé des villes regardées, avant eux, comme imprenables' ; qui ont conquis et ravagé de vastes provinces, et qui sont arrivés jusqu'au bout de l’univers couverts du sang des nations. Mais ces hommes , vainqueurs de tant de peuples, étaient eux-mêmes vaincus par leurs passions. Ils n’ont trouvé personne qui leur résistai ; mais eux-mêmes n’avaient pu résister à l’ambition el à la cruauté.
Peut-on appeler autrement que fureur ce mouvement impétueux qui poussait Alexandre dans des pays éloignés et inconnus pour les ravager5? Etait-ii sage d’enlever à chaque particulier, à chaque pays ce qu'il avait de plus cher el de plus précieux , et de porter partout ia désolation , en commençant par la Grèce même , A laquelle il était redevable de son éducation? Quelle rage de gloire que celle pour qui le monde entier était trop petit ! Il demandait un jour ù un pirate qu'il avait pris, quel droit il croyait avoir d'infester ainsi les mers ; « Le même 3, répliqua le u pirate avec une libre fierté, que lu as de « piller l’univers. Mais, parce que je le fais a avec un petit navire, on m’appelle brigand ; « et toi, qui le fais avec une grande flotte, « on te donne le nom de conquérant. » Réponse três-spiriluelle. et encore plus vëritablel
Qu’est-ce qui étouffa 4 dans le cœur de César tous les sentiments de fidélité, de soumission, de justice, d’humanité et de reconnaissance qu'il devait A sa république, qui l’avait
' Seuec. Epltt. (Jt
> Ibid.
3 n Eleganter et veraclter Aiuandro ftli magno quitx dara compreheniut pirata reapondtl. Nam quuni Idem « rex homincin iuterrogatset, quid et videretur. ut marc n haberel infestum; ille llberâ conlumaclt : Quod tibl, a tnquit, ut orbem terrarum. Sed quia id ego exiguo na- « vlgio facto, latro xoeor : quia lu magnft claxae, Impe- « rator. a [Fragment de Cicéron, du troisième iivre de la république, cité par S. Augustin, Il v. b de la Cité de Dieu, cbap. 4.)
3 a Quid C. Cæsarem iu tua fait parlter te publiea im- « mise? Gloria, et amblllo, et uultua aupra ecterot emi - « Demi! modua. » (Sia. Epist. DI.)
liré de la foule des citoyens pour lui confier les plus grands commandements et pour lui prodiguer les dignités et les honneurs, sinon une ambition démesurée, et une illusion de fausse gloire qui lui inspira un désir ardent de voir tous les autres au-dessous de lui , et qui lui fit dire qu'il aimerait mieux être le premier dans un village que le second à Rome? Quel autre motif le porta à tourner contre le sein de sa patrie les armes mêmes qu’elle lui avait mises 6 la main contre les ennemis de l’Etat , et d’employer toute la puissance et toute la grandeur qu’il ne tenait que d'elle seule, pour la mettre nui fers après l’avoir fait nager dans le sang de ses enfants? Il pensait sans doute, comme disait Civilis chef des révoltés contre les Romains, que tout est permis & un homme qui a les armes à la main , et qu’on ne rend point compte de la victoire, Victoria ralionem reddi.
Tout homme équitable et sensé, qui lira attentivement et de suite toutes les vies des hommes illustres. Grecs et Romains, de Plutarque, s’il s'examine et s’interroge lui-même, sentira nu fond de sou cœur que ce n’est point à Alexandrie ni à César qu’il donne la préférence sur tous les autres ; qu’ils ne sont ni les plus grands, ni les plus accomplis, ni ceux qui font le plus d'honneur à la nature humaine; et qu’il ne les juge pas les plus dignes de son estime, de son amour, de sa vénération , ni des justes louanges de la postérité.
D'ailleurs, la valeur guerrière laisse souvent des hommes, que des victoires ont rendus célèbres, très-bibles et très-médiocres dans d'autres temps , et par rapport à d’autres objets : mêlés de bonnes et de mauvaises qualités J, ils font effort pour paraître grands quand ils se donnent en spectacle ; mais ils rentrent dans leur petitesse naturelle dès qu’ils sc négligent et qu’ils n’ont plus de témoins. On est étonné, quand on les voit seuls et sans armées, combien il y a dedislauce entre un général et un grand homme.
Pour porter sur ces fameux conquérants un
• Taclt. H Ut. Ub. 4, c. 14.
1 „ Main boni «que artlbus minus, etc. Valàm laudarc» : « sécréta mate audicbanl. » (Tac. Mit. Ub. 1, cap. 10.)
jugement équitable et éclairé, il est nécessaire d’apprendre aux jeunes gens à séparer avec soin ce qu’ils ont d’estimable d’avec ce qui est digne de censure. Ko rendant justice à leur courage, à leur activité, i leur habileté dans les affaires, â leur prudence, il faut les plaiudre d’avoir souvent ignoré l'usage qu'ils devaient faire de ces grandes qualités, et d’avoir employé au vice et A leurs passions des talents toujours estimables en eux-mêmes, mais qui n’auraieut dû servir qu’à la vertu. Faute de distinguer des choses si différentes, il n’est que trop ordinaire de confondre leurs véritables motifs avec les prétextes, la fin secrète .qu’ils se proposaient avec les moyens qu'ils employaient , leurs talents avec l’abus qu’ils en ont fait. Et par une erreur encore plus pernicieuse, en nous laissant trop éblouir par leurs belles actions, dont l’éclat couvre ce qu’elles ont de vicieux et d’injuste, nous leur accordons une estime entière et sans exception, et nous accoutumons les personnes peu attentives h mettre le vice à la place de la vertu , et à combler de louanges ce qui ne mérite que du blâme. Ce qui peut rendre les victoires glorieuses et dignes d’admiration , c'est la justice de la guerre et la sagesse du conquérant; car il but poser pour principe que la gloire ne peut jamais être séparée de la justice : Nihil honettum eue polest , quod jus i il ià vocal 1 ; et que si c’est la cupidité et non l’utilité publique qui bit affronter les périls *, une telle disposition ne mérite point le nom de courage et de force, et ne peut être appelée qu’audacc et férocité.
Une parole célèbre du chevalier Bayard J mourant montre bien la vérité de ce que je viens de dire. U avait été blessé mortellement en combattant pour son roi , et était couché au pied d'un arbre. Le connétable duc de Bourbon , qui poursuivait l’armée des Français , passant près de lui , et l’ayant reconnu , lui dit qu’il avait graude pitié de lui , le voyant en cet étal, pour avoir été si vertueux cheva-
■ Cicero, de OS. 1. 1, n. 62.
* ■ Animai pireius ad pericalum, il «4 cupidiute, « non nllllulf commuai Impellilar, iudocl* potl&a noie mon bobeit , quaro forllludinll. »(lbtd. n. 63.)
• Hiit.ducbOT Boyard.
lier. Le capitaine Bayard lui répondit : .Monsieur, il n'y a point de pitié en moi, car je meurs en homme de bien. Mais j ai pitié de vous, de cous toir servir contre votre prince et votre patrie et votre serment. Et peu après Bayard rendit l'esprit. La gloire est-elle ici du côté du vainqueur? et le sort du mourant ne lui est-il pas infiniment préférable ?
BOBLEItE DB CBETEACTIOK.
Il faut avouer qu'il y a dans la noblesse de l'extraction ', et dans l'ancienneté des familles, je ne sais quel attrait puissant pour se concilier l’estime et pour gagner les cœurs. Ce respect qu’il est naturel d'avoir pour les nobles est une sorte d’hommage qu'on se croit encore obligé de rendre à la mémoire de leurs ancêtres *, à cause des grands services qu’ils ont rendus A la république, et comme la continuation du paiement d’une dette dont on n’a pu s'acquitter pleinement à leur égard, et qui par cette raison doit se répandre sur toute leur postérité.
Outre le titre de reconnaissance’ qui nous engage à ne pas borner notre respect pour les grands hommes an temps où ils vivent , comme eui-mémes n’y bornent pas leur lèle, mais s’efforcent de devenir utiles aui siècles futurs, l’intérêt public demande qu'on paie b leurs descendants ce tribut d’honneur et de considération qui est pour cui un engagement à soutenir et à perpétuer dans leur famille la réputation de leurs ancêtres en se piquant d'y perpétuer aussi les mêmes vertus qui ont illustré leurs aïeux.
Mais, afin que cet honneur qu’on rend à la noblesse soit un véritable hommage , il doit
1 « Erat bocnlnum opinlonl noblllute lp»4. blandâ con- « dliatriculA, commendalus. » Cic. pro Sext. n. 21.)
1 c Quà in oratiooe plerlque hoc perficiunt, ut tantum « msjoribus corum debilum tue videalur, undè etiam, « quod posteris solverelur, redundaret. ■ (Id. de teg. agr ad populum, n. 1.)
> Scn. de Benef. 1. 4, cap. 30.
* « Omnes boni semper nobliitali favemus, et quia utile • est reipublic* nobilea homines esse dlgnos majoribus ■ sois, et quia valet apud dos clarorom homlnum et beoe « de rep. merltorum, memoria etiam roortoorum » (Id. pro Sext. it 21.)
être volontaire et partir du cœur. Dès qu’on prétend l’exiger b titre de dette, ou l'arracher par force, on perd tout le droit qu’on y avait, et il se change en haine et en mépris. L’orgueil d’un homme qui croit que tout lui est dû à cause de sa naissance, et qui du haut de son rang méprise le reste des hommes, choque trop l’amour-propre pour ne pas révolter contre lui tous les esprits. Est-ce en effet une si grande gloire que de compter nue longue suite d’ateux illustres par leurs vertus, quand on leur ressemble peu? Le mérite des autres devient-ii le nôtre ? Les images des ancêtres rangées en grand nombre dans une salle rendent-elles un homme plus estimable ' ? Si l’honneur des familles consiste à pouvoir remonter d’Age en Age jusque dans les siècles les plus reculés, et A se perdre dans les ténèbres d’une antiquité obscure et inconnue , nous sommes tous également nobles de ce côle-là *, parce que nous avons tous une origine également ancienne.
Il faut donc en revenir A l'unique source de la véritable noblesse, qui est le mérite et la vertu On a vu des nobles déshonorer leur nom par des vices bas et rampants’, et des roturiers illustrer et ennoblir leur famille par leurs grandes qualités. Il est beau de soutenir la gloire des ancêtres par des actions qui répondent A leur réputation ; mais aussi il est glorieux de laisser A ses descendants un litre qu'on n'a point repu de ses aïeux ; de devenir le chef et l’auteur de sa noblesse ; et , pour me servir d’un mot de Tibère, qui voulait couvrir le défaut de naissance de Curtius Rufus, très-grand homme d'ailleurs, d'être né de soi-même ’.
« Je ne puis pas, disait autrefois un illustre < Romain A qui la noblesse reprochait son a peu de naissance, produire en public les
1 a Non fscit nobilem atrium plénum fumonis imagi- « nibui. . Aoimu* Fscit nobilem. ■ (Seh. Epiet. 44.)
* « Eadem omnibus prlncipia, esdemque origo. Nemo « atlero nobilior, nisi cui rectlus ingenlum, et «rlibui « bonis aptius. » (Id. de Benef. lib. 3, cap. 28.)
* Nobilltas sols est atque unies virlus
{ JtJYBff AL. lib. 3, »at. 8.)
* Sen. Controv. 8, lib. 1.)
* a Curtius Rorus videtur mibt ex se natus. » (Tac.
.4fina( lib. 11.)
« images de mes ancêtres, leurs triomphes « ni leurs consulats ; mais je puis, s’il on est « besoin, produire les récompenses militaires o dohl on m’a honoré, et les cicatrices des « blessures que j’ai reçues dans les combats. « Ce sont là mes images et mes titres de no- « blesse *, que je n’ai point reçus de mes an- <. rétros, mais que je me suis acquis par les o travaux et les dangers que j’ai essuyés. »
Il y avait à Rome *, dès les commencements de In république , une espèce de guerre déclarée entre In noblesse et le peuple. Les nobles d’abord croyaient se déshonorer en s’alliant à des familles plébéiennes. Ils se regardaient comme une autre espère d’hommes. Il semblait qu’ils sou ITrissent avec peine que la populace respirât avec eux le même air et reçût la même lumière du soleil. Et ils avaient mis entre le peuple et les honneurs une barrière que le mérite eut bien de la peine dans In suite à forcer. Il resta toujours quelque chose de celle opposition et de cette antipathie entre les deux ordres; et Sallusle remarque, en parlant de Métellus. que scs rares qualités étaient souillées et ternies par un air de hauteur et de mépris : défaut, ajoute-t-il, qui n’est que trop ordinaire aux nobles. Cui quanquam virtus , gloria , clique nlia optanda bonis superabnnt, lumen inerat contemptor animus el superbia, commune nobililalismalum>.
Il faut donc bien se mettre dans l’esprit que la noblesse qui vient de la naissance est infiniment au-dessous de celle qui vient du mérite; et pour s’en bien convaincre, il ne faut que les comparer ensemble. Le pape Clément VIII fit une promotion de plusieurs cardinaux, dans laquelle il comprit deux Français, savoir, M. d’Ossat * cl le comte de La Chapelle, qui, depuis, se fit appeler le cardinal de Sourdis, du nom seigneurial de sa maison ; l’un, en qui le pape ne désirait que l’extraction de
1 a lliro sont mer. imaginer, bac nobilitas, non hcrc- « dilate rends, ut Ilia illis , aed qu.r ego plnrimf* mois u laboribus et pcrlcalia quanti i. » Sall. in Betlo Ju-
gurlh.)
* Llv. lib. t. n. 3.
3 Salluat. In Bell. Jagurl.
3 Vie du card. d’Orsat, par M. Amclot.
plus grande maison, parce qu’il y trouvait abondamment tout le reste; l’autre, à qui tout manquait, excepté la naissance. A qui des deux aimerait-on mieux ressembler?
Le cardinal de Grenvelle, en parlant du cardinal Ximènis 1 * avait accoutumé de dire que le temps a souvent caché sous tes voile» de l'oubli l'origine des grands hommes; que celui-ci était sans doute issu de sang royal, ou que du moins il avait un cœur de roi dans la personne d'un particulier.
S’il y a beaucoup de grandeur d’âme à oublier sa noblesse cl à ue s’en point prévaloir, on peut dire aussi qu’il n’y en a pas moins, pour ceux qui sc sont élevés par leur mérite, à ne pas oublier la bassesse de leur extraction et à n’en pas rougir.
Vespasien, non-seulement ne le dissimulait pas, mais s’en faisait quelquefois honneur 1 : il se moqua publiquement de ceux qui, par une fausse généalogie, voulaient faire remonter sa maison jusqu’à Hercule.
Le même empereur 3 *, sans avoir honte d’un objet qui renouvelait sans cesse le souvenir de son origine, continua, depuis qu’il fut parvenu à l’empire, d’aller tous les ans passer l’été dans sa petite maison de campagne près de Ui 'ti, où il était né, et n’y voulut faire ni augmentation ni embellissement. Tite *, son fils, s’y fit porter dans sa dernière maladie, afin de finir ses jours dans le lieu qui avait vu nailre et mourir sou père, l’ertinax 5, le plus grand homme de son siècle, et qui fut bientôt après empereur, pendant les (rois ans qu’il demeura en Ligurie, logea dans la maison de son père; et, en ornant les environs par un grand nombre d’édifices publics, il laissa au milieu la cabane * paternelle, monument illustre et de son peu de naissance, et de sa grandeur d'àme. On diraitque ces princes affectaient de rappeler le souvenir de leur ancien état ; tant la grandeur de leur mérite personnel dédaignait tout appui étranger, et
( Hist, deXtmen. par M. Fléchlcr, llv. 0.
1 Suel. [In Vcspaa.1 cap 12.
3 Ibid. cap. 3.
3 Id. in Vit» TU, c. 11.
3 Capil. in Vit» Berlin.
3 Tabernam.
sentait qu'elle pouvait se soutenir par ellemême. En effet, on ne voit pas que dans tout l’empire romain personne leur ait jamais reproché l’obscurité de leur origine, ou qu’on ait pour celte raison diminué quelque chose de la vénération que leurs vertus leur attiraient.
Benoit XII 1 * 3 , du pays de Fois , était fils d’un meunier, d'où vient qu’il fut appelé le cardinal blanc. Il n'oublia jamais sa première condition ; et quand il s'agit de marier sa nièce, il la refusa à de grands seigneurs qui la demandaient, et la donna à un marchand. Il disait que les papes devaient être semblables à Mclchisedech, qui n'avait point de parents; et il se serrait pour l'ordinaire de ces paroles du prophète : « Si les miens ne dominent « point, je serai sans tache, et je serai purifié « d’un très-grand crime »
Jean de Brogni ', cardinal de Viviers, qui présida au concile de Constance 4 en qualité de doyen des cardinaux, avait étéporeber dans son enfance. Dos religieux le rencontrèrent exerçant ce vil emploi ; et, ayant remarqué en lui beaucoup d'esprit et de vivacilé, ils lui proposèrent d’aller à Rome, dans le dessein de l’y faire étudier. Le jeune garçon accepta la proposition, et, pour faire son voyage, alla de ce pas acheter des souliers chez un cordonnier, qui lui fit crédit d’une partiedu prix, et ajouta, en riant, qu’il le paierait lorsqu’il serait devenu cardinal. Il le devint, en effet; et non-seulement il n'oublia point la bassesse de sa première condition , mais il voulut eu perpétuer le souvenir. On dit que dans une chapelle qu'il fit bâtir à Genève *, au côté gauche du portail de l’église Saint-Pierre, il fil graver son aventure, s’étant fuit représenter jeune et pieds nus, gardant des pourceaux sous un arbre; et tout autour de la muraille, il avait fait mettre des figures de souliers, pour marque du la faveur que lut avait faite le cor-
1 Dtct. de Morerl.
' Ps. 18.
3 Brogni est on village près d' Aaaect , entre Chambért et Genève.
4 Hlsl. du Concile de Ce nsi. per J. l'Enfant.
> Il avait eu pendent quelque temps Udminislratioa de cet évéchè.
donnier. Il reste peu de vestige de ce monument;
talssts ne i. esrntT.
Quelque brillante que soit la gloire des armes et de la naissance, il y a dans celle, qui vient de la science et des talents de l’esprit quelque chose de plus intéressant. Elle semble naître davantage de notre propre fonds, et nous appartenir tout entière. Elle n'est point bornée, comme celle des armes, b certains temps et à certaines occasions, cl n'est point, comme elle , dépendante de mille secours étrangers. Elle donne à i homme une supèriorilé infiniment plus fiatleuse que cclhi qui naît des richesses, de ta naissance, des dignités, parce que tout cela est hors de nous ; au lieu que l’esprit est noire propre bien, ou plutût qu’il est nous-mème et constitue notre essence.
Cependant ce n’est point l'esprit seul qui fait la solide gloire des hommes. Je le suppose excellent par lui-mème et orné de tout ce qu il y a de plus rare cl de plus exquis dans les sciences, philosophie, mathématiques, histoire, belles-lettres, poésie, éloquence. Tout cela fait l'homme -avant, mais non l'homme do bien : Mon faciunl bonus l ia, sed dodos'. Et qu'est-ce que l'homme savant, s’il n'est, que savant, sinon assez souvent un homme vain, enlété, plein de hii-mémo, méprisant tous les autres, et, pour le dire en un mol, un animal de gloire? C’est ainsi que Tcrtullieu définit quelque part les savants du paganisme, animal gloriœ.
Y a-t-il rien de plus pitoyable, cl en mémo temps de plus digne de mépris qu'un tel homme, sottement enflé de sa srioncc et de sou habileté, avide et insatiable de louanges, qui ne se nourrit quo de vent et de fumée, et qui ue songe à vivre que dans l’opiuiqn des autres? Philippe*, pèred'Alexandre-le-Grand, fit merveilleusement sentir le ridicule de ce défaut b un médecin nommé Ménécrate, qui avait eu la vanité de prendre le surnom de Jupiter sauveur, à cause de quelques cures
1 Senec. Eplil. 106.
• Ællan. I. 12, cap. 51. — Alheo. I. 7, cap. 10.
heureuses qu'il avait faites, et qu'il attribuait uniquement & son savoir. L’ayant invité à manger cher lui, il lui fit dresser une table à part, sur laquelle un ne servit qu’une cassolette fumante d’encens. Le médecin d’abord sc crut fort honoré : mais , comme on le laissa tout le reste du repas à jeun , il sentit bien ce que signifiait la fumée de cet encens ; et, après avoir servi de risée aui convives, il remporla du festin, avec le titre de Jupiter, sa faim tout entière, et la juste honte qu'il avait si bien méritée en attribuant à sa seule habileté un succès qui lui venait d’ailleurs.
Ce qu’il y a donc dans la science, et dans les talents de l’esprit, capable de faire honneur, n'est point la science même, ni les talents de l’esprit, mais le bon usage qu’on en fait; et l’on peut dire que la modestie, plus que toute autre chose, en relève infiniment le pris et l’éclat. On aimeà voir les grands hommes avouer quelquefois qu’ils se sont trompés, comme le fait le célèbre Hippocrate à l’occasion d’une suture de tète où il s’était mépris \ Un tel aveu ’, comme le remarque Celseen rapportant le trait dont je parle, suppose dans celui qui le fait un fonds de mérite non commun, cl une élévation d’âme qui sent bien que ces pertes ne sont point capables de lui faire de tort : au lieu qu’un petit esprit, qui ne peut se dissimuler sa pauvreté, n’a garde de rien hasarder ni de rien perdre volontairement du peu qu'il possède.
On aime aussi à voir les savants disputer entre eus sans aigreur, sans emportement, sans passion, comme Cicéron marque qu’il était disposé à le faire : JVos et refeltere sine perlinacià, etrefelli sine iracundiâ parati sumus’. Notre siècle nous a fourni plusieurs exemples de cette vertu; mais, quand il n'y aurait que celui du père Mabillon, il ferait infiniment d’honneur à la littérature. On sait combien, dans ses disputes avec le fameui
* « De lutarisse deceptutn wse Hippocrates meroorl® prodidit, more magnorum virorum, et fiduciam magna- « rum rerum habenliurn Nam levia ingénia, qnla nibii a babent, nibii slbl delrahont- Magno ingrnio, muilaquc « nihilomlnùs babituro, convenu otiam veri erroris flm- « plci confesslo. » (Okls. lib. 8, cap. 4.)
* Ub. F.
* Acad. Qu«tl. lib. 2, a. 5.
abbé de la Trape, sa douceur et sa modération lui donnèrent d’avantage sur son adversaire. Il en eut un autre qui pouvait disputer avec lui aussi bien de modestie que de science : c’est le P. Papebroch, qui avait donné lieu â la composition de la Diplomatique. • Je vous « avoue, dit ce savant jésuite dans une lettre u latine qu’il écrivit au P. Mabillon sur ce < sujet, en lui laissant la liberté de la publier, « que je n’ai plus d’autre satisfaction d’avoir o écrit sur celle matière que celle de vous « avoir donné occasion de composer un ou- « vrage si accompli. Il est vrai que j’ai senti « d’abord quelque peine en lisant votre livre, « où je me suis vu réfuté d’une manière à a ne pas répondre ; mais enfin l’utilité et la « beauté d’un ouvrage si précieux ont bien- « tét surmonté ma faiblesse ; et, pénétré de « joie d’y voir la vérité dans son plus beau « jour, j’ai invité mon compagnon d’études « à venir prendre part à l’admiration dont je « me suis trouvé tout rempli. C’est pourquoi « ne faites pas difficulté, toutes les fois que « vous en aurez l’occasion, de dire publiqne- « ment que jesuisentièrementde votreavis. »
Il y a des modesties artificieuses et étudiée*, qui couvrent un orgueil secret : celle-ci montre une ingénuité et une simplicité qui fait bien voir qu’elle part du coeur. Je ne puis finir cet arliclc qui regarde le P. Mabillon, sans remarquer que feu M. l’archevêque de Reims (Le Tellierj.en le présentanlauroi Louis XIV, lui dit : u J’ai l’honneur, sire, de présenter à « votre Majesté le moine de son royaume le « plus savant et le plus modeste .
Un autre caractère encore bien aimable dans un savant, c’est d’être toujours prêt à faire part aux autres de son travail , à leur communiquer ses remarques , à les aider de ses réflexions, et à contribuer de tout son pouvoir à la perfection de leurs ouvrages. Je ne sais si quelqu'un a porté plus loin ce caractère que M. de Tilemoot. Ses recueils, ses extraits, qui étaient le fruit du travail de plusieurs années, devenaient le bien propre de quiconque en avait besoin. Il ne craignait point, comme cela est assez ordinaire aux savants, que ses ouvrages ne perdissent le mérite de l’invention et la grâce de la nouveauté, s'il les montrait i d'autres avant que
de les avoir rendus publics. La même louang * est due à M. d’Hérouval Si le mépris de la gloire et de la vaine réputation l’a empêché de rien produire au jour par lui-même, son xèle pour le bien public lui a fait prendre part à presque tous les ouvrages qui ont paru de son temps, en communiquant aui auteurs ses lumières, ses remarques et scs manuscrits.
■iroTATion
C’est ici de tous les biens humains celui qui est regardé, même parmi les plus honnêtes gens, comme le plus cher et le plus précieux, et par rapport auquel l'indifférence, et encore plus le mépris, paraissent interdits. Que peuton attendre en effet de quiconque est insensible au jugement que le public ’, et surtout les gens de bien, portent de sa conduite? Ce n’est pas seulement, comme le dit Cicéron, l’effet d’une fierté et d’une arrogance insupportables ; c’est encore la marque d’un homme sans probité et sans honneur.
Maisaussiun désir Iropempresséde louange, qui en est avide et affamé, et qui semble en quelque sorte la mendier, loin d’être la marque d’une grande ême, est la preuve la plus certaine d’un esprit vain et léger, qni se repaît de vent, et qui prend l’ombre pour la réalité.
Cependant c’est là le faible de la plupart des hommes, et quelquefois même de cens qui se distinguent par un mérite particulier, et ce qui les porte souvent à chercher la gloire oti elle n’est pas.
Philippe de Macédoine * n'avait pas le goût fort délicat dans le choix des moyens qoi peuvent attirer une solide réputation. Il ambitionnait toute sorte de gloire, et en toute sorte de matière. Il tirait vanité, comme un dêclamateur, de la force de son éloquence. Il comptait les victoires que ses chariots remportaient aux jeux olympiques, et il avait grand soin de les faire graver sur ses monnaies. Il donnait
1 Ant. de Vion, auditeur dea compter.
* « Adhibenda est quedam reverentia et opilmi cujus- « que, et reliquorum. Nam négligera quid de se qulsque «i sentlat, non solùm arrogamis est, sed eliam omninô « difsoluti. » {De O/fie. lib. i, n. W.)
* Plut in Yltâ Ale» and.
des leçons aux joueurs d'instruments, el prétendait réformer les maîtres; ce qui lui attira de l'un d’eux cette ingénieuse réponse, qui, sans l’offenser, était fort capable de le désabuser. A Dieu ne plaite que vous soyez jamais assez malheureux, sire, pour savoir ces choses-là mieux que moi! Il lit lui-même une pareille leçon à son Ois, pour avoir marqué dans un repas trop d'habilité dans la musique. jV as-tu pas honte, lui dit-il, de chanter si bien ? En effet, il y a des connaissances qui font le mérite d’nn particulier, el où il est permis d’exceller à quiconque n’a point d'autre soin, mais qu'nn prince ne doit qu’effleurer, parce que ce serait se dégrader que d’affecter d’y être trop habile, et qu'il doit son temps à des choses plus sérieuses el plus importantes. Néron ', qui d’ailleurs avait de l'esprit et de la vivacité, a été blâmé d’avoir négligé des occupations convenables à son rang, pour s’amtèer à graver, à peindre, à chanter et à conduire des chariots. Un prince qni a ie goût de la vraie gloire n’aspire point à une telle réputation. Il sait à quelles connaissances il doit s’attacher, desquelles il doit s'abstenir; et, quelque penchant qu'il se sente pour les sciences, même les plus estimables, il ne s’y livre point, mais les étudie en prince, c’est-à-dire avec cette sobriété et celle sage retenue que Tacite admirait dans son beau-pèreAgricola*: Retmuil, quoi est difficiUimum, ex sapienlià modum.
Cicéron’ trouve une vanité pitoyable dans la secrète joie qu’éprouvait Dèmosthènc de s’entendre louer, en passant, par une pauvre vendeuse d’herbes. Lui-même était encore plus sensible à la louange que l’orateur grec.
Il l'avoue de bonne foi dans une occasion où il peint merveilleusement le cœur humain. Il revenait de Sicile, où il avait été questeur *, dans la pensée qu'il n’était parlé que de lui dans toute l'Italie , el que partout il n'était fait mention que de sa questure. Passant à
1 « Pfero puerllibas siatim annls vividum anlmtitn In « ails dclorslt : cciare, et plngere, canins aut regimen " equornm exercer». » (Tac. Am, al. lib. 13, CAp. 3.)
’ VUa Agrlc. cap. 4,
> T me. Qnvxl. lib. b. n. 103.
* Oral, pro Planco, n. 84-66
Puuzxole, où les bains «diraient beaucoup de beau monde: Y a-t-il longtemps, luidil quelqu’un, que vous êtes parti de Rome? Quelle nouvelle y dit-on? Moi, dit-il tout surpris, je reviens de ma province. Oui, reprit l’autre, je me le rappelle , c'est d'Afrique. Point du tout, répliqua Cicéron d'un ton de dépit et de colère , c'est de Sicile. Eh quoi ! ajouta un troisième qui Se prétendait mieui instruit que les autres, ne savez-vous pas qu'il a été questeur à Syracuse? Et il n’en était rien, car c’avait été dans une autre partie de la Sicile. Cicéron, confus et honleui, ne trouva d’autre eipédient pour se tirer d'affaire, que de se mêler dans la foule ; et il ajoute que celle aventure lui fut plus utile que n’auraient été tous les compliments auxquels il s'était attendu.
Il ne para» pas pourtant qu’il en fût moins porté depuis à rechercher les louanges. Tout le monde sait avec quel soin il saisissait toutes les occasions de parler de lui- même, jusqu’à en devenir insupportable. Mais rien ne marque mieux son caractère 1 que sa lettre à l’historien Lucceius, où il lui découvre naïvement et sans détour sou faible an sujet des louanges. Il le pressait d'écrire l’histoire de son consulat, et de la publier de son vivant: AQn, disait-il, qu’étant mieux connu des hommes, je puisse moi-même jouir de ma gloire et de ma répulation : Ut et eateri viventibus nobis ex libris luis nos cognoscant, et nosmetipti vivi gloriolà noitrà perfruamur. Il le prie avec instance de ne s'en pas tenir scrupuleusement aux lois rigoureuses de l’histoire, d’accorder quelque chose à l'amitié, aux dépens même de la vérité, et de ne point craindre de dire de lui plus de bien que peutêtre il n’en pense. Jtaque te plané etiam algue etiamrogo, ut et ornes ea vehemenliùe etiam quàm fortassè sentis, et in eo leges hisloria negligas... amorique nostro plusculùm etiam, quàm coneedit veritas, largiaris.
Voilà ce que sont presque tous les hommes, souvent sans s’en apercevoir. Car, à entendre Cicéron, il était tout à fait éloigné d’un lel faible. Nihil est in me inane*, dit-il à Brutus,
■ Ad Fimll llb. 5. EplM. 13.
* Ad Brui. Episl. 3.
neque enim débet. Jamais personne, dit-il encore en écrivant à Caton, n’a été moins sensible que moi à la louange et aux vains applaudissements du peuple. Si quisquam fuit unquam remotus et naturâ , et magis etiam (ut mthi guident sentire videorj ratione atque dortrinà, ab inani laude et sermonibus vulyi. ego profeelà is sum
Pour mieux comprendre combien il y a de petitesse et de faiblesse dans cette vanité, il ne faut qu’ouvrir les yeux, et considérer combien il y a de grandeur d’âme et de noblesse dans une conduite opposée. Quelques traits choisis que j'en rapporterai le feront mieux sentir.
1. Souffrir arec peine la >ouange , et parler de aol même avec modestie.
Celle vertu, qui semble jeter un voile sur les plus belles actions, et qui n'est attentive qu’à les couvrir, sert malgré elle à les relever davantage, et à leur douner un lustre qui les rend plus éclatantes.
Niger, qui prit le titre d’empereur en Orient, refusa le panégyrique que l’on voulait prononcer à sa louange, et il s'en rendit encore plus digne par les motifs de son refus. Faites, dit-il, le panégyrique des anciens capitaines, afin que ce qu'ils ont fait nous apprenne ce que nous devons faire. Car c’est se moquer de faire l'éloge d’un homme vivant, et surtout d'un prince: ce n’est pas le louer parce qu’il fait bien, mais c'est le flatter afln d'en tirer quelque récompense. Pour moi, je veux être aimé durant ma vie, et loué après ma mort.
« Ceux , dit M. Nicole dans ses Essais de « Morale 3, qui ont ouï parler de la guerre « aux deux premiers capitaines de ce siècle « (M. le prince.et M. de Turcnne , ont lou- « jours été ravis de la modestie de leurs dis- « cours. Personne n’a jamais remarqué qu’il « leur soit échappé sur ce sujet la moindre pa- « rôle qu’on pût soupçonner de vanité. On les a a toujours vu rendre justice à tous Ica ad-
1 Ad Famil. llb. 15. Epiai. 4.
’ Second traité de la CUartlé cl de lAmour-propre, chap. 5.
« 1res, et ne se la rendre jamais A eux-mê- « mes; et l'on aurait souvent cru, en leur « entendant faire le récit des batailles où ils « avaient eu le plus de part par leur conduite « et par leur valeur , qu’ils n’y étaient pas « même présents, ou qu’ils y étaient demen- « rés sans rien faire. Ces gens qu’on voit si a occupés de quelques occasions où ils se sont a signalés , qu’ils en étourdissent tout le « monde, comme Cicéron faisait de son con- « sulal, font voir par là que la vertu be leur « est guère naturelle, et qu’il leur a fallu de « grands efforts pour guinder leurs âmes jus- « qu’à l’état où ils sont si aises de se faire n voir. Mais il y a bien plus de grandeur A ne « faire pas de réflexion sur ses plus grandes « actions, en sorte qu’il semble qu'elles nous a échappent, et qu’elles naissent si naturelle lement de la disposition de notre âme qu’elle « ne s’en aperçoit point. »