De l'octracisme
L'ostracisme, chez |es Athéniens, était un jugement par lequel on comjamnait un homme à une sorte d'exil qui durait dix ans, h moins que le peuple n'en abrégeât le temps. Il fallût? qu’il y eût au moins six mille citoyens qui condamnassent â cette peine. Ils donnaient leur suffrage en écrivant le nom du particulier sur une coquille , appelée en grec Jaspa™», d’où est venu le nom d' ostracisme. Cette sorte de bannissement n'était point une punition ordonnée pour aucun crime , ni une peine infamante ; et c’étaient les plus illustres citoyens', et souvent mime les plus gens de bien , qui y étaient exposés. Je ne prétends point me rendre ici l'avocat ou l’apologiste de l'ostracisme , qui , pouvant être considéré sous différentes faces, peut aussi partager les esprits sur le jugement qu’on eu doit porter. Comme cette loi semblait n'attaquer que la vertu et n'en voulait qu’au mérite, i| n'est pas étonnant qu’à la regarder seulement du ce cûlé-là elle paraisse extrêmement odieuse et qu’elle révolte tout esprit raisuuuable. C’est ce quia porté Yalére Jüaximc à taxer de folie et d'extravagance publique cette coutume
> Mllliadc, Cimoo, Aristide. Thémislocle, etc.
et celte loi, qui punissait les plus grandes vertus romme on punit ailleurs les crimes, et qui payait par l'exil les services rendus à l’Etal. Quid obest qui n publiea dementia sit existimanda , summo nmsensu maximas virilités quasi gratissima deliria punire, benefi 'iaque injuriis rependere '?
Sans donc vouloir justifier absolument l'ostracisme, je demande qu’il me soit permis d’en approfondir les raisons et d'en examiner les avantages. Car je ne puis m’imaginer qu’une république aussi sage que relie d’Athènes eût souffert si longtemps et même autorisé une coutume qui n'aurait été fondée que sur l’injustice et sur la violence. Et ce qui me confirme dans cette opinion , c'est que, quand on abrogea cette loi â Athènes, ce ne fut point â titre d'injustice, mais parce qu’ayant eu lieu par rapport è un citoyen méprisé de toute la ville (il se nommait llyperbolus , et vivait du temps de Nicias et d'Alribiade), on crut que désormais 1’oslr.icisme 3, flétri et dégradé par eet exemple . déshonorerait un honnête homme et serait injurieux è sa réputation.
Aussi voyons-nous que Cicéron3 ne condamne pas celte loi avec autant de sévérité que Valèrc Maxime, et qu'en plaidant pour Sexlius, que l’on voulait faire bannir, quoiqu'il eût intérêt de décrier les bannissements, il se contente de taxer les Athéniens de légèreté et de témérité, l'lutarquc s’en explique en plusieurs endroits d’une manière nssez favorable, ou du moins qui n’est pas dure ni injurieuse , romme on le verra dans la suite. C’est ce qui me porterait k croire que Va 1ère Maxime a jugé de celte lui Irop superficiellement , et qu'il s'est lmp laissé frapper de quelques inconvénients sans approfondir ce qu’elle pouvait avoir d avantageux. Examinons donc quels pouvaient être ces avantages.
> Val. Max. I. 5, c. 3.
3 F* tovtov O'Jvyjpâvx; i Snpoj wj xaOvÇour.utvov TÔ njoây(u« xsti irpairr^ijÂKXivpfvov, «yâxï — 7VTi/(ôr,
xaviWsv. (Plot, in Ariil.)
* « A puil Alhrntrnfrs, hominrs græroa, longé à no- « strorum InHnlnum gravilalp dujuneto*, non drerant n qui rpmpnblii-ani contra populi lemcrilalein drfrndr- « rrnl, quum omnrs, quitta trreraul, é civilale ripel- « ierentur. » (Pro Sext. n. Ht.)
é 1" C'Olait une barrière très-utile contre la tyrannie dans un Etal purement démocratique, dont la liberté, qui en est l’Ame et la loi souveraine , ne pouvait subsister que par l'égalité. Il était difficile que le peuple ne prît ombrage de la puissance des citoyens qui s'élevaient au-dessus des autres, et dont l'ambition ', si naturelle au cœur de l’homme, donnait de justes alarmes II une république extrêmement jalouse de son indépendance. Il convenait de prendre de loin des mesures pour les faire rentrer dans l’ordre , d’où leurs grands talents ou leurs grands services semblaient les avoir tirés. Ils se souvenaient encore de la tyrannie de Pisislra te * et de ses enfants , qui n’avaient été que de simples citoyens comme les autres. Ils avaient devant les yeux Eplièse, Tlièbes, Corinthe, Syracuse, et presque toutes les villes grecques, dont les tyrans s'étaient emparés dans le temps que leurs citoyens ne craignaient rien pour leur liberté. Et qui oserait assurer que Thémistocle , Kpliilate , l’ancien Démoslhène, Alcibiade, et même Cimon et Pêriclès , eussent refusé de régner è Athènes s’ils avaient pu l’entreprendre .comme Pauianiasel Lysnndre le tentèrent A Lacédémone , et tant d’autres dans leurs républiques, et comme César le lit à Rome?
2" Celte sorte de bannissement n'avait rien de honteux et d’infamant. Ce n'était point, dit Plutarque*, une punition de crime ou de malversation , mais une précaution jugée nécessaire contre un orgueil et une puissance qui devenaient à charge. C’était un remède doux et humain contre l’envie, A qui un trop grand mérite faisait ombrage et donnait de violents soupçons. En un mot , c’était un moyen sûr de mettre l’esprit du peuple en repos , sans se porter A aucune violence contre le banni. Car il conservait la jouissance et la disposition de son bien ; il possédait tous les droits et tous les privilèges de citoyen , avec l’espérance d’être rétabli dans un temps fixe ,
* T r, Suvfirpn papiiç, xai irpôç iffômjToc 3«poxpBnx liv oirùttutTfOi. i Plot. In l'nd Tliemiit.)
* « Athéniennes, propler Pislslrali Ijrsnnidem. quæ a paucis annis ante fuerat, omnium rivium stiorum po- « lenliam cxlimcscebant. « (Corn. Ner. In Milt. c. 8.j
* In Yilà Àrlit.
qui pouvait être abrégé par une infinité d’incidents. Ainsi on ne rompait point par l’ostracisme tous les liens qui attachaient l’exilé A sa patrie ; on ne le poussait point au désespoir; on ne le forçait pas à prendre des partis extrêmes. Aussi voyons-nous par l'événement que ni Aristide, ni Cimon, ni Thémistocle même, ni les autres, n'ont point pris des engagements contre leur patrie, et qu’au contraire ils ont toujours conservé pour elle beaucoup de fidélité et de zèle : au lieu que les Romains, faute d'avoir une loi pareille, ont forcé Camille A faire des imprécations contre sa patrie , ont engagé Coriolan A prendre les armes contre elle, comme le fit aussi depuis Sertorius contre son inclination. On en venait d'abord à faire déclarer un citoyen ennemi de l’Etat, comme César, Marc-Antoine, et plusieurs autres ; après quoi il ne restait plus de ressource que dans le désespoir, ni d’assurance pour sa propre conservation que dans les violences cl les guerres ouvertes.
3" C’est aussi par celte loi que les Athéniens se sont préservés des guerres civiles qui ont si fort troublé et ébranlé la république romaine. Avec une semblable loi on n’en serait pas venu A assassiner les Gracques. On se serait peut-être épargné la guerre de Marius et de Sylla , celle de César et de Pompée, et les funestes suites du triumvirat. Mais Rome n’ayant point ce remède doux et humain ', comme parle Plutarque , propre A calmer, A adoucir, A consoler l'envie . quand les deux factions du sénat et du peuple étaient un peu échaudées, il ne restait plus d’autre parti ni d’autre issue que de décider la querelle par les armes et par la violence. Et c’est ce qui a enfin attiré A Rome la perte de sa liberté.
Peut-être donc pourrait-on croire qu’il ne faut pas juger de celte loi de l'ostracisme comme Valèrc Maxime et plusieurs autres, qui ne sont frappés que de l’abus de la loi , sans examiner A fond les véritables motifs de son établissement et ses utilités, et sans considérer qu’il n’y a point de si bonne loi qui n’ait ses inconvénients dans l’application.
1 UapatfivOiK ÿi/âvôpujro; yO ovou xsù xovyt opLÔç.
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