‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 177 sur 298 · DEUXIEME CARACTERE DES ROMAISS · texte numérisé non relu

DEUXIEME CARACTERE DES ROMAISS

Mesure svge pour Eteudre l'empire.

Un autre grand caractère des Romains consiste dans les sages mesures qu'ils ont toujours prises pour étendre et agrandir leur empire , et dont Romulus leur a donné l'exemple. Ce prince, persuadé qu'un Etat n’est puissant qu'à proportion de la multitude des sujets qui le composent, employa deux moyens pour augmenter le nombre des siens.

Le premier fut l'usage modéré et prudent qu’il fit de ses victoires et de ses conquêtes. Au lieu de traiter les vaincus en ennemis , selon la coutume des autres conquérants, en les exterminant, en les dépouillant, en les réduisant en servitude , ou en les forçant , par la dureté du joug qu'on leur impose, de haïr le nouveau gouvernement, il les regarda tous comme ses sujets naturels, les fil habiter avec lui dans Rome , leur communiqua tous les privilèges des anciens citoyens , adopta leurs fêtes et leurs sacrifices . leur ouvrit indifféremment l’entrée à tous jles emplois civils et militaires; et, eu les intéressant par tous ces avantages au bien de l’Etal, il les y attacha par des liens si puissants et si volontaires, qu’ils ne furent jamais tentés de les rompre.

Les Romains , portant nu fond du coeur un pressentiment secret delà grandeur à laquelle ils étaient destinés , furent en tout temps fidèles à suivre cette maxime d une politique si

profonde et si sniulairc. On sait que ('était ordinairement le généra! môme qui avait fait la conqnôle d'une ville nu d'une province, qui en devenait le protecteur , qui plaidait leur cause dan* le sénat, qui dôfcudail leurs droits et leurs inlôrôls.el qui, oubliant sa qualité de vainqueur, ne se soutenait que de « elle de patron et de père pour les traiter tous comme scs clients et ses enfants.

Le second moyen que Romulus employa fut de ne pas dédaigner des bergers , des esrlaves , des gens sans biens et sans naissance, pour augmenter le nombre de ses sujets et de ses citoyens. Il savait que les commenremcnls des villes et des Etals ', aussi bien que de toules les autres choses humaines, étaient faib'cs cl obscurs, et que c’est ce qui avait donné lieu aux fondateurs des villes de feindre que leurs premiers habitants étaient nés et sortis de la terre. Il reçu! donc dans son asile lous les fugilifs que l’amour de In liberté et les poursuites pour dettes ou pour d’autres raisons obligeaient de chercher une retraite. Ce premier bienfait, joint à la fêle des Saturnales, que Nunin introduisit depuis, et où les mailres admettaient leurs esclaves aux mômes festins, et vivaient avec euxdans une parfaite égalité, inspira aux Romains plus de douceur et de boulé pour leurs esclaves que n'en a eu aucun peuple policé. Chaque cituyen avait le pouvoir, en donnant la liberté à scs esclaves , de les rendre citoyens romains comme lui, de leur en accorder le rang et lous les drniis, cl de les unir à l'Elat d'une manière si étroite et si honorante , qu’on n’a point vu d'affranchi qui ri'aii préfère rette nouvelle patrieà son pays natal et » sa famille.

C'est par ces deux moyens que Rome sc renouvelait sans cesse, et se fortiliait. C’est par IA quelle réparait scs perles, qu'elle remplaçait les anciennes familles qui s'éteignaient par les accidents de la guerre ; qu’elle trouvait dans son sein des recrues toujours prêtes A

1 a Urbes quoque ut rætere, ex infîmo nasrl : delodè,

« quas sua virius ar dit juveni. migri-i» sibi opes maa gn unique uornen facere... Adjiciendæ multitudinis tr cau'A. veterc con-ilo conricniium urhes, qui ooscurain « alque humitem rnneteudo ail se miiItJimJimm. nat.im « é lerrâ sibi prolcm emcnliebaniur , asjlum aperii. » (Lit. Iib. J, n. 8 cl V.)

ni <*»«►

remplir les légions , et des sujets capables d’orcuper lous les emplois de la paix el de la guerre; et que, se sentant surchargée par une mulliplicalion trop féconde, elle était en état d'envoyer an loin de nombreux essaims, et d’établir sur ses frontières de puissantes colonies, qui servaient de remparts contre les ennemis , et faisaient la sûreté des nouvelles conqaétes.

En s’incorporant sans cesse des étrangers , el les transformant en citoyens et en membres, elle leur communiquait ses mœurs, ses maximes, son esprit, la noblesse de ses sentiments, son zélé pour io bien public ; el , en les associant à sa puissance, A ses avantages el à sa gloire, elle formait un Elat toujours florissant, que le dehors el le dedans contribuaient également A fortifier et A agrandir.

Les Romains évitèrent en tout temps la faute capitale que (U Pêriclés ', quoique d'ailleurs un des plus grands politiques qu’ait eu la Grèce, en dèi tarant qu’on ne tiendrait pour Athéniens naturels et véritables que ceux qui seraient nés de père et de mère athéniens. Par ce seul décret, qui excluait plus du quart de ses citoyens , il affaiblit extrêmement sa république. Il la mit hors d’état de faire des conquêtes , ou de les conserver; et , forcé de sc contenter d'avoir les villes conquises pour alliées ou pour tributaires, au lieu de les unir A soi comme membres du corps de l'Etat et comme partie de sa république , selon les principes des Romains , il les vit bientôt secouer le nouveau joug el se mettre en liberté.

G'est avec raison que Denys d'Halicamasse ' regarde la coutume Introduite par Romulus d'incorporer dans l'Etat les villes et les nations vaincues, comme la plus excellente maxime de politiqnc, et qui a le plus contribué A l’établissement et à l'affermissement de la grandeur romaine. Il remarque que ce fut le mépris ou l'ignorance de celte maxime qui raina la puissance des Grecs , qui mit Sparte

# ' Plut, tn Tilt Perl et.

* K^ârtffrov «ïrâvrwvxe)-CTiUfiaTuv ûjràp/ov, 5xai rür prCoiou Pupiai; rliuO-ptetf opyj, 7m v Ètt (

fé> êyrueviav Avayôvrûiv o-est Ù.rtyiorn'i uo'pxv îr«- . :7 yy. { Ufosrs. Halic. Antiq. rom. llb. A.)

Digitize

hnrs d'état de se relever après la bataille de Leurtres, et qui, à la bataille de Chéronée, fit perdre pour toujours aux Thébains et aux Athéniens l’empire de la Grèce ; au lieu qu'on a vu la république romaine survivre aux plus sanglante» défaites , et mettre sur pied de nouvelles armées encore plus nombreuses que celles qu’elle venait de perdre.

L’empereur Claude, dans un excellent discours qu’il fit au sénat pour justifier le privilège de citoyen romain qu'il avait accordé aux peuples de la Gaule , remarqua judicieusement que ce qui avait perdu les républiques de Lacédémone et d'Athènes 1 , était l'extrême différence qu’elles avaient mise entre les citoyens et les peuples conquis , traitant toujours ces derniers comme des étrangers , les tenant séparés de tout , et ne les intéressant ainsi jamais au bien public : au lieu que le fondateur de Rome , par une politique infiniment mieux entendue , avait incorporé dans le nombre des citoyens les peuples qu’il avait vaincus ; et que, dans le jour même où il lesavaitcombaltus comme ennemis, il lesavail reçus comme membres de l'Etat, admis à tous les privilèges des sujets naturels, et engagés par leur propre intérêt à défendre la même ville qu'ils avaient attaquée.

Ce fut principalement par ce moyeu, comme on l'a déjà remarqué , que le plus étendu de tous les empires fit un corps dont toutes les parties étaient liées beaucoup plus par l'affection que par la crainte. Les Romains avaient des colonies dans tous les pays; cl les peuples de toutes les provinces étaient admis au gouvernement de l'Etat sans qu’il y eût presque de différence entre eux et les vainqueurs. Les Gaules étaient pleines de familles consulaires 5. Les charges civiles et militaires étaient également remplies ou par les Romains , ou

* « Quid flliud eiitio Lacseifemoniis et Alhenifiisibus « fuit, quamquam armis polferent, ni»l quôrf vlclos pro « alienigenis arcebant? At conditor noster Rotnulus i«n- « lùra sapiennà valait, ut plerosque populo* rodent die « ho» tes, deku cim babuerit. u (Tac. Annal iib. 11, cap. 2t.)

* a Cetera In eammunl slta «ont (disait Céréalis , 0 général de Tamise romaine , à ceux de Trêve t et de a Langreti. Ipsi plerumquè I* g loin bus nosirM pm*>ide- 0 Us : ipsi bas uUa»que provinces regilis. Nihil sépara-

par des hommes du pays. Saint Augustin remarque , en quelque endroit . qu’on distinguait peu à Carthage si elle était libre ou vaincue, tout étant commun entre »es citoyens et ceux de Rome, et le gouvernement étant égal pour l’un et pour l’autre

Ce principe de politique à l'égard des peuples vaincus, observé exactement & Rome, dans tous les temps , est bien digne d’attention , et peut être d'un grand usage. Les voies dures et hautes ne sont propres qu'à entrelenir une division dangereuse, qui éclate à In première occasion. Le bon traitement au contraire fait aimer le vainqueur, attache au nouveau gouvernement , efface les anciennes impressions; et, comme les peuples conquis servent ordinairement de frontière . leur fldé1 lilé devient une barrière plus ferme et plus sûre que tous les remparts.

TROfSlfeMK CABACTfcftE DBS ROMAlXS.

Sagesse des délibérations dans le sénat.

Le troisième caractère est la sagesse du sénal , qui commença sous Rnmulus à prendre une forme arrêtée cl fl\c Le sénat était le conseil public de la nation toujours subsistant *; composé, non de membres arbitraires , mais de personnes tirées des plus considérables familles. Les sénateurs , intéressés par leurs fortunes et par leurs dignités au succès du gouvernement, capables, par la maturité de l’âge et par une longue expérience, de gouverner sagement , tenaient le milieu et la balance entre l'autorité souveraine du

o tum, clau.Mimve... Proindè pacem et urbem , quan) « vieil viclore-que eodem jure oblinemus, amale, co- 0 lilc. » (Tac. Hist. hb. 4, cap. 74.)

1 0 Majores nostri. quum regum potesiatcm non lu- 0 Ibsenl, ila magblralus annuos creavrrunt, ul conci- 0 Muni senatùs reipubliræ preponerent sempiternum : m deligerenlur aniein in id coneilium ab uni verso po- 0 pulo, adiiusque in ilium summum ordlncm omnium 0 rivium industrie ac virtuli palerel. Srnatum reipub.

« ruslodem . pre»idem . propugnalorem colloraverunt. « Hujus onlinls aiicioritale uli m igisir ..lus, el quasi mi- 0 n-stro* gravissimi connlii esse voluerunl : senalum suie lern ipsum proxiniorum ordiriurn .«plendore ronflr- « mari, plebts libellaient ri cnnimoda lueri .tique «tugere « > olucru ni. » (Cic. Oral, pro Sext. n. 137.) ,

prince et la faiblesse du peuple, et fournissaient une foule de magistrats formés au bien et préparés aux plus grands emplois par une excellente éducation, remplis de lumières et de sentiments supérieurs A ceux du vulgaire. On les appelait pères (patres), afin que d’un côté ce nom les fil souvenir qu'ils étaient en plnre cl tenaient un rang distingué pour devenir les protecteurs du peuple , dont ils devaient procurer les avantages avec une vigilance, un désintéressement, un zèle de pères; cl que d’un autre côté le peuple fût averti du respect et de l’affection qu’il était obligé de leur témoigner, et de la conûance avec laquelle il devait faire usage de leur conseil , de leur crédit . de leur protection.

Ce sénat fut dans tous les siècles suivants le plus ferme appui , la principale force , la plus grande ressource de l’Etat, même sous les empereurs. On sait la célèbre parole de Cinéas, que Pyrrhus avait député vers les Romains. Quand il fut de retour, il dit à son maître que le sénat de Rome lui avait paru une assemblée de rois tant il y avait reconnu de grandeur et de majesté. Ce n'est point dans les édiûces *, dit l’empereur Olhnn è l’occasion d’une émeute où il craignait pour le sénat , ni dans la magniGcencc extérieure , que consistent la gloire et la durée de l’empire. Tout ce qui n'est que matériel est peu de chose ; il peut se détruire et se rétablir, sans que ressentie! souffre aucun changement. Mais c’est attaquer le fond de l’Etat et le prince même que de donner atteinte à l’autorité du sénat.

J’aurai lieu de parler encore ailleurs du sénat, lorsque j’examinerai plus en détail la forme du gouvernement établi dans la république romaine.

1 n Qucrn qui ex regibux consUre dixll. unus veram « speciem romani acnalus cepit. a (Liv. lib. 9. n. 17.)

9 a Quid ! vos pulcherrlmam banc urbain domibus et a teclia, et eongcslu lapidum atare creditis ? Muta ista a et tnanlma iulercidere ac reparari promlscua sunt : a arterultas rerum, et pax gentium, et mea cum veslrâ a salus, incolumitate senatûs flrruatur- » (Tac. Mit. lib. 1, cap. 81.)

QttATBIBlIB CARXCir.BE DBS DOUAI SS.

Union étroite de toutes tes parties de l’Etat.

Le peuple romain n’était d’abord qu'une multitude confuse, formée par l’assemblage tumultueux et fortuit de plusieurs peuples, opposés de caractères et d’intérêts , différents d’inclinations et de professions, pleins de jalousies et d'animosités. Pour faire cesser cette diversité, nuisible è l’affaiblissement solide de l’Etat , Romulus commença par distribuer tous les citoyens en tribus et en légions; et ensuite Numa ', allant encore plus loin audevant du mal, rassembla tous ceux d'un même art et d’un même métier, et les réunit dans une même confrérie, en leur assignant des jours de fêtes et des cérémonie* propres , pour leur faire oublier par ces nouveaux liens de religion et de plaisir lu diversité de leur ancienne origine.

Mais ce qui contribua le plus A établir une parfaite concorde dans ce peuple naissant fut le droit de patronage établi par Romulus ■; parce qu’en unissant par des liens très-étroits et très-sacrés les patriciens avec les plébéiens, les riches avec les pauvres, il semblait ne faire du peuple entier qu’une seule famille. On appelait les premiers patrons ou protecteurs , et les autres clients. Les patrons étaient engagés par leur nom même A protéger en toute occasion leurs clients, comme un père soutient ses enfants; A les aider de leur conseil, de leur crédit, de leurs soins; A conduire et poursuivre leurs procès, s’ils en avaient ; en un mot , à leur rendre toutes sortes de bons offices. Les clients, de leur cété, rendaient toute sorte d'honneurs A leurs patrons , les respectaient comme de seconds pères, contribuaient de leurs biens A marier leurs ûlles si elles étaient pauvres, A racheter leurs enfants s'ils avaient été pris par l'ennemi , A les faire subsister eux-mêmes s’ils tombaient dans quelque disgrâce. On a déjà remarqué que dans les temps postérieurs ce n’était pas seulement des particuliers, mais des villes et des provinces entières , que l’ori

< Flut- in VltA Numte.

* Dionys. llalicarn. Ànilq. rom. lib. â

Sût <$»*>

mettait sous ta protection des grands de Rome.

Cette union des citoyens, comme l'observe Denys d'Halicarnasse , formée ainsi dès le commencement., et cimentée avec soin par Romulus, s’affermit de telle sorte dans la suite, que pendant l'espace de plus de six cents ans, quoique la république fût continuellement agitée par les divisions intestines qui exercèrent si longtemps le peuple et le sénat, jamais on n'en vint jusqu'à prendre les armes et répandre le sang; mais les disputes, quelque échauffées et violentesqu'clles fussent, se pacifiaient toujours à l’amiable sur les remontrances qui se faisaient de part et d'autre ', chacun cédant mutuellement de son côté , et relâchant quelque chose de ses droits ou de ses prétentions.

CIRQdlBMI CABACTB.RB DBS ROHAISS-

Amour de le simplicité, de la frupalitl, de la pauvreté, du travail, de l'agriculture,

lin des premiers soins de Numa , quand on l'eut choisi pour roi, fut d'inspirer à ses nouveaux sujets l’amour du travail , de la simplicité, de la frugalité, de la pauvreté, dont le goût et l’estime ont duré si longtemps parmi les Romains. La manière dont il était monté sur le trône lui donnait droit de recommander fortement toutes ces vertus à ses citoyens.

Numa était né et faisait sa résidence ordinaire à Cure*, principale ville des Sabins, d’où les Romains, unis avec cette nation, s'appelérenl (Juiriles. Porté naturellement à la vertu, il avait encore cullivé son esprit par l'étude de toutes les sciences dont son siècle était capable . et surtout de la philosophie. 11 en mit les règles en pratique dans toute sa conduite. La campagne et la solitude faisait ses délices. 11 s’y occupait à cultiver la terre, et à étudier dans les ouvrages de la nature les merveilles de la puissance divine.

Il jouissait d’un si doux repos, lorsque les

1 IlviôoVTIf XCU 3l3â»XOVTIf vX/ ÀV'jU; , XCti T V fliw Itxovrif, T« Jl rrap’ ixôvruv > , xo hrtxàg hroioOxro riç tüv i'/xÀc ôix/ jffit; . ( Dlosva. U alic. lib. ï.)

■ PIlU.lu Vil* N uni».

ambassadeurs des Romains vinrent lui annoncer que les deux partis qui divisaient Rome s'étaient enfin réunis à le choisir pour leur roi. Cette nouvelle le troubla , mais ne le déconcerta pas. Il leur représenta combien il était dangereux à un homme qui était heureux et content dans la vie qu'il menait , de passer brusquement à un genre de vie tout opposé. « J'ai été nourri et élevé , leur dit-il, « dans la discipline dure et austère des Sa- « Lins ; et, hors le temps que je donne à élu- « dier et à connaître la Divinité , je ne m’oc- « cupe qu’à cultiver la terre et à nourrir des « troupeaux. Si l'on croit voir en moi quelque <■ chose d'estimable , ce sont toutes qualités « qui doivent m’éloigner du trône : l’amour « du repos , une vie retirée et appliquée à « l'élude, une extrême aversion de la guerre, « et une grande passion pour la paix. Me siè- ■ rait-il bien , entrant dans une ville qui ne x retentit que du bruit des armes , et qui ne a respire que les combats, de vouloir ensei- « gner et inspirer le respect des dieux , l’aa mour de la justice , la haine des violences « et de la guerre à un peuple qui semble dé- « sirer beaucoup plus uii capitaine qu’un roi? »

Le refus de Numa ne servit qu’à redoubler les instances des Romains. Ils le prièrent et le conjurèrent de ne pas les rejeter dans une nouvelle sédition , qui aboutirait à une guerre civile , puisqu'il n'y avait que lui seul qui fût au gré des deux partis.

Quand ces ambassadeurs se furent retirés, son père et Martius sou parent n'oublièrent rien pour le porter à accepter le sceptre. «Si « vous n’étes sensible, lui disaient-ils, ni au a plaisir d'amasser de grands biens parce que « vous vous contentez de peu, ni à l'ambition a de commander parce que tous jouissez d’une a gloire plus grande et plus réelle, qui est « celle de la vertu, considérez que bien régner a c’est rendre à Dieu l'hommage et le culte a qui lui est le plus agréable. C’est Dieu qui a vous appelle , ne voulant pas laisser inutile « et oisif le grand fonds de justice qu'il a mis « en vous. Ne vous dérobez donc point à la a royauté, puisquec’està un hommesageleplus « vaste champ du monde pour faire de belles « et de grandes actions. C’est là qu’on peut a servir magnifiquement les dieux et adoucir

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« Insensiblement l’esprit des hommes et les « plier sous le joug de la religion , car les su- « jets se ronformeill toujours aux mœurs de « leurs prinres. Les Romains ont aimé Tnlius,

« quoiqu'il Tût ét angerj et ils ont consacré n par des honneurs divins la mémoire de Ro- « mulus, qu'ils adorent. Que sail-on si ce « peuple victorieux n'est pas las de guerres ,

« et si , plein de triomphes et,de dépouilles ,

« il ne désire pas un chef plein de douceur et « de justice, qui le gouverne en paii sous île « bonnes lois el sous une bonne police? Mais, | a quand il continuerait d'aiiner la guerre avec « la même turcur, ne vaut- il pas mieux lour- « ner ailleurs celle fougue en prenant en a main ses rênes, et unir par des nœuds d'a- « milié et de bienveillance votre pairie et « Ionie la nation des Sabins avec une ville si « puissante el si flnris-antc? »

Numa ne pul résister A de si fortes et de si sages remontrances, et il se mil en marche. Le sénat el le peuple , pressés d’uu merveilleux désir de le voir, sortirent de Rome et allèrent au-devanl de lui. L'idée qu'ils avaient conçue depuis longtemps de sa probité s’ètail beaucoup accrue par ce que les ambassadeurs leur avaient rapporté de sa modération Ils comprenaient qu il fallait qu il y eût un grand Tonds de sagesse dans un homme capable de refuser la royaulè, et qui regardait avec indifférence, et même avec mépris , ce que le reste des hommes considère comme le comble de la grandeur et de la félicdé humaine.

Numa conserva sur le trône les vertus qu’il y avail portées. Autant que les bienséances de son rang le pouvaient permettre, il vécut avec la simplicité et la modestie qu'il avait choisies des le temps de sa vie privée. On voit en lui un modèle parfait de la royauté. I! tempère la majesté du prince par la modération du philosophe , ou plutôt il la relève par un nouvel éclat et la rend plus aimable el plus assurée. Contenl de s’altirer le respect par ses qualités vraiment royales , il bannit le vain appareil de sa grandeur, qui n'impnsc qu’aux sens, et dont sa vertu n’avait pas besoin. Il est sans faste, sans luxe, sans gardes. Dès le premier jour de sou règne il casse la cohorte que Romulus

* Dionîi. llaHcarn. Ilb. 2.

tenait lonjours auprès de sa personne, en déclarant qu'il ne voulait ni se défier de ceux qui se Baient 1 à lui, ni commander A des hommes qoi se défieraient de lui.

Il partage entre les pauvres citoyens les terres conquises, afin de les éloigner de l'in — justice par les fruits légitimes de leur travail, et afin de les porter A l'amour de la paix par les soins de l'agriculture, qui en a besoin. Il arrête el il charme leur ardeur trop bouillante pour In guerre par les douceurs d'une vie tranquille et utilement occupée. Pour les attacher A la culture des terres d'une manière plus inléressanlc el plus fixe, il les distribue par bourgades, leur donne des inspecteurs et des surveillanls, visite souvent lui-même les travaux de la campagne , juge des maîtres par l'ouvrage, élève aux emplois reux qu'il reconnaît laborieux , appliqués , industrieux , réprimande les négligents et les paresseux. El par ces différents moyens, soutenus de son exemple , el appuyés par la persuasion . il met l'agriculture si fort en honneur , que, dans les siéclessuivants, les généraux d'armée el les premiers magistrats, bien loin de regardercomme au-dessous d'eux les occupations rustiques, faisaient gloire1 de cultiver leurs champs deces mêmes mains victorieuses et triomphantes qui avaient dompté l’ennemi ; el le peuple romain ne rougissait pas de donner le commandement de ses armées et de confier le salut de l étal à ces illustres laboureurs qu’il allait prendre à la charrue , el leur faisait quitter ie

l O tir! ’/àp amorti* ntortàouotv , ©vti jHaoùivin «TriffToûvTwv r,\ iov. ;l*LüT.)

* a Pluriüus monument!» scrlptorum admoncor, epud a antlquos nostros fuist-e glorlæ curam ruslicalionls : ei o quA Qulntltii Cim lunalu*. obseisi consuli* et eieuitùs « Ubt-rator. ab aratru vocatus ad dictaturam veneni; « ac runùs, fascibu» drpo'iiis, quos fesiinaoiiù* viclor a reddideral quiiin tumpserat imperalor, ad eostiem ju- « vrneos et quatuor juger uni avliurn hærediolum re- « dierlt, I t«*m •] ue C. Fabrlcius et Curius Dcntalus el» « ter Pyrrbo fiuibus Italie pulao. doroi II* aller Sablais « accepta qu* virilim divldebantur raptivi agit srptern « jugera non mlnù* industrie coluerU. quam foitlier ar- « mi» quesicrat. Et ne singulos lulempcstivé nunc périt sequar, quurn toi alto» romani generfs Iniuear mfino- « rablles duces hoc semper dup Ici studio floruissr, vêt <t defendendi vel eolendi pal nos qucsilotque Unes. » (Colum. de /te ruai. lib. 1.)

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»in de leurs terres pour prendre celui de l’empire.

Sripion l’Africain1, après avoir vaincu Annibal, liêchait lui-même la terre, selon l’usage des anciens, plantait et greffait ses arbres, et s'occupait des travaux rustiques. Personne n’ignore combien Caton l’ancien , surnommé te Censeur , s’était appliqué & l'agriculture, dont il nous a même laissé des préceptes. Cicéron1, dans son beau plaidoyer pour Rnscius d’Amérie, entre dans une juste indignation contre l’accusateur de sa partie, qui, ayant dégénéré de l’ancien goût, décriait le séjour de Roscius à la campagne . et voulait qu’on le prit comme une preuve de la haine de sou père contre lui; et qui, parle même principe, aurait dû regarder comme un homme dégradé et déshonoré un Atlilius, que lesdèputèsdu peuple romain trouvèrent dans son champ occupé actuellement à semer ses terres : « Nos « ancêltes, dit-il, pensaient bien autrement. « Et c’est par une telle conduite que de faible « et de médiocre qu'était notre république , « ils l’ont rendue si puissante et si florissante. « Ils cultivaient leurs propres terres avec soin, a et ne désiraient point celles d’autrui par le « sentiment d’une basse et insatiable avarice; « et par là ils ont enrichi la république et « grossi l’empire romain de tant de terres, de < villes et de nations. »

Mais cet amour du travail et de la vie champêtre n'a pas seulement contribué aux conquêtes cl à l'agrandissement de l'empire romain ; il a servi aussi à y conserver pendant

1 « In boc angulo i Mc Carlhaginis horror , Srlplo , « abluebat corpus laboribos ruatlels fessent : eieieebat « entm opéra se. terramque i ul mov fuit prisais j ipse su- « bigebal- u ;S*s. Epilt. 8fi..

1 « N» lu, Eruci, accusator esses ri-lirutus, si illis a tcmporibus nalus esses, quum ab aratro arressebantur e qui consules (Wml Elenltn qui précisé agro coirltrlo « Q.igliium pures . profecto ilium Allilium, quem sua « oiaou sp.irgentcm senien, qui missi erant, contene-

■ ruiit, Itumiiirm lurpissimum alquc inbonestissimum a Judlcares. Al berculé majores nostri longé aliter el tic « lllo el de raeleris lalibus viris eilstimab.ini. Ilaque es « minime tcnuissim.lque republlcâ mailmam el floren- « tissimam nobis reliquerunl. Suot enim agros studlosê

■ colebant, non alieuos cupidè appnlebenl : qulbus rebus « etagris, el urbibus, et oalionibus rempublicam. atque

■ hoc im[ieiium. cl populi rominl nooieu auxeruut. a ( Oral.pro S. Bote. Amer. u. 50.)

tant de siècles cette noblesse de senliments , celte générosité, ce désintéressement, qui ont encore plus illustré le nom romain que toutes les plus rameuses victoires. Car, il faut l’avouer, celle vie innocente de la campagne' a une liaison bien étroite avec la sagesse, dont elle est comme la sœur; et l’on peut avec raison la regarder comme une excellente école de simplicité1, de frugalité, de justice, et de toutes les vertus morales.

Numa, élevé dans cette école, inspira le même goût et les mêmes sentiments, non-seulement à ses propres sujets , mais aux villes voisines , comme l'observe Plutarque dans la magnifique description qu’il nous a laissée de son règne. Car le peuple romain n'était pas le seul qui fût adouci et calmé par la justice et l’humeur pacifique de ce bon roi, mais aussi les villes des environs, dans lesquelles, comme si un doux zéphir eût soufflé du cété de Rome , on aperçut un admirable changement de mœurs , et l’on vit succéder à la fureur de la guerre un ardent désir de vivre en paix, de cultiver la terre , d’élever tranquillement ses enfants, el de servir les dieux en repos. Dans tout le pays ce n’étaient que fêles , que jeux, sacrifices, festins el réjouissances de gens qui se visitaient et qui allaient les uns chez les autres, sans aucune crainte, comme si la sagesse de Numa eût été une riche source d’où la vertu et la justice eussent coulé dans l'esprit de tous les peuples, et répandu dans leur cœur la même tranquillité qui régnait dans le sien.

En effet, pendant le règne de Numa on ne vit ni guerre, ni esprit de révolte ; el l’ambition de régner ne porta personne à conspirer contre lui. Mais, soit que le respect pour son éminente vertu , ou la crainte de la Divinité, qui le protégeait si visiblement , eût désarmé le crime; soit que le ciel, par une faveur singulière, prît plaisir à préserver cet heureux règne de tout attentat qui pût en souiller la gloire ou en troubler la joie . il a servi de preuve et d’exempleà celte grande vérité que

' « Res rustlea, sine dnbilalione. proiima et quasi con- « sanguine.! snpientiK est. i, (Colch. de fie ruet. Ilb I.)

> « Vua rostlr, ■» parcimonie diligent *. Justine: magla stra est. » .Oral, pro fioic. Amer. u. 75.)

Platon osa prononcer', longtemps depuis, lorsqu’on parlant du gouvernement il dit : Les villes et les hommes ne seront délivrés de leurs maux que lorsque, par une protection particulière des dieux, la souveraine puissance et la philosophie, se trouvant réunies dans un meme' homme, rendront la vertu victorieuse du vice '. Carie sage n'est pas seulement heureux, mais il rend encore heureux tons ceux qui écoutent les paroles qui sortent de sa bouche. Il n’a presque jamais besoin d’en venir h la force et aux menaces pour réduire scs sujets, qui, voyant éclater la vertu dans un modèle aussi illustre et aussi exposé aux yeux qu'est la vie de leur prince , se portent naturellement à l'imiter et à mener comme lui une vie irrépréhensible et heureuse ; ce qui est le fruit le plus doux d'un sage gouvernement, comme d'un autre cûlé la plus solide gloire d’un prince est de pouvoir inspirer à ses sujets une si noble inclination et de les conduire à une vie si parfaite , ce que personne u'a su si bien faire que Numa.

J'ai cru devoir exposer avec quelque étendue les raisons de Numa pour refuser la couronne, les motifs qui le déterminèrent il l'accepter, les excellentes règles qu’il suivit dansson gouvernement, et la belle description que fuit Plutarque des mcrveilieui effets que produisit son règne , fondé sur la justice et sur l’amour de la paix. Ce caractère est grand et presque unique dans l’histoire ; et il me semble que le dev oir d’un maître est de bien faire sentir à ses disciples des endroits si pleins de beaux sentiments et si propres à former en même temps et l'esprit et le coeur.

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