‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 180 sur 298 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

KfcciT DES FAITS.

Je commencerai par le récit des principaux faits arrivés dans l'espace de temps dont il s’agil, pour en donner quelque idée légère à ceux des lecteurs à qui cette histoire sera moins connue.

Commencements de la seconde guerre punique, et heureux succès d'Annibal.

Le commencement de la seconde guerre punique1, ù ne considérer que la date des temps, fut la pri-e de Sngontc par Annibal, cl l'irruption qu'il (il sur les terres des peuples situé- au delà de l'Kbro et alliés du peu--

i Ltv. lia. 21, n. 1-20.

pie romain; mais la véritable cause de cette guerre, fut le dépit des Carthaginois de s'être vu enlever la Sicile et la Sardaigne par des traités auxquels la seule nécessité des temps cl le mauvais état de leurs affaires les avaient fait consentir. La mort prématurée d'Amilcar l’empêcha d'exécuter le dessein qu'il avait formé depuis longtemps de se venger de ces injures. Son fils Annibal, à qui, lorsqu’il n’avait encore que neuf ans, il avait fait jurer sur les autels qu’il se déclarerait ennemi du peuple romain dès qu’il serait en fige de le faire, entra dans ses vues, et fut l’héritier de sa haine contre les Romains aussi bien que de son courage. Il prépara tout de loin pour ce grand dessein ; et quand il se crut en état de l'exécuter , il le Gl éclore par le siège de Sagonle. Soit paresse et lenteur , soit prudence et sagesse, les Romains consumèrent te temps en différentes ambassades, et laissèrent à Annibal celui de prendre la ville.

l’our lui, il sut bien mettre le temps à prolit. Après avoir donné ordre fi tout', et laissé son frère Asdrubal en Espagne pour défendre le pays, il partit pour l'Italie avec une urmèe de quatre-vingt-dix mille hommes de pied, et dix ou douze mille hommes de cavalerie. Les plus grands obstacles ne furent point capables de l'effrayer ni de l'arrêter, les Pyrénées, le Rhône, une longue marche au travers des Gaules , le passage des Alpes , rempli de tant de difficultés , tout céda fi sou ardeur et à sa constance infatigable. Vainqueur des Alpes, et, en quelque sorte, de la nature même, il entra donc en Italie, qu'il avait résolu de rendre le théâtre de la guerre. Ses troupes étaient extrêmement diminuées pour le nombre , ne montant plus qu'à vingt mille hommes de pied et six mille chevaux ; mais elles étaient pleines de courage et de contiancc.

line rapidité si inconcevable étonna et déconcerta les Romains. Ils avaient compté de faire la guerre au dehors , et qu’un de leurs consuls tiendrait tête a Annibal en Espagne, pendant que l’autre irait droit en Afrique pour attaquer Carthage. 11 fallut changer de mesures et songer fi défendre leur propre

> Llr. Ibid. n. -21-38.

pays. Poblias Rripion , consul , qui croyait Annibal encore dans les Pyrénées lorsqu’il avait déjà passé le Rhône, n'ayant pu l’atteindre. fut obligé de revenir sur scs pas pour l’attendre et l’altaquer à la descente des Alpes ; et cependant il envoya son frère Cnèius Scipion en Espagne contre Asdrubal.

La première bataille se donna prés de la petite rivière du Tésin1. Il est beaude lire les harangues des deux chefs à leur armée, que Tite-Livc a copiées d’après Polybe, mais en maître habile, c’est-à-dire en y ajoutant des traits qui égalent la copie à l’original. Les Carthaginois remportèrent la victoire. Le consul romain fut blessé dans le combat ; et son fils , Agé pour lors à peine de dix-sepl ans * , lui sauva la vie. C’est le mémo qui vaincra dans la suite Annibal, et sera surnommé l’Africain.

Surla première nouvelle de celte défaite1, Sempronius, l’autre consul , qui était en Sicile , accourut promptement , par l'ordre du sénat , au secours de son collègue , qui n'était pas encore bien remis de sa blessure. Ce fut pour lui une raison de bâter le combat, contre le sentiment de Seipion, parce qu’il espérait en avoir seul toute la gloire. Annibal , bien informé de tout ce qui se passait dans le camp des Romains, et ayant exprès laissé emporter un léger avantage à Sempronius pour amorcer sa témérité, lui donna lieu d’engager la bataille près de la rivière de Trébie. Il avait placé son frère Magon en embuscade dans un lieu fort favorable, et avait fait prendre à son armée toutes les précautions nécessaires contre la faim et contre le froid qui était alors extrême. On n’avait songé à rien de tout cela cher les Romains. Leurs troupes forent donc bientôt renversées et mises en fuite; et Magon, étant sorti de son embuscade, en fit un grand carnage.

Annibal *, pour profiter du temps et de ses

> Llv. 11b. 21, n. MW8.

* « Neque ilium ælalis infirmitas ioterpellare valait, « quominus dupllci gloriA eonsplcuam coronam, impo- « r.itore simul et paire ex ips& morte raplo, mererelur. » (Val Max. lib. 5, cap. 2.)

* Id. Ibid. n. 51-56.

* Id. Ibid. d. 57-59 el 63.

premières victoires, allait toujours en avant et s’approchait de plus en plus du centre de l’Italie. Pour arriver plus promptement près de l'ennemi1, il lui faillit passer un marais, où son armée essuya des fatigues incroyables et où lui-même perdit un œil. Flaminius, l’un des deux consuls qu'on avait no innés depuis peu. était parti de Home sans prendre les auspices ordinaires. C’était un homme vain , téméraire, entreprenant, plein de lui-méme, el dont la fierté naturelle s’était beaucoup accrue par les heureux succès de son premier consulat * et par ta faveur déclarée du peuple. On jugeait aisément que, ne consultant ni les hommes ni les dieux, il se laisserait aller à son génie impétueux et bouillant; et Annibal, poursccondcr encore son penchant, ne manqua pas de piqueret d’irriter «a témérité par les dégâts el les ravages qu'il lit faire a sa vue dans toutes les campagnes. Il n’en fallut pas davantage pour déterminer le consul au combat, malgré les remontrances de tous les ulliciers . qui le priaient d’attendre son collègue. Le succès fut tel qu’ds l'avaient prévu. Quinze mille Humains demeurèrent sur In place avec leur chef, et rendirent célèbre è jamais, par leur sanglante défaite, le lac de Trasimèue.

Fabius, dictateur.

Celte triste nouvelle5, quand on l'eût apprise à Home, y jeta une grande alarme. On s’allendail à tout moment d’y voir arriver Annibal. Fabius Alaximus fut nommé dictateur *, Après a\oir satisfait aux devoirs de la religion et donné les ordres nécessaires pour la sûreté de la ville, il se rendit u l’année, bien résolu de ne point hasarder de combat sans y être forcé, ou sans être bien assuré du succès.

* Val. Mai. lib. 22. n. 1-0.

1 « Consul ferox ab consulalu priorc, et non modô « Irgum ac l’dlrum majestati», s<d ne deorum quidem « salis incluons oral liane in«iam togenio ejus lemeri- «( lai* m furluna prospero eivlhbus bellicisque rebus suc- « cp.ssu atucral. I laque salis appart-hal. ncc deot uec bo- « mines consuIcnU-m, ferocller omniaac præpropeiè ae- « lurum : quùque pronior cssel In vitia sua, dgtlare eum u alque irriiare Pœnus parai, v (Liv. I. 22, n. 3.)

* Liv. lib. 22, n. 7-30.

* Frodicialor.

Il conduisait ses troupes pur des hauteurs sans perdre de suc Annibal, ne s’approchant jamais assez de l’ennemi pour en venir nu; mains, mais ne s’en éloignant pas non plus tellement qu'il pût lui échapper. Il tenait extiCtoment ses soldats dans son camp, ne les laissant jamais sortir que pour les fourrages, où il ne les envoyait qu'avec de fortes escortes. Il n'engageait que de légères escarmouches', et avec tant de précaution que ses troupes y avaient loueurs l'avantage, l’ar ce moyen il rendait insensiblement au soldat la counance que la perte île trois batailles lui avait Otée, et le mettait en état de compter tomme autrefois sur son courage et sur son bonheur. L’ennemi s’aperçut bientôt que les Romains, instruits par leurs défaites , avaient enfin trouvé un chef capable de tenir tête a Annibal; et celui-ci comprit dès lors qu'il n’aurait point à craindre , de la part du dictateur, des attaques vives et hardies, mais une conduite prudente et mesurée.

Minucius, général de cavalerie * des Romains, soutirai! avec plus d'impatience encore qu’Annihal même la sage conduite de Fabius. Emporté et violent dans scs discours comme dans scs desseins, il ne cessait de décrier le dictateur; il le traitait d'homme irrésolu et timide, au lieu de prudent et de circonspect qu’il était , donnant à ses vertus le nom des vices qui en approchaient le plus; cl, par un artifice qui ne réussit que trop souvent, il établissait sa réputation eu ruinant celle de son supérieur. Enfin, par ses iidrigues et scs cabales auprès du peuple, il vint il bout de faire égaler son autorité à celle du dictateur, ce qui était sans exemple. Fabius , bien persuadé que le peuple , en les égalant dans le

1 « Nequc universo periculo * uni ma rerum commilte- « balur : ei parva niontcnla levium rertamlnum ex luto « Cfpplorum, Qnilimo. recepto, assucfacicbanl icrritum « prislinis dadibus militent, rninù* jnni landem nul vir- « (alla nul fortune prrniierc sue. » (Liv. ibid. n. 12.)

* « Sed non AnnibaUm magis inlWlum lam sauis court slliis habrbat , quàm m.igbtrum rqutlum... Fcrox ra- « pldusqne In ronsitüs, ac linguis imirunlicut, pro run- « c ta tore segnrm. cl rauio llmidum, affinons vicina a virlupbus villa, compeliBbal ; premcndoiumque su- « prriorum arte (qua* pcninM ara nirnis prw petit* mul- « lonim successibus croit) seae e&luliebal. » t Id. ibid. D. 12.)

commandement , ne les égalait pas de même dans l’art décommander 1 souffrit cette injure avec une modération qui fit bien voir qu’il n’était pas moins invincible à ces citoyens qu’à scs ennemis.

Minucius, en conséquence de l’égalité de pouvoir qu’on venait de mettre entre lui et Fabius, lui proposa de commander chacun leur jour ou même un plus long espace de temps. Fabius refusa ce parti , qui exposait toute formée au danger pendant le temps qu’elle serait commandée par Minucius; et il aima mieux partager les troupes, pour se mettre en état de conserver au moins la partie qui lui serait échue.

Ce que Fabius avait prévu arriva bientôt. Sou collègue, avide et impatient de combattre, avait donné léte baissée dans les embûches que lui avait dressées Annibal, et son armée allait êlre entièrement défaite. Le dictateur, sans perdre de temps en d’inutiles reproches a, o Marchons, dit-il à ses soldats, au a secours de Minucius, et arrachons aux eu— « nemis la victoire, et à nos citoyens l’aveu a de leur faute. » Il arriva fort à propos , et obligea Annibal de sonner la retraite Ce dernier, en se retirant, disait 1 a que cette « nuée , qui depuis longtemps paraissait sur • le haut des montagnes, avait enfin crevé a avec un grand Tracas, et causé un grand a orage. »

Un service ai important et placé dans une telle conjoncture ouvrit les yeux à Minucius, et lui fit reconiiailrc sa faute. Pour la réparer sans délai , il alla dans le moment même avec son armée à la tente de Fabius, et, l'appelant son père et son libérateur, lui déclara qu'il venait se remettre sous son obéissance, et qu’il cassait lui-mémo un décret dont il se trouvait plus chargé qu’houoré \ Les soldats,

1 « Salit tiitens baaitquaquam cum imperii jure arlem a imperandi equatam, cum loviclo à civibus hosiibus- « que animo ad exercitum rediii. » (Liv. lib. 2*2, n. 26

* « Aliud jurgaodk succensendique lernpus et il : nunc « signa exlra vallum pi offrie. Vicloriim bosti cilorquea- « mus. confes«ioncm erroris civibus. 0 [Id. ibid. n. 29.)

*« Annibalcm ex acle redeunlcin diiisse fer uni, lan- « dem cam nubem, que sedere injugis montiuin solila « sil. cum proct-lli imbrein dodlsse.» (Liv. lib. 22, n. 90.)

* « t'icbibcltum, quo, ont-raïus magts quàm houoralus a sum, primus antiquo abrogoque. j* ^Ibid.)

«frff. il 5 fi <%**.

de leur côlé , en firent autant , et ce ne furent plus de part et d'autre qu’emkrassemeuts et marques de reconnaissance la plus vive; et le reste de ce jour ’, qui avait pensé être si funeste a la république , se passa dans la joie et les divertissements.

Bataille de Cannes.

L'action la plus célèbre d'Annibal, et qui devait, ce semble, renverser pour toujours la puissance romaine, fut la bataille de Cannes V On avait nommé à Rome pour consuls L. Æmilius Paulus, et C. Térentius Varro. Ce dernier, d’une basse et vile naissance 3, par les grands biens que son père lui avait laissés, et par son adresse à gagner les bonnes grâces du peuple en se déclarant contre les grands , avait trouvé le moyen de parvenir au consulat, sans y porter d'autre mérite que celui d'une ambition démesurée et d'une estime de lui-méme sans bornes. Il cJi-ait hautement o que le moyen de perpétuer la guerre « était de mettre des Fabius à la tète des ar- « mées; que, pour lui, dès le premier jour « qu'il verrait l'ennemi, il saurait bien la « terminer, s Son collègue, qui savait que la témérité *, outre qu’elle est destituée de raison, avait toujours été jusque-là trés-malheureuse, pensait bien autrement. Fabius, le voyant près de partir pour la campagne, le confirma encore dans ccs sentiments, et lui répéta bien des fois que le seul moyeu de vaincre Annibal était de temporiser et de traîner ta guerre en longueur *. a Mais , lui dit-il, les

1 « Lslusqufi die», ex arimodùm iristl paulo aulé ac « propè exsecrabili, faelus. » (Liv. lib. 22, n. .10.)

* IJ. Ibid. □. 3b— 53

* On dit que son père était boucher.

k « Tcmeritatem, prxlcrquam quft.i stulta sit, Infell- « cem eiiain ad id locorum fuisse. » (Liv. lib. 22, n. 38 )

5 o fisc una salulls via, L. Poule : quam tlifficilern <i inrestamque cives sibi* magis quam bostes raclent. « I U ni cdIiii lui, quod boslium milites, volent : idem « Varro ronsul romanus, quod Annibal prrnus tmpera- « lor, eu pie t. Duobus ducibus unus résistas oporlct Kofi sistes autera , adversfo Tamara rumoresque bon inum « si saib Qrmus stetoris : si te neque lolirgx vana glotia, a noque tua falsa lufamfa moveril... Siue timidum pro

* Je crois qu'il but lire 1/6».

« citoyens, encore plus que les ennemis, tra- « vnilleront à vous rendre ce moyen impraa licable. Vos soldats en cela conspireront avec « ceux des Carthaginois. Varron et Annibal « penseront de même sur ce point. Il faut que « vous seul teniez tête et résistiez ces deux « chefs. Le moyeu de le faire , c’est de de- « meurcr ferme contre les bruits et les dis— « cours populaires, eide ne vous laisser ébran-

0 1er ni par la fausse gloire de voire collègue, « ni par la fausse honte dont on tâchera de r vous couvrir. Souffrez qu’au lieu d'homme r précaution né, circonspect, cl habile dans a le métier de la guerre , on vous fasse passer r pour un chef timide, lent, sans coimais- « sauce de l'art militaire. J'aime mieux vous « voir craint par un ennemi sage, que loué

1 par des citoyens imprudents. »

Chez les Romains • , en temps de guerre , on levait chaque année quatre légions, dont chacune était composée de quatre mille hommes de pied et ne trois cents cavaliers. Les alliés, c'est-à-dire les peuples voisins de Rome, fournissaient un pareil nombre de fantassins, avec le double et quelquefois le triple du cavalerie. Et pour l'ordinaire ou partageait ces troupes entre les deux consuls, qui faisaient la guerre séparément et en differents pays. Ici , comme l'affaire était décisive , les deux consuls marchèrent ensemble ; et le nombre des troupes, lant romaines que latines, fut doublé, et les légions augmentées chacune de mille hommes de pied et de cent cavaliers.

Le fort de l'armée d'Annibal était dans la cavalerie : c'est pourquoi L. l’aulus voulait éviter de combattre en rase campagne. D'ailleurs les Carthaginois manquaient absolu lient de vivres, et ne pouvaient pas encore subsister dix jours dans le pays, de sorte que les troupes espagnoles étaient près de se débander. Les armées furent quelques jours à se regarder. Enfin, après divers mouvements, Varron, malgré les remonl ram es de son collègue, engagea la bataille près du petit village

■ rauto, laritum pro consiileralo. imbellcm" pro perilo * lirlli vncenl. Slalo le sapii-ns hosll, melual, quam stulti « cives laudenl. » Liv. I. Zi, n. 3il. )

• I-ol] b. t. 3, p. Zù7.

*’ Imi.’f fis luit (i^ittlkv ici rudn m 6 t'fo, > Srsïi.

de Cannes. Le terrain était fort favorable aux Carthaginois; et Annibal , qui savait profiter de tout , avait rangé ses troupes de sorte que le vent vullume qui se lève dans un certain temps réglé , devait souiller directement contre le visage des Romains pendant le combat, et les inonder dépoussiéré. La bataille se donna. Je n'entreprends point d’en donner le détail. Le lecteur curieux peut en voir la description dans Polybe et dans Tite-I.ivc, surtout dans le premier, qui , étant lui-méme homme de guerre, a dû mieux réussir que l'autre à raconter toutes les circonstances d'une si mémorable action. La victoire fut longtemps disputée, et tourna enfin pleinement du c ôté des Carthaginois. Le consul L. Paulus fut blessé à mort, et plus de cinquante mille hommes demeurèrent sur la place, parmi lesquels était l'élite des officiers. Yarron , l'autre consul, se retira à Yenouse avec soixante et dix cavaliers seulement.

Maharbal , l'un des généraux carthaginois, voulait que , sans perdre de temps , l’on marchât droit è Rome, promettant à Annibal de le faire souper è cinq jours de là dans ,1e Capitole. Et , sur te que celui-ci répliqua qu'il fallait prendre du temps pour délibérer sur cette proposition : a Je vois bien*, dit Malt harbat.quclcsdicux n'ont pasdonnéau même « homme tous les talents à la fois. Yous savez « vaincre, Annibal, mais vous ne savez pas » profiler de la victoire, a En effet , plusieurs croient que ce délai sauva Rome et l'empire.

Il est aisé de comprendre quelle fut la consternation à Rome 1 quand cette funeste nouvelle s'y fut répandue. Cependant on n’y perdit point courage. Après avoir imploré le secours des dieux par des prières publiques et par des sacrifices, les magistrats, rassurés par les sages conseils et par la ferme contenance de Fabius, donnèrent ordre à tout, et pourvurent à la sûreté de la ville. On leva

1 (Test un vent qui venait du midi, vers lequel le* Romains liaient tourné».

* « Tùm Maharbal : Mon omnia nimirùm eidem dü a dedére. Vincere sel», Annibal, vicloriA ull nesci». a (Liv. lib. n, n. 51.)

« Mora cjus dici salis crcdiiur saluti fuisse urbi atque « imperio. a (Id. ibid.)

* Id. ibid. n. 51-41-

sur-le-champ quatre légions et mille cavaliers, en accordant dispense d’âge à plusieurs qui n'avaient pas dix-sept ans. Les alliés firent aussi denouvelles levées. Dix officiers romains, qu’Annibal avait laissé sortir sur leur parole , arrivèrent à Rome pour demander qu’on rachetât les prisonniers. Quelque besoin qu’eût la république de soldats, elle refusa constamment de racheter ceux-ci , pour ne point donner d'atteinte à la discipline romaine, qui punissait sans pitié quiconque se rendait volontairement à l’ennemi ; et elle aima [mieux armer des esclaves qu'elle achela des particuliers jusqu’au nombre de huit mille, et des prisonniers qui étaient arrêtés pour dettes ou pour crimes, qui montèrent jusqu’à six mille ; l'honnête, dit l'historien, cédant à l'utile ' dans r es tristes conjonctures.

A Rome . le zèle des particuliers cl l'amour du bien public éclatèrent alors d'une manière merveilleuse. Il n’en fut pas ainsi des alliés. Les défaites précédentes n'avaient pu ébranler leur fidélité; mais ce dernierj coup, qui selon eux devait abattre l'empire , les renversa, et plusieurs se rangèrent du côté du vainqueur. Cependant ni la perte de tant de troupes, ni la défection de tant d'alliés, ne purent porter le peuple romain à entendre parler d’accommodement. Loin de perdre courage, jamais il ne fil paraître tant de grandeur d’âme * : et, lorsque le consul, après une si grande défaite, dont il avait été la principale cause , revint à Rome , tous les rorps de l'Etal allèrent au-devant de lui , et lui rendirent grâces de ce qu’il n'avait point désespéré de la république; au lieu qu'à Carthage, après une telle disgrâce , il n'y avait point de supplice auquel un général n'eût dû s'attendre.

Capoue fut une des villes alliées qui se rendirent à Annibal. Mais le séjour qu’y firent ses troupes pendant les quartiers d’hiver leur

1 o Ad uUimum propè dcsper.Ue relpublir* aunlium, u quuni bonesta ulillbiu cedunl, descendit, a (Llv. lib. 83, n. 11.)

* « Adeô magno animo clvitas fuit, ul consuli ex lantA a éludé , cujus ipse causa inuiima fuisse! , redeuntl , et « obtiàm ilum fréquenter ab omnibus ordlnibus sil, et « gruiix uct* quôd de republicA non desperAssel : coi. a si Caithaginiensium duclor fuisse! , nibil recusamium < supplicii foret, a (ld. lib. 22, o. 61. )

<*ef» i»37 <$*«»

devint bien funeste. Ce courage mâle que nuis maux , nulle* fatigues n'avaient pu vaincre, fut entièrement énervé par les délices de 1 Capoue, où les soldats se plongèrent avec d’autant plus d'avidité, qu'ils y étaient moins accoutumés. Cette faute d'Annibal, selon les connaisseurs , fut plus grande que celle qu’il avait commise en ne marc hant pas droit contre Rome après la bataille de Cannes; car ce délai pouvait paraître n’avoir que différé la victoire, au lieu que cette dernière faute le mit absolument hors d’état de vaincre. Ainsi Capoue fut pour Annibal ce que Cannes avait été pour les Romains.

Scipion, élu général, rétablit les affaires en Espagne.

La mort des deux Scipions , père et oncle de celui dont nous entreprenons de parier, paraissait devoir ruiner entièrement les affaires des Romains eu Espagne, qui jusque-là avaient eu un heureux succès. Ou ne peut dire si celle mort causa un plus grand deuil à Rome qu’en Espagne. Car entiu la défaite des deux armées, la perte presque assurée d’une province si considérable , la vue des maux publics, entraient pour quelque chose dans la douleur des citoyens : mais les Espagnes ne regrettaient et ne pleuraient que leurs chefs *, surtout Cn. Scipion, qui les avait gouvernées longtemps, et leur avait fait le premier connnitre et goûter les doux fruits de la justice, du désintéressement et de la modération romaine.

Les larmes coulèrent de nouveau à Rome *

1 « Quos nulla malt vlcerat ris. perdidere nitnia bona » ae voiuptales immodicæ : et cô impensiùs, quô avidiùs « ex losolenlià io ea» se merseranl... Majusque id pec- « catura duels apud periios a rit um mllitarium ha lui uni • est. quam quùd non ex cannensi acie prolinùs ad ur- « bem lomanam duiissei. Ilia enim cunclatio dislulisse « modô virloriam >ideri potuit; bic error vires ademisse « ad vincendurn. » jLiv. lib. 23, n. 18.)

« Ctpuam Annibali Cannas fuisse. » (Id. ibid. n. 45.)

* a Hispani* ipsos lugebant desiderabantque duces :

« Cnæum (amen magis, quô diuliùs præfuerat eis, prioru que ei favorem occupaveral, et specimen jusiiliæ icm- « peramlsque romans primus dederau » (Id. lib. 25» n. 38.)

> Id. lib. 26, n. 18 et 19.

quand il s’agit de donner un successeur à ces deux grands hommes. Personne n’osait se présenter pour demander leur place , tant les affaires de cette ‘province paraissaient désespérées; et le morne silence qui régnnit dans toute l’assemblée (U encore regretter cl sentir davantage la perte qu'on avait faite. Dans celle consternation universelle , P. Cornélius Scipion, âgé seulement de vingt-quatre ans, fils de Publius , qui venait d’être tué, se lève, et, paraissant dans un lieu éminent, s’offre pour aller commander en Espagne si le peuple agrée son service. Cette offre si courageuse rend la vie et la joie à l’assemblée; et tous, sans exception, le nomment d’une voix commune pour général. Mais , lorsque celte première chaleur se fut un peu ralentie, le peuple, faisant réflexion à l’âge de Scipion, commença à se repentir de ce qu’il avait fait. Quelques-uns tiraient même un mauvais présage de son nom et de sa famille, lorsqu'ils considéraient qu’on l’envoyait dans une province où il lui faudrait combattre entre les tombeaux de son père et de son oncle. Scipion , s’étant aperçu de ce refroidissement , fit un discours si plein de confiance, et parla avec tant de sagesse et de son âge, et de l'honneur ! qu’on lui avait fait, et de la guerre qu'il entreprenait, qu’il dissipa tout à fait les a armes du peuple , et ralluma celte ardeur qui.f avait porté a lui donner le commandement. Le même Scipion , quelques années auparavant, ayant demandé l'édilitêavaut le temps marqué par les lois, et les tribuns par celle raison s'opposant à sa demande : u Si le peuple, dil- « il, juge à propos de me nommer édile a mon âge est compétent. «

L’arrivée de Scipion en Espagne rendit le courage aux troupes. Elles reconnaissaient * avec jote sur son visage les traits et la ressemblance de son père et de son oncle; et dans le premier discours qu'il leur fil il dit qu’il espérait que bientôt elles reconnaîtraient aussi

i « Si me, inquil, otnnes Qitirlles edilem facere volunt, ■ «atU annorum habeo. (Liv. tib. 25. n.2 )

» « Brevi foi i.ua, ut quemadiuoUiuu aune uoscitalis la * me palris palruiquc iiui .btudlueia IC II \ u i dtque, et . liaeamenta corporis, it . iDgcQii, fidel, vinulioque, « esemplum exprotaui ad cUigicm vobù reddam. » (Id, Ub. 26, a. 3.)

en lui le meme esprit , le même courage , el la même droiture.

Ses promesses ne furent pas vaines. I.a première entreprise qu’il forma fut le siège de Cnrlhngéne, ville en même temps la plus riche el la plus forte de toute l'E«pagne. C'élait là la place d’armes des ennemis , leur arsenal. leur magasin, leur trésor, et le lieu de sûreté où ils tenaient tout ce qui était nécessaire pour la subsistance de leurs armées, sans compter que tous les otages des princes et des peuples y étaient renfermés. Ainsi, la prise de celte unique ville devait le rendre maître , en quelque sorte, de toute l’Espagne. Celle eipédilion si importante, si difficile, el jugée jusqu'alors impossible, ne lui coûta qu’un jour Le butin fut immense; en sorte que, dans la prise de cette ville, Cartliagène même fut regardée comme la moindre partie* du gain qu'on y fil. Scipion commença par remercier les dieuv. non-seulement de l'avoir rendu maître en une seule journée de la plus opulente de toutes les villes du pays, mais d'y avoir auparavant rassemblé les forces el les richesses de presque toute l'Afrique el de toute l'Espagne. Puis il marqua sa reconnaissance aux troupes, qu'il combla de louanges, de récompenses el de marques d'honneur , chacun selon son état et selon son mérite.

Afors, ayant fait venir les otages’, Il leur parla avec bonté, el les rassura en leur représentant « qu'ils étaient tombés entre les mains « du peuple romain , qui aimait mieux ga- « grrer les cœurs par des bienfaits que de les « assujettir par la crainte, et s'attacher les « peuples étrangers par la qualité honorable o d’amis et d'alliés que de les réduire à la « triste et honteuse condition d'esclave. »

Ce fut en celte occasion qu'une dame respectable par son âge et par sa naissance, femme de Mandonius, frère d’indibilis, roi des llergètes , vint se jeter aux pieds de Sci-

1 a Ui minimum omnium, inter tanlas opes belli captas, o Carlhago ipsa fueril. » i.LIv. 1. 26, n. 47.)

1 « Scfpio, vocatis obsiiibus, uni versos bonum anla mum habrre Jussll : venisse eos in popull romani po- « testaient . qui beneflrio quam metu obligarc homines « malit ; cilerasque genies 6tle ac societale junrtos ha- • beie, quam IrisU subjectas servitio. » Id. Iib. 26, n 49 )

pion avec plusieurs jeunes princesses , filles d’Indibilis, et d'autres de même qualité, pour le prier d’ordonner è ses gardes d'en prendre un soin particulier. Scipion, qui ne comprit pas d'abord sa pensée, répondit que rien ne leur manquerait. Alors celle dame, reprenant la parole : s Ce n’est pas là ', dit-elle, ce o qui nous occupe; car, dans l’état où la for- « tune nous a réduites, de quoi ne devons- « nous pas nous contenter? Une autre inquié- » tuile me Irouble el m'alarme quand je « considère la jeunesse et la beauté de ces « captives; car, pour moi, mon âge me met

0 hors de danger el de crainte. » Et elle lui munira en même temps ces jeunes princesses, qui toules la respedaient comme leur mère.

1 Ma gloire’ et celle du peuple romain , ré- « pliqua Scipion, m'engageraient à faire rosir pecter parmi nous ce qui doit êlre respecté « en quelque lieu du monde que ce soit. Mais o vous me fournisse! un nouveau mol if d’y s veiller encore avec plus de soin , par l'ata (enlion vertuc.sc, que je remarque en vous, « à ne penser qu'à la conservation de voire > honneur au milieu de tant d’autres suje.s « de crainte. » Après cet enlrelicn , il les confia à un officier d'une sagesse reconnue, et lui ordonna d’avoir pour elles les mêmes égards que si elles appartenaient è des amis ou à des alliés des Romains.

Après cela , on lui amena une princesse d'une rare beauté. Elle était fiancée avec Allucius, prince des Ccltibériens. Il fit aussitût venir ses parents, avec celui qui lui était destiné pour époux. Il marqua à ce dernier que son épouse avait èlé dans sa maison comme elle aurait pu être dans celle de son père 3. a J'en ai usé ainsi, ajouta-t-il, pour

1 . llaud mnfini i-ta raclmus. Induit : qald enim buic « forums non sali. eM ï Alla me cura, artatem barum a Inluentrm (mm ipsa jam extra perlralum injuria; mu* « liebris sum) stimulât. » (Llv. Hb. 26. n. 49 )

* « Tum Scipio : Mes populique romani discipline « causé farerem, Inquit, ne quid, quod sanctum usquam « esset, apud nos violaretur. Nunc. ui id curem impeno siùs, vestra quoque vit lus dignitasque facit, que ne in a malis quidem oblite decorls matronalls esils. » (Id. Ibid.)

• « Fuit sponsa tua apud me eodem, quà apud soceros n lues parentesque suo5, verccundii. Servata libi est, ut o inviolalum et dignum me teque dan tlbi donum pos-

« être en étal de vous faire an présent digne / a de vous et de moi. Je ne vous demande « d nuire marque de rec onnaissance, sinon

* que vous deveniez ami du peuple romain.

« Si vous me croyez homme de bien, tel « qu’ont été parmi ces nations mon père et « mon onde, sachez qu’il y en a beaucoup u d’autres dans Rome qui nous ressemblent ;

« et qu'il n’y a point de peuple aujourd’hui a sur la terre dont vous deviez rec hercher a avec plus de soin l'amitié pour vous et pour « les vôtres, ni dont vous deviez plus redouter a l’inimitié. » Comme les parents de la Bile pressaient Scipion d’accepter la somme considérable qu’ils avaient apportée pour la racheter , ayant Tait mettre à ses pieds tout cet or et cet argent: « J'ajoute, dit-il en s'adresse saut à Allucius, cette somme à la dot que « vous devez recevoir de votre beau-père; » et il l’obligea de l’emporter. Ce prince ne fut pas plus tôt de retour dans son pays, qu’il publia partout les grandes qualités de Sc ipion, en disant ce qu’il était venu dans l’Espagne o un jeune homme semblable aux dieux1, qui a se soumettait tout par la force de ses ar- « mes , et encore plus par sa bordé et par ses « bienfaits. » Peu de temps après, ayant fait des levées parmi ses vassaux, il revint le trouver avec quinze cents cavaliers.

Scipion, après avoir employé l’hiver à se concilier l’esprit des peuples, partie en leur faisant des présents, partie en leur renvoyant les otages et les prisonniers, se mit en campagne dès que la saison le permit. Les deux princes dont nous avons parlé, I nüibilis et Mandolius, vinrent à sa rencontre avec leurs troupes;et, l’assurant que jusque-là leur corps seul était demeuré parmi les ennemis *, mais que leur coeur avait été où ils savaient que la

« sel. liane mercedem unam pro eo munerc peciscor : a amicus populo romaao sis. El, fi me vtrum bonum « «redis esse , qualrs palrrm patruumquo nn-unj j.im « anle h* Rentra norant, scias raulioa noslrt slniiles in « civiiale romane esso : ncc uilum in lerria poptilum « bociië «llcl posse, quant minus libl hultem luisquc esse

• relis, aul amirum malis. a ;Liv. 1.26, n. 50.)

1 « Venisse dits sindilimum juvenem, vincenlem omnia,

« cum ariBis, tum benignilate ae beneliciis. » (tel. ibid.)

r a llaque corpus duntaxal suum ad Id lempus apud « eos (Carlhaginlenscs fuisse : animutn jamprldem ibi « esse, ubi jus ac lu crederel colt, a (ld. lib. 21, n. 17 ;

vertu et la justice étaient en honneur, ils se rendirent à lui, et se mirent sous sa protection. On fit ensuite venir devant eux leurs femmes et leurs enfants; et la joie.de part et d’autre, étouffant la voix et les paroles, ne s’expliqua longtemps que par les pleurs cl les embrassements.

A-drubal , effrayé des succès rapides de l’armée romaine , crut que l’unique moyen de les arrêter était de donner une bataille. C’est ce que demandait Scipion, et à quoi il s’était biett préparé. Elle se donna en effet. Les Carthaginois furent vaincus ,et laissèrent sur la place plus de huit mille hommes. Asdrubal prit sa roule vers les Pyrénées, d’ou il partit ensuite pour aller joindre en Italie son frère Annibal. Ce fut après cette victoire de Scipion, que les peuples1, charmés de sa valeur et de sa modération, voulurenl lui donner le nom de roi. Scipion leur représenta que ce nom, si estimé partout ailleurs, était délesté chez les Romains : que, pour lui , il se contentait d’avoir les inclinations royales; que s’ils les regardaient eonrme ce qu’il y a de plus capable de faire honneur à l’homme , qu’ils se contentassent de les lui attribuer en secret sans lui en donner le nom. Ces peuples, quoique barbares, sentirent quelle grandeur d’àine il y avait à mépriser une qualité qui faisait l’objet de l’admiratiou et de l’envie du reste des mortels.

Scipion, deux ans après5, envoya son frère à Rome pour y porter la nouvelle de la conquête des Esp gués. .Mars il portait ses vues bien plus loin, et ne regardait cette conquête que comme un prélude et une préparation à celle de toute l’Afrique.

La valeur n’était pas la seule qualité de Scipiou3.]! avait une merveilleuse dextérité à manier les esprits et à les amener à son but par la voie de l’insinuation, comme il le fit voir dans la célèbre entrevue qu’il eut avec Syphax, roi de Numidie, où se trouva Asdrubal qui avoua que, quelque idée qu'il eût des vertus militaires de Scipion, il lui avait encore paru plus grand et plus admirable dans cette conférence.

' Liv. Itb. 27. n. 19.— • !U. lib. 28, d. S.— > Ibid. o. 18.

1 Cel Asdrubal a'èlul pus le frere d ApuüjjI.

Scipion retourne à Rome, est nommé consul, ei se prépare à la conquête de l’Afrique.

I e bruit des victoires et des grandes vertus de Scipion l’avait devancé à Rome \ cl y avait disposé tous les esprits en sa faveur. Dés qu'il y fut arrivé, on le nomma consul d’un consentement général, et on lui donna pour département la province de Sicile. C’était un acheminement certain pour passer en Afrique , et il ne dissimulait pas que c'était lé sa vue et son dessein.

Fabius M, -minus, soit circonspection excessive.qui approchait assez de son caractère, soit jalousie secrète , employa lout son crédit et toute son éloquence dans le sénat pour le Iraverser.et allégua contre lui plusieurs raisons très-fortes en apparence. Scipion les réfuta toutes ; et, ayant fini celte dispute en déclarant qu’il s'en liemlrait à l'avis du séunt . il fut arrêté qu'il aurait pour province la Sicile avec permission de passer en Afrique s'il le jugeait utile au bien delà république.

II ne perdit point de temps, et partit aussité! pour la Sicile, 11c quittant point de vue le dessein qu’il avait de porter la guerre chez les ennemis *. Lélius élail passé en Afrique avec quelques troupes. I.e bruit se répandit que c’était Scipion lui-méme qui y était arrivé avec -on armée, Carthage trembla, et se crut perdue. Elle fui bientôt détrompée; mais elle ne laissa pas de dépêcher des courriers vers !c> générai!» qu'elle avait en Italie, avec ordre dé faire tous leur- elîorls pour obliger Scipion d'y revenir. Mnsinissa , qui avait embrassé le parti des Romains, et qui était fort puissant en Afrique , le pressait vivement d'y passer, et lui faisait faire des reproches de ce qu’il frustrait si longtemps l'attente des alliés. Scipion n'avait pas besoin d’étre animé par de telles remontrances. Il Iravaillail sans relâche au» préparatifs de In guerre, et hâtait son départ avec toute la vivacité possible.

Cependant les ennemis de Scipion 3 avaient

> Llv. Mb. 28, n. 38- 1«.

* « Nihil parvuin, si» il f.srthaginis Jam cxcidiu agitab.il « anima. » (Id. lib. 21), n. 1.)

» Id. ibld. n. 19-23.

fait courir le bruit à Rome , qu'il passait le temps à Syracuse dans la bonne chère et dans les plaisirs; que la garnison de la ville, à son e»emp!e , était plongée dans In débaurhe , et que la licence et le désordre régnaient dans toute l'armée. Fabius, ajoutant foi à ces bruits, se porla aux dernières violences contre Scipion, et fut d'avis qu'on le rappelât sur-leclinmp. Le sénat , plus sage et plus modéré, voulut , avant toutes choses , être éclairci de la vérité. Il nomma des commissaires, qui, s'étant transportés sur les lieu» , trouvèrent tout dans un merveilleux ordre : les troupes parfnitvmentdisciplinèes,les magasins fournis de vivres, les arsenal» remplis d'armes et d'habits, les galères bien équipées et prêtes à mettre à la voile. Ce spectacle les remplit île joie et d'admiration, lis conçurent que, si Carthage pouvait être vaincue, ce devait être par un tel chef et une telle armée; et ils pressèrent Scipion , au nom du sénat , de qui ils avaient reçu cet ordre, de bâter son départ et de remplir au plus tôt l'attente et les vmus du public.

Il partit doue. I.a Sicile accourut en foule pour être témoin de son départ '. Scipion, déjà si célèbre par ses victoires , et destiné dans l'esprit des peuples ai» plus grands événements, atlirait les yeux et l’attention de tout le monde. On admirait surtout la hardiesse du dessein dont lui seul était auleur , cl qui n’était venu dans l'esprit à aucun des autres chefs, d'arracher Annibal de l'Italie en allant attaquer Carthage . et de transporter et finir la guerre en Afrique même. Scipion , après avoir fait du liant de la poupe des prières et des libations aux dieux, s'avança en pleine mer, suivi des cris de joie , des vœux et des bénédictions de lout le peuple.

La navigation fui courte et heureuse*. Dès que Scipion aperçut les bords de l'Afrique , levant les yeux et les mains vers le ciel il pria les dieux de favoriser son entreprise. Le bruit de son débarquement jeta l'alarme sur toute la côte, et dans Carthage môme.

Scipion, après avoir ravagé tout le plat pays , se rendit maître d'une ville d’Afrique

1 Llv. lib. 29. n. 26-27.

' Id. Ibid. a. 28.

assez opulente, où il fit huit mille prisonsounicrs. Mais ce qui lui donna plus de joie fut l'arrivée de Masinissa, prince fort brave, qui lui amena un corps de cavalerie considérable.

Les Carthaginois avaient mandé promptement Asdrubal, qui leva une armée de plus de treille mille hommes1. Mais leur grande ressource était dans Syphax, qui arriva ellcclivement bientôt après avec cinquante mille hommes de pied et dix mille chevaux. Son arrivée obligea Scipion d'interrompre le siège d’Ulique, ville maritime, qu'il avait commencé d'attaquer.

Quand l’hiver fut passé J, Scipion reprit le siège. Asdrubal était campé assez près de lui , et Syphax n'en était pas fort éloigné. Celui-ci proposa quelques condilions de paix, dont la principale était que les Romains sortiraient d'Afrique, elqu'Annibal abandonnerait l’Italie. ltien n'était plus contraire aux vues cl aux desseins de Scipion : mais il feignit de ne pas s'éloigner des propositions qu'on lui faisait , et traîna exprès la négociation en longueur, faisant naître tous les jours quelque nouvelle difficulté. Dans les différentes entrevues qui se firent de part et d'autre, il avait fait déguiser en valets quelques officiers de mérite, avec ordre, lorsqu’ils seraient chez les ennemis , d’examiner, avec soin, tous les dehors des deux camps, leur étendue, la distancequ'il y availentre l'un et l'autre, et la matière dont étaient fabriquées les baraques des soldats; outre cela, la discipline qui s’y observait, et l’ordre de la garde pendant le jour cl des \ cilles pendant la nuit. Lorsqu’il fut in— struildetout ce qu'il voulait savoir, il rompit la trêve, sous prétexte que son conseil ne voulait la paix qu'avec Syphax. El , pour ôter tout soupçon aux ennemis , il fit mine de vouloir attaquer Clique du côté de la mer. Quand il jugea qu'il était temps d’exécuter l'entreprise , il chargea Lélius et Masinissa d'aller brûler le camp de Syphax , pendant que luimême irait mettre le feu A celui d’ Asdrubal. Ils partirent A l'entrée de la nuit avec des feux. Les mesures que Scipion avait prises

■ Liv. lib. 29. n. 33.

> Id. lib. 30, a. 3-17.

étaient si justes, que son dessein réussit au delà de ce qu'il pouvait espérer. Le fer ou le feu détruisit les deux puissantes armées des ennemis ; et de plus de cinquante mille hommes dont elles étaient composée- A peine s'en sauva-t-il trois mille. Ceux qui voulurent passer d’un camp dans l’autre, s'imaginant être les seuls qu'on eût surpris, tombèrent dans une embuscade qu'il avait disposée au milieu de l'espace qui séparait les deux camps. Le butin fut immense. Plusieurs villes aussitôt se rendirent A lui volonlairement. Une seconde victoire, remportée sur les mêmes chefs et sur la nouvelle armée qu'on avait mise sur pied avec grand’peine , rendit Scipion maître absolu de la campagne. Lélius cl Masinissa poursuivirent Syphax, qui fut fait prisonnier dans un combat; après quoi, ils assiégèrent et prirent la capitale de son royaume. Ce fut pour lors qu’arriva la fameuse histoire do Soplionisbe. Syphax fut mené A Rome. Dès qu'on y eut appris la nouvelle d’un succès si complet, le peuple se répandit aussitôt dans tous les temples pour en rendre grAccs aux dieux.

Annibal reçut en même temps des ordres du Carthage1, qui l’obligeaient de partir surle-champ. La face des afiuires était bien changée en Italie. Il y avait reçu plusieurs échecs qui l'avaient extrêmement affaibli. Il avait eu la douleur de voir prendre presque A ses yeux Capoue par les Romains, sans que sa marche vers Rome eût pu les arracher de ce siège. Il s'en approcha inutilement , cl celle parole alors lui échappa >, << que les dieux lui ôlaien t « tantôt la pensée, lantôr le pouvoir de prena dre Rome. » Ce qui lui Ut plus de peine fut d'apprendre que, dans le temps même qu’il était aux portes de la ville , il était parti uue recrue pour l'Espagne. Mais ce qui acheva de le déconcerter fut la défaite entière de l'armée d’Asdrubal son frère , qu'il n'apprit que par la lète de ce général, qui fut jetée dans sou camp. 11 lut donc forcé de se.rctirer dans les extrémités de l'Italie. C'est IA qu’il reçut les ordres de Carthage , qu'il ne put enten-

• Liv. lib. 30. a. 10.

* « Audita vox Annibalis fertur, Poliundæ sJbi orbU « Roms rnodô mentent non diri, modo forluD«m. » (Id. lib. 20, n. 11.)

dre «ans pousser dc9 soupirs el sans presque verser des larmes, frémissant 1 de colère de se voir ainsi forcé d'abandonner ss proie. Jamais exilé ne témoigna plus de regrel en quittant son pays natal , qu'Annibal en sortant d une terre ennemie. Il tourna souvent les yeux vers les côles de l'Italie, accusant les dii ux et les hommes de son malheur , et prononçant contre Ini-mème mille exécrations, deeequ au sortir de la bataille de Cannes il n’avait pas conduit à Home ses soldats encore tout fumants du sang des llomnins.

Quand il fut arrivé en Afrique, il proposa à Seipion une entrevue *. Ou convint du temps et du lieu. Ces deux capiton es, nonseulement les plus illustres de leur temps, mais dignes d'être mis en parallèle avec ce qu'il y avait jamais eu de plus grands princes el de plus fameux généraux , demeurèrent quelque temps en silence, comme étonnés à la vue l'un de l'autre, et occupés d une mutuelle admiration. Enfin Annibai prit le premier la i»a— rôle, et, après avoir loi. ■ Seipion d'une manière fine et délie de, il lui fit une vive peinture des désordres de la guerre et des maux qu’elle avait causés tant aux victorieux qu'ouï vaincus. Il l'exhortait à ne pas se laisser éblouir par l’éclat de ses victoires; que, quelque heureux qu'il eût été jusque- là, il devait appréhender l'inconstance de la fortune; que, sans en chercher bien loin des exemples, il en était, lui-mème qui lui parlait, une preuve éclatante; que Seipion était alors ce qu'Annibal avait été è Trasiméne et a Cannes; qu'il profitât de l’occasion mieux qu'il n'avail fail lui-même, en misant la paix dans un temps où il était le maître des conditions. Il finit en déclarant que les Carthaginois voulaient bien céder aux Humains la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne et toutes les Iles qui sont entre l’Alrique et l'Italie ; qu'il fallait bien se résou-

1 • Frendeni. gemensque, ac vil lacrjml» lemperans, a dkilur legaioium verba audisse... Rarô quemquain « aliurn, palliait) exsilii causé relinqueniem. inagit mœ- « sium abis.se frrunl, quam Anmbalrm bosliuin terré « escedculem. Respexitse sæpè Ihli* littora, deos ho- « minesque accutanlem, in se quoque ac suum ipslus a ca pu i ex'pcralum, quùd non cruenlum ab cmnensl « Victoria mllilem Romain duxiuei. » { Liv. i. 30, n. 20.)

» ld. ibid. n. 29, 30.

dre, puisque les dieux en ordonnaient ainsi , à se renfermer dans les bords de l’Afrique , tandis qu'ils verraient les Romains maîtres sur mer el sur terre de tant de royaumes étrangers.

Seipion répondit en moins de paroles, mais non avec moins de dignité1. Il reprocha aux Carthaginois la perfidie avec laquelle ils venaient de piller quelques galères romaines avant que la trêve fût expirée, il rejeta sur eux seuls et sur leur injustice tous les maux des deux guerres. Après avoir remercié Annibai des conseils qu’il lui donnait sur l’incertitude des événements humains, il finit en l’avertissant de se préparer au combat, s’il n'aimait mieux accepter les conditions qu'il avait déjà proposées, auxquelles neanmoins on en njoulcrail encore quelques-unes pour punition d'avoir rompu la (rêve.

Chacun des généraux exhorta donc ces troupes*. Annibai rapportait toutes les victoires qu’il avait remportées sur les Romains, tous les chefs qu'il avait tués, toutes les armées qu'il avait taillées en pièces. Seipion représentait aux siens la conquête des Espngnes, les succès qu'il avait eus dans l’Afrique, el l'aveu que les ennemis faisaient de leur faiblesse en venant demander la paix ; et il disait tout cela d'un air el d’un tou de vainqueur '. Jamais motifs de bien combattre ne furet plus puissants. Ce jour allait mettre le comble à lu gloire de l'un ou de l’autre des chefs , et décider qui, de Rome ou de Carthage * , donnerait la loi aux nations.

Je n'enlreprends point de décrire l'ordre de la bataille, ni la valeur des deux armées1. Il est aisé d imaginer que deux capitaines si expérimentés n'oublièrent rien de ce qui devait contribuer au gain de la bataille. Les Carthaginois, après un combat fort opiniâtre, furent enfin obligés de prendre la fuite, laissant vingt mille des leur sur le champ de ba-

* Liv. lib. 30, n. 31.

* ld. Ibid. n. 32.

* « Ccbus hæc corpore, vulluquc lu txto, ut vlclxst « jam crederes. dicebal. » (ld. Ibid. 1

* « Rom* an Carthago jura grnlibus dirent, ante cra- « Minam oociem acituros. » (Ibid.)

* Ibid. n. 34, 35.

Page 1