‹ Œuvres complètes de Rollin avec notes et éclaircissements sur les sciences, les arts, l'industrie et le commerce des anciensChapitre 181 sur 298 · IÎ4S · texte numérisé non relu

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taille , et les Romains firent un pareil nombre de prisonniers. Annihal se sauva pendant le tumulte; et, étant rentré dans Carthage après trente six ans d'absence, il avoua qu'il était vaincu sans ressource, et que Carthage n'avait plus d'autre parti à prendre que de demander la paii è quelques conditions que ce fût. Scipion lui donna de grands éloges, et assura qu'Aunibal s’était surpassé lui-même dans cette journée, quoique le succès n’eOt pas répondu è son courage.

Pour lui, il sut bien profiter de sa victoire et de la consternation des ennemis1, il ordonna è un de ses lieutenants de mener sou armée deterre à Carthage, pendant que lui-méme allait conduire la flotte jusqu'au pied de ses murailles. Il n'en était pas éloigné, lorsqu’il rencontra un vaisseau couvert de bandelettes et de branches d’olivier. Il portait dix ambassadeurs des plus considérables de Carthage, qui venaient implorer sa clémence. Il les renvoya sans réponse , avec ordre de le venir trouver è Tunis, où il devait s’arrêter. Les députés de Carthage vinrent au nombre de trente trouver Scipion au lieu marqué, et lui demandèrent la paix en des termes très-soumis. Il assembla son conseil. La plupart étaient assez d'avis qu'il rasât Carthage, et qu’il traitât ses habitants avec la dernière sévérité. Mais la vue du temps que durerait le siège d’une ville si bien fortifiée , et la crainte qu’avait Scipion qu'on ne lui envoyât un successeur pendant qu’il serait occupé à ce siège, le firent pencher vers la douceur. Il leur accorda une trêve, pour leur laisser le temps d’envoyer à Rome.

Les députés y élanl arrivés’, étayant exposé le sujet de leur voyage, le sénat et le peuple donnèrent un plein pouvoir à Scipion. et lui permirent de ramener son armée après la conclusion du traité. La paix fut donc conclue. Les Carthaginois remirent à Scipion plus de cinq cents vaisseaux, qu'il fit brûler â la vue de Carthage , spectacle bien triste pour les habitants de cette malheureuse ville! Il fit trancher la tétc aux alliés du nom latin , et

I Ltv. lib 30, n. 36-38.

> Id. ibid. a. *0-43.

pendre les ciloyens romains qui lui furent rendus comme transfuges.

Ainsi fut terminée la seconde guerre punique1, après avoir duré dix-sept ans. Scipion retourna è Rome à travers une multitude infinie de peuples que la curiosité attirait sur son passage On lui décerna le triomphe le plus magnifique qu’on eût encore vu II n'y manqua que la' présence du roi Sypliax , qui était mort à Tivoli quelques jours auparavant. Le surnom d Africain lui fut donné ; on ne sait si ce fui par l’armée, ou par le peuple, ou par ses amis et ceux de sa famille. Quoi qu’il en soit, il est le premier â qui l'honneur de prendre le nom d'une nation vaincue ail été accordé.

Guerre contre Philippe, rot de Macédoine.

Cette guerre commença immédiatement après que celle de Carthage eut été terminée, et elle ne dura que l'espace de quatre ans. La seconde guerre punique fut l'occasion et la cause de celle-ci. Philippe, selon la coutume des princes politiques qui règlent leur conduite sur leurs intérêts, et qui . dans leurs entreprises consultent moins l’équité que l’utilité , voyant aux mains deux peuples aussi puissants ’ qu'étaient les Carlhngiuoi- et les Romains, avait attendu pour se déclarer que la fortune elle-même se déchirât , bien résolu de sc ranger du côté du plus fort. Il élait d'autant plus intéressé dans cette guerre , que l'Italie se trouvait assez près de ses Etats, qui n'en étaient séparés que par la mer d'Ionie. Trois victoires considérables, remportées de suite par Aiinib.il , lui firent juger que la guerre se terminerait à sou avantage, et le déterminèrent à embrasser le parti de ce dernier ’. Il lui envoya donc des ambassadeurs.

< Liv. lib. 30, n. 46.

* « In banc dimiraiionem duorum opulenlissimnrotn « In terri* populorum omnes rege* genteique animo* « inlenderanl : inter quoi Philippus, Mar edonuni rex... « II, ulrlus popull mallet victoriarn esse, incerlis ad hue n viribu». fluclualus animo Tuerai, l'oicaquam lerlia a Jam pugna, lertia Victoria cum Pœnis eral, ad fortuit nam inrllnavit, legalosque and Annibaiem raiiil. » « tld. lib. 23. n. 33.)

» Ld. ibld. 23, n. 33, 34 et 38, 39.

Le bonheur des Romains voulut qu'à leur retour ils fussent surpris chargés des lettres d'Annibal pour Philippe , et conduits à Rome. C’était peu de temps après qu’on y avait appris la sanglante défaite de Cannes. Le sénat comprit quel surcroît de danger ce serait que la guerre de Macédoine ajoutée à celle de Carthage Cependant, loin de succomber à une telle crainte , les Romains ne songèrent qu'aux moyens de porter la guerre en Macédoine , pour empêcher Philippe de passer en Italie. La prise; des ambassadeurs leur en donna le temps. Il fallut que Philippe en envoyât de seconds , qui lui rapportèrent enfin le traité qu’ils avaient conclu avec Annibal. Polybe nous l’a conservé en entier il mérite d'èlre lu. Il y est fait mention de tous les dieux de fuir et de l’autre parti , sous les yeux desquels se faisait ce traité ; et il y est marqué expressément que c’était du secours des dieux qu’ Annibal attendait l’heureux succès de la guerre.

Les Romains ne manquèrent pas d’envoyer contre Philippe une (lotte, qui lui lit perdre l'envie de passer en Italie, en l'obligeant de songer à défendre son propre pays. Tout le temps que dura la guerre punique se passa ert différentes expéditions que ce prince fit dans la Grèce, où, sous prétexté de soutenir les Achéens coutre les Eloliens leurs ennemis , il se rendit maître de plusieurs villes assez considérables.

Dès qu à Rome la paix eut été conclue avec les Carthaginois3 4, la première affaire qu’on y mit en délibération fut celle qui regardait Philippe. Les plaiutes d’Athènes qui implorait le secours des Romains y donnèrent lieu. Il fut décidé qu’on déclarerait la guerre à Philippe. Rome, toujours attentive à ce qui regarde la religion *, surtout dans le commencement des nouvelles guerres, ne manqua à rien de ce

1 « Gravi» cura Paires incesskt, cernemes quanta via « loleniniibus punicum hélium inacedonici belli mole» « foulard. Gui tamen adeô non succubuerunt, ut exlem- « plo agiiotciur qucniadmodùm ultiô Inferendo bello « avortèrent ab ltalià bostem. » (Uv. Ub. 23, o. 38.)

* Polyb. I. 7, page 502.

s Uv. lib. 31. u 1, etc.

4 a Ckvitas religiosa, in principiis nunimè novorum « bellorum, dccrevil supplicatiooes, etc. » (ld. lib. 31» n 9.)

qui avait coutume de se pratiquer en pareille occasion , et ordonna des prières publiques et des sacriGces dans tous les temples des dieux.

Le consul chargé du département de la Macédoine partit dès le commencement du printemps. Je ne rapporterai ici aucun détail de tout ce qui se passa pendant le cours de celte guerre. On parla plusieurs fois de paix , et il y eut plusieurs entrevues , mais toujours inutilement. Une dernière action décida du sort de Philippe 1 * : ce fut la bataille de Cynocéphale. T. (Juiiilius.l lamininus, proconsul, commandait l'armée des Romains. Celle des Macédoniens fut vaincue, et le roi obligé de prendre la fuite. Son premier soin, dans ce moment de trouble et de confusion , fut d’envoyer à Larisse brûler tous ses papiers , de peur qu'ils ne nuisissent à ses alliés et à scs amis si les Romains venaient à s’en rendre les maîtres; et Polybe 3 fait remarquer cette attention comme une preuve de la sagesse et de la prudence de ce prince dans l’adversité; au lieu que d’abord ses succès heureux , l'ayant rempli de vanité et d’orgueil, avaient fait dégénérer sa conduite , sage et modérée dans les commencement., eu un gouvernement violent et tyrannique.

Philippe songea alors vérilabiement â faire la paix 3. Il y trouva beaucoup de disposition de la part de Flamininus, parce qu'on savait, à n'en pouvoir douter, qu’Autiochus, roi de Syrie , songeait à passer en Europe et à déclarer lu guerre aux Romains. Les conditions furent les mêmes que celles qu'on avait déjà proposées auparavant, et, entre autres, que toutes les villes des Grecs, tant en Europe qu'en Asie , jouiraient de la liberté , et que Philippe ferait sortir les garnisons de celles dont il s'était emparé. Ce traité fut ratifié à Rome, où .son fils Uémétrius, qu'il y avait envoyé en otage , demeura encore quelques années après que celte grande affaire eut été conclue , et s'y lia d'une amitié particulière avec les Romains.

Le courrier qui était chargé de la ratification du traité arriva fort à propos en Grèce

1 Llv. 1.33, n. 7-10.

1 Fol j b. I. 17, page 767.

» Uv. 1. 33, n. 11, etc.

dans le lemps qu'on était près de célébrer les jeui solennels à Corinthe'. La curiosité naturelle aux Grecs pour ces sortes de spectacles , et la situation commode du lieu , où l'on pouvait aborder par mer des deux côtés , rendait toujours l’assemblée fort nombreuse : mais l’impatience d'apprendre quel serait à l'avenir le sort de toute la Grèce y avait attiré pour lors un concours incroyable dépeuples. Quand les Romains, au jour marqué, eurent pris séance, le héraut s'avança dans l'arène; et, après que par le son de la trompette on eut imposé silence à toute l'assemblée , il prononça à haute voix les paroles suivantes : Le sénat et le peuple romain, et T. Quinlius, général ayant vaincu le roi Philippe et les Macédoniens , ordonnent que les peuples de la Grèce vivront désormais sous leurs lois , libres et exempts de toute servitude : et il (il en même lemps le dénombrement de tous les peuples qui avaient été assujettis à Philippe. Une nouvelle si heureuse et si inespérée paraissait plutôt un songe qu’une réalité. On n’osait en croire ni ses yeux ni ses oreilles , et chacun voulait voir encore et entendre le héraut pour s'assurer par soi-même de son propre bonheur. Quand la chose fut bien certifiée , il s’éleva de si grands cris de joie , et ils furent tant de fois réitérés , qu'il parut 1 * évidemment que de tous les biens il n’y en a aucun dont les hommes soient plus vivement touchés que de la liberté. On célébra les jeux à la hâte et fort rapidement , personne ne s'y intéressant plus et ne daignant y prêter la moindre attention , tant une seule joie avait étouffé dans les esprits le sentiment de tout autre plaisir. Quand les jeux furent finis , tous presque coururent en fouie vers le général romain ; en sorte que , chacun s’empressant d'a; procher de son libérateur , de le saluer, de lui baiser la main , et de jeter sur lui des couronnes et des festons de fleurs , il aurait

i Llr. Ilb. 33, n. 30-33.

* Imperalor.

• « Ut finie appsreret, nibit omnium booorura mut- « tUndlni gratins, quàm Ubertatem, e#se. Ludtenim a deindétu raplim penctum cal, ut nulliua Dec animi a nec oculi specUculo fntcntl c.-senl; adeù uruiin gau- « dlura prÆoccupaverat omnium atlarum sensum vo-

« luptalum. p (Ltv. Ilb. 33, a 32.)

TRAITÉ UES ET

été dans quelque danger pour sa santé si la vigueur de l'âge (car il n'avait guère que trentetrois ans), et la joie d’une journée si glorieuse, ne l’avaient soutenu et mis en étal de résister â toutes ces fatigues.

Guerre contre AnUochus, roi de Sjrie.

Les Romains1, qui jusque-là avaient prudemment dissimulé leur mécontentement, et fermé les yeux sur plusieurs entreprises d'Antiochus pour ne point avoir en même temps deux ennemis puissants sur les bras, commencèrent à lui parler plus nettement dès qu'ils se virent délivrés de la guerre contre les Macédoniens 3 * , et lui firent dire qu'il eût à sortir des villes d'Asie qui avaient appartenu à Philippe ou à Plolémée; qu'il laissât les villes grecques vivre en liberté, et qu'il ne songeât pointé entrer en Europe, ni è y foire passer des troupes.

Ce prince , déjà asseï porté de lui-même à la guerre s, y était encore poussé fortement par les sollicitations violentes des Etoliens *, et par les conseils d’Aunibal , qui s'était retiré chez lui depuis que les Romains , avertis de scs intrigues secrètes et de ses intelligences avec le roi de Syrie, avaient, contre le sentiment de Scipion , demandé aux Carthaginois de leur livrer cet ennemi implacable de Rome, qui ne pouvait souffrir la paix , et qui causerait infailliblement la ruine de sa patrie. Enfin Antiochus se déclara ouvertement 5, fil entrer ses troupes dans la Grèce, et prit plusieurs villes.

Alors les Romains", qui s’attendaient depuis longtemps à cet évènement, lui déclarèrent la guerre dons les formes , après avoir consulté les dieux sur le succès de celte entreprise , et avoir imploré leur secours par des prières publiques et des sacrifices.

L'avis d Aunibal dans un conseil général qui se tint sur les résolutions qu’il fallait prendre,

> Llv. lib. 33, n. 44, 45.

* ld. 11b. 31. n. 58.

> Ibid. ». 60, etc.

* ld. lib. 35. ». 19.

» Ibid. n. 42.

» ld Ilb. 30, ». i, etc.

SS

avait été qu’Anliochus fit partir sur-le-champ sa flotte puur débarquer des troupes en Italie; et il s'offrait de la commander pendant que le roi demeurerait en Grèce avec son armée, faisant toujours mine et se tenant effectivement toujours prêt à y passer lorsqu’il en serait temps. Cet avis fui négligé , aussi bien que tous ceux qu'il donna encore depuis ; et , soit déliance , soit Jalousie et crainte qu'un étranger n'eût toute la gloire de cette entreprise , il ne (U aucun usage d'Annibal , qui aurait dû lui tenir lieu d'une armée entière.

Outre cela, ce prince, enflé mal à propos du premier succès de ses armes , et oubliant tout d'un coup les deux grands projets qu’il avait formés, de faire la guerre aux Romains et de délivrer la Grèce ’, se laissa emporter à une passion qu'il conçut pour une Allé de Chalcis , passa le quartier d’hiver dans cette ville à célébrer scs noces au milieu des festins et des réjouissances, et énerva par ce séjour les forces et le courage de ses troupes.

La campagne suivante s'en ressentit. Ces troupes , amollies par les plaisirs et la bonne chère, ne pure ,il tenir devant celles des Romains , et furent battues eu plusieurs occasions. Le roi lui-même , fuyant de ville en ville et de contrée en contrée , et toujours vivement poursuivi , fut colin obligé de repasser en Asie. Sur mer, sa flotte n'eut pas un meilleur succès.

L’année suivante on nomma pour consuls L. Cornélius Scipion et C. Lélius1 **. Scipion l'Africain s’offrit de servir sous son frère , en qualité de lieutenant, nu cas qu’on voulût lui donner pour département la Grèce sans tirer les provinces au sort , comme c'était la coutume. Cette proposition causa une grande joie au peuple , persuadé qu’il était que Scipion vainqueur serait d’une plus grande ressource pour le consul et l'armée romaine qu'Annibal vaincu pour Anliochus. Sa demande lui fut donc accordée presque d’un consentement universel , et cinq mille vieux soldats qui avaient servi sous lui le suivirent en qualité de volontaires.

i Liv. tilt. 36. n il.

» id. lit). 37, n. ici 4.

L’effet répondit à l’espérance. Le consul se prépara à porter la guerre en Asie '. Il fallait auparavant s’assurer des dispositions de Philippe , par le pays duquel l’armée devait passer. On le trouva très-bien intentionné. Il fournil aux troupes tous les rafraîchissements j nécessaires. Il se piqua surtout de traiter les généraux et les officiers avec une magnifleence royale ; il les accompagna non-seulement dans la .Macédoine , mais dans la Thrace , et jusqu'à l’Hellespont.

Antiochus Ht beaucoup d’efforts pour engager dans son parti l'rusias , roi de Bithynie , en lui faisant craindre pour lui-mème les suites des conquêtes de Scipion , et lui représentant que te dessein des Romains était de détruire tous les royaumes de la terre pour y établir leur seul empire *. Les lettres des Scipion qui lui furent rendues dans ce même temps , et l’arrivée de l’ambassadeur romain qui survint fort à propos lorsqu’il délibérait , firent plus d’impression sur son esprit que les raisons et les promesses d’ Antiochus. Il sentit combien il était et plus sûr et plus utile pour lui d'entrer en alliance avec les Romains , et il la conclut sur-le-champ.

Plusieurs échecs qu’Antinchus avait reçus et par terre et par mer le firent songer sérieusement à la paix. La grandeur d’ftme de Scipion l’Africain 3 , la modération avec laquelle il avait usé de ses victoires en Espagne et en Afrique, et le liaut point de gloire où il était parvenu et dont il devait être rassasié . lui faisaient espérer de trouver par son canal plus de facilité dans sa négociation , outre qu'il avait entre les mains le fils de ce général , qui apparemment avait été fait prisonnier dans quelque combat; et il offrait de le rendre à son père, sans rançon , si la paix se concluait. Les Romains , accoutumés à ne jamais rien rabattre des conditions qu’ils avaient une fois

' Llv. Ilb. îi, n. 7.

* « Ventre eot ad orania régna tollenda, ut nuttum a usquam orbt» terrarum niai Romanuin Imperium es-

« tel.» (Id. Ibid. n. 2b.)

3 a In Scipione Afrirano tnaxlmam spem habebat ; a pra-terquam quôd et magniludo animi, et satiebis glon ri:,-, piarabitem cum maximè taciebat : nolumque eral a geotibus qui Victor Plein Uupauia, quideindc in Africa a fuiaaet. » ÇlbivJ. n. 31-36.)

proposées, s'en tinrent à relies qui avaient été offertes dès le commencement de la guerre : ainsi la négociation fut sans effet. Seipion , pour répondre è l'honnêteté d'Antiochus, lui fil dire que , comme père et particulier, il ne manquerait aucune occasion de lui marquer sa reconnaissance ; mais qu'il ne devait rien attendre de lui comme homme public . t commandant : qu’au reste, le seul conseil qu'il pouvait lui donner comme ami était de renoncer à la guerre , et de ne refuser aucune des conditions de paix qu’on lui offrait.

Les Romains firent une marche de plusieurs jours pour chercher et atteindre l'ennemi. Le roi était campé è Thyatire ; il apprit que Seipion l’Africain était demeuré malade à Élée ; il lui envoya son fils. La joie de revoir un fils tendrement aimé ne fit pas moins d'impression sur le corps que sur l'esprit de ce père 1 . Après l’avoir tenu longtemps embrassé et satisfait sa tendresse : « Allez , dit-il aux a députés, assurer le roi de ma reconnais- « sance , et dites-lui que pour le présent je ne « puis lui en donner d'autre marque que de a lui conseiller d'attendre , pour donner le « combat , que je sois retourné au camp. »

Cependant le consul avançait toujours 2 ; enfin il arriva près de l'armée d’Antiochus. Celui-ci la tint plusieurs jours dans son camp sans vouloir hasarder la bataille. L'hiver était proche , et le consul craignait que la victoire ne lui échappât des mains. Voyaut donc ses troupes pleines d’ardeur, il les mena contre l’ennemi ; le combat fut long et opiniâtre ; mais enfin la victoire tourna entièrement du côté des Romains. Le roi perdit en cette journée cinquante mille hommes de pied et quatre mille de cavalerie, sans compter les prisonniers. Il se retira en désordre avec le peu de troupes qui lui restait, d'abord â Sardes, puis à A pâmée. Cette victoire fut suivie de la reddition des plus fortes villes de l'Asie.

Il arriva bientôt après des députés de la part d'Antiochus 4 , qui avaient ordre d’accepter telles conditions de paix qu'il plairait aux

t « Non solura aaimo palrio gralum muons, sed cor- « port quoqua salubre gaudium fuit, a (Ut. ibid. b. 3].)

> Ibid. Q. 38-14

• Ibid. u. 43.

Romains de lui imposer. Ce furent les mêmes qui avaient été proposées dès le commencement; que le roi céderait tout ce qu'il possédait en Europe, et toules les villes qu'il avait dans l’Asie, en deçà du mont Taurus, qui servirait désormais de bornes à son royaume ; qu’il paierait au peuple romain, pour les frais de la guerre, quinze mille talents euboîques et quatre mille nu roi Euméne; mais qu'avant tout il livrerait Annibal, sans quoi les Romains n’écouteraient aucune proposition.

Annibal trouva le moyen de s'échapper. Ce traité fut ratifié à Rome* . L’honneur du triomphe fut accordé à L. Seipion , et il prit le surnom d'Asiatique.

Fin et mort de Seipion.

Quelque droiture et quelque désintéressement que Seipion eût fait paraître dans la guerre d’Antiochus*. il ne laissa pas d'être accusé d’avoir eu des intelligences avec ce prince. Quelque temps après son retour à Rome, les deux Pétillius, tribuns du peuple, l'appelèrent en jugement ; ils disaient qu'An- (iochus lui avait rendu son fils sans rançon , et lui avait fait la cour comme à < clui qui décidait seul à Rome de la paix et de la guerre; que dans la province il avait eu auprès du consul l'autorité d'un dictateur plutôt que la soumission d’un lieutenant; que son motif, en parlant pour cette guerre , avait été de persuader à la Grèce, à l’Asie et è tous les peuples de l'Orient ce qu’il avait déjà fait connaître à l'Espagne , à la Gaule , à la Sicile et à l'Afrique, savoir, qu'un homme seul5 était l’appui et le soutien de l'empire ; que Rome, matlressè de l'univers, devait sa gloire el sa sûrelé à Seipion ; qu’un seul mot de sa bouche avait plus d'autorité que ni les arrêts du sénat, ni les ordres du peuple. Enfin , ne trouvant point de prise sur sa vie , qui était

i Llv. lib. 37. n. 58.

> Id.lib. 38. D. 50-53.

9 « L'num bomitiem cipuL columcniue i rnpprii roa ma ni et** : sub uinbrA Soipionis cmlalem dominant a orbis terra ru m laiere : nutus eju* pro decrelis Pat rum. « pro populi jussis esse. lofamlA imaetmn, inviiUA, quà « possuut, urgent. » (Id. lib. 38, n. 51.

irréprochable, ils léchèrent de rendre sa paissance odieuse.

Sripion , sans dire un seul mot des chefs dont U était accusé, fit un discours si magnifique sur les grandes entreprises qu’il avait heureusement terminées , que tout le monde convint que jamais éloge n’avait été ni plus pompeux , ni plus véritable ; car il rapportait ses actions avec la même élévation d esprit et la même grandeur d’âme qu’il avait montrée en les faisant ' , et l’on n’était point blessé de l’entendre lui-même se louer, parce que c’était la nécessité de se défendre, et non le désir de se faire valoir qui le faisait parler de la sorte. Tout le temps se passa en discours , et la nuit étant survenue, le jugement fut remis à un autre jour.

Quand ce jour fut arrivé , Scipion parut avec une foule Je clients et d’amis , et ayant fait faire silence : « Ce fut à pareil jour que « celui-ci , dit-il en s’adressant aux tribuns « du peuple et aux citoyens , que je vainquis « Annibal et les Carthaginois auprès de Car- « thage : comme donc il n’est pas juste de le « passer en disputes et en contestations, je < vais de ce pas au Capitole rendre grâces de « celte victoire à Jupiter, à Junon, â Minerve « et à tous les dieux qui habitent le Capitole, a Aecompagnex-moi dans ce devoir de reli— « gion et de reconnaissance tous tant que « vous êtes qui en avez le temps ; et priez les a dieux de vous donner des chefs qui me « ressemblent , s'il est vrai que depuis l’âge « de dix-sept ans , de même que vous avex a prévenu en moi les années par vos dignités, a j’ai tâché aussi de prévenir vos suffrages a par mes services. » Après avoir ainsi parlé , il prit le chemin du Capitole où toute l'assemblée le suivit , jusqu'aux greffiers et aux huissiers des tribuns qui se virent abandonnés de tout le monde , excepté de leurs esclaves. Ce fut là le jour le plus glorieux de la vie de Scipion ; et, à juger de ce qui fait la véritable grandeur , il avait quelque chose de plus éclatant et de plus mémorable que celui où il

i « Dicebantur enlm ab eodem animo ingoriloque. à « quo «esta erint : et aurium fasUdium abcral, quia pro « periculo, non In gloriam referebanlur. » (U?. Ilb. 38, n. 50.)

entra dans Rome triomphant de Syphax et des Carthaginois.

Depuis ce jour, qu’on peut regarder comme le dernier d’une si belle vie, il se retira à Liteme pour éviter la jalousie et la malignité de ses accusateurs, avec résolution de ne se point trouver au jugement de sa cause , qui avait été remise. Il avait l’âme trop haute1, et avait jusque là soutenu un trop grand personnage dans la république , pour pouvoir s'abaisser à celui de suppliant et d’accusé.

Quand le jour du jugement fut venu , L. Scipion, son frère, rejeta la cause ce son absence sur une maladie fâcheuse qui ne lui permettait pas de venir à Rome. Ses accusateurs, prenant occasion de sa retraite pour le rendre encore plus odieux au peuple , demandèrent qu’on l’arrachât de sa maison de campagne, et qu’on l’amenât de force è Rome, pour y répondre aux accusations dont il était chargé. Tib. Sempronius Gracchus, l’un des tribuns du peuple, et qui avait toujours été ennemi de Scipion, ne pouvant souffrir une telle indignité, se déclara en sa faveur; et, plein d’indignation contre ses collègues: a Quoi! tribuns, dit-il. ce vainqueur de l'Es- « pagne et de l’Afrique sera sous vos pieds! o N' a-t-il défait quatre généraux carthaginois, a taillé en pièces et mis en fuite quatre gran- « des armées dans l’Espagne, vaincu Syphax, « Annibal et Anliochus (car son frère veut . bien lui laisser partager avec lui l’honneur « de cette dernière victoire ), que pour suca comber à la haine et à l’envie des deux Pé- < tillius? N'y a-t- il donc point de mérites *, > point d'honneurs qui puissent procurer aux a grands hommes une retraite assurée, et « comme un asile sacré et inviolable, où leur « vieillesse, si l’on ne peut se résoudre à la a respecter, soit au moins à couvert d’insulte « et d’outrage ?» Ce discours fut reçu avec un applaudissement général ; et le sénat, peu après, fit faire des remercîmenls à Simpro-

t « Major animas el fortana erat, ac majori fortune a assuelus, quam ut reus esse sclret, et submittere se in « humiliiatem rausam diccntium. » (Liv. iib. 38, n. 52.)

* « Nullisne mer l lis suis, nullis veslrls hoooribus, un- « quam in arcem lutam. et velut sancum, clari vlri per- « ventent; ubi, d non venerabilis, inviolata saltem *e- « neclus eorum considat? » (Ibid. n. 53.)

-ni» V

nins de ce qu’il avait préféré l’intérêt public i son ressentiment particulier. Les accusateurs, ne pouvant soutenir les reproches qu’on leur faisait de tous côtés, se désistèrent de leur poursuite.

Scipioo passa le reste de sa vie à Literne , sans regretter le séjour de Rome ; et il s'y fit lui-même élever un tombeau, pour n’être point inhumé dans une patrie ingrate.

Mort d’Annlb*l.

Annibal, ne se croyant plus en sûreté dans les Etals d’Antiochus, s’était retiré cher Prusias, roi de Bithynic. Mais les Romains ne l’y laissèrent pas en repos *, et députèrent Quhitius Flamininus vers ce roi pour se plaindre de ce qu’il lui donnait une retraite. 11 ne fut pas difficile à Annibal de deviner quel était le sujet de celte ambassade , et il n’attendit pas qu’on le livrât à ses ennemis. D’abord , il essaya de se sauver par la fuite ; mais il s’aperçut que les sept issues cachées qu’il avait fait faire à son palais étaient occupées par les soldats de Prusias , qui voulait faire sa cour aux Romains en trahissant son hôte. Il se Ot donc apporter le poison qu’il gardait depuis longtemps pour s’en servir dans l’occasion , et, le tenant entre ses mains:» Délivrons, dit-il,

« le peuple romain d’une inquiétude qui le « tourmente depuis longtemps , puisqu’il n’a a pas la patience d’attendre la mort d’un vieila lard. La victoire que remporte Flamininus ■ sur un homme désarmé et trahi ne lui fera a pas beaucoup d’honneur. Ce jour seul fait « voir combien les Romains ont dégénéré. « Leurs pères avertirent Pyrrhus de se garder , d’un traître qui voulait l’empoisonner , et « cela dans le temps que ce prince leur fai- « sait la guerre dans le coeur de l’Italie, et « ceui-ci ont envoyé un homme consulaire « pour engager Prusias â faire mourir, par a un crime abominable, son ami et son a hôte ! » Après avoir fait des imprécations contre Prusias, et invoqué contre lui les dieux protecteurs et vengeurs des droits sacrés de l’hospitalité , il avala le poison, ei mourut.

Telle fut la fin des deux plus grands hom-

• Liv. Ub. 39, n. 51.

I» «trames de leur siècle, qui tous deux succombèrent à la jalousie de leurs ennemis, cl éprouvèrent l’ingratitude de leur patrie.

Guerre contre PeriSe, dernier rot de Macédoine.

Persée avait succédé à Philippe, son père, dans le royaume de Macédoine. Il s était écoulé près de vingt ans depuis la paix accordée â Antiochus.

Les Romains, après avoir longtemps dissimulé plusieurs sujets de mécontentement qu’ils avaient contre Persée *, résolurent enfin de lui faire la guerre s’il ne leur donnait satisfaction. Ce prince était sans honneur et sans religion; et, pour parvenir à scs Ons \ il ne craignait point d’employer les calomnies, les meurtres et les empoisonnements. Aveuglé et corrompu par les flatteries des courtisans , il se croyait un grand homme de guerre , capable de tenir tête aux Romains. C’est pourquoi il répondit à leurs députés avec une hauteur et une fierté qui les obligea de lui déclarer la guerre sur-le-champ. Quelques heureux succès qu’il eut dans la première campagne ne servirent pas peu à lui entier le courage3. Cependant il suivit le conseil qu’on lui donna de profiter de l’avantage qu’il avait remporté dans un combat pour obtenir des conditions de paix plus favorables, plutôt que de tout risquer sur une espérance incertaine. Il fit donc faire au consul * des offres assez avantageuses. Dans le conseil de guerre qu’on tint sur ce sujet, la constance romaine 5 l’emporta. Le caractère de la nation pour lors était de montrer beaucoup de courage et de grandeur d’âme dans les disgrâces, comme aussi l’on se piquait dans la prospérité de faire paraître beaucoup de modération. La réponse

i Liv. lib. *î, o. *5-31.

* « Hune per omni* clindenlna graiurt «celer* l»tro- « einiorum *e venefleiorum cernebanl. » (Ibtd. a. 18.)

* « Ausi ruai quidam amieonira conlillum d*re, ul K- « cundâ forum* In eondlüonei hourn» pieU uterelur, a poitiu quàm spe ïan* ereclui In cuum Irrevocabilem « K darel. ■ (Id. Ibtd. n. 69.)

1 Publiai Llclniui Crauui.

‘ • Roman* coniuntia vieil In coneillo. lu lùm moi « er*i, in adveril* vultum seeund* fortun® gerere. mo- < derari anlmo* In tecundli. a (Ibid.)

qu'on donna nu roi fut donc qu’il n’avait de poix à espérer qu’en s'abandonnant entièremenl à la discrétion du peuple romain, et en lui laissant la décision de son sort. Toute espérance d’accommodement étant perdue, on se prépara de part et d’autre ê continuer la guerre. Le nouveau consul pénétra jusque dans la Macédoine ', et alla attaquer le roi dans son propre pays. Cependant, comme les choses traînaient beaucoup plus en longueur qu’on ne s’y était attendu, les Romains entrèrent dans une grande inquiétude.

Paul Emile avant été nommé consul *, et chargé de la guerre contre Persée, on conçut de meilleures espérances. Il se mit en état de les remplir. Avant son départ , il crut devoir parlerait peuple, et il le pria de vouloir bien ne point ajouter Toi aux bruits vagues qui se répandraient contre sa conduite; qu’il était une espèce de gens oisifs et désœuvrés qui , du fond de leur cabinet , faisaient la guerre fort a leur aise, et qui, si l’on ne suivait pas leurs vues et leur plan, censuraient le général dans les cercles et dans les assemblées, et lui faisaient son procès; qu’il ne refusait pas de recevoir des avis, mais qu'il fallait être sur les lieux pour les lui donner.

Quand il fut arrivé en Macédoine * , et qu’il se vit tout prés des ennemis , les troupes pleines d'ardeur demandèrent à les attaquer sur-le-champ, et un jeune officier de grand mérite, nommé Nosica, le pressa de profiler de l’occasion pour ne pas laisser échapper un ennemi dont les fuites et les retraites précipitées avaient donné tant d’exercice à ses prédécesseurs. Il loua l’ardeur du jeune officier cl des soldats, mais il ne se rendit pas & leur désir. La marche avait été longue et pénible dans un jourd’ètéfort chaud, où la poussière, la soif, la lassitude et l'ardeur du soleil en plein midi avaient extrêmement fatigué l’armée. Il ne jugea donc pas & propos d'envoyer au combat des troupes ainsi affaiblies et épuisées, contre des ennemis qui, étant frais et reposés, avaient toute leur force.

Quelques jours après ', la bataille se donna. Paul Emile y fit paraître toute la sagesse et tout le courage qu’on devait attendre d’un chef si expérimenté. I.’opinitllre résistance des ennemis montra qu'ils n’avaient pas entièrement dégénéré de leur ancienne réputation. Le grand choc fut contre la phalange macédonienne, qui était une espèce de bataillon carré, hérissé de piques et de lances, et qu’il était presque impossible d’enfoncer, tant iis étaient accoutumés à joindre tous ensemble leurs boucliers, et à présenter 4 l’ennemi comme un mur de fer. Paul Emile avouait dans la suite que ce rempart d'airain etcelte forêt de piquesl'avaient rempli d’étonnement et de crainte; et que, quelque bonne contenance qu’il fit, il n'avait pu d’abord s’empêcher de sentir quelque doute et quelque inquiétude sur le succès du combat. En effet, toute sa première ligne étant mise en désordre, la seconde, découragée, commentait aussi à plier. Le consul, s'étant aperça que l’inégalité du terrain obligeait la phalange de laisser des ouvertures et des intervalles, sépara ses troupes par pelotons, et leur ordonna de se jeter dans les espaces vides de la bataille des ennemis, et de ne les plusallnquer tous ensemble de front, mais par troupes détachées et par différents endroits tout à la fois. Cet ordre, donné à propos, fut cause de la victoire. La phalange, ainsi désunie et séparée, ne put soutenir l’effort des Romains. Ce ne fut plus que meurtre et que carnage ; et l’on croit qu’il périt dans ce combat, du côté des Macédoniens , plus de vingt-cinq mille hommes,

Persée n’avait pas attendu la fin du combat pour se retirer *. Après quelques vains efforts, il se laissa prendre prisonnier, et se rendit au vainqueur. Il le (U avec une bassesse et une lâcheté qui lui attira le mépris de tous ceux qui en furent témoins, au lieu que dans un tel état il semblait ne devoir exciter que leur compassion. Il fut mené ft Rome avec ses enfants, et servit d'ornement au triomphe de Paul Emile ‘.

1 Llv. lib. 41, o. 1, etc.

* ta. ibtd. n. 17-22.

> Ibid. a. 36.

* Uv. lib. 41, D. 37-42. -Plut, in Vil4 Æm. Pauli.

• ld- lib. 45. n. 4-8.

■ Ibid. n. 40. — Plut, in Vit» Pauli.

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