CHAPITRE II
Btri.EXioss. -
Je ne sais si le lecteur, en voyant que je m’ingère de parler de guerre et de politique, ne sera pas tenté de m’appliquer un mol que dit Annibal dans une occasion assez semblable 1 :ce fut dans le temps qu’il s’était retiré i Ephèse, chez Antiorhus. Chacun s’empressant de lui procurer quelque partie de plaisir qui pût lui être agréable, on lui proposa un jour d’aller entendre un philosophe nommé Phormion, qui faisait grand bruit dans la ville, et passait pour un beau parleur. Il eut la complaisance de s’y laisser conduire. Le philosophe parla sur les devoirs d'un général d'armée et sur les règles de l'art militaire , et son discours fut fort long. Tout l'auditoire fut charmé de son éloquence. On ne manqua pas de demandera Annibal ce qu’il en pensait. Sa réponse, qu’il (il en grec , fut peu polie pour le langage, mais pleine d'une liberté militaire. <■ J’ai bien vu, dit-il, des vieillards qui man- « quaient de sens et de jugement , mais je « n’en ai point vu de moins sensé et de moins a judicieux que celui-ci. > Quelle extravagance, en effet , à un philosophe, qui n’avait jamais vu ni camp ni armée , de vouloir entretenir un Annibal des préceptes de l’art militaire ! Je mériterais un pareil reproche , et peut-être à plus juste titre encore , si les réflexions que je fais ici venaient de mon fonds. Mais, comme je les tire, presque toutes des plus savants hommes de l'antiquité, dont quelques-uns étaient très-habiles et très-versés dans l’art militaire , je me crois en sûreté à l'ombre de ces grands noms , et je puis avec eux parler guerre et politique.
• CIc. de Orat. Hb. i, n.75 et T6.
Mes réflexions rouleront sur deux points. D'abord je lâcherai de faire connaître le caractère, les vertus , et , quand l’occasion s’en présentera, les défauts même de ceux qui ont. eu le plus de part aux événements dont j’ai parié, tels que sont Annibal, Fabius. Scipion, Paul Emile, Antiochus. Philippe, Persée. Ensuite j’essaierai d'entrer dans les principes du gouvernement et de la politique des Romains, surtout pour ce qui regarde la manière dont ils se conduisaient pendant la guerre , par rapport à leurs citoyens, à leurs alliés, à leurs ennemis. Je no puis avoir pour tout cela un meilleur garant ni un plus sûr guide que Polybe , qui a été témoin oculaire d une partie des événements dont il s'agit ici, qui a étudié avec tant de soin le caractère et la constitution du pcuDle romain, et qui a servi luiméme de guide et de mailre à Tile Live. des réflexions duquel je ferai aussi grand usage.
AUÎICI.E 1.
Diverses qtulilés de ceux dont il est parld dans ce troisième morceau de t'bistoire romaine.
On reconnaît ici clairement que ce ne sont ni les richesses, ni la gloire des ancêtres , ni la majesté du trône, qui rendent les hommes véritablement estimables; et que, quelque brillant et quelque éblouissant que puisse paraître tout ce vain éclat, il est entièrement obscurci et effacé par le vrai mérite et la solide vertu. Quelle idée l’histoire que nous venons de rapporter laisse-t-elle des princesdont il y est parlé?
Antiochus, roi de Syrie.
Sans relever les autres défauts de ce prince, un seul trait peut faire juger de son caractère. Titc-I.ivc dit que le premier degré de mé-
rile ' pour un homme qui commande est de pouvoir par lui-méme piendre un bon parli; que le second est de savoir au moins suivre un bon conseil : mais que de ne pouvoir faire ni l’un ni l'autre, c’est la marque d'un petit esprit , sans vue, sans étendue , sans prudence. Sur ce principe , que faut-il penser d'Antiochus? Il avait entrepris de faire la guerre au peuple du monde le plus puissant, le plus beiliqueui, le plus heureui. Le hasard lui avait adressé Annibal. C’était le plus grand capitaine qu’on eût vu jusque-là. Dans une si longue guerre contre les Romains, il avait fait preuve de courage , de prudence, et d'une parfaite science de l'art militaire A ces grandes qualités il joignait une haine personnelle contre les Romains et un vif désir de se venger d eux. Quel usage un prince un peu sensé n'aurait-il pas fait d'un tel homme !
Anliochus avait d’abord reçu avec joie Annibal , et lui avait fait tous les honneurs que méritait un général d'une si haute réputation. Dans le conseil de guerre qui se tint, Annibal persista dans l’opinion, où il avait toujours été, qu’on ne pouvait vaincre les Romains que dans l’Italie. Il oppuya son avis de raisons auxquelles il n’y avait rien à répliquer , et offrit ses services pour aller faire une descente en Italie pendant que le roi demeurerait dans la Grèce pour donner de l’inquiétude aux Romains par la crainte d'une puis-ante diversion. Cet avis plut assex à Anliochus. Mais on lui représenta qu’il ne fallait pas se Gcr a Annibal 1 : que c’était un exilé et un Carthaginois , à qui sa fortune ou son génie pouvaient suggérer, dans un même jour, mille projets différents : que d'ailleurs cette réputation même qu’il avait acquise dans la guerre, et qui était comme son apanage , était trop grande pour un simple lieutenant : que le roi devait être seul chef, seul général; qu’il de-
1 « S*pè ego aadivi. milites, eum primum esse virura, a qui ipse consulat quid In rem sit; secundum eum, qui « benè monenti obedlat : qui nec ipse consulere, nec al- « teri parère sciât, eum exlremi ingenii esse. » (Liv. Mb. fci, n. ».)
La même pensée se trouve dans Hésiode, Op. et Dies, ?. 991 ; dans Hérodote , liv. 7 ; et dans Cicéron, pro C tuent, n. 81.
• Liv. lib. 35, n- 42.
vait seul attirer sur lui les yeux et l'attention ; au lieu que, si Annibal était employé, cet étranger aurait seul la gloire de tous les heureux succès.
11 n’en fallut pas davantage pour faire tourner la tête à Anliochus. C’était le prendre par son faible. Un bas sentiment de jalousie, qui est la marque et le défaut des petits esprits , étouffa en lui toute autre pensée et toute autre rélleiion. Il ne lit plus aucun cas ni aucun usage d’Annibal. Le succès vengea bien celuici, cl montra quel malheur c’est pour un prince que d'ouvrir son cœor à l’envie, et ses oreilles aux discours empoisonnés des flatteurs.
Philippe et Per*ée, roi* ne Macédo ne.
Ces princes, en montant sur le Irène de Macédoine , autrefois si illustre , et succédant aux Etats de l'ancien Philippe et de son fils Alexandre, deux des plus grands rois qui aient jamais été, soutinrent bien mal la gloire de leurs prédécesseurs, el montrèrent qu'il y a une grande différence entre régner et être véritablement roi.
Philippe, selon Polybe, avait toutes les qualités propres à former un grand roi , et 6 faire de grandes entreprises. Sans parler de sa taille avantageuse, et d'un air de majesté qui régnait en lui, il avait un esprit vif, pénétrant, capable des plus grandes choses; une grâce admirable dans ses discours ' ; une mémoire à laquelle rien n’èlait échappé; une science parfaite de l'arl militaire , avec un courage et une hardiesse que rien n’étonnait. Mais toutes ces belles qualités dégénérèrent bientût en lui , el firent place aux plus grands vices, tels que sont l’injustice, la fourberie, la perfidie, la cruauté, l'irréligion ; cl, d’un grand prince qu’il aurait pu être, en firent un tyran insupportable à ses sujets.
1 Ce fut apparemment ce talent naturel qu'il avait pour la parole, qui le fit tomber dans un défaut, condamnable dans les particuliers même, mais infiniment plus dangereux dans les princes, et tout a fait indigne de la majesté royale; qui est de se piquer de bons mots et de raillerie : Erat dicacior naturâ. quàm regem de cet ; «f, ne inter tena quuum, ritu tatit tempérant. (Liv. I. 32, n. 34.)
Son fils Persée n’hérita de loi qne ses défauts. auiquels it en ajouta un qui lui fut particulier et personnel , je veux dire une sordide et insatiable avarice. Il porta à un excès incroyable cette passion , la plus basse et la plus indigne d’un roi. De peur de tirer quelque argent de ses coffres , il laissa perdre et ruiner tous les grands préparatifs que l’on avait faits avec tant de soin pour soutenir la guerre contre les Romains, et renversa les espérances qu'en avaient conçues les Macédoniens. Il renvoya , par le même motif, vingt mille hommes de troupes choisies , que luimême avait mandées à son secours , mais à qui il ne put se résoudre à payer la solde dont on était convenu. Il manqua aussi de parole à Gentius, roi des lllyriens ; et il se crut fort habile en l'amusant par l’espérance de trois cents talents qu’il refusa de lui donner, et avec lesquels il aurait pu acheter contre les Romains toutes les forces de l'illyrie. Il ne se montrait point en cela, dit Plutarque*, l’héritier et l’imitateur d’Alexandre le Grand ni de Philippe, qui, en pratiquant toujours cette maxime, que l’on doit acheter la victoire par l'argent , et non pas l’argent par la victoire, avaient presque subjugué le monde entier.
On sait quelle fut sa fin. Il avnit fait prier Paul Emile de ne le pas donner en spectacle aux Romains , et de lui épargner la honte d’être mené en triomphe. La grâce qu’il me demande est en son pouvoir, répliqua le Romain, voulant lui faire entendre qu’il u'avait qu’a sc donner la mort à lui-même; action que les ténèbres du paganisme faisaient regarder comme la preuve d’une grande âme. Il ne put s'y résoudre , et il orna le triomphe de sou vainqueur. Ce fut un objet de mépris pour tous les spectateurs, qui daignaient à peine jeter les yeux sur lui. Toute la compassion fut pour ses enfants, d'autant plus dignes de pitié que leur bas âge ne leur permettait pas encore de sentir tout leur malheur.
< Troll cent mille écsi.
> Plut, in Æmll. Put.
Paul Emile.
Ce général était fils de l’illustre Paul Emile , qui mourut è la bataille de Cannes. Il vécut, dit Plutarque, dans un siècle fécond en grands hommes, et il travailla à ne le céder à aucun d'eux. Pour arriver aux dignités, il ne s'appliqua pas , comme c’était alors la coutume, à briller dans le barreau par l’éloquence, ni à gagner la faveur du peuple par de flatteuses. complaisances , quoiqu’il fût fort propre à y réussir. Il crut devoir s’ouvrir une roule plus honorable et plus digne de lui, qui était de se rendre recommandable par la valeur, par la justice, et par un ferme attachement à tous ses devoirs, en quoi il surpassa tous les jeunes gens de son Age.
Ayant été associé au collège des Augures , il étudia à fond et rétablit les anciennes pratiques du culte divin , persuadé qu’en matière de religion rien n’est plus dangereux que d’innover, et que c’est la négligence dans les petites choses qui conduit au violement des règles les plus importantes.
Il ne fut ni moins exact ni moins sévère a rétablir et à faire observer tous les anciens règlements de la discipline militaire, se montrant terrible et inexorable à ceux qui désobéissaient, et tenant pour maxime '.que vaincre ses ennemis n’est presque que l’accessoire et la suite du soin de former ses citoyeus par une exacte discipline.
Un intervalle de temps assez long , qui sc trouva entre ses deux consulats , lui donna lieu de s’appliquer particulièrement à l’éducation de ses enfants : il leur donna les plus habiles maîtres en tout genre, n’épargnant pour cela aucune dépense , quoiqu il n’eût qu’un bien très-médiocre. Il assistait à tous les exercices, autant que les affaires publiques le lui permettaient , voulant par là deveni r lui-méme leur premier maître, cl laissant aux pères , même les plus occupés , ce grand exemple, de regarder l’éducation de leurs enfants comme le plus essentiel de leurs devoirs, et, par cette raison , de ne s’en reposer pas
j * Mtxpov Sctv irâpep‘/ov rr/oùfinoç vô vixâv Toùff I rroXlfÙOVÇ, TOW fTCufowtV TOVÇ nokiXKÇ. (PMJT.)
<««1» Sü4
entièrement sur le soin et la bonne foi des autres.
Le grand théâtre où parut dans tout son jour le mérite de Paul Emile, fut la Macédoine. Quand on l'eut obligé d’accepter le consulat , il commença par demander qu'on envoyât sur les lieux des commissaires habiles et intelligents pour s'informer par eus- mêmes de la situation des affaires de Macédoine, du nombre et de la qualité des troupes de terre et de mer, tant romaines qu'ennemies; de l’état des vivres, des magasins , des arsenaux , de la disposition des alliés; en un mot, de tout ce qui concernait l’armée : sans quoi il était impossible de prendre de justes mesure»’. L'était l’une des plus importantes instructions que Oimbyse', roi de Perse , donna à Cyrus, son fils, lorsqu'il partit pour sa première campagne, lui recommandant de ne jamais s'engager, dans aucune entreprise sans s'être auparavant assuré de tous les moyens et de tous les secours nécessaires pour la faire réussir.
Nous avons dit qucNasica avait pressé Paul Emile de donner la bataille dès qu'on fut arrivé près du camp des Macédoniens, dans la crainte que l’ennemi n'échappât encore à leur poursuite. Il ne fut point choqué de la liberté que prit cet officier dclui faire celte remontrance : car son grand principe, et il l'avait déclaré en parlant de Rome , était qu'un commandant, plus que tout autre, doit écouler les conseils. « Je suis bien éloigné i, « leur avait-il dit, de croire que les généraux « ne doivent pas recevoir d’avis ; au con- « traire , je pense qu'il y plus d'orgueil que « de sagesse â vouloir tout faire de sa tête » Il répondit donc avec bonté à ce jeune officier. «Je pensais autrefois*, lui dit-il, comme « vous pensez aujourd'hui; et vous penserez « aussi un jour comme je fais maintenant. « L'expérience m'a appris quand il fuut don- « ner le combat, et quand il faut le différer. « Vous apprendrez, quand il en sera temps,
1 « Ex bis benè cogntili, ceru in tuturum consuls capi « poüse ratu». » (Llv. lib. 44, n. 18.)
1 Xrnoph. Cyrop. Hb. 1.
> Llv. lib 4«, d. sa.
» 14. ibid. o. 36.
« les raisons de ma conduite ; pour le prè- « sent, reposez-vous-en sur voire général. » Je rapporte avec plaisir ces sortes d'endroits , qui me paraissent tout â fait propre h former les jeunes gens de qualité, dans quelque élévations qu'ils doivent se trouver , et qui leur apprennent à éviter , à l'égard de leurs inférieurs , ces airs de hauleur et de fierté dans lesquels souveut on fait consister, mal â propos , l’autorité et la grandeur , et i recevoir avec bonté et docilité (es avis qu’op leur donne.
Un homme qui n’a qu'une lumière médiocre est (oui plein de scs pensées ; et, plus il est borné , moins il est docile. Il lui semble qu'en voulant lui donner conseil ', on lui reproche de manquer de lumière; et il s'offense, comme d’une injure , de ce qu'on ne parait pas persuadé qu'éianl le mailre, il est aussi le plus clairvoyant. Un homme d'un genie supérieur pense bien autrement. Il sait qu’un mot dit par un autre donne quelquefois une grande ouverture. Il est toujours prêt â tout écouler, â faire cas de ce qu’on lui dit , â le comparer avec ce qu'il a pensé; et c’esl eu cela qu'il fait consister le bon esprit et le jugement.
On a pu remarquer, dans la description du combat qui termina la guerre de Macédoine, ce que Polybe observe eu plus d'un endroit* , que la qualité propre d’un général , surtout dans le feu et l’ardeur du combat , c’est le sang-froid et la sagesse; et que ce n’est point de cent mille bras qui composent une armée que dépend la victoire , mais de la tête du commandant. En effet , on voit , dans la bataille dont je parle , que l'ordre , donné è propos par le chef , de s’insinuer dans les vides de la phalange macédonienne, et de ne l'attaquer que par pelotons, sauva l'armée romaine et lui valut la victoire. C'est â ces sortes d'endroits que Polybe veut qu’un lecteur soit principalement attentif; et il remarque avec raison qu'un moyen des plus sûrs de se perfectionner dans la science de l'art militaire, est d’étudier dans l'histoire les actions et le génie des grands hommes.
’ « Ne «tien» sentent!* Indigent vlderetur, fn dl versa « ac détérioré transit»!, o (Tac. Annal, lib. 15, c. 10.)
> PoIjd. p. 30 et 37.
L’usage que fit Pau) Émile de sa victoire et de son loisir est un grand modèle pour les généraux , pour les intendants , et pour toutes les personnes constituées eu autorité ; et il leur apprend commeut on doit user du pouvoir , de la grandeur et du commandement. Il partit , dit l'historien, pour aller visiter la Grèce; et, passant dans les villes, il mettait tout son plaisir à soulager les peuples , à réformer les désordres , à répandre partout des libéralités : occupation , ajoute le même historien, également douce et glorieuse, et qui ne peut être l’effet que d'un fonds merveilleux d'humanité, 3caywyr,v s"vooi;ov ûua xui yôàv- Opurtov,
Au retour de ce voyage il fit célébrer des jeux publics , auxquels il avait fait inviter les peuples et les rois d’Asie , et il leur donna des fêtes superbes, tirant abondamment , comme dit Plutarque, des trésors du roi de quoi fournir è celte grande dépense , mais ne tirant que de lui-méme le bon ordre qu’il y Dl ob-. server. On admira surtout sa politesse, ses manières, agréables et caressantes, son attention à traiter chacun selon sou rang et à faire plaisir è tous ; et l'on avait peine è comprendre comment un homme qui faisait de si grandes choses pouvait ainsi réussir dans les petites. Mais le fruit le plus doux qu'il lira de sa msgniGcence fut de voir qu’au milieu de tant de chose rares, et de tant de spectacles si capables d'attirer les yeux , on ne trouvait rien de si digne d'attention et d'admiration que lui-même. Ce fut pour lors que , comme on vanloit avec étonnement la belle ordonnance de ses fêtes et de ses jeux , il dit celle parole célèbre : « Que c'était du même fonds « d'esprit que partait l'habileté et à bien ran-
* ger une armée en bataille et à bien ordonner
• un festin ; de sorte que l’une fût formi- « dable aux ennemis, et l'autre agréable aux « conviés.
Tout ce que |e viens de rapporter du caractère bonuêle et insinuant de Paul Emile est un grand éloge pour un général, et une grande leçon pour tous ceux qui gouvernent. Le langage des manières obligeantes est entendu de tout le monde ; celui du mérite n'est pas si universel. Il n'est pas non plus possible de répandre ses bienfaits sur tous ; on s’épui-
serait sj l'on donnait toujours. Mais la bonté, l'humanité, la douceur, sont des bienfaits perpétuels , généraux , dont la source ne tarit jamais, et dont personne n'est exclu. C'est un grand avantage que de trouver dans un heureux naturel , perfectionné par l'étude et par les réflexions, une fécondité cl une variété inépuisables d’attraits et de grâces , pour toutes sortes d'hommes de toute condition cl de tout caractère ; de savoir les employer1, les mêler, les diversifier , afin que chacun y Irouve quelque chose qui lui soit propre ; de dispenser à lous des marques communes d'afTection et de bonté, en mettant sur son visage un air aimable ', et qui, par une espèce d'éloquence muette, mais publique, gagne et charme tous ceux h qui l'on a affaire. Ces manières douces et populaires , loin de faire tort à la dignité des grands, servent è la relever, et la rendent encore plus respectable. Comitate et alloquiis officia provocant... incorrupto ducis honore, dj’ Tacite en parlant du prince te plus aimable qui fut jamais *.
On ne peut trop fait lire aux jeunes gens les beaux discours que Tite-Live et Plutarque mettent dans la bouche de Paul Emile après sa victoire, qui nous apprennent comment un prince doit soutenir sa mauvaise fortune, et les réflexions que l'on doit faire dans le temps d’uni' grande prospérité. J'en rapporterai ici une partie.
Persée , lorsqu’il parul pour la première fois devant son vainqueur1, prosterné humblement à ses pieds, laissa échapper des paroles lâches et des supplications indignes, que Paul Emile ne put ni souffrir ni entendre. Mai- , le regardant avec un visage où étaient peintes la trisle-se cl l'indignation : « Malj heureux que vous êtes, lui dit il, pourquoi « déchargez-vous la fortune du plus grand a reproche que vous puissiez lui faire? et
1 « Apud rubjcclt* apud proiimoi, apud colleges, a varlla illecebrU porens. »
• C'etl ce que dit Tacite en parlant de Mucieo, gouverneur de Syrie, flitt. tib. 1, cap. 10.)
< a Vulto, qui nviiimè populos deaieremr, amabill*. »
(San. de CUm. lib. 1, cap. 13. }
1 HUI. lib. 5, cap. 1.
1 L'empereur Tite.
• Plut-
ed by GoogI
«*e*> «iîc <fSH*
« pourquoi la justifiez-vous en faisant des « choses qui prouvent que vous être digne de « vos malheurs, et que vous étiez indigne de « v os prospérités passées? Pourquoi dégradcz- « vous ma victoire, et ternissez-vous la gloire « dcmescxploilsen vous montrant si petit, que a les Romains ne peuvent que rougir d'avoir « un tel adversaire ? Apprenez donc que la « vertu malheureuse attire le respect de scs « ennemis, et que la lâcheté, quelque hcu- « reusc qu'elle puisse être, n’attire que le
* mépris des Romains. » Cependant il le releva , et , lui ayant tendu la main , il le donna en garde & Tubéron.
Il rentra ensuite dans sa tenleavec ses fils, ses gendres , et quelques jeunes officiers de son armée; et là, après avoir été longtemps recueilli en lui-même sans parler, rompant enfin le silence : « Se peut-il faire , dit il. mes « enfants , qu'un homme se laisse tellement « aveugler à la prospérité, qu’il s’élève et « s’enorgueillisse pour avoir domplé des tia- « lions , ruiné des villes cl subjugué des « royaumes ! Peut-on , après le grand ezem- » pie que la fortune vient de donner à tous « les guerriers, de l'inconstance des choses « humaines, penser que dans ses plus grandes a faveurs il y ait rien de permanent et de so- « lide? Quel est le temps où l’on puisse se « flatter d’être en sûreté, puisque le moment « même de la victoire est souvent celui où « l'on a le plus à craindre, et que c’est dans
* le comble de la Joie que la fatale destinée , « qui renverse aujourd’hui celui-ci et demain « celui-là. prépare souvent les plus grandes « disgrâces? Quand la moindre partie d'une a heures suffi pour abattre le trône d’Âlexan- « dre , qui était parvenu au plus haut degré « de la puissance, et qui avait assujetti la o plus grande partie de l’univers, et que « nous voyons ses successeurs , naguère en- « vironnés d’armées si formidables, réduits « maintenant à recevoir chaque jour leur « pain de la main même de leurs ennemis, « oserons-nous compter que notre bonheur « sera toujours constant et durable, et à l’é— « preuve des vicissitudes du temps? Pour « vous , mes enfants , l’incertitude de ce que a les dieux nous préparent , et de l’issue « qu’aura une fortune aussi riante que la
« nôtre, doit bien modérer l’épanouissement « de joie et l’enflure de cœur qui sont une o suite naturelle de la victoire. »
Ces dernières paroles étaient un pressentiment et une espèce de prédiction du malheur qui pendait sur sa tête. En effet, de quatre fils qu’avait Paul Émile, les deux du premier lit , nommés Scipion et Fabius , étaient passés dans d'autres familles; et des deux autres, qui faisaient toute la ressource de la sienne , l’un mourut cinq jours avant son triomphe et l’autre trois jours après. Il n’y eut personne qui ne fût touché jusqu’au fond du cœur d'un si funeste accident, et à qui le sort de ce malheureux père n’arrachât des larmes. Paul Emile seuj, renfermant en lui-même toute sa douleur, montra une constance qui le fit paraître encore plus grand que jamais. Il dit, en parlant au peuple, qu'effrayé à la vue de tant de succès inouTs , et s’attendant à quelque grand revers, il avait prié les dieux de le faire tomber plutôt sur sa famille que sur la république. « La fortune , ajouta-t-il , en plaçant « mon triomphe entre les funérailles de mes a deux enfants , comme pour se jouer des « événements humains, me remplit, à la o vérité , de douleur et d’amertume , mais < procure à ma patrie une pleine sécurité , « ayant épuisé contre nous tous ses traits : « elle a pris plaisir à exposer également le a vainqueur et le vaincu en spectacle à tout « l'univers , avec cette différence pourtant « que Persêe vaincu a encore ses enfants , et a que Paul Emile vainqueurs perdu les siens, a Mais le bonheur public me console de mes « disgrâces domestiques. »
Il est aisé de juger combien un tel citoyen , si plein d'amour et de zèle pour sa patrie , fut regretté après sa mort. Ce fut alors qu’on connut jusqu’où avait été le généreux mépris qu’il avait toujours fait de l’argent , ce qu'on peut dire avoir été « vertu dominante. Ce grand homme , issu d'une des plus nobles et des plus anciennes familles de Rome , et sorti d'une maison illustrée par les plus grandes charges et les plus grands emplois , ce vainqueur de la Macédoine qui , par les dépouilles immenses qu'il en rapporta 1 , avait enrichi
1 « Bit millies ccnties US. srario cootulit. » (ÿell. Paierc.IU). 1, cap.».)
pour longtemps le trésor public 1 , laissa pour tout bien & ses enfants l'ancien et médiocre patrimoine qu'il avait reçu de ses aïeux , sans l’avoir jamais augmenté, dit Plutarque, d'une seule dragme.
Voilà comment pensaient ces viens Romains : et ce noble désintéressement n’était pas la vertu de Paul Emile seul , c’était celle de toute sa famille , et , je pourrais ajouter, de presque tous les grands hommes de son temps. Lorsqu’il se fut rendu maître des trésors immenses que Persée avait amassés . il donna à son gendre Tubéron , pour tout présent , une coupe d’argent du poids de cinq livres. Plutarque observe que celle coupe fut la première pièce de vaisselle d’argent qui entra dans la maison des Elius ; encore fallut-il que la vertu et l’honneur l’y introduisissent.