FABIUS MAXIMUS
Polybe nous peint admirablement en deux mots le caruclére de Fabius1, lorsque, rapportant ce qu’on pensa de lui après la belle action par laquelle il avait sauvé Minucius, son rival et son ennemi , il dit « qu'alors on reconnut « évidemment à Rome quel avantage la pru- « dente d’un général et un jugement ferme « et plein de sens ont sur la témérité et la « folle présomption d’un homme qui n’est « que soldat. » Voilà, en effet, ce qu’on doit surtout admirer dans Fabius, et ce qui fait proprement le général : mie sage prévoyance, un profond raisonnement, un plan suivi , un dessein formé , non au hasard , mais sur des principes fixes et certains, npôvoio ,
xui V/iapoc vowijcijf ; qualité dont Polybe ’ , dans un autre endroit , fait dépendre le succès des grandes entreprises , ÎKV oit V vÿ Tif irjréTTri ro otiMv , et que Fabius lui-même dit devoir dominer dans un commandant:
Propediem effecturum , ut sciant homines bono imperalori haud magni forlunam momenti esse; metitem ralionenufue dotninari * ,
1 Le peuple romain fut décharge de (oui impôt jusqu'à la guerre d'Antoine et du jeune César. (Plut.J
1 Pulyb. p. 235.
» Id. p. iôl.
• Liv. lib. 22, n. 25.
A cette première qualité , Fabius en joignait une autre qui le caractérise encore davantage ; c'est une fermeté à se tenir au parti qu'il avait pris sur de bonnes raisons, fermeté que rien dans la suite n’était capable d’ébranler, Xv/iojiis ioTùc ; et Plutarque l’exprime à peu près dans les mêmes termes , en disant que Fabius persista toujours dans ses premiers desseins et ses premières résolutions , sans que rien pût ébranler sa fermeté. Annibal , qui était un bon juge du mérite et de la science militaire , rendit bientôt justice à Fabius, et commença, dit Tile-Live1, à craindre lorsqu'il vit que les Romains lui avaient enfin opposé un chef qui faisait la guerre, non au hasard , mais par principes et par règles : Qui bellum ralione , non fort uni, gereret. *
Pour mieux comprendre la prudence de Fabius, il faut se remettre devant les yeux l'état des deux armées. Annibal avait battu trois fois les Romains ; ses troupes , pleines d’ardeur et de courage, ne demandaient qu’à combattre; elles étaient dans un pays ennemi; l’argent cl les vivres leur manquaient ; leur nombre diminuait tous les jours; toute communication avec Carthage, pour en tirer du secours , leur était coupée : ainsi elles n’avaient de ressource que dans la victoire. Pour les Romains , les trois défaites précédentes leur avaient presque entièrement abattu le courage, et à peine osaient-ils regarder les Carthaginois; les mener au combat dans cette disposition, c'était les conduire à la boucherie ; il fallait peu à peu , par de légères escarmouches , dissiper leur crainte , leur rendre le courage , les remplir de confiance et les mettre en état de soutenir leur ancienne réputation : d'ailleurs , ni les vivres ni les troupes ne leur manquaient, et tout leur était fourni à point nommé. Voilà ce qui fil prendre à Fabius la sage résolution de ne point hasarder de Combat : OTpotw/ixri npivoia, x«t V/i opôç
Mais de quelle fermeté n’eut-il pas besoin pour persévérer constamment dans cette résolution! Les ennemis le raillent; ses propres
• Uv. lib. £2, 33.
Digitizec
officiers et ses soldais lui insultent ; Rome entière se déclare contre lui en lui égalant en autorité son général de la cavalerie : ce qui était sans exemple. Tout cela ne l'ébranle point : il demeure ferme comme un rocher. Ces railleries, ces insultes, ces traitements injurieux , ne sont point des raisons , et ne changent rien dans la situation des nff.ii s; et , pour changer de plan , il lui faut des raisons, X07 iffpôç .
Le succès justifia pleinement sa conduite. La justice que lui rendirent et ses citoyens , et les ennemis même , le dédommagea bien avantageusement de tous les bruits qu'on avait répandus contre lui. Parce qu'il conseillit à passer pendant quelque temps pour un homme timide et lâche , il a mérité d’élre regardé par toute la postérité comme le chef le plus sage et le plus prudent que Rome oit porté. Ainsi il éprouva la vérité de ce que dit Tile-Live dans une nuire occasion , que la gloire qu’on a su mépriser dans le temps revient avec usure et avec avantage : Sprela in lempore gloria, eliam cumulatior redit '.
Mais ce que je trouve de plus admirable dans Fabius , c’est la manière noble cl généreuse dont il agit à l’égard d'un ennemi déclaré de qui il avait reçu l’affront le plus sensible: action vêritablemonl grande, comme l'observe Plutarque , et dans laquelle éclatent en même temps ta valeur, la prudence et la bouté. Il pouvait laisser périr Minucius dans une occasion où sa lémérilé l’avait engagé , et le punir, par la main des ennemis, de I affront qu'il eu avait reçu : voilà ce qu’aurait pensé un petit esprit et une âme basse. Fabius vole au secours de son rival et le tire de danger. Qu'on compare la gloire que Fabius s est acquise par cette action , la joie qu il eut d avoir sauvé la république, le plaisir qu il sentit de voir son ennemi â ses pieds reconnaître sa faute , et toute l'armée le saluer comme son libérateur et son père , avec la lâche et honteuse satisfaction d’un vindicatif qui sacrifie tout, et le bien public même, à sou ressentiment.
La conduite de Fabius à l'égard de Scipion ne parait pas si pure ni si noble , et il est diffi-
> Ui. Ub. X a. *7.
elle de justifier d’un peu de jalousie l'opposition constante qu’il marqua au dessein que ce jeune Romain avait formé de porter la guerre en Afrique. Il y a de l’apparence, dit Plutarque , qu’il se détermina d'abord è contredire Scipion par un excès de prudence et de précaution . épouvanté du danger auquel 11 croyait qu’on exposait la république ; mais qu’enlin il se roidit trop et alla plus loin qu'il ne fallait , poussé par une émulation démesurée , pour arrêter la gloire et la grandeur d’un jeune chef qui lui faisait ombrage.
Plusieurs choses donnent lieu de croire que Fabius, dans cette dispute, agit moins par raison que par passion. Il avait d’abord fait tous ses efforts pour engager Crassus, collègue de Scipion dans le consulat, à tirer les provinces au sort , selon la coutume et selon son droit , è ne point céder volontairement à Scipion le commandement de l'armée de Sicile , et à se tenir prêt à passer lui-môme en Afrique si enfinonlejugenit à propos. N'ayant pu réussir dans celte première tentative , il employa tout son crédit pour empêcher qu'on n’assignât à Scipion les fonds nécessaires pour la guerre. Lorsque dans la suite les ennemis de Scipion , qui était pour lors en Sicile , portèrent des plaintes contre lui au sénat, Fabius, sans rien approfondir, donna un avis tout à fait violent et outré, qui était de le rappeler sur-le-ihamp et de lui Oter le commandement. Il se trouva néanmoins que les plaintes n'avaient aucun fondement. Enfin , quand Scipion fut passé en Afrique , et que Rome retentit du bruit de ses glorieux exploits et de ses victoires , Fabius tint toujours le même langage et la même conduite , et ne rougit point de demander qu’on lui envoyât un successeur. apportant pour toute raison , dit Plutarque, qu'il était dangereux de confier de si grandes choses à la fortune d'un seul homme , et qu'il élail difficile qu'un même général fût toujours également heureux.
On ne peut disconvenir que Fabius n’alt été un des plus grands hommes qu'ait porté la république romaine; mais ces sentiments de pique et d’envie contre la gloire naissante d'un jeune guerrier qui donnait tant d'espérance sont une tache à sa réputation , et une preuve seusible de ce que nous avons dit
«illeurs , qu’il n’y a rien de plus rare , ni en même temps de plus héroïque, que de voir d’un œil tranquille, et même avec joie, les actions glorieuses et les heureux succès de ceux qui sont avec nous dans la même carrière. Il fallait, en effet , â Fabius un plus grand fonds de vertu pour se défendre de la jalousie , à la vue d’un mérite qui pouvait effacer le sien , qu’il ne lui en avait fallu dans l’affaire de Minucius pour garder la modération envers un rival sur lequel il sentait qu’il avait tout l'avantage du cOlé du mérite.